MOINS de trois semaines après, Candasse traversait la Capitale de la Burgondie entre deux gendarmes et, délesté de sa cravate, de ses bretelles et de ses lacets de souliers se retrouvait en prison.
Un grave événement s'était produit: le chef du gouvernement des Russiens avait brusquement changé de camp!
Le chef du gouvernement des Russiens n'était pas un sot: il avait très bien compris la manoeuvre du fils du boulanger et de l'homme au parapluie et il n'avait pas été sans remarquer que les concessions faites au Führer l'année précédente, consacraient un agrandissement de la Bulgarie germanienne en direction de la frontière russienne.
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S'expliquant ainsi, c'est-à-dire fort judicieusement, les raisons pour lesquelles ils l'avaient si cavalièrement tenu à l'écart des négociations, il le leur pardonnait d'autant moins.
Sur le moment, il avait fait semblant de n'y voir que du bleu et, se bornant à accuser le fils du boulanger et l'homme au parapluie d'une faiblesse coupable, continuant à jeter contre le Führer et les Bulgares germaniens, dans des termes de la plus grande violence, un anathème que ses amis en Franconie exploitaient sur un mode qui disputait le monopole du Patriotisme au leader socialiste, il avait décidé d'imiter le fils du boulanger, de le battre sur son propre terrain avec ses propres armes, c'est-à-dire parallèlement, de traiter, lui aussi-en sous-main, avec le Führer.
Les diplomates du monde entier s'y étaient laissé prendre.
Il faut dire aussi que le traité qui avait mis fin à la précédente guerre entre les Franconiens et les Bulgares germaniens offrait d'infinies possibilités d'entente aux deux compères, dans la mesure où il avait créé entre leurs deux peuples, un Etat de bric et de broc, avec les provinces dont il avait dépouillé la Bulgarie germanienne et différents autres peuples: la Poldévie1.
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De ces provinces, le Führer menaçait maintenant de ré-annexer, fût-ce par la force, celles dont il considérait, comme encore très peu de temps auparavant le leader socialiste franconien, qu'elles n'eussent jamais dû être arrachées à ce qu'il appelait, lui aussi, "la mère Patrie" et qui partageaient d'ailleurs sa manière de voir.
- Part à deux, lui dit le chef du gouvernement des Russiens, prenez-les, je prendrai le reste et ce sera entre nous, à la vie à la mort.
- D'accord, cher ami, lui répondit l'autre enchanté de l'aide inattendue qui lui tombait du ciel.
Et, il s'était aussitôt tourné vers le fils du boulanger et l'homme au parapluie pour les informer qu'il allait, séance tenante envoyer ses troupes établir leurs quartiers en Poldévie germanienne, que rien ne l'en pourrait dissuader et que ce serait ainsi, pas autrement.
Or, la Terre des Angles avait de gros intérêts financiers en Poldévie et ce fut l'homme au parapluie qui prit aussitôt la mouche. Mais elle n'avait pas d'armée.
- Qu'à cela ne tienne, dit le fils du boulanger, la Franconie a des soldats pour deux!
Et il décréta la mobilisation générale.
Mais le chef du gouvernement des Russiens n'avait rien dit: quand le fils du boulanger et l'homme au parapluie lui demandèrent ce qu'il attendait, il répondit que, puisqu'on n'avait pas jugé utile de l'inviter aux négociations de l'année précédente il ne voyait pas pourquoi il se mêlerait aujourd'hui de cette affaire; qu'après tout, le Führer n'avait pas tort; que, dans le but de sauver la [246] Paix, il avait signé la veille un pacte d'amitié avec lui; que le fils du boulanger et l'homme au parapluie n'avaient qu'à en faire autant et que, s'ils ne le faisaient pas, ils prendraient tous deux devant l'Histoire, la responsabilité de la guerre qui en découlerait inévitablement et dans laquelle il ne pourrait évidemment pas les suivre, car il était pacifiste, lui.
Et il donna aussitôt à ses troupes l'ordre d'aller elles aussi, prendre leurs quartiers en Poldévie.
Quant aux Franconiens dans l'esprit desquels la querelle des Guelfes et des Gibelins sur le sujet avait commencé à perdre son sens dans le byzantinisme et son corollaire la lassitude générale, ils avaient accepté sans protester le décret de mobilisation, les uns parce qu'il fallait en finir une bonne fois avec les exactions du Führer, les autres, les plus nombreux et de loin, parce qu'il était maintenant prouvé par l'expérience que la mobilisation n'était pas la guerre, mais seulement une menace devant laquelle le Führer ne pouvait faire autrement que s'incliner pour la seconde fois.
Ainsi les Franconiens en étaient-ils progressivement et dans leur ensemble, venus à cette idée que tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si la mobilisation générale était décrétée.
- Pèse pas lourd le Führer: s'il y a la guerre, son compte sera vite réglé, disaient les uns.
- Il s'inclinera, répondaient les autres, et il n'y aura pas la guerre.
Un grand journaliste de l'époque tenta un jour de rompre l'unanimité qui se formulait en ces [247] termes, montrant tous les dangers de l'opération et concluant qu'il n'y avait ni intérêt, ni gloire à vouloir mourir pour les Poldèves.
Mais on l'entendit point et c'est sans doute parce que cette opinion était beaucoup plus cavalière qu'originale.
- "Paix immédiate" avait crié dans un tract diffusé à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, un vieux militant pacifiste, plus heureux dans le choix des slogans et qui avait préféré passer la moitié de sa vie en prison, plutôt que de revêtir l'habit militaire.
On le mit en prison de nouveau et pas seulement lui.
Cette fois, le fils du boulanger avait bien fait les choses. Très habilement, il avait d'abord commencé par jeter en prison sous l'inculpation de "complot contre la sûreté de l'Etat" tous les amis des Russiens qui, à leur habitude, avaient porté au pinacle et préconisé l'attitude du chef de gouvernement des Russiens comme étant seule susceptible de sauver la paix: il n'avait eu aucune peine à faire admettre que cette propagande était à la solde d'une puissance étrangère.
Ensuite de quoi, il avait décrété qu'étaient amis des Russiens - par conséquent dans le même cas - ou même du Führer, tous ceux dont l'attitude passée permettait de penser qu'ils n'approuvaient pas la mobilisation générale, qu'ils n'hésiteraient pas à le dire et, par là même, à "porter atteinte au moral de la Nation".
Candasse figurait au nombre de ces derniers et c'est pourquoi il s'était, lui aussi, retrouvé en prison.
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Fort heureusement pour lui, une amitié politique le tira de ce mauvais pas: un ancien socialiste hostile comme lui à la politique du leader du Parti.
On lui rendit donc sa cravate, ses bretelles et ses lacets de souliers. et, après l'avoir informé qu'il était affecté au ...· Régiment d'Infanterie, on l'envoya le rejoindre aux portes de la ville dans une caserne où la première personne qu'il rencontra fut le grand frisé, sous l'habit militaire depuis une huitaine.
Ceci se passait le jour même où, à quelques heures d'intervalle, la Terre des Angles d'abord, puis la Franconie se déclaraient en état de guerre avec la Bulgarie germanienne.
Car le Führer n'ayant pas le moins du monde été impressionné par la mobilisation générale, il avait bien fallu en venir à cette extrémité.
Avant de passer aux actes, c'est-à-dire aux opérations militaires qui semblaient devoir résulter de cette déclaration de guerre, le fils du boulanger et l'homme au parapluie, avaient cependant décidé d'attendre les réactions du Führer.
Mais le Führer n'avait pas davantage été impressionné et on se trouva dans la situation historique bien connue des quatre qui voulaient se battre, aucun ne se décidant à porter le premier coup, l'un ne le voulant, les autres ne l'osant pas.
On commença donc à se regarder - on dis ait en chiens de faïence - par dessus les frontières de part et d'autre bardées de fer et de ciment et on continua parce qu'on avait commencé.
Cela dura tout un hiver et la grande moitié d'un printemps pendant lesquels, ses hommes valides [249] tuant le temps comme ils pouvaient, dans les casernés, ses femmes et ses vieillards au travail et ses enfants à l'abandon, la Franconie offrit un des spectacle l es plus curieux de son Histoire.
Mobilisé sur place, affecté à un régiment dont la plupart des officiers avaient été se s compagnons d'étude, ses collègues ou ses élèves, considéré par eux comme un original inoffensif, Candasse bénéficiait d'une situation d'autant privilégiée que, fonctionnaire de l'Etat, il continuait à percevoir ses émoluments. On le pria d'endosser l'habit de circonstance, en l'occurrence quelques nippes sales et dépareillées qui faisaient, probablement depuis l'autre guerre, le bonheur des mites dans quelque coin de la caserne, un képi de théâtre, des souliers de clochard, et on l'informa très loyalement que, pourvu qu'il ne fît "pas d'histoires" on ne se montrerait pas trop pointilleux avec lui sur le chapitre de la force principale des armées.
Cette mansuétude, Candasse l'exploita au maximum: tous les matins après le petit déjeuner, Frégoli d'un nouveau genre, il se rendait à la Caserne dans cet accoutrement et, tous les soirs vers 17 h. il rentrait chez lui. Pour courtes qu'elles fussent, ces journées occupées seulement à des palabres de groupe en groupe parmi les milliers d'hommes qu'on avait entassés là et qui, livrés au désoeuvrement, y vivaient en cohue, lui paraissaient interminables. Mais, à la pensée qu'il y avait pire, il s'en consolait.
Il se consolait moins facilement de n'avoir pu rétablir les ponts avec le petit rouquin envoyé au [250] diable et dont tous les efforts qu'il avait faits pour se procurer l'adresse étaient restés vains.
Par contre, il lui arrivait souvent de rencontrer le grand frisé logé à la même enseigne et, le soir, de l'emmener avec lui. Mais il ne recherchait pas sa fréquentation: le grand frisé pensait seulement des événements qu'il avait déjà fait une guerre et qu'appelé comme il l'était à en faire une seconde, c'était un peu beaucoup de gloire pour le même homme. A part cela, que d'autres dont c'était le tour y allassent, il le regrettait, certes, mais c'était nécessaire et il n'y voyait pas d'autre inconvénient. Chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, c'était des discussions sans fin sur le mode le plus aigre.
Autrement précieux lui apparaissait le contact qu'il avait pu garder avec sa rue et qui lui permit de voir la misère s'installer lentement dans les foyers ouvriers privés de leur gagne-pain, les mères ayant épuisé les maigres économies courant après un travail qu'elles ne trouvaient pas ou qui, si elles le trouvaient, était au-dessus de leurs forces, les petits mangeant le pain sec, puis allant nu-pieds tandis que dans une caserne semblable à celle où il se rendait tous les matins, les hommes étaient livrés au même désoeuvrement, dans la même cohue et ne pensaient pas que les leurs pussent être gênés.
Car on leur avait dit que l'allocation d'usage serait, cette fois, très importante.
Car aussi, et contrairement à ce qu'on pense généralement aujourd'hui encore de ces institutions d'un autre âge, les casernes ne rassemblaient les hommes que pour mieux les isoler les uns des [251] autres et de la vie avec laquelle elles ne les maintenaient en contact que par l'intermédiaire du bistrot qui en fait perdre le sens, de la fille de joie qui lui en donne un autre et du journal dont l'information est dirigée qui brouille intentionnellement tout sous prétexte d'éclairer.
Ainsi, plus encore qu'aux opérations proprement dites de mobilisation générale qui s'étaient effectuées dans les mêmes conditions que l'année précédente, Candasse avait été sensible à leur corollaire, les mesures d'évacuation des populations civiles des régions frontières. Cette fois, elles avaient été prises conformément à un plan d'ensemble qui ne laissait que peu de latitude aux initiatives individuelles et il ne s'agissait plus seulement des fils, des épouses, des belles-mères, des matelas, des bijoux, des chats et des perroquets des mieux fortunés ou des mieux renseignés, mais du tout-venant de la population. De longues caravanes - prudemment sectionnées - de chars tirés par des attelages hybrides, conduites par de vieux paysans accablés sous le double poids de la douleur et des ans, avaient traversé les faubourgs de la capitale de la Burgondie. Sur les chars bâchés et contenant les trente kilogs de bagages réglementaires, des femmes de tous les âges, échevelées, éperdues et la marmaille. Des animaux, particulièrement des vaches et des chèvres étaient poussés devant ou suivaient à la traîne. Tous ces gens avaient quitté brusquement leurs villages en n'emportant que l'indispensable, les autorités qui les avaient jetés sur la route, leur ayant assuré que le compte du Führer serait vite réglé et que, pendant leur absence, l'intégrité de leurs biens serait [252] scrupuleusement respectée. Il n'y avait bientôt plus eu que les gens du gouvernement ou de l'Administration pour appeler cela "l'évacuation des populations civiles" et les journaux pour en dire le plus grand bien à l'intention de la population des casernes: le commun disait couramment "l'exode" avec un accent qui évoquait un événement au moins de l'ordre de la fuite d'Egypte aux temps bibliques.
Et Candasse était atterré.
Mais c'était au début de l'affaire et ses compagnons de caserne n'avaient qu'à peine remarqué ces choses: tous les soirs à 17 h, ils se rendaient dans les bistrots de la ville par le plus court chemin, rentraient tard dans la nuit imbibés d'alcool et, le lendemain, la bouche pâteuse, discutaient à perte de vue dans la cohue, sur la date à laquelle le Führer ne pouvait manquer de s'apercevoir que le mieux pour lui, était de s'incliner.
Ils étaient en goguette, les compagnons de Caserne de Candasse: toute la Franconie masculine était en goguette, pas plus.
Sur eux, Candasse avait encore eu, tout à fait par hasard, un autre avantage.
Un jour, un officier supérieur chargé d'une mission d'inspection à l'avant, s'était présenté à la caserne et avait déclaré qu'il avait besoin d'un chauffeur sérieux pour remplacer le sien qui venait d'être hospitalisé: on avait relingé Candasse et on le lui avait donné.
Alors avait commencé un périple hallucinant à travers les villages abandonnés: les maisons occupées par la troupe avaient été pillées sans vergogne. Ici, une armoire à linge éventrée était cul [253] butée au beau milieu d'une chambre à coucher. Ailleurs, les matelas avaient été emportés et on les pouvait retrouver dans les fortifications de fortune qu'on avait hâtivement mises en place autour de la localité. Ailleurs encore, une mitrailleuse était en batterie à la fenêtre d'une chambre de jeune fille, et entre quatre pierres posées à même le plancher, un feu achevait de se consumer...
Candasse pensait que l'ennemi passant par là, n'eût pas fait pire et que l'intégrité garantie par les autorités avait un sens particulier.
Ce qui lui faisait le plus de peine c'étaient les bêtes, errant librement à travers la campagne ou attendant tristement aux portes fermées des maisons dédaignées par la troupe, puis "récupérées" ramenées vers l'arrière par des soldats, l'arme à la bretelle, traînant au long des routes en lamentables troupeaux ou, amaigries, éclopées, parquées en des espaces trop étroits, piétinant désespérément le sol et crevant lentement d'avoir mangé n'importe quoi ou rien et d'être restées si longtemps sans soins.
L'officier supérieur lui-même était indigné.
Huit jours après, écoeuré, Candasse reprenait sa vie à la caserne, mais le samedi suivant, sans doute satisfait de ses bons offices, l'officier supérieur l'avait redemandé pour le conduire cette fois à quelque deux cents kilomètres en arrière, passer le week-end dans sa famille.
Là un spectacle non moins étrange l'attendait.
En temps normal, l'officier supérieur habitait la capitale de la Franconie. Mais, comme tout Franconien qui se respectait, il possédait une maison de [254] campagne ou il allait chaque année passer les vacances avec sa famille, et cette maison de campagne se trouvait dans un bourg de moyenne importance, quelque part en Rhodanie. La guerre ayant été déclarée au beau milieu des vacances, il avait rejoint son poste, mais sa famille avait jugé plus prudent. de ne pas regagner la capitale que tout le monde s'était mis à fuir.
C'était un bourg pour estivants modestes: deux ou trois hôtels, quelques artisans, la presque totalité de sa population s'élevant au maximum à un millier d'habitants tirant leurs ressources de l'agriculture. Or, environ un millier de réfugiés de l'avant l'avaient choisi comme havre de grâce et y étaient arrivés en débandade, harassés, fourbus, sur leurs chars, avec tous ce qu'ils avaient pu emporter, et le maire les avait parqués comme il l'avait pu, dans les hôtels d'abord, puis dans la remise de la pompe à incendie, puis dans les granges, les fenils et les hangars particuliers.
L'officier supérieur fit manger Candasse à la cuisine avec la bonne et, pour le coucher, il obtint à grand peine qu'une des hôtelières lui installât un divan dans un réduit.
C'est seulement le lendemain dimanche que Candasse réalisa le tragique de la situation: le matin en voyant la longue théorie des réfugiés défiler à la queue leu leu sous le préau des écoles où il avait fallu installer une cuisine roulante pour les nourrir, l'après-midi par le concert de lamentations et de criailleries qui montait de toutes les granges et de tous les hangars.
Toutes ces choses, ses compagnons de caserne ne [255] pouvaient que les ignorer, il s'en rendait bien compte.
- Mais se corrigeait-il aussitôt, si cette coûteuse et pénible tragi-comédie s'éternise, ils ne manqueront pas de les apprendre un jour ou l'autre et il se pourrait bien que le réveil fût terrible.
Car, dans son esprit, les événements que la Franconie était en train de vivre ne sortaient pas du cadre de la tragi-comédie et, s'il ne croyait pas que le Führer s'inclinerait, il ne croyait pas davantage que les autres mettraient la menace à exécution, donc pas à la guerre. La Poldévie partagée, on renverrait les hommes dans leurs foyers et tout se terminerait par un échec diplomatique sanctionné par une crise ministérielle. Si grave que ce soit déjà ainsi, la Franconie n'en était malgré tout ni à un échec diplomatique, ni à une crise ministérielle près.
Les marchands de mort subite en seraient pour leurs frais.
Les metteurs de sardines en boîte, les perceurs de macaronis et les petits boutiquiers dans la caisse desquels la mobilisation générale avait ramené les liasses de billets à un niveau très respectable, seraient tranquilles pour un moment.
Et, comme d'habitude, le peuple paierait l'addition.
Dans la période d'accalmie qui suivrait, si courte soit-elle, les négociations pourraient, reprendre dans d'autres formes et sur d'autres bases avec le Führer, éventuellement avec le chef du gouvernement russien. Sans aucune chance de succès, assurément, mais, du moins, le mouvement ouvrier [256] pourrait et saurait put-être profiter de ce répit pour reprendre son souffle.
Et Candasse, prolongeait ce rêve sur un meilleur des mondes possibles toujours au conditionnel hypothétique, mais à un conditionnel hypothétique qui ressemblait étrangement à un futur rapproché.
Les jours passèrent, les semaines, les mois...
La Poldévie était partagée depuis longtemps -accessoirement le Führer et le chef du gouvernement russien avaient en outre mis la main sur quelques autres petits peuples sans défense que les hommes attendaient toujours dans les casernes ou l'arme au pied aux frontières et que l'on continuait à se regarder en chien de faïence. Une expression était née qui menaçait de faire sombrer l'opération dans le ridicule absolu: la drôle de guerre. On avait dû donner des permissions aux hommes pour relayer le moral et ils en étaient revenus, la bouche amère, la gène des foyers et les spectacles des granges et des hangars de l'arrière avait eu sur eux les mêmes effets que sur Candasse.
Cette dernière considération joua un rôle prépondérant dans les événements qui suivirent: aux yeux des gens du gouvernement elle signifia qu'il était devenu impossible de prolonger plus longtemps sans s'exposer aux conséquences d'un mécontentement général prêt à se cristalliser contre eux, une situation qui n'était ni la guerre ni la paix.
L'auteur convient volontiers que, dans l'obligation de faire l'une ou l'autre, les gens du gouverne [257] ment n'en décidèrent peint à pile ou face mais qu'honnêtement, consciencieusement, scrupuleusement, minutieusement comme tout ce qu'ils faisaient, ils pesèrent le pour et le contre.
Il leur apparut, certes, très clairement qu'à aucun prix le Führer ne reviendrait sur ses décisions et que, pas davantage il ne passerait aux actes contre la Franconie et la Terre des Angles: non que l'envie lui en manquât mais il n'était point si sot que d'estimer au-dessus de sa valeur l'amitié soudaine du chef du gouvernement russien et, se lançant, dans une aventure à l'ouest, risquer d'être pris à revers par lui à' l'Est. Déjà, des dissentiments étaient nés entre eux et le Führer qui ne disait rien, visiblement par souci diplomatique, se comportait en tout comme s'il eût été prêt à leur donner le pas sur ceux qu'il avait avec l'Ouest.
- Tiens, tiens? fit le fils du boulanger.
Il venait de réaliser qu'il avait le choix entre la guerre à échéance à l'Est, (Bulgares germaniens contre Russiens) et la guerre de suite à l'Ouest (Franconiens contre Bulgares germaniens). Il marqua donc un temps d'une hésitation bien compréhensible en somme car ce choix posait sur sa conscience un cas délicat devant l'Histoire. On sentit que, seule l'inéluctable nécessité dans laquelle il se trouvait d'avouer que la mise et le maintien sur le pied de guerre de la Franconie pendant tout un hiver était sans objet, la crise ministérielle qui était à la clé et ses lendemains incertains, le retenaient de renvoyer purement et simplement les Franconiens dans leurs foyers, et, ce faisant, de permettre à la discorde de s'installer à son aise [258] entre le Führer et le chef du gouvernement russien, avec la possibilité certaine d'y prendre une ampleur cruciale sans grand délai.
Il n'eut pas le temps de choisir: au plein de ces supputations un petit homme atteint de mongolisme dont il avait fait l'un de ses ministres se leva qui l'accusa sans fard d'atermoiements et de tergiversations coupables pour ne pas dire louches...
Le leader du Parti socialiste vint à la rescousse: les socialistes bulgares germaniens qui, plutôt que de faire la révolution dans leur pays contre le Führer avaient préféré fuir ses foudres et se réfugier en Franconie l'excitaient encore. Dans la guerre précédente, les socialistes bulgares germaniens alors anti-franconiens n'avaient pas hésité à se ranger aux côtés de leur gouvernement et, cette fois, ils avaient compté sur la guerre pour les dispenser de la révolution. Entre temps ils avaient d'abord essayé de s'installer dans la contre-révolution qui les avait finalement rejetés, ce qui donnait toute sa saveur à leur prise de position.
D'un troisième côté, le député en renom qui, l'année précédente, avait réclamé la construction d'urgence de 5.000 avions en Franconie, écrivait maintenant:
"Si nous abattions le Führer2 sans régler le compte3 du chef du gouvernement russien, [259] c'est le chef du gouvernement russien qui, sur nos décombres, nous assujettirait à la plus abjecte des tyrannies. Echapper à l'un pour finir sous l'autre serait tomber de Charybde en Scylla. Nous nous efforcerons de ne point mériter ce comble de l'infortune".
Enfin, l'homme au parapluie était fermement décidé à abattre le Führer pour éliminer de tous les marchés du monde la concurrence que l'économie germanique, mieux équipée, moins chère, de meilleure qualité, faisait aux industriels et aux marchands de la Terre des Angles gagnait du terrain en Franconie et, aussitôt, le député avait écrit:
"Il arrive cependant qu'on surprenne dans certains milieux, quelques échos affaiblis de la propagande germanienne. Il arrive que de fort braves gens d'intelligence courte4 et qu'avaient dévoyés les Russiens, vous déclarent qu'ils ne veulent pas se battre pour la Terre des Angles"5.
Les Franconiens de toutes les classes eussent tout accepté sauf d'être accusés d'avoir l'intelligence courte.
On eut encore l'impression que le fils du boulanger cherchait un appui ou un conseil chez les hommes de gouvernement du Peuple de l'Autre bout et qu'ils répondirent assez vaguement: ils étaient eux-mêmes aux prises avec une crise de [260] chômage qu'une guerre, soit entre la Franconie et la Bulgarie germanienne, soit entre celle-ci et les Russiens pouvait atténuer et peut-être résoudre. Par ailleurs, leurs industriels et marchands avaient investi d'importants capitaux en Bulgarie germanienne. Ils eussent bien voulu ne pas les perdre mais la concurrence de l'économie germanienne les gênait, eux aussi, considérablement sur tous les marchés. Ils se trouvaient donc dans une situation délicate et ils firent une réponse de Normand que les adversaires du fils du boulanger interprétèrent comme un message de sympathie et une promesse d'aide.
Un général assura que l'armée franconienne était en mesure de tailler en pièces celle du Führer et ce fut le coup de grâce: le mongolien devint chef du gouvernement.
Entre la guerre à l'Est à laquelle elle eût pu rester étrangère et la guerre à l'Ouest qui attirait la foudre sur elle, la Franconie avait choisi.
Les troupes franconiennes, toutes griffes dehors se mirent en marche en direction de la capitale de la Bulgarie germanienne qu'elles devaient atteindre en quelques jours.
Le temps de mettre le Führer en cage, de reprendre un peu de: souffle et - hop elles s'élanceraient vers
"... les longs pays où luit Moscou
"Où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge,
"Mirent et rejettent au ciel les soleils rouges"
Candasse était toujours sans nouvelles du petit rouquin.
[261]
Le grand frisé avait été démobilisé en raison de son âge et il se livrait à des exercices variés de littérature alimentaire sur le thème de "la drôle de guerre" dans un grand journal franconien.
Le lendemain du jour où les armées franconiennes étaient passées à l'offensive, Candasse avait reçu de lui une lettre par laquelle, entre autres protestations d'amitié affectueuse, il lui demandait s'il était "enfin revenu de son erreur".
Car le grand frisé avait vu juste et il n'était pas peu fier de s'être montré si perspicace.
IL y en eut de nouveau pour cinq années. C'était une mode: à cette époque, les guerres duraient un minimum de cinq années... On raconte qu'en des temps fort anciens, les rois assyriens partaient régulièrement en guerre tous les printemps: la mode seule avait changé qui remplaçait l'automatisme et la fréquence par la durée. Et qui, aussi, comportait par comparaison quelques menus perfectionnements dans l'art de tuer, de lever le tribut ou de partager les dépouilles des vaincus.
[266]
Cette fois, la victoire restée si longtemps incertaine une vingtaine d'années auparavant ne faisait pas de doute car, si de mémoire de rose on n'avait encore jamais vu mourir un jardinier, de mémoire de Franconien on n'avait jamais connu la défaite, ce qui ne contribuait pas peu à rapprocher Guelfes et Gibelins aux moments décisifs de leur Histoire commune. Elle devait au surplus être rapide et totale, ne faire qu'une bouchée du Führer et du chef du gouvernement russien. Si elle ne fut pas tout cela et comme cela, finalement elle fut tout de même et la tradition ne subit aucun accroc.
Mais les choses commencèrent très mal: en un tournemain, l'Armée franconienne, qui s'était si courageusement élancée sur les dômes en or qui bouge via le Moulin de Sans souci du Führer, se retrouva culbutée, désarticulée, informe, inexistante sur la frontière extrême-sud du pays. L'Armée, non, son Etat-Major, ses officiers, et les plus débrouillards, c'est-à-dire les mieux motorisés, qui avaient pu s'enfuir à une vitesse plus grande que celle à laquelle l'Armée du Führer progressait en Franconie. Les gens du gouvernement avaient suivi. Et dans un indescriptible désordre, les populations fuyant, elles aussi devant cette invasion incoercible et les conséquences horrifiques qu'on leur en avait promises. Quant aux troupiers communs qui constituaient le gros de l'Armée et qui n'avaient pu fuir, ils avaient été, au fur et à mesure, capturés et emmenés en Bulgarie germanienne: les trois quarts de l'Armée.
On comprit a[ors que l'Armée franconienne était à peu près totalement dépourvue d'équipement et que c'était la raison pour laquelle elle [267] avait été si rapidement mise hors de combat: les marchands de mort subite, en effet, n'avaient pas livré l'équipement, mais ils avaient gardé l'argent. Les mauvaises langues insinuèrent même que, pour que l'opération fût possible, il fallait qu'il l'eussent partagé avec les gens du gouvernement.
Purement et simplement.
Et c'était pour cela qu'on avait payé tant d'impôts pendant tant d'années et renoncé au monde du lopin de terre et de la petite maison!
On était au bord du scandale dans la décomposition d'un régime.
Le scandale pourtant n'éclata point: chacun se dit que la situation eût pu être pire, que, par exemple, la guerre, du moins, allait être finie sans trop de dégâts, - car s'il y avait beaucoup de prisonniers, il y avait peu de morts, - qu'on allait réintégrer le foyer, que les prisonniers ne pouvaient marquer d'être rapidement relâchés, et que c'était une compensation à tant de malheurs.
De la frontière extrême-sud, le petit mongolien chef du gouvernement qui n'avait cessé de crier victoire6 tout au long de cette débâcle, et d'autant plus fort que les troupes du Führer s'enfonçaient plus profondément en Franconie contemplait son oeuvre.
Surpris par l'événement, les gens du gouvernement avaient, dans leur for intérieur et pour le cas où l'invasion ne pourrait être stoppée, décidé de se replier dans les colonies avec l'Armée et, à [268] l'abri de la mer supposée infranchissable, à y mettre au point la reconquête de la Franconie. L'heure étant venue de passer à l'exécution, ils n'avaient plus trouvé de bateaux dans les ports franconiens: les bateaux s'étaient volatilisés.
Aussi bien, l'Armée était prisonnière et il n'y avait plus rien à transporter.
La situation était sans issue.
Le petit Mongolien jugea donc qu'il y avait lieu de demander l'armistice au Führer et, comme il n'avait aucune chance d'être pris en considération par icelui, qu'il fallait désigner pour ce faire quelqu'un qui le fût, c'est-à-dire choisir un autre chef de gouvernement.
Ainsi fut fait: sur son conseil, le choix de ce lui restait du Parlement se porta sur le grand général entre temps devenu maréchal, qui avait stoppé les Bulgares germaniens au cours de l'autre guerre, permis la victoire et dont on ne savait s'il était félon. Outre la demande d'armistice, le Parlement lui donna comme mission de gouverner la Franconie à son gré jusqu'à la signature de la paix.
Le Führer daigna le reconnaître comme chef du gouvernement et lui accorder l'armistice à des conditions que, sur le moment, l'opinion unanime trouva très honorables étant donnée la situation.
Les Franconiens mâles qui avaient échappé au spectaculaire et sensationnel coup de filet du Führer furent démobilisés ou se démobilisèrent d'eux-mêmes selon le cas et rentrèrent chez eux où, dans les villes et les villages abandonnés, c'est-à-dire dans les deux tiers de la Franconie, ils arrivèrent à peu près en même temps que les [269] populations civiles qui avaient été évacuées ou qui avaient fui devant l'envahisseur.
C'est alors.seulement qu'on réalisa l'étendue du désastre: les éléments [es plus divers, des mieux fondés aux plus fantaisistes, entrèrent dans son appréciation, et les mêmes qui quelques jours auparavant poussaient à conclure que tout pouvait être pire, maintenant qu'on était ensemble, établissaient clairement que tout était au plus mal.
Sur les lieux, les destructions et pertes de biens par des pillages, dont on acquit la certitude qu'ils étaient le fait autant des troupes amies que des troupes ennemies, parurent encore plus importantes qu'elles n'étaient en réalité, et plus inhumaines les conditions dans lesquelles on avait vécu pendant le long déracinement de la mobilisation générale et de l'attente sur un pied de guerre qui n'en était pas un. On faisait le compte des privations endurées, des journées de travail perdues, des économies envolées, etc. La gêne était partout qui handicapait lourdement la réadaptation.
Et pourquoi tout cela?
Il n'y eut plus ni Guelfes, ni Gibelins, ce ne fut qu'un cri:
- Les salauds qui nous ont mis dans ce pétrin!
Les salauds étaient, cette fois, les gens du gouvernement.
On apprit que les prisonniers ne reviendraient pas tout de suite, que les troupes du Führer occuperaient la Franconie pendant un temps indéterminé, qu'il faudrait vivre chichement, donc se priver pour les nourri:r par priorité, tout cela [270] parce que la Terre des Angles continuait la guerre. Ayant mis la Franconie hors de combat et la tenant à merci, le Führer s'était tourné vers la Terre des Angles et lui avait proposé la paix à des conditions qui pourraient être débattues en commun. mais l'homme au parapluie était mort et il avait été remplacé à.la tête du gouvernement par un autre qui, en guise de paratonnerre, préférait un cigare qu'il ne cessait de mâchouiller. il avait sur la guerre une opinion bien arrêtée que, dix ans après, il rendit publique en ces termes.
"Le Chef de gouvernement du Peuple de l'Autre bout me dit un jour qu'il allait demander que lui fût suggéré le nom qu'il convenait de donner à cette guerre. Je lui fournis aussitôt cette réponse: la - Guerre - qui - n'était - pas -obligatoire. Car il n'exista jamais de guerre plus facile à éviter que celle qui vient de ravager ce qui subsistait du monde après le conflit précédent."
En conséquence de quoi, utilisant au maximum les moyens qu'il avait d'éviter les années de guerre qui restaient à courir, il avait dédaigneusement refusé de discuter avec le Führer, c'est-à-dire choisi la guerre jusqu'au bout.
En Franconie, le mécontentement grandit à proportion: il se polarisa sur la Terre des Angles et les hommes politiques franconiens qui avaient jeté à sa suite le pays dans cette guerre.
On était toujours unanime: les amis des Russiens étaient les plus hostiles à la Terre des [271] Angles et pour l'anéantir allaient jusqu'à prôner une collaboration loyale avec le Führer.
Finalement, le nouveau chef de gouvernement comprit que la réadaptation était singulièrement compromise et que, pour la rendre possible, il était nécessaire de donner à ce peuple des victimes expiatoires: il mit en prison le fils du boulanger, le petit mongolien, le leader socialiste, quelques autres comparses, et il annonça qu'ils seraient prochainement traduits devant une juridiction exceptionnelle comme responsables de la défaite dans une guerre dont le moins qu'on puisse dire était qu'elle avait été imprudemment déclarée.
Ça tombait bien: le Führer demandait justement qu'ils fussent châtiés pour l'y avoir impudemment contraint.
Cette mesure fut encore bien accueillie, sinon à l'unanimité, du moins par une opinion à 95 % favorable.
En refusant la paix qui lui était proposée par le Führer, la Terre des Angles était devenue l'ennemi héréditaire et traîtres à la Patrie ceux qui avaient entraîné la Franconie dans son sillage.
On découvrit que les troupes occupantes se conduisaient très correctement, et si on avait totalement perdu de vue le meilleur des mondes possibles, on commença de penser que celui-ci pouvait être le moins mauvais.
Candasse avait eu la chance d'échapper au coup de filet.
[272]
Un matin, se présentant à la caserne comme a l'accoutumée, il l'avait trouvée déserte: son régiment était parti pendant la nuit. Il sut plus tard que l'ordre était arrivé brusquement et qu'on n'avait pas eu le temps de le prévenir.
C'est bien ma veine, pensa-t-il, abandon de poste, me voilà maintenant déserteur!
Il courut à la Place dans l'espoir d'y recueillir un renseignement -qui le mît sur la piste et lui permît de rattraper ses camarades: la place elle aussi était partie dans une direction inconnue. Un caporal qu'on avait laissé là pour garder le matériel qui n'avait pu être emporté lui dit d'un air désabusé que la guerre était perdue et que le mieux était qu'il se démobilisât et rentrât tout bonnement chez lui.
- Je vais en faire autant ajouta-t-il, car les Bulgares germaniens sont à quelques kilomètres, et comme je ne veux pas être prisonnier, je ne tiens pas à ce qu'ils me trouvent ici dans cet accoutrement. Candasse jugea qu'il parlait sagement et il rentra chez lui. Mais une fois en civil, la pensée lui vint que, personnage assez voyant dans sa propre ville, peut-être serait-il mieux inspiré d'aller attendre les événements dans un endroit où il était moins connu: s'il était prudent de se méfier des conquérants, les réactions de conquis étaient imprévisibles. Mme Candasse fut de cet avis.
Le flot des populations civiles fuyant l'envahisseur passait sous leurs fenêtres: ils s'y mêlèrent.
Leur intention n'était pas d'aller bien loin, niais, comme les fourmis qui traversent les routes [273] ou les anguilles qui vont à la mer des Sargasses sans savoir pourquoi, les foules humaines en mouvement livrées à elles-mêmes ont leurs lois dont elles n'ont pas plus conscience et qui n'en sont pas pour autant moins impératives que celles des sociétés dites policées: poussés par le flot qui les avait absorbés, ils se retrouvèrent un soir à cinq cents kilomètres au Sud, aux pieds de la statue d'un certain duc de Lesdiguières où ils apprirent la signature de l'armistice.
Le temps de souffler, de prendre le vent et de se mettre en règle avec. la situation qui résultait de la tournure des événements: six semaines après, ils étaient de retour dans la capitale de Burgondie où, sans nombre, les sujets d'étonnement les attendaient.
Ils les eurent tous le premier jour, les étonnements - tous ou peu s'en fallut.
Tout d'abord, ils n'en crurent pas leurs yeux dans toutes les vitrines, en lettres énormes, "Man spricht German". Les soldats germaniens sortaient des magasins les bras chargés de tout, principalement de victuailles, et les civils le nez long comme ça. C'était le patriotisme en application dans sa nouvelle version: les soldats germaniens payaient plus cher et les boutiquiers avaient perdu la guerre avec tout le monde, - la guerre et tout sauf le Nord.
Ils eurent de la peine à trouver leur premier repas: "Pensez donc, Madame, ils nous prennent tout." S'ils réussirent, ce fut seulement en y mettant le prix.
[274]
Une rencontre fortuite que, leur maigre provende en mains, ils firent sur le chemin de la maison ne les surprit pas moins. Au détour d'une rue, ils se trouvèrent brusquement nez à nez avec deux hommes en conversation sur le trottoir. Ils avaient toujours été en relation de bon voisinage et même de camaraderie avec eux et ils s'arrêtèrent: silence gêné, salutations froides. L'un d'eux, un fonctionnaire des Finances, membre du Parti socialiste, avait jadis demandé à Candasse, le leader du Parti étant chef du gouvernement, d'intervenir auprès de lui pour obtenir le ruban de la Légion d'honneur, distinction fort enviée à l'époque, et Candasse, ennemi de ces sortes d'affaires, s'y était refusé.
- C'est peut-être cela, se dit Candasse.
L'autre était un grand dégingandé de fruit sec de la Bourgeoisie qui, incapable de gagner sa vie à quelque travail que ce soit, s'était cru destiné à une brillante carrière politique et, ayant naturellement échoué, là comme partout , s'était quand même acquis une certaine notoriété dans le ridicule en poussant des chansons d'un assez mauvais goût au dessert des banquets dits républicains.
- Tu comprends, dit-il à Candasse, des gens comme toi, la Franconie en a maintenant pardessus la tête: voilà où vous nous avez conduits avec vos rêves de Paix. Vous nous avez désarmés matériellement et surtout moralement devant le Führer. Ses agents, voilà ce que vous étiez.
- Mais vous ne perdez rien pour attendre, ajouta l'autre. Parce que, le Führer, il l'a dans l'os. Râpé qu'il est, le Führer. Les Turcs vont lui déclarer la guerre d'ici quelques jours, les Russiens [275] avant la fin du mois et le peuple de l'Autre-bout entrera dans la danse: dans deux mois la guerre est finie. Alors, on réglera les comptes... Pas fou, l'homme au cigare: sait ce qu'il fait.
Ils en furent sidérés.
Enfin, arrivant à la maison et ouvrant machinalement la boite aux lettres, -vieille habitude, instinctive et vite retrouvée, - Candasse y trouva deux plis administratifs à son adresse personnelle: l'un était écrit en bulgare germanien, l'autre émanait de M. Pédantin.
Ayant ouvert le premier, il vit d'abord la signature: Hpt K... Haupsturmführer des Propaganda staffel, Presse Büro. C'était une invitation à s'aller enquérir des conditions dans lesquelles Candasse pourrait reprendre son activité journalistique.
Par le second, M, le savant Pédantin, après l'avoir sévèrement admonesté pour son attitude politique passée, laquelle appelait évidemment des sanctions disciplinaires, l'informait que, s'il voulait bien déclarer sur l'honneur qu'il n'était ni Juif, ni franc-maçon, et prêter serment de fidélité au Maréchal-chef du gouvernement, il serait peut-être possible de le garder au service de l'Etat dans une autre province.
Le nouveau gouvernement ne voulait pas être en reste avec les précédents, et tout ce qu'il avait trouvé pour se distinguer d'eux était un changement dans la nature et l'orientation de l'inquisition.
Candasse n'était ni Juif, ni franc-maçon, et il était las de se battre contre les moulins à vent. Aussi, quand il se trouva le lendemain matin dans le bureau du savant Pédantin, il était décidé [276] à prêter serment de fidélité. En dernière analyse, il avait pensé que le fonctionnaire des Financés qu'il avait rencontré la veille avait dû, lui aussi, prêter ce serment puisqu'il était encore en fonctions.
- Travail, Famille, Patrie, commença le savant Pédantin.
Suivit un long discours qui partait des "mensonges qui nous ont fait tant de mal" pour aboutir au cri du coeur: "Maréchal nous voilà" via "la Révolution nationale".
Comment la conversation bifurqua sur les Bulgares germaniens et, comment Candasse en vint à parler de l'autre convocation qu'il avait dans sa poche, il eût été bien embarrassé pour le dire si on le lui avait demandé, fût-ce sur le moment. Toujours est-il que le savant Pédantin se montra très curieux de l'affaire et encouragea vivement Candasse à reprendre son activité journalistique dans le sens qu'on ne manquerait pas de lui proposer, c'est-à-dire contre les criminels qui avaient déclaré cette guerre et, en définitive, pour le Maréchal qui, ne l'ayant jamais voulue, avait au surplus ramené une paix que la Franconie reconnaissante devait savoir mériter.
- Le Führer nous offre cette chance, conclut-il.
Et, se levant pour indiquer que l'entretien était terminé, il assura Candasse qu'il aurait le sentiment de commettre un crime contre la Patrie en le déplaçant et qu'en conséquence il le maintenait au poste qu'il avait, jusqu'à la déclaration de guerre, occupé dans son Etablissement.
- C'est toujours autant, pensa Candasse.
[277]
Et, sans même se poser de questions, ni sur la fidélité qu'il venait de jurer, ni sur l'étrange attitude du savant Pédantin, il partit chez le Hauptsturmführer des Propagandastaffel.
- Nous avons apprécié, lui dit à peu près celui-ci dans un franconien très pur, vos efforts pour tenter d'empêcher cette guerre, votre courage et votre talent d'écrivain. Si vous êtes disposé à continuer dans cette voie, ce qui à nos yeux ne fait pas de doute...
Candasse expliqua que Superpangloss de profession, il n'était journaliste qu'en amateur, qu'étant donné la situation, s'adressant à une population presqu'exclusivement féminine, ce genre d'activité était voué à un insuccès certain et que, pour sa part, il avait décidé de se consacrer à sa tâche d'éducateur, moins spectaculaire sans doute, mais à coup sûr beaucoup plus efficace.
L'autre fronça les sourcils
- C'est votre dernier mot?
Et, Candasse ayant maintenu sa manière de voir:
- Bien, fit-il d'un air dépité.
Puis, il le congédia sèchement.
En rentrant chez lui, Candasse croisa la veuve du petit rondouillard dont les yeux lancèrent les éclairs habituels en arrivant à sa hauteur.
Dans les jours qui suivirent, il apprit que, secrétaire de rédaction d'un grand journal dans une ville du Sud, le grand frisé y tressait des couronnes de lauriers au Maréchal-chef de gouvernement.
[278]
Et, par une lettre qu'il lui adressait à tout hasard, que le petit rouquin, fait prisonnier dès le début, avait été emmené en Bulgarie germanienne.
Dans le moins mauvais des mondes possibles, la solitude serait complète, la liberté de plus en plus relative et le gagne-pain un dangereux exercice d'équilibre.
Une année s'écoula, au terme de laquelle le Führer s'était le plus naturellement du monde trouvé en état de guerre contre les Russiens.
Une année encore et le gouvernement du Peuple de l'Autre-bout, coupé de ses clients par les événements, aux prises avec des monceaux de marchandises qui ne trouvaient plus preneur et, par voie de conséquence, avec des multitudes d'hommes auxquels il n'était plus possible de donner du travail, à son tour la lui déclara: histoire d'occuper les hommes et, par là, de décongestionner l'économie.
L'homme au cigare jubilait.
En Franconie, ces événements avaient singulièrement influencé l'opinion. D'abord par leurs conséquences matérielles: la Franconie manquait de tout ce dont le Peuple de l'Autre-bout ne savait que faire et, par application d'un rationnement poussé à l'extrême, tous ceux qui n'étaient ni paysans, ni boutiquiers, ni gros rentiers y avaient faim. Par surcroît, le volume de tout ce qui s'échangeait ayant diminué de ce que le Peuple de l'Autre-bout n'envoyait plus, malgré le marché [279] noir éhonté auquel la raréfaction leur permettait de se livrer, le profit de ceux qui n'avaient pas faim était sensiblement diminué par rapport à ce qu'ils croyaient qu'il eût pu être et ils ne décoléraient pas. Tant et si bien que, sur les causes du drame, les Franconiens s'étaient une fois de plus retrouvés entre eux comme Guelfes et Gibelins.
- C'est la faute à l'homme au cigare, dirent les uns.
- Au Führer, répliquèrent les autres.
Ainsi naquirent et prirent corps les notions destinées à devenir célèbres de collaboration et de résistance.
La presse s'en mêla et aussi les partis politiques anciens clandestinement reconstitués. A une extrémité de l'opinion, il y eut le grand journaliste qui ne voulait jadis pas mourir pour les Poldèves: il avait trouvé de multiples raisons plus nobles les unes que les autres de mourir pour le Führer. A l'autre extrémité, les amis des Russiens qui, après avoir proposé leur collaboration au Führer, pensaient qu'il n'était plus bon, maintenant, même à jeter aux chiens. Signe particulier et commun à ces deux pôles d'attraction: chacun parlait au nom de la Patrie et estimait que l'autre la trahissait honteusement. Dans cette disposition d'esprit les uns à l'égard des autres, il était fatal que résistants et collaborateurs en vinssent aux mains.
Dans l'ensemble, les choses se passèrent ainsi: un soldat germanien était trouvé assassiné dans une rue sombre et le Führer prenait selon le cas cinquante ou cent Franconiens en otages, puis il faisait annoncer à son de trompe qu'ils seraient fusillés sans autre forme de procès si le coupable [280] ne lui était pas livré. Généralement, le coupable était une tête brûlée et il n'avait garde de se dénoncer. Les otages étaient fusillés. L'opinion était outrée à la fois par le crime et par sa sanction. La tête brûlée le prenait très mal et, à la première occasion, recommençait. A la troisième ou à la quatrième expérience de ce genre, le Führer décida la chasse aux résistants, les collaborateurs applaudirent ou lui apportèrent leur aide et le Maréchal-chef de gouvernement qui, à l'ombre du Führer, avait mis sur pied tout un plan de rétablissement de l'ancienne société féodale, pensant que la moindre agitation en compromettrait l'exécution, lui prêta main-forte. Les résistants ripostèrent en s'attaquant de préférence aux collaborateurs, ce qui présentait moins de risques, et le pli fut pris: finalement les querelles de bornage, les histoires de cocus et les vieilles rancunes politiques ou autres classèrent les Franconiens en résistants et en collaborateurs.
Dans la capitale de la Burgondie, et ses environs immédiats, l'opération résistance fut d'abord menée dans ces termes par le grand dégingandé, le fonctionnaire des Finances et la veuve du petit rondouillard. Fine mouche, celle-ci avait d'ailleurs, sans que personne s'en doutât, ménagé ses arrières: à deux cents kilomètres de là, un de ses deux fils était un personnage très influent dans la collaboration, si bien que, de quelque façon que tournassent les événements, ayant la possibilité de voler efficacement l'un au secours de l'autre en cas d'accident, ils jouaient gagnant sur les deux tableaux. A eux trois, ces chefs improvisés firent fusiller et déporter en Bulgarie germa [281] mienne où, dans des camps appropriés, ils étaient soumis à un travail forcé des plus meurtriers, des centaines et des centaines de personnes.
Ce fut une des plus sombres tragédies de la vie de Candasse.
Réinstallé par miracle dans ses fonctions à l'institut Pédantin, Candasse avait, à son habitude, apprécié la situation au moyen des unités de mesure qui lui étaient particulières: il était devenu très pessimiste et, l'homme au cigare ayant refusé de discuter avec le Führer après l'armistice francono-germanien, lui qui, jusqu'au dernier moment, n'avait pas cru à la guerre, s'était soudain mis à penser que, ne s'arrêtant pas, elle ne pouvait que s'étendre et prendre les proportions d'un cataclysme planétaire étendant, à la manière de ces séismes à reprises des régions volcaniques, ses ravages dans le temps, sur une durée imprévisible. Avec leur fin victorieuse de la guerre dans deux mois, le grand dégingandé et le fonctionnaire des Finances lui parurent tout de suite ridicules.
Par malheur et pour une fois, il eut raison.
L'entrée en guerre des Russiens et du Peuple de l'Autre-bout transforma la Franconie et avec elle toute l'Europe occidentale en un vaste camp retranché et fit, des destins du monde, l'enjeu d'une partie qui se jouait entre deux forces de violence sensiblement égales que le hasard seul pouvait départager.
[282]
- L'une détruira l'autre, se disait Candasse, mais après une victoire à la Pyrrhus elle sera dans un tel état, si incapable de résoudre les problèmes qui les ont jetées l'une contre l'autre, ne serait-ce que parce qu'elle n'en aura pas davantage conscience, qu'à son tour elle se dissoudra dans la réprobation unanime des survivants.
Dans cette perspective échafaudée à partir des circonstances, il ne lui apparaissait pas que le devoir de l'homme franconien, par chance maintenu à l'écart des deux violences aux prises, pût être autre que de se refuser à se laisser intégrer à l'une ou à l'autre et, sans attendre, de se préparer à être, le moment venu, à même d'empêcher un effondrement malgré tout possible de l'Humanité désemparée dans le chaos. A ses yeux, le Führer et le chef du gouvernement russien symbolisaient un régime qui ramenait l'Humanité aux principes du trop célèbre Platon, c'est-à-dire à l'esclavage érigé en système de gouvernement. Quant à l'homme au cigare et aux hommes d'Etat du Peuple de l'Autre-bout, ils symbolisaient, eux, l'ancien régime c'est-à-dire celui de l'esclavage atténué, mais avec toutes ses prétentions à durer et son besoin incessant d'avoir constamment des Bulgares à portée de fusil pour y réussir. S'il lui arrivait de penser qu'après le cataclysme, l'Humanité reprendrait plus facilement conscience d'elle-même, la Terre des Angles et le Peuple de l'Autre-bout triomphant de justesse du Führer, le traité d'alliance qu'ils avaient signé avec le chef du gouvernement russien posait aussitôt des problèmes troublants: seules des raisons de circons [283] tances et non de principe avaient pu faire qu'un tel traité fût conclu avec le chef du gouvernement russien plutôt qu'avec le Führer, et cela projetait sur l'avenir des ombres sinistres, la Franconie et toute l'Europe n'échappant au joug du Führer que pour tomber sous celui, non moins lourd, du chef du gouvernement russien. Car il ne voyait pas plus la possibilité d'un accord loyal et durable entre la Terre des Angles, le, Peuple de l'Autre-bout et le chef du gouvernement russien, qu'il ne l'avait vue entre celui-ci et le Führer.
Peut-être seront-ils assez affaiblis l'un et l'autre, se disait-il, pour éprouver le besoin de reprendre leur souffle avant de se jeter l'un sur l'autre.
C'est dans cette reprise de souffle seulement que Candasse voyait pour l'homme, à condition qu'il la sache mettre à profit, la possibilité de jouer son destin gagnant.
Et c'est, assorti de ces considérations qu'il accordait un préjugé favorable à la Terre des Angles et au Peuple de l'Autre-bout.
Mais un triomphe du Führer n'étant concevable que dans les mêmes conditions, il s'en effrayait à peine plus.
De toutes façons, la preuve qui serait à faire après l'effondrement de l'un ou de l'autre était que, poussée à son paroxysme sur le plan des nationalismes, la violence qui préside à l'établissement des constitutions étatiques, non seulement n'avait pas résolu des problèmes qu'elle avait elle-même posés, mais encore qu'elle en avait créé d'autres tout aussi impossibles à résoudre par la violence. Sur ce point, Cardasse était bien persuadé que loin de combattre la violence, l'emploi de la violence ne faisait que la légitimer en l'amplifiant, et que seuls seraient susceptibles de faire la preuve qui s'imposait avec quelque chance d'être pris en considération, ceux qui, prêchant d'exemple, n'auraient jamais cédé à ses sollicitations.
En l'occurrence et dans l'immédiat, la violence employée contre les troupes du Führer ne pouvait avoir d'autres résultats qu'une terrible répression habilement dirigée contre les forces de progrès par le Maréchal-chef de gouvernement.
En fait, il en fut ainsi: après chaque attentat, le Führer exigeait des otages et, dans toutes les provinces, ces otages étaient désignés par l'administration, c'est-à-dire par les hommes du Maréchal. Or, les hommes du Maréchal n'étaient point si sots que de désigner les leurs.
Car il nourrissait de très grands projets, le Maréchal: par une suite de démarches de la pensée un peu analogues dans la forme à celles que Candasse avait faites pour son compte, il était arrivé à cette conclusion que les deux blocs antagonistes ne pouvaient que se détruire mutuellement, sinon, qu'à tout le moins, viendrait fatalement un moment où ils seraient l'un et l'autre dans un tel état d'affaiblissement que, pourvu qu'il fût à la tête d'un Etat fort, il pourrait leur imposer son arbitrage. A toutes fins utiles, il s'était donc donné pour tâche d'édifier un Etat fort sur des principes médiévaux par l'élimination préalable de tous ceux qui l'eussent pu affaiblir. Les têtes brûlées doctrinaires de la résistance par l'attentat le fournissaient en prétextes et les [285] légions ou milices constituées sous sa protection par les collaborateurs sous couvert d'auto-défense, faisaient le reste.
Tels étaient les thèmes sur lesquels Candasse, condamné à la vie exclusivement professionnelle et familiale, c'est-à-dire végétative du Franconien moyen d'avant ces événements, spéculait en compagnie de Mme Candasse, au cours de soirées qu'il leur arriva souvent de trouver longues. (Dans une si parfaite unité de vues au cours de soirées si longues, qu'inconscience ou foi téméraire dans l'avenir, un petit Candasse leur était né).
Or, le lecteur le pense bien, Candasse n'était pas homme à jeter le manche et à se définir pour lui-même seulement, les voies qui lui paraissaient encore susceptibles de conduire à ce meilleur des mondes possibles à sa façon dont il ne pouvait se résigner à désespérer.
Il se rendit bien compte que l'entreprise serait délicate: d'un côté, il y avait le savant Pédantin qui était professionnellement son chef et le Hauptsturmführer des Propagandastaffel, lequel ne manquerait pas de le surveiller, de l'autre le grand dégingandé et le fonctionnaire des Finances.
Elle le fut beaucoup plus qu'il ne le redoutait à partir du jour où le chef du gouvernement russien entra en guerre contre le Führer et où ses amis en France passèrent du camp des collaborateurs à celui des résistants: jusqu'à ce jour, le grand dégingandé et le fonctionnaire des finances n'avaient réussi qu'à faire fusiller ou déporter en Bulgarie germanienne quelques dizaines de Franconiens, mais Candasse était rentré en contact avec tout ce que la Burgondie [286] comptait en révolutionnaires déçus et sur les données d'un socialisme authentique, les tenait clandestinement assemblés entre eux en un vaste faisceau qui faisait toile d'araignée et se consolidait ou s'étendait jour après jour, s'apprêtant à interpréter avec beaucoup de chances de succès, les événements dans un sens bien défini quand le moment serait venu. Il publiait un petit journal qui colportait les consignes sous le manteau dans toute la Burgondie et débordait même sur d'autres provinces de la Franconie. Les émissions radiophoniques de la Terre des Angles à destination de la Franconie disaient le plus grand bien de ce journal malgré que, condamnant les régimes du Führer et du chef du gouvernement russien, il condamnât aussi ceux de la Terre des Angles et du Peuple de l'Autre-bout, recommandât la plus grande prudence et déconseillât formellement les attentats: dans le dessein de les séduire, la radio de la Terre des Angles en prenait texte pour promettre aux Franconiens qu'après la guerre, c'en serait fini du régime dit capitaliste de type traditionnel.
Ces résultats encourageants confirmaient Candasse dans ses espoirs et le désignaient aux amis du chef du gouvernement russien comme étant leur ennemi numéro un dans la mesure où, en fin de conflit, son influence déjà considérable et destinée à augmenter sans cesse, mettrait en échec tous leurs projets.
D'autre part, le grand dégingandé, le fonctionnaire des. finances et surtout la veuve du petit rondouillard ne décoléraient pas: grâce à la sympathie qu'ils avaient pour lui, Candasse avait [287] réussi à faire passer aux yeux des chefs nationaux7 de la Résistance, le grand dégingandé, le fonctionnaire des finances et la veuve du petit rondouillard pour les hurluberlus criminels qu'ils étaient, sans aucune influence sur l'opinion, considérés par elle comme des provocateurs et réduits à se rabattre sur la lie de la population dans l'espoir d'y pêcher de temps à autre un tueur à gages qui consentît à perpétrer un attentat pour leur compte8.
Les amis du chef du gouvernement russien virent tout le parti qu'ils pourraient tirer de ce [288] dépit: ils entrèrent dans la résistance aux côtés du trio et, ensemble, ils commencèrent d'abord par condamner Candasse à mort comme collaborateur notoire.
Or, le chef de la police du Führer dans la capitale de la Burgondie venait justement de décider son arrestation comme résistant...
Le calcul des amis du chef du gouvernement russien était bon: le conflit terminé, on apprit qu'ils l'avaient fait à l'échelle nationale et qu'ils avaient ainsi réussi à décapiter le Parti socialiste d'à peu près tous ses éléments sérieux, lesquels avaient adopté la même attitude que Candasse dans presque toutes les provinces de Franconie. Ceux de Burgondie pourtant commirent une faute: venant de la collaboration et entrant dans la résistance par une volte-face à 180·, ils voulurent se signaler par des actions d'éclat et du jour au lendemain, dans le même temps qu'ils prononçaient leur sentence de mort contre Candasse, les attentats se multiplièrent. Pas spécialement contre les troupes du Führer, - c'était trop dangereux et, à moins de tomber tout à fait par hasard sur un pauvre diable de militaire germanien en rupture de consignes et isolé, ils ne s'y risquaient pas, - mais contre tout ce qui représentait, dans la population civile, un élément de progrès non susceptible de se rallier à eux et de se placer sous leur contrôle. Pas spécialement non plus contre les personnes: contre les choses. Les monuments publics, les devantures des magasins et les habitations parti [289] culières se mirent à sauter, d'ailleurs dans la réprobation générale. Des tracts circulaient sous le manteau qui portaient aux nues le chef du gouvernement russien et qui justifiaient cette pétarade par Vercingétorix, Jeanne d'Arc, le Chevalier d'Assas, Barra, Viala et tout l'arsenal du chauvinisme le plus borné. Il arrivait aussi qu'un matin, on apprît qu'un bout de rail remis en place dans la demi-heure qui avait suivi, avait sauté. Les journaux publiaient le nombre des otages que le Führer avait exigés en contre-partie et, de temps à autre, annonçaient que les coupables n'ayant pu être découverts, quelques-uns d'entre eux avaient été passés par les armes. Et on n'entendait plus parler des autres.
Un des résultats - inattendu celui-ci - de ce zèle intempestif avait été que Candasse s'était retrouvé dans une cellule de prison, les fers aux pieds et aux mains, avant que les amis du chef de gouvernement russien eussent eu le temps de trouver un tueur à gages pour exécuter la sentence qu'ils avaient prononcée contre lui.
Très normalement, d'ailleurs.
Ces attentats répétés avaient en effet mis la police du Führer et celle du Maréchal-chef de gouvernement sur les dents: un soir, les deux polices décidèrent de se déployer dans les rues dès la tombée de la nuit et, à la moindre explosion, d'arrêter aussitôt, indistinctement tous ceux qui s'y trouveraient à quelqu'endroit que ce fût. Ce soir là, la devanture d"une pharmacie et celle d'un café sautèrent en même temps. Et, dans la centaine de personnes arrêtées sur le champ, une était en possession d'une carte d'identité dont une enquête [290] rapide révéla qu'elle était fausse: sous la torture, le porteur avait dit comment il se l'était procurée et ça n'avait pas traîné. Par mesure de sécurité, Mme Candasse fut jetée dans une autre cellule.
Alors commença le calvaire.
Tout y passa: le chef de la police du Führer s'était mis dans la tête que Candasse était l'organisateur de tous les attentats. Très sincèrement, il faut le reconnaître, Candasse était le premier gibier de quelque poids qui lui tombait sous la main: son curriculum vitae en faisait à ses yeux un personnage politique important d'avant la guerre et il procurait de fausses cartes d'identité à ceux qui en avaient besoin. Seul donc il était capable d'avoir conçu et organisé ces attentats.
- Vous nous avez trompés, hurla blanc de colère, le chef de la police du Führer sous le nez de Candasse, dès le premier interrogatoire auquel, pour bien montrer qu'il n'était pas dupe, il avait tenu à ce que le Hauptsturmführer des Propagandastaffel assistât. Mais, maintenant nous savons tout et nous saurons bien vous faire donner vos complices!
En vertu de quoi, pendant onze jours consécutifs Candasse chargé de chaînes fut régulièrement extrait de sa cellule pour y être ramené le corps tout ensanglanté, brisé, anéanti, véritable loque humaine, après des "interrogatoires" qui n'en finissaient pas. Le plus dur, ce fut le jour où Candasse entreprit de démontrer au chef de la police du Führer qu'il n'avait jamais fabriqué de fausses cartes d'identité pour qui que ce soit et que son raisonnement péchait par la base: en présence de Candasse, celui sur qui la fausse carte avait été [291] trouvée avait tout de suite compris qu'il lui fallait revenir sur ses aveux mais il l'avait fait si maladroitement que des policiers se relayant ne les en avaient pas moins roués de coups l'un et l'autre pour tenter de leur faire avouer cette fois qu'ils étaient retombés de connivence. Finalement, les policiers y avaient renoncé au moment où ils s'étaient aperçus qu'à insister, ils couraient le risque de les faire passer de vie à trépas, ce dont on les avait prévenus qu'ils eussent bien garde de l'éviter à tout prix car, en comparaison des aveux qu'il fallait encore obtenir celui-ci était tout de même secondaire. Pour le reste, Candasse eût très facilement pu lever tous les soupçons qui pesaient sur lui: il connaissait très bien les auteurs des attentats et il lui eût suffi de donner leurs noms. L'idée ne l'en effleura même pas. Fort heureusement, au soir du onzième jour, un des.amis du chef de gouvernement russien se fit prendre en flagrant délit et il vendit ceux de sa bande qu'il connaissait. Le chef de la police du Führer fit arrêter les autres dont il se procura les noms chez les collaborateurs avec lesquels ils avaient travaillé pendant une année et qui les connaissaient tous: deux douzaines d'entre eux furent fusillés. Seuls échappèrent à la rafle le grand dégingandé, le fonctionnaire des finances et la veuve du petit rondouillard: le chef de la police n'avait pensé à eux qu'en dernier lieu et ils avaient eu le temps de se mettre à l'abri en un endroit sûr.
Mais Candasse était sauvé. On ne lui parla plus de la fausse carte: on le maintint encore aux fers dans sa cellule pendant quarante huit jours, [292] à tout hasard, puis, quelques côtes enfoncées, la mâchoire cassée, les doigts des mains et des pieds écrasés, pissant le sang et le corps couvert de plaies, on le déporta en Bulgarie germanienne par mesure de précaution.
Quant à Mme Candasse après qu'on l'eût informée du sort qui était fait à son mari, on la libéra en la priant de considérer ce qui était arrivé comme une leçon et en l'avertissant qu'on l'aurait "à l'oeil".
Lorsqu'il apprit la conclusion de.ce petit drame personnel au sein du grand, Candasse poussa un soupir de soulagement: sa femme était hors de cause, le risque qu'il lui avait si inconsciemment fait courir était levé et le petit Candasse...
Il ne savait pas ce qu'était le camp de concentration où il allait passer deux années sous la matraque des amis du chef du gouvernement russien qui en avaient la direction et de la plupart de ceux qui, en Franconie, préféraient jadis la mort à la servitude, mourir debout à vivre à genoux, etc. et qui, pour sauver une vie soudain devenue des plus précieuses, vivaient à plat ventre devant quelques soldats du Führer, ne reculant pas, jusque devant les pires forfaitures contre leurs camarades de détention.
S'il l'eût su, il n'en eût, il est vrai, pas moins poussé le même soupir de soulagement.
Car ce n'était pas à lui qu'il pensait.
Au terme de la cinquième année, c'est le Führer qui, selon l'expression consacrée, a été vaincu: en [293] ces temps primitifs, après les guerres, les victoires et les défaites s'appréciaient en fonction du sort qui était fait aux chefs d'Etats, non en fonction de celui des peuples.
En style militaire ou sportif, ce qui est la même chose, il a été battu au point, la Terre des Angles, le Peuple de l'Autre-Bout et les Russiens étant à bout de souffle.
Mais avant de déposer les armes, ses troupes sont allées d'un bout à l'autre de l'Europe, détruisant tout ce qui se trouvait sur leur passage dans la proportion moyenne de la moitié: très peu en Franconie, tout en pays russien. Pour n'être point en reste, celles des coalisés les refoulant en Bulgarie germanienne d'après les principes éprouvés de la technique dite de la conduite de Grenoble, ont détruit la moitié du reste en étroite collaboration avec elles.
Candasse est revenu du camp de concentration sur une civière. Il a retrouvé Mme Candasse et le petit Candasse qui court sur ses quatre ans.
Le petit Candasse l'a regardé inquiet puis:
- Mon vrai papa, il reviendra quand?
Et comme il voit que personne ne comprend cette question pourtant si naturelle:
- Celui-là!
De son petit doigt, il a montré sur la cheminée, la photographie au moyen de laquelle Mme Candasse lui a appris à connaître son père...
S'apitoyant peut-être pour la première fois de sa vie sur lui-même, Candasse a retenu ses larmes.
Le médecin de la Famille a été formel:
- Seize à dix-huit heures de lit par jour, le reste en chaise longue ou fauteuil. Station debout [294] limitée au temps nécessaire pour aller de l'un à l'autre. Alimentation prudente.
Il n'y a ni lit, ni chaise longue ni fauteuil dans la maison: les Bulgares germaniens ont emporté la moitié du mobilier et les libérateurs le reste en collaboration avec les résistants. Jusque-là, Mme Candasse a dormi avec le petit Candasse sur un mauvais matelas, fait la cuisine sur un réchaud, mangé dans des assiettes sur des chaises et à une table prêtés par des voisins.
Mme Candasse a raconté tout cela en pleurant et Candasse a bien compris que ce n'était pas sur les biens perdus qu'elle pleurait, mais à l'évocation tout intérieure des conditions dans lesquelles ils avaient été perdus, des misères de toutes sortes qu'entre résistants et collaborateurs, elle avait dû endurer en son absence et de la situation dans laquelle elle se trouvait pour le soigner.
Il l'a consolée comme il a pu: ils étaient tous trois vivants et, quant au reste, on avait toujours le temps de voir venir.
- On va toujours commencer par garder cette civière, a-t-il dit soudain d'un ton décidé: que je n'y sois pas mieux qu'à l'endroit d'où je viens m'étonnerait.
Et il a ri, heureux d'avoir retrouvé sa confiance en soi.
Mais, les voisins s'étant, une fois encore, empressés, une heure après, on a pu l'installer confortablement dans quelque chose qui ressemble de très près à une chambre à coucher.,
Et la vie a repris son cours toujours aussi indéterminé, vers des horizons toujours aussi flous, cahin-caha, dans des conditions nouvelles impos[295]sibles à définir. Sur le moment, Candasse n'a d'abord vu que son horizon à lui: le plafond de sa chambre à coucher.
Un jour, il a demandé au médecin s'il y en avait pour longtemps:
- Pour des mois à répondu l'autre. Après quoi, y aura encore des précautions sévères à prendre pendant des années.
Mme Candasse, a pris la réponse au sérieux: elle lui avait posé la même question la veille et il lui avait répondu qu'il y en aurait pour toute la vie, si on arrivait à le sauver.
Comme si de rien n'était, elle s'est installée courageusement dans son rôle de gagne-pain de la maisonnée.
Mais Candasse n'y a pas cru.
- Dans quinze jours, a-t-il dit...
De fait il reprend et, dans son entourage, personne ne peut nier que les forces lui reviennent.
Le petit rouquin rentré de captivité vient passer tous les jours une heure ou deux à son chevet: il complète les informations des journaux par les rumeurs de la ville...
A force d'imprudences, le fonctionnaire des finances a fini par se faire ramasser et fusiller.
Le grand dégingandé a passé à travers les mailles: il est président du comité départemental de la Libération, il voit des collaborateurs partout et il réclame des têtes que les autorités sous sa coupe lui accordent généreusement. Enfin, il est quelqu'un.
La veuve du petit rondouillard a fini par être déportée, mais son fils lui a bien adouci la détention et maintenant, toujours au mieux avec le [296] grand dégingandé, elle sauve son fils. Elle réclame naturellement des têtes, elle aussi.
Le grand frisé a tressé des couronnes de lauriers assez longtemps au Maréchal pour n'être pas déporté et il s'est arrêté assez tôt pour pouvoir parler au nom de la résistance. Il dit maintenant le plus grand mal du Maréchal et il réclame des têtes.
Le savant Pédantin réclame des têtes...
Tout le monde réclame des têtes: à l'image de ceux qui les réclament et qui n'ont pas la conscience pure, les policiers qui les procurent et les juges qui les accordent le font d'autant plus volontiers qu'ils arrêtaient et condamnaient avec le même zèle pour le compte du Maréchal et du Führer.
Réclamer une tête est devenu le meilleur moyen de sauver la sienne.
Au nom de la Patrie, la danse est menée par les amis du chef du gouvernement russien. Le leader socialiste qui a passé toute la guerre dans une prison malgré tout assez confortable en raison de sa personnalité, leur emboîte le pas et avec lui ce qui reste de son parti c'est-à-dire ce qui n'est pas tombé sous la mitraillette assassine des amis du chef du gouvernement russien. De même les marchands de mort subite et les gros industriels qui, ayant travaillé pendant cinq ans, pour le compte du Führer ont, personnellement, beaucoup à se faire pardonner et, collectivement, le régime social ancien à sauver. A l'échelon de la vie courante, comme sous l'occupation, les querelles de bornage et les histoires de cocus continuent à classer les Franconiens en résistants et en collaborateurs et [297] c'est à qui réussira à faire passer son voisin pour un collaborateur soit par vengeance soit dans l'espoir de régler au mieux un différend. La Patrie qui était jadis à droite dans une acception qui paraît modérée à distance, est maintenant à gauche dans son acception la plus rétrograde -: elle couvre la résistance et la résistance couvre tout. La mode est d'avoir été résistant: il en sort de partout.
Et rien qui ne serve les amis du chef du gouvernement russien: par reconnaissance les déportés qui ne peuvent être dans la plupart des cas que des leurs ou des obligés qui leur doivent la vie, les portent au pinacle, racontent des histoires horrifiques - d'ailleurs vraies dans l'ensemble pour l'horreur mais fausses dans le détail. quant à ses causes - et réclament vengeance. Les amis du chef du gouvernement russien tirent un triple bénéfice de ces histoires en les montant en épingle: elles font oublier le problème social ce qui est appréciable dans le cas où ils réussiraient à prendre le pouvoir comme ils en ont l'espoir; elles masquent les camps de concentration, en tout semblables à ceux du Führer qui étaient déjà, bien avant le Führer, monnaie courante dans le régime qu'ils prônent; et enfin, elles cristallisent l'opinion contre la Bulgarie germanienne ce qui est une garantie qu'elle ne se cristallisera ras contre ce qu'ils représentent sur le plan extérieur. Sur ce plan, il faut aussi compter avec eux: tout ce qui a été refusé au Führer a été donné au chef du gouvernement russien, et en plus, la moitié de la Bulgarie germanienne, ce qui a placé la capitale [298] de la Franconie à quelques enjambées de ses troupes les plus avancées: il faut l'amadouer.
En Franconie, où selon un grand écrivain de l'époque, ils peuvent "prendre le pouvoir par téléphone" on n'a rien trouvé de mieux que de leur offrir des têtes.
Les impondérables de la lâcheté nationale jouent contre tout ce qui ne sert pas leurs desseins directement ou indirectement: le Maréchal a été déclaré félon et on instruit son procès mais l'acte d'accusation ne retient à sa charge que le crime contre la Patrie, tenant pour nul tout ce qu'il a fait contre le peuple. Le peuple ne demande d'ailleurs que des victimes expiatoires: peu lui importent lesquelles ou pourquoi et les mêmes qui applaudissaient le Maréchal quand il jetait le leader socialiste en prison applaudissent les amis du chef du gouvernement russien pour la seule raison qu'ils lui en désignent. Et ils savent les choisir, les amis du chef du gouvernement russien: par priorité tout ce qui est susceptible de faire contre-poids à leur influence dans le mouvement ouvrier, - douze balles dans la peau du socialiste authentique, du syndicaliste, de l'écrivain, du journaliste et un avertissement de pure forme ou un blâme de principe au gros industriel et au marchand de mort subite... Le leader du parti socialiste les encourage tandis que, comme au temps d'un certain Robespierre, César qui ne dit rien se réinstalle à son aise dans ses prérogatives à l'ombre des pourvoyeurs de la guillotine.
Il est prudent, César. Et habile: il était oiseau et il ne se prive pas de crier "Vivent les rats".
[299]
Il se tient à l'écart - et à lui seul personne n'en a. Dans la coulisse et en toute tranquillité sa domesticité époussette les décors de ce sombre théâtre et prépare les tapis pour la marche triomphale, tandis qu'à l'avant-scène, le leader socialiste inconscient de ce qui se fait dans son dos et les amis du chef du gouvernement russien de connivence, lui décernent des brevets de civisme et de patriotisme.
Aux vitrines, le "Man spricht German" a été remplacé par "Englisch Spocken".
Une étoile monte au zénith de la pensée: dans la capitale de la Franconie, un grand philosophe qui hurle avec les loups9 enseigne à la jeunesse qu'on est bien dans une cave à vingt ans et la subjugue. Elle ne comprend pas bien ce qu'il dit la jeunesse: à tout hasard, elle déduit de ses discours qu'il n'y a plus lieu de se laver et, comme elle fait de l'exemple la condition de l'efficacité en matière de prosélytisme, chez elle, le contenu du corps, c'est-à-dire l'âme, chancit à une allure de record au contact de la crasse qui recouvre son contenant poreux. Le grand philosophe se rengorge, elle lui crie son admiration reconnaissante et, à travers le soupirail des caves pris comme belvédère, les yeux chassieux, elle jette sur le monde un regard méprisant. "Sus aux propres" est tout naturellement son cri de guerre et, si d'aventure elle sort de ses caves c'est pour le hurler dans les rues en une sarabande effrénée.
Il est aussi celui de l'époque, ce cri.
[300]
A ses accents scandés sur l'air des lampions, les Guelfes exterminent les Gibelins à moins que ce ne soit l'inverse.
- Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si on arrivait à les exterminer tous.
César se frotte les mains.
Sa domesticité redouble de zèle dans la coulisse.
Mme Candasse se tue au travail.
Le petit Candasse pousse.
Et Candasse interroge désespérément son plafond, grand écran blanc sur lequel le nouveau cours de la vie se projette en un chaos d'allure et de proportions dantesques. De petits bonshommes affolés courent dans tous les sens de ce chaos, s'invectivent, se menacent et s'entre-étripent: ce sont les Franconiens toujours aussi Guelfes et toujours aussi Gibelins, qui sont en train de découvrir les Bulgares russiens.
Car les Franconiens ne peuvent toujours pas vivre sans ennemi héréditaire.
Et, quand ils en ont trucidé un...
Aux quatre coins, des prisons et devant les prisons, des potences, le juge et le bourreau sereins qui attendent. En surimpression, il lit: "Surtout, garde-toi de t'en mêler, cette fois!" Le point d'exclamation est impératif, mais Candasse est surtout frappé par "cette fois..." C'est une révélation.
Il ne manque plus que le mot historique d'usage.
Mais Candasse n'entend rien à l'agriculture et .il ne possède pas de jardin. S'entendrait-il à l'une [301] et possédât-il l'autre qu'il lui manquerait encore l'imagination nécessaire.
Alors, il ne dit rien et c'est dommage, car il n'y aura pas de mot historique ce qui est, au surplus, assez inhabituel dans ces sortes d'aventures.
Ici, par un fâcheux concours de circonstances, l'auteur a perdu la trace de Candasse et, malgré tous ses efforts n'a pu la retrouver... Or donc, "ci fait la geste..."
Mâcon, Janvier-Mai 1954.
Achevé d'imprimer le 30 mars 1955
pour les publications de L'AMITIÉ PAR LE LIVRE
par les Imprimeries Réunies
22, rue de Nemours - Rennes
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Paul RASSINIER, Candasse ou le Huitième Péché Capital -- Histoire d'Outre-Temps, avec des dessins de Pierre Allinéi, a été publié dans la collection "Dits et Contredits" chez L'Amitié par le livre, 1955, 301 p.
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internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée
générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre
1948.