AAARGH

| Accueil général | Accueil français | Actualité mars 2001|

 

L'imposture maltaise, anatomie d'un film pas comme les autres

par Elisabeth Cacheux

 


 


 

 



Il y a des histoires que l'on n'aime ni voir ni entendre et celle que raconte le film réalisé par l'Américain Allan Francovitch fait partie de cette catégorie-là.

Deux heures et trente-cinq minutes d'images incroyablement denses, et d'enchaînements incroyablement complexes, plus d'une trentaine de personnes interviewées, deux ans d'élaboration pour un film qui rouvre un dossier explosif.


Lieu : l'Ecosse;

Date : 21 décembre 1988;

Ingrédients : explosifs, drogue, services secrets, terrorisme et vendetta internationale.

Résultat : 270 cadavres de civils éparpillés sur un périmètre de plusieurs centaines de mètres autour du petit village de Lockerbie.


Le documentaire L'imposture maltaise a de provoqué une véritable onde de choc en Grande-Bretagne car il réfute la thèse officielle de Londres, Washington et Bonn qui, rendue publique en 1991, désigne la Libye comme l'instigateur, le commanditaire et l'exécutant de l'attentat de Lockerbie; c'est cette même thèse qui a abouti à ce que, au terme de trois ans d'une longue enquête, deux Libyens soient désignés comme les principaux artisans du massacre.

En conséquence, et devant le refus du régime de Tripoli de livrer les deux suspects à la justice anglo-américaine, le Conseil de Sécurité de l'ONU vote, en 1992, l'embargo aérien et militaire de la Libye (il a été renforcé depuis par des sanctions économiques ).

A l'époque, Allan Francovitch -- dont le précédent film, Gladio, avait entraîné, en Italie, la réouverture du dossier concernant le meurtre d'Aldo Moro -- ainsi que plusieurs autres journalistes, reste sceptique face à la conclusion de l'affaire.

Ce réalisateur américain se lance alors lui-même dans la tourmente; caméra au poing, suivi d'une équipe restreinte, il sillonne l'Europe, Malte, la Libye, le Liban, l'île de Chypre et la Suède à la recherche de témoins susceptibles d'apporter des éléments à une contre-enquête, à son enquête.

Le film, prêt pour sa première projection publique en novembre 1994, aboutit à des conclusions très peu conformes à la version officielle et qui embarrassent grandement les autorités outre-Manche.

L'explosion, au dessus de l'Écosse, du vol 103 de la Pan Am aurait, en fait, été commanditée par l'Iran, avec le soutien de la Syrie.

Les images commentées de son film laissent clairement entendre que le colonel Mouammar Kadhafi a été la "tête de turc" idéale et que sa mise en cause dans l'affaire aurait été montée de toutes pièces.

Dans le contexte d'alors, l'accusation portée contre la Libye satisfaisait sans doute ceux qui, dans les hautes sphères de Washington étaient connus pour leur sentiment d'exaspération face à l'arrogance et la longévité de l'auteur du Livre Vert ; mais il semble surtout que sa mise au banc des accusés ait permis à l'Occident d'éloigner les soupçons des vrais commanditaires et de bénéficier, ainsi, de l'appui des régimes de Téhéran et de Damas, au moment où leur rôle au Moyen-Orient était vital pour l'Ouest.

L'Iran pouvait, en effet, être doublement utile: d'abord en offrant son appui dans le dénouement de l'affaire des otages américains encore détenus au Liban, puis en demeurant neutre dans le conflit qui se profilait à l'horizon de l'été 90 et qui allait aboutir, à l'aube du 17 janvier 1991, à la deuxième guerre du Golfe. Quelques mois plus tard, la Libye était officiellement impliquée dans l'affaire Lockerbie, ce qui suffisait à innocenter tout autre pays lié au terrorisme international.

Pour ce qui concerne la Syrie, il était impossible de la mêler à une affaire de terrorisme sans risquer de voir le général Assad engager son pays aux côtés de l'Irak, donnant ainsi au conflit une dimension sinon mondiale, en tout cas difficilement contrôlable.

Il est aisé d'entrevoir l'énormité des sous-entendus que véhicule la thèse de L'imposture maltaise. Mais, comment admettre qu'ils aient un rapport quelconque avec la réalité des faits?

Comment accuser l'Occident (représenté en l'occurrence par les Etats-Unis, le Royaume Uni et l'Allemagne) d'avoir camouflé la culpabilité des assassins de 270 innocents et d'avoir forgé de fausses preuves pour faire porter le chapeau à un ennemi de toujours, le colonel Kadhafi?

Les familles des victimes, qui ignorent certes les dessous de l'affaire mais qui n'ont, par ailleurs, aucun intérêt particulier à la mise en accusation d'un pays plutôt que d'un autre, ont unanimement été enthousiasmées par les 155 minutes de pellicule.

"Francovitch a réalisé ce que le gouvernement aurait du faire: une enquête honnête", déclare le Révérend Père John Mosey, dont la fille de 19 ans a péri dans l'accident de Lockerbie. Le porte-parole des familles des victimes de Lockerbie, le Dr Swire, qui a lui aussi perdu son enfant dans l'explosion du Boeing de la Panam, ajoute, de son côté que, "si le film dit vrai, il s'agirait de la plus grande manigance orchestrée par Maragaret Thatcher et Ronald Reagan ".

Le 20 novembre 1994, le film qui, selon le London East Standard, passe pour être l'enquête la plus complète et exhaustive sur le sujet, est programmé en avant-première au Festival du Film de Londres.

Dans la soirée du 10, Allan Francovitch reçoit un coup de téléphone d'un des organisateurs. Il lui est signifié que, par crainte de poursuites judiciaires, son film vient d'être retiré in extremis de la programmation. Il semblerait qu'il y ait eu des menaces, émanant d'un fonctionnaire américain, de poursuites judiciaires dans l'éventualité où le film aurait été projeté comme prévu.

Au même moment, Channel 4 qui s'était déclaré tout à fait intéressé à acquérir le documentaire aurait subi des pressions pour renoncer à son acquisition.

Finalement, ce sera en Écosse, le 17 novembre 1994, lors d'une projection organisée sous les auspices du quotidien régional The Scotsman, qu'aura lieu la première mondiale du film.

Le lendemain, une galerie d'art londonienne, réputée pour ses prises de position anti-censure, projette, à son tour, le documentaire. Dans les heures qui suivent, la porte du local est forcée par des inconnus qui dérobent courrier, dossiers et cassettes enregistrées, tandis que la propriétaire des lieux constate qu'on est entré par effraction dans son appartement.

Tout ces faits vont dans le même sens: le film, bien accueilli par les familles des victimes -- frustrées dans leur espoir d'une véritable enquête -- gêne considérablement certains pouvoirs occultes.

On pourra certes lui reprocher quelques longueurs, qui ne sont rien cependant comparées à la richesse des informations qui nous sont révélées et à la rigueur avec laquelle elle sont confrontées et agencées.

Durant les 2 heures 30 que dure le documentaire, la voix off décortique peu les informations et ne nous mâche pas le travail de compréhension. Les faits, quant à eux, sont reliés entre eux avec beaucoup de pertinence; on remonte ainsi jusqu'à l'attentat de 1986 contre la discothèque "américanophile" de Berlin Est, "La Belle", attentat qui précéda le raid américain sur Tripoli, puis on passe à la destruction de l'avion civil iranien par le porte-avions américain Vincennes, pour en arriver même à évoquer l'explosion du World Trade Center.

La complexité du film tient à l'affaire elle-même mais également au montage cinématographique. D'un côté les faits principaux sont exposés chronologiquement et de façon linéaire, constituant une sorte de ligne conductrice composée à partir des données principales; de l'autre, les éléments nouveaux, les flash-back et tous les éléments parallèles au dossier ou interférant avec lui sont comme bombardés sur cette ligne de référence.

En fait, le film d'Allan Francovitch développe des éléments connus dès le lendemain du drame mais qui, au moment où les autorités déclarent l'enquête close, seront mystérieusement et soigneusement rangés dans les tiroirs de l'histoire.

Les familles des victimes n'ont cessé de répéter depuis le drame qu'on ne leur avait donné à avaler un chapelet de mensonges; Alain Cadman, père d'une des victimes, affirme, en substance, qu'en pleine enquête, une personnalité américaine haut placée lui dira que, bien que les gouvernements américains et anglais sachent parfaitement quels sont ceux qui ont fomenté l'attentat, la vérité ne sera jamais révélée publiquement.

Pourtant dès l'époque des faits, les indices se sont multipliés et sont facilement repérables: dans les quinze jours qui suivent l'explosion du vol 103 de la Pan Am, enquêteurs et journalistes portent leurs soupçons sur des terroristes affiliés au Front Populaire de Libération de la Palestine -- Commandement Général d'Ahmed Jibril soutenu par la Syrie; de son côté, le Time Magazine affirme, en avril 1989, que le président Assad, en personne, a envisagé l'implication du FPLP-CG dans l'affaire. Courant 1990, on apprendra, grâce aux révélations des enquêteurs, que, afin de venger l'Airbus iranien abattu par un porte-avions américain au dessus des eaux du Golfe Persique, l'Iran aurait payé 10 millions de dollars au groupe d'Ahmed Jibril pour qu'il organise l'explosion d'un avion civil américain.

Le documentaire, quant à lui, révèle que les services anglais et américains avaient été, dans les semaines qui précédèrent l'attentat, alertés par l'imminence d'actions terroristes contre des intérêts occidentaux.

Le journaliste de renom, David Yallop, informé directement par Abu Nidal de pressions de la Syrie pour réactiver le terrorisme international, avertira sans succès les autorités britanniques; un appel anonyme à l'ambassade américaine d'Helsinki sera encore plus précis: avant la fin de l'année 1988, une personne placera une bombe, transportée dans un radiocassette, à bord d'un avion américain volant de Francfort à New-York. Au total, huit avertissements plus ou moins similaires et plus ou moins détaillés parviendront à la CIA ou au MI 6 qui s'empresseront de les négliger.

La surveillance de l'aéroport international de Francfort ne sera renforcée en aucune manière et on saura, par la suite, qu'une grande quantité des bagages se trouvant dans la soute du Boeing n'aura jamais été enregistrée; bref, les mailles du filet, au lieu de se resserrer, seront dramatiquement distendues. A une exception près: des VIP (le chef d'Etat Peter Botha mais aussi son ministre de la défense et le chef des services secrets sud-africains) ainsi que des diplomates devant emprunter le vol 103 du 21 décembre seront avertis, au dernier moment, que leur réservation a été transférée sur un autre vol.

Deux mois avant la catastrophe de Lockerbie, la plus sanglante survenue sur le territoire britannique depuis la seconde guerre mondiale, les services secrets allemands démantèlent une cellule du FPLP-CG implantée dans la petite ville de Neuss, au nord-ouest de Francfort, et arrêtent 14 personnes; parmi eux, Marwan Kreesat, un faiseur de bombes bien connu des services occidentaux -- puisqu'on dit qu'il renseigne volontiers la C.I.A., Israël et la Jordanie -- et le bras droit de Jibril, Hafez Hussein Dalkamoni, arrêté au volant d'un véhicule transportant un transistor trafiqué pour contenir une bombe. Après leur arrestation, Kreesat insiste pour téléphoner. Quelques heures plus tard, les deux hommes seront relâchés et s'envoleront, sans être inquiétés, en direction de la Jordanie.

Deux ans après la catastrophe, alors que le regard des enquêteurs est toujours tourné vers Damas et Téhéran, la preuve miraculeuse de leur innocence est enfin "trouvée". Le microprocesseur du timer de la bombe, après avoir résisté aux violentes bourrasques de deux hivers écossais, est cueilli en plein coeur d'une forêt, noire comme la nuit, à quelques kilomètres de Lockerbie. La pièce à conviction est retrouvée dans un morceau de tee-shirt acheté à Malte. La puce est identifiée comme faisant partie d'un lot exclusivement vendu, des années auparavant, à la Libye.

Le documentaire nous révèle que le fabricant du système d'horlogerie, victime d'un chantage, aurait signé, à peine une semaine après l'explosion, un papier à la CIA jurant que tout son stock avait bien été vendu au régime du colonel Kadhafi.

Courant 1991, les USA et la Grande-Bretagne accusent conjointement et officiellement les deux Libyens; voici leur version des faits: la bombe, programmée pour exploser à une certaine altitude, aurait été fabriquée en Allemagne pour être ensuite envoyée à Malte par avion. De là, elle aurait à nouveau rejoint l'Allemagne par voie aérienne pour aboutir dans les soutes du vol Panam, selon une trajectoire qui rappelle un peu celle de la magic bullet de la commission Warren: toutes les conditions sont rassemblées pour que la bombe explose ailleurs que pendant le vol américain!

Finalement, Francovitch découvrira qu'à Francfort aucun bagage ne transitera jamais du vol maltais à celui à destination de New-York.

De ces révélations, il ressort clairement que tout se savait et que rien n'a été empêché. Quel intérêt peut donc être supérieur à la vie de 270 personnes? Comment pouvait être justifié ce sacrifice et à qui profitait le massacre?

La réponse est simple, ou presque: pour découvrir la bombe, il aurait fallu de véritables contrôles de sécurité dans l'aéroport de Francfort. Mais ces contrôles auraient permis, en cueillant la bombe, de mettre également à jour un vaste trafic de drogue moyen-oriental protégé par les services secrets américains et transitant, depuis quelques temps, via Francfort par les avions de la Panam. Les services américains, infiltrés dans le réseau d'héroïne espérait arriver, un jour ou l'autre, aux destinataires américains.

Ces révélations terrifiantes sont rendues crédibles grâce aux témoignages recueillis par Francovitch de personnes qui, au sein des services secrets américains, avaient été chargées de l'enquête ou révèlent avoir surveillé de près le réseau depuis Beyrouth.

Le trafic d'héroïne -- apparemment organisé par Monzer al-Kassar, ce Syrien jugé en Espagne pour avoir organisé et financé le détournement de l'Achille Lauro en 1985, et protégé par le propre frère du président Assad -- permettait le financement de la guerre du Liban et du terrorisme en Occident. La CIA de son côté comptait sur le silence de ses services pour accélérer la libération des otages américains...

C'est ainsi qu'Ahmed Jibril, connaissant l'énorme brèche laissée par les services de sécurité dans l'aéroport allemand, décide que c'est sur ce vol que sera placé sa bombe.

Le soir du 21 décembre 1988, 270 hommes, femmes et enfants meurent déchiquetés par une bombe.

Le soir du 21 décembre 1988, le major Charles McKee décède lui aussi au dessus de Lockerbie. Envoyé par l'armée américaine sur le sol libanais pour libérer les otages par la force, McKee avait découvert qu'une autre opération de libération était organisée parallèlement à la sienne et qu'elle comprenait la protection, par des agents de la CIA, d'un trafic de drogue. Craignant un court-circuitage et rendu furieux par cette histoire de drogue, il décide de rentrer aux États-Unis et de dévoiler ce qu'il vient de découvrir. Il ne recevra jamais le coup de fil qui sauvera la vie à Peter Botha et n'arrivera jamais à New-York.

Le film se termine par deux images fortes; les larmes d'émotion d'un ancien agent américain, Lester K. Coleman, quand il évoque sa fuite et celle de sa famille pour échapper à la CIA. Poursuivi pour avoir trop parlé dans cette affaire, il obtiendra le statut de réfugié politique en Suède. Et les larmes des parents de Flora Swire quand ils disent que la vie de leur fille était bien aussi précieuse et unique que celle de ceux à qui on a conseillé de changer de vol.

On a reproché à Francovitch le financement de son film par une société proche de la Libye; mais, outre que c'était sans doute le seul moyen de rendre public des thèses aussi gênantes pour les Etats-Unis et leurs alliés, il reste difficile de croire que les nombreux témoignages recueillis aient pu être affectés par ce financement.

Deux semaines après la projection publique de L'imposture maltaise , le Conseil de Sécurité de l'ONU a voté, le 30 novembre 1994, le maintien des sanctions contre la Libye, qui propose toujours de présenter ses deux ressortissants devant la Cour Internationale de Justice de La Haye afin qu'ils soient jugés selon la loi écossaise et en dehors des territoires américain ou britannique. Enfin, un rapport de la CIA, parvenu à la presse au mois de janvier 1995, confirme que Mohtachemi, ancien ministre iranien de l'intérieur, avait bien payé 10 millions de dollars pour financer l'attentat de Lockerbie.

Tant d'éléments qui laissent à penser que l'enquête n'a pas désigné les bons commanditaires. Le film de Frankovitch soulève un voile en même temps qu'il laisse entendre que la vérité ne sera probablement jamais dévoilée.

+++++++++++++++

Maintenant, article paru en 1995. Ce canard appartient au gang Sitbon


L'adresse électronique de ce document est: http://aaargh-international.org/fran/actu/actu001/doc2001/lockerbie.html

Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocaustes (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <[email protected]>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.

Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.

Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


[email protected]


| Accueil général | Accueil français | Actualité mars 2001 |