AAARGH
Réponse de Pierre Guillaume à
la question téléphonique unique d'un journaliste
le lendemain de l'assassinat par l'armée israélienne
d'un jeune Palestinien dont la médiatisation avait provoqué
une certaine prise de conscience par l'opinion publique, de la
situation vécue par les Palestiniens.
Q- Certains n'hésitent pas à qualifier Israël
d'État nazi moderne. Qu'en pensez-vous?
La mort d'un enfant assassiné dans les bras de son père par une armée surpuissante opposée à des civils et à des milices à peine armées, a créé une émotion. Elle peut être l'occasion d'une réflexion plus profonde parce que cette émotion brise certains tabous qui paralysaient la réflexion. Mais il faut se méfier des mots et des émotions. Dans le vocabulaire occidental moderne, nazi, cela ne veut plus rien dire. C'est l'équivalent du mal, et de la violence, de ce qu'on n'aime pas, un point c'est tout.
Mais la "démocratie" ou le "socialisme" ont commis, et peuvent commettre encore, les mêmes atrocités que le "fascisme" ou le "nazisme". Les atrocités naissent de la guerre. Lorsque l'affrontement devient guerrier, il n'est plus possible de faire dans la nuance et dans le détail, et l'on en vient nécessairement à considérer comme justifiées les atrocités commises par son camp (actes de guerre) et réprouver les mêmes agissements commis par l'autre camp, présumé pervers, qui seront cette fois qualifiés d'atrocités et de crimes contre l'Humanité.
Je n'accepte pas cette logique.
Dans le cas des affrontements en cours, ce qui est monstrueux, c'est justement qu'il ne s'agit pas d'un affrontement guerrier, mais de la répression de civils par une armée surpuissante, affectée à des tâches de maintien de l'ordre. Certains rêvent d'un affrontement guerrier. C'est émotionellement compréhensible, mais pour les Palestiniens ce serait encore pire! Cela provoquerait encore plus de morts et de massacres d'innocents (mais pour moi tous les hommes sont innocents) et se terminerait par la victoire du plus fort, militairement..
Cela permettrait au vainqueur de réorganiser durablement la région à son profit, et pour le coup, d'expulser de son Lebensraum ce qui reste de Palestiniens en justifiant l'opération par les nécessités de la sécurité d'Israël.
Actuellement les Palestiniens sont acculés à l'insurrection par les conditions inacceptables qui leur sont imposées et c'est Israël qui a intérêt à transformer la situation en une vraie guerre. L'Intifada, et l'héroïsme des jeunes palestiniens place Tsahal dans une impasse stratégique.
Or les États fascistes, et l'État nazi en particulier, ont eu, avant tout, à faire face à la guerre étrangère contre la coalition des Empires français, britannique, soviétique et américain. Ce ne sont donc pas les événements actuels en Palestine qui devraient conduire à faire un rapprochement entre le sionisme et le nazisme. Et je ne vois vraiment pas pourquoi le "Nazisme" serait le référent universel dès lors qu'il est question d'atrocités.
Les pires caractéristiques de l'État d'Israël ne me semblent justement pas être celles qu'il partage avec l'État nazi disparu.
Cela dit, l'histoire des relations entre le sionisme et le nazisme est beaucoup plus complexe et imbriquée qu'on ne le croit généralement. Ils sont tous deux issus des courants Völkish ("populaires", au sens ethnique) qui agitent l'Europe centrale à la fin du siècle dernier. Les précurseurs sionistes n'hésitent pas à se réclamer d'un nationalisme Völkish. Le courant "sioniste révisionniste" fondé par Karl Jabotinski, dont sont issus aussi bien Menahem Begin qu'Itzak Shamir, ne cache pas son admiration pour le fascisme et le nazisme, auquel il reproche seulement son antisémitisme! Cet antisémitisme n'empêche nullement sionistes-révisionnistes et nazis de collaborer. Au contraire, puisqu'ils sont d'accord pour une logique et une politique d'apartheid.
L'histoire de ces relations est parfaitement documentée même si elle reste complètement ignorée du public. Mais on semble avoir moins analysé ce que le nazisme devait au judaïsme. Pourtant, Hitler lui-même, dans Mein Kampf, raconte comment, pendant sa vie d'étudiant très pauvre, à Vienne, il s'était lié d'amitié avec des condisciples juifs, et combien les propos antisémites, à l'époque, lui faisait horreur. Il raconte comment, progressivement, il a été amené à considérer que les Juifs constituaient une minorité étrangère et dangereuse pour l'État et la nation allemande. Mais la conception du monde hitlérienne tire du judaïsme un messianisme mondain (c'est à dire qui se matérialise ici-bas) et monoethnique. Hitler avait conservé beaucoup plus qu'on le croit du judaïsme, mais il avait simplement substitué les Allemands aux Juifs dans la mission de peuple élu!
C'est pourquoi, plutôt que d'"État nazi moderne" je préfère qualifier Israël d'"État juif".