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Nous venons de finir la soupe du soir. Nous restons figés à nos places, dans une longue et déprimante attente. Il doit être plus de sept heures puisque l'obscurité a pris possession des fenêtres.
Au milieu de la chambre, Turcanu appuyé pensivement sur la table, comme dans l'attente d'un événement, cède à la nervosité. Il se dirige précipitamment vers la fenêtre, s'arrête, se retourne, gagne à nouveau la table puis, brusquement, à grandes enjambées, il va aborder Balanisco, qui se trouve sur le prici d'en face.
Le chef des Fraternités de la Croix de Moldavie pâlit.
Mon coeur bat la chamade.
Turcanu fixe les yeux sur lui et, d'un ton ferme:
-- Ecoute-moi, Balanisco! Tu es ici depuis douze jours. Tu es un vrai légionnaire, pas un de ces jobards comme il y en a tant ici. Personne ne pourra te demander de changer d'idées d'un jour à l'autre. Mais quand même, tu dois avoir une première impression de ce qui vous arrive. Tu peux nous le dire sincèrement.
Puis, Turcanu se tourne vers la fenêtre pour attendre, ce qui donne à l'autre le temps de réfléchir sur ce qu'il a à dire.
Pendant quelques secondes, Balanisco penche une tête cadavérique sur sa poitrine.
Il m'apparaît comme venu d'un autre monde. Il est au comble de la maigreur. La lumière de la lampe trahit chez lui un début de calvitie prématurée.
Il lève soudain les yeux. Son regard est comme perdu dans le vide. On l'entend alors dire d'une voix assurée, quoique un peu tremblante:
-- Corneliu Codreanu (38) dans son livre La Garde de Fer disait, en se référant à la Légion de l'Archange Michel: "Chez nous il n'y a rien à gagner, il n'y a pas le moindre espoir de profit personnel. Celui qui vient chez nous doit se sacrifier, donner la preuve de la force d'âme, de la générosité, de l'amour, du dévouement". En ce qui me concerne, et vu la situation particulière dans laquelle je me trouve, je ne pense pas pouvoir conseiller à qui que ce soit, dans des cas extrêmes, imprévus, de suivre l'ordre du Capitaine Codreanu, de se sacrifier. Ici, je me rends compte que chacun est maître de son propre sort. Je ne peux pas demander le sacrifice. Il faut vivre jusqu'au bout pour qu'un jour on puisse regarder en arrière et dire: J'ai vaincu!"
D'un hurlement, Turcanu arrête les mots sur les lèvres de Balanisco:
-- Arrête, abruti! Je savais que tu étais un légionnaire fanatique; mais conseiller aux autres de s'adapter en gardant pour but la victoire, tu t'imagines qu'on va le tolérer? Je devrais t'égorger tout de suite, mais je ne le fais pas. Tu es un trop grand criminel pour qu'on te laisse mourir si vite et si facilement.
Il jette un regard vers les tortionnaires-robots et fait signe de déshabiller Balanisco.
Tout cela avec un calme qui fait frémir.
-- Les ceintures et les bâtons, dit-il d'un air terriblement sérieux.
Balanisco est tiré et jeté avec brutalité au milieu de la chambre. Son regard effrayé se fixe sur un point précis du ciment, comme s'il demandait pardon.
Ils lui arrachent sa chemise, son pantalon, ses chaussures. Il est si maigre que je me demande si ce corps fait seulement de peau et d'os va pouvoir endurer des coups comme ceux que l'étudiant en médecine militaire a reçus lors de la première journée de terreur.
Les robots forment le couloir du supplice. La victime est bâillonnée avec une serviette. Turcanu la pousse entre les robots... Les coups tombent de deux côtés sur la tête, sur le dos, sur la poitrine, sur les jambes.
Balanisco pousse des hurlements étouffés à travers la serviette. Ses yeux disent la frayeur et la désolation.
Dix interminables minutes s'écoulent.
Je suis comme paralysé par l'impression que l'homme saignant de la tête aux pieds vit ses dernières secondes. Il reste d'abord sur place en pressant sa poitrine dans la région du coeur, puis il reprend son chemin dans le couloir de la souffrance.
Turcanu tient une ceinture dans la main droite. Il commence à le frapper avec une violence qui me coupe la respiration. La boucle de la ceinture arrache la peau de Balanisco sur la poitrine, sur le dos...Il est tout en sang. Dans un dernier effort, la victime lève les mains vers le ciel avant de s'écrouler sur le ciment. Les coups ont duré une demi-heure...
La tête frappe le ciment, les yeux s'agrandissent, la respiration est entrecoupée de spasmes. Balanisco est entre la vie et la mort. Des deux, c'est plutôt la vie qui m'effraye, cette fois.
Le jour suivant, dans la chambre-hôpital 4, pleine de l'horreur et de la terreur qui ont amené Serban Gheorghe au suicide, qui ont fait mourir Nitu sous les coups, Turcanu n'a pas l'air le moins du monde perturbé. Comment en est-il arrivé à ce degré de déshumanisation? Je me demande si c'est congénital ou s'il a été lui-même déshumanisé au point que ni la souffrance, ni la mort ne le touchent plus.
J'essaie de comprendre et de fixer dans le temps, sans avoir aucun indice, le début de cette terreur. Au mois de mai 1949, quand j'ai été transféré de cette prison et emmené rue Rahova à la Securitate de Bucarest, rien ne permettait de penser qu'elle allait être instaurée. Les légionnaires formaient des réunions par nid (39) en se mettant en cercles de cinq ou six, sur un lit, à l'abri des indiscrets. Quelquefois, ils entonnaient en choeur des chants légionnaires. Les gardiens les entendaient et probablement les écoutaient. Ils ne les interrompaient pas. Eux faisaient des plans pour l'avenir et discutaient sur les doctrines politiques, sur le passé et les perspectives du pays...
Je suppose que la terreur a dû commencer en juin ou juillet de l'année passée, en 1949. Mais de quelle manière?
Je ferme les yeux. Il arrive que l'obscurité nous permette de mieux réfléchir.
D'après ce que dit Turcanu, qui est venu de la prison de Suceava, c'est là-bas qu'il a été initié à la conduite de la terreur. La mission très précise qui lui a été impartie consiste donc à terroriser les autres. Mission qu'il a acceptée, soit de son plein gré, soit à la suite d'une terreur surhumaine. Très difficile à dire.
Comment a été formée la première équipe de cogneurs pour instaurer la terreur qu'ils pratiquent actuellement? La seule explication plausible est que quelques prisonniers ont été introduits dans une chambre. Des hommes du Ministère de l'Intérieur (avec peut-être même l'uniforme de la Securitate!), parmi lesquels Turcanu, ont foncé sur eux. Si ces premières victimes ont été terrorisées encore plus cruellement que nous ou seulement comme nous et si certains sont morts sous les coups, il n'est pas étonnant que quelques semaines aient suffi à en faire les premiers tortionnaires. La même opération ayant été répétée, voilà prête la première équipe qui a pu entrer en action ici dans la chambre-hôpital numéro 4.
Les coups que Balanisco a subis l'ont conduit à deux doigts de la mort. Ceux qui dirigent la terreur veulent voir les résultats, quel que soit le prix en vies humaines. Pour preuve, l'assassinat de Nitu. Ils veulent savoir comment et jusqu'à quel point il faut terroriser un homme pour qu'il devienne un outil entre les mains d'un tyran.
Je me demande, à voir où en sont les choses, si nous pouvons pleurer sur notre propre sort, quand le sort de l'homme en général est en jeu.
Comment oser se lamenter quand, par notre souffrance, se prépare la mutilation de millions d'hommes?
Les jours passent. Nous sommes sur la voie de l'abrutissement.
Nous recevons l'ordre de garder les mains dans les poches et la volée de coups commence, plus brutale encore. Nos mains ne pouvant nous retenir, nous somme projetés à terre et c'est alors le tour des coups de pied.
Aujourd'hui, j'ai reçu des coups de bâton sur les jambes. La douleur me donne des tremblements dans tout le corps. Je voudrais me masser mais il est interdit de sortir les mains des poches. Passé une demi-heure, on nous laisse regagner nos places mais, en revanche, nous devons garder les bras en l'air, rigoureusement tendus.
Comment décrire ce nouveau supplice? Au bout d'un certain temps des douleurs apparaissent dans les épaules, puis dans les coudes, jusqu'à la pointe des doigts. Tout le corps finit par trembler. Quand les mains s'engourdissent, elles retombent et nous sommes battus. Nous mangeons la soupe de midi toujours à la façon des animaux, avec les cris de douleur que nous arrachent les brûlures sur les lèvres avides. Après le repas, nous redevenons les mêmes statues de pierre, avec les mains dans les poches, et ce jusqu'au repas du soir. Nous restons alors dans l'interminable attente de l'ordre de se coucher, donné par Turcanu.
Les mains hors de la couverture, les yeux fermés, je plonge dans les rêves. Je me libère quand j'ai le droit de m'endormir. Je mesure mes forces pour pouvoir me supporter moi-même. C'est ainsi seulement que l'on parvient à tenir le coup, et même de façon étonnante.
Le matin venu, je dois faire un effort pour désengourdir mes bras et mes jambes.
Les cogneurs m'ont tiré sur le ciment et je mets mes chaussures sous une pluie de coups de bâton et de ceinture.
Nous allons presto au W-C puis nous buvons notre tisane, à peine chaude.
La chambre-hôpital 4 est envahie par une douce lumière, ce matin. Un rayon de soleil touche soudain mes yeux fatigués et par la fenêtre ouverte le soleil apparaît à travers les barreaux, le soleil entier, majestueux, qui me regarde dans son ciel bleu sans trace de nuages. Je reste dans ce bain de soleil; le soleil qui vient me consoler, comme s'il comprenait ma souffrance. J'ai l'impression qu'il me dit à l'oreille, tout bas, qu'il ne faut pas désespérer et qu'il est venu chez moi justement pour rasséréner mes pensées...
La voix coupante de Turcanu me tire brusquement de ma rêverie:
-- Aujourd'hui, vous allez vous laver. Vous pourrez aussi laver une chemise et un caleçon. Mais, d'abord, on va vous raser.
Voila enfin une bonne nouvelle! La dernière fois que je me suis lavé, c'était en août, à Jilava.
Turcanu sort et revient quelques instants après avec une boîte contenant quelques rasoirs, des lames, des blaireaux et du savon.
Il désigne quelques-uns d'entre nous comme barbiers. Je tombe sur Mohamed, le Turc qui a été propulsé d'un coin à l'autre de la chambre sous les gifles, il y a dix jours. Mohamed commence par le savonnage d'un prisonnier qui se trouve à un mètre de moi. L'opération est très rapide, une demi-minute à peine. Puis il essaye de raser son client mais, n'y parvenant pas, il doit appuyer davantage pour réussir à raser quelque chose sur un visage grimaçant de douleur.
Les cogneurs surveillent de près l'opération. Quand l'un d'entre nous crie de douleur, il reçoit des coups de pied et de bâton sur le dos.
C'est mon tour. Mohamed commence par aller à contre-poil. Je pousse un Ah!, en tordant la bouche. Turcanu a entendu.
-- Eh, toi, qu'as-tu à gémir?
-- J'ai eu un peu mal, lui dis-je pour atténuer ma faute.
-- Si c'était un peu, pourquoi tu gueules?
-- Peut-être qu'il a tiré trop fort, expliquai-je.
Turcanu en tire ironiquement la conclusion:
-- Eh... Turc, tu l'entends, il dit que tu ne sais pas raser.
-- Mais je sais, répond Mohamed.
-- Allez, donne-lui quelques gifles, pour qu'il ne mente plus, dit Turcanu en me montrant du doigt.
Mohamed me donne une faible gifle sur la figure pleine de savon.
Turcanu hurle:
-- Où as-tu appris à donner des gifles pareilles? Flanque-lui une gifle comme il faut, Turc!
Mohamed, qui commence à trembler à l'idée d'être lui-même pris sous les coups, recule d'un pas, puis se jette en avant pour m'envoyer sa paume dans la joue. Comme j'ai les mains dans les poches, je tombe par terre où je suis pris entre les pieds de quelques cogneurs.
Je retrouve ma place à moitié rasé et content de m'en être tiré à ce compte, car à l'autre bout de la chambre, quelques-uns ont été sérieusement battus.
Le rasage terminé, Turcanu nous apporte une boîte pleine de savons du même type que ceux que nous avons eus à Jilava. Des savons cubiques de couleur café qui ne font pas de mousse.
Chacun doit prendre une serviette, une chemise et un caleçon, rien d'autre.
Nous formons la colonne derrière Turcanu, suivi de Steiner, Puscasu et Gherman. Les autres cogneurs sont parmi nous. Je suis vers la fin de la colonne. Sachant que la salle de bain est au sous-sol, je me réjouis de pouvoir bouger un peu.
Le gardien ouvre la porte. C'est un jeune à la figure ronde et gaie. Je remarque la façon dont il nous considère, comme s'il voulait voir d'un seul coup tous les visages des torturés. Il s'efforce gauchement de feindre l'indifférence à l'égard de ce qui se passe dans notre chambre. Manoeuvre inutile, puisqu'il en est sorti deux cadavres en vingt jours.
Me voila prêt pour le bain et impatient d'arriver à la porte. Je m'imagine déjà sous la douche chaude qui va me libérer des démangeaisons. J'avance de quelques pas... mais brusquement, la voix de Turcanu éclate à l'autre bout du couloir, du côté de l'escalier:
-- Reculez, salopards, à vos places, et vite!
C'est comme une douche, mais froide. Je ne comprends rien. La quinzaine de prisonniers qui étaient déjà dans le couloir refluent par la porte en se bousculant. Dinu Georgesco me dit rapidement entre ses dents:
-- Georges Serbanesco s'est jeté en bas des escaliers. Je l'ai vu plonger, j'ai entendu le bruit de son corps sur le ciment.
Dinu Georgesco n'a plus la même tête. C'était un ami de Georges. Il se dirige vers sa place. L'effroi lui dilate les yeux.
En proie à la peur, j'ai l'impression que devant moi s'ouvre un vide qui se perd dans l'obscurité totale. Celui qui vient de se suicider, grand, fin, avec son visage de fille, a mis un point final au démasquage.
C'est ainsi que disparut, par une mort aussi cruelle qu'imprévue, l'étudiant de la Faculté de Médecine de Bucarest, Georges Serbanesco.
Nous sommes le 17 février. J'ai toujours espéré que les derniers jours de l'hiver s'en iraient doucement. Pourtant, ce vendredi il fait plus noir que les jours des semaines précédentes. Le vent siffle au coin de la prison; par la large fenêtre de la chambre-hôpital 4, je regarde furtivement le ballet des nuages.
C'est le moment qui précède le déjeuner, alors que les douleurs d'estomac courbent les hommes. Si tous ont la même sensation de faiblesse que moi, je les plains.
On nous pousse le baquet par la porte entrouverte et Turcanu répartit la soupe bouillante. J'attends avec inquiétude l'ordre habituel de manger comme des animaux, mais il ne vient pas.
Nous mangeons dans le plus grand silence. Les gamelles restent toujours sales. Elles le sont depuis plus de dix jours. Après le repas, on nous dit de tenir les bras en l'air, à deux reprises, de sorte qu'ils sont engourdis par la douleur. Puis c'est la volée de coups générale, suivie d'un arrêt.
Au bout d'un certain temps, Turcanu fait signe à un détenu d'aller vers lui. L'homme s'exécute à petits pas timides. Mon coeur bat très fort. L'homme panique. Je le vois sur sa figure longue aux yeux trop enfoncés dans les orbites. Turcanu le regarde fixement, en tapotant le ciment du pied droit, et lui demande:
-- As-tu ici un ami ou, au moins, une connaissance?
-- Il y a deux amis à moi ici, balbutie l'homme, surpris par la question.
-- Montre-les moi.
D'une main tremblante, il montre ses amis, qui doivent alors gagner le milieu de la chambre. Turcanu dit aux trois hommes de s'asseoir en tailleur sur la table. Celui qu'a choisi initialement Turcanu est face à ses deux amis, serrés l'un contre l'autre.
Je ne comprends pas de quoi il retourne. Difficile de deviner si c'est un jeu stupide ou s'il s'agit d'un secret caché par l'un d'eux mais dévoilé par les autres. Turcanu se tourne vers les cogneurs, groupés à côté de la porte, et dit ironiquement:
-- Regardez-moi ces trois-là. Ils ont fait partie du même nid légionnaire. Une fois condamnés, ils ont trouvé bon de continuer leur activité légionnaire en prison. Dans leur cellule, avant d'être amenés dans cette chambre, ils faisaient des réunions de nid régulièrement.
Comme sur commande, les cogneurs éclatent de rire. Ceux qui sont sur la table se regardent stupéfaits.
Turcanu poursuit ses explications:
-- Celui-ci (il montre le premier appelé), c'est le chef des deux autres.
Modéré au début, le ricanement des cogneurs devient à la fin une vraie cascade de hoquets qui ne s'arrêtent plus. Mais Turcanu fait un signe de la main et le rire s'arrête instantanément.
Au bout de quelques secondes, Turcanu reprend en s'adressant au grand légionnaire blond dont le visage a encore quelque chose d'enfantin:
-- Celui-ci a l'air d'être un peu plus intelligent. Il accepte d'avoir comme chef le misérable qui est assis devant lui. Regardez-moi cette tête d'imbécile.
Automatiques, les rires et les hoquets se déclenchent.
Le chef fait de nouveau un signe de la main et le silence revient.
Il continue:
-- Celui-ci a aussi l'air d'être plus débrouillard que le chef.
Les rires reprennent.
Turcanu continue à les terroriser:
-- Ecoute-moi, chef, gifle donc deux fois chacun de tes amis.
L'homme baisse seulement la tête. Ses mains restent immobiles.
Turcanu s'approche de lui, le regarde fixement et, les sourcils froncés, lui dit de nouveau, en articulant sèchement:
-- Gifle-les.
Le malheureux tourne la tête vers Turcanu. Dans ses yeux, on peut voir l'impuissance et la peur.
Le poing foudroyant de Turcanu le frappe en pleine poitrine. La victime tombe par terre en se retournant comme un chat jeté dans le vide. Son corps fait un bruit sourd sur le ciment.
-- Saleté, tu t'imagines qu'on peut hésiter à exécuter mes ordres?
Il le tire en haut et Steiner et Gherman lui maintiennent les mains dans le dos. Turcanu le gifle très fort. Sa tête ballotte d'un côté à l'autre, brutalement. Ensuite il est allongé sur la table, à plat ventre. On le déchausse. Ceux qui devaient être giflés par leur chef reçoivent chacun un bâton.
Turcanu jette un ordre:
-- Les pieds!
Une courte hésitation de leur part leur vaut immédiatement une suite de coups de bâton et de ceinture sur la tête, le dos et les mains...
Dans une totale résignation, la tête basse, en tremblant, les terrorisés commencent à frapper les plantes des pieds de celui qui se trouve immobilisé sur la table par quatre robots. A un certain moment, la victime essaie de crier mais sa bouche est aussitôt obstruée avec une serviette.
Il a été battu jusqu'à en perdre connaissance. Des coups qui signifient: ici on ne peut pas résister. Ecoeurés de tant de cruauté, nous fixons du regard le ciment en signe d'impuissance et de résignation...
En cette mi-février, les jours passent très difficilement. La semaine dernière, nous avons été obligés tous les jours de tenir les bras en l'air. Ils ont frappé sept à huit victimes par jour.
Je me souviens d'un homme fort, à la poitrine large, qui a esquissé une faible résistance quand il a été désigné pour être allongé sur la table... Ils lui ont tellement frappé la plante des pieds qu'à un certain moment, comme il ne bougeait plus, je me suis demandé s'il sentait toujours la douleur. Quand ils l'ont libéré, il ne pouvait plus tenirr sur ses pieds... Il est tombé. Dans un effort désespéré il s'est relevé pour retomber aussitôt. Il a dû se traîner à sa place.
Il est huit heures passées. Dans la chambre-hôpital 4 règne un silence total. Nous sommes comme un monde mort après un cataclysme sans pitié. On n'entend même pas la respiration de ceux qui ont été martyrisés. Les cogneurs sont eux aussi comme des statues de pierre, chacun à sa place. Turcanu lui-même est allongé, la main droite sous la nuque et les yeux fixés sur un point du plafond. Par moments, il nous regarde d'un air à la fois sévère et absent. C'est étrange, mais cette immobilité générale, qui me désole, se mêle à une sensation de liberté. Les cogneurs n'ont plus les regards rivés sur nous. Comme s'il n'était plus nécessaire de nous surveiller. J'ai l'impression que je suis libéré de ce programme de supplices du corps, de cette souffrance de l'âme.
Sans le vouloir, mon regard croise celui de Matasaro qui se trouve sur le prici d'en face. Pour la première fois depuis quatre semaines, je peux comprendre quelqu'un seulement par le regard. Je suis tombé sur une figure dure mais pleine d'amitié, qui m'a envoyé un sourire caché, fugitif. Puis il a fermé les yeux comme pour dire: ça suffit!
Mais le silence est rompu. Turcanu se lève brusquement. Je sursaute. Il a l'air de dire que le programme doit continuer.
Il se dirige vers la table, s'y appuie des deux mains. Il reste un temps la tête penché en avant. Tout à coup, le voilà qui nous regarde et qui nous dit d'une voix pleine de mystères:
-- Ce soir je vais faire un démasquage inhabituel.
Il se dirige vers les lits en fer et s'arrête devant Patrascanu, un des cogneurs les plus acharnés. Il le regarde fixement. L'homme pâlit, puis, en quelques secondes, prend un teint de cire.
Je reste comme paralysé. Je ne m'imaginais pas qu'un cogneur puisse passer par la même peur que nous, les terrorisés!
D'une voix rude, accusatrice, l'index pointé vers le cogneur, Turcanu crie:
-- Je démasque Nuti Patrascanu.
Brusquement, comme sur un ordre, le démasqué se met à trembler de tous ses membres. On le croirait traversé de la tête aux pieds par un courant électrique.
Malgré toute l'inquiétude qui m'accable, je me rends parfaitement compte que les cogneurs, ces robots créés dans la prison de Pitesti, sont passés par des souffrances surhumaines avant de devenir les outils du Ministère de l'Intérieur. Je ne me suis jamais imaginé qu'un homme pouvait trembler de peur à ce point-là.
Les yeux fixés sur lui, Turcanu continue:
-- Eh bien, Patrascanu, tu as dit que tu ne cacherais plus rien de ce qui est haineux envers la classe ouvrière. Tu as menti dans le passé et une fois démasqué tu as promis de sortir toute la pourriture de ton corps. Mais tu ne veux pas. Tu restes un ennemi odieux du peuple qui travaille et qui te donne ici à manger.
Et, élevant le ton, Turcanu continue:
-- Patrascanu a tenu caché le fait que sa fiancée, elle aussi, a fait partie du Mouvement Légionnaire. C'est extrêmement grave! Réfléchissez. Combien d'âmes peut empoisonner cet être qui bouge librement parmi les hommes honnêtes du dehors?
Patrascanu tremble de façon effrayante. Je pense que cet homme a dû subir d'affreux tourments pendant les prétendus démasquages pour en arriver, démasqué maintenant pour la deuxième fois, à des spasmes pareils. Après ce qu'a dévoilé Turcanu, l'impuissant robot, cet être que je croyais déshumanisé, montre que, malgré tout, quelque part au fond de son coeur, sont restés des sentiments propres à l'homme. Dans ses yeux, on peut lire la souffrance qu'il a endurée et on a l'impression qu'il veut dire qu'il a fait tout ce qui était humainement possible, qu'il est passé par les plus terrifiantes épreuves, tout cela pour rien.
Il regarde longuement Turcanu, d'un regard qui implore le pardon: qu'il lui laisse la vie...
Au bout de quelques secondes, le tortionnaire fait signe aux autres cogneurs qui eux aussi sont raides, muets, la peur dans les yeux.
-- Déshabillez-le, dit Turcanu calmement.
Aussitôt, Gherman, Puscasu, Steiner, Rosca et Oprea sautent sur Patrascanu, et le traînent au milieu de la chambre pour le mettre nu.
Le couloir de la souffrance est formé par douze robots, six d'un côté, six de l'autre. Tous ont des bâtons et des ceintures. Turcanu a dans ses mains une verge flexible.
Le démasqué, qui tremble toujours terriblement, est bâillonné avec une serviette. Et voilà que son supplice commence: Patrascanu est poussé entre les robots. Tout se passe dans un ordre parfait et dans un silence sépulcral. Ensemble, les cogneurs lèvent leurs mains armées de bâtons et de ceintures. Ils le font sans avoir reçu d'ordre, comme sur l'injonction d'une voix intérieure.
Ils frappent au hasard mais en y mettant un acharnement qui me coupe la respiration... Turcanu frappe de toutes ses forces avec la verge, dure mais flexible.
Patrascanu est bientôt couvert de sang. Il résiste encore un peu, puis il s'écroule. On le foule aux pieds avant de l'étendre sur le dos.
Mon Dieu, que vois-je? Douze personnes s'allongent sur lui, comme des sacs. Je suis persuadé que l'homme étendu sur le ciment est en train de rendre l'âme. Je vois ses yeux écarquillés par l'effroi et sa bouche que la suffocation rend béante...
Au bout de quelque temps, les robots le libèrent en se relevant un par un.
Le ciment est sali par les matières fécales laissées par Patrascanu....
A plat ventre sur le ciment, il saigne de la bouche. Je ne sais pas comment il a pu perdre des dents, car à un certain moment je ne pouvais même plus suivre les coups.
Turcanu lui relève la tête avec le pied et lui montre ses excréments... Patrascanu exécute un ordre donné seulement par signe, sans montrer la moindre hésitation! Je détourne mon regard et je fixe le ciment devant moi. La respiration lourde de ceux qui m'entourent me dit que cette scène exécutée par des robots les a épouvantés, écoeurés et épuisés tout autant que moi.
La facilité avec laquelle Patrascanu a enfoncé sa bouche dans ses propres excréments prouve que la terreur qu'ont subie ces hommes pour être transformés en robots, a dû atteindre des proportions sinistres...
Tard, aux environ de minuit, on nous laisse dormir.
Seul avec moi-même, je veux m'endormir le plus vite possible pour oublier cette scène effrayante et la tristesse qui m'accablent.
Mais pendant la nuit je me réveille parce que les contorsions de Patrascanu sous les coups de bâton reviennent comme une obsession.
La peur et les supplices des derniers jours m'ont empêché de voir que le mois de mars était venu et que, autant que je puisse en juger d'un coup d'oeil par la fenêtre, le temps avait changé. Aujourd'hui, nous sommes le mercredi 1er mars 1950. Voilà six jours que Patrascanu a été démasqué. Il a parfois le droit, dans la journée, de s'allonger sur le ventre à cause des blessures douloureuses de son dos.
Maintenant, c'est à notre tour d'être terrorisés. Nous devons tendre les bras vers le haut. C'est ainsi que nous attendons le repas de midi.
Je risque un oeil furtif par la fenêtre et je me rends compte que c'est le printemps. Par la fenêtre ouverte, l'air entre comme une eau rafraîchissante; il arrive jusqu'à nous et ranime nos visages. Pendant la nuit, une pluie tranquille a parsemé les vitres de gouttes cristallines. Je sens l'odeur fraîche de la terre. Sur l'arbre qui se dresse dans la cour de la prison, un oiseau gazouille comme s'il essayait d'apprendre une chanson.
Pour la première fois, Turcanu a le visage radieux. Serait-il sous l'influence du printemps?
Sans autre introduction il commence par nous dire quelque chose sur le canal Danube-Mer Noire:
-- Imaginez-vous quelle construction grandiose va réaliser la classe ouvrière. Construire un canal qui va traverser la Dobroudja du Danube à la Mer Noire! Et la classe ouvrière va nous permettre, à nous aussi, ses ennemis d'hier, de travailler là-bas. Au canal, nous nous ferons une nouvelle vie, nous construirons des villes le long du rivage. Des villes dans lesquelles, bien sûr, on demandera à rester pour toujours. Nous mènerons une vie saine et nous travaillerons avec entrain. Notre enthousiasme nous gagnera la confiance de la classe ouvrière, qui nous pardonnera les crimes du passé.
Les robots et quelques-uns d'entre nous restent bouche bée, comme s'il disait Dieu sait quelles vérités.
A Jilava, j'ai déjà entendu parler de ce canal. C'est l'Union Soviétique qui l'a décidé, et le travail va être fait par les prisonniers. Apparemment, les conditions en seront très dures... Je pense que, si l'on est déporté au canal, la terreur va finir, au moins sous la forme brutale que l'on connaît ici. Je ne peux pas imaginer que, là-bas, dans les camps de cet immense chantier, ils puissent continuer avec des dizaines de milliers de prisonniers ce qu'ils font ici avec nous.
Puis Turcanu sort de la chambre.
Il revient seulement au moment du repas du soir. Il nous annonce que demain aura lieu une inspection. Sans plus d'explications. Il nous regarde tous et dit que certains d'entre nous devront s'asseoir sous le prici à l'heure de la visite. Il s'agit de ceux qui ont des cicatrices sur la figure à cause des coups. Il les compte en les montrant du doigt. Il y en a douze. Quelle tartuferie! Chose impossible, le Ministère de l'Intérieur veut paraître étranger à la terreur qui règne ici. Une pensée me traverse l'esprit. Les choses étant ce qu'elles sont, qui pourrait empêcher le Ministère de l'Intérieur, ou ceux qui ont instauré cette terreur, de rendre responsables de ce qui se passe ici, à tel ou tel moment, les robots qu'ils ont créés eux-mêmes? Cela pourra se produire quand la destruction de l'âme et du corps de certains d'entre nous sera accomplie. L'expérience prendra fin parce qu'ils sauront dans quelle mesure peut être créé l'homme-robot. Telles sont les pensées qui me travaillent ce soir...
Tard dans la soirée, alors que nous avons la permission de nous coucher, sous la lumière pâle de la lampe, les corps brisés s'allongent sur les planches, finissant ainsi une autre journée dans la chambre-hôpital 4. Puis tout s'efface sous les paupières qui tombent.
Au matin, nous sommes réveillés un peu plus tard que d'habitude. Nous allons au W-C par groupes. On nous laisse nous laver. Nous attendons notre tisane en silence. Nous avons le droit de sortir les mains des poches.
Vers dix heures, Turcanu nous dit de rester debout, chacun devant sa place. Ensuite, douze d'entre nous, ceux qui ont des cicatrices sur la figure, se glissent docilement sous le prici.
C'est la première fois depuis cinq semaines que je reste debout, et non sur le lit comme les infirmes. Chacun retient son soupir de soulagement, comme s'il avait peur que cet infime plaisir puisse lui être supprimé par un caprice du tortionnaire en chef. Certains agitent les jambes pour les dégourdir. Ils le font timidement, ce geste risquant de passer pour un excès de liberté.
A un certain moment, on entend un bruit de pas précipités. Ce sont les gardiens, qui, eux aussi, attendent probablement, comme nous, l'inspection. L'attente se prolonge.
Enfin, la porte s'ouvre, et le directeur de la prison, Dumitresco, apparaît. Il fait de la place et, dans un silence total, va jusqu'au milieu de la chambre.
Celui qui doit constater l'état de destruction de nos âmes a environ quarante ans, les cheveux clairs, plutôt blonds. Sa tête ovale est trop petite pour son corps. Les traits du visage sont réguliers. Il promène son regard sur nous. Je me rends compte à ce regard qu'il essaye de voir le plus de choses possibles d'un seul coup d'oeil.
Il se retourne vers le directeur de la prison avec un bref mouvement des mains, comme pour dire "je suis satisfait"; puis il se dirige vers la porte.
En sortant, il regarde Turcanu fixement et de façon perçante, pendant une seconde...
La porte se ferme derrière lui. Des pas pressés se perdent dans le couloir et nous restons muets, raides, peureux. J'ai l'impression que le programme d'abrutissement va continuer. Je ne me trompe pas, car la volée de coups générale commence...
Protégeant ma tête, je regarde d'un bout à l'autre de la chambre. Je lis dans les yeux des autres qu'ils se rendent très bien compte que celui qui a promené son regard pendant quelques instants sur nous est un des hommes qui suivent de près le déroulement de la terreur dans la prison de Pitesti. Il fait partie de ceux qui décident de la manière dont il faut que nous vivions ou mourions.
Je reste ainsi courbé, la tête sur la poitrine, en me défendant instinctivement de la pluie de coups de bâtons et de ceintures, mais je pense toujours aux inconnus qui ont lancé cette expérience. Des hommes nouveaux, sortis de la "paix" instaurée après la deuxième guerre mondiale.
Nous avons besoin de la liberté perdue avec l'instauration du communisme, mais comment arracher les racines qu'il a implantées dans notre pays et comment briser ce cercle de fer qui nous enserre la tête?
L'encre vient à peine de sécher sur les dossiers de Nuremberg, que les communistes reprennent les atrocités d'une manière sinistre. Quand ils se sont juchés aux postes de commande de notre pays, qu'ils aiment plus que la liberté, ils ont célébré celle-ci, mais pas longtemps. Pendant la nuit, la liberté a été remplacée par le bruit des chaînes et les hurlements de douleur...
Et moi, qui depuis deux ans n'entends que la désolation des enchaînés!
Comment pourrais-je oublier ces cinq
semaines de raideur sur le prici, la volée de coups
quotidienne, les yeux de ceux qui nous regardent par les manques
de peinture de la porte vitrée, les yeux des victimes dilatés
par la terreur, le tremblement des bras tendus vers le haut, la
torture de la faim, le couloir du supplice, la chair sanglante,
l'évanouissement de ceux qui sont frappés sur la
plante des pieds, les trois morts.
A partir d'un certain jour, les choses ont changé.
Le matin, nous ne sommes plus jetés sur le ciment. On nous laisse mettre nos pantalons tranquillement et, je ne peux pas en croire mes oreilles, on nous dit que nous pouvons rester à notre place, bouger, regarder où nous voulons. Par contre, nous n'avons pas le droit de parler entre nous.
Mettant à profit cette liberté relative, je me masse les jambes, le corps et les joues, avant de regarder au plafond, vers la fenêtre de l'ouest, vers la fenêtre de l'est... Chacun est soulagé. Certains d'entre nous palpent leurs blessures sur la figure ou touchent doucement la chair déchirée sous la chemise.
Nous avons connu quarante jours de terreur... les plus longs jours de notre vie! Et pourtant, nous les avons traversés. Sauf trois d'entre nous qui sont passés outre-tombe. A un moment donné, Turcanu nous dit d'une voix calme et mesurée:
-- Aujourd'hui vous allez être répartis dans des chambres différentes. Je pense que tout le monde a compris que ce début a été difficile parce qu'il va être utile par la suite. Que personne n'oublie qu'il faut lutter pour sortir la pourriture de soi-même. Il faut renier votre sale passé.
La porte s'ouvre.
Le directeur de la prison entre dans la chambre avec les gardiens en chef Ciobanu et Mindruta. A la porte, dans le couloir, les gardiens sont nombreux.
Etrange! Ceux qui ont surveillé la terreur m'apparaissent maintenant comme des messagers de la liberté. Je me rends compte que je ne suis plus celui d'avant. Je ne suis pas du tout révolté contre les bourreaux. Serait-ce un début de docilité? Ou est-ce seulement l'instinct de conservation qui étouffe mes sentiments de vengeance?
Le directeur de la prison quitte la chambre. C'est un homme robuste. Il bombe le torse. Sa tête ronde et rubiconde a des joues proéminentes.
Mindruta tient quelques listes dans la main. Il les regarde attentivement, puis il nous dit:
-- A l'appel de son nom, chacun prend son bagage et sort immédiatement dans le couloir.
Il nous appelle par groupes de trois, quatre, cinq noms. Les désignés prennent le chemin inconnu, tandis que l'arrachage de masques doit continuer. Les deux qui étaient à ma droite et à ma gauche sont partis. Ceux qui sont venus avec moi de Jilava ont aussi été appelés.
L'un des cogneurs, qui ne prenait pas d'initiatives, est parti aussi.
Je regarde Bogdanovici. Il a toujours la tête basse. J'ai l'impression qu'il est résigné. Il pense probablement qu'il va rester ici pour être montré à ceux qui vont nous remplacer. Turcanu lui a dit qu'il allait mourir de ses propres mains. C'est l'homme qui a accepté la rééducation par la conviction et non par la terreur...
Comme la chambre se vide, je me rends compte que les robots vont rester. Peut-être vont-ils recevoir le renfort de deux ou trois autres?
Je suis moi aussi appelé, ainsi que Dinu Georgesco, Burcea et Patrascanu, le robot démasqué.
Nous sommes dans le couloir. Un gardien nous emmène. Nous descendons les escaliers. Patrascanu est derrière nous. Il se traîne difficilement. L'espace vide de la cage d'escalier est maintenant barré, à chaque étage, par des filets métalliques. Personne ne pourra plus se donner la mort en se précipitant dans le vide.
Nous descendons doucement et silencieusement. Nous ne parlons pas entre nous. Au rez-de-chaussée, le gardien nous conduit dans un couloir sur la gauche, puis il ouvre la deuxième porte à droite.
Nous entrons et nous trouvons une vingtaine de prisonniers. Ils sont assis en tailleur sur le prici, presque collés les uns aux autres.
La porte se referme derrière nous. Je ne sais que faire. Où dois-je m'asseoir? Ai-je le droit de demander ou faut-il attendre? Je me passe la main sur la figure pour cacher la peur qui fait légèrement trembler mes lèvres. Les figures pâles de ceux qui se trouvent sur le prici, les yeux fixés sur nous, me donnent la nausée. Ici aussi il y a des robots et des tortionnaires!
Nous occupons une chambre de six mètres de long et presque autant de large, avec une fenêtre qui donne sur un mur intérieur. La lampe répand une lumière pâle au milieu du plafond. Le prici commence à la porte et court le long des trois murs de la chambre. On y voit les mêmes couvertures carrées faites de restes d'étoffes assemblés. A côté de la porte, s'étend un espace libre de quelques mètres carrés. Quand j'entrai dans cette chambre, je crus que mes dernières forces m'abandonnaient: le spectacle de vingt prisonniers aux yeux agrandis dans des visages creux avait, en effet, de quoi faire peur. Mais, le chef de chambre, nous ayant ménagé de la place sur le prici, je finis par reprendre courage.
Dinu Georgesco est à un mètre de moi. Nous nous trouvons face à la porte. Burcea est de l'autre côté, inséré entre deux prisonniers qui ont réduit sans enthousiasme leur espace vital. Patrascanu est juste à côté de la porte, en haut du prici. Il y est monté difficilement, et s'est laissé tomber à plat ventre, la tête entre les mains pour cacher la douleur due aux blessures qu'il a sur le dos. Parmi ceux que nous avons trouvés ici, aucun n'a la curiosité, ou plutôt l'audace, de s'enquérir des raisons pour lesquelles Patrascanu est dans cet état. Moi non plus, je n'ose rien dire. Il n'y a pas de doute que tous ceux qui se trouvent ici sont passés par la chambre-hôpital numéro 4. Je le vois sur leurs visages!
Nous vivons dans le silence. Il nous arrive rarement d'échanger ne serait-ce qu'un ou deux mots avec notre voisin. Chacun fait ce qu'il veut: on regarde le plafond, par la fenêtre ou tout simplement on s'allonge sur le prici. C'est d'ailleurs tout ce qu'on peut faire. Je me demande s'il est possible de quitter le prici pour aller faire quelques pas sur l'espace libre à côté de la porte.
Le chef de chambre est de taille moyenne, il a une tête ovale, un nez fin et retroussé, des yeux vifs, une petite bouche et une barbe droite de quelques centimètres. Il reste appuyé contre le prici, aux pieds de Patrascanu, et de temps en temps il parle avec deux prisonniers qui se trouvent à côté du robot démasqué.
Vient un moment où mon voisin de gauche me regarde avec insistance et demande sur un ton qui se veut indifférent:
-- Vous êtes passés, bien sûr, par la chambre-hôpital 4?
Je lui réponds que oui, avec la même indifférence feinte.
Puis, se forçant à sourire:
-- Quelle ressemblance entre Nuti Patrascanu et son oncle, Lucrèce Patrascanu, l'ex-ministre de la justice!
Je l'approuve, comme si j'avais toujours connu la parenté du robot et du ministre communiste. C'est vrai, ils ont des traits communs. Le nez surtout, parfaitement droit, régulier.
Par peur d'être interrogé sur ce que j'ai vu dans la chambre-hôpital numéro 4, je reste indifférent et change de sujet.
J'apprends ainsi que mon voisin est étudiant à la Faculté de Médecine de Timisoara, qu'il purge une peine de deux ans et qu'il s'appelle Valeanu. Il est fort, son corps est bien proportionné, sa tête ovale a des traits réguliers, le tout donnant l'impression d'un homme bien fait. Je pense qu'il serait mieux dans une société mondaine, entouré de jeunes filles de bonne famille, prêtes à lui apporter en dot un cabinet médical équipé de tout l'appareillage moderne...
En proie à mes pensées, je me demande comment il est possible d'arriver à ce paradoxe dans la famille de Patrascanu: l'oncle communiste et le neveu légionnaire (40). L'oncle désire la création d'une société qui puisse donner un homme nouveau. Le neveu veut un homme qui, nourri des préceptes de Corneliu Codreanu, puisse créer une nouvelle société.
Celui qui met la charrue avant les boeufs, c'est le communiste!
Je ne sais pas grand-chose sur Patrascanu, qui est en face de moi. Turcanu a dit de lui, quand il l'a démasqué, qu'il était le chef des légionnaires de la Faculté de Médecine de Bucarest et qu'il a été emprisonné aussi pendant la guerre... A son tour, Lucrèce Patrascanu, le communiste, a été banni en 1948. Maintenant, il se trouve lui aussi en prison... C'était un des communistes roumains qui n'avait pas suivi l'école de Moscou. Pendant toute la guerre il est resté caché en Roumanie; ou plus tard en résidence surveillée dans sa propre maison, à Azuga, d'où il disparut au début de 1944.
Au printemps 1944 il était recherché, mais pas par la police; c'était Iuliu Maniu qui avait des comptes à régler avec lui. Je me rappelle ce printemps-là, quand les bombardiers anglo-américains survolaient d'ouest en est le ciel de la Roumanie. C'était l'alerte quotidienne.
Les Libérators impassibles, indifférents à ce qui se passait en bas, laissaient des traces blanches dans un ciel extraordinairement bleu. Les Roumains cherchaient des abris, puis suivaient les avions du regard jusqu'à ce qu'ils disparussent à l'horizon. Je n'avais pas peur de ces forteresses volantes; par contre, j'étais terrorisé à l'idée que, de là-bas, de l'est, pourrait venir sur nous, tôt ou tard, la déferlante des armées soviétiques.
Mes pensées et la brise de printemps me donnaient la nostalgie du passé, un passé pas si éloigné, où, en Roumanie, on ne parlait pas du danger de l'Armée soviétique, parce que, chez nous, il n'y avait pas de communistes.
Donc, ce printemps-là, on recherchait activement le communiste Lucrèce Patrascanu.
Les partis démocratiques de Roumanie (le Parti National-Paysan, le Parti National-Libéral et le Parti Social-Démocrate) avaient créé un Conseil pour analyser la situation dans laquelle se trouvait le pays à cette époque. On doutait de la victoire des alliés. Le Maréchal Antonesco lui-même menait à Stockholm des tractations avec l'Union Soviétique, en vue d'un armistice. Il ignorait que le Conseil des partis démocratiques, par l'intermédiaire de leurs émissaires, faisait de même avec les Anglo-Américains au Caire.
Des deux côtés ils espéraient peut-être écarter les Soviétiques des affaires de la Roumanie.
Iuliu Maniu, le président du Parti National Paysan; Nicolas Penesco, le secrétaire général du même parti; Dinu Bratiano, le président du Parti National Libéral et Titel Petresco, le président du Parti Social Démocrate, tombèrent d'accord au cours d'une réunion à Bucarest.
Etant donné que les troupes soviétiques, et non les américaines, allaient envahir le territoire roumain, ils avaient jugé opportun de faire entrer les communistes dans le Conseil.
Mais on ne trouvait pas de communistes.
Il y en avait bien quelques dizaines, en fait des espions soviétiques, qui étaient emprisonnés dans le camp de Târgu-Jiu.
Le Parti Communiste comptait, lui, quelques centaines de membres.
C'est pour cela qu'au printemps 1944, les chefs des partis démocrates n'en trouvaient même pas un seul exemplaire.
Ils se sont souvenus toutefois de Lucrèce Patrascanu, peut-être parce qu'il était le seul intellectuel du Parti Communiste (il avait obtenu son doctorat en droit à Berlin).
Ils savaient que Patrascanu n'était pas interné à Târgu-Jiu et, d'après leurs informations, il ne s'était pas enfui en Union Soviétique. Il devait donc être en Roumanie.
Ils ne pouvaient pas non plus crier à tous vents qu'ils voulaient le trouver, puisque leur action était secrète. Ils ont pensé à demander l'aide du commandant de la quatrième armée de Moldavie, le Général Racovita, lequel avait seulement dit: "Ne vous inquiétez pas, je vais vous l'amener; il est quelque part en Moldavie".
Quelques jours plus tard, le général s'était présenté avec Lucrèce Patrascanu devant Maniu, Penesco et Titel Petresco.
En présence des démocrates roumains, Patrascanu fit montre d'une grande humilité. Il joignait les mains en signe de respect. Il n'arrivait pas à croire qu'il se trouvait à côté de l'illustre Iuliu Maniu. On lui parla de la création du Conseil des partis démocratiques de Roumanie et du fait qu'il avait été choisi pour représenter le Parti Communiste. Bonheur suprême pour ce communiste appelé par Iuliu Maniu pour participer au gouvernement! Remerciements et reconnaissance éternelle!
En 1946, Lucrèce Patrascanu était le Ministre de la Justice imposé par Vychinski dans le gouvernement Petru Groza. Le pouvoir en mains, Patrascanu avait fait la loi dans le pays.
Iuliu Maniu, Bratiano, Penesco, Titel Petresco et avec eux tous les démocrates roumains étaient, selon la propagande dévergondée des communistes, les ennemis du peuple et de la paysannerie, les instruments des impérialistes américains, bref des réactionnaires rétrogrades, des fascistes... Seuls les communistes étaient, eux, des démocrates.
Et Lucrèce Patrascanu, le démocrate Patrascanu écrivit son livre Sous trois dictatures, livre qu'il fit exposer dans toutes les vitrines. Les gens s'empressèrent de l'acheter. Ils espéraient sans doute y trouver quelque chose qui puisse juguler la crainte qu'une nouvelle dictature s'installe en Roumanie...
Je ne sais pas ce qu'ils ont pu y trouver, mais une chose est claire: Lucrèce Patrascanu a donné l'ordre d'épurer les avocats du barreau qui refusaient de s'inscrire dans les partis gouvernementaux (communistes ou alliés). Que pouvait donc nous apprendre son livre sur les dictatures du passé? Un an plus tard, le gouvernement communiste mit fin à toute activité des partis démocrates de Roumanie. En février 1947 Lucrèce Patrascanu devenait professeur d'université.
Avec quelle facilité on peut quelquefois réussir dans la vie!
Patrascanu avait ouvert le cours d'économie politique à la Faculté de droit de Bucarest, dans le grand amphithéâtre. Comme il se doit, la séance inaugurale était surtout destinée aux officiels. Le gouvernement dans son entier, le corps diplomatique et le nouveau gratin étaient là. Les étudiants suivaient le cours dans les couloirs avec des haut-parleurs. Le sujet proposé par le conférencier était "L'économie politique est-elle une science?" Il récolta un tonnerre d'applaudis-sements de la part de ceux qui se trouvaient dans l'amphithéâtre.
Par contre, dans les couloirs, régnait une atmosphère d'inquiétude. Un tel commencement n'augurait rien de bon pour les étudiants. Cette conférence était l'indice que, dans les amphithéâtres de la Faculté de droit, de nouveaux hommes, taillés sur mesures et choisis par les communistes, allaient occuper les chaires.
Peu de temps après survint un mauvais signe. Le professeur Ion Gruia mourut.
L'avocat I.V.Gruia avait été écarté du barreau par Lucrèce Patrascanu. Le salaire qu'il percevait était insuffisant pour les dépenses vitales durant la période d'inflation. Aussi mourut-il dans une misère noire. Les frais d'obsèques furent couverts par une quête estudiantine.
Pendant les années qui suivirent, nombre de professeurs de la Faculté de droit de Bucarest firent place à de nouveaux hommes. D'autres furent arrêtés...
Quelques semaines après la conférence dans le grand amphithéâtre de la Faculté, la curiosité me poussa à voir ce qui se passait au cours d'économie politique de Lucrèce Patrascanu. Je me dirigeai un jour vers la salle où il tenait ses conférences. Dans le couloir, il n'y avait personne. Je me dis que la salle devait être bondée, comme un an auparavant au cours d'Istrate Mircesco. J'ouvris la première porte de l'amphithéâtre, délicatement, comme quelqu'un qui ne veut pas perturber un cours. L'amphithéâtre était presque vide. A la chaire se trouvait Lucrèce Patrascanu qui était en train de chercher un passage dans une brochure. Au premier rang, cinq auditeurs gardaient les yeux fixés sur la brochure et les doigts du professeur. Ils semblaient dans l'attente d'une preuve péremptoire. Patrascanu interrompit sa recherche, me sourit et m'invita d'un signe à m'asseoir. Les cinq auditeurs esquissèrent un sourire de commande. Je pensai être tombé comme une mouche dans une tasse de lait. Après d'interminables minutes, le professeur finit par trouver le passage qu'il cherchait. Il le lut et dit ensuite:
-- Voilà donc que Rosetti nous apporte de précieux indices sur le fait que la propriété était collective dès les débuts de l'histoire roumaine.
Les cinq auditeurs opinèrent du chef. Ils montraient ainsi leur complète approbation quant aux origines de la collectivisation en Roumanie.
Je me demandais qui était ce Rosetti et quel était le titre de l'ouvrage, mais je ne voyais pas. Je ne jugeai pas opportun de le demander parce qu'ils auraient pu croire que je voulais participer sérieusement à ce cours, qui avait plutôt l'air d'une séance de cellule du parti.
Ce qui me préoccupait le plus était la façon de partir le plus vite possible pour éviter la honte d'être vu sortant d'ici. Je ne voulais surtout pas être étiqueté comme "collaborateur". Brusquement, je pris mon courage à deux mains et sortis sur la pointe des pieds. Aujourd'hui, je me demande pourquoi ils ont arrêté Lucrèce Patrascanu. Conséquence d'une lutte d'influence au sein du Comité Central du Parti Communiste ou suite normale de son "non-conformisme" après l'abolition de la monarchie?
Il fallait donner un nom à la nouvelle république. Ils étaient tombés d'accord pour l'appeler République Socialiste de Roumanie, mais Lucrèce Patrascanu, le regard perdu, fit la réflexion suivante: "Euh, République Socialiste Roumaine, République Socialiste d'Azerbaidjan, République Socialiste d'Ouzbékistan..." Le pays a pris le nom de République Populaire Roumaine et Patrascanu le chemin de la prison.
Le repas de midi approche. Dehors, dans le couloir, on entend le bruit des baquets qu'on traîne sur le ciment. Au bout de six semaines, je constate que le tremblement de mes mains et de mes jambes revient. Dans la chambre-hôpital 4 je ne sentais plus la torture de la faim, tellement je me concentrais sur la lutte pour la vie. Les cinq semaines et trois jours passés là-bas n'étaient qu'une succession de tortures, de réflexes d'instinct de conservation, de désespoir. Je reprenais une certaine assurance seulement quand les robots s'occupaient d'une autre personne. Pendant cette période nous avons été harcelés à chaque instant; on nous maintenait dans l'engourdissement et l'irréflexion.
J'attends la soupe et le quart de pain comme un loup affamé. J'espère qu'ici on va me laisser digérer tranquillement comme avant les arrachages de masques.
La porte s'ouvre, le gardien tire le baquet à l'intérieur de la chambre, puis il compte vingt-six quartiers de pain. Par sa façon de tenir la tête inclinée, il veut nous faire comprendre qu'il n'est qu'un simple exécutant. Nous mangeons en silence. Un silence qui serait total s'il n'y avait le bruit des cuillères qui heurtent le fond des gamelles.
La façon dont nous mangeons montre bien l'état d'abrutissement dans lequel nous sommes. Les gamelles sur les genoux, le dos courbé, nous comptons le nombre d'heureux coups de cuillère qu'il nous reste à donner dans la gamelle avant d'arriver au fond. Nous nous nourrissons tous de la même façon. Au moins, on nous laisse dans notre misère, sans intervention des robots. C'est si agréable de pouvoir avaler sa nourriture en toute tranquillité!
Le repas fini, personne ne s'occupe de nous. Nous osons nous allonger sur le dos. Une demi-heure s'écoule ainsi. Un seul homme, au fond de la chambre, est occupé à autre chose que la digestion. Assis en tailleur, tête baissée, le regard fixe, il est entièrement à son travail. Sur un torchon étalé devant lui, il a disposé en rectangle environ quatre-vingts petits sandwiches. Il a découpé le quart de pain, avec la queue de sa cuillère, en morceaux ronds, grands comme l'ongle du pouce. Chaque morceau a été imbibé avec la pâte qu'il a faite à l'aide des restes de pommes de terre du fond de sa gamelle. Il a fini son travail et maintenant il regarde fixement les sandwiches. Vingt-cinq paires d'yeux sont braquées sur la même chose. D'interminables minutes s'écoulent. Le maître des sandwiches est maigre, genre fétu de paille, avec une tête longue aux petits yeux enfoncés et une peau transparente. Il est vraiment le plus maigre d'entre nous.
Il se décide finalement, et attaque le rectangle des sandwiches en commençant par le coin en haut, à gauche. Chacun cherche une meilleure position sur son prici pour bien regarder le spectacle. L'homme prend le premier morceau avec la main droite, entre le pouce et l'index. Il l'élève à quarante centimètres devant lui, puis il le dirige doucement vers sa bouche. La main gauche est en permanence sous le sandwich pour ne rien perdre au cas où une miette tomberait.
Il a son morceau sur la langue; sa bouche est largement ouverte. De sorte que nous pouvons voir nous aussi, avant que la mastication ne commence. En fait, il n'y a rien à mâcher, il promène seulement son sandwich dans la bouche. Après quoi, il l'avale doucement.
Le spectacle a duré plus d'une demi-heure. Maintenant, l'homme est allongé sur le dos, le regard au plafond, et nous, silencieux, nous restons dans la longue attente de la dernière lavasse de la journée. Il ne peut plus faire de sandwiches le soir, parce que nous ne recevons du pain qu'une seule fois par jour, à midi.
Le soir est arrivé et s'écoule sans bruit. Seuls interrompent, de temps à autre, le silence quelques mots dits à voix basse au voisin, jusqu'à la cloche qui, résonnant dans le couloir, annonce la fin de la journée.
La nuit s'empare de la fenêtre. Nous pouvons dormir tranquillement. Il n'y a personne ici pour nous garder ou pour nous ordonner de dormir dans telle ou telle position. Mais nous sommes trop nombreux sur le prici et tout le monde ne peut pas dormir sur le dos. Je m'allonge sur le côté droit, la main sous la tête, accablé par le silence total de la prison.
Je pense à ceux qui ont pris notre place dans la chambre-hôpital numéro 4. Je la revois. Je me demande si l'épaisseur de l'obscurité dans laquelle je plonge mon regard, au-delà de la fenêtre, pourrait effacer les scènes de la chambre numéro 4 dite l'Hôpital. Je voudrais que le silence soit très profond, qu'on ne puisse plus entendre les gémissements de douleur des tourmentés. En cette première nuit sans surveillants, je pense au passé et à l'avenir de ces hommes parmi lesquels certains sont morts et d'autres vont devoir mourir.
Deux jours s'écoulent encore dans cette chambre du rez-de-chaussée. Avec le même silence, le même abattement sur le prici, le même spectacle des quatre-vingts sandwiches et la même torture de la faim.
On ne dit pas un mot. Comme si les arrachages de masques avaient cessé. Et pourtant, ici, parmi nous, se trouvent des robots! Ils sont calmes pour le moment. Le chef de chambre est, lui, toujours nerveux; il a l'air inquiet, comme en attente d'un événement qui ne vient pas.
Souvent, trois des prisonniers font une sorte de réunion, assis en tailleur à côté de la porte. Ils parlent beaucoup trop bas pour que je comprenne quelque chose. L'un présente un visage sans personnalité, pâle, avec un nez crochu et des yeux verts; un autre a le corps tassé, la tête ronde et la bouche trop grande.
Les prisonniers ont tous des visages marqués par la torture, la souffrance et l'insécurité. Torture qui, je pense, ne pourra jamais s'effacer. Certains portent des marques de coups, d'autres bougent difficilement et douloureusement les bras ou les jambes; ils se retournent sur le dos avec de terribles grimaces.
Nous sommes tous pensifs. Chacun sent la tristesse des autres. Et voilà que ce soir se produit l'inévitable. Nous sommes le lundi 6 mars 1950. Je persiste à compter les jours du calendrier... Nous avons fini la soupe du soir et chacun est à sa place sur le prici. Brusquement, le chef de chambre, appuyé contre le mur libre à côté de la porte, frappe dans ses mains. Vingt-cinq têtes se tournent irrésistiblement vers lui avec des yeux effrayés et des spasmes sur le visage. Lentement, calmement, le chef de chambre dit:
-- On est ici depuis trois jours. Quelques-uns viennent d'arriver de la chambre-hôpital numéro 4, d'autres y ont été avant. De toutes façons, vous avez nettoyé votre corps et votre âme rongés par la pourriture.
Je comprends que, seulement à partir de maintenant, nous commençons, d'après les initiateurs de cette opération, à devenir des êtres humains. Un frisson me parcourt rapidement le dos.
Il continue:
-- Pour respecter la classe ouvrière qui nous donne à manger ici, on va continuer le nettoyage de tout le mal qui nous a été inoculé par l'éducation bourgeoise. Il faut lutter contre soi-même pour être utile à la société. Actuellement, nous ne pouvons pas être acceptés par la classe ouvrière qui ne pourrait pas nous supporter. Dès demain, chacun fera son autobiographie, si possible en commençant par le plus jeune. Nous dirons tout. Tout ce que nous avons pensé sur nous-mêmes, sur nos parents, sur les frères et les soeurs. Ainsi verra-t-on combien nous sommes pourris. Demain on recevra des savons et des aiguilles. Sur les six faces du savon, chacun va marquer avec la pointe d'une aiguille, les principaux traits qu'il va développer dans sa biographie. C'est tout pour le moment en ce qui concerne le démasquage intérieur. Et pour finir, je me présente. Je m'appelle Lévynski Mihai, je suis de la région de Suceava, et je suis condamné à sept ans de prison pour complot contre l'ordre social. J'ai été un criminel envers la glorieuse classe ouvrière et je suis prêt à me nettoyer de toute la pourriture que je porte encore.
Je tombe épuisé sur le prici. Je réalise que le robot Lévynski a dû être, lui aussi, terrorisé au-delà de la résistance humaine, dans la chambre-hôpital numéro 4. En ce qui me concerne, je me demande combien de temps je vais pouvoir tenir dans l'état de faiblesse où je me trouve. Je dis un Notre Père dans le plus grand secret. J'ai même peur de penser. Je m'endors.
L'aube point, avec le même brouillard derrière la fenêtre. Avec, en moi, la même tension vers "l'ouverture". Aujourd'hui commencent les démasquages intérieurs. Nous avons bu la tisane. Nous avons été au W-C. Une fois rentrés dans la chambre, nous sommes tous la proie d'une attente mêlée d'inquiétude.
Lévynski, appuyé contre le prici du côté de Patrascanu, coupe le silence en frappant dans ses mains. Tous les prisonniers sont figés. Il sort d'une boîte en carton, apportée probablement par le gardien en notre absence, des cubes de savon gris qu'il nous distribue avec la méticulosité d'une personne responsable d'objets de valeur. Nous recevons aussi chacun une aiguille. Il attire notre attention sur le fait qu'il ne faut surtout pas la perdre, parce que le soir on doit la rendre au gardien.
Il nous dit:
-- C'est Lupasco qui va commencer son autobiographie aujourd'hui.
Lupasco a une tête ovale avec des yeux verts, des cheveux blonds, une barbe pointue.
Lupasco est un de ceux qui avaient de longues discussions à voix basse avec Lévynski. Il est courbé, comme un peuplier sous le vent. Il veut donner l'impression qu'il est content d'avoir été choisi le premier pour l'autobiographie, mais je vois bien ce qu'il y a de factice dans son accord.
Lévynski ajoute encore un détail:
-- Lupasco a déjà fait son autobiographie; dans une autre chambre. Mais il est malhonnête et il a été démasqué. Vous devez savoir que le plus grave, c'est de chercher à tromper le comité de rééducation. Ici, on n'a pas de comité de rééducation parce que tous, absolument tous, vous êtes des pourris. Pour le moment, c'est moi qui fais ce travail.
Lupasco a montré ensuite qu'il était quand même sur le bon chemin parce qu'il a demandé à être battu pour pouvoir extirper au moins une partie du mal qui le ronge. Bien sûr qu'il aurait été battu même sans le demander. Parce que nous, on est honnêtes, il faut qu'on fasse notre devoir qui est de ramener les mauvais sur le bon chemin. J'ai hésité, moi aussi, au début. Maintenant je suis certain d'être sur le bon chemin.
Patrascanu, le seul à être allongé sur le côté, le fixe d'un regard plein de compréhension. Regard qui trahit un passé commun avec Lévynski, et des tortures défiant la résistance humaine. On peut y lire qu'il a fait le choix de sauver sa peau.
Nous restons tous raides, les yeux perdus dans le vide. Le silence est total. Quelques minutes s'écoulent, puis Lupasco commence son autobiographie.
Il nous explique qu'il a eu une enfance malheureuse dans un quartier pauvre de Bucarest, qu'il vivait dans une famille misérable, se nourrissant de fruits pourris et dormant sur des paillasses infectes.
"Tout ce que je vous dis est vrai, l'image de la maison parentale, qui n'était pas meilleure que celle des autres habitants du quartier, telle que je l'ai vue avec les yeux de l'enfance, est toujours inscrite dans ma mémoire. Ma première autobiographie n'était pas la vraie. J'ai osé mentir, en disant que je n'avais pas vécu dans la misère et la pauvreté. Pourquoi je l'avais fait? C'est la conséquence de l'éducation réactionnaire que j'ai reçue à l'école, cette éducation qui avait pour but de contourner la vérité en ce qui concerne les souffrances des travailleurs. J'avais menti, je ne voulais pas révéler le fait que j'étais impressionné par les habitations sordides de mon quartier. Je n'ai pas eu la sincérité de montrer que je voulais être loin de ce quartier. Le plus loin possible. Je voulais sortir de cet enfer et être dans la société bourgeoise. Me rassasier, sans penser à ceux qui travaillent et vivent dans la misère. Je pensais seulement à mon bien-être et pas du tout au fait que leur agonie était si lourde. Vous voyez bien quelle mentalité rétrograde j'avais!"
Lupasco continue l'arrachage du masque mental:
-- "C'était la guerre et je suivais les cours de terminale, par correspondance. Cela, non plus, je ne l'avais pas dit dans ma première autobiographie. Je le faisais justement parce que j'étais pauvre. Pourquoi je ne l'ai pas dit? Maintenant je me rends compte que j'étais en train de défendre l'ancienne société bourgeoise-capitaliste. C'était la conséquence de l'éducation que j'avais reçue à l'école. Je n'avais pas le droit de voir la misère qui m'entourait, ni la mienne non plus...
Souvent, quand je revenais le soir à la maison, j'étais si ennuyé par cette vie que je me jetais sur le lit sans me déshabiller, sans me laver. Quelque part, dans mon subconscient, couvait l'idée, si vraie par ailleurs, qu'il n'est plus nécessaire de se laver quand on vit dans un milieu où tout est sale. Tout était infect, même l'air que je respirais. Et qu'est-ce que je faisais pour me consoler? Imaginez-vous, j'allais à l'église. Pourquoi? Parce que l'école m'avait conseillé d'aller à l'église quand j'étais en difficulté. L'église du quartier était mon refuge. Je me coulais parmi les autres malheureux et j'attendais la délivrance de Dieu. Je l'attendrais encore aujourd'hui si je n'avais pas eu la chance de me trouver ici".
Je reste le regard dans le vide. Je suis tombé dans le néant et, de temps en temps, j'attrape des fragments de ce que dit Lupasco. Tout ce qui sort de sa bouche n'est qu'inventions. Il n'a pas du tout l'air d'avoir vécu au sein du prolétariat.
A un certain moment, mon regard croise celui de Lévynski. Ses yeux scrutateurs, lourds de menaces, m'épouvantent. J'entends le battement rapide de mon coeur. Il m'a surpris, bien sûr, en état de totale incrédulité vis-à-vis de ce qui se passe ici. Avec de tels yeux, il peut voir à l'intérieur de moi-même.
Je prends un air innocent et je tourne la tête vers Lupasco en affichant une attention particulière.
"En 1945 j'ai été recruté par le Mouvement Légionnaire. C'était normal d'en arriver là! Aveuglé par l'éducation que j'avais reçue, je ne pouvais pas voir, au cours de cette tumultueuse année, qu'il y avait une lutte de survie entre le progrès et l'obscurité. Je ne pouvais pas voir le progrès puisque l'éducation reçue m'avait aveuglé; donc, je suis allé vers l'obscurité. Inconscient! Imbécile! J'avais vu autour de moi tant de souffrance et de misère, que je me suis jeté dans les bras des légionnaires, convaincu que là, je pouvais trouver la solution pour vaincre mon malaise social. Ils m'ont passé des livres que j'ai lus avec beaucoup d'intérêt. J'ai assimilé leurs doctrines mystiques, en devenant moi-même bigot, je priais et je me prosternais chaque fois que je pensais que Dieu me le demandait. Je ne m'apercevais pas, tant j'étais aveugle, qu'autour de moi les gens travaillaient, faisaient des efforts pour une vie meilleure, pour le progrès. Moi, avec ma bible dans ma poche, je n'étais même pas capable de me demander ce que j'avais fait pour mon pays, ou si seulement j'aurais été capable de faire quelque chose pour lui!
Un jour, tout par un coup, il m'est venu une idée. Celle de m'infiltrer parmi ceux qui essayaient de construire une société meilleure. Mais je n'avais pas des pensées honnêtes. Ce que je voulais, c'était profiter du nouveau régime. Opportunisme! Nos anciens politiques étaient maîtres dans ce domaine".
Et Lupasco a continué ainsi jusqu'à l'heure du déjeuner. Il a tout renié, lui-même, sa famille, l'Eglise, le passé de son pays. Par contre, il a chanté les louanges de l'imposture qui nous gouverne depuis que l'Union Soviétique l'a imposée.
Vu ce qu'il a subi, Lupasco n'a comme seul moyen de survie que ce mensonge. Après le déjeuner, vers quatorze heures, il continue. Il parle de son activité d'opportuniste d'avant l'arrestation:
"... Comme j'étais inscrit aux sociaux-démocrates, je suis devenu membre du Parti Ouvrier (Communiste), après la fusion des sociaux-démocrates dissidents avec les communistes. Je suis entré dans un parti gouvernemental parce que je considérais que là, à l'abri, je pouvais observer tranquillement les mouvements des communistes. J'aurais voulu les voir détruits. D'un autre côté, j'étais mû par le désir de vivre plus facilement. En tant que membre du parti je pouvais obtenir un poste mieux payé sans travailler beaucoup. Ainsi, j'ai fait partie d'une commission qui devait étudier tous les livres de la bibliothèque Istrate Micesco. Alors que je feuilletais un volume, il s'en est échappé une feuille de papier. Une lettre. Je l'ai lue. Je vais essayer de vous en dire le contenu. Corneliu Codreanu était à Paris avec sa femme Irina, en voyage de noces. De là-bas il écrivait à Ionel Mota (41): Mon cher Ion, je te communique une nouvelle d'ordre divin pour la Légion et pour le peuple roumain. Irina est enceinte. Un nouveau Messie va venir, et ce sera en terre roumaine".
Lupasco vient de dire un autre mensonge. Cette histoire de la lettre, je l'ai entendue venant d'autres bouches et tous prenaient la découverte à leur compte ou l'imputaient à un ami. Lupasco continue:
"Je me suis alors rendu compte que Corneliu Codreanu devait être un parfait naif. Irina était probablement tombée enceinte d'un autre homme à Paris et lui, en s'imposant l'abstinence telle qu'un légionnaire doit la pratiquer, croyait découvrir la Vierge Irina".
Je jette un coup d'oeil vers ceux que je soupçonne d'avoir été légionnaires. Tous semblent regarder dans le vide. Aucun tressaillement sur leurs visages. Mais leur yeux s'emplissent d'une violente indignation.
Lévynski les examine discrètement pour ne pas trahir son but. Il les a pris en flagrant délit de révolte muette. Si je ne me trompe, les légionnaires sont envahis par l'amertume, d'autant que Lévynski ne se laisse pas égarer. Et quand je pense que dans l'autobiographie on doit tout dire, même ses pensées!
Lupasco dit n'importe quoi, sans cesse. Je suis tellement saisi par la peur en pensant aux suites de cette auto-dévalorisation que je ne peux plus faire attention aux confessions de Lupasco. Quand j'entends le bruit des seaux tirés sur le ciment, Lupasco finit, ou peut-être interrompt seulement, son arrachage de masque mental.
Nous mangeons lentement la soupe de gruau.
Après le déjeuner, je suis mort de faim et de fatigue; il est très difficile d'écouter six à huit heures d'"autobiographie". Je n'ai qu'une seule envie, pouvoir m'allonger sur le prici... Mais Lévynski ne nous laisse pas tranquilles. Comment ce robot a-t-il pu perdre ses sens, pourquoi n'est-il pas fatigué? Il frappe dans ses mains et dit:
-- Nous allons porter quelques appréciations sur ce que Lupasco nous a raconté aujourd'hui.
Il demande d'abord à Patrasco ce qu'il pense de la sincérité de Lupasco, si celui-ci est toujours pourri.
Le robot, essayant d'arranger son corps sur le prici, le visage défiguré par la douleur, dit lentement:
-- Je pense que Lupasco est sur le bon chemin.
Lévynski questionne un autre légionnaire. Ce n'est plus un homme; c'est un squelette. Sa longue figure porte un os en guise de nez au-dessus de lèvres livides.
-- Qu'en penses-tu, toi, Moraresco?
-- Je pense que Lupasco est sincère, dit l'homme d'une voix empreinte de timidité.
Lévynski intervient brusquement:
-- Bon, d'accord, il est sincère, mais qu'est ce que tu as à me dire de toi, de tes pensées, par rapport à ce que tu as appris de son autobiographie?
Moraresco réfléchit un peu et répond:
-- Bien sûr, d'après ce que Lupasco a raconté, je dois réviser tout ce que j'ai appris sur la Légion. Mais voyez-vous, ça ne peut pas se passer comme ça, tout d'un coup. C'est une affaire qui demande du temps.
-- Je serais content si tout se passait ainsi, dit Lévynski, mais tu ne dois pas mentir comme tu l'as déjà fait. Qu'en penses-tu, toi, Patrascanu?
Patrascanu, toujours avec des gémissements de douleur, s'écrie:
-- A coup sûr, il ment. J'ai lu sur son visage la révolte, lorsque Lupasco a parlé de la lettre de Codreanu. Moraresco est un bandit. Il essaye de nous tromper. Le mensonge est pour lui le moyen de se sortir plus facilement de l'arrachage du masque mental.
Lévynski saute de sa place et se dirige rapidement vers Moraresco. Il lui serre la gorge en criant:
-- Je suis arrivé moi-même à la même conclusion. Tu penses que je ne t'ai pas suivi, salopard? Tes yeux t'ont trahi!
Il fait un pas en arrière et, d'un signe de tête, lui enjoint de se lever.
Le maigre Moraresco vient vers le bout du prici. Lévynski nous ordonne de dégager et nous nous entassons deux mètres plus loin, parmi les autres.
Lévynski fait signe à la victime de se déshabiller. Moraresco s'exécute et ne garde que son slip. Quelle maigreur! Il s'allonge sur le ventre. Lupasco le bâillonne avec une serviette, lui prend les mains et s'assoit dessus. Un autre s'assoit sur ses jambes.
Lévynski sort sa ceinture de cuir dur de son pantalon.
Il frappe sur le dos. En quelques minutes Moraresco est couvert de marques rouges. Il se débat comme il peut, paralysé qu'il est par le poids des deux robots. Je voix ses yeux exorbités. La serviette étouffe ses hurlements. La ceinture est large de trois doigts et possède à l'extrémité une boucle grande comme la moitié de la paume. Lévynski prend la ceinture par l'autre bout et déchire la peau du prisonnier.
Serrés les uns contre les autres, nous regardons, impuissants.
J'ai l'impression de suffoquer. Je fixe
mon regard sur le plancher pour ne plus voir ce spectacle.
Je suis dans cette chambre depuis quelques jours. La peur règne à nouveau. Je le lis sur tous les visages. Nous vivons des jours aussi terribles que dans l'hôpital 4. Nous sommes entre la vie et la mort.
La nouvelle offensive menée contre les consciences m'apparaît comme un tourbillon de désespoir. Je me sens accablé par une douleur qui donne la fièvre. Je voudrais être tout seul. Ce soir, après l'extinction des feux, je suis resté des heures et des heures en proie à une souffrance muette. J'essaie, malgré tout, de mettre ma patience en jeu et de réfléchir sur la vulnérabilité du corps; corps dans lequel j'ai mis jusqu'à présent tous mes espoirs. J'ai peur de me rendre malade.
Cette sinistre expérience, au cours de laquelle on ne peut pas prévoir le moment suivant, me terrifie, surtout par sa longueur. Les mots de Turcanu résonnent encore à mes oreilles: "cette expérience peut durer des années". Pour la première fois, j'envisage la terreur à long terme et je me rends compte que j'ai ignoré jusqu'à maintenant la gravité d'une prolongation de cette expérience. Je me sens épuisé. Je n'ai plus de désirs. Tout ce qu'il me reste est l'instinct de conservation. J'essaye de m'endormir pour vaincre ainsi le mal. Dehors, le vent qui glisse entre les murs en rafales prolongées m'empêche de dormir.
Le matin, quand nous avons fini notre bouillie de farine de mais, Lévynski nous annonce qu'il est interdit de prendre sa gamelle pour la laver et il nous explique pourquoi. Avec des consciences aussi sales que les nôtres, nous devons manger dans des gamelles sales.
Aux toilettes, nous restons entassés dans la petite pièce où se trouve un seul lavabo et par où l'on accède aux deux cabines de W-C. Tout doit être fait en vitesse. Nous avons maintenant 20 secondes pour nous laver et 20 secondes pour utiliser les W-C.
Au retour dans la chambre, Lévynski nous dit qu'il est interdit de parler entre nous et de bouger sur le prici. Lévynski marche parce qu'il est énervé. Ses regards perçants suscitent le désespoir. C'est peut-être ainsi qu'il découvre mieux ce que nous tentons de cacher. La vie devient de plus en plus insupportable. Les démangeaisons provoquent des mouvements brusques. C'est une agitation permanente qui approche des convulsions épileptiques. L'arrachage des masques continue.
Lévynski décide: "Aujourd'hui, c'est Pop Aurel qui va faire son autobiographie".
Celui qui vient d'être nommé trahit sa surprise par un tressaillement. L'émotion glace tout le monde. Lévynski nous regarde d'un air souverain.
Pop Aurel reste la bouche ouverte et ne montre aucun signe dénotant l'intention de commencer son autobiographie. On a l'impression qu'il est suffoqué.
Après quelques longues minutes il récupère et, d'une voix éteinte, il commence à parler. Pendant une heure, il brosse le tableau d'une enfance sans bonheur, après quoi il aborde la période d'après le 23 août 1944, quand il s'est inscrit au Parti National Paysan. Il militait pleinement dans l'organisation des jeunes de Cluj où il était étudiant en droit.
-- "Ma préoccupation principale était d'apprendre le plus vite possible l'art d'imposer mes arguments. La vérité venait au deuxième plan. C'est seulement ainsi que je pensais pouvoir parvenir à une bonne position dans le parti. J'ai sélectionné dans toutes les écoles philosophiques les choses que je pouvais utiliser d'une manière perfide. J'étais arrivé à un amalgame de sophismes exploitables dans ma lutte. J'avais appris la simplicité des cyniques pour attirer la foule et le fond erroné du sophisme pour tromper".
Pop insère des citations de philosophes anciens et nouveaux que l'on ne peut vérifier. Le tout est incohérent. Vu l'état dans lequel nous nous trouvons, je me demande comment il pourrait en être autrement. Pop Aurel fait des efforts pénibles pour plaire. Il se présente constamment sous un mauvais jour. Afin de paraître plus convainquant, il emprunte quelques exemples à la Révolution Française, durant laquelle des innocents ont connu la terreur. Robespierre et les autres bourreaux n'ont jamais eu un admirateur de l'envergure de Pop Aurel! Il continue ainsi jusqu'à midi.
Après le repas et le spectacle des 80 sandwiches, Pop Aurel continue. Il parle sans cesse du cynisme, de l'art de tromper la crédulité des hommes. Je pense que personne ne doute que la meilleure école du mensonge est ici. Et on est obligé de s'y plier! Pop Aurel l'a fait sans hésitation. Il a juré en 1946 de vivre dans le mensonge. Il aimait le mensonge et il était décidé à ne pas changer de chemin. Nous nous efforçons de paraître intéressés par cet exposé.
J'ai essayé plusieurs fois de m'évader de cette obligation mais l'oeil vigilant de Lévynski me rappelle à l'ordre. Et je suis si fatigué! La faim qui monte de l'estomac me torture. Je dois l'endurer jusqu'à la louchée de soupe du soir. Tout de suite après le repas, les débats commencent.
-- Est-ce que quelqu'un veut poser une question, demande calmement Lévynski.
En face de moi une voix sévère me fait sursauter.
-- Je démasque Pop Aurel.
C'est comme un réquisitoire. Pop Aurel pâlit. Tous les autres ont les yeux sur la victime. Encore un soir de supplice.
Lévynski frappe dans ses mains. Tous les regards se tournent vers lui.
-- Voyons ce qu'Andronache veut nous dire.
L'accusateur prend son savon et il le tourne de tous côtés. Il a pris beaucoup de notes.
Andronache est de taille moyenne, son visage trop maigre où brillent deux yeux vifs se termine par une mâchoire en triangle.
Au bout d'un moment, il se décide à parler:
-- D'après tout ce que Pop Aurel nous a dit aujourd'hui, j'ai compris qu'il a assimilé une série d'idées de base, cueillies dans les oeuvres de penseurs -- bons ou mauvais -- du temps jadis. Tout ce qu'il a cueilli il l'a passé au filtre de sa perfidie. Il l'a fait, comme lui-même l'a confirmé, pour tromper la bonne foi des gens, pour pouvoir arriver dans un parti politique. Je ne comprends pas pourquoi cette fois-ci, à nouveau, comme dans l'autobiographie qu'il a faite il y a quelques semaines dans une autre chambre, il essaye de nous tromper. Je ne sais pas si vous avez remarqué avec quelle habileté il a évité de parler des gens d'aujourd'hui, qu'il a contactés ou suivis. Il nous a transportés deux mille ans en arrière! Avez-vous entendu un seul mot sur Iuliu Maniu, par exemple? Non. Pourquoi a-t-il évité d'en parler? Il n'y a qu'une seule explication: Pop Aurel considère que l'arrachage des masques sera de courte durée, et qu'un jour, plus ou moins éloigné, il s'arrêtera. Je ne sais pas comment il peut y croire. Je ne sais pas. Peut-être qu'il attend les Américains. Pour ne pas se compromettre, ce qu'il aurait dû imposer à nos politiciens il se l'est imposé, comme s'il était le président du Parti National Paysan, Iuliu Maniu. Il pense peut-être qu'ici il ne doit tacher l'honneur d'aucun politicien roumain.
Lévynski vient de suivre avec la plus grande attention le commentaire d'Andronache. Il se prononce:
-- Tu as bien débusqué le salopard qui habite en lui! Pop Aurel est pourri et je me demande combien de temps il lui faudra pour nettoyer son mental.
Du bout de son lit d'invalide, Patrascanu saute et dit, ou, plutôt, crie:
-- Je comprendrais que l'on pense comme Pop Aurel en 1947, en 1948 et même en 1949, mais ne pas essayer de changer ses opinions en 1950, c'est être tout simplement un imbécile.
Puis, plus calmement:
-- Andronache est sur le bon chemin. Il y a quelques semaines il pensait aussi comme Pop Aurel. Il a été démasqué.
Malgré la peur qui m'envahit pour ce qui va suivre, j'arrive à traduire l'intervention de Patrascanu: ici, ils nous demandent tout simplement d'insulter tout ce qui a été anticommuniste en Roumanie. Il faut le faire sous peine de mort.
Pop Aurel est accusé. Personne ne lui demande de se défendre. Je ne pense pas qu'il pourrait le faire. Il tremble de tout son corps. Il est jaune comme la cire.
Il essaye quand même de lever les mains, le visage défiguré par la peur, dans un effort désespéré pour parler, mais sa bouche ne laisse échapper que des bégaiements. Puis, il reste le regard dans le vide, cédant au désespoir. C'est comme s'il se demandait pourquoi il est ici, enterré dans un laboratoire où l'on mutile les âmes. Il pense peut-être que loin de cet endroit de terreur et de mort, la vie est belle, pleine de bonheurs...
Pop Aurel a été dévêtu.
Il n'a plus que son slip.
Il est allongé à même le prici, sur le ventre. La serviette, l'outil à étouffer les cris, est bien serrée sur sa nuque.
Lévynski sort de sous son lit deux bâtons. Il en donne un à Andronache qui le prend avec une certaine hésitation. Il garde l'autre.
Pop Aurel est battu d'abord sur la plante des pieds. Il se tortille de douleur mais il ne peut rien faire sous le poids des deux hommes qui lui coincent les bras et les jambes. Ensuite, il est frappé sur le dos. Longuement. A tel point que le sang jaillit par les déchirures de la peau...
Devant moi, à un mètre de distance, les yeux du patient, dilatés par la terreur, me regardent fixement. Je ne peux plus supporter son regard et je baisse la tête sur la poitrine.
Le matin suivant, au moment où l'on se prépare à écouter une autre "autobiographie", le gardien de section ouvre brusquement la porte et fait place au directeur de la prison, Dumitresco. Derrière lui marchent quatre gardiens.
C'est lui, le maître de la prison! Grand, robuste, tête ronde, blond, les traits réguliers, la peau trop blanche mais les joues toujours rouges.
Il fronce les sourcils et nous jette un regard empreint d'une haine mortelle. Je vois en lui un véritable assassin, un assassin de ceux qui ne croient pas au communisme.
Lévynski, debout, à un mètre de la porte, baisse la tête comme si c'était lui qui avait déclenché la furie du directeur. Ce dernier le regarde de bas en haut, puis il se met à hurler, afin que l'on comprenne qu'il s'adresse à tout le monde:
-- Il faut que vous extirpiez la pourriture de vous, salopards, sinon pas un seul ne sortira vivant d'ici!
Il tourne les talons et sort. Le gardien claque la porte derrière lui.
Voici un autre masque arraché: le directeur nous fait comprendre qu'il est un de ceux qui dirigent la terreur dans la prison. Le vocabulaire même est dicté par le Ministère de l'Intérieur. Lévynski, comme les autres robots, est sa créature et celle du Ministère.
Sans attendre, comme poussé par une force invisible, Lévynski commence à frapper au hasard avec la ceinture qu'il a tirée de son pantalon. Je me recroqueville dans l'attente des coups. Le robot frappe sans cesse mais, de temps en temps, il s'arrête pour respirer. Il fait cela jusqu'à ce qu'on entende le bruit des baquets dans le couloir. Ce bruit nous annonce que la terreur s'interrompt momentanément.
A ce moment, les regards se croisent et chacun se rend compte du soulagement des autres. C'est là peut-être notre seul secret.
Aujourd'hui, nouvelle séance d'autocritique: le neveu (celui qui se démasque) et son oncle trompaient des gens. L'oncle avait un atelier où il fabriquait des bas de mauvaise qualité vendus ensuite sous l'étiquette d'une bonne marque.
Pendant le démasquage, je me soustrais de temps en temps au devoir d'écouter avec attention et je laisse ma pensée vagabonder dans un autre monde. Puis, de nouveau attentif, j'ai envie de hurler de désespoir, tandis que, par une faim tenaillante, on n'a que des mensonges à ingurgiter. Car, ici, il faut mentir pour sauver sa peau. Dire la vérité signifie "être un pourri". Or, les robots prétendent que la rééducation est impossible dans ce cas et que, passé le temps de la prison, la classe ouvrière tuera le pourri. Aussi, c'est un devoir envers le peuple roumain que de le tuer avant, en prison. D'ailleurs, le directeur de la prison l'a dit clairement: "Il faut que vous extirpiez la pourriture de vous, sinon personne ne sortira vivant d'ici!". Nous en arrivons à avoir peur de penser le contraire de ce qu'on nous inculque. Je me demande si après cette expérience qui peut durer un an ou deux, vivant en permanence avec cette peur et cette souffrance physique et psychique, quelqu'un pourrait encore être sauvé. On finira par se détester soi-même, par être son propre ennemi. On demandera soi-même à être battu, comme Lupasco. Et il ne lui a pas fallu deux ans pour en arriver là. Quelques mois ont suffi.
Le soir, après le repas, celui qui a fait son autocritique est accusé de mensonge: il s'est étendu sur l'histoire des chaussettes pour mieux dissimuler des éléments importants de son passé.
Maintenant, assis en tailleur sur le prici, les yeux dilatés, il attend la suite. Un léger tremblement le gagne. Il attend toujours. Mais rien ne se passe. Un moment, il retient son souffle, étonné. Nous le regardons tous. Plusieurs minutes s'écoulent. Toujours rien. A la longue, le démasqué est envahi par la sueur. Il reste rigide. Comme si son coeur s'était arrêté.
Enfin, le tortionnaire en chef rompt le silence:
-- Je crois que c'est le moment de le réveiller.
-- Il faut qu'on sorte le salopard de toi, intervient Patrascanu emporté par un élan subit.
Silence.
Le choc est tel que je ne me rappelle même plus le nom de la victime. C'est un nom qui commence par la lettre F, Fluturesco, ou quelque chose de ce genre.
Voilà que Lévynski s'approche de lui et commence à le gifler. Jusqu'à ce que le sang lui coule du nez. On le dépouille ensuite de ses vêtements pour l'étendre sur le prici. J'ai toujours mauvaise conscience quand je dois quitter ma place. C'est sur le prici, à l'endroit où je dors, qu'est allongée la victime.
L'homme est frappé à coups de ceinture et de bâton jusqu'à ce qu'il cesse pratiquement de bouger. Puis, on le traîne à sa place et Lévynski de lui dire avec un rictus cruel:
-- T'en fais pas, on va sortir la pourriture de toi!
C'est l'attente du coucher. Moment heureux. On nous laisse tranquilles pendant sept ou huit heures.
Mais, ce soir, Lévynski regarde le prici d'un côté à l'autre et dit:
-- Je trouve que nous sommes trop serrés. Ce serait bien que deux d'entre vous dorment sous le prici. Ça serait mieux.
Il regarde tout le monde, puis arrête son regard sur moi.
-- Tu ne voudrais pas dormir sous le prici, toi?
Puis, se tournant vers Burcea:
-- Toi aussi. Pourquoi ne dormiriez-vous pas sous le prici?
Nous acceptons tous les deux à l'unisson:
-- Bien sûr... c'est une très bonne idée.
Satisfait de ce changement, je reste néanmoins inquiet. Pourquoi nous a-t-il choisis nous et pas deux autres? Espérons qu'il n'y a pas de raisons de s'en faire et que c'est pur hasard.
Une fois introduits sous le prici, sans rien pour nous garantir du froid, car les couvertures ont été étendues sur le plancher, nous apprécions cet abri, même s'il ne s'agit que d'un refuge nocturne.
Burcea, au début soupçonneux, me chuchote à l'oreille:
-- Espérons que tout ira bien.
Le matin, nous reprenons tous deux nos places sur le prici.
Nous attendons le début d'une nouvelle "autobiographie". Je pense que ce sera mon tour. Je n'arrive pas à me décider sur ce que je pourrais dire, mais je dois impérativement le faire. Peut-être ce soir, tranquille, sous le prici.
Comme il n'y a pas de signes indiquant le commencement d'un nouvel arrachage de masque, nous essayons de mieux trouver notre place sur le prici, pour nous frotter là où cela démange. Nous sommes dans la deuxième quinzaine de mars et je compte sept mois depuis que j'ai pris mon dernier bain à Jilava. Je me demande si 1950 va être l'année qui m'apportera la joie d'un nouveau bain. Il n'y a pas de doute que le programme prévoit aussi l'état de saleté où nous nous trouvons. Lévynski est assis en tailleur sur le plancher, le dos contre le mur. Tout à coup, il me regarde et me fait un signe discret de la main, indiquant que je dois aller à côté de lui. Je sursaute. Mon coeur bat à toute vitesse.
J'obtempère. Il me fait signe de m'asseoir. Les autres, me voyant dans cette intimité avec Lévynski, ont les yeux sur moi.
Que vont-ils penser? Peut-être que l'initiative vient de ma part, que j'ai quelques déclarations haineuses à faire sur eux. Ou, pire encore, que je propose mon aide pour les torturer!
J'ai envie de hurler à l'idée d'une telle injustice.
Nous restons quelques instants l'un à côté de l'autre, sans rien dire. Les autres affectent l'indifférence mais je me rends compte que ce n'est qu'une façade.
Le tourmenteur tire lentement ma main. Je deviens pâle. J'ai réellement peur. Mon Dieu, que veut-il faire de moi?
Il me dit à voix basse:
-- Ecoute, tu es ici depuis deux semaines. Je t'ai observé avec attention et je suis arrivé à la conclusion que tu es un bon psychologue.
Il me regarde fixement dans les yeux. Silence. J'attends, sur le qui-vive, sa proposition. Selon toute apparence, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Je me montre intéressé.
Il parle d'un ton calme:
-- Dis-moi ce que tu penses de ceux qui sont ici. Commençons par ceux qui occupent la tête du prici. Que penses-tu de Nuti Patrascanu? Tu penses qu'il est sincère, qu'il s'efforce de ne plus penser comme un légionnaire, ou qu'il essaye de s'accommoder momentanément pour survivre, tout en pensant comme un légionnaire?
Ma gorge se noue, mais j'essaye de paraître calme et je dis rapidement:
-- Je pense qu'il n'est pas sincère.
Sans paraître étonné, il continue:
-- Qu'est-ce qui te le fait croire?
Je laisse passer un bon moment. Je pèse chaque mot qui va sortir de ma bouche, sachant que je risque de me découvrir moi-même et que c'est précisément ce qu'il désire. Une fois que j'aurai donné mon opinion sur plusieurs prisonniers de la chambre, il le dira sans doute à tout le monde et me demandera de frapper ceux que je considère comme insincères. Je me signe avec la langue. C'est la seule aide qui me reste. Enfin, je me décide à parler.
-- Je pense que Patrascanu n'est pas sincère parce que dans la chambre-hôpital numéro 4 il frappait très fort les autres pour montrer, bien sûr, qu'il a rompu avec son passé, mais on l'a démasqué; il frappait les autres pour sauver sa propre peau.
Je me tais mais je pense que je viens de dire la pire des bêtises. Je m'étais pourtant promis de peser mes mots. Lévynski peut interpréter mes paroles comme une allusion à son propre cas. Ceux qui frappent les autres ici le font, soit comme des robots, inconsciemment (et il est défendu de le dire), soit pour sauver leur peau (et il est également défendu de le dire). L'ombre d'un sourire ironique passe sur ses lèvres.
Mon corps se met à trembloter et je reste sans voix, toujours avec des noeuds dans la gorge. Et quand je pense que je dois faire le tour de la chambre pour dire mon opinion sur tous...
Lévynski me rappelle à l'ordre:
-- Que penses-tu du suivant?
-- Je ne sais même pas comment il s'appelle.
Je tente une esquive.
Mais le démon des tortionnaires répond aussitôt.
-- Le nom n'a pas d'importance.
Je prends mon courage à deux mains et dis:
-- Il semble tout à fait sincère.
Et ainsi, de sincère en insincère, sans que Lévynski me demande les raisons, nous en arrivons à Burcea.
Il me regarde fixement et chuchote:
-- Que penses-tu, toi, de lui?
Mal à l'aise, je simule une profonde investigation à l'intérieur de celui qui dort sous le prici avec moi.
-- Il est sincère.
-- Qu'est-ce qui te fait croire qu'il l'est? demande Lévynski, sèchement.
-- D'après ce que je sais (il y a dix ans que je le connais) il ne peut que l'être.
A quoi le tortionnaire objecte, en donnant l'impression d'un grand effort de mémoire:
-- Moi je pense que celui-là est un grand salopard.
Cela me coupe le souffle. Je cale mentalement devant une nouvelle manipulation psychologique. L'une de ces manipulations où nous sommes systématiquement perdants.
Lévynski dit:
-- On va le tester.
Je suis obligé de me surveiller malgré la contrainte psychologique et mon coeur bat très fort.
-- Voilà, me dit-il après une pause qui m'a paru interminable, puisque tu dors avec lui sous le prici, dis-lui les choses suivantes, ce soir, dans le plus grand secret: dévoile-lui qu'avant d'arriver dans la chambre-hôpital, tu as envoyé un billet à tes parents. Que tu pensais que peut-être tu aurais l'occasion de le leur adresser par l'intermédiaire d'un prisonnier libéré. Que l'occasion s'est présentée quand tu es descendu dans cette cellule. Que tu as vu libérer quelqu'un de ton village et que tu as vite laissé tomber le billet qui se trouvait dans le col de ta veste. Que le détenu de droit commun l'a vu et l'a pris. Burcea ne peut pas savoir qu'ici il n'y a plus de prisonniers de droit commun. Tu raconteras tout ça à Burcea comme à un ami. Tu verras ce qu'il te répondra.
S'il est sincère, demain, il te démasquera. S'il ne le fait pas, ce sera le signe qu'il est un salopard, ce dont je suis convaincu.
Ne fais pas l'erreur de lui laisser comprendre de quoi il s'agit.
C'est tout. Maintenant va à ta place et comporte-toi comme si nous n'avions rien dit de spécial.
Une fois sur le prici, je jette un coup d'oeil à Lévynski. Il ne plaisante pas! Je regarde de l'autre côté de la cellule, mais je sens qu'il me suit attentivement, quoiqu'avec discrétion. Il fronce les sourcils pour pouvoir, bien sûr, me déstabiliser. En ce qui concerne la mission qu'il m'a imposée, je fais une première constatation: me voilà mêlé à cet arrachage de masques. Mon seul souci est d'arranger les choses au mieux ce soir avec Burcea. Je n'arrive pas à me concentrer.
Le programme quotidien continue. Un nommé Stroé fait son autocritique. Lévynski me surprend en train de réfléchir. Il me foudroie du regard. Je repense aux ordres qu'il m'a donnés et fais semblant d'écouter ce que Stroé dit en ce moment.
A la différence des autres, il n'a pas vécu dans la pauvreté. Ses parents ont eu une propriété. Il a une soeur en Europe de l'Ouest.
Au bout d'un certain temps Stroé commence à se démasquer réellement en montrant sa haine envers la classe ouvrière. C'était en 1948, quand il a décidé de s'enfuir chez sa soeur à l'étranger.
"Je me rendais compte que la Roumanie allait devenir un pays communiste et je ne voulais pas y rester. A cette époque-là je ne réalisais pas qu'il y avait aussi une classe de travailleurs. Mes intérêts étaient diamétralement opposés aux intérêts de ceux qui travaillent. Je haissais aussi les communistes, donc j'ai décidé de m'enfuir.
La seule possibilité pour moi
était de partir avec le train par l'express Bucarest-Paris.
Au triage de la Gare du Nord, j'ai examiné les wagons.
En dessous, là où est le système de freinage,
il y a possibilité de s'allonger, le ventre sur trois barres.
J'ai fait un test de plus d'une heure".
Dans la chambre tout le monde écoute.
Une pensée venue du désir de liberté me rend totalement insincère vis-à-vis des démasqués. Quelle joie ce serait d'avoir, comme par un miracle de Dieu, une telle occasion de s'enfuir! Mon coeur bat très fort et, l'espace d'un instant, je souhaite ardemment que ma vie ne s'arrête pas ici.
Puis, par un mouvement lent de la tête, essayant de ne pas trahir mes pensées secrètes, je regarde attentivement les autres. Leurs visages expriment des pensées semblables aux miennes. Ce n'est pas une erreur. Ce n'est pas de l'imagination.
Stroé est sur le quai de la gare d'où part l'express Bucarest-Paris. Il est huit heures et demie du soir, à la date du 15 mai 1948. Il fait chaud.
"J'attendais le moment opportun pour pouvoir me glisser sous le wagon. C'était impossible. Le train devait partir dans dix minutes. D'où j'étais, sur le quai, je ne pouvais rien faire. Désespéré, j'ai foncé vers la tête du train et j'ai contourné la locomotive pour aller de l'autre côté de la voie. J'ai couru jusqu'à la hauteur du système de freinage. Une fois arrivé, j'ai regardé autour de moi. Il n'y avait personne, même pas aux fenêtres. En un instant, je me suis glissé sous le train et, à genoux, je suis arrivé à l'endroit où les trois barres permettent à un homme de rester allongé sur le ventre. J'étais vêtu d'un épais chandail sous un manteau doublé de fourrure, je portais des gants et j'avais dans ma poche un chapeau de laine. Je me suis installé comme prévu. J'étais presque serré entre les barres et le fond du wagon. Le train est parti. Je devais tenir dans cette position jusqu'au secteur ouest de l'Autriche. Après deux heures de chemin, mes forces avaient bien diminué. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que signifie rester sous un wagon avec la vitesse d'un train rapide. Je fermais les yeux et mon corps était tétanisé par le raidissement. Pourtant je ne pouvais pas tomber puisque j'étais serré entre les barres et le fond du wagon. Au bout d'un certain temps la fatigue m'a vaincu. J'ai contrôlé ma position et, les mains bien serrées sur la barre, je me suis endormi".
Dans la cellule règne un silence de tombe. Mes pensées me portent toujours vers une évasion imaginaire. D'abord de la prison et ensuite avec un express de l'autre côté de la frontière, vers l'Ouest...
Stroé continue:
"Il faisait jour quand je me suis réveillé. Comment avais-je pu dormir avec la pluie glacée sur mon visage, aggravée par la vitesse du train? Je devais me trouver depuis longtemps dans une région de montagne puisqu'il y avait de la neige. J'étais complètement gelé. Je ne pensais pas qu'un 15 mai, il y aurait encore de la neige. Je suis resté ainsi dans une longue attente, avec la peur de la mort. Déjà à moitié inconscient, je me suis rendormi. Il faisait noir quand je me suis réveillé de nouveau. Un faible mouvement de la tête m'a fait comprendre que j'étais au bout de mes forces. A un certain moment le train s'est arrêté dans une gare. Comme dans un rêve j'entendais des voix sur le quai. Ça parlait allemand. J'étais en Autriche. Mais je ne pouvais pas savoir s'il s'agissait de l'Autriche libre. A cette époque-là je considérais que là où il y avait des Russes il n'y avait pas de liberté. De toute façon, quel que soit l'endroit où j'étais, je ne pouvais plus résister. Au prix d'un dernier effort je suis sorti de sous le wagon. Je me suis traîné sur le ventre et, comme un animal blessé, je me suis allongé au bout de la voie ferrée. Le train est reparti immédiatement après. L'instinct de conservation m'avait donné de nouvelles forces. J'ai relevé la tête et je me suis rendu compte que j'étais à cinquante ou soixante mètres du quai de la gare. J'ai réussi à me lever et je suis arrivé, non sans peine, à un bâtiment qui devait être un dépôt. Il n'y avait personne pour me voir. C'était une petite gare. Je me suis frotté un peu les mains, les jambes et les joues parce qu'elles étaient gelées. J'ai eu l'impression que la chair de mon visage se déchirait. Il ne faisait plus froid mais il pleuvait doucement. J'étais si fatigué que mon seul désir était de rester couché. Je me suis dirigé vers le quai. Dehors, il n'y avait personne. Je me disais que, même si j'étais sale, je pouvais entrer. Sans hésiter, je me suis littéralement écroulé sur la porte, qui s'est ouverte en grand. Je me suis jeté sur une banquette. Dans la salle il n'y avait que quelques personnes. Je me rappelle leur regard prolongé. Je pense que je leur ai souri. Je n'ai pas réalisé que, sur le mur, en face de moi, il y avait des affiches communistes. Je me suis endormi. Quelque temps après, je me suis senti secoué très fort. En ouvrant les yeux j'ai vu devant moi deux soldats soviétiques. Le sommeil m'avait rendu des forces et j'ai pu alors me rendre compte que mon évasion avait fini sinistrement.
J'ai été emmené en voiture au commandement militaire. Ils m'ont apporté un miroir. J'ai regardé mon visage. J'étais horrible. Mes joues étaient couvertes d'une couche de noir mêlé de taches d'huile. Le bas de mes vêtements était imprégné d'eau et de graisse. Après m'être lavé dans un lavabo, j'ai revêtu de vieilles frusques, qu'ils m'avaient apportées. Ils m'ont interrogé deux jours de suite. Ils n'ont pas voulu croire que je n'étais pas un espion américain. Je suis resté deux semaines en prison. C'est là que j'ai appris que la station suivante était en zone occidentale... On m'a ramené directement d'Autriche au Ministère de l'Intérieur de Bucarest".
La même ombre de déception est inscrite sur les visages de vingt-quatre prisonniers.
Stroé n'avait pas réussi à s'évader. La liberté lui a été ravie à quelques pas de la réussite.
Sur le visage de la vingt-cinquième personne de la cellule s'inscrit le sourire d'un songe caché. C'est celui de Lévynski. On a l'impression qu'il veut dire: je vais vous démasquer tous d'un coup. Et moi, quelle tête dois-je faire pour que le tortionnaire me regarde avec tant d'insistance? Je ne sais pas. Je sais seulement que pendant le récit de Stroé, mes pensées sont parties dans un autre monde, plus loin que la station de train où ses forces l'ont abandonné sans lui permettre de franchir la frontière du monde libre.
Le bruit des baquets dans le couloir met un terme à mes songeries.
Je mange en pensant à ce qui suivra le repas. Lévynski a l'air nerveux. C'est mauvais signe.
Nous attendons, soucieux, la suite du programme. Enfin, le tourmenteur rend son verdict:
-- Vous êtes tous des ordures. Vous étiez par la pensée dans la pourriture capitaliste. Vous auriez voulu que Stroé arrive là-bas, et vous avec lui.
Puis, après un certain temps:
-- Vous êtes tous démasqués, salopards!
Il enlève sa ceinture et choisit un bâton. Avec des mouvements rapides il commence à nous frapper au hasard. Parfaite école de tortionnaires! Un seul suffit pour en terroriser vingt-quatre. Je protège comme je peux ma tête avec les bras. Je me fie à l'instinct de conservation, de défense. Immédiatement, je deviens insensible à la faim, à la fatigue et même à la douleur. Le cerveau et les fibres du corps sont devenus résistants comme dans un effort pour vaincre. Vaincre cet après-midi encore.
Mais quand Lévynski vise les tibias, la crainte de coups particulièrement douloureux me saisit.
Parmi les gémissements qu'arrache la douleur, un cri d'animal blessé arrête un instant Lévynski. Aurait-il compris la différence entre le terroriseur et le terrorisé?
Lévynski passe à nouveau à l'attaque et nous nous replions sur nous-mêmes.
De temps en temps, le robot se repose quelques minutes, puis il se jette à nouveau sur nous, comme dans une crise de rage. Quand je vois ses yeux rouges et ses dents serrées par la violence, je le crois vraiment enragé...
Je me demande ce qui arriverait si l'on s'opposait au robot. Mais je revois le directeur et l'inspecteur de la prison. Contrecarrer le robot signifie empêcher le Parti Communiste de continuer son expérience afin de produire un homme nouveau. Car lui, le robot, est la création du parti; il est le spécimen de la nouvelle humanité. La conséquence serait la mort. Il faut donc continuer la lutte, ce qui signifie patienter et souffrir.
Le programme de la journée est enfin terminé. Jusqu'à demain. Ce demain que l'on redoute toujours de voir arriver!
J'attends l'ordre du coucher, pour pouvoir me glisser sous le prici...
Mais il y a encore la mission que Lévynski m'a imposée. Attirer Burcea dans un piège en vue de le démasquer.
NOTES
38) Corneliu Codreanu (1899-1938), fondateur et chef historique de la Légion de l'Archange Michel, le Capitaine de la Garde de Fer. (N. d. T.)
39) Le nid était le groupe de base de l'organisation légionnaire. Cf Le livret du Chef de nid, Ion Cusa, Evry, 1981. (N. d. T.)
40) Arrêté en 1948, Lucrèce Patrascanu a fait l'objet du procès stalinien le plus retentissant de Roumanie, procès qui devait se solder par la peine de mort. Il ne fut pourtant pas exécuté, mais simplement assassiné dans sa cellule (1954) par le bourreau privé du dirigeant communiste de l'époque, Gheorghe Gheorghiu-Dej. Protagoniste et victime de la lutte pour le pouvoir suprême au sein des communistes de Roumanie, Patrascanu, "l'oncle communiste", est tombé aussi pour un acte de profession de foi typiquement nationaliste, donc "légionnaire". Au cours d'un meeting estudiantin à Cluj, en 1946, Patrascanu déclara qu'il était roumain avant d'être communiste. Faute impardonnable à l'époque. (N. d. T.)
41) L'un de chefs de file du mouvement légionnaire. Gagna l'Espagne en 1936 pour combattre aux côtés des nationalistes. Mort sur le front, à Majadahonda, le 13 janvier 1937. (N. d. T.)
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frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.