AAARGH
L'affaire
Yahoo, et la campagne de boycott lancée par le Nouvel
Observateur, ont relancé la question de la présence
des néo-nazis et des négationnistes sur le net.
C'est un sujet- comme le montre le forum du Nouvel Observateur-
qui irrite beaucoup d'internautes: le topos des "contenus
illicites" et l'appel à la répression ou à
la régulation trouvent ici une justification politiquement
correcte qui camoufle mal une volonté d'officialiser, ou
d'institutionnaliser le net, au seul profit des puissances dominantes
en matière d'expression. Dans
un article récent sur Minirézo, Mona Chollet
dénonce ainsi la fixation "Internet = nazis".
Mais cela n'empêche pas de se demander ce qu'il en est réellement
de la présence et de la stratégie des négationnistes
sur le net. Après nos premières analyses de l'affaire
Yahoo, nous avons essayé de réunir un dossier sur
cette question. Les informations que nous avons rassemblées,
sur le web ou ailleurs, sont accessibles à tous et facilement
vérifiables.
PARCOURS AU SEIN DU NEGATIONNISME BRANCHE
Une première
constatation d'évidence: il faut trois minutes à
quelqu'un qui connaît le sujet, et une dizaine de minutes
à un internaute moyennement informé, pour dénicher
et consulter les sites ouvertement racistes, néo-nazis
ou négationnistes. Les hébergeurs français
effectuent une certaine surveillance, bien que aaargh, le principal site français,
probablement géré par Serge Thion, dispose, sur
Voilà, d'une page renvoi. Mais les moteurs de recherche,
dans toutes les langues permettent d'identifier les principaux
sites, notamment ceux d'entre eux qui fonctionnent comme des portails.
C'est ainsi qu'Alta Vista signale en neuvième réponse
Codoh, une des principales entrées américaines
sur le négationnisme international.
Deuxième constatation: ils y sont tous. Les propagateurs
les plus connus disposent tous de sites copieux: Faurisson, Fisher,
Zündel, Walendy ou Butz. Les organisations négationnistes
sont, elles aussi, bien représentées, comme l'Institute
for Historical Review, aux Etats-Unis, ou le VHO allemand. Certains
ont saisi l'occasion de créer de nouveaux médias
négationnistes ou fascistes, comme Codoh, ou Radio-Islam,
avec son site abbc.
Les négationnistes savent parfaitement tirer parti du net,
non seulement pour compenser leurs difficultés sur les
médias classiques, mais pour adopter une politique de communication
assez achevée.
Toute la propagande de base est numérisée et mise
en ligne. Les archives sont complétées par des agendas
des principales rencontres et des chroniques comme celle de Thion,
ou le bulletin quotidien Z-grams, publié par la webmestre
de Zündel. Il n'était pas difficile de repérer
sur certains forums commerciaux et sur le site même de l'Union
des Etudiants Juifs de France, à propos de Yahoo, des interventions
typiques des manipulations d'extrême droite. Aaargh donne d'ailleurs des conseils
pour infiltrer les listes, en particulier H-Holocaust de l'Université
du Michigan.
Les Etats-Unis font table d'hôte pour les négationnistes.
Le Net confirme parfaitement ce que Pierre Vidal Naquet écrivait
en 1985:
"A examiner un ensemble de ces documents dans les rayons
d'une bibliothèque, à constater la multiplicité
des traductions d'un seul et même texte, à lire ces
multiples références savantes à des journaux
ou à des livres obscurs, on a le sentiment d'une seule
et vaste entreprise internationale."
Conclusion excessive, peut-être, encore qu'il existe indiscutablement,
en Californie, le centre d'une Internationale révisionniste
qui accueille et redistribue toute cette littérature. Il
n'y a rien là de surprenant; c'est simplement une conséquence
de la planétarisation de l'information et de la position
dominante qu'occupent les Etats-Unis dans le marché mondial."
Avec l'internet, la Californie et les Etats-Unis sont plus que
jamais le centre de l'Internationale révisionniste. Le
net a permis à l'Institute for Historical Review, auquel
Vidal Naquet fait allusion, de rebondir. Il facilite l'ouverture
de portails comme Codoh, "Committee for open debate on the
holocaust" dont l'animateur californien, Bradley Smith, harcèle
les universités américaines autour d'un programme
"universités et révisionnisme".
Gérald Pancaer, de l'Université de Lyon 1, donne,
dans "L'internationale négationniste sur le net",
une série d'indications sur le contexte très favorable
dont le négationnisme bénéficie aux Etats-Unis,
en particulier sur les soutiens des Universités ou serveurs
universitaires. Car l'Internet n'est pas seulement l'occasion
pour les négationnistes de poursuivre leur activité
par d'autres moyens plus modernes. C'est aussi, pour eux, la possibilité
de réajuster leur stratégie.
STRATEGIE DES NEGATIONNISTES SUR LE NET
En résumé,
ces réajustements peuvent être présentés
de la manière suivante: les négationnistes ne se
contentent pas d'utiliser les ressources du net comme instrument
médiatique; ils se sont trouvé de nouvelles alliances,
et une forme de légitimation, au sein du monde américain
de l'internet.
Un premier exemple de ces nouvelles alliances est le pacte entre
le négationnisme et le courant du "skepticism".
Ce scepticisme a peu à voir avec Pyrrhon et ses adeptes.
Le sceptique américain se voudrait un dénonciateur
du mensonge officiel.
C'est souvent un paranoïaque convaincu de vivre dans un monde
où toutes les informations sont des constructions et des
manipulations fomentées par l'état. Les sujets favoris
du skepticism sont les OVNIS, le triangle des Bermudes, l'origine
cachée des maladies et des crashs aériens. Il y
a des sceptiques X-files et des sceptiques ultra-matérialistes,
des sceptiques créationnistes et des darwiniens. Ce courant,
presque exclusivement américain sous cette forme extrême,
est très répandu sur le web, où il s'exprime
à travers d'innombrables pages personnelles, dont beaucoup
sont franchement allumées. Il fait bon ménage avec
le négationnisme qu'il traite comme une sorte de département
spécialisé: c'est Faurisson chez Lucullus.
Mais la principale alliance est celle que le négationnisme
a scellée avec le courant libertarien sur le net. D'une
certaine manière, les négationnistes tentent de
refaire ici, en plus grand, ce qu'ils ont déjà obtenu
avec Chomsky: un soutien non pas sur le fond mais sur leur droit
à s'exprimer. La différence tient à ce que,
dans la première période, les négationnistes
se contentaient de prétendre "défendre leurs
droits"; ici, ils tentent de se mettre au premier rang des
défenseurs des libertés sur l'internet. Ils font
campagne pour le respect du premier amendement américain,
ou l'article 19 de la Déclaration universelle des droits
de l'homme. Fréquemment leurs sites arborent le ruban bleu
de la liberté d'expression sur le net. Un site outrancièrement
raciste, s'intitule FAEM (Machine à exercer le premier
amendement). Codoh donne dans une longue rubrique les adresses
des sites de "libre expression". Bradley Smith se présente
d'ailleurs lui même comme un libertarien, et débat
longuement avec un comparse sur "libertarisme et révisionnisme".
Du côté des français, le ton était
donné, dès 1996, avec l'article du "temps irréparable",
"le gouvernement français instaure la censure sur
l'internet". Il s'agissait alors de critiquer la loi Fillon.
Mais aujourd'hui, aaargh fait campagne contre l'amendement
Bloche [Note de
l'AAARGH: ça alors! J'aurais cru qu'à l'aaargh on
ne faisait campagne contre rien, sinon peut-être la bêtise
et l'ignorance dans la presse et à l'université;
à la télé, ça ne nous gêne pas,
contrairement au Monde et à Télérama,
qui "dénonce" des émissions qui ne leur
plaisent pas à longueur de page.]
ALLIANCES CONTRE NATURE?
Peut-on pour autant
dire, comme Gerald Pancaer, que le "web illustre également
les alliances "contre-nature" et les passerelles entre
ultras "rouges" et "bruns"?
C'est aller un peu vite en besogne, pour au moins trois raisons.
1/ Pour l'essentiel, ce n'est pas aux libertaires, mais aux "libertariens"
que les négationnistes tendent la main. S'il y a des libertariens
de gauche, "progressistes", le libertarisme est plutôt
un courant de la nouvelle droite, qui s'est signalé par
son engagement derrière la présidence Reagan.
2/ A la différence des alliances précédentes,
celle ci ne porte pas sur le fond, mais sur la liberté
d'expression. On ne peut pas confondre, sans amalgame, l'opposition
à toute législation limitant l'expression publique
-- comme la loi Gayssot -- et le ralliement explicite aux thèses
des "Eichmann de papier".
3/ On ne trouve aucun élément sérieux permettant
de prouver que certains courants libertaires sur le net répondraient
favorablement aux appels du pied des négationnistes. Il
faut dire que ces appels sont grossiers: Bradley Smith mêle
sa propre image à celle de Georges Orwell. Aaargh publie l'intégrale
des communiqués de Myriam Marzouki, animatrice de l'Iris
(Internet solidaire). Mais c'est à sens unique. Les sites
libertaires américains, par exemple, ne renvoient pas sur
les sites négationnistes de campagne contre la censure.
Si on veut parler d'alliances contre nature, il faut rendre compte
d'un phénomène plus large: comment le négationnisme
qui méprisait si ouvertement la démocratie s'est-il
reconverti en avocat des droits de l'homme et des libertés
publiques, et avec quels succès?
SUCCES DES NEGATIONNISTES
En effet, grâce
à leur présence sur le net, les négationnistes
ont engrangé quelques succès incontestables. Le
principal, c'est qu'ayant réussi à s'approprier
le thème de la liberté d'expression sur le net,
ils ont ainsi reconquis le terrain perdu avec les formes classiques
de communication.
Cette situation crée un trouble évident dans le
monde de l'internet. De
nombreuses universités américaines ont accepté
d'héberger les sites révisionnistes. Dans certains
cas, elles adoptent la posture de l'hébergeur irresponsable,
simple prestataire technique. C'est le cas du serveur de la North
Western University, qui héberge Butz. Mais, dans bien des
cas, les sites universitaires américains vont plus loin,
jusqu'à reconnaître la qualité scientifique
des négationnistes (textes de Thion sur le Cambodge hébergés
par les universités de Berkeley et Princeton) ou l'origine
"universitaire" de la communication (le Student Revisionnist
Ressource Site hébergé par l'université de
l'Etat de Washington). Certaines universités ont organisé
des débats avec Bradley Smith du Codoh (Maryland et Chicago).
Des organismes non suspects de compromission avec le négationnisme
concourent pourtant à sa banalisation. C'est ainsi que
l'annuaire demoz.org les regroupe avec les autres formes de scepticisme:
c'est exactement la dénomination reprise chez Zündel
("holocaust scepticism"). Le comble, c'est que demoz.org
présente aussi sous cette rubrique les interventions des
adversaires du négationnisme.
Contrairement au rideau de fumée qu'elle a rapidement suscité,
l'affaire Yahoo n'est pas d'abord une illustration de la responsabilité
-- ou non -- des prestataires techniques dont on nous rabat les
oreilles. Elle rappelle qu'aux Etats-Unis, un courant important
n'hésite pas à se compromettre avec les négationnistes,
ou les néo-nazis. Ce courant ne pose pas seulement que
la constitution américaine autoriserait l'expression des
négationnistes. Il les aide, les héberge, les encourage
à s'exprimer, organise le débat avec eux, leur assure
une reconnaissance officielle, en tire un profit commercial.
Cette situation est purement et simplement le résultat
de la stratégie d'alliance libertarisme-négationnisme.
Dans
un prochain article, nous comparerons les conceptions européennes
et américaines de la liberté d'expression sur le
net, et les différentes propositions pour contrer le négationnisme.
[On attend encore cet article/juillet 2001]
Francis Linart
Clics officiels:
[http://www.codoh.com]
un portail négationniste et libertarien, qui coopère
avec les allemands de vho.
[http://www.abbc.com]
radio-islam, raciste, adopté par les négationnistes
français dont aaargh.
Sources:
[http://www.amnistia.net]
pour trouver le texte de Gerald Pancaer, "L'internationale
négationniste sur le net", initialement publié
aux Editions Syllepse. [Le vrai nom est Panczer]
[http://www.minirezo.net/article49.html]
pour trouver l'article de Mona Chollet "Internet=nazis, genèse
d'un abcès de fixation", 06/08/00.
A lire :
Pierre Vidal-Naquet "Les
assassins de la mémoire", La Découverte, 1991,
notamment "Thèses sur le révisionnisme"
de 1985, sur les Etats-Unis.
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19 clics, webzine, numéro 11, 17 octobre 2000.
L'adresse électronique de ce document est: http://aaargh-international.org/fran/actu/actu001/doc2001/linart.html
Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocaustes (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.
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de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.