REMONTANT le cours de l'histoire, en quinze années de recherches, je suis arrivé à la conclusion suivante : c'est en 1943 que, pour la première fois, l'Allemagne nationale-socialiste a été accusée d'exterminer massivement et systématiquement les juifs européens dans des chambres à gaz. L'auteur de cette première, horrible et infâmante accusation était un juif polonais réfugié en Angleterre, juriste de son état : le professeur Rafael Lemkin. Et il la porta dans un livre publié à Londres et en anglais cette année-là : Axis rule in occupied Europe. Sur le moment, ce livre ne sembla pas avoir été pris au sérieux. En novembre 1943, lorsque je fus arrêté par la Gestapo, il était encore totalement inconnu dans les milieux les mieux renseignés de la Résistance française et je n'entendis parler de chambres à gaz pour la première fois qu'à Dora, vers le milieu de l'année 1944. En 1945-1946, pourtant, Axis rule in occupied Europe faisait l'objet de toutes les conversations dans les coulisses du Procès des grands criminels de guerre à Nuremberg où il fut cité à charge contre Seyss-Inquart (T. XIX, pp. 70 et 92) et le point de vue qui y était défendu était soutenu par le Rapport Kasztner sur la tragédie des juifs hongrois qui, lui aussi, faisait l'objet de toutes les conversations dans les coulisses de ce procès. Il faut toutefois préciser que c'est seulement à partir du 30 janvier 1946, date à laquelle le Procureur français Dubost rendit publique la découverte du document Gerstein, que ces deux écrits prirent de l'importance : c'est, en effet, ce jour-là que, dans la presse mondiale, les chambres à gaz se mirent à danser tous les tons et sur un rythme endiablé, cette sarabande effrénée et pleine de faux-pas qu'elles n'ont jamais cessé d'y danser depuis.
Essayons de reconstituer les faits.
jusqu'au 30 janvier 1946, outre Axis rule in occupied
Europe et le Rapport Kasztner, qui n'étaient
que des témoignages de seconde main, le ministère
public et les juges de Nuremberg ne disposaient que de témoignages
directs qui, juridiquement, n'étaient pas beaucoup plus
probants étant donné la forme dans laquelle ils
étaient produits par leurs auteurs : tous ces gens
avaient bien été internés à [108]
Auschwitz, mais, les chambres à gaz, ils ne les connaissaient
ou ne savaient comment elles avaient
été utilisées que par ce que leur en avaient
dit de leurs camarades de détention « dignes
de foi » que, généralement, ils ne nommèrent pas ou qui étaient morts s'ils les nommaient.
Encore des témoignages de seconde main. Le type même
en était celui du Dr Benedikt Kautsky 1, lequel ne vint pas à la barre
mais ainsi qu'on l'a vu, écrivit un livre qui témoignait
dans cette forme et eut son heure de courte célébrité.
Ou celui de Mme Vaillant-Couturier qui arriva au camp d'Auschwitz
en janvier 1943q qui était communiste, qui, pour cette
raison, fut « planquée » à
l'hôpital où elle était un personnage important
du self-government, et qui à la question de savoir
si l'hôpital était ouvert aux juives en cas de maladies
répondit froidement au procureur français Dubost :
« Non, quand nous sommes arrivées, les juives
n'avaient pas le droit d'y aller, elles étaient (dans ce
cas) directement conduites à la chambre à gaz ».
(I.M.T. Tome VI, p. 219). Or, jamais faux-témoignage
ne fut, à mon sens, produit à la barre d'un tribunal
avec autant de tranquille assurance car, en janvier 1943, il n'y
avait - s'il y en eut jamais ! - pas de chambre à
gaz à Auschwitz, la thèse officielle étant
qu'elles n'y ont été installées qu'à
la fin février 1943 (Doc. N.O. 4463). Mais on n'en finirait
pas de citer tous les faux-témoins de ce genre. Toujours
est-il qu'avec le document Gerstein, pour la première fois,
on avait un témoin de première main. Il était
mort ? Oui, mais il avait écrit ou, au minimum, signé
une déclaration du moins le prétendait-on. Cette
déclaration ne concernait pas Auschwitz ? Non, pour
ce qu'il disait avoir vu ; mais des factures de cyclon B
livré à ce camp y étaient annexées,
et, d'autre part, sa description de l'extermination par les gaz
dans d'autres camps portait l'opération à un tel
degré d'horreur, que les journalistes accrédités
au procès décidèrent que la campagne sur
ce thème pouvait commencer à rouler. Les juges,
eux, accordèrent beaucoup moins d'importance à tout
cela, mais ils laissèrent les mains libres aux journalistes
et, s'ils ne les encouragèrent pas, jamais ils ne démentirent
leurs allégations qui les mettaient en cause ainsi que
ce fut le cas du document Gerstein, présenté à
l'opinion comme s'il avait été admis comme preuve
alors qu'il avait précisément été
refusé (cf. chapitre précédent).
Le livre du Dr Benedikt Kautski ne parut qu'à fin 1946 : il ne put donc en être question au procès des grands criminels de [109] guerre. Témoignage de seconde main sur les chambres à gaz, il n'eût d'ailleurs pas été d'un très grand secours. Pour avoir sur les opérations d'extermination par les gaz au camp d'Auschwitz une description aussi précise que celle du document Gerstein en ce qui concernait le camp de Belzec, il fallut attendre 1951 et Médecin à Auschwitz du docteur-ectoplasme Miklos Nyiszli dont on a aussi vu ce qu'il fallait penser au chapitre précédent. Depuis, plus rien : pas d'autres témoins de visu. La littérature concentrationnaire, les historiens du type Rothfels, Golo Mann ou Raul Hilberg, la Commission des crimes de guerre de Varsovie et les Centres de documentation juive contemporaine, leurs propagandistes du type Poliakov ou Hannah Arendt, l'Institut für Zeitgeschichte de Munich et les saltimbanques ou les montreurs du type Piscator (metteur en scène de Der Stellvertreter du dénommé Hochhuth) n'ont, à ma connaissance, jamais pu produire que ces deux-là qui sont, je crois l'avoir démontré, visiblement apocryphes. Je n'insisterai donc pas.
N'ayant pas mieux que cela réussi à établir la matérialité des exterminations par les gaz d'ordre gouvernemental, les champions de l'accusation n'eurent pas beaucoup plus de chance lorsqu'ils voulurent chiffrer les dégâts en vies humaines. En 1945-1946, au procès des grands criminels de guerre, ils se trouvèrent devant la situation suivante :
C'est dans ces conditions que, ainsi qu'on l'a vu, M. Justice Jackson déclara dans son réquisitoire le 21 novembre 1945 :
[110]
Telle fut, au départ, l'accusation : 4 .500.000 exterminés.
Mais on ne voit pas bien comment, entre le 8 mai 1945 et le 21 novembre, M. justice Jackson a pu être mis « en toute connaissance de cause ». Aucune opération officielle de recensement n'ayant eu lieu dans ce laps de temps comment d'ailleurs eût-elle été possible dans un tel chaos de populations déplacées par les événements et en mouvement dans tous les sens ? il ne s'agit là, de toute évidence, que d'une évaluation purement conjecturale. Quoiqu'il en soit, le jugement prononcé contre les grands criminels de guerre ne la retint pas et, quant à la presse mondiale, c'est celle de Hoettl qu'elle retint : depuis, à l'exception de M. Gerald Reitlinger qui est le seul à arriver à un résultat concordant à peu près avec celui de M. Justice Jackson (4.200.000 à 4.600.000) tout s'est passé comme si, ayant posé en principe que cette évaluation de Hoettl d'après Eichmann était fondée, tous les autres statisticiens qui ont travaillé sur les chiffres dans les dispositions d'esprit de la Commission de Varsovie, des Centres de documentation juive contemporaine ou de l'Institut für Zeitgeschichte de Munich, n'avaient jamais eu d'autre but que de démontrer que les évaluations de Hoettl et Wisliceny correspondaient à la réalité. Ce qui est, dès l'abord remarquable, c'est que, s'ils arrivent tous à un résultat global qui se situe autour de ces 6 millions, ils n'y arrivent pas tous par les mêmes voies, la répartition détaillée de ce résultat global par pays présentant, dans presque tous les cas des différences considérables. L'exemple le plus suggestif de ces différences me paraît être la Pologne où M. Shalom Baron, titulaire de la chaire d'histoire juive à l'université de Columbia trouva, dès l'arrivée des troupes russes dans ce pays, 700.000 juifs survivants (sa déclaration du 24 avril 1961 au Procès Eichmann), le Centre mondial de documentation juive de Paris 500.000 (communiqué au Figaro Littéraire du 4 juin 1960, l'Institute of Jewish Affairs 400.000 (Eichmann's Confederates and the Third Reich Hierarchy, op. cit. p. 59) et M. Raul Hilberg seulement 50.000 (The Destruction of the European Jews, p. 670). La répartition par camp ou par secteur de destruction non plus n'est pas la même et présente des différences aussi considérables selon qu'on se réfère à l'un ou à l'autre de ces singuliers statisticiens. Exemples :
- 4.000.000 environ à Auschwitz, le reste dans d'autres camps d'extermination ou en campagne par les Einsatzgruppen, nous disent Poliakov, Olga Wormser, Henri Michel, etc. Cette répartition tient manifestement compte du jugement de Varsovie qui condamna Höss à la pendaison sous l'accusation d'avoir fait périr à Auschwitz 2.812.000 personnes dont 2.500.000 juifs de mai 1940 à décembre 1943, ce qui ne doit pas être très loin des 4 millions, pour toute la durée du camp.
- 1.950.000 pour tous les camps dont 1 million à Auschwitz (900.000 corrige l'Institute of Jewish Affairs), 1.400.000 par les Einsatzgruppen et le reste en campagne (« Mobile operations ») nous dit M. Raul Hilberg (op. cit. cf. chap. I, p. 16). Il faut, en outre, préciser qu'il ne sait pas bien lui-même, s'il doit arriver à un total de 5.100.000 (p. 767) ou 5.419.500 (p. 670).
- Pour tous les camps d'extermination autres qu'Auschwitz, 950.000 nous dit M. Raul Hilberg, mais, nous disent la Commission de Varsovie et le Jugement du Tribunal de Jérusalem, 2.050.000 pour les cinq autres des s7x (Chelmno, Belzec, Sobibor, Maïdanek et Treblinko).
Tout cela dit le sérieux de ces calculs et le crédit qu'on peut accorder aux documents sur lesquels ils se fondent qui, étant les mêmes pour tous les statisticiens, parlent à chacun d'eux un langage si différent qu'il ne les met d'accord entre eux que sur le total général des pertes juives situé par tous, lorsqu'ils font leurs additions, entre 5 et 6 millions de vies humaines exceptés Reitlinger plus modeste et Poliakov qui dit « entre 5 et 7 millions » (Le Troisième Reich et les juifs) pour, finalement, se ranger aux 6 millions qui sont la moyenne arithmétique des deux : on admirera l'originalité de la méthode !
Le lecteur comprendra aisément qu'en présence de ce fatras de calculs si contradictoires, plutôt que de reprendre toutes les références une à une et de refaire, une à une aussi, toutes les additions, j'aie préféré, au moyen de statistiques toutes d'origine juive, essayer de reconstituer dans son détail par pays, la population juive mondiale en 1946 et la comparer à ce qu'elle était, dans la même présentation, à l'arrivée au pouvoir du national-socialisme en Allemagne en 1933. A tort ou à raison, ce procédé m'a paru être le meilleur moyen, chemin faisant, de mettre en évidence les falsifications éhontées de la Commission de Varsovie, du Centre mondial de documentation juive contemporaine, de l'Institut für Zeitgeschichte de Munich et de tous leurs supporters, littérateurs, saltimbanques, montreurs, [ 112] historiens ou autres juifs ou autres aussi. Que les données statistiques qui suivent ne puissent pas être considérées comme justes à une unité près, le lecteur le comprendra, je suppose, très aisément aussi : en matière de populations, où la statistique ne repose que sur l'interrogatoire des intéressés dont les réponses sont toujours sujettes à caution quand on peut les atteindre, où il n'est pas possible de les atteindre tous, étant donné les défectuosités ou même l'absence des services de l'état-civil dans un très grand nombre de pays, il n'est jamais possible que d'arriver à des conclusions approchantes seulement.
En matière de population juive, l'aversion qu'indistinctement tous les juifs ont, depuis Hérode, toujours témoignée pour tous les recensements, est un autre facteur d'erreurs. Ces deux réserves étant des constantes qui condamnent toutes les statistiques à l'approximation, il suffit pourtant, tous les statisticiens l'admettent, que deux ou plusieurs statistiques comparées soient de même origine pour que les conclusions qu'on en tire par différence ne présentent que des erreurs assez minimes pour être considérées comme insignifiantes.
Ceci étant dit, où en est la question en ce mois de juillet 1963 ?
En 1951, le World Almanac publiait une statistique de laquelle il résultait qu'il n'existait plus que 11.303.350 juifs dans le monde contre 16.643.120 en 1939. Elle était donnée comme étant le fruit des travaux de l'American Jewish Comittee Year Book et du Jewish Statistic Bureau of the Synagogue Council qui avaient passé les années 1949 et 1950 à l'établir.
Présentée comme elle l'était, on a beaucoup de raisons de penser que cette statistique du World Almanac de 1951 avait pour premier souci de répondre à une étude parue le 22 février 1948 dans le New-York Times sur les données statistiques de son expert en matière de population juive, Hanson W. Baldwin. Celui-ci prétendait qu'en 1947, d'un recensement secret auquel les juifs avaient eux-mêmes procédé, il résultait qu'il y avait cette année-là, vivant dans le monde, un nombre de juifs qui se situait entre un minimum de 15.000.000 et un maximum de 18.000.000. Il prétendait, en outre, que 650.000 à 700.000 d'entre eux vivaient en Palestine et 500.000 dans les autres états du Moyen-Orient. En octobre 1959, l'American Mercury (pp. 14 à 17) a repris tous ces chiffres en les considérant comme sérieux et, ainsi, ramené la controverse au premier plan de l'actualité. En réponse, l'édition de 1960 du World Almanac donne, pour l'année 1959, une population juive mondiale de 12.299.780 per[113]sonnes. Une dernière information de source juive répercutée dansle monde entier par toutela presse dans la forme où l'a donnée Die Welt, quotidien de Hambourg le 1-4-1963, c'est-à-dire ainsi :
« Nur noch etwa 13 Millionen Juden gibt es in der Welt, 1939 waren es 16.763.000. Das gab das Institut für jüdische Angelegenheiten in London am Wochenende bekannt.
« Die meisten Juden, etwa 5,5 Millionen, leben heute in den U.S.A. In Israil gibt es 2,045, in der Sowjet- union 2,3 und in Grossbritannien 0,45 Millionen Juden 2. »
Mais, dans l'Israel Almanach (5719 de l'ère juive, 1958-1959 de l'ère vulgaire p. 282) un M. Eric Peretz nous dit que « la population juive de l'état d'Israël représente un huitième de la population juive mondiale » et la fixe à « un million huit cent mille » (en toutes lettres) et un M. Marc Cohen fixe (p. 9) ce huitième à « deux millions » : cette année-là, donc, les 13 millions de juifs recensés dans le monde de 1962 par l'Institut des Affaires juiyes de Londres étaient, soit 14.400.000 si l'on s'en tient à l'estimation du premier, soit 16 millions, si l'on s'en tient à celle du second. L'Israel Almanach est publié à Jérusalem par « le Département de la jeunesse et du Hehabouts de l'Organisation sioniste mondiale ». Sans autre commentaire.
Je ne donne que par souci d'information la déclaration infantile que, brandissant son titre de professeur d'histoire juive à l'université de Columbia, M. Shalom Baron est venu faire à la barre du Tribunal de Jérusalem le 24 avril 1961 (d'après Le Figaro du lendemain) et qui se résume à ceci :
1. « Le taux de croissance de la population juive dans le monde par rapport à 1945 est de 20 %.
2. - En 1939, nous étions environ 16 millions dans le monde. Nous devrions donc être environ 19 millions aujourd'hui et nous ne sommes que 12 millions. »
[114]
A défaut de bien connaître l'histoire qui est son métier, celui-ci, au moins, connaît bien l'arithmétique : 16 millions - 6 millions = 10 millions + 20 % = 12 millions. Arithmétiquement indiscutable ! Il ne reste plus au professeur décidément, depuis la guerre, il y a de tout et n'importe qui dans ce métier ! qu'à établir, premièrement que le taux d'accroissement de la population juive mondiale est bien de 20 en 16 ans, deuxièmement que 6 millions de juifs ont bien eté exterminés. Bref, passons.
Passons à un détail de l'information de Die Welt : la population juive des États-Unis. En 1950, l'American Jewish Comittee Year Book et le Jewish Statistical Bureau of the Synagogue Council l'évaluait à 5.185.000 pour l'année 1949 et, en 1959, à 5260.000 pour l'année 1958. De quoi l'on peut déjà conclure que, si la population juive dans le monde a cru de 20 %, en 1961 par rapport à 1945, soit 1,25 % par an, ainsi que l'a proclamé le singulier professeur Shalom Baron devant le tribunal de Jérusalem, l'Amérique, au moins, a fait exception à cette règle - en moins-value.
Et pour la Russie, l'information de l'Institut of Jewish Affairs de Londres qui y évalue la population juive à 2,3 millions de personnes en 1962 ne paraît guère plus sérieuse si on en croit M. Nahoum Goldman qui, dans un Rapport présenté au World Jewish Congress le 12-9-63 s'exprimait ainsi : « De 1948 à 1963, la culture juive en U.R.S.S. se résume pour environ TROIS MILLIONS DE JUIFS, à cinq livres d'auteurs disparus, à un almanach et à deux périodiques... » (Figaro - Paris 13-9-63). En 1961, M. Nahoum Goldman avait d'ailleurs déjà produit ce chiffre de trois millions devant le World Jewish Congress : de 2,3 millions à 3 millions, il y a tout de même une marge de 700.000...
Pendant toute l'année 1959, la population juive des États-Unis a fait, aux États-Unis mêmes, l'objet de controverses très serrées à partir d'un livre, The Iron Curtain over America publié en 1951 et dans lequel l'auteur, le professeur John Beaty se plaignait que la loi de 1924 sur l'immigration fût si constamment violée et que, « depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le problème de l'entrée illégale se soit épouvantablement accru ». Et il citait l'immigration juive... Ici encore, c'est l'American Mercury (op. cit.) qui a donné toute sa signification à cette controverse. Pour ce qui est plus particulièrement de l'immigration juive, il soulignait deux faits :
1. « Les principales organisations sionistes mondiales proclament orgueilleusement que les deux tiers des juifs du monde [115] vivent actuellement aux États-Unis ». Et il en tirait la conclusion que, si les chiffres de Hanson W. Baldwin rendus publics par le New-York Times du 22 février 1948 correspondaient à des réalités, c'était non pas de 5.185.000 ou 5.260.000 qu'il fallait parler comme le prétendaient les statistiques d'origine juive mais de 10.766.666 ou 12.800.000 (en 1947 !) De toutes façons, les statistiques juives pour l'année 1959 prétendant que la population juive mondiale s'élevait, cette année-là, à 12.299.780 personnes et s'il est vrai que les deux tiers vivaient aux États-Unis, cela fait tout de même 8.200.000 ou, d'après l'information de Die Welt (de source juive elle aussi) 8.667.000 pour l'année 1962 et non 5,5 millions comme le prétend cette information.
2. L'autre aspect du problème sur lequel l'American Mercury (op. cit.) mettait l'accent, c'est que, dans le courant de l'année 1959, les services de la population des États-Unis ayant décidé d'organiser un recensement en 1960 pour déterminer l'importance de l'immigration illégale dont ils se sentaient victimes, toutes les organisations sionistes mondiales ont immédiatement protesté (et avec succès, précise American Mercury) pour le cas où les services s'adresseraient aux Églises (donc aux synagogues) dans le dessein d'obtenir d'elles le nombre de leurs ressortissants. Les chefs sionistes déclarèrent, toujours d'après American Mercury, qu'il y aurait là « une violation du principe de la séparation de l'Église et de l'État » et même que « cela attirerait la colère de Dieu que de vouloir dénombrer le peuple ». On devine la raison de cette opposition : un tel recensement opéré de cette manière aurait mis en évidence l'importance de l'immigration juive aux États-Unis depuis 1933 et irrémédiablement anéanti le mythe des six millions d'exterminés. Que d'aucuns en aient immédiatement tiré la conclusion qui leur paraissait s'imposer et évalué à 12 millions la population juive des États-Unis, il n'y a là rien d'étonnant. Surtout s'ils avaient lu l'article du New-York Times !
Depuis, ce chiffre de 12 millions a fait des progrès dans l'opinion américaine, témoin cet entrefilet extrait du National Observer du 2 juillet 1962 :
« Les principaux groupes nationaux religieux, représentant plus de quarante confessions, protestants, orthodoxes orientaux, catholiques romains et juifs ont uni leurs efforts pour aborder un des problèmes les plus épineux : les relations entre races.
« Ils ont convoqué pour janvier prochain à Chicago une conférence nationale sur la religion et la race. Environ 600 chefs [116] religieux et laïcs, représentant près de 100.000.000 d'Américains, y participeront. L'objectif poursuivi par la conférence est de démontrer l'anxiété des chefs religieux à propos de la ségrégation raciale par un « examen de conscience ».
« Y participeront : le National Council of Churches, une organisation de trente-trois confessions protestantes et orthodoxes orientales avec près dequarante millions de membres ; la National Catholic Welfare Conference, le bureau administratif des évêques catholiques (ils sont quarante-trois millions de Catholiques dans le pays) et le Synagog Council of America représentant des groupes juifs à l'échelle nationale (groupes des rabbins de l'Orthodox Conservative and Reformed judaïsm sont représentés. Ils sont environ douze millions de juifs aux États-Unis). - Robert Schultz - Chicago 3. »
Tels sont les points de vue qui s'affrontent. On verra plus loin que, pour la Pologne, la Russie et, d'une manière générale, toute l'Europe centrale et balkanique, les statistiques d'origine juive ne posent pas de façon moins brutale, le problème de leur falsification évidente.
En 1932, un journal juif de New-York, le Menorah Journal (n° 2, Février1932) publiait une analyse de la population juive mondiale dont les données étaient empruntées au plus réputé des [117] statisticiens juifs de l'époque, le Dr Arthur Ruppin 4. Ce dernier, disait le Menorah Journal, avait classé les juifs du monde entier, par professions et par pays. Par professions, il donnait la conclusion du statisticien telle qu'il l'avait formulée. Par pays, il ne donnait, en ordre décroissant, que ceux dans lesquels il y avait plus de 100.000 juifs, se contentant, pour les autres, de les classer en trois catégories entre 50.000 et 100.000, entre 10.000 et 50.000, et au-dessous de 10.000. Voici ce que cela donnait :
|
|
|||
| Commerce | 6.100.000 | soit | 38,6 % |
| Industrie et artisanat | 5.750.000 | - | 36,4 % |
| Rentiers | 2.000.000 | 12,7 % | |
| Professions libérales | 1.000.000 | 6,3 1% | |
| Agriculture | 625.000 | 4 % | |
| Domestiques, ouvriers, etc. | 325.000 | 2 % | |
| Totaux | 15.800.000 |
|
- 100 % |
|
|
|
| États-Unis | 4.500.000 |
| Pologne - . | 3.100.000 |
| Russie | 3.000.000 |
| Roumanie | 900.000 |
| Allemagne | 500.000 |
| Angleterre | 330.000 |
| France | 250.000 |
| Palestine | 250.000 |
| Argentine | 240.000 |
| Autriche | 230.000 |
| Canada | 170.000 |
| Lithuanie | 60.000 |
| Pays-Bas | 120.000 |
| Maroc français | 120.000 |
| Irak | 120.000 |
| Autres pays du monde | 1.890.000 |
| Total | 15.800.000 |
[118]
Les autres pays du monde se présentaient
ainsi :
l. Pays comptant entre 50.000 et 100.000 juifs
Lettonie, Grèce, Yougoslavie, Belgique, Italie, Turquie, Bulgarie, Algérie, Afrique du Sud, Tunisie, Egypte.
2. Pays comptant entre 10.000 et 50.000 juifs :
Suisse, Brésil, Mexique, Uruguay, Perse, Syrie, Yemen, Inde, Afghanistan, Chine, Maroc Espagnol, Tripolitaine, Australie.
3. Pays comptant moins de 10.000 juifs :
Dantzig, Suède, Danemark, Esthonie, Irlande, Espagne, Rhodes, Memel, Portugal, Norvège, Finlande, Cuba, Chili, japon, Singapour, Nouvelle-Zélande.
Enfin, les chiffres produits dataient de 1926 à 1928 selon le cas.
En 1932, les mouvements de population ne m'intéressaient que professionnellement, c'est-à-dire dans leurs grandes lignes de force et, en ce qui concernait celui de la population juive, sur le moment, cette statistique me parut en rendre assez bien compte pour que je me juge suffisamment renseigné sur ce point. Je me souviens d'avoir noté que de 1877 à 1932, la population juive des États-Unis était passée de 230.000 personnes a 4.500.000, celle de la France de 150.000 à 250.000 de 1850 à la même date et conclu que la migration des juifs européens allait en direction des États-Unis via l'Europe occidentale. Des pays à pogroms aux pays de liberté. Pour moi, c'était l'essentiel. En 1934, donc, lorsque parut en France Les juifs dans le Monde moderne, d'Arthur Ruppin, je ne m'y reportai pas. J'eus tort : j'aurais sûrement remarqué que Menorah Journal avait, par exemple, omis de mentionner la Hongrie et la Tchécoslovaquie. J'eus encore plus tort de n'avoir pas prévu que, plus tard, j'aurais besoin de chiffres plus précis que ceux que cette publication donnait pour la Belgique, la Yougoslavie, la Grèce, etc. Après cette guerre, quand j'eus besoin de tout cela, il ne me fut possible de mettre la main sur l'étude dArthur Ruppin mystérieusement disparue de la circulation qu'en employant des ruses de Sioux : en 1960, quand je publiai Ulysse trahi par les siens, je n'y étais pas encore parvenu et, pour la Hongrie et la Tchécoslovaquie, je dus me contenter de faire [119] figurer, en note à la statistique qui y figurait, les chiffres du Centre mondial de documentation juive contemporaine, en laissant au lecteur le soin de les ajouter au total que je trouvais pour la population juive européenne des pays occupés par l'Allemagne et qui s'élevait à 8.700.000, mais en le prévenant qu'ils étaient manifestement exagérés (424.000 pour la Hongrie, 315.000 pour la Tchécoslovaquie). On excusera ma légèreté de 1934 : malgré les deux faits inquiétants que constituaient, d'une part, la montée du National-Socialisme en Allemagne et la politique de bascule du bolchevisme entre lui et les démocraties, ce qu'en somme je n'avais pas prévu, c'est la seconde guerre mondiale et que je serais un jour entraîné dans une polémique aussi misérable.
Voici maintenant ce que disait la statistique d'Arthur Ruppin pour les pays de l'Europe occupée par les Allemands :
| Pologne | 3.100.000 |
| Russie | 3.000.000 |
| Roumanie | 900.000 |
| Allemagne | 500.000 |
| Hongrie | 320.000 |
| Tchecoslovaquie | 260.000 |
| France | 250.000 |
| Autriche | 230.000 |
| Lithuanie | 160.000 |
| Pays-Bas | 120.000 |
| Lettonie | 80.000 |
| Grèce | 75.000 |
| Yougoslavie | 70.000 |
| Belgique | 60.000 |
| Italie | 50.000 |
| Bulgarie | 50.000 |
| Danemark | 7.000 |
| Esthonie . | 5.000 |
| Norvège ... | 2.000 |
| Finlande ...... | 2.000 |
| Luxembourg | 2.000 |
| Total | 9.243.000 |
[120]
De 1932 à 1939, philosémites ou antisémites, tous ceux qui ont parlé de la population juive européenne ou mondiale se sont référés à Arthur Ruppin : en Europe, les premiers attiraient l'attention sur le fait qu'environ neuf millions de juifs européens étaient menacés par le national-socialisme, les seconds utilisaient sa classification par professions pour conclure que, d'après les juifs eux-mêmes, peu d'entre eux travaillaient réellement et, en Allemagne, ce ne fut pas un des moindres arguments du national-socialisme pour les accuser de parasitisme social.
Je dois préciser que, dans son étude, Arthur Ruppin prévenait qu'en raison des difficultés que présentaient tous les travaux de statistique en matière de population et plus particulièrement en matière de population juive, les chiffres qu'il donnait n'avaient pas une valeur indiscutable et absolue. En vertu de quoi je concluerai que :
On trouvera enfin pages 122 et 123, mises en parallèle, deux évaluations des pertes juives publiées, l'une par le Centre Mondial de Documentation juive contemporaine de Paris (Figaro Littéraire, 4 juin 1960), l'autre par M. Raul Miberg en 1961 (The Destruction of the European Jews, p. 670).
[121]
Mon intention première était de mettre en parallèle, non pas deux mais trois statistiques, la troisième étant celle qui a été publiée pai l'Institute of Jewish Affairs dans Eichmann's Confederates and the Third Reich Hierarchy (op. cit. p. 59) en 1961 aussi. Mais elle se borne à donner le détail des pertes juives par pays sans autres références à leur population en 1939 que des pourcentages. En forçant encore un peu sur les chiffres de M. Raul Hilberg pour la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Russie, elle arrive au total de 5.717.030 exterminés représentant, précise-t-elle, 68 % de la population juive de ces pays en 1939. D'où l'on peut conclure que cette population juive s'y élevait à 8.400.000 personnes. Elle n'est significative que pour ta Pologne où elle trouve 400.000 survivants alors que M. Raul Hilberg n'en trouve que 50.000, le professeur Shalom Baron 700.000 et le Centre mondial de documentation juive contemporaine de Paris 500.000 - pour la Russie où elle trouve 2 millions de survivants, la Tchécoslovaquie où elle fait vivre 360.000 juifs en 1939, M. Raul Hilberg se contentant de 315.000 et Arthur Ruppin de 260.000 et quelques autres petites forfaitures. La dose de fantaisie m'ayant, à la réflexion, paru bien suffisante pour une seule fois avec deux statistiques de ce genre, j'ai finalement renoncé à citer encore celle-ci.
Examinons, maintenant, nos deux statistiques.
En commun, elles ont ceci :
1. Par rapport à la statistique d'Arthur Ruppin, elles rendent toutes deux compte de la migration juive entre 1933 et 1939, mais pour l'Allemagne et l'Autriche seulement - assez exactement, d'ailleurs pour ce qui est de celle du Centre mondial de documentation juire contemporaine de Paris, tout le monde, y compris les services officiels du IIP Reich (statistique en date du 17 avril 1943, de Korherr, chef du Bureau de la population du III' Reich) étant, fait rare, tombé d'accord pour estimer l'émigration juive de ces deux pays à 300.000 pour l'Allemagne et 180.000 pour l'Autriche. L'exagération de M. Raul Hilberg est sans importance puisqu'étant de même grandeur et allant dans le même sens dans les deux colonnes, elle ne se répercute pas sur le nombre des exterminés obtenu par différence. Elle n'appelle qu'un commentaire : une pièce du dossier qu'il ne connaissait pas.
2. Les victimes, qu'ainsi perdent leurs auteurs, ils les récupèrent largement en majorant la population juive d'avant-guerre et en minimisant celle d'après, un peu partout mais particulièrenient en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie. On remarque que, pour l'avant-guerre, ces majorations se situent en[124]tre 50.000 et 100.000 par pays, parfois plus (200.000 pour la Pologne !) et que s'ils ont minimisé dans la même proportion le inonde des survivants, en supposant que dix pays sur les vingt que compte cette statistique soient affectés d'une exagération de cet ordre (elle n'était évidemment pas possible partout, en Norvège ou au Danemark, par exemple) au minimum de 50.O0O par pays, elle se répercaterait par un million sur le nombre des exterminés obtenu par différence ct, à 100.000 par pays, elle deviendrait 2 m ;llions. Mais, cela n'est qu'une supposition que j'avoue gratuite et je ne la fais ici que pour montrer comment un petit ruisseau peut facilement devenir une grande rivière. On verra plus loin ce qu'il en est exactement de la valeur de ces deux statistiques. Chaque chose en son temps.
[122]
Centre mondial de documentation juive
| Pays | en 1939 | en 1945 | Pertes |
| France | 300.000 | 180.000 | 120.000 |
| Belgique | 90.000 | 50.000 | 40.000 |
| Hollande | 150.000 | 60.000 | 90.000 |
| Danemark | 7.000 | 6.500 | 500 |
| Norvège | 1.500 | 600 | 900 |
| Esthonie | 5.000 | 1.000 | 4.000 |
| Lettonie | 95.000 | 10.000 | 85.000 |
| Lithuanie | 150.000 | 15.000 | 135.000 |
| Pologne | 3.300.000 | 500.000 | 2.800.000 |
| Allemagne | 210.000 | 40.000 | 170.000 |
| Tchécoslovaquie | 315.000 | 55.000 | 260.000 |
| Autriche | 60.000 | 20.000 | 40.000 |
| Hongrie | 404.000 | 204.000 | 200.000 |
| Yougoslavie | 75.000 | 20.000 | 55.000 |
| Roumanie | 850.000 | 425.000 | 425.000 |
| Italie | 57.000 | 42.000 | 15.000 |
| U.R.S.S . | 2.100.000 | 600.000 | 1.500.000 |
| Bulgarie | 50.000 | 43.000 | 7.000 |
| Grèce | 75.000 | 15.000 | 60.000 |
| Luxembourg | 3.000 | 1.000 | 2.000 |
| Totaux | 8.297.500 | 2.288.100 | 6.009.400 |
|
|
|||
| [Note : En réalité, dans la statistique ci-dessus, le Centre mondial de documentation juive contemPoraine avait remplacé par des points d'interrogation les pertes juives en Bulgarie, fait figurer la Macédoine à part et omis le Luxembourg. C'est seulement dans la suite que le sprécisions concernant ces trois pays ont été données officiellement et je n'avais pas pu en faire état dans Ulysse trahi par les siens.] | |||
[123]
M. Raul Hilberg
| Pays | en 1939 | en 1946 | Pertes |
| France | 270.000 | 200.000 | 70.000 |
| Belgique | 90.000 | 50.000 | 40.000 |
| Hollande | 140.000 | 20.000 | 120.000 |
| Danemark | 6.500 | 5.500 | 1.000 |
| Norvège | 2.000 | 1.000 | 1.000 |
| Esthonie | 4.500 | - | 4.500 |
| Lettonie | 95.000 | - | 95.000 |
| Lithuanie | 145.000 | - | 145.000 |
| Pologne | 3.350.000 | 50.000 | 3.300.000 |
| Allemagne | 240.000 | 80.000 | 160.000 |
| Tchécoslovaquie | 315.000 | 44.000 | 271.000 |
| Autriche | 60.000 | 7.000 | 53.000 |
| Hongrie | 400.000 | 200.000 | 200.000 |
| Yougoslavie | 75.000 | 12.000 | 53.000 |
| Roumanie | 800.000 | 430.000 | 370.000 |
| Italie | 50.000 | 33.000 | 17.000 |
| U.R.S.S . | 3.020.000 | 2.600.000 | 420.000 |
| Bulgarie | 50.000 | 47.000 | 3.000 |
| Grèce | 74.000 | 12.000 | 62.000 |
| Luxembourg | 3.000 | 1.000 | 2.000 |
| Totaux | 9.190.000 | 3.770.500 | 5.419.500 |
|
|
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| [Note : Elles résultent de cette statistique qui figure à la page 670 du livre, mais, page 767, elles sont données au niveau de 5.100000 ainsi qu'il a déjà été dit.] | |||
Et voici les divergences qu'elles présentent :
1. Le nombre total des survivants varie de 1,5 million de l'une à l'autre, et celui des exterminés d'un peu moins de 600.000 dans les deux cas, c'est important comme marge.
2. A y regarder de près, cette divergence provient des évaluations respectives qui concernent la Russie et la Pologne. Pour la première, le chiffre de 2.100.000 avancé par le Centre mondial de documentation juive contemporaine de Paris ne concerne pas toute la Russie mais seulement la partie qui en a été occupée par les troupes allemandes : ne peuvent le savoir que ceux qui ont lu Le IIIe Reich et les juifs (op. cit.) de Poliakov d'où cette statistique est extraite et où cette particularité est indiquée. Si l'on y réintègre, dans les deux colonnes, le million de juifs que M. Poliakov en a très arbitrairement distrait, l'estimation des survivants diffère exactement d'un million de l'une à l'autre pour ce pays, le nombre total des exterminés pour tous les pays continuant toujours à différer d'un peu moins de 600.000. On ne sait pas comment M. Poliakov a réussi à chiffrer à 2.100.000 le nombre des juifs qui vivaient dans la portion de Russie occupée par les troupes allemandes : il ne le dit pas. Mais, on peut être sûr qu'il ne s'agit pas d'une évaluation recensée, opération absolument impossible dans tous les pays du monde à des échelons locaux qui ne sont pas des circonscrqbdons administratives, ce qui était le cas ici, l'O.K.W. n'ayant pas décidé de conquérir la Russie circonscription administrative par circonscription administrative mais en fonction des impératifs géographiques de la stratégie. Une évaluation purement conjecturale, donc, et qui tient pour assuré que les juifs de cette région, loin de fuir devant une invasion qu'ils savaient meurtrière pour eux, ont gentiment attendu sur place l'arrivée de leurs bourreaux. On ne sait pas non plus comment M. Polia[125]kov a réussi à v évaluer à 600.000 le nombre des survivants à la date de 194d, date à laquelle on peut aussi tenir pour assuré que, la guerre n'étant terminée que depuis une année, l'ordre n'était pas suffisamment rétabli pour qu'une opération de recensement fût possible : encore une évaluation à vue de nez ! Qu'elle fasse apparaître une perte de 1,5 million de juifs était sans doute ce qui importait avant tout à M. Poliakov et sans doute aussi avait- il fixé à l'avance ce résultat auquel il devait arriver pour qu'il cadrât avec la légende des six millions... Il ne pensait pas que M. Raul Hilberg passerait derrière lui !
3. En lisant le commentaire de M. Raul Hilberg, on s'aperçoit qu'il a, lui, tenu compte de la fuite des juifs devant l'avance des troupes allemandes en Russie. Dans une mesure qui correspond à la réalité ? C'est ce qu'on verra plus loin. Force est, en tout cas, de reconnaître que lorsqu'il fixe à 3.020.000 le nombre des juifs vivant en Russie en 1939, il est d'accord avec Arthur Ruppin et que, lorsqu'il évalue à 2.600.000 le nombre de ceux d'entre eux qui ont survécu, soit les pertes à 420.000, il est aussi en accord avec le journaliste juif David Bergelson qui, dans Die Einheît, édition de Moscou (5-12-1942) écrivait : « Grâce à l'évacuation, la majorité (80 %) des juifs d'Ukraine, de Russie Blanche, de Lithuanie et de Lettonie a été sauvée » (cité d'après Der Weg, Buenos-Ayres janvier 1953). Où M. Raul Hilberg n'est plus d'accord, c'est avec lui-même : si, comme il le dit, 2.600.000 juifs russes ont été sauvés, comment peut-il soutenir (p. 190) que pour la Lettonie, la Lithuanie et la Russie, 1,5 million seulement se sont « échappés derrière les lignes russes » lors de l'avance des troupes allemandes ? Et comment, d'autre part, peut-il soutenir aussi comme il le fait dans sa statistique elle-même, qu'aucun des juifs lettoniens n'a survécu ?
4. Pologne. Ici, les deux statistiques à peu près d'accord sur la population juive de 1939, ne le sont plus du tout sur le nombre des survivants : 500.000 pour l'une, 50.000 pour l'autre, résultats dans le rapport de 1 à 10 - de 1 à 14 par comparaison avec ceux du professeur Shalom Baron. On ne sait pas comment le Centre mondial de documentation juive contemporaine de Paris est arrivé à cette conclusion : aucune référence. Quant à M. Raul Hilberg, il est irrémédiablement perdu dans le brouillard de chiffres qu'il crée autour de lui : on a vu, en effet (cf. ci-dessus p. 32) qu'à la page 767 de son livre, il donnait 3.000.000 de juifs polonais exterminés et seulement 50.000 survivants sur 3.350.000, et toute autre explication est superflue.
[126]
5. Petit jeu. Ces deux statistiques étant indifféremment et souvent même simultanément cautionnées par le Centre mondial de documentation juive contemporaine et le Mouvement sioniste international, le lecteur conserve, entre les deux, la liberté du choix. Se mettre à la place de quelqu'un qui trouverait plus proche de la réalité la population juive de 1939, telle qu'elle est donnée dans la statistique du centre de Paris et plus proche de la réalité le nombre des survivants tel qu'il est donné dans celle de M. Raul Hilberg. Ou inversement. Dans cette sarabande de chiffres, il n'y a pas d'hypothèse plus vraisemblable. Dans le premier cas, on obtient :
Et dans le second :
Soit un écart impressionnant.
A poursuivre plus avant l'étude comparée de ces deux statistiques, on pourrait sans doute mettre en évidence des anomalies plus frappantes encore. Mais à quoi bon ?
Le moment me semble venu de parler de choses plus sérieuses : de ce mouvement de la population juive européenne entre 1933 et 1939 auquel je n'ai, jusqu'ici, que fait allusion et qui, parce qu'il n'a été étudié correctement par aucun des auteurs de ces statistiques à l'emporte-pièce, lesquels l'ont le plus souvent passé sous silence, laisse planer sur cette affaire une infinité de points d'interrogation, qui permettent toutes les jongleries. S'il est vrai, comme le prétend l'American Mercury (op. cit.) que le mouvement sioniste international se refuse à un recensement de la population juive mondiale - quel aveu ! - et, par là, le rende impossible, je ne vois guère où on pourrait trouver la vérité ailleurs que là.
Si tant est qu'on la puisse trouver.
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