Ce petit recueil ne comporte pas de conclusion: le lecteur a sûrement compris que le débat restait ouvert et que, tant qu'il le resterait, il ne serait possible de tirer de conclusions que partielles. Or, en l'occurrence, des conclusions partielles se limiteraient à une récapitulation des vérités qui nous ont été «révélées» à la libération et qui peuvent déjà être considérées comme de basses impostures. Et ce serait faire injure au lecteur que de ne le pas croire capable de procéder lui-même à cette récapitulation après lecture.
Ce qui, par contre, le surprendra sans doute, c'est que je n'aie pas fait la moindre allusion au Dossier Eichmann qui vient d'être présenté au public par MM. Edgar Faure, François de Menthon et Joseph Billig.
Je lui dois donc une explication.
A la date à laquelle Ulysse trahi par les siens a été envoyé à l'impression, nous savions déjà, mon éditeur et moi, qu'un livre dont le titre n'avait pas [122] encore été rendu public était en préparation sur le cas Eichmann et qu'il consisterait en un commentaire de documents fait par M. Joseph Billig du Centre de documentation juive contemporaine et fonctionnaire du Centre National de la Recherche scientifique. Mais nous ne pensions pas qu'il serait aussi mince - rien d'inédit ! - ni qu'on commettrait l'imprudence de répandre dans l'opinion une thèse aussi fragile à la veille d'un procès qui, s'il a lieu, ne peut manquer de la mettre en pièces.
J'avais, d'autre part, déjà projeté moi-même de constituer un dossier Eichmann pour l'histoire non pour la politique - et donc dans le respect des règles en usage chez les historiens, c'est-à-dire après avoir entendu aussi l'accusé.
C'est cela que je sous-entendais lorsque dans l'introduction de ce recueil, j'écrivais qu'après celle-ci, Le Mensonge d'Ulysse « aurait sûrement au moins une autre suite ».
L'empressement de MM. Edgar Faure, François de Menthon et Joseph Billig à présenter un dossier qui ne pouvait être qu'incomplet m'aura permis de fixer le lecteur sur la nature de cette suite.
Et de prendre date.
Si, soucieux de la forme, le lecteur voulait cependant qu'à tout prix ce petit recueil eût une conclusion, il me suffira de lui dire qu'elle ne [123] pourrait porter que sur l'évolution des interprétations successives, du problème concentrationnaire, du national-socialisme et de ses protagonistes allemands, dont l'opinion mondiale a été, depuis 1945, nourrie par des gens dont le scrupule n'était pas la vertu principale.
Ici encore, on me permettra de rapporter des textes:
«Que l'on se rappelle les prestations de serment des aspirants S.S., à minuit, dans la cathédrale de Brunschwig, écrivait par exemple Eugen Kogon en 1945. Là, devant les ossements de Henri Ier, l'unique empereur allemand qu'il appréciât, Himmler aimait à développer la mystique de la «Communauté des conjurés». Puis, il se rendait ensuite, sous le gai soleil, dans quelque camp de concentration, pour voir fouetter en série les prisonniers politiques.» (Page 24.)
Et, par la suite, cette façon de mettre en évidence le sadisme, fut imitée en l'appuyant sur des exemples identiques multipliés à l'infini, par tous les tâcherons de la littérature concentrationnaire.
Mais, en 1960, voici comment nous fût présenté Himmler par Joseph Kessel:
«Le chef suprême des bourreaux, le maître des supplices, ne supportait pas la vue des souffrances ni d'une goutte de sang.» (Les Mains du Miracle, p. 163.)
[124]
Les ordres d'extermination de la population juive européenne ont, depuis 1945, eux aussi été présentés, quant à leurs origines, sur des formes successives qui trahissent une évolution dans le même sens: Eugen Kogon, David Rousset, Martin Chauffier, Léon Vris 1, Joël Brand, Alexandre Weisberg, etc. les ont tous fait émaner de Hitler et de Himmler; en 1959 encore, dans Les Mains du miracle, Joseph Kessel, s'il ne fait de Himmler qu'un agent de retransmission contre son gré, en impute l'initiative et la responsabilité à Hitler.
Mais, le 15 décembre 1960, dans La Terre retrouvée (p. 4, 4e col.) on pouvait lire:
«Des documents étudiés, il ressort, d'après le Dr Kubovy, qu'Eichmann est personnellement responsable de l'extermination des Juifs d'Europe Alors qu'il n'existe aucun document signé par Hitler, Himmler ou Heydrich parlant d'exterminer les Juifs et que le mot «extermination» n'apparaît pas dans la lettre de Goering à Heydrich concernant «la solution finale» de la question juive, il existe près de 500 lettres signées par Eichmann prouvant que c'est lui qui est responsable de l'organisation de massacres massifs qui ne lui ont jamais été ordonnés, mais seulement suggérés. 2»
[125]
Parce que, pour avoir suivi d'assez près le déroulement du Procès de Nuremberg, je m'étais, entre autres, cru autorisé à écrire cela - sans citer Heydrich toutefois! - les officiels de la littérature concentrationnaire ont poussé les cris d'orfraie dont on ne peut pas ne pas se souvenir.
Aujourd'hui...
Je n'en finirais. pas de citer des exemples de cette évolution.
Tout est donc très clair: si ce petit recueil me valait à nouveau d'être accusé d'antisémitisme, de fascisme et de vouloir encore minimiser les crimes des nazis ou du nazisme, je ne manquerais de répondre, premièrement que je ne suis plus seul et, deuxièmement, que je ne suis pas en si mauvaise compagnie.
Le 15 janvier 1961.
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