AAARGH 

| Accueil général | Aller à l'archive Faurisson |

Mon révisionnisme littéraire
(Esquisse et brouillon pour un entretien)

  
*****
par Robert Faurisson

*****

 

Les révisionnistes sont des gens qui veulent savoir si ce qu'on dit est vrai, c'est-à-dire vérifiable.

On peut être révisionniste en histoire, en littérature, en science, en tout métier.

Mon révisionnisme en histoire

Mon activité de révisionniste en histoire n'a vraiment commencé qu'à la fin des années soixante-dix. Auparavant, j'ai été, si l'on peut dire, un révisionniste en littérature (française).

Le révisionnisme historique, tel que je le conçois, n'est pas affaire d'idéologie mais de méthode. Il s'agit d'une méthode d'investigation en vue de vérifier des faits, des événements, des chiffres, des documents, des témoignages. En principe, le révisionniste ne commente pas un fait et ne tire pas de conclusion sans s'être assuré, au préalable, de la réalité de ce fait. On se rappelle l'histoire de la dent d'or, racontée par Fontenelle : " On commença par faire des livres et puis on consulta l'orfèvre ". Le révisionniste, lui, à la différence des savants dont se moque Fontenelle, sait qu'il doit, avant de commenter la soudaine apparition d'une dent d'or dans la bouche d'un enfant âgé de sept ans, consulter un orfèvre ou bien se faire orfèvre. Pour prendre une deuxième comparaison, le révisionniste va choisir comme modèle Sherlock Holmes, réputé pour son sens de l'observation élémentaire, et se défier de la vaine science du docteur Watson. Pour prendre, enfin, une troisième comparaison, avant de répéter, après tant d'autres personnes apparemment dignes de foi, que le roi est paré d'habits miraculeux, il va, au préalable, vérifier si c'est exact ; et au cas où le roi serait nu, il proclamera, à condition d'en avoir l'audace, que " le roi est nu ".

Le révisionnisme littéraire, tel que je le conçois, observe une méthode identique et s'inspire du même esprit. Il oblige d'aller droit au texte pour l'examiner sous toutes ses faces, sous toutes ses coutures, indépendamment, en particulier, de la biographie, de la bibliographie et de ce qu'on entend par le terme, galvaudé et flou, de " contexte ". Le texte doit passer avant ce trop vague " contexte "-là. Cette méthode contribue à nous épargner les contresens. Elle aide à débusquer le faux. Elle peut, selon les cas, conduire à de modestes révisions ou à des révisions déchirantes.

Modestes révisions littéraires

Du temps de mon " révisionnisme littéraire ", dans les années 1960 et 1970, j'ai surtout étudié des textes difficiles de Nerval, de " Lautréamont ", de Rimbaud, d'Apollinaire et de Valéry. Mais je me suis aperçu que des textes beaucoup moins énigmatiques que ceux-là recelaient tout de même parfois de graves difficultés de sens ou bien faisaient l'objet de contresens. Il pouvait s'agir d'uvres en vers ou en prose, parfois très connues, de Villon, Ronsard, La Fontaine, Laclos, Stendhal, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Verlaine, Alain-Fournier, Gide, Céline.

Je prendrai ici quelques exemples dans des textes connus, qui sont de Villon, de Ronsard, de La Fontaine, de Baudelaire et, enfin, d'Apollinaire.

1) Villon : " Mais où sont les neiges d'antan ? " (dans la " Ballade " dite " des dames du temps jadis ").

2) Ronsard : " Mignonne, allons voir si la rose " .

3) Baudelaire : " Je préfère au constance, à l'opium, au nuits / L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane " (dans " Sed non satiata ", poème des Fleurs du mal). Il m'arrive de dicter cette phrase aux nigauds ou aux adeptes du chiqué littéraire qui, tels des perroquets, vont répétant que " la poésie, cela ne s'explique pas " ; je les mets au défi d'écrire correctement " au constance " et " au nuits ".

4) Encore Baudelaire : " La vie antérieure ". " antérieure à quoi ? ", se demandera-t-on.

5) Toujours Baudelaire : Les Fleurs du mal. Que veut dire au juste ce titre ? A cette question, on ne pourra normalement répondre qu'après avoir attentivement lu, dans l'ordre de leur apparition, les 126 poèmes du recueil ; chaque poème sera résumé en quelques mots ; chaque résumé devra se raccorder au résumé précédent et le résumé final sera le résumé des 126 résumés successifs. Le résumé final donnera, par exemple : " Florilège inspiré par le mal de vivre (spleen, mélancolie, nostalgie d'un monde idéal) ". Il s'agit du mal au sens de maladie, peine, souffrance morale, " mal du siècle " et non du mal au sens de ce qui est contraire aux règles que la morale impose ou du mal par opposition au bien comme dans " les forces du mal " ou " le problème du mal ".

6) Apollinaire : " Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin " (dans " Zone ", premier vers du premier poème d'Alcools) ou encore : " Les boursiers ont vendu tous mes crachats d'or fin " (dans " L'émigrant de Landor Road "). Enfin, que veut dire au juste ce titre d'Alcools ?

On pourrait multiplier les exemples d'énigmes de cette sorte ; elles donnent souvent lieu à des erreurs, des méprises, des contresens qui, pour la plupart, ne tirent pas tout de même trop à conséquence.

Déchirantes révisions littéraires

Mais, parfois, le travail de révision conduit à des vues entièrement ou presque entièrement nouvelles sur des uvres entières. C'est alors qu'on peut estimer que la révision mène à une sorte de révolution. Tel a été le cas pour moi au terme d'analyses portant sur des uvres de Nerval, de " Lautréamont ", de Rimbaud et d'Apollinaire.

En 1961, j'ai publié A-t-on lu Rimbaud ? (J.-J. Pauvert ; en 1991, réédition par la Vieille Taupe). Je voyais bien qu'on avait beaucoup écrit sur la vie et sur l'uvre d'Arthur Rimbaud mais, laissant de côté sa vie, je me demandais si son uvre, sur laquelle on multipliait les exégèses les plus alambiquées, avait été lue, ce qui s'appelle lue, la plume à la main ?

En 1972, j'ai, dans le même esprit, publié A-t-on lu Lautréamont ? (Gallimard).

En 1977, j'ai, toujours dans cet esprit, publié La Clé des Chimères et Autres Chimères de Nerval (J.-J. Pauvert).

Auparavant, en 1964 et en 1967, j'avais consacré, dans une revue universitaire (L'Information littéraire), parmi quelques autres études, deux études portant sur des textes difficiles d'Apollinaire. De manière délibérément provocante, j'avais intitulé la première : " Traduction prosaïque de 'La Chanson du mal-aimé' " et l'autre portait pour titre : " Notes sur Alcools ".

En fin de compte, dans les quatre cas (Nerval, " Lautréamont ", Rimbaud et Apollinaire), je découvrais que des uvres prétendument détachées ou éloignées des contingences de la logique ne marquaient en fait, sous des apparences déconcertantes pour la raison, aucune rupture avec la logique ou avec la raison ; bien au contraire. Ces écrits étaient certes énigmatiques, mais ils dissimulaient les raffinements d'une logique sans défaut. Donc, à moins que je ne me trompe dans mon explication de ces uvres, il n'a jamais existé dans la littérature française, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, d'insurrection contre l'ordre et la logique. Les critiques littéraires, dans leur ensemble, ainsi que les professeurs de littérature se leurraient ou nous trompaient en croyant ou en cherchant à nous faire croire à cette fausse émancipation, à cette fausse révolution, à ce faux progrès de l'illogisme sur la logique dans la seconde moitié du XIXe siècle ou au début du XXe siècle.

Par exemple, dans le sonnet " Voyelles ", il n'y avait ni " audition colorée ", ni inspiration métaphysique ou mystique, ni visions selon Etiemble (" Pourquoi des 'mouches', des 'tentes', des 'lèvres', des 'clairons' ? Parce que le poète les a VUES. Pourquoi les a-t-il vues ? Parce qu'il est poète ". En réalité, " Voyelles " ( à lire : " Voi(s)-elle(s) était une fiction libertine et même graveleuse : il s'agissait d'un blason du corps de la femme ! Bien des textes composant les Illuminations n'avaient également d'autre sens qu'érotique.

Dans le long récit intitulé Les Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont, il n'y avait ni " romantisme flamboyant ", ni surréalisme d'avant la lettre, mais une charge bouffonne de la bêtise prudhommesque. Le mystificateur, Isidore Ducasse, y parodiait l'enflure de personnages trop enclins à se prendre au sérieux et dénués de la moindre finesse. Le facétieux Gascon avait " gasconné " son monde un peu, déjà, à la manière d'un Pierre Dac débitant, sur un ton effaré ou imperturbable, des récits à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

Dans les dix-sept poèmes des " Chimères " et des " Autres Chimères ", il n'y avait eu ni " supernaturalisme " au sens de " surréalité " ou de " surréalisme ", ni ésotérisme religieux mais de pures et naïves confidences d'ordre familial, personnel, politique et religieux ; ces poèmes hermétiques, une fois déchiffrés, révélaient, chez un auteur tourmenté, le désir de se forger un monde chimérique où tous ces éléments disparates correspondraient harmonieusement les uns avec les autres. " Mes poèmes perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible ", avait dit Nerval. Explication de cette phrase. Explication, à titre d'exemple, de " Delfica ".

Quant à Apollinaire, il ne délirait pas le moins du monde. Ni sa langue, ni sa syntaxe ne s'étaient émancipées des règles les plus traditionnelles. Au contraire, assez souvent, son art s'inspirait de la tradition des grands rhétoriqueurs et des précieux. Sa force était d'avoir combiné les sortilèges de l'artifice avec une langue d'une soudaine simplicité : étrange combinaison qui avait dérouté plus d'un lecteur. Ses poèmes ne comportaient pas de signes de ponctuation et l'on en concluait à son affranchissement des règles. Contresens là encore : les phrases de tous les poèmes d'Alcools sont si remarquablement construites qu'elles peuvent se passer (comme les textes originaux de Démosthène ou de Cicéron !) de tout signe de ponctuation. Explication, à titre d'exemple, d'extraits de " La Chanson du mal-aimé ".

 

 

Une méthode spartiate
(" La méthode Ajax ")

Toujours dans L'Information littéraire, à peu près chacune de mes études s'ouvrait sur un avertissement où je prenais soin d'annoncer au lecteur :

Notre étude porte sur l'uvre elle-même [pour prendre un exemple, ce pouvait être Le Soulier de satin, de Paul Claudel], à l'exclusion de toute biographie, bibliographie, recherche de sources ; elle ne contient aucune allusion à d'autres uvres ; elle ne fait état d'aucune déclaration de l'auteur. Le nom de [Claudel] n'y figure pas.

On peut s'étonner d'un tel parti-pris, mais l'expérience m'avait enseigné qu'il me fallait tenter ce pari. La méthode était sévère. Elle impliquait bien des renoncements au confort des méthodes en cours. Elle exigeait une rigueur de fer. Mes étudiants l'appelaient familièrement " la méthode Ajax ". Ils la présentaient comme une " méthode qui récure, qui décape et qui lustre " et voulaient bien ajouter : " Elle apprend à apprendre ".

Il faut chercher à comprendre

On nous débite volontiers deux sortes de poncifs : 1) " Il ne faut pas chercher à comprendre ", 2) " Un texte, en particulier un texte de poésie, a le sens qu'on lui prête ". A quoi je rétorquais : 1) Il faut toujours chercher à comprendre, 2) Un texte, qu'il soit de prose ou de poésie, n'a qu'un sens ou bien il n'a pas de sens du tout.

Il ne peut tout simplement pas exister de bonnes raisons de ne pas chercher à comprendre ce qu'on lit. " Chercher à comprendre " ne signifie pas nécessairement que l'on comprendra. Parfois, en un premier temps, on s'imaginera avoir réussi à comprendre avant de découvrir, en un second temps, qu'on a échoué. On repartira alors à l'assaut du texte et, en définitive, on vaincra ou l'on sera vaincu. Mais, au moins aura-t-on essayé de résoudre la difficulté. On aura lu le texte d'aussi près que possible. Les auteurs de livres qui portent sur des écrivains difficiles évitent en général de se colleter avec les textes. Au lieu de nous aider dans la compréhension des écrits qui constituent l'essentiel d'un prosateur ou d'un poète, ils nous entretiennent trop souvent de ce qui est futile, comme la vie de l'auteur, ses amours, ses aventures. Ils font diversion en évoquant ce que pompeusement ils appellent " le contexte " ; or, ce n'est pas le " con-texte " qui importe avant tout mais le texte. Parfois encore ces beaux esprits se rabattent sur des comparaisons avec d'autres auteurs ou développent des considérations historiques, idéologiques, psychologiques, psychanalytiques. Ils lisent entre les lignes avant de lire les lignes. Ils fuient la difficulté, c'est-à-dire la saisie des textes à bras le corps. Ils redoutent l'effort et la solitude du chercheur de fond qui, fermant son esprit à toutes les sollicitations venues de l'extérieur, s'acharne dans un travail d'analyse terre-à-terre, à cru et à nu. Ces paresseux, ces timides, ces discoureurs ressemblent à celui qui prétendrait savoir nager et qui, sur le bord de la piscine, ferait toutes sortes de manières au lieu de se jeter tout simplement à l'eau sans discours et sans bouée de sauvetage. Et puis, trop souvent, au lieu de s'exprimer en un français de France, les cuistres à la façon de Jean-Pierre Richard et les bas-bleu à la manière de Julia Kristeva, recourent au sabir requis pour faire sérieux. Ces universitaires semblent ignorer qu'une expression simple, accessible au plus grand nombre, est plus difficile à trouver qu'un langage compliqué. Exemples de refus du chiqué universitaire (la pointe Bic ; la passante perdue dans ses songes).

Un mot isolé peut avoir différents sens mais, dès qu'il est accolé à un autre mot au sein d'une phrase ou d'un texte, cette faculté se restreint d'autant et son sens va se préciser. Un ensemble de deux mots associé à un autre ensemble de mots va voir encore diminuer la faculté de " polysémie " et, plus le nombre de mots augmentera, moins nous pourrons prétendre que le texte a plusieurs sens. Ce sens pourra être double comme dans l'ironie, mais un double sens ne fait jamais au total qu'un seul sens et, pour s'en tenir précisément au cas de l'ironie, celui qui n'aura pas perçu le double sens n'aura tout simplement pas saisi le sens. Enfin, le non-sens existe et l'écrivain peut en jouer ; voyez, par exemple, Rabelais avec le récit du pourceau ailé amenant Pantagruel à cesser le massacre de " la génération andouillique " ou bien encore Benjamin Péret avec ses variations magiques sur l'air que nous respirons, lequel " à son état normal, secrète constamment du poivre qui fait éternuer la terre ". Quant à la différence entre la prose et la poésie, elle est affaire d'appréciation personnelle. Tel jugera prosaïque un texte qui se présente sous la forme d'un poème (par exemple, de Vigny, " La mort du loup ") tandis que tel autre jugera poétique telle prose de Marcel Proust (par exemple, lorsque le romancier évoque un bouquet de roses de Pennsylvanie aperçu sur un fond de mer où un bateau, avec son panache de fumée, semble se déplacer d'une rose à l'autre).

Il ne faut pas confondre " sens " avec " sentiment ". L'un est invariable tandis que l'autre varie nécessairement en chaque lecteur selon son goût, son tempérament et même son humeur du jour.

Le yoga des lettres et le plaisir de l'attention

Beaucoup seront tentés de croire qu'une telle attention va gâter le plaisir de la lecture, en particulier quand il s'agit de poésie. C'est oublier qu'en tout domaine la jouissance peut naître - et s'accroître - d'une attention aiguisée. Un cuistre qui fera étalage de sa science sur ce qu'il nous offre à sa table va nous couper l'envie du boire et du manger. En revanche, le gourmet qui n'accumule de connaissances sur la cuisine et les vins que pour mieux les cacher à ses hôtes et qui, de quelques mots, saura piquer notre attention sur ce qui nous régale, celui-là aura toutes les chances d'aiguiser nos plaisirs en même temps qu'il éveillera peut-être notre curiosité et notre soif d'apprendre.

Cette application à prendre connaissance et conscience de chacun des mots d'un texte dans l'ordre de leur apparition est identique à la concentration nécessaire au yoga. Ce dernier est une technique de relaxation et de maîtrise des fonctions corporelles. Il apprend à inspirer, à expirer, à prendre conscience avec une savante lenteur des différentes parties du corps. On respirait peu ou mal et voilà qu'on respire pleinement et bien. On se sentait tendu ou bien on ignorait qu'inconsciemment on était crispé et voilà qu'on se détend. De ces séances d'une gymnastique minutieuse et rêveuse on ressort avec le sentiment de s'être découvert soi-même et l'on en éprouve une sensation de bien-être. Il en va de même pour ce que j'appelle " le yoga des lettres ". Explication, à titre d'exemple, de ces dix mots : " Le ciel est,/Par-dessus le toit,/Si bleu, si calme! " (Verlaine), ou du début de " Colloque sentimental " (Verlaine encore) ou, enfin, des quatre premiers vers du " Cimetière marin " (Valéry). Dans ce dernier cas, on comparera, pour l'explication d'un même texte, d'une part, les méthodes de l'ancienne ou de la nouvelle critique et, d'autre part, la méthode révisionniste. Cette dernière permet de goûter deux fois et bien ce qu'avec les premières méthodes on a goûté une fois et mal.

Dans l'enseignement, l'explication de textes

Dans les classes de seconde, de première et de terminale, l'usage prescrit par l'inspection générale du ministère de l'Education était de pratiquer, en cours de français, l'exercice appelé " explication de texte ". Le professeur choisissait un texte de prose ou de poésie et, plusieurs jours à l'avance, le donnait à préparer aux élèves. Afin de susciter la réflexion de l'élève et d'en contrôler le travail, le professeur devait poser sur la page qu'il avait choisie deux, trois ou quatre questions. Celles-ci étaient consignées dans le " cahier de textes " de la classe et chaque élève allait répondre par écrit aux questions posées. Quand survenait un inspecteur général, celui-ci ne manquait pas de réclamer le " cahier de textes " pour y voir quelle page de notre littérature devait être étudiée ce jour-là et pour vérifier si le professeur avait fait son travail et posé des questions pertinentes. Dans mes premières années d'enseignement, je me conformais à l'usage. Je me délectais de ces séances de cinquante minutes où, avec mes élèves, nous échangions nos vues sur telle ou telle page extraite du " Lagarde et Michard " (ouvrage injustement décrié, soit dit en passant). Mais, progressivement, je dus me rendre à l'évidence : il était fallacieux de multiplier les commentaires sur un texte dont on n'avait pas, au préalable, cherché à établir, d'un commun accord, le sens premier. Par ailleurs, j'observais que les élèves, du moins les plus scrupuleux d'entre eux, s'efforçaient tellement de répondre aux questions qu'ils se préoccupaient plus de ces questions que du texte même. L'attention était sollicitée en trop de directions différentes : 1) les questions du cahier de textes (y avait-on répondu et comment ?), 2) le sens littéral du texte (recherche du sens des mots, analyse logique des mots, analyse logique des phrases, lien entre les phrases) et, enfin, 3) le commentaire. Ledit commentaire se révélait foisonnant et envahissant. Chez les lecteurs, la diversité des appréciations, quand ce n'était pas leur divergence, ne signifiait nullement que le texte était riche de tous les sens qu'on lui prêtait ; elle tenait, en bonne partie, au fait que les mots et les phrases avaient fait l'objet de recherches trop dispersées, sinon disparates. Il fallait donc plus de méthode, plus d'ordre, plus de clarté.

Chez mes propres maîtres, j'avais noté le phénomène suivant : quand le texte était en latin ou en grec, leurs explications étaient longues et scrupuleuses tandis que le commentaire final était réduit à la portion congrue ; rien que de normal à cela : quand on a visité les moindres recoins d'un édifice, on a déjà acquis une juste idée de l'ensemble et point n'est besoin d'un long commentaire final. En revanche, quand le cours portait sur un texte de langue française, ces mêmes maîtres ne tarissaient pas de commentaires. J'admirais la fertilité de leur esprit. Au lycée Henri IV, en cagne, Jean Baudout nous éblouissait par sa virtuosité. L'inconvénient, toutefois, en était que, quittant une séance du virtuose sur un extrait du Père Goriot, notre admiration allait plus à Jean Baudout qu'à Honoré de Balzac. Pour ma part, comme, je le suppose, bien d'autres élèves, je demeurais perplexe : l'auteur avait-il vraiment voulu dire ce que notre professeur lui faisait dire ? Au fond, je me demande aujourd'hui si mes bons maîtres, si brillants fussent-ils, n'étaient pas un peu les victimes d' une illusion fort commune, qui veut qu'a priori un Français soit supposé comprendre un texte écrit dans sa langue. Mais un Français, qui lit un texte français, ne devrait-il pas se méfier de ce qu'il croit savoir d'instinct et ne devrait-il pas, en quelque sorte, se traduire à lui-même, lentement et précautionneusement, ce qu'il a peut-être trop vite lu ? Ne devrait-il pas, en somme, traiter un texte français comme il traite un texte latin, grec, hébreu ou chinois ? Préalablement à tout commentaire, ne devrait-il pas, en quelque sorte, traduire, ligne à ligne et mot à mot, en son propre français le français de l'auteur ?

L'explication de textes à la manière révisionniste

Dans la pratique, je fus conduit à supprimer le rituel des deux, trois ou quatre différentes questions posées au sujet de chaque texte et à ne plus poser qu'une seule question pour tous les textes, du début à la fin de l'année scolaire. Cette question était la suivante : " Que dit ce texte ? ".

On remarquera que je ne demandais pas : " Que dit l'auteur ? ". Interdiction était faite de prononcer le nom de l'auteur, de préciser qu'il s'agissait d'un poète, d'un romancier, d'un auteur de pièce de théâtre, d'un essayiste. Il fallait proscrire toute allusion à la biographie, à la bibliographie et même à tout élément historique autre que les éléments fournis par le texte. Le titre ne devait être mentionné qu'à la fin du résumé ; il fallait alors en donner le sens et préciser si, une fois qu'on avait pris connaissance du contenu de la page, ce titre reflétait ou non le contenu. L'élève avait évidemment le droit de dire quels mots ou quels passages lui étaient restés obscurs. La discussion générale s'engageait ensuite sur le sens littéral ou sens premier du texte. C'est seulement au terme de cette sorte d'exploration collective que chacun était invité à dire son sentiment sur le texte pris dans son ensemble.

Cette méthode révisionniste n'allait pas sans risque. D'abord, elle exposait le professeur à se faire mal noter par l'inspecteur général que surprenait, de prime abord, l'absence, dans le cahier de textes, des questions rituelles ! Ensuite, l'exercice d'exploration pouvait donner lieu à des discussions oiseuses. Il appartenait au professeur de mener le tout à bonne fin sans être ennuyeux et sans rendre les textes rébarbatifs. Cette méthode apprenait à concentrer son attention au lieu de la disperser et à ne parler que de ce qu'on avait lu, et vraiment lu. Exemple vécu d'une explication de " La synagogue " dans Alcools lors de la visite d'un inspecteur général.

Renouer avec une tradition et la moderniser

La paraphrase n'a pas bonne réputation. La glose non plus. On parle volontiers d'une paraphrase ennuyeuse ou d'une glose inepte. Pourtant, ces pratiques, aujourd'hui largement abandonnées sur les bancs de l'école, étaient judicieuses. La glose était une annotation en marge d'un texte pour expliquer ou interpréter un mot difficile, pour éclaircir un passage obscur ; par le simple fait de sa proximité immédiate avec le passage considéré, la glose présentait l'avantage, du moins en principe, de restreindre les risques de divagation. La paraphrase, elle, consistait en un développement explicatif d'un texte donné ; là encore, peu de risques d'errer. Enfin, de son côté, la traduction juxtalinéaire avait, elle aussi, son utilité : elle mettait face à face, à gauche, une ligne de grec ou de latin (ou de telle autre langue) et, à droite, sa traduction en français. Calquée sur l'ordre des mots de la langue à traduire, la traduction en français rendait certes un son bizarre, mais elle contraignait le lecteur à observer de près le déroulement de la phrase et à mieux saisir le mode de penser de l'auteur (Pierre Klossowski s'est essayé, avec un réel bonheur, à ce type d'exercice pour sa traduction de l'Enéide).

Glose, paraphrase et traduction juxtalinéaire n'auraient pas dû être négligées ou abandonnées à l'époque moderne mais dépoussiérées et adaptées à l'étude de textes de la littérature française. Cette modernisation devient possible avec la méthode révisionniste, si proche, dans son esprit, du traitement de texte informatique.

Dans l'enseignement qui se dit supérieur, je pratiquais cette méthode révisionniste. Je l'utilisais, en particulier après l'année de licence, pour la préparation des étudiants à un certificat que j'avais créé au sein d'une université lyonnaise et qui avait officiellement reçu le nom de " certificat de critique de textes et documents (littérature, histoire, médias) ". Quant aux étudiants préparant leur mémoire de maîtrise, je leur suggérais, pour le contrôle de leur propre travail, un exercice d'inspiration révisionniste : une fois le mémoire en voie d'achèvement, ils devaient résumer en une seule page les 80, 100 ou 120 pages de leur manuscrit et, à son tour, cette unique page appelait un résumé en une phrase ne dépassant pas 60 mots. Ils disposaient là d'un moyen de contrôler si le manuscrit était clairement composé et si on avait su éviter le désordre ou les redites. On apprenait la concision et, puisque aussi bien on se disait " étudiant en maîtrise ", on s'entraînait ainsi à la maîtrise de l'expression, qui est une forme de la maîtrise de soi. Chez les Anglo-Saxons, on appelle " abstracts " ces types de sommaires. Dans les siècles passés, il arrivait couramment de donner à son ouvrage imprimé un long titre explicite et de placer, en tête de chaque section ou chapitre du livre, un résumé tenant en une ou plusieurs phrases. Il y a donc ainsi des leçons de révision à puiser aussi bien chez les anciens que chez les modernes. Encore faut-il s'aviser de ces leçons, les apprendre et les adapter à son propre travail.

Conclusion

Ma pratique de la méthode révisionniste dans l'enseignement ou la recherche en matière de littérature française m'a valu plus de satisfactions et moins de déboires que mon révisionnisme historique. La sagesse aurait voulu que je m'en tienne là. N'est pas sage qui veut.

Pour un révisionniste, le champ des recherches possibles dans le domaine de la littérature française reste important. Personnellement, je me félicite de ce que, grâce aux progrès de l'informatique, les chercheurs disposent de plus de moyens que par le passé pour établir, par exemple, des corpus, c'est-à-dire des ensembles finis de mots, d'éléments, d'énoncés en vue d'une analyse linguistique. Ainsi limite-t-on dans leurs effets néfastes la logorrhée et la logomachie des commentateurs. Ainsi, trop lentement sans doute, le révisionnisme littéraire finit-il par trouver sa modeste place au soleil tandis que la pratique du révisionnisme historique, elle, reste encore largement interdite.

En tout cas, que le révisionnisme se trouve être historique, scientifique ou littéraire, son combat reste le même. Il vise à la recherche de l'exactitude.

25 janvier 2002


Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational - at - hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.


Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.


Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:

ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>

Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies à Paris, le 10 décembre 1948.


aaarghinternational - at - hotmail.com

L'adresse électronique de ce document est:
http://litek.ws/aaargh/fran/archFaur/2001-2005/RF020125.html