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L'industrie de l'Holocauste

de Norman Finkelstein

postface de R. Braumann


 


Lorsque La Fabrique (éditeur) m'a demandé de rédiger une postface pour la traduction française de ce livre, j'ai hésité. J'avais déjà lu L'Allemagne en procès du même Finkelstein, dont j'avais apprécié la verve polémiste. Mais que diable avais-je à dire sur L'Industrie de l'Holocauste ?
Les questions relatives aux « stratégies victimaires » et à l'instrumentalisation de la mémoire font certes partie du quotidien de l'action humanitaire, surgissant dans nombre de conflits, du Rwanda à l'Arménie et de l'Irlande du Nord à l'ex-Yougoslavie. Cela ne suffisait cependant pas, et c'est la reprise des violences au Proche-Orient qui m'a incité à accepter d'écrire ce texte. Ce fut, en effet, une nouvelle occasion de constater à quel point l'invocation des souffrances d'hier sert à relativiser, voire à justifier des violences d'aujourd'hui qui ne sont pas plus tolérables. Ce qui se passe en Israël et dans les territoires occupés semble placé sous le signe d'une singularité ontologique, communément traduite dans la formule : « Ce n'est pas la même chose ». Qu'il s'agisse de terres conquises à restituer ou de droit au retour des réfugiés, ce qui vaut ailleurs - en droit, sinon en fait - échappe ici à l'ordre du politique. Comme à l'accoutumée, des institutions communautaires ont enrôlé les Juifs de France dans un « soutien inconditionnel » à Israël lors du soulèvement palestinien de l'Intifada des mosquées. Cette réaction fusionnelle a suscité de vives réactions de protestation et des prises de position critiques vis-à-vis de l'État Juif, dont j'ai été partie prenante.
C'est dans ce contexte, qu'il me fallait préciser d'entrée de jeu, que j'ai rédigé cette post-face.
Le hasard, ce précieux auxiliaire de l'imagination, me mit alors en contact avec l'un des protagonistes de l'Holocaust Industry, invité d'une émission de France-Inter que j'écoutais au moment de me mettre à écrire. Elie Wiesel y évoquait ses souvenirs de la guerre des Six jours, la « grande joie » qu'il avait éprouvée à l'annonce de la victoire d'Israël, son voyage sur place et son émotion devant des « soldats tristes d'avoir tiré », devant une armée victorieuse s'abstenant de célébrer le triomphe par un quelconque défilé militaire. Il est vrai que Moshé Dayan avait demandé aux parachutistes qui avaient planté le drapeau israélien sur le Dôme du Rocher, lors de la prise de la vieille ville de Jérusalem, de l'enlever et de quitter l'Esplanade des Mosquées. Mais de cela, il ne fut pas question au cours de l'émission. Cela aurait pourtant permis de mieux saisir la dimension provocatrice de l' « escapade » de Sharon qui a rallumé la colère palestinienne.
Revenant à notre époque, le lauréat du Prix Nobel de la Paix affirmait qu'il « préférerait qu'il n'y ait pas de violence au Proche-Orient » et s'attristait devant la ruine des rêves de paix et de coexistence pacifique. Le contraire aurait surpris. Des rêves d'idéaliste, soulignait-il, mais des rêves auxquels il avait voulu croire de toutes ses forces, en homme qui sait le prix de la haine. À l'animateur qui lui demandait s'il n'avait pas été heurté par la réprobation de la presse française concernant la répression de la nouvelle Intifada par l'armée israélienne, il répondait qu' « il est trop facile de juger ». Il préférait penser à l'avenir, imaginer un dialogue entre jeunes Palestiniens et Israéliens, affirmer sa gratitude envers la science et les espoirs qu'elle porte, rappeler le « Discours du millénaire » qu'il avait prononcé à la Maison-Blanche l'année précédente et qu'il avait voulu intituler « Le Péril d'indifférence ». Un titre qui renvoyait à cette profession de foi lancée au monde lors de son discours de réception du Prix Nobel de la Paix, en 1986 : « J'ai juré de ne jamais me taire lorsque des êtres humains sont persécutés ou humiliés ».
Trente-trois ans après la Guerre des Six jours, ce maître à penser n'a pas trouvé les mots que Moshé Dayan encore lui le stratège de l'occupation des territoires palestiniens en 1967, prononçait un an plus tard, devant la tombe d'un soldat israélien tué à Gaza : « N'accusons pas ceux qui ont tué ce garçon et ne nous plaignons pas de leur haine. Cela fait huit ans qu'ils vivent dans des camps de réfugiés à Gaza, tandis que nous, ici, sous leurs yeux, sommes en train de nous approprier les terres et les villages dans lesquels ils vivaient, eux et leurs ancêtres ».
A l'heure où j'écris, l'occupation israélienne se poursuit, l'appropriation des terres par la création de nouvelles colonies s'intensifie depuis les Accords d'Oslo et des centaines de Palestiniens sont tombés au cours des dernières semaines sous les balles de l'armée israélienne. La sensibilité vibrante d'Elie Wiesel ne semble pas en avoir été affectée. Ses véritables sentiments sur la situation au Proche-Orient, il les avait clairement exprimés dans un discours donné quelques semaines auparavant, lors d'une manifestation de soutien à Israël : « Nous soutenons Israël, et nous remarquons que la violence lui a été imposée malgré lui par l'intransigeance du dirigeant de l'Autonomie palestinienne. Ceux d'entre nous qui rejettent la haine et le fanatisme et qui considèrent la Paix comme l'ultime noblesse, sont forcés de reconnaître Yasser Arafat pour ce qu'il est : un être ignorant, retors et indigne de confiance (). C'est avec le c_ur lourd que nous déclarons que nos rêves de paix se sont envolés dans les fumées des synagogues saccagées, dans les lynchages et les dépeçages de soldats israéliens prisonniers et dans les foules assoiffées de sang qui crient leur vision d'un Jérusalem sans Juifs et d'un Proche-Orient sans Israël. Et je tiens pour responsable le dirigeant suprême des Palestiniens, Yasser Arafat (). Jérusalem est le rêve de nos rêves, la lumière qui illumine nos moments les plus sombres. Sa légitimité réside dans sa souveraineté. S'opposer à l'une d'elles revient à dénier l'autre. Israël ne l'abandonnera jamais ».
Tous ceux qui l'applaudissaient étaient sans doute prêts à se battre pour Jérusalem jusqu'au dernier Israélien. Les mêmes n'avaient-ils pas activement soutenu l'occupation israélienne du Sud-Liban, qui coûta inutilement la vie, en plus de celle de milliers de civils libanais et palestiniens, à douze cents soldats hébreux ?
« Synagogues saccagées », « lynchages », « foules assoiffées de sang », le thème de la légitime défense a quelque chose d'étrange, s'agissant d'un conflit qui met aux prises un peuple occupé et une armée d'occupation. Et pourtant il passe, puisque l'auteur de ces violences verbales n'a pas eu à s'en expliquer, ni dans cette émission de radio, ni ailleurs. Pas plus qu'il n'a eu à expliquer pourquoi, lui qui fréquente les chefs d'États comme d'autres leurs collègues de travail, n'a jamais rencontré Arafat, ne serait-ce qu'en tant que Prix Nobel de la Paix.
Bien loin des diatribes de l'apôtre Wiesel, le constat lucide de Moshé Dayan le soldat rejoint celui d'Ami Ayalon le policier, ancien chef des services de sécurité intérieure israéliens, qui critiquait récemment le « système d'apartheid » dans les territoires palestiniens et déplorait qu'Israël n'avance dans le processus de paix qu'après une explosion de violence. Ni l'un ni l'autre ne peuvent passer pour des ennemis d'Israël. Mais l'un et l'autre expliquent suffisamment pour ceux qui ne seraient pas disposés à entendre les voix palestiniennes les raisons de la réprobation de la politique israélienne, dans laquelle Elie Wiesel, et derrière lui de nombreux fidèles de la Mémoire de la Shoah, ne veulent voir qu'une nouvelle manifestation de l'hostilité séculaire à l'encontre des Juifs.
Si de telles tartufferies sur la paix, l'enfance, le dialogue, peuvent être proférées dans ce contexte sans susciter autre chose qu'une admiration confite, ce n'est pas seulement parce que les poses sentencieuses occupent généralement une large part de l'espace public. C'est aussi parce qu'elles renvoient explicitement à une relation triangulaire Juifs-Israël-Shoah, imposée comme indissociable et devenue dans l'histoire récente le ressort fondamental de la capacité d'intimidation morale exercée aussi bien par Israël dans le champ diplomatique que par ses défenseurs dans les débats publics. Critiquer la politique d'annexion d'Israël, c'est alors critiquer les Juifs et déclencher le soupçon, affirmé ou suggéré, d'antisémitisme. Que celui-ci puisse se cacher sous le masque de l'antisionisme, c'est ce que Garaudy et ses épigones négationnistes nous rappelleraient, si nous l'avions oublié. Mais que le soutien aux Palestiniens dans leurs droits suffise à exposer à cette accusation infamante, voilà ce que l'on appelle du chantage intellectuel. Elie Wiesel est la figure publique la plus médiatisée et la mieux en cour de cette tendance, aussi bien en Europe qu'en Amérique, et c'est naturellement à ce titre qu'il assure le lien entre le livre et cette postface.
Ce que Finkelstein décrit aux États-Unis existe bien en France. Du moins en ce qui concerne l'attitude envers Israël de gens qui condamnent occupation, spoliation et torture, lorsque c'est un autre État qui s'en rend coupable.
Mais l'économie d'extorsion mise en place par certaines institutions juives et par des lawyers américains, décrite sans fard dans le troisième chapitre du livre, reste largement un phénomène d'outre-Atlantique. Elle fut d'ailleurs critiquée sans ménagement par des personnalités juives de France. Mais ce n'était pas suffisant et les informations précises qu'apporte Norman Finkelstein sur cette entreprise devaient être publiées, non pas en dépit, mais en raison même de leur caractère choquant. Ce sont des faits et, en tant que tels, ils méritent d'être connus.
Certains points du livre, secondaires par rapport au propos central, n'emportent pas ma conviction, je l'avoue. On quitte, me semble-t-il, le terrain des faits pour celui de l'interprétation et de la spéculation, voire de la propagande, lorsqu'on lit que le blocus de l'Irak aurait fait un million de morts, par famine et absence de soins médicaux, au cours de ces dix dernières années. Repris par quelques mouvements politiques et organisations humanitaires, ce chiffre ne repose sur aucune observation, un tel cataclysme ne pouvant passer inaperçu. Le blocus contre l'Irak est sans aucun doute inique, injustifiable, et les attaques aériennes régulières contre ce pays relèvent du terrorisme d'État. Il n'en reste pas moins que le principal problème des Irakiens est le régime sanglant et corrompu de Saddam Hussein. Celui-là même que la France et les États-Unis ont par ailleurs soutenu dans sa guerre d'agression contre l'Iran pendant dix ans, jusqu'au retournement de 1990, lorsque notre ancien « ami » est devenu le nouvel « Hitler du Proche-Orient ».
De même, si je partage le point de vue critique de l'auteur sur la sacralisation du génocide des Juifs, il me semble excessif et stérile d'établir une sorte de parallèle entre les victimes du capitalisme et celles des camps de concentration de l'Allemagne nazie. De même, sans entrer dans le décompte des cadavres du communisme, je refuse de prendre pour argent comptant les appels de Fidel Castro à un « Nuremberg de l'ordre économique capitaliste ». L'ordre politique communiste ne serait pas en reste, si l'on ose dire, devant un tribunal jugeant les crimes de masse du XXe siècle.
Quant à la thèse de l'auteur selon laquelle les Juifs américains n'ont soutenu Israël qu'après 1967, lorsque ce pays, ayant alors démontré sa force, est devenu un allié stratégique pour les États-Unis, elle est également contestable. Faute de compétence en la matière, je me contenterai de relever que, pour d'autres historiens, (2) une partie significative du judaïsme américain a _uvré activement à la création de l'État d'Israël dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui, au demeurant, ne contredit pas le fait que la guerre de juin 1967 a effectivement remanié en profondeur les relations entre les Juifs de la diaspora et Israël. Aux États-Unis comme en France, Israël est alors devenu la religion civile d'un nombre croissant de Juifs. Pour Georges Bensoussan, « la Guerre des Six jours est l'épreuve maturante qui bouleverse le judaïsme français. Durant les trois semaines précédant le conflit de juin 1967, à tort ou à raison, les Juifs de France craignent la répétition du génocide et se découvrent, à travers Israël, un double attachement : à une mémoire enfouie et à un avenir précaire» (3).
Cette adhésion s'est donc manifestée au même moment des deux côtés de l'Atlantique. Un tel parallèle donne à penser que les raisons de soutien peuvent être cherchées ailleurs que dans la construction d'une position de défenseurs des intérêts américains, désormais indissociables de ceux d'Israël. La mémoire des ghettos et des camps, jusqu'alors inaudible en dépit de la publication de plus de cent livres de témoins rescapés des camps dans l'immédiat après-guerre, commençait à se faire entendre dans les années 1960. Le procès Eichmann, tenu à Jérusalem en 1961, couvert par plus de six cents journalistes du monde entier, avait joué un rôle primordial dans ce réveil. Pour la première fois dans le procès d'un criminel nazi, ce furent les rescapés juifs (plus de cent témoins déposèrent à la barre du Tribunal de Jérusalem) qui s'exprimèrent. La secousse fut violente, y compris en Israël où l'historiographie officielle célébrait longuement les héros insurgés de la révolte du Ghetto de Varsovie et ne traitait que fugitivement de la terreur concentrationnaire. À Jérusalem comme à Paris, l'époque était encore à la construction de récits édifiants exaltant la ferveur patriotique et non à la mémoire terrifiée des rescapés, que le monde découvrit lors du procès de Jérusalem. C'est cette construction qui était en train de se transformer avant la Guerre des Six jours, mais pour passer d'une forme de piété nationaliste à une autre. « (Le procès Eichmann) eut peut-être pour effet d'interdire aux Arabes de terminer ce que Hitler avait commencé en s'attaquant à Israël, le pays où s'étaient installés les survivants», (4) écrivait en 1966 Gideon Hausner, le procureur général de l'État hébreu, qui dirigeait l'accusation lors de ce procès. (5)
Dans ce contexte, la guerre de 67 fut un choc : « D'Israël menacé de génocide ("les frontières d'Auschwitz"), disait Abba Eban en parlant des lignes de cessez-le-feu de 1949) au souvenir de la Shoah, on pouvait faire le lien. Il fut fait». (6)Quelques années après le procès Eichmann, avec cette notion de « frontière d'Auschwitz » reprise à son compte par Raymond Aron, Israël se réaffirme comme le refuge des rescapés menacé par de nouveaux Hitler. Le lien avec la barbarie nazie est d'autant plus fort qu'il est à l'origine même de l'État juif, comme l'écrit l'historien Elie Barnavi : « Au sortir de la guerre, la vision d'horreur des camps de la mort, la découverte de l'étendue du désastre, () les centaines de milliers de survivants hébétés, tout cela investit les thèses sionistes de la simplicité de l'évidence : pour que cela ne se reproduise plus, il faut aux Juifs une terre à eux. () Pour choquant que cela puisse paraître, Hitler a certainement été le levier le plus puissant dans l'édification de l'État juif ». De levier, ce lien est vite devenu un argument ad hoc de la politique israélienne, une ressource de légitimation constitutive des relations avec les Arabes, opportunément transformés en héritiers idéologiques du nazisme. La majorité des Juifs d'Europe n'a cependant pas choisi l'émigration en Israël dans les années suivant la guerre. « Cet échec », dit Tom Seguev, « engendra une grande confusion idéologique (en Israël). Il fallut donc renforcer l'idéologie sioniste par de sombres prédictions sur l'avenir de la communauté juive mondiale, évoquant la menace d'un nouvel holocauste». (7)
L'invocation du supplice des Juifs d'Europe à propos du conflit israélo-arabe justifiait par avance la conquête de territoires et la mise en place d'une régime d'exception sur tout un peuple. Cette légitimité allait désormais se mêler intimement à une autre légitimité, celle que le sionisme historique tire de la Bible comme titre de propriété sur la terre de Palestine. (8) Les modifications des manuels scolaires, reflets en Israël comme ailleurs des grands mythes nationaux, sont révélateurs de ce changement : de quelques paragraphes, on passe à partir de 1967 à des centaines de pages consacrées exclusivement au génocide. C'est à cette période que la mémoire de la catastrophe devient un instrument politique majeur au service de la doctrine des fondateurs de l'État hébreu, « appliquée depuis les premiers jours du peuplement agricole : on n'abandonne ni position ni territoire, sauf sous la contrainte d'une force supérieure». (9) Force est de reconnaître le succès de cette stratégie, tant sur la scène internationale, sous la protection sourcilleuse des États-Unis, qu'en Europe. En France, cependant, contrairement aux États-Unis, la « politique arabe » des gouvernements successifs est un sujet de critique permanente des institutions juives. Pour celles-ci, toute mesure prise par Israël doit être défendue, le combat pour la survie et la référence biblique imposant une fidélité sans faille.
Ce loyalisme s'amplifie et s'approfondit à mesure que se transforme, au cours des années 1970, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. En France, Le Chagrin & la Pitié, le film de Marcel Ophuls sur la collaboration, réalisé en 1969 et interdit de diffusion télévisée pendant douze ans, indique l'amorce du déclin du « mythe résistantialiste » national, cette vision héroïsante d'un peuple tout entier rassemblé contre l'occupant, défendue conjointement par les gaullistes et les communistes. Le « miroir brisé » de cette représentation épique va bientôt laisser place, à la fin des années 1970 et plus encore dans les années 1980, à l' « obsession mémorielle». (10) La série télévisée Holocauste, puis, dans un ordre radicalement différent, Shoah (1985), le film de Claude Lanzmann, sont des marqueurs essentiels de cette période. L'ère du « devoir de mémoire » est ouverte, que le procès Papon va porter quelques années plus tard à son point d'incandescence. La mémoire de la Shoah et le soutien à Israël, indistinctement mêlés, s'imposent désormais et massivement comme la nouvelle carte d'identité juive.
Nimbés de cette aura morale que leur confère le statut de descendants des victimes du Mal absolu, les soldats israéliens recevaient en 1988, peu après le début de l'Intifada, l'autorisation officielle de torturer. Ironie de l'Histoire, c'est Moshé Landau, président du tribunal qui avait jugé Eichmann, devenu entre-temps président de la Cour Suprême d'Israël, qui légalisa la torture. Ce pays est ainsi devenu le seul au monde, non pas à pratiquer la torture, mais à le faire de manière légale, sous le délicat euphémisme de « pressions physiques modérées ». Comme si cette histoire n'était pas assez tragique, la police palestinienne a repris à son compte les « techniques d'interrogatoire » israéliennes contre ses opposants. Mais que la terreur nazie ait pu servir de toile de fond à des pratiques de terreur, si limitées soient-elles, voilà ce dont les tenants d'un devoir de mémoire devraient rendre compte. Pour calmer cette douloureuse contradiction, il suffit jusqu'à présent de la recouvrir de poncifs du type « Plus jamais ça ! », de considérations métaphysiques sur l' « unique unicité » et l' « incomparable ».
Ce discours, outre qu'il place de paisibles citoyens français ou américains que rien ne menace dans la situation valorisante de porte-parole des parias disparus, a pour effet, et souvent explicitement pour but, de rendre insignifiantes les violences d'aujourd'hui, exercées à l'ombre de l'inconcevable boucherie d'hier. « Les Palestiniens », explique Edward Said, « sont les victimes des victimes. Voilà pourquoi les Libéraux occidentaux qui se sont ouvertement mobilisés contre l'apartheid, pour les sandinistes nicaraguayens ou la Bosnie, pour le Timor Occidental, les droits civiques américains, pour la commémoration du génocide arménien par les Turcs et beaucoup d'autres causes du même ordre, n'ont pas osé soutenir franchement l'autodétermination palestinienne». (11)
Les nations aiment se décrire dans leur histoire tantôt sous les traits de la victime, tantôt sous ceux du héros. Si Israël réussit le tour de force d'être simultanément l'un et l'autre, c'est en s'appropriant, dans un rituel aux visées explicites, la geste des insurgés du Ghetto de Varsovie : « La Shoah constitue la base légitime de notre entreprise. Notre armée tire sa force et sa puissance du martyr sacré de l'holocauste et des héros de la révolte [du ghetto de Varsovie]». (12)
Les choses changent cependant, comme le montrent notamment les travaux de ce groupe informel dit des « nouveaux historiens » israéliens. Les Accords d'Oslo ont eu, à défaut d'autre chose, le mérite de rendre irréversible la reconnaissance politique mutuelle, préalable à toute discussion. Ils ont eu pour conséquence de faire émerger au plan de l'évidence politique une réalité que, du côté juif, seule une petite poignée de « gauchistes » et d'universitaires cherchait à exposer, celle d'un peuple expulsé de sa terre. Le grand mythe des pères fondateurs, « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », est en morceaux. L'histoire vraie de l'expulsion des Palestiniens, écrite d'après les archives israéliennes, secoue l'imaginaire d'Israël tandis que le rêve d'un État « juif laïque », étrange oxymore, craque sous le poids croissant des religieux. Cette reconnaissance n'a certes pas empêché les différents gouvernements qui se sont succédé à Jérusalem de mettre les Accords d'Oslo à profit pour amplifier et cimenter, au sens littéral, leur emprise sur les territoires occupés. Elle n'a pas empêché non plus l'armée israélienne de tirer sur ses propres citoyens, des manifestants arabes israéliens. Elle permet toutefois à des organisations regroupant des Israéliens et des Palestiniens, non pas d'exister car elles sont antérieures aux accords, mais de mieux se faire entendre, par-delà les accusations et les dénigrements de leurs adversaires.
Ces transformations ne semblent pourtant pas affecter, hors d'Israël, les adeptes d'une « mémoire de guerre froide », pour qui la compassion envers les victimes palestiniennes demeure le masque de l'antisémitisme. La violence du discours d'Elie Wiesel cité plus haut atteste la permanence de cette mémoire instrumentale dont l'une des composantes est la confusion entretenue entre Juifs et Israéliens. Placer indéfiniment le conflit israélo-palestinien sous la lumière noire du « crime des crimes » commis contre les Juifs par les nazis, c'est le projeter dans la démesure ; le contenir tout entier dans sa dimension religieuse, c'est l'inscrire dans l'éternité de la haine, dans une insurmontable division « Eux/Nous ».
Le meurtre d'Yitzhak Rabin nous rappelle que le tracé de cette frontière amis/ennemis est instable, se déplaçant au gré des circonstances et des rapports de force. Il menace Israël dans son être même en y introduisant les germes d'une guerre civile. Les accusations de « collaboration avec les héritiers de Hitler » lancées contre les partisans d'Oslo sont répandues dans de larges secteurs de l'opinion israélienne, menant tout droit à une radicalisation sans fin. Cette mémoire destructrice, manichéenne, embrigade et fait parler les morts dans une confrontation infinie entre victimes et bourreaux éternels. Lutter contre un tel asservissement de la pensée est primordial, dans ce conflit comme dans d'autres.

Rony Brauman, janvier 2001

Notes
1/ Cité par Wladimir Rabi, Un peuple de trop sur la terre?, Les Presses d'aujourd'hui, 1979, p. 17.
2/ Voir Esther Benbassa, «Le judaïsme américain, un nouveau monde» in Notre Histoire, nov-déc. 2000.
3/ Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage: d'un bon usage de la mémoire, Editions Mille et une nuits, 1998, p. 46.
4/ Gidéon Hausner, Justice à Jerusalem, Flammarion, 1976.
5/ Voir Rony Brauman et Eyal Sivan, Eloge de la désobéissance. A propos d'un "spécialiste", Adolf Eichmann, Editions Le Pommier, 1999.
6/ Georges Bensoussan, op. cit., p. 48. Abba Eban était ministre des affaires étrangères d'Israël pendant la guerre de 1967.
7/ Tom Segev, Les Premiers Israéliens, Calmann-Lévy, 1998, p. 140.
8/ Voir Eyal Sivan, Izkor, les esclaves de la mémoire, documentaire, 97 min., 1991, K Films.
9/ Zeev Sternhell, «Révolution laïque pour le sionisme», Le Monde diplomatique, mai 1998.
10/ Voir Henry Rousso, Le syndrôme de Vichy: 1944-1987, Le Seuil, 1987.
11/ Edward Said, «Les Palestiniens, victimes des victimes», Le Monde, 27 mai 1998.
12/ Discours de Mordechai Gur (ancien chef d'état-major puis ministre de la Défense d'Israël) au mémorial Yad Vashem, cité par Arno Meyer dans «Les Pièges du souvenir», Esprit, juillet 1993.
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L'industrie de l'Holocauste, Norman G. Finkelstein, Editions La Fabrique ,2001 - ISBN 2-913372-10-4 - p. 145-157. <lafabriq[email protected]>

 


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