AAARGH
N°1 - 1995
Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépit que la terre inféconde,
Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
De toute passion vigoureuse et profonde.
Votre cervelle est vide autant que votre sein,
Et vous avez souillé ce misérable monde
d’un sang si corrompu, d’un souffle si malsain,
Que la mort germe seule en cette boue immonde.
Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin,
Ayant rongé le sol nourricier jusqu’aux roches,
Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.
Leconte de Lisle.
Paru dans Poèmes barbares, en 1862.
La Légende
du Mancourte
Conte populaire roumain
Ce conte, d’origine russe, a été traduit en roumain et il est devenu rapidement populaire, notamment en Bessarabie, en Transnistrie et en Bucovine, au point que le concept de “Mancourte” était couramment utilisé par la population pour désigner les responsables politiques locaux au service des soviétiques, et qu’il est aujourd’hui utilisé pour désigner la nomenklatura libérale qui leur succède.
En ces temps-là, la steppe immense occupait les horizons infinis ! Autrefois, en ces contrées sauvages, rôdaient les Juanjons, de terrible mémoire. Ces étrangers avaient envahi depuis longtemps le pays de Sarozecs. D’autres peuplades nomades vivaient en ce pays et guerroyaient sans cesse, pour les puits, les fontaines et les pâturages. Tantôt la victoire souriait aux uns, tantôt elle souriait aux autres. Vainqueurs et vaincus continuaient à vivre à l’intérieur de leurs frontières. Les uns voyaient rétrécir leurs terres et les autres s’agrandissaient aux dépens des premiers. En ces temps-là, il pleuvait bien davantage qu’aujourd’hui, aussi bien au printemps qu’à l’automne. Il y avait de riches pâturages où paissaient d’innombrables troupeaux de vaches et autre bétail. Les caravanes traversaient le pays. Elles allaient avec leurs marchandises de foires en marchés. On raconte que peu après, le climat avait changé tout d’un coup. Les pluies avaient cessé de tomber et les fontaines s’étaient taries. Les herbes s’étaient fanées et les pâturages avaient disparu. C’est ainsi que tous ces peuples se sont évanouis aux quatre vents et que les Juanjons ont complètement péri. Ils étaient partis vers Edil, comme on appelait alors la Volga, et là… leur traces disparaissent ! Personne ne pourrait dire ni d’où ils étaient venus ni où ils s’étaient évaporés…!
Le monde raconte qu’ils ont été rattrapés par la malédiction juste au moment où, en plein hiver, il voulait traverser Edil, dont le gel avait figé les eaux. Tout d’un coup, la glace s’est rompue, et ils ont été tous engloutis avec leurs troupeaux.
Les Cazahs, indigènes en Sarozecs, n’ont nullement voulu quitter leur pays. Ils se sont astreints à chercher de l’eau et à creuser de nouveaux puits. Seul le cimetière d’Anabéiit témoignait encore de ce passé splendide : situé sur deux collines, Eghiz et Tiubé, collées l’une contre l’autre, telles les bosses d’un chameau, il était devenu le site le plus vénéré du pays de Sarozecs. En ce temps-là, les gens venaient de partout pour y enterrer leurs morts. Certains étaient obligés de bivouaquer en pleine steppe avant d’y arriver. Tout Cazahs était fier d’avoir pu donner une digne sépulture à ses morts, à Anabéiit. Générations après générations témoignaient leur vénération à l’égard des ancêtres. C’est ici qu’étaient enterrés les hommes les plus connus et respectés, ceux qui avaient longuement vécu, qui savaient des choses…, ceux qui avaient acquis par leurs paroles et par leurs actes le respect et l’affection de tout le peuple des Cazahs.
Le cimetière d’Anabéiit avait sa légende. On raconte que les Juanjons, qui avaient envahi le pays de Sarozecs, étaient vraiment impitoyables avec les soldats ennemis dont ils parvenaient à s’emparer. Parfois ils les vendaient comme esclaves contre de la terre, et l’intéressé pouvait s’estimer heureux car, une fois vendu, il lui restait encore une chance de pouvoir s’évader et de rentrer tôt ou tard au pays. Par contre les Juanjons réservaient un terrible destin à ceux qu’ils gardaient comme esclaves pour eux-mêmes. Par un supplice effroyable, ils parvenaient à s’emparer de l’esprit de leurs esclaves, et à éteindre jusqu’à la dernière étincelle la mémoire de leurs victimes. C’était la peine qu’on infligeait aux ennemis capturés lors des divers combats, particulièrement aux jeunes.
On leur rasait d’abord le crâne, jusqu’au moindre petit cheveu. Une fois la tête complètement rasée, les Juanjons sacrifiaient un de leur plus gros chameaux, dont ils arrachaient soigneusement la peau, surtout la plus épaisse, dans la régions du cou. Ils découpaient cette peau en morceaux convenables, lesquels, encore tout chauds, étaient collés tels des cataplasmes, sur les têtes rasées des prisonniers. Le traitement avait un nom précis dans la langue des Juanjons, qui signifiait : la spiritualisation. Mais la langue des Juanjons est obscure. Certains prétendent qu’il s’agissait, pour les Juanjons, d’une véritable cérémonie religieuse, et que le nom de cette cérémonie signifiait : “Amour et respect de l’autre” mais d’autres soutiennent que les Juanjons parlaient simplement de “Chamelisation”. Celui qui était soumis à ce traitement, ou bien mourrait, ne pouvant supporter le supplice, ou bien perdait toute mémoire et mettait sa vie et sa personnalité sur de nouveaux rails : Il devenait quelqu’un d’autre, un mancourte, c’est à dire un esclave qui n’avait ni mémoire ni passé.
La peau d’une crinière de chameau servait pour cinq ou six cérémonies. Après avoir bien enveloppé le crâne dans la peau du chameau, le cou de chacun des suppliciés était enserré dans une sorte de carcan, afin qu’il lui soit impossible de toucher quoi que ce soit avec sa tête. Garrotté de la sorte, les condamnés étaient emmenés le plus loin possible des villages, pour ne pas laisser entendre leurs hurlements navrants. Ils étaient alors abandonnés aux milieu de la plaine immense, nus, parmi les mauvaises herbes et les buissons ardents, sous les feux du soleil brûlant, et par les nuits glaciales, soumis à la soif et à la faim, pieds et poings liés. Le supplice durait plusieurs jours et plusieurs nuits d’affilée. Pendant ce temps, les ponts qui contrôlaient l’accès à la plaine des suppliciés étaient gardés par des guerriers, de sorte que les parents et les amis des prisonniers ne pussent leur porter secours. De telles tentatives étaient d’ailleurs bien rares, car dans la steppe on voit de loin tout ce qui bouge. Si après quelque temps la rumeur courait que les Juanjons avaient entrepris l’une de ces cérémonies mancourte, l’effroi et la terreur envahissaient la population. Même les plus proches parents et les amis des éventuelles victimes mais savait-on jamais qui avait été désigné…? ne pensaient pas à racheter ou à aider à s’évader ceux qu’un sort terrible avait désigné, car, en tout état de cause, il ne resterait plus que la carcasse de ce que le supplicié avait été avant d’être mancourte.. Seule une pauvre mère n’avait pu se résigner à accepter ce terrible destin pour son fils. Une légende de Sarozecs éternise le nom de cette mère désespérée : Naiman-Anne.
La plupart de ceux qui étaient abandonnés, attachés et bâillonnés sous le feu du soleil, succombaient peu de temps après. De cinq ou six candidats mancourtes, on n’est jamais parvenu à obtenir plus d’un ou deux mancourte. Ils mouraient, non pas tant de la faim ou de la soif, mais ce qui les tuait, c’était bien le supplice, la terrible souffrance infligée par la peau du chameau qui se rétrécissait en séchant et serrait comme dans un étau le crâne des victimes. Dès le lendemain commençait la pousse des cheveux sur les crânes rasés des mancourtes. Certains cheveux parvenaient à transpercer la peau du chameau, d’autres, ne trouvant aucune issue, se retournaient en s’enfonçant dans le cuir chevelu, ce qui engendrait des douleurs tellement atroces que l’intelligence, la mémoire et la personnalité s’obscurcissait progressivement, jusqu’à complète disparition. Ce n’est que le cinquième jour que les Juanjons venaient voir si quelque mancourte était encore en vie. Ils étaient très contents de retrouver, fût-ce un seul survivant, considérant que leur but était parfaitement atteint. Ils lui donnaient désormais à boire et à manger, et en peu de temps le mancourte retrouvait la plénitude de ses forces physiques. On le laissait complètement libre de ses mouvements, car on savait bien que l’idée de s’évader ne lui passerait jamais par la tête. Il était immensément reconnaissant envers ceux qui l’avaient abreuvé…, ceux qui l’avaient nourri…, ceux qui l’avaient vêtu…, ceux qui l’avaient libéré… C’est ainsi que se présentait le mancourte, un robot humain, sans aucune mémoire. Il aimait et il respectait les Juanjons. Il coûtait justement pour cela, dix fois le prix d’un esclave ordinaire. La coutume nous rapporte que lorsqu’un mancourte était tué à la guerre, le prix à payer par les vaincus pour en compenser la perte était six fois supérieur au prix de la vie d’un guerrier juanjon.
Le mancourte ne sait pas qui il est , à quelle race il appartient. Il ne connaît pas son nom. Il a oublié son enfance, son père et sa mère. Bref il n’a que l’apparence d’un être humain. C’est d’ailleurs en cela que consistait l’avantage, sur le plan domestique, de posséder un mancourte. Il est parfaitement obéissant et ne présente aucun inconvénient. Il est quelque chose d’unique sur terre, parce qu’il lui manque complètement l’instinct d’insoumission et de rébellion. Le mancourte est incapable de telles idées, par conséquent il n’y a aucun besoin de le surveiller. Pas question non plus de le soupçonner de quoi que ce soit d’hostile. Fidèle comme un chien, le mancourte ne connaît que son maître, à qui il doit tout. Il ne communique qu’avec celui-ci. Toutes ses aspirations se réduisent au besoin de remplir son ventre. Il n’a pas d’autre souci. D’ordinaire on lui confie les plus pénibles travaux, qui demandent un acharnement borné et têtu. Il n’y a qu’un mancourte à pouvoir rester sans cesse avec les chameaux au pâturage. Lui seul peut supporter la solitude sur les steppes infinies de Sarozecs. A lui seul le mancourte remplace une foule de domestiques. Il ne lui faut qu’une seule chose : manger. En contrepartie il est capable de travailler sans cesse, jour et nuit, en hiver comme en été , sans se plaindre, et même sans réaliser du tout le fardeau de son destin. Il ne connaît que l’ordre de son maître. Il ne demande que de manger. Il se contente de quelques vêtements, juste le nécessaire pour ne pas geler en hiver, dans la steppe.
C’était vraiment plus facile de décapiter quelques prisonniers ou de leur infliger quelque autre supplice, pour préparer les survivants à l’esclavage, mais personne n’avait songé à s’attaquer à ce dernier et inexpugnable rempart qu’est la mémoire et la personnalité de chacun d’entre nous, cette essence humaine ultime qui nous accompagne jusqu’au dernier souffle et qui ne saurait jamais être appropriée par quelqu’un d’autre. Les Juanjons errants avaient investi l’histoire d’une telle barbarie, qu’ils n’ont pas hésité à s’emparer de l’essence ultime de l’homme. Ils ont trouvé le moyen de s’emparer de la mémoire de leurs esclaves, ils ont commis ainsi le plus grave crime que l’on puisse imaginer contre l’humanité.
Pleurant son fils mancourtisé, sa mère , Naiman-Anne, dans sa douleur et son désespoir, se lamentait ainsi :
“ Lorsqu’ils t’ont volé la mémoire et qu’ils enserraient ton crâne, telle une noix dans l’étau, lorsqu’ils écrasaient ta tête et ton intelligence dans la crinière horrible, lorsqu’ils volaient la prunelle de tes yeux, lorsque tu te consumais sur leur bûcher sans flamme ni fumée, ton supplice effroyable ne t’a pas fait voir le soleil comme un quelconque astre noir et aveugle, la plus insupportable de toutes les étoiles du ciel ?
Lorsque tu implorais du secours et que la steppe retentissait de tes hurlements, que tu te débattais en criant et en priant le seigneur, de jour comme de nuit. Lorsque tu espérais encore être sauvé. Lorsque tu te noyais dans la souffrance et que ton esprit se consumait au soleil, lorsque les mouches s’abreuvaient de ta sueur, avec ton dernier souffle n’as tu pas maudit le Seigneur pour nous avoir abandonnés dans ce monde qu’il a créé ?
Lorsque les ténèbres de l’Enfer obscurcissaient à jamais ton esprit affaibli par le supplice, et que l’arrachement de la mémoire te coupait de tout contact avec ton passé; lorsque l’on effaçait de ton cerveau l’image de ta mère et celle du torrent ou tu te baignais les jours d’été. Lorsque ton nom et celui de ton père ont disparu de ton esprit et que l’image de ton village et de la fille qui t’aimait se sont évanouis à jamais, n’as-tu pas maudit ta mère de t’avoir conçu dans son ventre et de ne t’avoir mis au monde que pour te destiner à ce terrible supplice ?”
Cette histoire se rattache à l’époque où, repoussés du sud de Asie, les Juanjons ont envahi le pays de Sarozecs, guerroyant sans cesse pour mieux le subjuguer et faire des esclaves. D’abord grâce à la surprise, il réussirent à faire de nombreux prisonniers, y compris des femmes et des enfants, qui tous sont devenus leurs esclaves. Puis, la résistance contre l’envahisseur commença à s’organiser de mieux en mieux. Mais les Juanjons ne voulaient à aucun prix renoncer à leur proie. Car ils aimaient autant les esclaves que les excellents pâturages dont ils s’étaient emparés. Les Sarozecs ne se consolaient pas non plus de la sorte. Ils pensaient que c’était leur droit et leur devoir de s’affranchir. Toujours est-il que la guerre ne cessait jamais… La victoire penchait tantôt d’un coté, tantôt de l’autre.
De temps à autre, il y avait quelque répit. C’est ainsi qu’une caravane apporta la nouvelle qu’elle avait pu traverser la steppe sans aucune difficulté de la part des Juanjons. Les caravaniers avaient rencontré, entre autres, un jeune homme de belle prestance, avec un grand troupeau de chameaux, mais avec lequel ils n’avaient pu échanger le moindre mot, car il était mancourte. On ne l’aurait pas cru d’abord, ajoutaient -ils, car le jeune homme ne montrait aucun signe du détournement humain qu’il avait subi. A le regarder de près, on croyait deviner qu’il avait été un esprit gai et ouvert, comme pas mal d’autres; il était tout jeune. Sa moustache commençait juste à poindre. C’était un beau jeune homme, mais dès qu’on lui adressait la parole, il se comportait comme s’il venait de tomber de la lune. Il ne savait rien… Ne se rappelait de rien…! Ni son nom, ni celui de son père ou de sa mère, ni d’où il venait, et encore moins ce que les Juanjons lui avaient fait subir. Il restait muet face à toute question. Parfois il répondait par “oui” ou par “non”, tout en enfonçant son bonnet à poil sur sa tête… C’est sans doute un grand péché, mais il était arrivé souvent que l’on plaisante et que l’on se moque même de ce pauvre mancourte. On s’était amusé tous de l’idée qu’il y ait vraiment des mancourtes dont la greffe en crinière de chameau resterait à tout jamais incrustée sur la tête…
Pour un tel mutilé du destin, il n’y a pas d’épouvante plus terrible que la menace de lui laver la tête, ou lui faire passer le crâne dans un bain de vapeur. Face à une telle perspective, le mancourte est capable de se cabrer et de ruer comme un cheval sauvage… Tout…, pourvu qu’on ne lui touche pas la tête !. En tout cas, il ne se sépare jamais de son bonnet à poil, ni le jour ni la nuit, ni même pendant son sommeil. Cependant, aussi mancourte qu’il fût, ajoutaient les caravaniers, il faisait parfaitement son travail, ne perdant jamais des yeux les nombreux chameaux dont il avait la charge. Avant de se séparer définitivement, un des caravaniers eut l’idée d’une moquerie supplémentaire :
“Il nous reste une longue route à faire. A qui devons nous souhaiter le bonjour de ta part. A quelle jolie fille, et de la part de qui.? Dites le nous donc ! ne gardez plus le secret. Peut-on lui donner un foulard de ta part ?”
Tout en regardant celui qui lui avait posé la question, le mancourte garda un long silence. Au bout d’un certain temps il finit pas dire :
“Jour après jour, je regarde la lune, et elle me regarde aussi. Quelqu’un doit habiter là… Mais on ne peut pas s’entendre…!”
Dans la yourte, il y avait une femme qui versait le thé aux voyageurs. C’était Naiman-Anne, dont le nom sera rendu célèbre par la légende de Sarozecs. Elle ne manifesta aucun tremblement. Elle maîtrisa son émotion. Personne n’aurait deviné à quel point elle était bouleversée. Chose étonnante d’ailleurs, car on voyait qu’elle était intérieurement transformée. Elle aurait voulu faire parler les caravaniers, mais on aurait dit qu’elle avait peur d’en apprendre davantage sur le jeune mancourte. Quoiqu’il en soit, elle était admirablement parvenue à vaincre le trouble qui s’était emparé de son âme, mais on voyait qu’elle se comportait comme un oiseau blessé. Petit à petit, on avait changé de sujet. Personne ne pensait plus au jeune mancourte. C’est comme ça la vie ! Pendant ce temps, Naiman-Anne luttait toujours contre l’épouvante qui s’était emparée de son âme. Elle contrôlait de son mieux le tremblement de ses mains. Elle essayait d’étouffer les sanglots. Elle rectifia le pli du grand foulard noir qui ne quittait plus sa tête argentée.
(A suivre.)La caravane repartit bientôt, et la nuit suivante, Naiman-Anne comprit qu’elle ne retrouverait plus jamais la paix de son âme, et qu’il lui faudrait à tout prix savoir si ce pâtre mancourte ne serait pas son propre fils. Par rapport au doute qu’elle avait toujours eu quand à la mort au combat de son fils, cette nouvelle était comme un fer rouge sur son cœur. Il aurait mille fois été préférable de devoir l’enterrer à nouveau, que de continuer à vivre l’âme partagée tout le restant de sa vie. Son fils avait -il été vraiment tué par les Juanjons ? Tout comme son mari, tué lui-aussi l’année précédente ? C’était d’ailleurs pour venger son père que son fils était parti à la guerre. Car les Sarozecs n’abandonnaient ni le corps, ni le souvenir des combattants tombés face à l’ennemi. Le fils devait à tout prix récupérer les cendres de son père. Chose qui, malheureusement, s’était avérée impossible. Pendant le rude combat, beaucoup l’avaient vu blessé, encore sur son cheval, lequel, apeuré par la bataille, l’avait par la suite entraîné dans la steppe, jusque dans les rangs des Juanjons. Deux de ses camarades avaient essayé de rattraper le cheval et le cavalier blessé, mais cela avait été impossible : un groupe de Juanjons était dissimulé dans une vallée, et leur intervention avait scellé le destin du fils de Naiman-Anne. Un de ses deux camarades avait perdu la vie, l’autre fut blessé. L’importance de cette épisode fut considérable, car les Naimans ont ainsi découvert l’existence des réserves embusquées des Juanjons, qui, sans cet épisode, auraient pu intervenir au moment décisif de la bataille. Si bien que les Naimans se sont retirés pour se regrouper, et personne n’a plus pensé au fils de Naiman-Anne. Le blessé qui avait pu retrouver les siens leur a raconté qu’il avait pu voir le cheval emporter le fils de Naiman-Anne dans les rangs Juanjons.