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Henri ROQUES

Les confessions de Kurt Gerstein,

étude comparative des différentes versions

 

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CONCLUSION

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En définitive, quel peut être l'apport de la présente thèse à notre connaissance, sinon de Gerstein, du moins des "confessions" de Gerstein?Notre travail se trouve être la première étude approfondie qu'on ait consacrée jusqu'ici à des textes qu'historiens et légistes, depuis une trentaine d'années, invoquent à l'appui de certaines thèses sur la déportation. Innover en la matière constituait une tâche difficile par certains aspects et facile par d'autres:

- difficile, car il nous a fallu rassembler des matériaux dont nous ignorions le nombre et l'origine; certains ont été trouvés en Allemagne, au LKA de Bielefeld/Westphalie, d'autres, aux Etats-Unis, aux "National Archives" de Washington, d'autres encore, à Paris, dans les dossiers de la Justice militaire française;
- facile, car, avançant sur un terrain vierge, nous pouvions faire ample moisson de documents inédits.

Le bilan de notre recherche et de notre travail pourrait, nous semble-t-il, se décrire ainsi:

[339]

1) Découverte d'une sixième version des "confessions"

Aux cinq versions que certains auteurs ont déclaré connaitre, nous avons pu adjoindre une sixième version, manuscrite, datée du 6 mai 1945, rédigée en français de la main de Gerstein, et si courte qu'elle ne décrit aucun gazage; à cette sixième version sont annexés des compléments; l'ensemble constitué par la "confession" principale et les compléments n'a jamais été publié, ni même signalé par quelque auteur que ce soit.

2) Rétablissement du texte original de chaque "confession"(y compris ses compléments)

Les textes exacts des six versions sont maintenant établis par nous, y compris les textes des compléments, indépendants de la "confession" principale.

3) Examen de l'origine et du degré d'authenticité de chaque texte

L'origine et l'authenticité de chacun des textes ont été étudiées. Pour certains d'entre eux, nous avons exprimé des certitudes; pour les autres, nous avons émis des hypothèses dont les fondements nous paraissent solides. Nous avons présenté un dossier sur l'origine et l'authenticité de ces textes à l'historien Alain Decaux qui, en mars 1983, a consacré une émission télévisée à Gerstein "Espion de Dieu". A. Decaux a estimé, dans son livre Histoire en Question 2, que notre démonstration était convaincante (op. cit., p. 309-310).

4) Examen de la véracité de tous les textes, avec un relevé de leurs invraisemblances et étrangetés

Un relevé des invraisemblances et des étrangetés a été dressé dans notre chapitre "Véracité des textes"; bien qu'il ne soit certainement pas complet, il suffit déjà, nous semble-t-il, pour douter du sérieux d'un document que l'on nous a toujours présenté comme ayant une valeur historique. En outre, les comparaisons de textes d'une version à l'autre ont fait ressortir, dans nos tableaux, des différences, voire des contradictions inexplicables.

5) Grâce à l'exploitation d'un dossier - retrouvé - de la Justice militaire française, élucidation de quelques points obscurs

La consultation du dossier Gerstein à la Direction de la Justice militaire nous a permis d'élucider quelques points obscurs et [340] d'apporter des éléments nouveaux sur la disparition troublante de textes trouvés dans la cellule de l'ancien officier S.S. après son décès. Nous avons été le premier à découvrir et à exploiter un dossier que la Justice militaire française a récupéré le 3 août 1971, plus de vingt-cinq ans après s'en être dessaisie.

Voilà , si l'on peut dire, pour l'actif du bilan. Mais il y a aussi le passif. Il aurait pu se faire qu'à force de rassembler ces documents et de les analyser, à force d'entendre tant de "confessions", la personnalité de Gerstein nous apparaisse moins énigmatique. Il n'en est rien. Après cette étude de textes, il faudrait entreprendre d'autres recherches, notamment biographiques et historiques, en particulier des études de témoignages. Nous n'avons pas traité des témoignages recueillis après la guerre, auprès de personnes qui, entre le mois d'août 1942 et le mois d'avril 1945, reçurent des confidences de l'Obersturmfuehrer.Notre thèse n'avait pas pour objet principal la personnalité de Kurt Gerstein. Elle portait sur les récits dont Gerstein est l'auteur ou qui lui sont attribués. Quelles attitudes peut-on adopter devant ces récits, non pas de prime abord, mais au terme d'une lecture attentive?

Les plus indulgents inclineront à penser que Gerstein a assisté à des scènes pénibles, qu'il a vu arriver des convois de déportés parmi lesquels se trouvaient un certain nombre de morts oud'agonisants, qu'il a vu les malheureux se déshabiller complètement sur l'ordre de supplétifs ukrainiens, qu'il a assisté à la coupe des cheveux des femmes, qu'il a entendu les lamentations de pauvres gens inquiets du sort qui pouvait les attendre quand on les poussait vers les salles de douches ou de désinfection. Ce sont là les préliminaires du récit. L'essentiel porte sur les opérations de gazage et leurs suites. Cet essentiel, même le plus indulgent des lecteurs ne pourra l'admettre qu'avec difficulté, tant y abondent les impossibilités de nature physique. Il pensera que Gerstein avait été psychiquement choqué; qui ne l'aurait été à sa place? L'équilibre physique et mental du témoin était d'ailleurs très précaire. Le diabète provoquait parfois chez Gerstein "des états pré-comateux qui expliqueraient ses absences d'esprit et certaines de ses réactions étranges" (K.G., p. 152: lettre du 30 septembre 1957 du Dr Nissen à la veuve de Gerstein).[341]

Les plus sévères estimeront que les préliminaires du récit sont déjà entachés d'invraisemblances quand Gerstein rapporte des excès commis sur des civils, qui sont malheureusement courants dans beaucoup de guerres. Mais, quand Gerstein, qui était un scientifique, en vient à décrire l'essentiel, c'est-à-dire l'extraordinaire invention dans la science du crime qu'auraient été ces chambres à gaz destinées à gazer des masses humaines, les impossibilités physiques qu'il énumère et répète sans en prendre conscience finissent de retirer à sa "confession" toute valeur probante.Parmi les lecteurs attentifs, les plus indulgents comme les plus sévères ne sauraient en tout cas affirmer que le "document Gerstein" est d'une qualité et d'une solidité telles qu'il puisse constituer raisonnablement la preuve fondamentale de l'existence des chambres à gaz homicides dans certains camps de la Pologne occupée.Et pourtant, ces récits ont été retenus. Ils ont été beaucoup utilisés depuis une trentaine d'années. Il nous semble même qu'ils le sont de plus en plus. Est-ce parce que ces "confessions" ont été rédigées de sa propre initiative par un officier S.S. qu'elles sont devenues une pièce maitresse, peut-être même la clé de voûte de l'édifice intellectuel tendant à prouver l'existence des chambres à gaz homicides? Nous constatons que l'on se réfère à elles comme à de "Saintes Ecritures". Pour admettre cette référence, il faudrait que nous fussions sûrs que les auteurs non-révisionnistes se sont assurés préalablement de l'exactitude des textes. Ont-ils pris cette précaution élémentaire? Notre étude nous conduit à répondre sans hésiter par la négative.

Notre précédent chapitre a été consacré, de la page 325 à la page 336, aux réactions de différentes catégories de lecteurs devant les "confessions" de Gerstein. Or, au terme de la présente étude, nous estimons que la différence des réactions tient, en partie, au fait que ces lecteurs n'ont pas lu le même texte. Beaucoup ne connaissaient vraisemblablement que l'existence d'un seul texte, pas toujours le même; quelques-uns ont connu plusieurs textes, mais, s'ils ont remarqué des variantes, voire des contradictions, ils les ont toujours minimisées et, parfois même, ils les ont tues.

L'obligation qu'il y a d'établir un texte avant d'en parler nesemble pas évidente pour tout le monde.

[342]

Nous avions envisagé, en commençant notre travail, de présenter les récits de Gerstein selon la méthode traditionnellement adoptée pour les textes classiques, dans la collection des "Belles Lettres" couramment appelée "Collection Budé". L'usage est d'y choisir un texte de référence qui occupe la majeure partie de la page imprimée et de signaler, en bas de page, dans l'appareil critique, les différentes variantes de ce texte. Il nous a fallu renoncer à notre projet, car la méthode est inapplicable dans le cas des "confessions" de Gerstein et cette impossibilité donne, par elle-même, à réfléchir sur la nature de ces "confessions".

Si nous avions adopté cette méthode traditionnelle de reproduction des textes, peut-être aurions-nous choisi comme texte de référence le document PS-1553, celui que nous appelons T II; nous aurions expliqué notre choix par les motifs que nous avons exposés à la page 296, mais ces motifs auraient été contestables. En effet, si le PS-1553 est la version la plus connue en France, grâce à Léon Poliakov, à Saul Friedlaender et à Pierre Joffroy, il n'en est pas de même en Allemagne où, entre autres auteurs, Hans Rothfels et Helmut Franz ont accordé leur préférence à la version allemande du 4 mai que nous appelons T III. Comme T II et T III sont très différents l'un de l'autre, nous aurions été obligés de marquer ces différences et d'y ajouter les variantes fournies par tous les autres textes.

Supposons tout de même que, par un choix arbitraire, nous ayons jeté notre dévolu sur T II comme texte unique de référence. Dans ce cas, à cause de la profusion des variantes, l'appareil critique aurait occupé dans la page imprimée une place disproportionnée par rapport au texte; une seule ligne de T II aurait peut-être exigé toute une page de variantes. Le lecteur se serait perdu dans cette abondance de notes. Il n'aurait pas pu recomposer, à moins d'un travail considérable, la version intégrale de tel ou tel manuscrit.

C'est pour cette raison que nous avons cru devoir adopter la solution suivante:

- transcription dactylographiée des textes dans leur intégralité, en langue française, donc après traduction préalable pour les versions en allemand et pour certains compléments en anglais;
- tableaux comparatifs des principales différences, complétés par une colonne d'observations.[343]

En 1911, dans son Manuel de critique verbale, Louis Havet créait l'expression de "pathologie des textes". Les textes sont commeun corps vivant sujet aux maladies. Les maladies des textes sont leurs déformations à travers les âges. Il faut essayer de rendre aux textes leur forme première. Louis Havet montre que la plupart des déformations ou des malformations sont imputables au temps et à la multiplicité des scoliastes, mais que d'autres peuvent être dues à la mentalité ou à l'idéologie de celui qui les reproduit. C'est ainsi que les scoliastes chrétiens avaient involontairement, ou parfois volontairement, christianisé des textes latins.

Beaucoup de textes ont subi des avatars, à toutes les époques de l'histoire. On aurait pu croire que notre époque, où les moyens techniques d'information et de communication sont considérables, mettrait les textes à l'abri des mésaventures du passé. Le cas des "confessions" de Gerstein prouve qu'il n'en est rien; on constate même, dans leur cas, une extraordinaire prolifération des manipulations et des fabrications, puisque celles-ci se sont effectuées dans un laps de temps très court (1945-1983).

L'utilisation généralement abusive des "confessions" de l'Obersturmfuehrer doit nous inciter à une extrême vigilance, surtout lorsqu'il s'agit de textes qui, par leur contenu, risquent d'être déformés ou sollicités pour des motifs qui n'ont rien de scientifique.

L'esprit fécond du doute

Il fallait un sceptique, c'est-à-dire une personne qui examine, qui doute et réserve son jugement, pour étudier avec lenteur et circonspection des récits qui ont suscité trop de passion depuis leurs publications successives et divergentes. Nous avons eu pour ambition d'être ce sceptique.Procédant selon les méthodes universitaires applicables à la critique des textes, nous avons voulu offrir aux historiens une base solide, à partir de laquelle ils pourront exprimer et comparer leurs opinions. Désormais, chaque historien pourra choisir son texte des "confessions" en connaissance de cause et il aura l'obligation, à l'égard de son lecteur, de préciser nettement quel est son choix: ainsi dissipera-t-on quelques fâcheux malentendus.Nous souhaitons qu'on puisse un jour répondre de façon satisfaisante aux multiples questions que soulèvent les "confessions" de Gerstein; personne n'est encore parvenu à donner cette ré[344]ponse qui, de toute façon, était impossible à trouver aussi longtemps que l'on ne s'était pas d'abord soucié de savoir ce que Gerstein avait vraiment dit et écrit.Montaigne peut être pris comme modèle par les sceptiques. Nous avons relu, au troisième livre des Essais, le chapitre 11 intitulé "Des boiteux". L'auteur y remarque qu'à propos d'un fait qu'on leur rapporte bien des gens s'interrogent ainsi: "Comment se fait-il?" Mais, pour sa part, Montaigne estime qu'avant de se poser une telle question il conviendrait de formuler au préalable une question élémentaire, qui est: "Mais ... se fait-il?"Nous avons voulu montrer, en la circonstance, ce qui se "faisait" et nous laissons à d'autres le soin de chercher "comment cela a pu se faire".

L'établissement des textes attribués à Gerstein était primordial; mais leur lecture attentive et prudente ne l'est pas moins.

A mesure que nous découvrions les incohérences, les invraisemblances et les étrangetés de ces récits, une phrase de Léon Poliakov lui-même s'est imposée à nous. Dans sa postface au livre de Saul Friedlaender, Poliakov écrit: "Des psychiatres auraient bien des choses à nous dire sur le cas de Kurt Gerstein" (K.G., p. 200).

Les textes de Gerstein ont généralement été lus avec précipitation, sans mettre en doute leur véracité "pour l'essentiel". Paul Rassinier fut le premier à réclamer une particulière vigilance à tout moment de leur lecture. C'est en nous inspirant de l'exemple de Paul Rassinier que nous nous sommes permis d'aller au-delà du simple établissement des textes, en nous interrogeant sur leur authenticité et sur leur véracité.

Raymond Aron, dans l'un de ses derniers ouvrages (Le Spectateur engagé, p. 332) rapporte un long entretien avec deux journalistes, puis il conclut: "Je ne les ai pas convaincus, mais je leur ai insufflé l'esprit fécond du doute".

Les "confessions" de Gerstein ont fourni un support à la naissance de croyances diverses; nous estimons, pour notre part, que ce support n'était pas digne de confiance.

Il faut maintenant relire les "confessions" de l'officier S.S. sans oublier un seul instant ce que Raymond Aron appelait "l'esprit fécond du doute".

[345]

NOTE

(1) Les lecteurs trouveront dans cette édition deux annexes:

- Annexe 1: "Von Otter ou la prudence du diplomate (pages 453 à 462);

- Annexe 2: "Le cas Pfannenstiel. Un témoin réticent, mais coopératif pour l'essentiel (pages 463 à 474).

[346]

 

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