La note Barthou du 17 avril 1934, qui consacra l'échec de la Conférence du désarmement et mit fin à tout espoir d'entente, déclencha dans le monde un véritable vent de folie. En matière d'armements, tous les peuples avaient, désormais, les mains libres.
Assez paradoxalement, ce fut aux États-Unis que ce vent se leva : dans un discours qu'il prononça, le 23 juillet 1934, devant les équipages du croiseur Houston, le président Roosevelt déclara que « la flotte américaine sera poussée à l'extrême limite de sa puissance » et annonça « la mise en chantier de 360 000 tonnes d'unités nouvelles ». Dans le même temps, M. Newton Baker, président de la Commission de l'aviation du Département de la guerre, déclarait qu' « il faut à l'Amérique une flotte aérienne d'au moins 2.320 avions ». Ces déclarations étaient motivées par l'attitude du Japon qui avait quitté la S.D.N. le 26 mars 1933, s'était lancé à la conquête du Mandchoukuo qu'il avait créé, et s'attaquait présentement à la Mongolie extérieure et à la Chine, où il menaçait les intérêts américains. Les deux hommes laissaient entendre que l'évolution des événements d'Europe pouvait aussi menacer les intérêts américains de ce côté, ne serait-ce que si l'Allemagne s'entendait avec le Japon.
Le 19 août, le gouvernement britannique annonce son [86] intention de créer quarante-deux escadres aériennes nouvelles.
En France, le maréchal Pétain prononce, le 22 août, un discours devant les officiers de réserve à Saint-Malo et pose le problème des effectifs militaires. Il y revient à Meaux le 9 septembre dans un discours qu'il prononce pour commémorer l'anniversaire de la victoire de la Marne et lance officiellement l'idée du service militaire de deux ans qui traînait dans toutes les revues militaires et dans tous les journaux depuis le mois de mal.
« L'idée de la guerre est dans l'air », dit Mussolini dans un discours qu'il prononce du balcon du palais de Venise, le 24 août, sur La subordination nation de toute la vie de la nation aux nécessités militaires. Ce n'est pourtant que le 11 avril 1935 qu'il fait annoncer par le Popolo d'Italia que l'Italie entend avoir une armée de 600.000 hommes dotée de l'armement le plus moderne, qu'elle va « accélérer le développement de sa flotte aérienne et navale » et met immédiatement en chantier deux cuirassés de 35.000 tonnes.
La Russie, elle aussi, prend des mesures militaires, mais rien n'en transpire. Ce n'est que le 1er janvier 1935, par un discours prononcé par le maréchal Toukhatchewski, commissaire du peuple adjoint à la Guerre, au VII' Congrès des Soviets pan-russes, qu'on apprend que, dans le courant de l'année 1934, les effectifs militaires y sont passés de 600.000 à 940.000 hommes.
En Pologne, le 24 septembre 1934, le maréchal Pilsuski institue par décret le service militaire obligatoire auquel sont astreints tous les hommes de 17 à 60 ans, et même les femmes.
Il n'est pas jusqu'à la Suisse qui, le 6 décembre 1934, ne prolonge d'un mois la durée de son service militaire.
Quant à l'Allemagne, elle a, elle aussi, les mains libres. Il semble pourtant qu'elle n'en ait pas exagérément profité. Le Führer sait, certes, que sa rupture avec la S.D.N. est irréversible, l'évolution de l'opinion en France (discours du maréchal Pétain, le choeur de la presse, etc.) attestant au-delà de toute mesure qu'il n'y a aucune chance que le gouvernement revienne sur les positions prises par M. Barthou dans sa note du 17 avril. Dans le courant de l'année 1934, il met à l'étude la réorganisation de l'armée, [87] la modernisation de son armement, ordonne la mise en chantier de prototypes d'avions, de chars et d'unités navales, mais ne prend aucune mesure spectaculaire. On dirait qu'il veut en laisser l'initiative à ses adversaires et ses discours menaçants restent des discours. Même l'institution du service militaire obligatoire en Pologne pour tous les hommes de 17 à 60 ans ne l'émeut pas et ne l'incite pas à remettre en cause le pacte de non-agression que, le 26 janvier 1934, il a signé - au grand dam de la France, d'ailleurs, alliée à la Pologne depuis 1921 -avec la Pologne et n'influe pas sur les mesures militaires qu'il est en train de prendre. A la fin de 1934, ses effectifs militaires se situent encore entre les 200 à 300.000 hommes prévus par le plan anglais. Des mesures spectaculaires, il en prendra en mars 1935 et il ne les mettra définitivement au point que par la loi du 21 mai 1935 relative à l'organisation de l'armée nationale destinée à remplacer la loi du 6 mars 1919 sur la Reichswehr provisoire et celle du 23 mars 1921 sur la Reichswehr de métier, c'est-à-dire, après tout le monde, après les États-Unis, l'Italie, la Pologne et même après I'Angleterre 1.
C'est qu'entre temps deux graves événements s'étaient produits en Europe : le plébiscite de la Sarre qui, le 13 janvier 1935 avait eu une influence décisive sur le rétablissement du service militaire de deux ans en France et, en mai 1935, la mise en train du pacte franco-russe qui signifiait la reprise de la politique d'encerclement de l'Allemagne. Ces mesures prises par l'Allemagne ont été des répliques trop rapides, trop précises et trop complètes pour qu'on puisse penser qu'elles n'étaient pas prévues depuis longtemps - au moins depuis le 17 avril 1934. Mais on peut penser aussi que, depuis le 17 avril 1934, Hitler savait que la situation créée par la note Barthou était irréversible, qu'il serait un jour obligé de les prendre et s'y était préparé. De toutes façons, le service militaire porté à deux ans en France et la mise en route du pacte franco-russe lui servirent au moins d'alibi.
1. Le plébiscite sarrois. - Contrairement à l'avis de Cle[88]menceau qui réclamait l'annexion immédiate de la Sarre à la France, arguant que « la grande majorité des Sarrois étaient français d'origine et que ceux qui ne l'étaient pas l'étaient de coeur », le Traité de Versailles avait disposé que la Sarre serait placée sous administration française pendant quinze ans au terme desquels les Sarrois devraient dire par voie de plébiscite s'ils voulaient être définitivement rattachés à la France, devenir autonomes ou faire retour au Reich.
En septembre 1934, le moment étant venu de prévoir l'organisation de ce plébiscite, les quinze ans étant écoulés, on en fixa la date au 13 janvier 1935. Sur l'état de l'opinion publique en Sarre, le gouvernement français vivait encore sur l'idée qu'en avait Clemenceau en 1919, et il était d'autant plus solidement ancré dans cette idée que pendant quinze années il s'était livré à une intense propagande anti-allemande, assortie, depuis 1930 et plus particulièrement depuis 1933, d'une propagande anti-hitlérienne où rien n'avait été laissé dans l'ombre : ni la persécution des juifs ni les camps de concentration, ni les entraves apportées par Hitler à la liberté d'expression ni l'horreur qu'inspirait son régime à la conscience universelle, etc. Il tenait là, pensait-il, l'occasion unique de mettre Hitler en échec et de porter à son prestige en Allemagne un coup dont il ne se relèverait pas.
Hitler cependant se sentait en position de force et était sûr de son affaire - Hindenburg étant mort le 1er août, un Conseil de cabinet aussitôt réuni à la chancellerie avait décrété que « Les fonctions de président du Reich [seraient] fusionnées avec celles de chancelier d'Empire [et que] en conséquence toutes les attributions et prérogatives du président [seraient] transférées au chancelier Adolf Hitler ». Placardé immédiatement sur tous les bâtiments publics du Reich puis soumis à un référendum, ce décret avait, le 19 août, été approuvé par le corps électoral par 38.362.760 suffrages soit 88,9 % des inscrits. C'était la preuve que Hitler avait toujours la confiance massive du peuple allemand. D'autre part, ses services de renseignements lui avaient remis un dossier d'où il résultait qu'en Sarre, comme dans tous les pays où il y avait des minorités de langue alle[89]mande, ces minorités réclamaient violemment leur retour à la mère-patrie.
Par malheur, dans le souci de ne pas déchaîner les passions que le plébiscite ne manquerait pas de susciter et qui ne pouvaient qu'aggraver ses rapports avec la France, dans les discussions préliminaires, il fit remettre à notre ambassadeur à Berlin, M. François-Poncet, une note proposant de régler l'affaire par un accord amiable entre les deux gouvernements : la Sarre redeviendrait allemande, mais un traité économique permettrait à l'industrie française de bénéficier de ses ressources dans les mêmes conditions que présentement. La proposition était sage. Elle créa en France un important courant favorable à la tête duquel se plaça Jules Romains, lequel fit en France, une série de conférences publiées plus tard sous le titre Le Couple France-Allemagne pour recommander de l'accepter.
Le gouvernement français, pourtant, la déclina : il y vit comme un aveu d'impuissance de Hitler qui ne la faisait que parce qu'il était sûr de l'hostilité du peuple sarrois à l'Allemagne et au régime national-socialiste.
Le plébiscite eut lieu et on en connut les résultats dans la nuit du 13 au 14 janvier : 90,8 % des votants ont choisi le retour à l'Allemagne, 8,8 % l'autonomie dans la forme du statu quo, 0,4 % seulement le rattachement à la France. Pratiquement pas d'abstentions.
A Berlin, on pavoise.
A Londres, on s'y attendait, et dire qu'on y était fâché de ce coup dur pour la France, qui avait, jusqu'ici, fait échouer tous les plans de désarmement, serait exagéré.
A Paris, on est effondré : le plébiscite sarrois qui a eu lieu sous le contrôle de la S.D.N. donc sans que l'Allemagne puisse intervenir, soit dans les opérations de vote, soit dans la proclamation des résultats, a donné à Hitler le même pourcentage de suffrages que les plébiscites qui ont eu lieu en Allemagne même et on ne pourra plus dire que ceux-ci sont truqués. Il indique clairement que, si on veut éviter que d'autres minorités de langue allemande, qui sont sûrement dans les mêmes dispositions d'esprit que le peuple sarrois (Sudètes, Posnanie, Dantzig ou même des peuples comme l'Autriche), il n'y a plus d'autre moyen que la force et il faut se préparer à être fort [Note de l'AAARGH : il manque une partie de la phrase dans l'édition originale.].
Le 1er mars 1935, l'administration de la Sarre est officiellement remise aux autorités allemandes et Hitler déclare au Reichstag : « L'Allemagne renonce solennellement à toute revendication sur l'Alsace-Lorraine : après le retour de la Sarre, la frontière franco-allemande peut être considérée comme définitivement fixée ». Le même jour, la Revue des deux Mondes publie un article du maréchal Pétain qui met l'accent sur la nécessité du retour au service militaire de deux ans, et M. Pierre-Étienne Flandin dépose sur le bureau de la chambre des députés un projet de loi qui l'institue. Ce projet est adopté le 16 mars après un débat passionné. Le soir même de ce 16 mars, le vote étant acquis à la chambre française, ou en voie de l'être, le tour qu'avait pris le débat ne laissant aucun doute à ce sujet, Hitler remet à son conseil des ministres un décret qui rétablit le service militaire obligatoire en Allemagne et annonce une loi plus détaillée sur son organisation. Il est ainsi conçu :
Par ce décret, Hitler a déchiré tout ce qui subsistait encore de la partie V du Traité de Versailles et repris d'un seul coup sa liberté d'action, remarque Benoist-Méchin 2. Et l'Allemand Paul Semmler : « Ce jour-là, le Führer a brisé les chaînes imposées au Reich par le Traité de Versailles et rendu au peuple allemand son honneur et sa liberté 3.»
On peut soutenir que, si la France n'avait pas rétabli le service militaire de deux ans, Hitler aurait quand même, tôt ou tard, pris ce décret : dans les apparences au moins, la succession chronologique des faits le permet difficilement et on peut également soutenir que, l'ayant préparé, il l'eût tenu en réserve.
2. Le pacte franco-soviétique. - L'encre de sa note du [91] 17 avril 1934 était à peine sèche que M. Barthou commençait sa manoeuvre d'encerclement de l'Allemagne par l'adhésion de la Russie à la S.D.N. Elle n'était pas facile. D'abord, parce que la Russie considérait la S.D.N. comme une « Ligue de bandits » et le Traité de Versailles comme « un Diktat de haine et de rapines » qu'il fallait déchirer au plus tôt. Ensuite parce qu'elle était au plus mal avec certains de ses membres comme la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Roumanie qu'elle accusait de n'être qu'un cordon sanitaire ou un fil barbelé dressé contre elle par la S.D.N. Enfin, M. Barthou n'était pas indiqué pour cette opération : le 29 novembre 1932, un traité d'amitié et d'assistance mutuelle avait été signé entre la France et la Russie pour deux ans par MM. Herriot et Dovgalewski, ambassadeur à Paris, et M. Barthou s'était prononcé contre, sous prétexte qu'on ne pactise pas avec le bolchevisme. Mais ce reniement de lui-même n'était pas de nature à arrêter M. Barthou.
Le 20 avril, il se mit au travail et son premier soin fut de se rendre à Prague et à Varsovie puis il sonda Bucarest, car il fallait d'abord raccommoder Prague, Varsovie et Bucarest avec Moscou. A Varsovie, il fut éconduit assez sèchement par le maréchal Pilsudski. Mais, le 9 juin, la Tchécoslovaquie par la voix de M. Benès et la Roumanie par celle de M. Titulesco reconnaissaient de jure la république des Soviets.
Ce résultat n'est pas pour déplaire à Staline qui se sent menacé à l'Ouest par le relèvement de l'Allemagne sous la férule d'un homme comme Hitler qui a déclaré la guerre au bolchevisme et à l'Est par les positions que le Japon a conquises au Mandchoukuo et en Mongolie : il ne serait pas fâché, pour se libérer à l'Est, de détourner sur l'Ouest le danger qui le menace venant de l'Allemagne. M. Barthou devient un grand homme. Aussi quand il lui suggère, par la voie diplomatique, de solliciter son adhésion à la S.D.N., le fait-il aussitôt.
Pour cacher son jeu, M. Barthou entreprend une seconde tournée en Europe centrale, le 20 juin, et y lance l'idée, qui n'a aucune chance de succès, d'un pacte de l'Est associant tous les pays de l'Europe centrale, l'Allemagne et la Russie, et serait une sorte de Locarno oriental complétant heureusement le Locarno occidental : de fait, le 10 sep[92]tembre, l'Allemagne fait savoir qu'elle n'entend signer aucun traité qui l'obligerait à prêter assistance à l'U.R.S.S. et à défendre le régime soviétique, s'il se trouvait attaqué. Mais M. Barthou croit avoir fait la preuve que son effort n'est pas dirigé contre l'Allemagne et sauvé la face.
La demande d'adhésion de l'U.R.S.S. vient en discussion devant la S.D.N. le 18 septembre 1934 et elle y est admise par 38 voix contre 3 et 7 abstentions. A partir de cette date, la S.D.N. n'est plus, pour les communistes du monde entier « une ligue de bandits » et à leurs yeux, le traité de Versailles devient un traité hautement estimable.
Le 9 octobre, M. Barthou qui est allé accueillir le roi Alexandre de Yougoslavie à Marseille y est assassiné par un terroriste croate qui ne manque pas non plus le roi. Les pourparlers qu'il a engagés sont poursuivis par Pierre Laval qui lui succède au Quai d'Orsay. Ils aboutissent, le 2 mai, en bonne et due forme et, pour procéder à l'échange des ratifications, M. Pierre Laval fait, le 14 juin 1935, un voyage à Moscou d'où il rapportera la célèbre déclaration de Staline qui désarme le parti communiste français dans sa lutte contre les budgets militaires et fait passer ceux du monde entier dans le clan des bellicistes anti-allemands : « La France a le devoir de porter ses armements au niveau des besoins de sa sécurité ». Le 15 juin, le pacte franco-soviétique est assorti d'un pacte russo-tchécoslovaque.
En réponse, le gouvernement allemand promulgue, le 21 mai, la loi annoncée dans le décret du 16 mars sur la reconstitution de la Wehrmacht. Les avions de bombardement lourds Junker 52, de bombardement légers Heinckel 70, de reconnaissance maritime Dornier 22, de chasse et d'observation Arado 65 font, dans la semaine qui suit, leur apparition dans le ciel. Le Grav von Spee, le Scharnhorst, et le Bismarck sont mis en chantier, ainsi que quatre torpilleurs et onze autres sous-marins 4. Au 1er octo[93]bre 1935, les effectifs de la Wehrmacht atteignent 650.000 hommes.
Tels étaient les résultats acquis par la politique de la France en cette fin d'année 1935. Après, ce fut pire car elle continua de s'entêter et elle s'entêta d'autant plus qu'elle était, maintenant, assurée du soutien de la Tchécoslovaquie, de la Roumanie et de la Russie, qu'elle avait réalisé l'encerclement de l'Allemagne, qu'elle croyait la tenir dans un étau armé d'une solidité à toute épreuve et pouvoir la contraindre à capituler.
Car telle était aussi la confiance que des hommes tels que Barthou et Laval - qui l'eût cru ? - mettaient soudain dans le bolchevisme.
L'Angleterre, cependant, n'entra pas dans ce jeu.
Le 19 août 1934, elle avait bien annoncé l'augmentation de sa flotte aérienne de quarante-deux escadres nouvelles. Cette décision n'était pourtant pas motivée par le comportement de l'Allemagne mais par le fait qu'elle se sentait menacée dans ses intérêts en Extrême-Orient par la politique expansionniste du Japon et qu'elle ne voulait pas y laisser les mains libres aux États-Unis. Le 23 juillet, les États-Unis avaient annoncé la mise en chantier de 360.000 tonnes d'unités navales nouvelles puis, peu après, celle de 2.320 avions, et elle se sentait en concurrence avec eux dans cette région.
Le 1er mars 1935, M. Baldwin avait bien aussi proposé au gouvernement britannique un vaste plan de réarmement terrestre, naval et aérien pour la mise en chantier duquel, il avait obtenu des crédits presque illimités. Mais cette fois, c'était parce que les rapports entre l'Italie et l'Éthiopie s'étaient aggravés au point que l'état de guerre avait été déclaré entre les deux pays : le 6 février, l'Italie avait envoyé un corps d'armée en Éthiopie et deux divisions supplémentaires le 11. Les enrôlements volontaires se multipliaient dans le pays, la mobilisation générale était sur le point d'y être décrétée. Les sources du Nil - une autre S.D.N. disaient les humoristes - dont l'Égypte, pro[94]tectorat anglais, était tributaire, s'en trouvaient menacées.
Hitler ne s'y était pas trompé.
L'Angleterre, certes, entretenait des rapports excellents avec l'Italie : ses hommes politiques les plus en vue ne tarissaient pas de louanges sur le Duce. La France aussi, d'ailleurs, qui nourrissait l'espoir de l'intégrer dans le front européen anti-allemand et de jouer Mussolini contre Hitler : le 4 janvier 1935, Pierre Laval avait été reçu en grande pompe à Rome par Mussolini et, le 7 au Palazzo Venezia, des accords franco-italiens 5 avaient été signés « destinés, disait le communiqué, à ouvrir une ère de collaboration étroite entre les deux pays ». Au grand dépit, il faut le dire, de Léon Blum qui écrivit dans Le Populaire du 6 janvier : « Pour la première fois, un ministre français est l'hôte de l'assassin de Mattéoti, pour la première fois, un représentant de la République française reconnaît le tyran de l'Italie comme un chef d'État 6», mais dont la voix resta isolée, toute la presse française, sauf bien entendu L'Humanité et Le Populaire, ayant chaudement approuvé l'initiative de Pierre Laval.
Mais l'Éthiopie était un État membre de la S.D.N. et elle se trouvait attaquée par un autre membre de la S.D.N. 7 : outre la menace que l'Italie faisait peser sur les sources du Nil, cela posait des problèmes de Droit.
A l'époque, Mussolini était très sensible à l'amitié de l'Angleterre et de la France. Il avait reçu Hitler le 14 juin 1933 mais il l'avait pris pour un « fou, un dégénéré et un obsédé sexuel ».
Il avait été l'ami de Dollfus et il avait été profondément heurté par son assassinat par les nazis autrichiens le 25 juillet 1934. Enfin, il était partisan de l'indépendance de [95] l'Autriche et les projets d'Anchluss de l'Allemagne creusaient profondément le fossé entre Hitler et lui. Le 11 janvier 1935, une conférence réunie sur l'initiative de la France, et d'où sortira le front dit de Stresa parce qu'elle eut lieu à Stresa, rassemble l'Angleterre (Mac Donald et Sir John Simon), la France (Pierre Laval et Pierre-Étienne Flandin) et l'Italie (Mussolini) : à cette conférence qui est censée achever, par l'adhésion du sud de l'Europe, l'encerclement de l'Allemagne qui n'est encore qu'à l'état de projet, relativement à l'adhésion de l'Est 8, Mussolini participe avec enthousiasme et en adopte de même les conclusions 9.
Mais l'Angleterre - et c'est ce que la France n'a pas vu - n'a aucune envie de se laisser entraîner dans un conflit pour l'Autriche, la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Elle estime que la France a manqué le coche en n'acceptant pas le plan anglais de désarmement et que sa politique en Europe centrale est aventureuse. Au surplus, elle ne croit pas à la possibilité d'encerclement de l'Allemagne dont, par ailleurs, elle pense que ses propositions à la conférence du désarmement sont très correctes. Enfin, [96] elle estime que le national-socialisme est une idée-force incoercible, que dans deux jours (13 janvier) la France recueillera une belle tape en Sarre et elle n'est pas hostile, à l'est de l'Europe, au retour de l'Allemagne à ses frontières de 1914. Aussi ne participe-t-elle à la Conférence et n'adhère-t-elle au front de Stresa que du bout des lèvres.
Dans cette disposition d'esprit, lorsque présentant sa loi sur la réorganisation de la Wehrmacht au Reichstag, le 21 mai 1935, Hitler prononce un discours qui contient un programme de reprise des relations internationales à Genève en 13 points, le Times reflète assez bien le point de vue du gouvernement britannique en écrivant, le lendemain 22 : « Aucun esprit non prévenu ne peut mettre en doute le fait que les 13 points de Hitler pourraient servir de base à un règlement définitif de nos relations avec l'Allemagne. » Pour permettre au lecteur de se faire une opinion, voici quels étaient ces treize points :
On a beau condamner le national-socialisme le plus catégoriquement qu'il se puisse, être l'anti-nazi le plus farouche et le plus résolu, voire même considérer Hitler comme une émanation de l'enfer, on ne peut pas, si on est de bonne foi, ne pas rejoindre l'opinion du Times 11 et refuser de reconnaître qu'à part le point 12 (la main-mise de l'État sur la liberté d'expression dans tous les États) ce programme était des plus corrects et offrait une base [99] sérieuse de reprise du dialogue avec l'Allemagne au sein de la S.D.N. et, pour le maintien de la paix, les perspectives les plus encourageantes par la limitation des armements et peut-être même un désarmement général et effectif.
La France refuse de reprendre les négociations sur ces bases : le pacte franco-soviétique et les espoirs qu'elle nourrissait du côté de l'Italie l'y encouragent.
Plus réalistes, les Anglais décident de saisir la perche qui leur est tendue : le 25 mai, ils invitent le gouvernement allemand à entamer des conversations bilatérales sur le réarmement naval et le 18 juin suivant, c'est-à-dire en un temps record, malgré les mises en garde et les protestations de la France, un accord est signé entre le Reich et la Grande-Bretagne, aux termes duquel le réarmement naval allemand est officiellement reconnu au niveau et dans la forme même où Hitler l'a revendiqué.
Fort de ce succès, Ribbentrop qui dirige la délégation allemande pousse une pointe en direction d'une entente générale avec la Grande-Bretagne, entente qui garantissait l'intégrité territoriale de la Hollande, de la Belgique et de la France et comportait l'offre alléchante de la mise à la disposition de l'Angleterre de douze divisions allemandes pour l'aider à défendre son empire colonial en difficulté, notamment aux Indes. En vain : l'Angleterre ne veut pas aller plus loin et n'entend pas suivre l'Allemagne sur ce terrain. C'est d'armement naval qu'il s'agit et d'armement naval seulement.
Il n'en reste pas moins que, pour la première fois, un des signataires du traité de Versailles a admis les thèses de l'Allemagne sur le problème des armements. A Paris, les réactions sont des plus violentes : comment, désormais, blâmer l'Allemagne de répudier les clauses du traité de Versailles, quand l'Angleterre elle-même l'y aide ? Le gouvernement français accuse la décision britannique d'être « moralement inadmissible et juridiquement insoutenable. »
Juridiquement insoutenable ? Les sots qui dirigent la politique française d'alors oublient ou feignent d'oublier que si l'Allemagne viole les clauses militaires de la partie V du Traité de Versailles et si l'Angleterre l'y aide c'est uniquement parce qu'eux-mêmes en violent le préambule, [100] au minimum depuis le 16 février 1926, date à laquelle le maréchal Foch reconnut que l'Allemagne avait désarmé : aux termes mêmes du traité, la France devait, alors, désarmer à son tour. Ils oublient aussi que la France refusa et torpilla toutes les initiatives de ceux, notamment les Anglais et les Américains, qui voulaient engager le monde dans la voie du désarmement. Ils oublient enfin que, lorsque ceux qui sont chargés de faire respecter la loi sont les premiers à la violer, ou lorsqu'il n'y a pas d'organisme qui puisse les obliger à la respecter, c'est la loi de la jungle, chacun fait ce qu'il veut et les plus forts triomphent.
Ces sots-là n'avaient pas non plus prévu que s'ils livraient le secteur des armements à la loi de la jungle, l'Allemagne serait rapidement en état de distancer tous ses rivaux. Exemple : le pacte naval germano-anglais venant d'autoriser la flotte allemande à porter son tonnage de 108.000 à 420.000 tonnes, si la France voulait maintenir, entre elle et l'Allemagne, le rapport existant des forces navales, il eût fallu qu'elle portât sa flotte de 628.000 à 940.000 tonnes. Or, elle était hors d'état de faire un pareil effort financier.
En accusant l'Angleterre d'avoir pris « une décision juridiquement insoutenable » la France était tout simplement ridicule. D'abord, c'était elle qui avait créé cette situation et elle était aussi mal venue de s'en plaindre que de refuser à l'Allemagne un droit qu'elle s'était arrogé à elle-même. Ensuite, il n'y avait plus de juridiction pour trancher le débat, ou celle qui existait, la S.D.N., s'était disqualifiée en s'avérant incapable de faire respecter une loi qu'elle avait elle-même inscrite dans le traité de Versailles. L'Allemagne refusait de comparaître devant elle en accusée et en seule accusée, et il n'y avait, dans l'état des choses, aucune force au monde capable de la contraindre à y comparaître. L'Angleterre avait très bien vu cela : ne pouvant empêcher l'Allemagne de prendre une décision qui lui paraissait raisonnable, elle en avait au moins limité les effets en ce sens que, pour l'avenir, elle avait limité le tonnage allemand à 35 % du tonnage anglais.
Il ne restait plus à la France qu'à espérer qu'il y eût un jour, une juridiction devant laquelle elle pourrait contraindre l'Allemagne à comparaître et qui serait à sa dévotion.
Elle l'espérait.
[101]
Il existait encore une chance d'arrêter l'évolution des événements vers la guerre et c'est que le pacte franco-soviétique ne fût pas ratifié par le parlement français. Une chance très mince. Et pas vers n'importe quelle guerre, il est vrai : vers une guerre, seulement, dans laquelle l'ouest de l'Europe ne serait pas impliqué.
A l'Est, les choses se présentaient différemment : outre les juifs et les francs-maçons, écraser le bolchevisme qui, à ses yeux, est d'origine juive et maçonnique ou entretenu dans le monde par les juifs et les francs-maçons - les judéos-marxistes, les judéos-maçons, dit-il communément est le postulat fondamental de la politique de Hitler et n'en a que plus résolument repris à son compte la politique du Drang nach Osten qui est la vocation naturelle du peuple germanique depuis les chevaliers teutoniques (1128) si ce n'est depuis Charlemagne.
On ne voit alors pas bien comment il pourrait faire passer, sans guerre, cette doctrine dans les faits, si ce n'est en soutenant, de l'extérieur, l'Ukraine violemment mais passivement antibolchevique : en 1917, Petlioura avait fait la preuve que les populations ukrainiennes étaient farouchement attachées à leur indépendance et hostiles au régime de Lénine. Hitler pense donc pouvoir les amener à se libérer de la tutelle de Staline et créer, à partir de là, un mouvement d'émancipation qui s'étendrait à la Russie blanche, à la Biélorussie [Note de l'AAARGH : erreur de Rassinier, la Russie blanche et la Biolérussie sont une seule et même entité.] tout aussi asservies et, finalement, provoquerait son effondrement. Les immenses espaces de l'est européen seraient ainsi ouverts à l'expansion allemande. On sait, notamment par Mein Kampf, que Hitler nourrit des espoirs de ce genre : le colosse bolchevique est un colosse aux pieds d'argile et il ne se maintient au pouvoir que par la terreur policière aidée par le fatalisme oriental. Mais il y a une chance que l'opération ne réussisse pas dans cette conception et que Hitler ait, un jour, militairement maille à partir avec la Russie soviétique : il est donc d'autant plus désireux de faire la paix à l'Ouest qu'il n'a aucune ambition de ce côté - il ne cesse de le répéter - et qu'au cas où il serait acculé à une intervention à l'Est, il juge nécessaire [102] d'y avoir les mains libres, c'est-à-dire, de n'être pas obligé de faire la guerre sur deux fronts.
Contre cette politique à laquelle les signataires de Locarno - les Anglais et les Italiens notamment - avaient tenu à laisser la voie libre, le pacte franco-soviétique vient de surgir comme un obstacle qui, par le traité russo-tchèque dont il est assorti, non seulement installe le bolchevisme en Europe centrale, mais encore enlève à Hitler toute possibilité d'y soustraire l'Europe autrement que par la guerre et sur deux fronts. Les Russes l'accueillent comme un secours du ciel et une bénédiction.
Juridiquement, la position prise par l'Allemagne sur le pacte franco-soviétique était la suivante :
Le 25 mai, le gouvernement du Reich adresse, en conséquence, une note à la France résumant cette position - « Toute intervention de la France en application du pacte franco-soviétique serait contraire à l'article 16 du pacte de la S.D.N. et signifierait une violation du traité de Locarno. »
Le 25 juin, la France rétorque que le pacte franco-soviétique n'est pas un engagement militaire, ce qui est ridicule et ne résiste pas à l'examen, son texte disant expressément : « Au cas... où la France ou l'U.R.S.S. seraient... l'objet d'une agression non provoquée de la part d'un état européen, l'U.R.S.S. et réciproquement la France se prêteront immédiatement aide et assistance. » Et elle consulte les garants du traité de Locarno sur cette réponse : le 5 juillet, après s'être beaucoup fait prier, l'Angleterre répond que « la signature du pacte franco-soviétique ne change rien aux obligations contractées par la Grande-Bretagne » mais n'approuve pas ; l'Italie le 15 juillet, la Belgique le 19 font la même réponse, comme si elles s'étaient concertées avec l'Angleterre. L'Allemagne n'en est que plus encouragée à maintenir son point de vue d'ailleurs juridiquement inattaquable : le 7 janvier 1936, la discussion sur le pacte étant annoncée comme devant venir prochainement à l'ordre du jour du parlement, elle fait savoir à la France par l'entremise de son chargé d'affaires à Paris, qu'elle considérera « la ratification du pacte soviétique par le parlement français comme un acte inamical à l'égard de l'Allemagne, et incompatible avec les obligations de Locarno. »
Au parlement français, le débat sur la ratification commence le 12 février. Il dure quinze jours et se déroule dans une atmosphère passionnée entièrement dominée par la création, l'année précédente, du Front populaire et les élections législatives qui doivent avoir lieu en mai.
Il y avait encore une droite et une gauche nettement différenciées par des programmes bien précis et très significatifs de leurs doctrines respectives : le programme de la gauche s'inscrivait dans la doctrine de la gauche et celui de la droite dans celle de la droite. Sauf, toutefois, en matière de guerre où les prises de positions des partis de gauche appartenaient à ce qui eût dû être la doctrine de la [104] droite et celles de la droite à ce qui était la doctrine de la gauche. C'est un fait que, depuis la Révolution française, toutes les guerres dans lesquelles la France a été impliquée furent déclarées par des gouvernements de gauche contre l'avis des partis de la droite. L'exemple le plus célèbre est celui de la guerre de 1870 déclarée à la Prusse par Émile Ollivier contre l'avis de Thiers. On pourrait encore citer la guerre de 1914-1918 (Viviani) et même les entreprises coloniales dont, à la fin du siècle dernier, le champion était Jules Ferry, dit le Tonkinois pour cette raison *.
Entre la gauche qui avait le vent en poupe depuis la fin de la première guerre mondiale et la droite, la marge était bien mince. Toutes les législatures élues à gauche prenaient le départ sous des gouvernements de gauche et se terminaient régulièrement sous des gouvernements de droite ou d'union nationale qui reprenaient le programme de la droite (1924, 1932...) et arrivaient généralement au pouvoir au bout de deux ans de son exercice par la gauche. En 1926, le Cartel des Gauches ayant triomphé en 1924, Poincaré avait succédé à Herriot et, en 1934, Laval à Herriot qui l'avait emporté en 1932.
Le 23 janvier 1936, c'est l'inverse qui se produit : Laval que sa politique de déflation et sa prise de position en faveur de Mussolini, dans la guerre d'Éthiopie, ont rendu impopulaire est contraint de démissionner et de céder la place à un gouvernement Sarraut, radical bon teint, c'est-à-dire, selon la formule consacrée « rouge de peau mais blanc à l'intérieur, comme les radis ».
Au parlement français, Staline a, maintenant, besoin d'une majorité solide pour y soutenir le pacte franco-soviétique. Et les communistes n'y sont pas assez nombreux pour qu'elle le soit. Cela provient de ce qu'au second tour de chaque élection, ils maintiennent leurs candidats au lieu de les désister pour le parti de gauche le plus favorisé. C'est la tactique « classe contre classe » qui s'inspire de la célèbre formule de Jules Guesde « gauche ou droite, tous dans le même sac. » Elle fait passer les candidats de droite et ils ont peu d'élus parce que, lorsqu'ils arrivent en tête, les candidats de gauche ne se désistent pas non plus pour eux. Pour renverser cette situation, Staline rompt avec la tactique « classe contre classe » : désormais, au deuxième tour, [105] les candidats communistes se désisteront pour les candidats de gauche, si ceux-ci le leur rendent.
Radicaux et socialistes ne demandent pas mieux : ils voient là l'occasion inespérée de porter à la chambre des députés une majorité de gauche très large, dès lors qu'elle comprendra le parti communiste. Les démocrates-chrétiens entrent dans le jeu. L'opération est facilitée par la politique de déflation des gouvernements Laval et Sarraut. Elle aboutit au serment du 14 juillet 1935 que prêtèrent solenellement radicaux, socialistes et communistes auxquels s'étaient joints les démocrates chrétiens de M. Champetier de Ribes. Ainsi, en politique intérieure, le pacte franco-soviétique bénéficia-t-il, non à Laval qui l'avait signé, mais à ses adversaires.
Le mécanisme des prises de position de la gauche fut très simple. Pour ne pas compromettre le résultat des élections législatives en provoquant le départ du parti communiste dont il dépendait, radicaux, socialistes et démocrates chrétiens restèrent fidèles au serment du 14 juillet et adoptèrent la position du parti communiste sur le pacte franco-soviétique. Il est symptomatique de voir que, notamment au parti socialiste, ce n'est pas en fonction des propositions de Hitler sur le désarmement ou le réarmement qui appartenaient toutes à la politique étrangère que, jusque-là, il n'avait cessé d'affirmer et de réaffirmer, qu'on se prononça mais en fonction de sa politique générale et, plus particulièrement, à l'égard des juifs qui étaient très nombreux et très influents dans son sein. En fonction aussi de l'antifascisme, de l'antinazisme et, naturellement, de l'antiracisme ou autres « grues métaphysiques » selon l'expression encore empruntée à Jules Guesde.
Dès 1933, c'est-à-dire dès l'accession de Hitler au pouvoir en Allemagne, un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes à la tête duquel était le communiste Jean Perrin, professeur à la Sorbonne, mit en circulation tous ces thèmes et rallia des sympathies jusque dans les milieux les plus résolument pacifistes. Au parti socialiste, on se racontait, de bouche à oreille, l'histoire suivante : un jour, Paul Faure qui était secrétaire général, qui avait laissé la direction de son journal Le Populaire à Léon Blum et qui n'y avait pas mis les pieds depuis longtemps, s'y présenta [106] parce qu'il avait besoin de certaines informations pour un rapport qu'il devait soumettre à un congrès. Il n'y reconnut personne. Les rédacteurs se présentèrent alors : Lévy, Meyer, Bloch, etc. Soudain, il entend : Dupont. Alors, pince-sans-rire, Paul Faure de s'écrier : « Terrible ! Ces chrétiens, tout de même, ils arrivent à se fourrer partout ! »
Dans les partis de gauche ou chez les modérés qui soutenaient le gouvernement, il y eut pourtant des gens qui n'acceptèrent pas les décisions des états-majors. C'est ainsi que Jacques Doriot qui avait été le premier à lancer l'idée d'un Front populaire (février 1934) avait fini par voir clair dans le jeu de Staline, aussi bien d'ailleurs en politique générale qu'en politique extérieure, et préféré se faire exclure du parti communiste. Au parti radical, Jean Montigny. Chez les socialistes, Zoretti, Le Bail, etc. La droite unanime, nationaliste de doctrine pourtant, mais qui avait, de tout temps, reculé devant toutes les guerres et tout fait pour les éviter, voyant la guerre poindre à l'horizon, se prononça contre le pacte. A la tribune de l'Assemblée, l'opposition fut donc représentée par des hommes d'un peu tous les partis, ce qui était un début d'éclatement : Jacques Doriot, Jean Montigny, Pierre Taittinger, Philippe Henriot, Xavier Vallat, Oberkirch, Marcel Héraud, etc.
Les socialistes dissidents se turent par discipline de parti.
Voyant le tour que prenait la discussion, Hitler crut à la possibilité de faire basculer les modérés et les hésitants. Le 21 février, tentant un ultime effort, pour dissuader la France de ratifier ce pacte, il s'adresse directement à l'opinion française par le moyen d'une interview accordée à M. Bertrand de Jouvenel, de Paris-Midi.
M. Bertrand de Jouvenel, interrompant une période de Hitler sur sa personne et sur les raisons pour lesquelles le peuple allemand lui faisait confiance, posa brutalement deux questions qui situèrent le débat sur son véritable terrain. La première était celle-ci :
Réponse de Hitler :
M. Bertrand de Jouvenel pose alors sa seconde question :
Réponse de Hitler :
Cette déclaration était très adroite et, apparemment, compte tenu de la politique extérieure de Hitler dans les faits jusque-là, très sincère. Elle était susceptible de modifier la décision du parlement. Mais personne ne la connut avant le vote qui eut lieu le 27 février, après deux discours de Herriot qui énuméraient l'un le 21 février même, toutes les raisons idéologiques qui militaient en faveur de la ratification sans tenir compte des propositions antérieures connues de Hitler, et un autre de la même facture, le 25 : 353 voix pour la ratification, 164 contre. Le lendemain 28, à la grande surprise des Français et à la grande fureur de Hitler qui apparaissait ainsi comme ayant cédé devant le vote, l'interview paraissait dans Paris-Midi. Dans Histoire de la seconde guerre mondiale (op. cit.) Galtier-Boissère soutient qu'il y eut une intervention du gouvernement auprès de la direction de Paris-Midi pour en faire repousser [109] la publication jusqu'après le vote. C'est bien probable mais ce n'est pas certain. De toutes façons, si la manceuvre n'était pas d'inspiration gouvernementale, c'est à la direction de Paris-Midi qu'il faudrait imputer l'initiative. De toutes façons aussi, en prévision d'une guerre contre l'Allemagne, le dispositif stratégique était en place : le même qui, en 1891, y avait été mis par le pacte franco-russe en prévision de la guerre franco-allemande qui, n'eût été la sagesse de Caillaux, aurait éclaté en 1907, puis en 1911 et finalement, n'éclata qu'en 1914. C'était, à tout le moins, inquiétant.
La réponse de Hitler arriva le 7 mars 1936 : la remilitarisation de la rive gauche du Rhin qui était indiscutablement une violation des dispositions de la partie V du traité de Versailles et du traité de Locarno, mais qui n'était que la réplique à une violation antérieure de ces deux traités par la France.
L'opinion la plus communément admise aujourd'hui est qu'une intervention des Puissances eût contraint Hitler à retirer les troupes qu'il avait envoyées prendre leur casernement dans la zone démilitarisée ; que Neurath, les généraux allemands le craignirent et s'y opposèrent violemment ; que Hitler lui-même la redouta au point qu'il avait envisagé de retirer ses troupes si elle se produisait. Cette opinion est fondée sur l'unique témoignage du Dr Paul Schmidt qui donne cette version des choses dans son livre Statist auf Diplomatischer Bühne. Mais le Dr Paul Schmidt est un témoin des plus suspects : nazi convaincu, il fut le fidèle et dévoué interprète de Hitler pendant douze ans et il avait pas mal de choses à se faire pardonner. Pour s'attirer la clémence (les vainqueurs, il raconta n'importe quoi. Exemple :
Or, s'il est exact que les généraux allemands et Neurath lui firent part de leurs craintes à ce sujet, ce ne fut pas dans la forme d'une opposition formelle, et il n'est pas exact que Hitler ait cru une intervention militaire de la France possible : Hitler savait, par la note anglaise du 5 juillet et par celle de l'Italie du 15 juillet 17, que ni l'une, ni l'autre de ces deux puissances n'interviendraient, que la France resterait seule en face de l'Allemagne et ne pourrait rien faire. De fait, l'heure venue, la France ne reçut de promesse d'assistance que de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie et de la Roumanie, et seulement si elle prenait l'initiative des opérations et si l'Angleterre et l'Italie suivaient.
L'Angleterre, où le pacte franco-soviétique a été vu d'un très mauvais oeil, à la fois dans l'opinion, au parlement et au gouvernement, répond le 7 mars par la voix de lord Halifax que « le chancelier Hitler a proposé un ensemble de propositions dont quelques-unes au moins sont acceptables » puis, le même jour, sir Anthony Eden déclare à M. Flandin qu'il « a reçu mission du gouvernement anglais de presser le « gouvernement français de ne rien entreprendre à l'égard de l'Allemagne qui soit susceptible de créer un danger de guerre ». Le 12 mars, c'est M. Chamberlain, chancelier de l'Échiquier et bientôt premier ministre, qui dit à M. Flandin, que « l'opinion anglaise ne soutiendrait pas le gouvernement s'il s'engageait dans la voie des sanctions » et ajoute que le conseil de la S.D.N. convoqué pour le 14 mars décidera. A ce conseil qui se réunit à Londres, et qui a duré plusieurs jours, Eden déclare le 18 mars : « Il est évident que l'entrée des troupes allemandes en Rhénanie équivaut à une violation du traité de Versailles. Toutefois, cette action ne représente pas un danger pour la paix et n'exige pas la riposte directe, prévue dans certains cas, par le traité de Locarno. Sans doute la réoccupation de la Rhénanie compromet-elle la puissance de la France, mais elle ne compromet nullement sa sécurité. »
[111]
C'est un refus catégorique.
L'Italie s'aligne sur cette attitude en ajoutant qu'étant en posture d'accusée devant le conseil de la S.D.N. il ne lui est guère possible d'assumer, en même temps, le rôle de juge.
L'Allemagne, qui sent sa position très forte, pense que la tribune de la S.D.N. peut constituer pour elle un « excellent placard de publicité » et, comme elle a été invitée à comparaître devant le conseil, Hitler y envoie Ribbentrop qui arrive le 19 mars et fait la déclaration suivante :
Moralement comme en droit, c'était irrécusable.
Il n'y a pas de discussion. Tous les membres du Conseil sont gênés par cette déclaration. En leur nom, le président, M. Bruce, en prend simplement acte et lève la séance. A la reprise, en l'absence de M. von Ribbentrop, le Conseil se borne à déclarer, sans discussion préalable et sans autres commentaires que « l'article 43 du traité de Versailles a été violé par l'Allemagne ». Il n'est question ni d'intervention militaire, ni de représailles, ni de sanctions d'aucune sorte.
Levant la séance, M. Bruce prononce une courte allocution qui contient cette phrase : « Le chancelier Hitler a renouvelé sa volonté de coopération : elle nous a été confirmée ce matin même par son représentant personnel. Je suis convaincu, dans ces conditions, qu'une solution sera trouvée. »
C'était un satisfecit pour Hitler.
Dix jours après, le 29 mars, un referendum « approuvait l'oeuvre accomplie par le Führer au cours des trois dernières années », par 44.411.911 voix soit 99 % de l'ensem[113]ble des inscrits, la majorité la plus forte qu'il ait recueillie.
Il avait gagné sur tous les tableaux mais les dés étaient jetés. Et ceci atténuait dans une certaine mesure l'indicible déconvenue du gouvernement français qui croit encore, malgré les sanctions décidées contre l'Italie au sujet de la guerre d'Éthiopie, à la possibilité de redonner vie au Front Stresa et, par là, d'achever la manceuvre d'encerclement de l'Allemagne.
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