Le 8 août 1950, M. Emile Servan-Schreiber écrivait dans Les Échos:
On peut comparer ces lignes avec tout ce qui précède ce chapitre: je serais surpris qu'on y trouvât quelque dissonance.
On peut aussi les comparer avec la déclaration par laquelle le vieux syndicaliste Robert Louzon a fait sa... Révolution de juillet (1950):
Alors, on est frappé par l'inconsistance du propos, de ce côté-ci de la barricade.
Si, maintenant, on les place en regard des échos que cette déclaration a trouvés dans le publie ouvrier, on atteint au burlesque. Un secrétaire d'une section syndicale des métaux à Pauillac, écrit, en effet:
(La Révolution prolétarienne, août 1950.)
[207]
Un autre, qui est secrétaire d'Union Départementale F.0. (de la Loire-Inférieure), enchérit encore:
(Révolution prolétarienne, septembre 1950.)
[208]
C'est du délire.
Je renonce à citer ce qu'on trouve quotidiennement dans L'Humanité, sous la plume de Pierre Courtade et sous celle de Salomon Grumbach, son pendant du Populaire: l'un et l'autre sont classés - le second depuis fort longtemps.
Ainsi donc, tandis que les bourgeois réfléchissent et que leurs journalistes, reprenant à leur compte la doctrine des socialistes d'avant 1914 et des années 20, se demandent conciencieusement s'il n'y a vraiment pas d'autre moyen que la guerre pour sortir de l'impasse, des militants ouvriers dont il est manifeste qu'ils n'ont absolument pas la moindre idée du problème social et qu'ils ne possèdent pas les plus élémentaires notions d'économie politique, brandissant des titres de secrétaires de ceci ou de cela - faute de grives, leurs mandants ont probablement dû se rabattre sur les merles - et essaient de les justifier par de gauches effets de phrases à base d'injures grossières destinées à leurs camarades de combat.
C'est dans les journaux qui se réclament de la classe ouvrière que la guerre et la paix sont maintenant des problèmes de Patrie, de Nation, de Droit et de Civilisation, et il faut lire ceux qu'on dit de droite pour avoir quelque chance de tomber, de temps à autre, sur des raisonnements qui en font, avec pertinence, une question de régime et de structure économique.
En 1939, il en était déjà un peu ainsi et c'est pourquoi nous avons eu la guerre: au moment où il pouvait considérer qu'il avait conquis la majeure partie de l'opinion à sa manière [209] de voir, le mouvement ouvrier socialiste fit volte-face et, en même temps, pencher la balance en faveur des solutions militaires qu'il avait toujours combattues. Même en 1914 - et ceci peut être tenu pour assuré - il n'était entré dans la guerre qu'à la dernière minute, devant le fait accompli, à contre-cceur et sans rien abandonner de ses principes - à quelque Olibrius près. En 1952, il prend une part active à la préparation de la guerre, partie pour le compte de Moscou, partie pour celui de New-York, et le dernier carré des fidèles, intact encore en 1939, sérieusement ébranlé dans ses convictions, s'amenuise de jour en jour. Périodiquement, on brandit encore les noms de Jaurès, de Rosa Luxembourg, de Karl Liebknecht et d'Auguste Bebel, mais, sournoisement, c'est Gustave Hervé deuxième manière qui fait école.
Autre paradoxe: en 1914, Poincaré triompha successivement et simultanément de Delcassé, Caillaux, Jaurès, sur le plan politique et, sur le plan syndical, d'un mouvement puissant. L'effort d'armement de la France se poursuivit jusqu'au drame, sans discontinuité. En 1939, après s'être livré, pendant une bonne quinzaine d'années, à une campagne pacifiste qui réussit à peu près à désarmer la France, le mouvement ouvrier socialiste, dans sa majorité, se déclara prêt à faire la guerre à l'Allemagne hitlérienne. Ainsi dressa-t-il contre lui à la fois les nationalistes de toutes nuances qui lui reprochèrent son manque de perspicacité, et les pacifistes internationalistes découragés par son manque de foi et son incohérence. Aujourd'hui encore, il paie son attitude et d'autant plus qu'il la souligne par une autre de même ordre dans sa politique à l'égard de l'Allemagne.
Ici, il faut faire un distinguo. Quand les communistes disent qu'il ne faut pas réarmer l'Allemagne, ils ne précisent pas que ce n'est pas dans un but pacifiste, mais seulement [210] pour affaiblir le capitalisme occidental et, par cette omission, ils mettent la logique de leur côté aux yeux de l'opinion. Quand ils s'insurgent contre la politique de préparation à la guerre du gouvernement, ils sont encore logiques avec eux-mêmes, puisqu'ils ne veulent pas se battre contre la Russie. Étant contre une seule guerre, ils ont l'habileté de faire croire qu'ils sont contre toutes.
Mais, quand Salomon Grumbach ou Jules Moch se déclarent prêts à résister au bolchevisme, les armes à la main et, en même temps, hostiles au réarmement de l'Allemagne, c'est une sottise politique dont il n'est pas besoin de faire la démonstration, et c'est une sottise économique en ce sens qu'étant donnée la structure du régime, elle allège l'économie allemande dont on redoute la concurrence. Or, l'opinion publique, facile à prendre au piège sur le fond des problèmes qu'on lui propose, aime pourtant la logique ou son apparence. Assez indulgente pour l'erreur après coup, elle ne l'est pas du tout pour y incohérence flagrante et pour les sots.
Il y a un troisième paradoxe. Toute la politique française est, depuis 1870, dirigée contre le militarisme allemand. Voici qu'en 1950, le militarisme allemand est anéanti et que le pays, occupé à relever ses ruines, s'en trouve très bien. Le but est atteint, le danger éliminé. C'est le moment qu'on choisit pour expliquer aux Allemands que, contrairement à ce qu'on leur a dit jusqu'ici, ils doivent reconstruire une armée puissante pour participer aux « réjouissances » collectives prochaines. Les socialistes français ont cru faire preuve d'originalité en nuançant leur pensée de cette restriction: pas tout de suite et pas «tant, ce par quoi ils ont seulement prouvé qu'ils n'avaient pas retrouvé le sens du ridicule. Quant aux socialistes allemands, qu'une réalité hurlante semble, quoique un [211] peu tardivement, inciter au retour à l'antique en matière de guerre et de paix, ils cherchent en vain un terrain d'entente avec leurs camarades de parti de France et d'Angleterre qui mènent le jeu.
On aurait tort de croire que ces paradoxes sont de peu d'importance: ils aiment le désarroi dans l'opinion et plus particulièrement dans la classe ouvrière, qu'ils poussent à désespérer de tout.
Penser que le mal n'est que passager serait également une erreur. Depuis 1939, un démon malin a encore renversé l'ordre ou le rapport des propositions sur un autre plan: les Munichois les plus farouches ou les plus notoires devant le nazisme sont les plus excites contre le bolchevisme.
Anticommunisme aveugle ou souci de se faire pardonner?
Les deux, sans doute.
Je suis bien persuadé que les arguments des partisans de la solution militaire, que ce soit en désespoir de cause ou à titre préventif - il n'y a qu'un pas de l'un à l'autre - n'ont pas une très grande valeur. S'ils sont nocifs, c'est surtout par leur origine ou les voies qu'ils empruntent et c'est pourquoi il faudrait leur répondre par le détail.
Ceci m'amène à dire que si on voulait s'en prendre au secrétaire de I'U. D. des syndicats F. 0. de la Loire-Inférieure, ou à son collègue des métaux de Pauillac, il faudrait adopter le même ton et on sombrerait bien vite dans une de ces polé[212]miques mesquines qui font le succès des feuilles de sous-préfecture. Au surplus, on atteindrait surtout la revue qui a si généreusement hospitalisé leurs élucubrations et qui est, malgré tout, une revue sérieuse. Qu'il me suffise donc de dire à l'un et à l'autre que leurs déclarations justifient jusqu'à la lettre tout ce qu'on a rassemblé en vérités vraies ou inventées, dans l'expression « atrocités allemandes ».
Louzon, c'est autre chose. En juillet 1950, j'avais commencé une lettre à son intention. Après lui avoir fait part de mon étonnement de le voir aussi allègrement brûler ce qu'il avait adoré et prendre le contre-pied de son passé, je me suis surpris à lui confier que, dans sa soixante-cinquième année et au moment de mourir, mon père, dont la vie entière fut un exemple d'athéisme, avait fait venir un prêtre; que je connaissais pas mal de libres-penseurs des banquets traditionnels du Vendredi-Saint qui en avaient fait autant; et que cela était. probablement dû au fait qu'un certain âge de la vie était incompatible avec un certain standing intellectuel:
Arrivé là, j'ai tout de même réalisé que Louzon ne méritait pas cette insolence et rengainé mon stylo. Si je le reprenais aujourd'hui, sans doute atténuerais-je ma pensée, mais il me faudrait ajouter que si une idée vaut par ceux qui la défendent, celle qu'il a pris fantaisie à un des plus rationnels économistes de ce temps, de cautionner soudain, est condamnée sans appel par la misère des propos qui lui font écho.
[213]
Ce que je ferais en bénissant le hasard qui a voulu que Louzon ne soit que le père spirituel de la Révolution Prolétarienne et pas le président des États-Unis, par exemple.
Parce que, dans ce cas, il se pourrait aussi que M. Acheson fût remplacé par un secrétaire de M. D. des syndicats F. 0. de la Loire-Inférieure et Mac-Arthur par un secrétaire des métaux de Pauillac.
Alors, il ne serait plus question de discuter avec M. Malik. Enfoncés «jusqu'à l'os», les Coréens du Nord. Delenda Mao Tsé Toungo, sac au dos pour Moscou et... nous serions tout de suite bons pour la riflette !
Il y a lieu de préciser que ce hasard n'est d'ailleurs que partiellement heureux: le conflit de Corée a été localisé, mais les deux adversaires se sont retranchés sur leurs positions respectives où, toutes griffes dehors, ils attendent la prochaine occasion, en continuant, non seulement à se méfier l'un de l'autre, mais encore à se menacer et à essayer des prises l'un sur l'autre. Ce qui est magnifique, c'est qu'ils peuvent se livrer à ce jeu, en invoquant Louzon et ses fidèles, tous deux avec autant de pertinence. Les Russes peuvent brandir son article et ses échos comme preuve indiscutable qu'ils sont menacés d'agression par les démocraties bourgeoises, encouragées en cela par un mouvement ouvrier perverti. Et les autres, comme justification de leur politique intensive, d'armement.
On demande un arbitre.
[214]
Un autre fidèle de Louzon écrit:
(J.-M. DESPERRIER, Révolution prolétarienne, septembre 1950).
Nous sommes probablement encore quelques-uns à n'être que des snobs, des révolutionnaires et des pacifistes d'un genre assez méprisable, comme ce clairon de 4" classe ne nous l'envoie pas dire. Je ne lui en demanderai pas moins si la conclusion à laquelle Louzon arrivait en mai (Études matérialistes), à savoir, la justification de la participation de la France à la guerre de... - guerre juste, s'il vous plait ! - est autre chose que le résultat d'une spéculation intellectuelle, mal conduite par surcroît. Et si lui-même n'a pas un peu l'impression qu'il se prononce uniquement sur le vu de textes triés sur le volet.
Car, enfin, la réalité à laquelle on nous invite à nous cantonner et dont nous n'avons pas l'impression de nous écarter, la voici: Louzon condamne les Russes qui ont envahi la Corée du Sud, soi-disant pour y apporter la liberté à la pointe de leurs baïonnettes, mais il se range derrière les Américains qui leur ont fourni le prétexte en imposant à ladite un gouvernement dont elle venait de dire qu'elle ne voulait pas et dont tout le monde s'accorde a écrire qu'il était quelque chose de plus abominable encore que la dictature de Franco.
J'avoue humblement que cette logique m'échappe et que je serais bien étonné si elle n'échappait point aussi à un certain Louzon (Robert), qui partit jadis en Espagne, barbe blanche au vent, pour s'y battre, les armes à la main, dans le but d'y rétablir l'autorité du suffrage universel bafoué par Franco.
Nous autres, «snobs révolutionnaires et pacifistes de ce genre», avec le peu de jugeotte qui nous caractérise, nous nous bornons à condamner les Russes:
1· Parce que rien ne les désigne spécialement pour balayer devant la porte des autres;
2· Parce que le balai employé, qui est comme imbibé de pétrole et traîne des flammes, a déjà été voué à la réprobation de l'Éternité par Robespierre, en des termes que nous jugeons définitifs.
Et nous condamnons les Américains, parce qu'ils cherchent ce qui arrive.
En d'autres termes, nous sommes persuadés:
En conséquence de quoi, aucune politique ne peut avoir notre approbation, si elle ne se propose pas d'abord d'enlever aux Russes leurs prétextes et aux Américains les moyens de leur arrogance.
L'opinion commune est cependant que la force est susceptible de retarder la guerre et qu'en la retardant à répétition, il est raisonnable d'espérer qu'on on pourrait arriver à l'écarter définitivement. Ceux qui se font les protagonistes de cette manière de voir et qui applaudissent à la conclusion du pacte Atlantique prétendent se référer à l'expérience. Si on se penche sur leurs arguments, on ne peut toutefois manquer de céder à certains doutes et à une certaine angoisse.
Le raisonnement est le suivant:
(Cf. R. Louzon, Révolution proIétarienne de mai)
[217]
L'idée est clairement exprimée. Elle est facilement accessible. Dans sa simplicité - ou dans sa souplesse - elle rejoint la doctrine de la paix armée et des alliances qui trouva une éclatante conclusion dans la guerre de 1914-1918. Louzon, qui la reprend à son compte, l'illustre par la guerre de 1939 et, se référant à lui-même, rappelle ce qu'il écrivait en mars 1935:
En 1938-39, ceux qui recherchaient l'alliance de la Russie ne faisaient pas un autre raisonnement et prétendent aujourd'hui encore que s'ils avaient réussi leur manoeuvre, la guerre n'aurait pas eu lieu.
Je passe sur la valeur que peut avoir un raisonnement fondé sur l'hypothèse pour ne retenir que la formule «à brève échéance», par quoi il se prétend inattaquable. Parce qu'une échéance brève arrive très vite et, quand elle est là, alors il faut faire la guerre... Ai-je besoin de dire que le problème de la paix et de la guerre ne peut pas se poser de cette façon devant les pacifistes ? Que si on se contente de mesures qui l'évitent à brève échéance, c'est-à-dire qui ne font que la retarder, il arrive toujours un moment où l'on est pris dans son propre piège, où la guerre est là, et où il n'y a plus rien à faire pour l'éviter ?
Si je voulais à mon tour me lancer dans un raisonnement à base d'hypothèse, je pourrais supposer que l'alliance russe, recherchée en 1938-39, ait pleinement réussi, même qu'elle soit arrivée en manière de complément à I'État fédéral du genre de celui que préconisait Louzon, en 1935, et englobant même, par surcroît, les pays baltes. Avec les alliances balka[218]niques et danubiennes, l'Allemagne hitlérienne se trouvait donc parfaitement encerclée: qui oserait prétendre aujourd'hui quele problème allemand eût été résolu ? Que le sursaut de colère qui détacha le peuple allemand de la République de Weimar et le jeta dans les bras de Hitler se fût éteint ? Que Hitler lui-même, n'ayant plus le choix qu'entre mourir par asphyxie sans combat ou mourir dam une guerre, dans laquelle il entrait avec la certitude de sortir vaincu, n'eût pas préféré la guerre ? Que le régime hitlérien, à la mort immédiate, n'eût pas préfèré une survie, même aussi courte possible, fût-ce dans la guerre qui réservait, aussi désespérée que soit la cause, une issue de compromis ?
La réalité, c'est que le processus qui conduit à la guerre participe de considérations qui dépassent de beaucoup celles qui pourraient résulter d'un débat autour d'une question de force ou de faiblesse. La Russie des Soviets occupe dans le monde d'aujourd'hui la place que tenait l'Allemagne hitlérienne dans celui d'hier. Pour les mêmes raisons, la politique de recherche des alliances, même appuyée par la bombe atomique, n'obtiendra pas contre elle de meilleurs résultats que contre l'Allemagne: le jour où elle aura relevé ses ruines, où elle sera arrivée à un stade d'industrialisation qui nécessitera des ouvertures sur les grandes voies mondiales de communications, où son économie sera menacée de mort, soit par asphyxie sans combat, soit dans une guerre, la Russie n'hésitera pas plus que l'Allemagne dans le choix, forte ou faible. encerclée ou pas, avec ou sans la bombe atomique.
En vertu de cette disposition d'esprit qui nous vient du fond des âges et qui veut que, pas plus que l'homme, les collectivités ne consentent à mourir sans combat.
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