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Le discours de la dernière chance

Paul Rassinier

1953

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CHAPITRE VIII

Une refonte des structures

est-elle possible?

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LE mieux est de raisonner sur un exemple précis: le vin, problème-type et symbole de l'impéritie capitaliste.

La France traverse une crise viticole qui requiert l'attention en termes chaque jour moins équivoques. Périodiquement, les journaux s'emplissent des doléances des vignerons dont les représentants au Parlement s'émeuvent et, non moins périodiquement, sous couvert de prendre les mesures qui s'imposent, le gouvernement fait procéder à la distillation de quelques millions d'hectolitres de vin.

Grâce à cet artifice, sans cesse renouvelé dans les mêmes conditions et suivant un processus désormais rituel, le vin reste à son prix ou augmente et quelques dizaines de milliers de petits producteurs, trop heureux d'échapper à la misère totale, peuvent continuer à vivoter dans une demi-misère sur quelques arpents de vigne. Reconnaissants à Ieurs députés et au gouvernement qui les «gâtent» ainsi, ils chanteront leurs louanges et voteront pour eux la prochaine fois, en espérant qu'ils feront toujours mieux dans le même sens.

[168]

On aboutit donc à ce premier résultat essentiellement «moral» que, sur la terre, il y a des hommes qui s'évertuent à créer des richesses en priant tous les saints qu'une fois créées, au lieu de les consommer, on veuille bien les détruire purement et simplement, sous les yeux de ceux qui en ont besoin mais n'ont pas les moyens de se les procurer.

En face de ces quelques dizaines de milliers de malheureux, dans la même profession, il y a quelques milliers de privilégiés qui cultivent des centaines ou des milliers d'hectares de vignes, qui sont, de fait, autorisés à vendre leur vin a un prix très supérieur à son prix de revient et qui encaissent les bénéfices de l'opération par dizaines de millions.

Je ne parlerai pas du problème de la distribution conçu et agencé de telle sorte que toute une chaîne de margoulins arrivent à vendre 70 francs le litre, au consommateur des villes - et parfois au vigneron qui le produit ! - un vin acheté entre 25 et 31 francs à la production.

Au deuxième stade, il y a le marché de l'alcool, alimenté déjà par les betteraves qu'il ne faut pas transformer en sucre pour n'en pas faire baisser le prix, le blé qu'il ne faut pas transformer en pain, les pommes de terre qu'il ne faut pas envoyer dans les villes, etc. Ce marché s'embouteille encore et ceci est trop connu pour que j'y insiste.

Au troisième stade, il y a l'État qui achète aux gros distillateurs, au prix de 85 francs le litre, un alcool que, faute de pouvoir l'incorporer en totalité dans l'essence, il vend en presque totalité sur les marchés extérieurs, au prix de 31 francs le litre.

Les gros distillateurs empochent la différence qui se chiffre par des milliards.

[169]

Et,. au quatrième stade, il y a le consommateur qui, pour combler le trou ainsi creusé dans les finances publiques, paie sous forme d'impôts ­ de préférence indirects pour que les plus pauvres paient le plus - un vin qu'il ne boit pas, un pain, un sucre, des pommes de terre et toute une liste jamais arrêtée, de produits consommables qu'il ne consomme point.

Il y a même un cinquième stade: celui des importations de vin italien, grec ou portugais, rendues nécessaires à certains moments, pour pallier les inconvénients de distillations trop massives. Ici, ce sent quelques gros importateurs qui «se sucrent» en creusant, par surcroît, dans la balance commerciale, un autre trou qu'il faut aussi combler par l'impôt sous forme de dévaluation de la monnaie.

Avant cette guerre, un homme d'État éminent, comme ils le sont tous, s'était distingué en prescrivant l'arrachage des plants de vigne en prétendu surnombre. Tout dernièrement, un ministre de l'Agriculture avait lancé un ballon d'essai en faveur du retour à cette solution, mais l'affaire a fait long feu parce qu'on n'a on a pas trouvé ce qu'on pourrait bien cultiver à la place de la vigne arrachée. Comme on ne pouvait pas non plus transformer d'autorité les petits vignerons en chômeurs, ni les transplanter et les reclasser dans des professions artisanales ou industrielles, elles-mêmes toutes menacées par le chômage, on conserve les plants de vignes, mais on en détruit le produit.

Il paraît que cela revient moins cher, et c'est le dernier cri du malthusianisme économique.

Hormis les mauvais esprits dont les idées n'ont pas cours dans les cercles officiels, personne n'a jusqu'ici pensé qu'il y avait d'autres solutions à ce problème et que, pour se recommander d'impératifs plus humains sur le plan de la morale, ces solutions n'en étaient pas moins pertinentes sur celui de la politique et de l'économie.

[170]

En avril dernier,. le journal Le Monde, effrayé par les proportions que prenait la crise viticole dans le midi de la France, dépêcha sur place un de ses envoyés spéciaux, M. André Leveuf.

A Montpellier, ce M. André Leveuf fut reçu «dans son hôtel particulier au patio semé de graviers blancs», par le plus gros producteur de vin de France, et il s'entendit dire ceci:

«Sur le millier d'hectares que je possède ou que je gère, m'a-t-il dit, j'ai fabriqué, l'an dernier, 107.000 hectolitres de vin qui m'est revenu, tous frais déduits, à 15 fr. 20 le litre. Si le statut viticole n'existait pas, si l'on ne m'avait pas contraint de distiller la moitié de ma récolte, si l'on ne m'avait pas obligé à vendre mon vin 20 francs le litre pour l'exportation et 34 francs sur le marché intérieur, si l'État avait renoncé à percevoir des taxes excessives, j'aurais pu fournir aux Parisiens 10.700.000 litres d'excellent 10 degrés qu'ils auraient payé 20 francs le litre chez leur détaillant.»

Il est donc possible de produire du vin à 15 fr. 20 le. litre, pris à la production. En supprimant le luxueux hôtel, le patio, les cailloux blancs et la nombreuse domesticité qui va probablement de pair, il est certain qu'on pourrait améliorer encore sensiblement ce prix de revient. Si on veut se contenter de ces 15 fr. 20 et ne rien supprimer, il faut toutefois convenir que ce résultat ne peut être obtenu qu'en produisant le vin par millions de litres, c'est-à-dire en cultivant la vigne par milliers ou, au moins, par centaines d'hectares.

Or, je suppose que dans la région de Montpellier, l'envoyé spécial du Monde a observé les mêmes phénomènes [171] que j'ai sous les yeux dans le Mâconnais et le Beaujolais: dans chaque village, des centaines de petits vignerons qui cultivent un ou deux hectares de vignes et produisent de 5.000 à 10.000 litres de vin font cortège à deux ou trois gros propriétaires fonciers qui roulent carrosse.

De toute évidence, on ne pourrait entretenir décemment une famille en vendant 15, fr. 20 le litre 5.000 à 10.000 litres de vin par an; on ne peut déjà guère mieux en les vendant le double.

Ramené à l'échelle de ces petits vignerons, le problème pourrait être résolu en leur conseillant de cultiver autre chose. Mais, de toutes les cultures, c'est encore la vigne qui rend le plus à l'hectare et, d'autre part, le lopin de terre qu'ils possèdent est généralement impropre à toute autre culture que celle de la vigne. Encore resterait-il que, faisant baisser le prix des autres denrées agricoles, cette solution laisserait intact, à l'échelle nationale, le problème du prix du vin.

A un double point de vue, il faut donc chercher autre chose.

Chercher n'est d'ailleurs pas le mot, car la solution qui s'impose saute aux yeux, et elle est dans le remembrement des terres vinicoles, ainsi que l'indique très clairement la petite histoire rapportée par M. André Leveuf dans son journal.

Du moment qu'en cultivant la vigne par milliers ou par centaines d'hectares, on peut obtenir du vin à 15 fr. 20 le litre, il semble qu'il n'y ait aucune raison de ne pas chercher [172] à rassembler en une seule grande exploitation, dans chaque localité, toutes les petites qui périclitent et seraient déjà mortes n'était l'aide que leur apporte plus ou moins directement l'État. Du moins ne devrait-il y en avoir aucune pour un gouvernement qui prétend pratiquer systématiquement la baisse des prix et qui devrait normalement se sentir gêné de faire ouvertement exception pour le vin et les autres denrées agricoles que ce raisonnement m'a conduit à citer par incidence.

Techniquement, rien ne s'y oppose: la grande culture, avec des moyens modernes, est depuis fort longtemps de règle aux États-Unis et dans un certain nombre d'autres pays.

Mais cette solution suppose un équipement rural ad hoc et, donc, des investissements massifs. Or, dites-moi, que deviendrait le budget de la guerre si, tout a, coup, on se mettait à procéder à ces investissements?

J'entends bien que, chez les petits vignerons, le vent ne souffle pas en direction du remembrement. Mais à qui la faute si, malgré l'esclavage dans lequel il les tient, le sentiment de la propriété est si tenace chez eux et s'ils envisagent, non comme une planche de salut mais comme une menace contre leurs maigres moyens d'existence, toute mesure qui serait prise dans ce sens ? A qui la faute, sinon à cette société dont ils savent bien qu'elle se soucierait assez peu de reclasser ailleurs ceux d'entre eux que l'introduction du machinisme dans la viticulture écarterait de la vigne et arracherait à leurs pitoyables occupations actuelles ?

Aussi bien, d'ailleurs, même si les petits vignerons sont contre le remembrement, l'argument est sans valeur: si, par miracle, leur état d'esprit échappait à l'orientation qu'on lui imprime et s'ils devenaient soudain sensibles aux avantages de [173] l'opération, le gouvernement freinerait aussitôt leurs aspirations.

Le gouvernement est le mandataire du gros producteur qui, quoi qu'il en dise, a intérêt à voir aligner le prix de revient de son vin sur celui qui est fixé par décret à la petite production. Il est le mandataire des gros distillateurs-exportateurs et, comme je le souligne dans un précédent chapitre, des petits bourgeois parvenus qui vivent sur le circuit de la distribution, dont le pourcentage, à tous les échelons, est directement proportionnel au prix de revient. Il est enfin le mandataire des marchands de mort subite qui peuvent d'autant mieux vivre que le montant des taxes prélevées sur la distribution est plus élevé, ce qui signifie qu'il recherche les effets de la baisse beaucoup plus en paroles qu'en actes, car - et l'expérience Pinay le prouve - le rendement des taxes est d'autant plus bas que les prix de revient le sont eux-mêmes.

Pour que ces gens puissent continuer à vivre princièrement «dans de luxueux hôtels particuliers aux patios semés de cailloux blancs, avec une nombreuse domesticité à leur service», il faut qu'il y ait de petits producteurs de vin qui servent de pilotes dans l'établissement des prix.

Et il faut que tout le monde paie au double ou au triple de son prix,. non seulement le vin qui se boit, mais encore celui qui ne se boit pas.

Pas question, donc, du remembrement des terres vinicoles assorti de l'Association libre des travailleurs de ce secteur, les deux mesures qui supprimeraient radicalement les deux causes principales du vin cher: la petite exploitation et le gros producteur parasite.

Et qui conduiraient à la refonte complète du système de distribution, par surcroît.

[174]

J'ai dit que cette histoire du vin rassemblait les données d'un problème-type et se présentait comme un symbole de l'impéritie capitaliste. Prenez les journaux: pas de jour qu'on ne l'y trouve, sur le mode inquiet, dans un de ses aspects. Écoutez les discours de nos hommes politiques: pas un seul qui n'y fasse allusion. Il n'est donc pas étonnant que je sacrifie moi-même à cette sorte de mode et me complaise à la citer à-nouveau.

Mais il n'y a pas que le vin: dans ce régime, tout ce qui se produit circule ou ne circule pas, se vend ou ne se vend pas, se consomme ou est détruit dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons: le vin, mais aussi le blé et le pain, la betterave et le sucre, les pommes de terre, le lait et le beurre, les fruits et les légumes, les poissons qu'on pêche, le charbon, le fer et leurs dérivés, etc.

Qu'il s'agisse de produits agricoles ou de produits industriels, on peut faire le même raisonnement à propos de chacun d'entre eux et, sui le circuit qui les conduit à la consommation ou les en retranche, relever les mêmes incohérences toujours payantes pour les maîtres du jeu et toujours considérablement onéreuses pour le travailleur-consommateur.

Au vin qu'on distille correspondent le poisson qu'on rejette à la mer, le lait dont on fait de la poudre pour nourrir les cochons, les mines de charbon qu'on ferme, etc.

Avant de partir à Aix-les-Bains, pour quinze jours ou trois semaines, en juillet 1952, M. Antoine Pinay a tenu à prendre deux mesures économiques qui étaient alors d'extrême urgence: la distillation d'une partie des «excédents» de vin (6 milllions d'hectolitres sur les 20 millions qui sont en stock !) et la fixation du prix du lait jusqu'au 1er octobre.

[175]

On a tant fait de lait en poudre que, maintenant, on manque du lait naturel et qu'il faut en importer. Par ailleurs, on ne peut pas arrêter de faire du lait en poudre, car les «Bon Lait» et autres «France-Lait» seraient acculés à la faillite et leurs ouvriers au chômage: on importe donc du lait pour le transformer en poudre.

Enfin, pour compenser lu pertes résultant de la fièvre aphteuse, les petits producteurs de lait ont demandé une augmentation dont les gros profiteront dans la même mesure que les gros producteurs de vin: 3 francs par litre en août et en septembre. Mais cette augmentation ne devait pas être répercutée à la consommation: cris d'orfraie des ramasseurs, collecteurs, centralisateurs, distributeurs, etc. quand ils ont appris la nouvelle.

Astuce de M. Pinay: les centralisateurs ont été autorisés à récupérer ces trois francs par litre en écrémant le lait à 12 % (plus exactement: en ramenant sa teneur en matières grasses de 34 grammes à 30 grammes par litre) et vendront le beurre ainsi obtenu 1.

Toute la France au lait écrémé, pour que le distributeur-petit-bourgeois-parvenu ne perde pas sa situation !

Quand on ne peut pas maintenir ou faire baisser le prix d'une denrée, on en sert, au même prix, une ration moindre ou de moindre qualité: demain, on nous vendra le pain noir au prix du pain blanc et 800 grammes de rosbeaf pour 1 kilo !

[176]

Et on pourra amplifier le bla-bla-bla autour des indices officiels qui resteront stationnaires a défaut de baisser.

Il fallait y penser.

Nous vivons sous le signe de la raréfaction artificielle et de la misère généralisée par décret qui produisent xes millions et parfois des milliards très réels pour les privilégiés.

Le discours dominical qui promet l'amélioration génerale des conditions de vie par la baisse des prix compense les actes du ministre qui la rend impossible, dore la pilule et fait passer la muscade.

A la longue, ces choses sont devenues des truismes, et il est aussi pénible de les ressasser que de se faire une raison et d'enregistrer cette sorte d'amorphisme des masses qui corisacre l'accord tacite des victimes de ce sinistre jeu avec les maîtres sans scrupules qui le conduisent.


MAIS on ne saurait rester sur cette note pessimiste et, d'autre part, il faut répondre à la question posée par le titre de ce chapitre. Aux considérations qui précèdent et qui sont essentiellement d'ordre pratique, viennent s'ajouter d'autres qui le sont moins, mais qui, caractérisant la période que nous vivons, n'en situent que mieux le problème sur son véritable plan: celui du transfert du pouvoir.

On dit communément que la Révolution de 1789 a porté la bourgeoisie au pouvoir. Très peu de gens, par contre - et aussi bien parmi ceux qui utilisent ce thème rêvé pour discours [177] pseudo-révolutionnaires que parmi ceux à qui on l'inflige à répétiton - se représentent exactement ce que cela signifie.

La lecture de l'Histoire de France officielle, incline plutôt à voir des foules qui descendent dans la rue, s'imposent par la violence et, finalement, par l'entremise d'institutions de fortune instinctivement conçues au niveau de la justice et pérennisées dans la suite, guillotinent un roi devenu impossible par ses excès ajoutés à ceux de son entourage privilégié. Ramené à ces proportions, l'événement court sur quelques mois aux yeux des mieux avisés. Quant à ses effets, on confond volontiers la mort de ce roi avec celle du régime dont il était le symbole du moment. On dit, en effet, la Révolution de 1789, l'ancien et le nouveau régime, etc. En ce qui concerne plus particulièrement ces deux dernières expressions, pour peu qu'on les juxtapose en y mettant le ton qui convient, on arrive à leur faire signifier un contraste frappant, des oppositions fondamentales, en tout cas, des différences considérables.

Telle est la vertu de l'image d'Épinal dont le but est, non de forcer les esprits à la réflexion mais de les exalter, ce pour quoi elle est le procédé par excellence de l'Histoire officielle.

Assez confusément, je veux dire dans un langage à prétentions technico-littéraires difficilement accessible, Marx et, à sa suite, les marxistes, ont essayé de nous donner une autre vision des choses et, plus spécialement, de nous représenter la Révolution française comme une longue suite de transformations dans les rapports économiques des classes sociales entre elles et dont les années 89-93 furent seulement le couronnernent. Dans cette perspective, l'événement courait sur plusieurs siècles, il était une fin (provisoire, il est vrai), non un commencement. La bourgeoisie avait, certes, pris le pouvoir en 1789, mais il ne s'agissait plus que du pouvoir politique: l'autre, [178] l'économique, elle le détenait depuis fort longtemps si elle ne l'exerçait que très discrètement, c'est-à-dire d'une façon essentiellement occulte.

Dans l'esprit des marxistes, pour expliquer ce phénomène, il fallait remonter jusqu'aux jacqueries, aux chartes d'affranchissement accordées par les seigneurs, à la découverte de l'Amérique, au développement des relations commerciales entre l'Ancien et le Nouveau Monde, etc. A l'occasion de ces faits, un transfert de la richesse nationale s'était opéré au long du temps, des classes sociales privilégiées qui étaient alors la noblesse et le clergé, à une autre qui était née dans leur ombre, qui s'était développée en faisant tout bêtement sa petite pelote à ramasser leurs dépouilles et qui en était arrivée progressivement à prendre en mains tous les leviers de commande d'une vie économique essentiellement commerciale, artisanale et agricole. Bien avant 1789, la royauté avait dû compter avec les marchands de Paris et il est de notoriété que Colbert assit son autorité sur les artisans et les commerçants. A l'échelon inférieur, la plupart des membres de la noblesse et du clergé n'étaient plus des privilégiés que politiquement: économiquement, ils étaient tous plus ou moins dans la dépendance du marchand auquel ils avaient vendu leurs terres et, souvent, emprunté de l'argent. On se demande parfois pourquoi Necker et Turgot n'ont pu renouveler l'opération qui avait si bien réussi à Colbert: c'est qu'ils n'avaient plus rien à offrir en contre-partie à des gens qui, possédant la presque totalité des richesses, ne désiraient plus que commander, c'est-à-dire en disposer à leur gré. C'est toujours ainsi: qui paie veut commander et, si possible, officiellement: l'Amérique, de nos jours, en offre un exemple assez probant.

Mais, abandonnant pour une fois les impératifs absolus de leur dialectique, les marxistes ont fait un raisonnement par [179] analogie, en ce sens qu'ils ont imaginé que, dans une suite d'événements similaires, le Prolétariat serait quasi fatalement amené à conquérir sur la bourgeoisie le pouvoir qu'elle avait conquis sur la noblesse et le clergé. Aujourd'hui, on voit très clairement que ce raisonnement était un peu simpliste: à l'époque, il n'était pas facile de le déceler. Il faut d'ailleurs convenir que tout militait en faveur de leur thèse: la Révolution qui ne laissait en présence que deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat, les progrès techniques et le développement industriel de la première moitié du XIXe siècle qui devaient accentuer les oppositions d'intérets entre ces deux classes, etc. La bourgeoisie s'installant dans les moeurs des classes qu'elle supplantait, on pouvait supposer que le transfert de la richesse et, par suite, du pouvoir, s'opérerait directement d'elle au prolétariat. D'où une théorie de la lutte des classes conçue comme un moteur de l'Histoire et érigée en un système qui devait, sinon accélérer le transfert, du moins éviter les faux-pas.

En réalité, de même que la bourgeoisie était née a la fin du moyen âge entre les classes privilégiées et une population agricole de condition serve, une troisième classe aux contours mal définis s'est taillée une place entre la bourgeoisie et le prolétariat: la classe dite moyenne.

Et ce phénomène a faussé toutes les perspectives du marxisme qui ne l'avait pas prévu.

Car, s'il est exact que la bourgeoisie n'a cessé de décliner, sinon depuis son accession au pouvoir politique, du moins depuis la naissance du capitalisme industriel s'il est exact qu'un transfert de ses revenue et de sa richesse s'est opéré de façon continue en direction du prolétariat, il ne l'est pas moins que tout cela s'est fait sans que le prolétariat prenne conscience de [180] la mission historique qui lui était assignée par le marxisme. Les bénéficiaires du transfert ont réagi individuellement en changeant de classe, en s'installant dans cette classe moyenne - qui n'est autre qu'une petite bourgeoisie - et en oubliant leurs origines. Mais on n'a enregistré aucune réaction de classe: les autres sont restés le prolétariat et s'ils ont eu conscience de quelque chose, c'est que leur classe se vidant par en haut, il leur était possible de la remplir par en bas au moyen de la repopulation. En quoi, d'ailleurs, ils n'ont fait que donner dans le piège grossier qui leur était tendu.

On peut supputer à l'infini sur le transfert de la richesse et du pouvoir dans le cadre d'un régime dont les assises morales et les structures sont, quoi qu'on en dise, multimillénaires à quelques faibles nuances près. L'objet de ce chapitre est seulement d'en signaler quelques aspects généraux et de les ramener à l'échelle de l'actualité.



Il ne peut être question, en effet, d'examiner dans le détail les circonstances qui ont provoqué la naissance et le développement de la classe moyenne. On voit assez bien s'en dessiner les conditions générales: une vie sociale conçue de telle sorte que le producteur étant frustré d'une partie des fruits de son travail, il est nécessaire qu'entre ceux qui détiennent les moyens de la production et ceux qui la consomment, pour sauver le profit quitte à le partager, s'interpose le distributeur qui mesure à chacun ce qui lui revient d'après les règles d'un code préétabli de la hiérarchie non des besoins, mais des valeurs individuelles. Au fur et à mesure que les progrès scientifiques ont perfectionné les formes de la production et en ont augmenté le rendement, le nombre des distri[181]buteurs est allé en s'accroissant. Et dans les périodes de crise, pour conserver leur emprise sur leurs salariés, les propriétaires des moyens de la production, souvent, ont dû leur faire des concessions, notamment leur abandonner une plus grande part du profit. Ainsi le distributeur n'a cessé de proliférer et de s'enrichir au détriment du propriétaire industriel. Le même phénomène a pu être observé dans le monde paysan où les grands propriétaires fonciers, vivant bourgeoisement, n'ont cessé de s'appauvrir au profit de leurs fermiers, ce qui, avec l'héritage, est à l'origine du morcellement de la propriété à l'infini en un temps où tout commanderait un processus inverse. Dans le monde industriel, tout s'est passé comme si les distributeurs avaient été les fermiers du patronat en matière d'acheminement de la production vers la consommation.

Sous l'angle du rapport des forces, la bourgeoisie d'aujourd'hui est au prolétariat ce qu'étaient, autrefois, le clergé et la noblesse à la paysannerie: entre les deux principaux antagonistes, c'est la petite bourgeoisie ou classe moyenne qui joue le rôle d'écran jadis tenu par la bourgeoisie. Ce qu'on a pris pour une révolution n'était qu'un décalage...

Or, ce décalage est bien près d'arriver à son terme si on en juge par les quelques observations qu'on peut faire sur les formes dans lesquelles il continue de s'accomplir. Pour s'en rendre compte, il n'est que de se demander où passent les revenus et, en premier lieu, la part prélevée sur eux pour être affectée au paiement des salaires.

Pour toutes sortes de raisons que je crois avoir exposées dans leurs aspects essentiels, la masse actuelle des salaires est en presque totalité employée à satisfaire des besoins alimentaires contre lesquels on ne peut rien. C'est pour cela qu'il n'y a plus d'épargne. Sur ce point, tout le monde est d'accord, y compris M. Pinay, qui fondait la réussite de son expérience [182] sur un appel au profit et plus spécialement au profit licite. (Comme s'il pouvait y avoir un profit licite!)

A partir de cette constatation, si on remonte le circuit parcouru par l'argent affecté aux besoins alimentaires, on s'aperçoit qu'il passe chez le distributeur, qui en garde une bonne part, le reste allant chez le producteur de denrées de consommation, c'est-à-dire le paysan. Et si on veut établir la proportion qui revient à l'un et à l'autre, l'exemple du vin peut servir de témoin: sur un litre vendu 69 francs à Paris, 28 francs et souvent 25 seulement vont au viticulteur, 13 à l'État et le reste, c'est-à-dire la plus grosse part, au(x) distributeur(s). Bien entendu, la répartition du revenu varie avec les denrées, mais il est rare que le distributeur ne soit pas celui à qui revient la plus grosse part. C'est donc lui qui s'enrichit le plus et, après lui, le producteur paysan chez lequel ce qui reste du prix des marchandises qui se vendent par la force des choses fait fin de circuit.

A un degré moindre, on observe le même phénomène dans le domaine de la marchandise industrielle qui se vend moins, surtout dans la masse des salariés: on se prive d'une paire de chaussures, d'une robe, d'un manteau, d'une cuisinière, etc., pour acheter du pain, du lait, de la viande, etc. Mais ce marché si difficilement accessible aux travailleurs l'est ou plutôt le reste très facilement à ceux qui vivent du profit. Là encore, en peut affirmer sa-na crainte que la plus grosse part du prix de n'importe quelle marchandise reste dans la caisse du distributeur: il est courant qu'un article de ménage vendu 600 francs au détail ait été acheté 400 francs par le distributeur et souvent moins (les marges peuvent atteindre 40 %). Il entend bien que, sur sa marge, ce dernier doit payer différentes taxes à I'Etat, mais, sur ce qui lui revient, le producteur doit payer la matière première, les salaires, les charges socia[183]les et des impôts aussi, ce qui est, en définitive, autrement important 2.

Absorbant la plus grosse part de la masse des salaires et la plus grosse aussi de la masse des profits, le distributeur joue donc et gagne sur tous les tableaux. C'est ce qui explique que si on voit encore de grands bourgeois et même de très grands, on en voit tout de même de moins en moins.

Si, maintenant, on recherche par quel côté on aborde ce problème du transfert de la richesse, de l'authentique et grand bourgeois au petit qui la reçoit avec la mentalité du parvenu, on s'aperçoit que toutes les discussions tournent, non pas autour de la prolifération de ce dernier, mais de la part prélevée par I'État au titre de l'impôt. Le distributeur compte beaucoup plus sur la force du nombre qu'il peut opposer aux mesures qui le menaceraient, que sur la valeur intrinsèque des arguments qu'il avance: c'est là une des manifestations de l'instinct de conservation d'une classe qui est née, qui prend conscience de ses intérêts et qui veut s'affirmer. Le distributeur-petit-bourgeois-parvenu s'assigne une mission historique à sa mesure et ne dédaigne pas d'emprunter ses méthodes au syndicalisme ouvrier qu'il réprouve pour arriver à ses fins.

C'est donc par le biais de l'impôt, assise de circonstance d'un faux anti-étatisme, qu'il s'évertue à nous faire examiner tous les problèmes de la vie sociale. Son thème favori est: trop d'impôts, car, imitant en cela les fermiers généraux d'avant la Révolution de 1789, les impôts, il veut bien les percevoir chez le consommateur, mais il se refuse à les reverser dans les caisses de l'État. A l'impôt, il préfère l'emprunt: M. Antoine Pinay a donc pensé qu'il le déciderait à souscrire à l'emprunt s'il passait l'éponge sur les fraudes antérieures à [184] une date donnée et le dispensait de certaine impôts. Cette erreur de perspective n'est tombée sous le sens de tout le monde qu'au moment de la discussion du, dernier budget: ne payant pas J'impôt qu'il perçoit, le le distributeur-petit-bourgeois-parvenu n'a pas davantage souscrit à l'emprunt.

TOUT ceci revient à enregistrer l'échec de l'expérience Pinay. Sur le plan technique, d'ailleurs, elle présentait de nombreuses failles.

Pour assurer l'équilibre du budget, il était nécessaire que l'emprunt produisit 580 milliards. Or, il n'en a produit que 195.

Dès lors, la question qui se pose est la suivante: quelles sont les causes de l'échec ?

La réponse à une telle question est claire: l'amnistie fiscale et quelques dégrèvements d'impôts à peine sensibles n'ont pas paru suffisants au distributeur-petit-bourgeois-parvenu - le seul qui pût prêter ! - en ce sens que, tirant un trait sur le passé, ces aménagements ne constituaient qu'une garantie très hypothétique de l'avenir. Les fils et petits-fils des commerçants d'avant 1914 se souviennent que leurs pères et leurs grands-pères disposaient eux aussi, d'une marge de 30 à 40 % sur les marchandises qu'ils manipulaient et que cette marge, exonérée de toute une série de taxes, était tout bénéfice pour eux. C'est à cela qu'ils veulent revenir. Entre tous, avec les quelques grands bourgeois de la grosse industrie, ils disposent de la plus grosse part de la richesse nationale. Ils sont donc [185] les seuls à pouvoir venir en aide à un État dont les caisses sont perpétuellement vides et ils ne prêteront qu'à celui qui leur apportera cela... Pour la réalisation de ce but, on les voit rechercher le soutien de l'artisanat (en une période qui s'oriente techniquement et de plue en plus vers la production de série) et de la petite paysannerie (quand les circonstances commandent de plus en plus impérieusement le rassemblement des terres et la culture intensive.

En fait, ils disposent déjà de la puissance occulte: la défense du petit commerce, de l'artisanat et de la petite paysannerie a été, l'article-clé de la politique de tous les gouvernements depuis la fin de la guerre de 1914. Au lendemain de celle-ci, on a organisé une bonne demi-douzaine de foires électorales: aucun des partis qui y ont pris part n'a jamais osé traiter de ces problèmes objectivement, c'est-à-dire dans la perspective dessinée par la découverte de l'énergie nucléaire - les partis dits socialistes et communistes moins encore que les autres.

Ainsi mûrissent les temps où le transfert de la richesse étant totalement opéré, le transfert du pouvoir politique qui en est le corollaire pourra se faire officiellement et à son tour.

Dans quelles conditions? C'est une autre histoire.

«Nous sommes à l'ère des organisateurs», a dit, quelque part, James Burnham.

Des distributeurs serait plus exact.

Et de cela, il faut aussi prendre conscience.

Car le problème des réformes de structures, s'il doit porter sur certaines formes de la production, comme dans l'agricul[186]ture, doit surtout porter sur la structure de la circulation des richesses, lequel est, ainsi qu'il est exposé aux chapitres 4 et 5, à l'origine de l'accumulation qui conduit a la guerre.

Autrement dit, c'est par là qu'il faut commencer.

Qui prétendra qu'il n'est, par exemple, pas possible de réduire le circuit qui conduit les richesses de la production à la consommation par la suppression pure et simple des distributeurs en surnombre dont les statistiques disent qu'en France, nous avons le privilège d'en posséder, en moyenne, un pour 13 habitants? Aussi discrèdité que soit le régime, aussi peu d'autorité qu'il ait, cela est à sa portée et dans ses moyens.

S'y résoudra-t-il avant qu'il ne soit trop tard, c'est-à-dire avant que le distributeur-petit-bourgeois-parvenu, qui dispose déjà de la richesse et du pouvoir occulte, dispose effectivement du pouvoir légal?

 


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