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Le Monde, 17 février 2001

Un document datant de 1968 témoigne des débats au sein de la communauté juive sur le christianisme


Le grand rabbin de Strasbourg, René Gutman, s'apprête à publier un document interne, datant de 1968, qui proposait de porter un regard plus ouvert sur le christianisme et les autres religions. Elaboré par le rabbin Charles Touati et le philosophe Emmanuel Levinas, ce texte estimait, en conclusion, que «  le rejet du christianisme aurait pu être évité  ». Le grand rabbinat avait jusque-là renoncé à le rendre public.

LE DOCUMENT a dormi pendant plus de vingt ans dans les tiroirs du rabbinat français, jusqu'à ce que René Gutman, grand rabbin de Strasbourg, prenne l'initiative de le rendre public. Un texte de trois pages, un «  dossier sur le christianisme  » à l'état d'ébauche, mais dont la portée est considérable puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, du pendant pour les juifs de la déclaration du concile Vatican II Nostra Aetatesur les religions non chrétiennes et des Orientations pastoralessur l'attitude des chrétiens à l'égard du judaïsme, publiées par l'épiscopat français en 1973  : un aggiornamento inachevé du regard porté par le judaïsme sur les autres religions.

René Gutman a raconté la genèse de ce texte au cours d'un colloque organisé par le Collège des études juives de l'Alliance israélite universelle, le 4  février, à Paris. Tout commence en 1968, trois ans après la publication de Nostra Aetate. L'épiscopat français demande au grand rabbin Jacob Kaplan un document sur la façon dont le judaïsme perçoit le christianisme. Le grand rabbin de France charge alors Charles Touati, président de la commission doctrinale du rabbinat français, de réunir autour de lui une équipe afin de préparer un dossier qui pourrait servir de base à une prise de position officielle. M.  Touati fait choix du philosophe Emmanuel Levinas, à l'époque professeur à Nanterre, et de l'orientaliste Georges Vajda, enseignant à l'Ecole des pratiques des hautes études. En mai  1968, à l'écart des événements qui ébranlent la capitale, la petite commission d'experts se met au travail dans les locaux du Consistoire israélite de France. Chacun de ses membres sélectionne un ensemble de textes tirés de la tradition juive et, après discussion, le comité se met d'accord à l'unanimité sur un corpus de références.

La commission avait au préalable posé plusieurs principes. Le dossier n'engagerait «  que le seul rabbinat français  ». Il ne contiendrait «  que des textes d'ouvrages et de maîtres unanimement reconnus dans le judaïsme universel comme faisant autorité  ».

La commission prenait bien soin de préciser que «  l'on peut trouver dans le judaïsme des textes qui contrediraient ceux qu'elle a choisis, de même que l'on peut trouver dans le christianisme des textes hostiles aux juifs  ». Mais, estimait-elle, «  les textes qu'elle a choisis représentent ceux qui sont le mieux accordés à l'esprit du judaïsme et les mieux accordés à l'esprit des fidèles de ses synagogues  ».

La portée du dossier dépasse largement le cadre des relations judéo-chrétiennes, puisque c souligne la commission c les textes retenus «  conviennent presque toujours aussi bien au christianisme qu'à l'islam, entre lesquels le judaïsme fait peu de distinction  ». Le «  dossier sur le christianisme  » se présente donc comme une suite de références bibliographiques, qui servent à étayer six affirmations fortes. Les voici telles qu'elles apparaissent dans le document.

1. Le rejet du christianisme aurait pu être évité. 2. Les chrétiens -au temps de Jésus- n'étaient pas des idolâtres  : ils adorent le Dieu qui a créé le monde et ont en commun avec les juifs un certain nombre de croyances. 3. Les chrétiens ont accès au salut éternel. 4. Israël doit s'inspirer des chrétiens et des musulmans -en matière morale-. 5.  Christianisme et islam ont contribué à améliorer l'humanité. 6.  Christianisme et islam frayent la voie du Messie.

Le dossier ainsi constitué n'était qu'une première étape vers une déclaration solennelle qui devait engager le rabbinat français. Mais le projet s'enlisa, dans des circonstances rapportées par le grand rabbin Gutman. Le document fut distribué à tous les rabbins, afin que l'assemblée générale du rabbinat français puisse se prononcer. Ce n'est que dix ans plus tard, en 1978, que la question fut mise à l'ordre du jour du congrès rabbinique. La discussion fut animée. Une minorité non négligeable, emmenée par le rabbin Emer Jaïs, doutait de la possibilité d'un dialogue franc avec les chrétiens, et exprimait de fortes réticences. Devant l'impossibilité de parvenir à l'unanimité, le grand rabbin Kaplan décida de retirer le dossier et de surseoir à la rédaction d'une déclaration.

Trente-deux ans après la rédaction du dossier, Georges Vajda et Emmanuel Levinas étant décédés, le rabbin Charles Touati a jugé que l'heure était venue de présenter ce document au grand public. Il a chargé le rabbin René Gutman de le faire. Il s'agit, précise ce dernier, d'un «  document historique  », qui sera publié en intégralité, au cours de l'année 2001, dans la Revue des études juives. Pour le grand rabbin de Strasbourg, le dossier de 1968  a d'autant plus de valeur qu'il représente «  une synthèse de la pensée du rabbinat français  » qui se caractérise, depuis le Moyen Age, par «  le surgissement d'une reconnaissance du christianisme en termes positifs, dans une société chrétienne qui s'est montrée tantôt amicale, tantôt oppressive  ». «  D'après les rabbins français, commente M.  Gutman, le christianisme est lui aussi nécessaire à la rédemption du monde livré à la violence. Sans doute, le christianisme n'est pas nécessaire au judaïsme, mais le judaïsme sait qu'il est nécessaire au monde.  »

La question se pose maintenant de savoir si le rabbinat français serait prêt à rouvrir le dossier de 1968. «  Je ne suis pas sûr que, dans le contexte actuel, une déclaration porterait aussi sur l'islam  », note René Gutman. René-Samuel Sirat, ancien grand rabbin de France, prend soin de préciser que «  d'autres priorités et d'autres choix idéologiques  » peuvent se faire jour aujourd'hui. Proche du grand rabbin de France Joseph Sitruk, le grand rabbin de Paris, David Messas, souligne que le document de 1968  ne peut être considéré comme reflétant «  la position actuelle du judaïsme français  ». Il n'exclut pas cependant que le grand rabbinat puisse un jour «  reprendre ce texte et le mettre en débat  ».

Xavier Ternisien

 


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