AAARGH

| Accueil général | Accueil Roques | Suivant | Précédent |

*******

Henri ROQUES

Les confessions de Kurt Gerstein,

étude comparative des différentes versions

 

-------------------

CHAPITRE 1

 

Etablissement des textes

[4/4]

***********

T VI

(page 129 à page 271 de l'ouvrage imprimé de Roques)

 

Texte T VI

 Il est dactylographié, rédigé en allemand, daté du 6 mai 1945.

On ne relève aucune signature, bien qu'on lise à la dernière page: Gez: Kurt Gerstein. (Gez =Gezeichnet =Signé)

T VI est conservé aux National Archives de Washington.

Il se compose de treize pages.

La transcription en langue française provient d'une traduction qui a été faite par nous.

 

T VI - p. 1 (les 4 dernières lignes) et p. 2 (lignes 1 à 35)

Lorsque j'entendis parler de l'assassinat massif de malades mentaux à Hadamar, Grafenesk et autres lieux, je n'eus plus qu'un seul désir: "Il te faut aller voir toi-même dans cette chaudière du diable et faire connaître au peuple ce qui se passe, même au péril de ta vie." En cela, je n'avais à avoir aucun scrupule, puisque j'avais été moi-même deux fois victimes des agents du SD, qui s'étaient introduits au sein même du Conseil fraternel de l'Eglise de la Confession et participaient même aux communautésde prière les plus intimes et s'y mettaient à genoux. Je me disais: ce que vous pouvez, je le peux aussi depuis longtemps et m'inscrivis volontairement pour entrer dans la SS. Ceci d'autant plus que ma belle-soeur Bertha Ebeling de Saarbruecken avait été mise à mort à Hadamar. Sur la recommandation de deux fonctionnaires de la Gestapo qui avaient étudié mon cas, il me fut facile d'être accepté dans les Waffen-SS. Ces messieurs étaient absolument d'avis qu'un idéalisme tel que le mien devait à tout prix être utilisé pour le NSDAP. Ainsi, ils me montrèrent eux-mêmes le chemin que je suivis ensuite. Ma formation de base, je la reçusavec 40 médecins à Hambourg-Langenhoorn, puis à Arnheim- Hollande - et à Oranienburg. A Arnheim, je pris immédiatement contact par l'intermédiaire de mon ami d'études, le fabricant Ubbink de Duisbourg, Ing. diplômé, avec un mouvement de résistance hollandais. En raison de mes doubles études techniques et médicales, je fus appelé aussitôt à l'Administration centrale de la [129] SS, Service D, Affaire sanitaires des Waffen-SS, Section Hygiène. Admettons que ce service se montrait d'une grande largeur de vue. Ainsi, on me laissa totalement le soin de me choisir moi- même une activité. Pour faire face à un besoin tout à fait pressant, je construisis des installations de désinfection, mobiles et locales, en grand nombre, notamment pour les camps de prisonniers, les camps de concentration et les troupes au combat. Sans vouloir me vanter, j'obtins dans ce domaine des succès extraordinaires et l'on me tint désormais pour un génie technique tout particulier. C'est pourquoi l'on fit aussi fréquemment appel à moi pour des projets de ce genre au Ministère des Territoires de l'Est et au Ministère du Travail. Toujours est-il que l'on parvint en fait à contenir la terrible épidémie de typhus exanthématique de 1941 qui faisait par moments plusieurs dizaines de milliers de morts chaque jour dans les camps de prisonniers et de concentration. C'est pourquoi je devins très vite sous-lieutenant puis lieutenant. En décembre, je me trouvai de nouveau en grand danger, car le tribunal du Parti, qui avait décidé de mon exclusion du Parti, avait eu connaissance de mon accession à un poste de responsabilité de la SS. En raison de mes succès et ma bonne appréciation générale, je fus cependant protégé par mon service et maintenu. En février 1942, je devins chef du service technique sanitaire, qui englobait aussi les questions des eaux potables, toute la désinfection technique, y compris à l'aide de gaz hautement toxiques.

T VI - p. 2 (lignes 36 à la fin) et p. 3 (lignes 1 à 25)

Le 8 juin 1942, je reçus dans mon bureau de service la visite du Sturmbannfuehrer SS Guenther du Service Central de Sécurité du Reich de la "Kurfuerstenstrasse". G. vint en civil: je ne le connaissais pas jusque là. Avec toutes sortes d'allusions mystérieuses, il me donna l'ordre de me procurer une quantité d'acide cyanhydrique (260 kg) et de me rendre avec le poison, au moyen d'un véhicule du SD, en un lieu que seul le chauffeur connaissait. L'affaire se présentait comme une des affaires du Reich les plus secrètes du moment. Quelque temps plus tard, je me rendis avec le véhicule en question à Kollin près de Prague. Je pouvais approximativement m'imaginer le genre de la mission. Je l'acceptai cependant parce qu'ici le hasard me conduisait au but: jeter un [130] il dans toute cette machinerie, ce que je souhaitais depuis longtemps. Je n'avais pas non plus le plus léger scrupule. Car si je n'avais pas accepté la mission, un autre l'aurais exécutée dans le sens voulu par le SD, tandis que, grâce à mon autorité dans le domaine des gaz hautement toxiques, je pouvais sans difficultés faire disparaître tout le chargement, comme étant décomposé ou devenu dangereux ou détérioré. Ainsi je pouvais moi seul empêcher un emploi abusif de l'acide cyanhydrique pour tuer des hommes.

Comme il y avait encore une place dans la voiture, je me déclarai prêt à emmener le Prof. Dr. med. Pfannenstiel, titulaire de la chaire d'hygiène à l'Université de Marburg/Lahn. A Kollin j'avais laissé entrevoir, par des questions techniques volontairement maladroites au personnel tchéque de la fabrique, que l'acide cyanhydrique était destiné à tuer des êtres humains. J'ai toujours agi de même par la suite, la meilleure façon de répandre la chose dans le peuple. A Kollin, rapidement, le véhicule fut inspecté avec soin. A Lublin, nous fûmes reçus par le SS Gruppenfuehrer Général Globocnec. Celui-ci nous dit: Cette Affaire Secrète du Reich est actuellement une des plus secrètes, on peut même dire la plus secrète qui existe. Celui qui ne tient pas sa langue est fusillé immédiatement. Hier justement, nous avons fait taire deux bavards. Pour l'instant - c'était le 17 août - nous avons trois installations: 1) Belcec, sur la grand-route de Lublin à Lemberg dans l'angle nord, exactement à l'endroit où la route coupe la ligne de démarcation avec les Russes. Rendement journalier: environ 15.000 mises à mort. Utilisation moyenne jusqu'ici depuis avril: 11.000 par jour. 2) Sobibor, près de Lublin en Pologne; je ne sais pas exactement où. 20.000 mises à mort par jour. 3) Treblinka, 120 km au NNE de Varsovie en Pologne. 25.000 mises à mort par jour. Utilisation moyenne environ 13.500 par jour depuis juin 1942. 4) Maidaneck près de Lublin. Etait alors encore en construction.

J'ai visité Belcec, Treblinka et Maidaneck accompagné du Chef de toutes ces installations de mise à mort, le capitaine de police Wirth, de façon approfondie et en fonctionnement. Wirth est celui-là même qui, sur l'ordre de Hitler et Himmler, a fait périr les malades mentaux à Hadamar, Grafeneck et autres lieux.

[131]

T VI - p. 3 (lignes 26 à la fin) et p. 4 (les 5 premières lignes)

Globocnec nous dit, c'est-à-dire qu'il s'adressa seulement à moi: C'est votre tâche de désinfecter les grandes quantités de textiles, linge, vêtements et chaussures qui restent dans les installations. Ces quantités représentent 10 à 20 fois le produit des collectes de textiles. Toutes ces collectes ne sont effectuées pour l'essentiel que dans le but de rendre plausible en quelque sorte pour les travailleurs étrangers et le peuple allemand l'origine des grandes quantités de vieux vêtements. Votre autre tâche, encore beaucoup plus importante naturellement, est de transformer le fonctionnement lui-même de ces installations de mort. La chose s'effectue maintenant avec les gaz d'échappement de Diesel venant d'un vieux moteur Diesel russe. Cela doit être transformé de quelque façon pour aller plus vite, et là, je pense avant tout à l'acide cyanhydrique. Avant-hier, le 15 août 1942, le Fuehrer et Himmler étaient ici. Je ne dois pas établir de laisser-passer aux gens qui doivent visiter les installations, mais, pour garder le secret, les y conduire personnellement. Pfannenstiel demanda alors: "Qu'a dit le Fuehrer de tout cela?" et Globocnec répondit: "Toute l'action doit être menée à son terme au plus vite!" En sa compagnie, se trouvait aussi le Conseiller ministériel Dr. Herbert Linden du Ministère du Reich. Celui-ci est d'avis qu'il serait mieux de brûler les cadavres au lieu de les ensevelir. Un jour pourrait venir une génération après nous qui ne comprendrait pas tout cela. Sur quoi, moi Globocnec, j'ai dit: "Messieurs, si jamais devait venir après nous une génération qui ne comprenait notre grande tâche si digne de reconnaissance et nécessaire, alors c'est notre National-socialisme tout entier qui aurait été vain. Je suis au contraire d'avis qu'il faudrait enfoncer des tables de bronze sur lesquelles serait écrit que nous, que c'était nous qui avons eu le courage d'accomplir cette oeuvre si nécessaire et importante.§W10-Et là-dessus, Hitler: Bien, Globocnec, c'est vraiment aussi mon point de vue. Quelque temps après, c'est cependant l'autre point de vue qui a prévalu. Les cadavres furent alors brûlés à l'aide d'essence et de gazole sur de gigantesques grils improvisés avec des rails de chemin de fer. Il me fallut ensuite visiter les vastes bureaux à Lublin de ces établissements de mort, à la caserne nommée "Julius Schreck".

[132]

T VI - p. 4 (lignes 6 à 43)

Le lendemain, nous allâmes à Belcec avec la voiture du capitaine Wirth. On avait créé une petite gare spéciale tout contre une colline de sable jaune sur le côté nord de la route. Au sud de la route, se trouvaient quelques bâtiments administratifs avec l'inscription "Commando spécial de Belcec des Waffen SS". Globocnec me confia au Hauptsturmfuehrer Obermeyer de Pirmasens, qui me fit voir les installations avec une grande réticence. Derrière d'épaisse haies de branchages, tout près de la gare, il y avait d'abord une grande baraque avec l'inscription "Garde-Robe". Là se trouvait un grand guichet, "Remise de l'argent et des objets de valeur". Suivait une pièce avec quelque cent tabourets, la salle de coiffure. Puis une allée de bouleaux d'environ 150 mètres, clôturée à droite et à gauche par un double fil barbelé avec des écriteaux: "Vers les salles de bains et d'inhalation". Ensuite, il y avait devant nous un bâtiment, à peu près comme un établissement de bains, avec un petit escalier à droite et à gauche duquel se trouvait un grand vase de béton avec des géraniums. Sur le toit, en guise de girouette, l'étoile de David en fer forgé. Devant le bâtiment, une inscription "Fondation Heckenholt". Je n'en ai pas vu plus cet après-midi-là. En particulier, je ne vis pas un seul mort. Mais sur l'ensemble, et encore au-dessus de la route, une odeur pestilentielle de cadavres et des millions de mouches bourdonnaient partout à l'entour. Dans la salle de bains elle-même, rangées de part et d'autre d'un corridor, trois pièces de chaque côté, à peu près comme des garages, de 5 x 5 mètres et 1,90 m de haut. Le lendemain matin, quelques minutes avant 7 heures, on me dit: le premier transport va arriver! De fait, à 7 heures précises, arriva un train de 45 voitures venant de Lemberg. Derrière de petites fenêtres grillagées de fil barbelé, on voyait des enfants effroyablement pâles, et aussi quelques hommes et femmes aux traits rongés d'angoisse. Le train disparut derrière la haie. 200 Ukrainiens ouvrent brusquement les portes et font sortir des trains à coups de fouets de cuir 6.700 personnes dont 1.450 sont déjà mortes à leur arrivée. Un haut-parleur donne les instructions: se dêvetir complètement, enlever même les prothèses, lunettes, etc. (A une jeune fille, une sentinelle dit: enlevez vos lunettes; à l'intérieur vous en recevrez d'autres). Remettre les objets de valeur au guichet, sans bon ni quittance. Sous le bras d'un petit garçon juif, on presse une poignée de ficelles, que l'enfant [133] de trois ans, éperdu, distribue aux gens: pour attacher ensemble les chaussures! Car, dans le tas de 35 ou 40 mètres de haut, personne n'aurait pu ensuite retrouver les chaussures allant ensemble. Puis les femmes et les jeunes filles chez le coiffeur, qui leur coupe les cheveux en deux ou trois coups de ciseaux et les fait disparaître dans de grands sacs à pommes de terre. "Cela est destiné aux sous-marins pour certains emplois spéciaux, pour des joints d'étanchéité ou quelque chose comme ça!", me dit le Unterscharfuehrer qui est de service à cet endroit.

T VI - p. 4 (lignes 44 à la fin) et p. 5 (lignes 1 à 43)

Je prédisais déjà alors à beaucoup de gens que ces sous-marins ne circuleraient bientôt plus parce que cette arme si ingénieuse s'émousserait si elle était souillée de flots de sang innocent. Dieu arrangerait les choses de telle sorte qu'ils ne marcheraient plus! Et de fait, peu de temps après, les événements m'ont donné raison! Puis la troupe se met en marche; devant, une superbe jeune fille; ainsi vont-ils en suivant l'allée, tous nus, hommes, femmes et enfants, soutenus des deux côtés par d'autres, des hommes avec des prothèses qu'ils ont dû enlever.

Moi-même, je me tiens avec le Capitaine Wirth en haut, sur la rampe, entre les chambres de mort. Des mères avec leur nourrisson sur la poitrine, ils montent, hésitent, puis entrent dans les chambres de mort. Au coin de l'allée de bouleaux se tient un robuste SS d'un certain âge, entouré par ces pauvres gens. D'une voie pastorale, il leur dit: Il ne vous arrivera pas la moindre chose! Il vous faut seulement dans les chambres respirer profondément; cela dilate les poumons, cette inhalation est nécessaire à cause des maladies et des épidémies. A la question: Qu'est-ce qu'il leur arrivera ensuite? il répond: Oui, naturellement, les hommes doivent travailler, construire des maisons et des routes, mais les femmes n'ont pas besoin de travailler. Seulement, si elles le veulent, elles peuvent aider dans le travail ou à la cuisine. Pour quelques-uns de ces pauvres gens, une petite lueur d'espérance qui suffit pour qu'ils franchissent sans résistance les quelques pas jusqu'aux chambres. La plupart savent; l'odeur leur annonce leur sort! Ainsi, ils montent le petit escalier, et alors ils voient tout! Des mères avec leur nourrisson sur la poitrine, de [134] petits enfants nus, des adultes, hommes et femmes, pêle-mêle, tous nus - ils hésitent - mais ils entrent dans les chambres de mort, poussés en avant par les autres derrière eux ou par les fouets de cuir des SS. La plupart sans dire un mot. Comme un agneau conduit à l'abattoir! Une juive d'environ 40 ans aux yeux étincelants s'écrie: Que le sang qui est ici versé dans le plus bas des assassinats retombe sur les meurtriers! Elle reçoit 5 ou 6 coups de cravache sur le visage, personnellement du Capitaine Wirth, puis disparaît aussi dans la chambre. Certains s'adressent à moi: O Monsieur, aidez-nous, mais aidez-nous! Beaucoup prient. Mais je ne peux pas les aider, je prie avec eux, je me serre dans un coin et crie à haute voix vers mon Dieu et le leur. Il y a assez de bruit autour de moi, je peux me permettre de crier à haute voix vers mon Dieu. Comme j'aurais voulu entrer avec eux dans les chambres; comme j'aurais voulu partager leur mort. Ils auraient trouvé alors un officier S.S. en uniforme dans leurs chambres. Ils n'auraient pas protesté pour cela; ils auraient considéré la chose comme un accident; on aurait annoncé à mon sujet: "A péri en service pour son Fuehrer bien-aimé fidèlement servi dans l'exécution d'une tâche importante pour le Reichsfuehrer..." Non, cela ne va pas. Je ne peux encore céder à la tentation de mourir avec ces gens. Je le sais bien: il n'y a pas encore 10 personnes qui voient ce que je vois et ce que j'ai vu, moi qui ai une vue d'ensemble ici, sur toutes les installations et leur organisation. Sûrement pas un en dehors de moi ne voit cela en adversaire, en ennemi de cette bande d'assassins; il me faut donc vivre et tout d'abord faire connaître ce que je vois ici. Certes, c'est le service le plus difficile, très difficile! Les chambres se remplissent. Bien entasser, c'est ce qu'a ordonné le capitaine Wirth. Les gens se marchent sur les pieds, 700 à 800 personnes sur 25 mètres carrés dans 45 mètres cubes. Je fais une estimation: poids moyen, tout au plus 35 kg, plus de la moitié sont des enfants, poids spécifique 1, donc 25.250 kg d'êtres humains par chambre. Wirth a raison, si la SS pousse un peu, on peut faire entrer 750 personnes dans 45 mètres cubes! - et les SS y poussent, avec leurs cravaches et les contraignent à entrer, autant que cela est possible physiquement. Les portes se ferment.
[135]

[136 ]

T VI - p. 5 (lignes 44 à la fin) et p. 6 (lignes 1 à 25)

Pendant ce temps, les autres attendent dehors nus. Entre temps, le deuxième transport est aussi arrivé. On me le dit, nus bien entendu en hiver aussi et par temps froid. Oui, mais ils peuvent attraper la mort! dis-je, moi qui suis d'habitude prudent, qui ne pose absolument aucune question, qui fais celui qui n'est pas intéressé, ce mot m'échappe. "Oui, c'est justement pour cela qu'ils sont là!", me répond un SS dans son dialecte. Maintenant enfin je comprends pourquoi toute l'installation s'appelle "Heckenholt". Heckenholt est le chauffeur du diesel, un petit technicien et un travailleur infatigable. Déjà lors de la mise à mort des malades mentaux, il s'est acquis selon Wirth des mérites inouis par son zèle et son esprit inventif. Il est aussi le constructeur de toutes les installations. C'est avec les gaz d'échappement de son diesel que l'on doit faire périr les gens ici. Mais le diesel ne fonctionnait pas. Cela se produisait relativement peu souvent, me dit-on. Le capitaine Wirth arrive. On voit qu'il lui est désagréable que cela arrive justement aujourd'hui où je suis ici. Mais oui, je vois tout! et j'attends. Mon chronomètre a tout sagement enregistré. 50 minutes, 70 minutes, le diesel ne démarre pas! Les gens attendent dans leurs chambres à gaz. En vain. On les entend pleurer, sangloter. "Comme à la synagogue!" remarque le Professeur Pfannenstiel, l'oreille contre la porte de bois. Le capitaine Wirth frappe de sa cravache l'Ukrainien qui doit aider Heckenholt, en plein visage. Au bout de 2 heures 49 minutes - le chronomètre a tout bien enregistré - le diesel démarre. Jusqu'à cet instant, les gens vivent dans ces 4 chambres déjà remplies: 4 x 750 personnes dans 4 x 45 mètres cubes! - De nouveau 25 minutes s'écoulent. C'est juste, beaucoup sont déjà morts maintenant. On le voit par la petite lucarne, par laquelle la lumière électrique éclaire un instant la chambre. Wirth m'avait minutieusement interrogé pour savoir si je trouvais mieux de faire mourir les gens dans une pièce éclairée ou sans éclairage. Il demandait cela sur le ton dont on demande si l'on dort mieux avec ou sans traversin. Au bout de 28 minutes, seuls quelques-uns survivaient. Enfin, au bout de 32 minutes, tout est mort. A l'autre bout, les hommes du commando de travail ouvrent les portes de bois! On leur a promis, à eux qui sont eux-mêmes Juifs, la liberté et un petit pourcentage (quelques millièmes) de toutes les valeurs trouvées pour [136] leur terrible service. Trois comptables tiennent les comptes avec une grande exactitude et calculent minutieusement les millièmes.

T VI - p. 6 (lignes 26 à la fin)

Les morts sont debout, serrés les uns contre les autres comme des colonnes de basalte dans les chambres. Il n'y aurait pas de place pour tomber ou même s'incliner en avant. Même dans la mort, on reconnaît les familles. Crispés par la mort, ils se serrent les mains de sorte que l'on a peine à les détacher les uns des autres afin de libérer les chambres pour la prochaine charge. On jette dehors les cadavres, mouillés de sueur et d'urine, souillés d'immondices et le sang des menstrues sur les jambes. Des cadavres d'enfants volent en l'air. On n'a pas le temps, les cravaches des Ukrainiens sifflent sur le commando de travail. Deux douzaines de dentistes ouvrent les bouches avec des crochets pour chercher l'or - de l'or, à gauche - sans or à droite! D'autres dentistes extraient avec des pinces et des marteaux les dents en or et les couronnes hors des mâchoires. Le capitaine Wirth saute de tous côtés au milieu. Il est dans son élément. Quelques-uns des travailleurs contrôlent les parties génitales pour chercher l'or, les brillants et les objets de valeur. Wirth m'appelle: Soulevez donc cette boîte de conserve pleine de dents en or; c'est seulement d'hier et d'avant-hier! Avec une prononciation incroyable et incorrecte, il me dit: Vous ne croiriez pas ce qu'on peut trouver chaque jour d'or et de brillants (Il prononçait cela avec "2 L" et sans "i") et aussi de dollars. Mais regardez vous-même! et il me conduisit chez un joaillier chargé d'administrer tous ces trésors et il me fit voir tout. Puis on me montra encore un ancien chef du Grand Magasin de l'Ouest à Berlin, W. et l'on fit aussi jouer en mon honneur un petit violoniste. C'est un ancien capitaine de l'armée impériale et royale d'Autriche avec la Croix de fer de 1ère classe, ce sont les deux chefs du commando de travail juif. Les corps nus, sur des voitures en bois, furent jetés à quelques mètres seulement de distance dans des fosses de 100 x 12 x 20 mètres. Après quelques jours, la fermentation faisait gonfler les cadavres puis ils s'affaissaient fortement peu de temps après, de sorte que l'on pouvait jeter une nouvelle couche par-dessus, puis on répandait environ 10 cm de sable par-dessus, si bien qu'il n'émergeait plus que quelques têtes et bras isolés. Le jour de ma visite n'arrivèrent à Belcec que deux transports avec, au total, environ 12.500 personnes.

T VI - p. 7 (lignes 1 à 37)

Cette installation fonctionnait depuis avril 1942 et effectue en moyenne 1.000 mises à mort par jour. Quand moi-même et mon cercle d'amis écoutions la radio de Londres ou la Voix de l'Amérique, nous nous étonnions souvent de ces anges innocents qui nous présentaient des centaines de milliers de morts, alors qu'il y en avait déjà par dizaines de millions. Le mouvement de Résistance hollandais me fit demander en 1943 par le "Diplomingenieur" Ubbink de Duisburg, de ne pas leur fournir des atrocités mais [des faits] de la plus stricte authenticité. Bien que j'aie transmis ces choses en août 1942 à la légation de Suède à Berlin, apparemment on ne voulut tout simplement pas croire ces chiffres. Et cependant ils sont vrais, je l'atteste sous la foi du serment. J'estime le nombre de ceux qui, sans défense et sans armes, ont été assassinés à l'instigation d'Adolf Hitler et de Heinrich Himmler, attirés sans aucune possibilité de résistance dans ces pièges meurtriers où ils furent mis à mort, à au moins 20.000.000 d'êtres humains. Car il ne s'agit certes pas seulement des quelque 5 ou 6 millions de Juifs d'Europe qui furent ainsi mis à mort, mais surtout de l'intelligentsia polonaise et d'une grande partie de la tchèque, ainsi que des couches dirigeantes d'autres peuples, par exemple des Serbes, mais tout particulièrement des Polonais et des Tchèques N. III. C'étaient ceux que l'on disait biologiquement sans valeur, et qui, du fait qu'ils ne pouvaient plus vraiment travailler, n'avaient plus le droit de vivre, du point de vue des nazis. Des commissions de soi-disant médecins allaient de village en village dans de belles limousines et avec tout un attirail médical et de ville en ville; vêtus de blouses blanches et munis de stéthoscopes, ils examinaient toute la population. Celui qui, selon toute apparence, n'était plus en état de travailler, était mis sur la liste comme bouche inutile et, quelque temps après, emmené et gazé. Et ceux qui en décidaient ne possédaient souvent même pas une formation primaire et se donnaient du "Cher collègue!" et du "Monsieur le Conseiller médical!" Oui, sans ces mesures, me disait un SS Sturmbannfuhrer à Lublin, toute la Pologne serait pour nous sans valeur, puisqu'elle est [138] de toutes façons fortement peuplée et malade. Nous ne faisons que compenser ce que partout ailleurs la nature fait d'elle-même et qu'elle a malheureusement oublié chez l'homme! - A Treblinka, j'ai vu, le jour suivant, un certain nombre de travailleurs qui, dans les tombes, retournaient les cadavres. "On a oublié de déshabiller les gens qui sont arrivés déjà morts. Il faut évidemment rattraper cela à cause des textiles et des objets de valeur", me dit le capitaine Wirth. Wirth me pria de ne proposer à Berlin aucune espèce de changement aux chambres à gaz en usage jusque là ainsi qu'aux méthodes de mise à mort, étant donné qu'elles avaient fait leurs preuves au mieux et étaient bien rodées. Curieusement, on ne m'a jamais posé de telles questions à Berlin. Quant à l'acide cyanhydrique emporté, je l'ai fait enterrer.

T VI - p. 7 (lignes 38 à fin) et p. 8 (lignes 1 à 18)

Le lendemain, 19 août 1942, nous allâmes avec la voiture du capitaine Wirth à Treblinka, à 120 km au NNE de Varsovie. L'installation était à peu près la même, seulement notablement plus grande qu'à Belcec. Huit chambres à gaz et de véritables montagnes de valises, de textile et de linge. En notre honneur, on donna un banquet dans la salle commune dans le style typique vieil-allemand de Himmler. La nourriture était simple, mais il y avait de tout en quantité à discrétion. Himmler avait même ordonné que les hommes de ces commandos reçoivent autant de viande, de beurre et autre, en particulier d'alcool, qu'ils le voulaient. Le professeur Dr. med. Pfannenstiel fit un discours dans lequel il expliqua aux hommes l'utilité de leur tâche et l'importance de leur grande mission. A moi seulement, il parla de "méthodes très humaines" et de la "beauté du travail". Cela a un air tout à fait incroyable, mais je me porte garant qu'il ne le disait pas comme une plaisanterie mais tout à fait sérieusement! En tant que médecin, c'est ainsi qu'il qualifiait ces choses - Aux équipes, il disait en particulier encore: "Quand on voit ces corps de Juifs, alors seulement, on comprend à l'évidence à quel point votre tâche mérite de reconnaissance". A notre départ, on nous offrit encore plusieurs kilos de beurre et de nombreuses bouteilles de liqueurs à emporter. J'eus de la peine à refuser ces choses [139] sous le prétexte que j'avais suffisamment de tout cela. Sur quoi, Pfannenstiel tout content empocha aussi ma part. - Ensuite, nous allâmes en voiture à Varsovie. Là, alors que je cherchais vainement une couchette de wagon-lit, je rencontrai dans le train le secrétaire de légation de l'Ambassade de Suède à Berlin: le baron von Otter. Encore sous l'impression toute fraîche des choses terribles que je venais de voir, je lui ai tout raconté en le priant de le faire savoir tout de suite à son gouvernement et aux alliés, puisque tout retard devait coûter la vie à des milliers, des dizaines de milliers de gens. Von Otter me demanda une référence: je lui donnai Mr le Surintendant général Dr Otto Dibelius, Berlin, Bruderweg 2, un membre dirigeant du Mouvement de résistance évangélique et en même temps un ami intime de mon ami le pasteur Martin Niem... ller. Je rencontrai Monsieur von Otter encore deux fois à la légation de Suède. Entre-temps, il avait rendu compte personnellement à Stockholm et me fit savoir que ce rapport avait eu une influence considérable sur les relations germano-suédoises. T VI - p. 8 (lignes 18 à 33) Je tentai, dans la même affaire, de faire un rapport au nonce du Pape à Berlin. Là, on me demanda si j'étais soldat. Sur quoi, on refusa tout autre entretien avec moi. Je fus invité à quitter immédiatement l'ambassade de Sa Sainteté. Je dis cela ici parce que cela montre à quel point il était difficile à un Allemand de trouver conseil dans sa détresse alors qu'il ne pouvait pas même trouver aide et conseil dans une nécessité si effroyable auprès du représentant de Sa Sainteté, vicaire du Christ sur la terre! - En quittant l'ambassade papale, je fus poursuivi par un policier à vélo. J'avais enlevé le cran de sûreté de mon revolver dans ma poche pour me brûler la cervelle lorsque, de façon incompréhensible, ce policier passa tout près de moi puis fit demi-tour. En risquant quotidiennement ma tête, au risque d'être torturé et pendu, j'ai alors rapporté tout cela à des centaines de personnalités influentes, entre autres au syndic de l'évêque catholique de Berlin, Dr Winter, pour qu'il transmette à S.E. Monseigneur l'Evêque et au Saint-Siège. [140] T VI - p. 8 (lignes 18 à la fin)et p. 9 (lignes 1 à 21) Je dois ajouter que Guenther de l'Office central de Sécurité du Reich (je crois que c'est le fils de "Rassen-Guenther)", au début de 1944, me réclama encore une fois de très grandes quantités d'acide cyanhydrique dans un but très obscur. Le poison devait être livré à ses services de la Kurfuerstenstrasse, et là entreposé dans une remise qu'il me montra. Il s'agissait de très grandes quantités, au total de plusieurs wagons, qui devaient être accumulées peu à peu et tenues à sa disposition. Le poison était suffisant pour tuer de nombreux millions de personnes. Guenther disait qu'il ne savait pas encore et qu'on ne pouvait encore prévoir, si, quand, dans quel but, pour quel "cercle de personnes" le poison serait ou ne serait pas utilisé. En tout cas, il devait être là constamment disponible; de certaines questions d'ordre technique que Guenther posa, je conclus qu'on devait avoir en vue probablement de tuer un très grand nombre de personnes dans une sorte de salle de club ou de lecture. Après une visite approfondie des lieux, j'expliquai à Guenther que je ne pouvais prendre en aucune façon la responsabilité du stockage de ce poison dans la remise en question en plein centre de la capitale du Reich, étant donné que ce poison était suffisant pour tuer au moins deux fois le total de la population de Berlin et que sa décomposition et sa gazéification, notamment en été, étaient vraisemblables. A grand'peine, je parvins à le convaincre de stocker le poison dans les camps de concentration d'Oranienburg et d'Auschwitz. J'arrangeai les choses ensuite de sorte que le poison aussitôt après son arrivée, disparaisse à chaque endroit pour des usages de désinfection qui nécessitaient constamment des wagons d'acide cyanhydrique. Les factures de la firme fournisseuse - Deutsche Gesellschaft fuer Schódlingsbekómpfung (Société allemande pour la lutte contre les parasites) Frankfurt a.M. et Friedberg - je les fis établir à mon nom, soi-disant à cause du secret, en réalité pour ne pas être gêné dans mes dispositions et pouvoir mieux faire disparaître le poison. Pour la même raison, j'ai toujours évité de présenter au paiement les nombreuses factures qui s'accumulaient, car il m'aurait fallu ainsi rappeler sans cesse au SD l'existence de ce stock et des recherches auraient certainement été effectuées par le service payeur sur sa situation réglementaire. Aussi je préférai donner des [141] apaisements à la firme à la suite de ses rappels à l'ordre et laisser des factures impayées. Le directeur de la Degesch me raconta d'ailleurs dans une conversation qu'il avait livré de l'acide cyanhydrique en ampoules pour tuer des gens. Quel "cercle de personnes" Guenther devait-il tuer sur les instructions de son supérieur Eickmann [Eichmann] le cas échéant, je ne l'ai jamais appris. D'après le nombre, je pensai aux occupants des camps de concentration et aux travailleurs étrangers, mais aussi aux Officiers, au clergé allemand et aux prisonniers de guerre. Notamment lorsque Goebbels dit plus tard qu'éventuellement le National-Socialisme claquerait violemment la porte derrière lui, j'ai encore une fois soigneusement vérifié que cette réserve de mort avait été véritablement anéantie. L'ordre d'Himmler de tuer tous les occupants des camps de concentration au cas où les choses iraient mal était déjà alors certainement à prévoir. T VI - p. 9 (lignes 21 à 44) Une autre fois, Guenther me demanda s'il était possible à Maria- Theresienstadt, dans les fossés de la forteresse où les Juifs qui y étaient internés avaient le droit de se promener, de les empoisonner en y jetant d'en haut des boîtes de cyanure. Pour rendre vain ce plan terrible, je déclarai que c'était impossible. J'ai appris plus tard que le SD s'était cependant procuré de l'acide cyanhydrique d'une autre façon et qu'il avait tué quand même les Juifs qui étaient, paraît-il, si bien à Theresienstadt. C'étaient les pères de fils tombés au feu, des Juifs de grand mérite, des titulaires de hautes décorations. D'ailleurs, les camps de concentration les plus affreux n'étaient nullement ceux de Belsen ou de Buchenwald. Bien pires étaient Mauthausen-Gusen près de Linz sur le Danube et Auschwitz. Là-bas, des millions d'hommes ont disparu dans des chambres à gaz et des voitures à gazer (chambres mobiles). A Auschwitz seul, des millions d'enfants furent tués en leur tenant un tampon d'acide cyanhydrique sous le nez. Au camp de concentration pour femmes de Ravensbrueck près de Fuerstenberg en Mecklenbourg, j'ai vu des essais sur des femmes vivantes qu'effectuait le Hauptsturmfuehrer Dr. med. Grundlach sur l'ordre du SS Gruppenfuehrer Professeur Dr. Gebhardt-Hohenlynchen. De plus, j'ai pu avoir connaissance dans mon service de nombreux rapports de ce genre. Ceux-ci concernaient par exemple des essais [142] au Pervitin - jusqu'à 100 comprimés par jour - sur 100 à 200 détenus et ceci jusqu'à ce que mort s'ensuive éventuellement. D'autres essais de ce genre furent effectués à l'aide de sérum et de lymphe - par exemple avec les vaccins les plus divers contre le typhus. Himmler s'était réservé de donner son agrément personnel pour de tels essais sur les personnes condamnées à mort par le SD. De plus, j'ai vu un jour à Oranienburg plusieurs centaines et même plusieurs milliers d'homosexuels disparaître, sans laisser de traces, dans les fours. T VI - p. 9 (lignes 44 à 50) A Mauthausen, il était courant de faire travailler les Juifs à la carrière et de les précipiter ensuite, comme par hasard, du haut d'une paroi rocheuse. Ils restaient morts en bas et étaient enregistrés comme accidents. Le SS Hauptsturmfuehrer Dr. Krantz - un farouche antinazi - originaire de Bonn sur le Rhin, m'a fréquemment parlé, à moi et à beaucoup d'autres personnes, avec indignation des nombreux faits de ce genre qu'il avait vus. T VI - p. 9 (les 4 dernières lignes)et p. 10 (lignes 1 à 20) A Belcec, le jour de ma visite, j'avais l'impression qu'après une aussi longue attente dans les chambres tous étaient vraiment morts. Mais le capitaine Wirth, un être totalement dépourvu de culture et sans les moindres connaissances en chimie et en physiologie, m'a rapporté les choses les plus étranges. Manifestement, Wirth avait une prédilection déclarée pour les essais sur l'homme au moment de tuer. Ainsi, il me parla d'un petit enfant qu'ils avaient retiré le matin de la chambre à gaz parfaitement indemne après y avoir passé la nuit sans avoir été "déchargé". Ils auraient organisé des expériences particulièrement intéressantes sur les malades mentaux. C'est là qu'on avait observé les sensibilités les plus diverses des individus. Des essais avaient été faits aussi avec de l'air comprimé; les gens étaient placés dans des chaudières dans lesquelles de l'air comprimé était introduit au moyen des habituels compresseurs pour asphalter les rues. - A Treblinca, j'ai eu l'impression que tout au moins un certain nombre vivaient encore ou étaient seulement sans connaissance. Pres[143]que tous avaient encore les yeux ouverts et présentaient un aspect terrible. Malgré des observations attentives, je n'ai cependant pu constater aucun mouvement. En gros, on ne s'est donné pour ainsi dire aucune peine pour effectuer les mises à mort de façon - disons - "humaine" pour autant qu'on puisse utiliser ce terme dans un tel contexte! - Et ceci moins sans doute par sadisme que par indifférence complète et paresse vis-à-vis de ces choses. Le SS Hauptsturmfuehrer Dr. med. Villing de Dortmund m'a rapporté une mort particulièrement digne. Il s'agissait de plusieurs milliers - 8.000 je crois, prêtres et membres du clergé polonais. Ceux-ci furent contraints de creuser eux-mêmes de longs et profonds fossés, puis ils durent se mettre nus, se placer devant les fossés et ils furent ensuite fusillés. T VI - p. 10 (lignes 20 à 40) Aux questions sarcastiques et railleuses s'ils croyaient toujours en Jésus-Christ, à Marie et à leur peuple polonais, ils répondirent en confessant fermement le Christ, la Sainte Mère de Dieu, en particulier celle de Tchenstochau et en affirmant leur foi en la résurrection de leur peuple; Villing en parlait avec des larmes et avec l'émotion et le bouleversement les plus profonds. D'autres Polonais aussi moururent de façon semblablement digne et exemplaire, en particulier des professeurs, hommes et femmes. En entendant parler de tout cela, je me souvenais de ma propre captivité dans la rue Buechsen à Stuttgart. D'une main presque enfantine on avait gravé là des lettres maladroites sur le bord de mon lit de fer: "Je te prie, Mère de Dieu, aide-moi!" - Une façon attestée de tuer les gens était, en Pologne, de leur faire monter l'escalier en spirale des hauts-fourneaux, de les exécuter là-haut cependant d'un coup de pistolet et de les faire disparaître ensuite dans le haut-fourneau. On dit que beaucoup de gens ont été asphyxiés par les fumées des fours à briques et à la suite de cela brûlés. Ici cependant, ma source n'est pas sûre à cent pour cent. - L'un des chefs de la police à Bromberg, le SS Sturmbannfuehrer Haller racontait aux médecins de mon cours et à moi-même qu'à son arrivée à Bromberg, il était courant de fracasser le crâne des enfants juifs immédiatement contre le mur des appartements pour éviter le bruit des coups de feu. Il avait fait cesser cet excès et veillé à ce qu'on tue les enfants à coups de feu. [144] T VI - p. 10 (lignes 40 jusqu'à la fin)et p. 11 (les 3 premières lignes) Il se souvenait encore vivement de deux petites filles de 3 et 5 ans qui étaient tombées à genoux devant lui et avaient prié. "Mais elles aussi, il me fallut les faire fusiller, bien sûr", disait Haller. Haller nous parla de l'exécution de l'intelligentsia polonaise. Ces gens aussi durent creuser des fosses, se coucher sur le ventre et furent ensuite tués au pistolet-mitrailleur. Les suivants devaient ensuite se coucher sur les cadavres encore chauds et étaient également abattus. Beaucoup avaient ensuite été tués alors qu'ils essayaient de se glisser entre les cadavres pour grimper vers l'extérieur, car ils n'étaient pas encore tout à fait morts. L'un des chefs du gouvernement de Cracovie me raconta, tout en découpant une dinde, une capture particulièrement réussie qu'ils avaient faite. Un homme de la Résistance polonaise, un Juif, s'était renfermé dans le mutisme. Sur ce, on lui avait brisé les articulations. Comme il continuait à se taire, on l'avait assis sur une plaque de fourneau portée au rouge. Il aurait fallu voir comme il avait retrouvé sa langue!

T VI - p. 10 (lignes 4 à 18)

A l'occasion d'une visite au bureau des constructions des Waffen SS à Lublin, les deux architectes nous firent savoir que le matin-même, ils avaient mesuré le dépositoire des cadavres d'un camp de prisonniers afin de l'agrandir. Des milliers de cadavres, pour la plupart de typhiques, y étaient entassés. Tout à coup, ils en avaient vu quelques-uns remuer. Le "Rottenfuhrer" qui détenait la clé avait seulement demandé: "Où?" puis il avait pris une tige de fer ronde qui se trouvait prête là et fracassé le crâne à ces gens. - Ce n'est pas le fait même, disaient les architectes, qui les avait étonnés, mais la façon dont cela semblait aller de soi! A l'occasion de la visite, une juive avait porté à des Juifs travailleurs au moyen d'un rasoir qu'elle tenait caché des coups de lame dans le cou. Wirth regrettait vivement que la femme soit déjà morte, elle aurait dû être punie de façon exemplaire! Il fit scrupuleusement donner des soins médicaux aux Juifs blessés afin qu'ils puissent croire qu'ils seraient vraiment laissés en vie, réta[145] blis et récompensés! et les gens le croient, les gens le croient! ces idiots! s'écriait Wirth.

T VI - p. 11 (lignes 18 à 33)

A Belcec, le concours que l'on organisa parmi les hommes et les jeunes gens des transports fut particulièrement horrible: il s'agissait de traîner les vêtements jusqu'aux wagons. Celui qui en fait le plus ira au commando de travail! Il en résulta, paraît-il, une compétition pour la vie ou la mort parmi ces hommes nus qui traînaient des vêtements sous les rires des SS. Bien entendu, tous disparurent ensuite dans les chambres. Seuls, quelques vieux et malades, qui ne pouvaient plus se traîner jusqu'aux chambres même soutenus par les autres, furent emmenés à l'écart et aussitôt fusillés. Quelques scènes touchantes passent encore devant mes yeux: le petit garçon juif rêveur de 3 ans qui devait distribuer des ficelles pour attacher les chaussures. Même un enfant comme lui fut attelé sans le savoir à l'effroyable machine de mort et d'assassinat de Hitler, dans le système de pillage de Himmler et de Wirth. - Ou bien je pense à une petite fille qui avait perdu à un mètre de la chambre une petite chaîne de corail qu'un petit garçon juif de 3 ans retrouva: comment il ramassa la chaînette, la regarda avec amour et en sembla tout heureux et, l'instant d'après fut poussé - oui, je dois le dire - cette fois avec douceur à l'intérieur de la chambre.

T VI - p. 11 (lignes 33 à 43)

Le SS Hauptsturmfuhrer Obermeyer de Pirmasens me raconta: "dans un village des environs, j'ai rencontré un Juif et sa femme originaires de ma ville natale de Pirmasens. Il avait été adjudant pendant la grande guerre, un garçon très bien. Enfants, nous avons joué ensemble; il m'a même une fois sauvé la vie alors que j'avais été presque tué par une voiture. Lui et sa femme, je vais les prendre maintenant dans mon commando de travail". Je demandai à Obermeyer ce qu'il adviendrait plus tard de cet homme. Il me regarda avec étonnement: "Ce qu'il adviendra de lui? exactement la même chose que les autres. Il n'y a rien d'autre. Peut-être, les ferai-je tuer d'un coup de feu." Par ailleurs, j'ai rencontré dans la SS un certain nombre de gens qui condam[146] naient vivement ces méthodes et qui étaient devenus de ce fait des adversaires acharnés du nazisme.

T VI - p. 11 (lignes 43 jusqu'à la fin) et p. 12
(à l'exception des 3 dernières lignes)

Je pense surtout au chef d'état-major du Directeur supérieur de l'hygiène auprès du médecin SS du Reich et de la police, le Hauptscharfuehrer Heinrich Hollónder. Il me donna connaissance de toutes les affaires de quelque importance et fit disparaître dans mon service tout ce qui aurait pu de quelque façon me charger ou me rendre suspect. J'aurais moi-même depuis longtemps abouti dans le four, si ce fidèle ami catholique et antinazi ardent n'avait étendu sur moi sa main protectrice. Antinazi convaincu, l'était aussi le directeur du service intérieur de l'hopital SS de Berlin, SS Sturmbannfuehrer Dr. med. Focht qui depuis 1941 trouvait de nombreuses et courageuses paroles pour condamner les méthodes nazies et SS. - Il en était de même des chirurgiens SS Hauptsturm-fuhrer Dr. med. Nissen de Itzeh\ et Dr. med. Sorge de Iena. Un antinazi efficace et militant était aussi le SS Hauptsturmfuhrer Dr. en géologie Fritz Krantz de Bonn, qui faisait connaître dans le peuple autour de lui, au risque constant d'être pendu, les nombreuses horreurs qu'il lui était donné de voir dans les camps de concentration. Il faut compter parmi le groupe des officiers du 20 juillet 1944 les pharmaciens en chef des Waffen SS, le SS Gruppenfuehrer Dr. pharm. Blumenreuther et ses deux collaborateurs SS Sturmbannfuehrer Dr. Behmenburg et Dr. Rudolphi. Ce dernier, en octobre 1944, foula aux pieds le portrait du Fuehrer qui était dans son bureau. Parmi les SS belges, hollandais et luxembourgeois, les 2/3 des effectifs avaient été incorporés de force par d'incroyables manoeuvres de mensonge et de tromperie à propos de soi-disant cours de sport ou autres. Avant que les gens n'aient le temps de se rendre compte et avant même de revêtir l'uniforme, ils étaient assermentés par le seul fait de leur présence à une prestation de serment et en cas de refus ils étaient traités en déserteurs ou pendus pour refus d'obéissance ou, dans le meilleur des cas, fusillés. Avec quelle rigueur de tels faits étaient traités, est éclairé par le fait que de tout jeunes membres des Waffen SS ont été fusillés tout [147] simplement pour le fait d'avoir attrapé un camarade par la braguette de son pantalon, de l'extérieur [ Dans le texte allemand on lit: "in der Stallgegend" qui se traduit: "dans la région de l'étable". En Westphalie, cela signifie, en langage familier, "la braguette".NdE]. Cet ordre de châtier même les moindres signes de tendances perverses fut porté à la connaissance de tous les membres des SS et signé par Himmler lui-même. Des milliers de garçons de la jeunesse hitlérienne ont été poussés dans les SS contre leur volonté comme les étrangers ci-dessus mentionnés. Il en est de même des membres des autres corps de Wehrmacht - en particulier de la Luftwaffe et de la Marine - contraints d'adhérer à la SS sur l'ordre d'Hitler et de Himmler. Il serait tout à fait faux et injuste - hautement injuste - de vouloir rendre chaque SS co-responsable des terribles crimes des SS sans examiner ces circonstances-là. Il faut aussi mentionner ici que la police était souvent bien pire que la SS. Lors de l'arrestation et du rassemblement des Juifs en vue de leur transport, par exemple, lors de leur livraison aux abattoirs de Himmler, elle a fourni les pires hommes de main, bien qu'il eût été facile aux anciens fonctionnaires de police expérimentés de faire disparaître la trace d'une bonne partie au moins des Juifs au moyen du fichier. D'autre part, ce n'est que justice de réclamer de la part de ces anciens fonctionnaires déjà mûrs et qui devaient savoir ce qui est juste ou injuste, un autre comportement que de la part de jeunes hitlériens ou de jeunes SS dépourvus de maturité. Le fait que Himmler n'était pas seulement Reichsfuehrer des SS mais en même temps chef de la police allemande n'est pas suffisamment pris en considération bien souvent. La dette de sang de la police dans l'exécution sans à-coups du massacre des Juifs est énorme, même si cela s'effectuait en grande partie à une table de travail sans risques et dans la sécurité d'un bureau. A cet égard, il ne faut guère faire de distinction entre Gestapo et police et ceci très généralement. Cela n'exclut pas que plus d'un gendarme ou policier peut s'être sérieusement efforcé de servir le bon droit et d'accomplir son service d'après sa conscience et non selon les ordres des nazis. Mais ce serait son affaire de le prouver. Par principe, tout fonctionnaire de police devrait être de prime abord considéré de la même façon qu'un membre de la SS.

[148]

Compléments et brouillons

 

1) Brouillons de T I

A/Une page manuscrite commençant par: "A la personne" et se terminant par "Administration générale de la S.S.", datée du 26 avril 1945 (voy. p. 150). C'est un brouillon (dont l'original est au LKA) du début de T I. L'écriture est petite et serrée, de telle sorte que, lorsque Gerstein a recopié, avec des ajouts, son brouillon, il a utilisé deux pages au lieu d'une. Nous avons ainsi l'explication pour deux pages de T I qui sont numérotées "2"; ce décalage se poursuit dans les pages suivantes; ainsi la dernière page qui est la dixième est numérotée "9". Le texte de ce brouillon présente une particularité qui mérite d'être signalée: Gerstein dit avoir envoyé 3.500 brochures antinazies, alors que dans les autres versions il écrit "8.500" brochures. Il est à noter, en outre, que sur la page 2 définitive de T I le 8 de 8.500 est surchargé.

B/Une page manuscrite commençant par: "Ayant passé volontaire et spontané" et se terminant par: "avec tous ménagements". C'est un texte indépendant, mais où l'on retrouve des idées exprimées dans la dernière page numérotée 9 de T I. L'original est conservé par LKA (voy. p. 151).

[149]

2) Compléments de T II (PS-1553)

 A/Note manuscrite en français de Gerstein, portant sa signature; elle concerne les livraisons d'acide prussique (voy. p. 153 et 154).

B/Note manuscrite de deux pages en anglais, rédigée et signée par Gerstein, accompagnée de la traduction en français faite par nous (voy. p. 155 et 157). C/Deux factures de la société Degesch choisies comme modèles dans un lot de douze factures de Zyklon B, six pour livraison à Oranienbourg et six pour livraison à Auschwitz. Les dates de ces douze factures s'échelonnent du 14 février 1944 au 31 mai 1944. Le total facturé concerne 2.370 kg, dont 1.185 kg pour Oranienbourg et 1.185 kg pour Auschwitz. Gerstein dit dans ses "confessions" qu'il a fait établir les factures à son nom, ce qui est exact, mais l'adresse mentionnée est celle de l'Institut d'Hygiène (Leipzigerstrasse 31/32 à Berlin) et non l'adresse personnelle de l'Obersturmfuehrer à Berlin (voy. p. 158 et 159).

L'ensemble de ces compléments provient de la Police d'Israel, Quartier général, 6e bureau. Les originaux sont conservés aux National Archives de Washington. La totalité du PS-1553 ("Confessions" proprement dites et compléments) a été remise aux autorités américaines en 1945 par deux officiers alliés, le Major anglais Evans et l'Américain Haught, qui ont interrogé Gerstein à l'hôtel Mohren de Rottweil, le 5 mai 1945.

[154]

Transcription du texte précédent [fac-similé dans l'ouvrage d'A.Chelain], rédigé en français, non daté, signé.

 La photocopie en notre possession provient de la Police d'Israel, quartier général, le bureau; le document constitue une pièce annexe au PS-1553.

 

L'acide prussique selon notas ajoutées [factures jointes] étant ordonné par le Reichssicherheitshauptamt, Berlin W,35 Kurfurstenstrasse, à l'ordre [sur ordre] de SS Sturmbannfuhrer Guenther: moi, responsable pour cet service, ai fait loyalement ce service, pour, étant arrivée l'acide à Oranienburg et Auschwitz, faire disparaître les boîtes dans les chambres de désinfection. Ainsi, il était possible d'empêcher un mauvais usage de l'acide. Pour empêcher de rappeler la présence de cet stock - ou, mieux, la non- présence au Reichssicherheitshauptamt, je n'ai jamais payé cettes fournitures, dont l'adresse de notas [factures] était pour le même destin [motif], moi-même. Ainsi, il était possible de faire disparaître aussitôt après arrivée l'acide. S'il on avait aperçu la non- présence, j'aurais répondu: c'est une erreur de service de désinfection qui ne savait et ne devait savoir le vrai destin [la véritable utilisation], ou j'aurais dit: l'acide était devenu dissocié [s'était décomposé] et ce n'était pas encore [plus] possible de la garder plus longtemps.

Gerstein


[154]

Traduction du texte précédent [fac-similé dans l'ouvrage d'A.Chelain], signé, rédigé en anglais sur papier portant en en-tête: Bergassessor a. D. K. Gerstein, Diplomingenieur

 La photocopie que nous possédons provient de la Police d'Israel, quartier général, le bureau; le document constitue une pièce annexe au PS-1553.

Domicile permanent: Tuebingen-Neckar, Garstenstrasse 24, 26 avril 1945.

Mon récit est intéressant pour service secret. Les choses que j'ai vues, pas plus de 4-5 autres [personnes] les ont vues, et ces autres étaient nazis. Maints responsables de Belsen, Buchenwald, Maidanek, Auschwitz, Mauthausen, Dachau etc. étaient des gens de mon service, quotidiennement, je les ai vus dans ma double position: I) S.S. Fuhrungshauptamt, D, service sanitaire, et, 2) Reichsarzt S.S. et Police, Berlin. Je suis à même de dire les noms et les crimes des vrais responsables de ces choses, et je suis prêt à donner les éléments de cette accusation devant le tribunal mondial. Moi-même, ami chaleureux du Révérend Martin Niemoeller et de sa famille (maintenant à Leoni/Starnbergersee/Bavière). Je fus après 2 prisons et camp de concentration, agent de l'Eglise confessante, comme S.S. Obersturmfuhrer et chef de département de la S.S. Fuhrungshauptamt et du Reichsarzt S.S. et Police, une position dangereuse. Les choses que j'ai vues, personne ne les a vues. En août 1942, j'ai fait mes rapports pour la légation suédoise à Berlin. Je suis prêt et à même de faire toutes mes observations à votre service secret. Le secrétaire de la légation de Suède, à Berlin, maintenant à Stockholm, Baron von Otter est prêt à témoigner de mon récit de 1942 de toutes ces cruautés. Je propose de me demander pour ces informations: référence: Madame Niemoeller (épouse du Révérend Martin Niemoeller, Leoni Starnbergersee Munich/Bavière). Gerstein.

N.B. Votre armée n'a pas trouvé
Mr Niemoeller,
Mr Stalin Junior,
Mr Schuschnigg

à Dachau.

[157][160](Suite de la lettre de la page 157)

Ils furent déportés, personne ne sait où ils sont. Prière de ne pas publier mon rapport avant de savoir exactement [si] Niemoeller est libéré ou mort. Gerstein


3) Un texte indépendant manuscrit, en anglais, d'une page commençant par "This relation is interessant" et se terminant par: "Reichsarzt S.S. und Polizei" (voir page 161).

 L'original est conservé par LKA. On retrouve, dans ce texte, certaines idées exprimées dans la note également en anglais de deux pages, énoncée comme Complément de T II en b. Voici la traduction du texte non signé, non daté (Bestand 5,2 - Nr 64 c).

Ce récit est intéressant pour le Service Secret. Les choses que j'ai vues, pas plus de 4 - 5 personnes les ont vues, et les autres étaient nazies. Maints responsables de Belsen, Buchenwald, Maidanek étaient des hommes de mon service: S.S. Fuehrungs - Hauptamt D, service sanitaire et médecin du Reich S.S. et de la Police Je suis à même de dire les noms des vrais responsables de ces choses et je suis prêt à donner les éléments pour cette accusation devant le tribunal mondial. Moi-même, je fus, après 2 prisons et camp de concentration, ami du Révérend Martin Niemoeller, agent pour l'Eglise confessante dans l'administration S.S. (S.S. Fuehrungshauptamt, D, Service sanitaire et Reichsarzt S.S. et Police) [160]

4) Une page dactylographiée, en français,s'intitulant "Post scriptum"et portant le numéro 16. [en fac-similé dans l'ouvrage de Chelain]

 Elle commence par: "A Belcec, il était très terrible" et se termine par: "furent assassinés" (voir page 163) On peut penser qu'il y avait quinze pages avant cette seizième page. Mais on ne trouve dans les archives de LKA que cette page numéro 16. Les idées exprimées dans ce texte sont à rapprocher de celles que l'on trouve dans certains suppléments (Ergónzungen) de T III et de T IV. [162]

Lettre de Gerstein à son épouse datée du 26 mai 1945

 Elle est rédigée à la main sur cinq demi-pages. La photocopie et la transcription dactylographiée nous ont été adressées, sur notre demande, par la veuve de Gerstein (voir page 166-169). La phrase la plus importante nous paraît être la suivante: "Wenn Du irgendwelche Schwierigkeiten hast, geh mit dem Bericht, den ich anlege, zum Militórgouverneur", c'est-à-dire: "Si tu as des difficultés quelconques, va avec le rapport, que je joins, chez le Gouverneur militaire". Nous tenterons de déterminer dans les chapitres suivants à quelle "confession" Gerstein fait allusion en parlant du "Bericht" joint à sa lettre.


Traduction de la dernière lettre écrite à son épouse le 26 mai 1945

Chère Friedel,

Après un séjour de cinq semaines à Rottweil à la disposition du gouverneur militaire, je suis remis aujourd'hui en voiture à une autorité plus haute dans la région de Constance - où, je ne sais pas! J'avais reçu ici une chambre d'hôtel comme résidence assignée, après avoir été tenu sous les verrous pendant une nuit et une après-midi et avoir élevé une protestation à ce sujet. Je t'ai laissé sur la commode dans le vestibule du 24, Gartenstrasse mes papiers, car tu en as certainement besoin. Je te donne un conseil: défends toi! Ne te laisse pas faire. Il va de soi que quelqu'un comme moi - comme nous - doit être traité autrement que les autres gens. Mon activité au SS F.H.A. etc. était a priori une pure activité d'agent au service de l'Eglise confessante. J'ai pu seulement te dire le minimum, parce que, au cas où les choses auraient mal tourné, on aurait pu exercer sur toi un chantage et te presser de questions. Quant à moi, le S.D. m'aurait plongé dans l'eau bouillante s'il avait su que, dans ma détresse, j'ai tout divulgué à la Suède et à la Suisse.
[164]

Si tu as des difficultés quelconques, va avec le rapport, que je te joins, chez le gouverneur militaire. Garde bien les ordres d'arrestations, les documents concernant l'exclusion du parti etc. Présente aussi ces documents, mais ne t'en démunis pas. Peut-être, Fróulein Dr V. Huene, Zeppelinstrasse peut-elle t'aider de quelque façon. Je te conseille aussi d'aller voir le maire. Quand je reviendrai, je ne le sais pas encore; je bénéficie jusqu'à présent de toutes les libertés et j'espère qu'il en sera de même auprès de la prochaine instance. Pour la nourriture et le logement, chez la famille Mueller au "Mohren" à Rottweil, j'ai eu de la chance. Mais, comme on s'intéresse très fortement à mon cas et comme j'ai à comparaître devant la Cour internationale de Justice en qualité d'un des principaux témoins contre les criminels de guerre, je ne peux encore rien dire de plus précis.

A toi, à ton père et aux enfants, salutations et souhaits affectueux.
[165]


Interrogatoires par la Justice militaire française

Il nous semble opportun d'inclure deux interrogatoires de la Justice militaire française dans l'ensemble des textes laissés par Gerstein, d'autant plus que, pour ces derniers, toutes les garanties d'authenticité sont obtenues.

1) Interrogatoire du 26 juin 1945. [en fac-similé dans l'ouvrage de Chelain]

 Officier interrogateur de l'O.R.C.G.: Commandant Beckhardt.

Il se compose de deux pages dactylographiées au recto et au verso, numérotées de 1 à 4 (voir page 171 et suivantes). L'original est conservé dans le dossier Gerstein à la Direction de la Justice militaire à Paris.

[ 170]

2) Interrogatoire du 19 juillet 1945 [en fac-similé dans l'ouvrage de Chelain]

 Officier interrogateur: Commandant de Justice militaire Mathieu Mattéi, juge d'instruction militaire.

L'original est manuscrit sur des feuilles de très grand format et en mauvais état. Nous présentons la photocopie de la publication faite par la revue Le Monde Juif (janvier/mars 1980, p. 27-34); nous l'avons naturellement vérifiée et nous n'avons relevé qu'une erreur: à la page 34, 1ère ligne, il faut lire: "à peine dix" au lieu de "à peine deux" (voir page 176 et suivantes).

[175]


Article paru dans "France-Soir" le 4 juillet 1945
[en fac-similé dans l'ouvrage de Chelain]

 Cet article est surtout intéressant par le fac-similé d'un extrait de "confession", reproduit en première page du journal (voir pages 184 et 185). C'est un court extrait en langue allemande de la biographie de Gerstein où l'on retrouve les informations communes à tous les textes. Cependant, l'examen attentif de cet extrait montre que, ni par la rédaction, ni par la disposition dactylographique, cet extrait n'est identique au passage comparable des deux textes en langue allemande qui nous sont connus. En revanche, le texte allemand correspond exactement au texte français de T Va; il semble donc que T Va soit la traduction en français de ce texte allemand dont nous ne supposons l'existence que grâce au fac-similé paru dans France-Soir.

[183]

 

Demande d'avocat datée du 15 juillet 1945
[en fac-similé dans l'ouvrage de Chelain]

 Ce document est conservé dans le dossier de la Justice militaire française. Il se compose d'une page écrite recto-verso en lettres capitales (voir pages 187 et 188). On remarquera que Gerstein a demandé un avocat chrétien, versé dans les questions religieuses. C'est Me Pierre Lehmann qui fut commis d'office pour sa défense; il était présent le 19 juillet 1945 lors de l'interrogatoire du matin, mais absent pour l'interrogatoire de l'après-midi. Par une lettre datée du 25 juillet 1945, et adressée au Juge d'instruction, Me Lehmann a fait connaître qu'il ne pourrait assister à l'interrogatoire de l'inculpé Gerstein prévu pour le 26 juillet, inculpé qui "au surplus, ne semble point coupable" (pièce annexe page 189). Gerstein fut trouvé mort dans sa cellule le 25 juillet 1945 vers 14h. Me Lehmann n'est décédé qu'en 1980. Assez inexplicablement, l'avocat parisien de Gerstein ne fut pas interrogé par Pierre Joffroy qui, pourtant, dans les années 1966-1968, parcourut toute l'Europe pour retrouver des personnes ayant approché si peu que ce fût l'ancien officier S.S. Me Lehmann était facilement accessible; il habitait dans le 16e arrondissement de Paris, à une adresse qui se trouvait dans l'annuaire.

[186]

 

Fragments de documents trouvés après sa mort

[en fac-similé dans l'ouvrage de Chelain]

 Dans le procès-verbal dressé le 25 juillet 1945 par le commissaire du quartier de Notre-Dame-des-Champs à Paris (pièce annexe aux pages 192 à 196), on peut lire notamment: "Gerstein a laissé plusieurs lettres dans lesquelles il fait connaître son intention de se donner la mort. Elles nous sont représentées. Elles doivent être remises au Commandant Mattéi, juge d'instruction".

Le Commandant Mattéi reçoit effectivement ces documents; il y en a quatorze. Le juge d'instruction établit la liste de ces documents numérotés de 1 à 14 et les adresse au directeur du Service de l'Identité judiciaire; il demande que chacun des documents soit photographié en quatre exemplaires.

Le Professeur Ch. Sannié, directeur de l'Identité judiciaire, rédige le rapport le 9 octobre 1945; il déclare avoir rempli la mission qui lui a été confiée, sauf pour le document n. 12 qui ne lui est pas parvenu (voir page 197 et suivantes).

Le 10 octobre 1945, le Commandant Mattéi annexe au dossier deux enveloppes scellées contenant, l'une les originaux, l'autre les photographies (pièce annexe page 201).

Sur ordre du Ministère de la Guerre, la totalité du dossier est expédiée à Londres le 10 novembre 1945, à l'attention du Professeur Gros, pour être transmise au Délégué de la Pologne à la Commission des Nations-Unies pour les crimes de guerre.

Pendant près de vingt-six ans, on cherchera vainement la trace du dossier Gerstein. Il sera retrouvé, à l'occasion du classement d'archives anciennes, le 3 août 1971, au Ministère français des Affaires étrangères. Depuis cette date, il a réintégré la Direction de la Justice militaire à Paris. Mais il est incomplet; les deux enveloppes scellées ont disparu.

De ces textes écrits par Gerstein dans sa prison, nous ne pouvons donc présenter que la liste telle qu'elle apparaît dans le rapport du Professeur Sannié.

Pour la plupart des quatorze documents, on lit, dans le meilleur des cas, les premiers et les derniers mots de chacun d'eux. Il est impossible d'imaginer ce que contenait chaque texte. Toutefois, [190] pour le document n.12 (celui qui a disparu pendant son transfert entre le Tribunal militaire et le Service de l'Identité judiciaire), nous pouvons faire une hypothèse: Les premiers mots sont: "Uatre [autres] témoins" et le dernier: "prison"; comme il n'est pas fait mention de verso, on peut penser que le document tenait sur une seule page. Si l'on se rappelle un passage d'une "confession" du 6 mai 1945 (T V) et une note en anglais rédigée par Gerstein, on peut supposer que l'Obersturmfuehrer a écrit dans ce document n. 12 que si d'autres témoins ont assisté, comme lui, aux gazages, lui seul était antinazi et que, paradoxalement, c'est lui qui se retrouve en "prison".

[191]

Tableaux comparatifs des principales différences entre les "confessions"

Nous avons procédé à des prélèvements qui nous ont paru significatifs dans chacune des six "confessions" et nous les avons placés côte à côte en huit colonnes, soit une colonne pour chacun des textes suivants: T I, T II, T III, T IV, T VI; et trois colonnes pour T V puisque ce texte se présente en trois moutures (T Va, T Vb et T Vc). Une neuvième colonne est réservée aux observations; on y trouvera en particulier: - des réflexions suscitées par les phrases citées; - le relevé des erreurs et déformations de textes publiées par certains auteurs; - certaines réponses faites par Gerstein au cours de ses interrogatoires à Paris, qui parfois éclairent, parfois contredisent, des affirmations lues dans ses "confessions". Nous n'avons pas relevé systématiquement toutes les différences, car il nous a paru indispensable de tenir compte des facteurs suivants: 1) - Ces textes n'ont aucune qualité de style; ils sont écrits dans un français souvent maladroit que Gerstein a pu tenter d'améliorer d'une "confession" à l'autre. 2) - Deux textes (T III et T VI) sont traduits de l'allemand; les différences notables entre l'un ou l'autre de ces deux textes et les autres versions ont naturellement été relevées; en revanche, toute différence minime, souvent due à l'interprétation du traducteur, a été négligée. 3) - L'un des textes (T V) a été rédigé en français, mais non par Gerstein; c'est la copie d'un interrogatoire mené par des officiers de l'O.R.C.G. De plus, il est assez facile de localiser, si on le souhaite, toutes les différences par la lecture des passages correspondants des six "confessions" grâce au découpage que nous avons préalablement effectué.
[202]


TABLEAU A

Mode d'emploi

(Note de l'éditeur)

Pour faciliter la lecture des tableaux, nous avons abandonné la formule des dépliants qui se sont révélés fragiles et d'un maniement trop difficile pour le lecteur. Nous proposons dans cette édition une formule qui nous semble plus pratique. La progression du texte se déroule de tableau en tableau (de A à K); chaque tableau a été découpé en cinq pages. La première double page de chaque tableau présente les versions TI, TII, TIII et TIV; la seconde, les versions TVa, TVb, TVc et TVI; la dernière page regroupe les observations. Le lecteur désireux d'effectuer une comparaison détaillée des prélèvements significatifs effectués par l'auteur doit procéder comme suit. Commencer par le premier tableau (Tableau A), dans la première double page (pages 204 et 205), lire de gauche à droite les textes du premier extrait; une fois la lecture de ce premier extrait achevée, tourner la page et lire le premier extrait de la seconde double page (pages 206 et 207). En effet, chaque extrait court sur quatre pages, la cinquième page contenant les observations afférentes. Procéder de même pour les extraits suivants jusqu'au dernier. Une fois lues les observations, le lecteur peut entreprendre la lecture du tableau suivant en respectant la même procédure. Ces pages reproduisent la dactylographie des tableaux préparés pour la soutenance de thèse à l'exception de la colonne TIII qui a été recomposée en tenant compte des observations des membres du jury.

[271]

| Suivant |

Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.

Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.

Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


aaarghinternational@hotmail.com

| Accueil général | Accueil Roques | Suivant | Précédent |

L'adresse électronique de ce document est:

http://aaargh-international.org/fran/ACHR/ACHR7.html