De tous les témoins, aucun n'atteignit à ce savoir-faire, à cette puissance d'évocation et à cette précision dans la reconstitution de l'atmosphère générale des camps, dont il est le grand ténor reconnu, à l'échelle mondiale. Mais aucun non plus n'a, ni plus, ni mieux romancé. L'Histoire retiendra son nom: j'ai peur que ce soit surtout au titre littéraire. Sur le plan historique proprement dit, l'emballage a fait passer le produit. Il l'a d'ailleurs pressenti et il a pris les devants:
[page 154]
Ce raisonnement lui a permis de négliger totalement, ou presque, les documents, et, prenant texte du fait que ceux qui concernent les camps de l'Est sont à la fois rares et pauvres, de déclarer que:
puis de choisir, entre ces témoignages directs, ceux qui servaient le mieux sa manière de voir du moment,
On ne saurait mieux le caractériser qu'il ne le fait lui-même. Mais alors, pourquoi avoir présenté les camps dans cette forme qui procède de l'affirmation catégorique?
L'Univers concentrationnaire (Pavois 1946) eut un succès mérité. Dans le concert des témoins mineurs qui hurlaient la vengeance et la mort aux chausses des Allemands vaincus1 il tentait de reporter les responsabilités sur le nazisme et il marquait un tournant, une orientation nouvelle. La France pacifiste fut reconnaissante à David Rousset d'avoir conclu en ces termes:
Les Jours de notre Mort (1947), qui reprennent les données de L'Univers concentrationnaire et les poussent dans les derniers retranchements de la spéculation, sont assez éloignés de cette profession de foi que, par ailleurs, Le Pitre ne rit pas (1948) oublie totalement. D'où il faut conclure que David Rousset a évolué sous le couvert de se préciser, ce qui a fait que son oeuvre a fini par prendre un caractère beaucoup plus anti-allemand qu'anti-nazi, aux yeux du public. Cette évolution fut d'autant plus remarquée que nuancée de certaines faiblesses pour le bolchevisme, à son point de départ, elle a trouvé, sur le tard, sa conclusion dans un antibolchevisme dont il serait aventuré de dire qu'il ne muerait point en russophobie pure et simple, si la crise mondiale se précipitait au point de se résoudre dans la guerre.
L'originalité donc, de L'Univers concentrationnaire a été de distinguer entre l'Allemagne et le nazisme dans l'établissement des responsabilités. Elle s'est doublée d'une théorie qui fit sensation en ce qu'elle justifiait le comportement des détenus chargés de la direction des affaires du camp, par la nécessité de conserver, pour l'après-guerre, l'élite des révolutionnaires avant tout3. Martin-Chauffier justifiant le médecin qui veut sauver le plus grand nombre possible de détenus en faisant porter ses efforts sur certains malades d'abord, [page 156] David Rousset justifiant la politique qui veut sauver la qualité et non le nombre, mais une qualité définie en fonction de certains impératifs extra-humanitaires, cela fait beaucoup d'arguments, et non des moindres, qui s'acharnent sur la masse anonyme des concentrationnaires. Et si, à propos de l'un et l'autre cas, on parle un jour d'imposture philosophique, il n'y aura là rien d'étonnant. Les esprits malins pourront même ajouter que David Rousset a probablement été sauvé de la mort par le kapo communiste allemand Emile Künder, qui le considérait comme appartenant à cette élite révolutionnaire, qui lui témoigna une grande amitié à ce titre et qui le renie aujourd'hui.
Ceci dit sans préjudice de quelques autres réserves.
LE POSTULAT DE LA THEORIE.
Il est inattaquable. Sa conclusion, énoncée sans transition, l'est beaucoup moins:
On ne peut pas ne pas remarquer que, dans le postulat lui-même, la destruction physique est subordonnée à la nécessité et non décrétée par principe: envisagée seulement dans les cas ou la mesure d'internement ne suffirait pas à mettre l'individu hors d'état de nuire.
Après un enjambement ou une déduction cavalière de cette taille, il n'y a pas de raison de s'arrêter, et on peut écrire:
[page 157]
ce qui est une façon, à la fois de corser le tableau,
de reporter la responsabilité sur le "haut-lieu"
de Martin-Chauffier, et de permettre de conclure à un plan
pré-établi de systématisation de l'horreur,
qui se justifie par une philosophie.
Par quoi on voit que, partant des camps de concentration entendus comme moyens de mettre les opposants hors d'état de nuire, on peut aisément en faire des instruments d'extermination par principe et broder à l'infini sur le but de cette extermination. A partir du moment où on en vient là, ce n'est plus qu'une question d'aptitude aux constructions de l'esprit, et de virtuosité. Mais l'effort littéraire qui produit de si heureux effets de sadisme est parfaitement inutile et point n'est besoin d'avoir vécu l'événement pour le dépeindre ainsi: il n'était que de se reporter à Torquemada et de recopier les thèses de l'Inquisition.
Je ne m'arrête pas à la première partie de l'explication qui assimile les Russes et les Polonais aux Juifs dans l'esprit des dirigeants nazis: la fantaisie saute aux yeux.
LE TRAVAIL.
Si on a décidé que le but des camps était d'exterminer, il est bien évident que le travail n'entre plus que comme un élément négligeable en lui-même dans la théorie de la mystique exterminatrice. Eugen Kogon, dont il est question au chapitre suivant, partant du même principe quoique avec beaucoup moins de raffinement dans la forme, écrit à ce propos dans l'Enfer organisé:
De la juxtaposition de ces deux textes, il ressort que, pour le premier, c'est l'accident historique de la guerre, et encore, [page 159] seulement au moment de son extension à l'échelle mondiale, qui a fait passer l'utilisation des détenus comme main-d'oeuvre, au premier plan dans les buts des camps, tandis que pour le second, ce résultat était atteint avant la guerre, celle-ci n'ayant fait que lui donner plus d'importance.
J'opte pour le second:
la division des camps en Konzentrationslager7, Arbeitslager8 et Straflager9 était un fait accompli
au moment de la déclaration de guerre. L'opération
d'internement, avant et pendant la guerre, se faisait en deux
temps: on concentrait les impétrants sur un camp prévu
ou organisé pour le travail, et qui jouait en sus le rôle
de gare de triage; de là, on les dirigeait sur les autres,
selon les besoins du travail. Il y avait un troisième temps
pour les délinquants en cours d'internement: l'envoi en
punitions dans un camp généralement en construction,
qui était considéré comme camp de représailles,
mais qui, au moment de son achèvement, devenait à
son tour un camp ordinaire.
J'ajoute qu'à mon sens le travail a toujours été
prévu. Ceci fait partie du code international de répression:
dans tous les pays du monde, l'Etat fait gagner leur vie et suer
des bénéfices à ceux qu'il emprisonne, à
quelques exceptions près (régime politique dans
les nations démocratiques, déportés d'honneur
dans des régimes de dictature). Le contraire ne se conçoit
pas: une société qui prendrait en charge ceux qui
enfreignent ses lois et la sapent dans ses fondements, est un
non-sens. Seules les conditions du travail varient selon qu'on
est en liberté ou interné -- et la marge des bénéfices
à réaliser.
Pour l'Allemagne, il s'est produit ce cas particulier qu'il a
fallu construire les camps du premier au dernier et que la guerre
est survenue par surcroît. Pendant toute la période
de construction, on a pu croire qu'ils avaient pour but uniquement
de faire mourir: on a continué pendant la guerre et il
est bien porté de le croire encore après. L'escroquerie
est d'autant moins évidente que la guerre ayant rendu nécessaire
un toujours plus grand nombre de camps, la période de construction
ne s'est jamais achevée et que les deux circonstances,
en se superposant dans leurs effets, ont permis d'entretenir la
confusion, à bon escient dans les apparences. [page 160]
LA HAFTLINGSFUHRUNG10
On sait que les S.S. ont délégué à des détenus la direction et l'administration des camps. Il y a donc des Kapos (chefs des Kommandos), des Blockältester (chefs des Blocks), des Lagerschutz (policiers), des Lagerältester (doyens ou chefs de camps), etc., toute une bureaucratie concentrationnaire qui exerce en fait toute l'autorité dans le camp. C'est encore une règle qui fait partie du code de la répression dans tous les pays du monde. Si les détenus auxquels échoient tous ces postes avaient la moindre notion de solidarité, le moindre esprit de classe, cette disposition interviendrait partout comme un facteur d'allégement de la peine pour l'ensemble. Malheureusement, il n'en est jamais ainsi nulle part: en prenant possession du poste qu'on lui confie, partout, le détenu désigné change de mentalité et de clan. C'est un phénomène trop connu pour qu'on y insiste et trop général pour qu'on l'impute seulement aux Allemands ou aux nazis. L'erreur de David Rousset a été de croire, en tout cas, de faire croire qu'il pouvait en être autrement dans un camp de concentration, et qu'en fait il en avait été autrement - que les détenus politiques étaient d'une essence supérieure au commun des hommes et que les impératifs auxquels ils obéissaient étaient plus nobles que les lois de la lutte individuelle pour la vie.
Ceci l'a conduit à poser en principe que la bureaucratie concentrationnaire ne pouvant sauver le nombre eut le mérite de sauver la qualité au maximum:
Mais il ne dit pas comment on pouvait obtenir la collaboration étroite d'un Kapo. Ni que cette collaboration ne dépassait jamais que par exception, ce Kapo fût-il un politique, le stade des rapports individuels du praticien au client. Ni non plus que, par voie de conséquence, elle ne put bénéficier qu'à un nombre infime de détenus.
Tout s'enchaîne:[page 161]
Puis ceux qui les détiennent s'organisent, puis les meilleurs de ceux qui s'organisent sont les communistes, puis ils montent de véritables complots politiques contre les S.S., puis ils dressent des programmes d'action pour après la guerre. Voici, pêle-mêle:
Tout cela est logique: c'est le fait qui sert de point de départ, qui est discutable.
Il y eut, certes, dans
tous les camps des rapprochements de détenus, des constitutions
discrètes de groupe: par affinités et pour supporter
mieux le sort commun (dans la masse) par intérêt,
pour conquérir le pouvoir, pour le conserver ou pour mieux
l'exercer (dans la Häftlingsführung).
A la libération, corroborés en cela par David Rousset,
les communistes ont pu faire croire que le ciment de leur association
était leur doctrine à laquelle ils avaient conformé
leurs actes. En réalité, ce ciment était
le profit matériel qu'en pouvaient retirer ceux qui en
faisaient partie, quant à la nourriture et à la
sauvegarde de la vie. Dans les deux camps que j'ai connus, I'opinion
générale était que, politique ou non, communiste
ou pas, tout "Comité" avait d'abord le caractère
d'une association de voleurs de nourriture, sous quelque forme
que ce soit. Rien ne venait infirmer cette opinion. Tout, au contraire,
était à son appui: les groupuscules de communistes
ou de politiques s'affrontant; les [page 162] modifications dans
la composition de celui d'entre eux qui détenait le pouvoir,
et intervenaient toujours à la suite de différends
sur la répartition et le partage des pillages; la distribution
des postes de commande qui suivait le même processus, etc.,
etc.
Pendant les quelques semaines que j'ai passées a Buchenwald au Block 48, sur la suggestion du chef de Block ou avec son autorisation, un groupe de détenus nouveaux arrivants, avait décidé de prendre en main le moral de la masse. Peu à peu il avait acquis une certaine autorité et, en particulier, les relations entre le chef de Block et nous avaient fini par ne plus se faire que par son intermédiaire. Il réglementait la vie au Block, organisait des conférences, désignait des corvées, répartissait la nourriture, etc. C'était pitié de voir le concert de flagorneries en tous genres qui montait de ceux qui en faisaient partie, vers le chef de Block omnipotent. Un jour, le principal animateur de ce groupe fut pris par quelqu'un de la masse en train de partager avec un autre des pommes de terre qu'il avait dérobées sur la ration commune.
Eugen Kogon raconte que les Français de Buchenwald, qui étaient seuls à recevoir des colis de la Croix-Rouge, avaient décidé de les partager équitablement avec le camp tout entier:
David Rousset perçoit d'ailleurs un côté malfaisant de cet état de choses, s'il n'en fait pas une cause dirimante ou capitale de l'horreur, lorsqu'il écrit:
Voilà démentie, au moins en ce qui concerne la nourriture, la légende qui veut qu'un plan ait été établi en "haut-lieu" pour affamer les détenus. Berlin envoie tout ce qu'il faut pour nous servir les rations prévues, conformément à ce qu'on écrit aux familles, mais à son insu, on ne nous le distribue pas12. Et qui vole? Les détenus chargés de la [page 164] distribution. David Rousset nous dit que c'est sur ordre des S.S. auxquels ils remettent le produit du vol: non, ils volent pour eux d'abord, se gobergent de tout sous nos yeux et paient tribut aux S.S. pour acheter leur complicité.
Ainsi donc, ces fameux comités révolutionnaires, de défense des intérêts du camp ou de préparation de plans politiques pour l'après-guerre, se réduisent à cela et ont pu néanmoins abuser l'opinion à ce point. Je laisse à d'autres le soin de rechercher les raisons pour lesquelles il en a été ainsi. Je me permettrai cependant d'ajouter encore que ceux qui avaient réussi à les constituer, à en faire partie ou à leur assurer l'autorité qu'ils eurent dans tous les camps, entretenaient l'esprit de flagornerie dont ils se rendaient eux-mêmes coupables vis-à-vis des S.S. A propos des conférences organisées au Block 48 et auxquelles il est fait allusion ci-dessus, David Rousset raconte encore:
J'ai assisté à cette conférence: c'était un chef-d'oeuvre de bolchevikophilie, assez inattendu si on connaissait les activités trotskystes antérieures de David Rousset. Mais Erich, notre chef de Block, était communiste et il avait un grand crédit auprès du "noyau" qui exerçait l'influence prépondérante dans la Häftlingsführung du moment: il était habile d'attirer son attention et de la prévenir pour le jour où il aurait des faveurs à distribuer.
[page 165]
Bien sûr. Au surplus, trois mois après, c'était du Kapo Emil Künder qu'il fallait faire le siège, le temps des conférences était passé, la parole était aux colis venus de France. Si j'ai bien compris Les Jours de notre Mort, Rousset en usa et je suis loin de le lui reprocher: je ne dois, moi-même, qu'à ceux que j'ai reçus d'être revenu et je n'en ai jamais fait mystère13.
On peut soutenir, et peut-être on le fera, qu'il n'était pas capital d'établir, fût-ce au moyen de textes empruntés à ceux qui tiennent le fait pour négligeable, ou qui le justifient, que la Häftlingsführung nous a fait subir un traitement plus horrible encore que celui qui avait été prévu pour nous dans les sphères dirigeantes du nazisme et que rien ne l'y obligeait. J'observerai alors qu'il m'a paru indispensable de fixer exactement les causes de l'horreur dans tous leurs aspects, ne serait-ce que pour ramener à sa juste valeur l'argument subjectif dont on fit un si abondant usage, et pour orienter un peu plus vers la nature même des choses, les investigations du lecteur dans l'esprit duquel ce problème n'est qu'imparfaitement ou incomplètement résolu.
L'OBJECTIVITE.
Dans un panorama d'ensemble comme Les Jours de notre Mort, romancé et, par surcroît, reconstitué à l'aide de moyens dont l'auteur a lui-même et quoiqu'à son insu, avoué l'ingénuité (cf. ci-dessus, pages 153-154), ce passage ne choquerait pas. Dans L'Univers concentrationnaire qui a, par tant de côtés, le caractère d'un récit vécu, il paraît déplacé. David Rousset n'a, en effet, jamais assisté à ce supplice dont il donne une description à la fois si précise et si saisissante.
Il est encore trop tôt pour prononcer un jugement définitif sur les chambres à gaz: les documents sont rares, et ceux qui existent, imprécis, incomplets ou tronqués, ne sont pas exempts de suspicion. Je suis persuadé, pour ma part, qu'un examen sérieux de la question avec les matériaux qu'on ne manquera pas de découvrir si la bonne foi préside aux recherches, ouvrira des horizons nouveaux en ce qui les concerne. Alors, on sera étonné par le nombre des gens qui en ont parlé et par les termes dans lesquels ils en ont parlé. De tous les témoins, Eugen Kogon est celui qui s'est penché sur l'affaire avec le plus de sérieux et dont le témoignage revêt à mes yeux le plus d'intérêt. Dans L'Enfer organisé (déjà cité), il écrit:
Et, exposant le mécanisme de l'opération, il poursuit:
Ayant affirmé le fait sous cette forme qui laisse peser le doute, quant aux ordres d'utilisation des chambres à gaz, en particulier en ce sens qu'elle ne procède que par référence à des documents dont on peut se demander s'ils existent, Eugen Kogon en cite cependant deux autres, sans doute parce qu'ils lui ont paru plus probants:
Références:
Conversation personnelle
Pièces jointes: 2
A
la Maison de Santé
Bernburg a. d. Saale
Boîte postale 263
On remarquera que les deux pièces annoncées comme
devant faire partie de l'envoi, ne sont pas publiées.
Voici le second document:[page 168]
Bernburg du camp
Monsieur
le Commandant de Concentration
de Buchenwald par Weimar.
On conviendra qu'il faut singulièrement solliciter les textes pour déduire, de cet échange de correspondance, qu'il était relatif à une opération d'extermination par le moyen des chambres à gaz. Même si on le complète par un rapport que le Docteur Hoven adressait, dans le même temps, à un de ses chefs hiérarchiques, et qui disait ceci, d'après Eugen Kogon:
Eugen Kogon fait aussi état des chambres à gaz de Birkenau (Auschwitz). Il raconte comment on procédait à l'extermination par ce moyen, d'après le témoignage:
A ma connaissance, ce Janda Weiss est le seul personnage de toute la littérature concentrationnaire dont on dise qu'il a assisté au supplice et dont on donne l'adresse exacte. Et il n'y a qu'Eugen Kogon qui ait profité de ses déclarations. Etant donné l'importance historique et morale de l'utilisation des chambres à gaz comme instrument de répression, peut-être aurait-on pu prendre des dispositions18 qui eussent permis au public de connaître sa déposition, autrement que par personnes interposées, tout en l'étendant à des dimensions un peu plus grandes que celles d'un paragraphe amené par incidence, dans un témoignage d'ensemble.
Une opération qui était pratiquée périodiquement dans tous les camps sous le nom de "Selektion" n'a pas peu contribué à répandre dans le public une opinion qui a fini par gagner sa faveur, quant au nombre des chambres à gaz et à celui de leurs victimes.
Un beau jour, les services sanitaires du camp recevaient l'ordre de dresser la liste de tous les malades considérés comme inaptes au travail pour un temps relativement long ou définitivement et de les rassembler dans un Block spécial. Puis, des camions arrivaient - ou une rame de wagons - on les embarquait et ils partaient pour une destination inconnue. La rumeur concentrationnaire voulait qu'ils fussent dirigés tout droit sur des chambres à gaz et, par une sorte de dérision cruelle, on appelait les rassemblements pratiqués dans ces occasions, des Himmelskommandos, ce qui signifiait qu'ils étaient composés de gens en partance pour le ciel. Naturellement, tous les malades cherchaient à y échapper.
J'ai vu pratiquer deux ou trois "Selektion" à Dora: j'ai même échappé de justesse à l'une d'entre elles. Dora était un petit camp. Si le nombre des malades inaptes y fut toujours supérieur aux moyens dont on disposait pour les soigner, il n'atteignit qu'en de très rares occasions des proportions susceptibles de gêner le travail ou d'embouteiller l'administration.
A Birkenau, dont parle
David Rousset dans l'extrait qui fait l'objet de cette mise au
point, c'était différent. Le camp était très
grand: une fourmilière humaine. Le nombre des [page 170]
inaptes était considérable. Les "Selektion",
au lieu de se faire par la voie bureaucratique et par le canal
des services sanitaires, comme à Dora, se décidaient
sur le moment, quand les camions ou la rame de wagons arrivaient.
Elles étaient nombreuses au point de se répéter
à une cadence voisine d'une par semaine et elles se pratiquaient
sur la mine. Entre les S.S. et la bureaucratie concentrationnaire
d'une part, et la masse des détenus qui cherchaient à
leur échapper de l'autre, on pouvait donc assister à
de véritables scènes de chasse à l'homme
dans une atmosphère d'affolement général.
Après chaque "Selektion", ceux qui restaient
avaient le sentiment d'avoir échappé provisoirement
à la chambre à gaz.
Mais rien ne prouve irréfutablement que tous les inaptes
ou réputés tels, ainsi recrutés, soit par
le procédé de Dora, soit par celui de Birkenau,
étaient dirigés sur des chambres à gaz. A
ce sujet, je veux rapporter un fait personnel. Dans l'opération
de "Selektion" à laquelle j'ai échappé
à Dora, un de mes camarades n'eut pas la même chance
que moi. Je le vis partir, et je le plaignis. En 1946, je croyais
encore qu'il était mort asphyxié avec tout le convoi
dont il faisait partie. En septembre de la même année,
je le vis avec étonnement se présenter chez moi
pour m'inviter à je ne sais plus quelle manifestation officielle.
Comme je lui disais le sentiment dans lequel j'avais vécu
en ce qui le concernait, il me raconta que le convoi en question
avait été dirigé, non sur une chambre à
gaz, mais sur Bergen-Belsen dont la mission était, paraît-il,
plus particulièrement alors, de recevoir en convalescence
19 les déportés
de tous les camps. On peut vérifier: il s'agit de M. Mullin,
employé à la gare de Besançon. A Buchenwald,
d'ailleurs, j'avais déjà rencontré, au Block
48, un Tchèque qui était revenu de Birkenau dans
les mêmes conditions.
Mon opinion sur les chambres à gaz? Il y en eut: pas tant qu'on le croit. Des exterminations par ce moyen, il y en eut aussi: pas tant qu'on l'a dit. Le nombre, bien sûr n'enlève rien à la nature de l'horreur, mais le fait qu'il s'agisse d'une mesure édictée par un Etat au nom d'une philosophie ou d'une doctrine, y ajouterait singulièrement. Faut-il admettre qu'il en a été ainsi? C'est possible, mais ce [page 171] n'est pas certain. La relation de cause à effet entre l'existence des chambres à gaz et les exterminations n'est pas établie indiscutablement par les textes que publie Eugen Kogon20 et j'ai peur que ceux auxquels il se réfère sans les citer ne l'établissent que moins encore. Je le répète: l'argument qui joua le plus grand rôle dans cette affaire semble être l'opération "Selektion" dont il n'est pas un déporté qui ne puisse parler en témoin sous une forme ou sous une autre et qui ne le fasse en fonction, principalement, de tout ce qu'il en a redouté sur le moment. Les archives du National-Socialisme ne sont pas encore complètement dépouillées. On ne peut avancer avec certitude qu'on y découvrira des documents de nature à infirmer la thèse admise: ce serait tomber dans l'excès contraire. Mais si, un jour, elles laissaient échapper un ou plusieurs textes ordonnant la construction des chambres à gaz à tout autre dessein que celui d'exterminer -- on ne sait jamais, avec ce terrible génie scientifique des Allemands -- il faudrait bien admettre que l'utilisation qui en a été faite dans certains cas, relève d'un ou deux fous parmi les S.S., et d'une ou deux bureaucraties concentrationnaires pour leur complaire, ou vice-versa, par une ou deux bureaucraties concentrationnaires, avec la complicité, achetée ou non, d'un ou deux S.S. particulièrement sadiques.
Dans l'état actuel de l'archéologie des camps21,rien ne permet d'attendre ou d'espérer semblable découverte, mais rien non plus ne permet de l'exclure. Un fait symptomatique, en tout cas, n'a été que très peu souligné: dans les rares camps où on a retrouvé des chambres à gaz, elles étaient annexées aux blocks sanitaires de la désinfection et des douches qui comportaient des installations d'eau, plutôt qu'aux fours crématoires, et les gaz utilisés étaient des émanations de sels prussiques, produits qui entrent dans la composition des matières colorantes, notamment du bleu, dont l'Allemagne en guerre fit un si abondant usage.
Bien entendu, ceci n'est qu'une supposition. Mais, dans [page 172] l'Histoire comme dans les sciences, la plupart des découvertes n'ont-elles pas pris leur départ, sinon dans la supposition, du moins dans un doute stimulateur?
Si on objecte qu'il n'y a aucun intérêt à procéder de cette manière avec le National-Socialisme dont les méfaits sont par ailleurs solidement établis, on me permettra de prétendre qu'il n'y en a pas davantage à étayer une doctrine ou une interprétation peut-être vraie, sur des faits incertains ou faux. Tous les grands principes de la Démocratie meurent, non pas de leur contenu, mais de trop prêter le flanc par des détails qu'on croit aussi insignifiants dans leur portée que dans leur substance, et les dictatures ne triomphent généralement que dans la mesure où on brandit contre elles des arguments mal étudiés. A ce propos, David Rousset cite un fait qui illustre magistralement cette manière de voir:
Ainsi donc, par ce tout petit détail, parce qu'on avait cru malin de déclarer qu'ont partait en guerre pour Dantzig et que cela s'était révélé faux, ce médecin jugeait de toute la politique- de Hitler et l'approuvait. Je me demande avec effroi ce qu'il doit en penser, maintenant qu'il a lu David Rousset.
TRADUTORE, TRADITORE.
Ceci est sans grande importance:
Eugen Kogon est plus affirmatif:
[page 173]
Je suggère une autre
explication qui fait dériver le mot de l'expression Konzentrationslager
Arbeit Polizei, dont elle rassemble les initiales, comme Schupo
dérive de Schutz Polizei et Gestapo de Geheim Staat Polizei.
L'empressement de David Rousset et d'Eugen Kogon à interpréter
plutôt qu'à analyser au fond, ne leur a pas permis
d'y penser.
[page 174]
Cette déposition a été faite au Tribunal de Nuremberg. S'il n'est pas exclusivement de son fait, le charabia dans [page 175] lequel elle est rédigée semble avoir été scrupuleusement respecté par le traducteur, visiblement pour entretenir la confusion.
Il ne peut cependant pas échapper au lecteur:
Pour toutes ces raisons, aucun historien n'acceptera jamais cette déposition dans son intégralité.
(Affaire secrète du Reich)
Au S.S. Oberturmführer Rauff,
Berlin, Prinz Albrechts, 8.
Ce rapport vient à l'appui d'une affirmation d'Eugen Kogon
qui écrit dans son Enfer organisé:
"elle (la S.S.) utilisait aussi les chambres à gaz
ambulantes: c'était des autos qui, du dehors, ressemblaient
à des voitures cellulaires, et qui, à l'intérieur,
avaient reçu l'aménagement adéquat. Dans
ces voitures, l'asphyxie par les gaz ne semble pas avoir été
très rapide, car elles roulaient d'habitude assez longtemps
avant de s'arrêter et de décharger les cadavres.
(Page154.)
Eugen Kogon, qui ne dit pas si on a retrouvé de ces voitures
de la mort, ne cite pas non plus ce rapport.
Quoi qu'il en soit, il faut féliciter le traducteur qui,
s'il n'a pas réussi à combler certaines lacunes
et à satisfaire certaines curiosités, a du moins
donné à la forme une extraordinaire physionomie
latine dans l'expression de la pensée.
Et il faut remarquer:
Extrait du livre de Paul Rassinier, Le
Mensonge d'Ulysse, qui est paru d'abord aux Editions
bressanes en 1950. Cette première partie était parue
auparavant sous le titre Passage de la ligne en 1948. L'ensemble
a été plusieurs fois réédité
par différents éditeurs, de droite comme de gauche.
Nous utilisons l'édition procurée en 1980 par La
Vieille Taupe, à Paris. Signalons qu'il existe une traduction
anglaise un peu abrégée (il y manque les trois premiers
chapitres) parue, avec d'autres textes de Rassinier, sous le titre
Debunking the Genocide Myth, parue en 1978 aux
Etats-Unis.
Ce texte a été
affiché sur Internet à des fins purement éducatives,
pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et
pour une utilisation mesurée par le Secrétariat
international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits
de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique
du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>.
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Nous nous plaçons sous
la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits
de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.