AAARGH
A l'occasion du procès Papon s'est développée une querelle sur l'attitude du général de Gaulle face à l'extermination des Juifs par les Allemands.
Pour les uns, le général "savait" -d'ailleurs, de Pie XII à Papon, tout le monde savait- mais il s'est tu au point de ne mÍme pas faire allusion à l'extermination des Juifs dans ses Mémoires de guerre ; de Gaulle aurait ainsi fait preuve d'une insensibilité impardonnable qu'expliquerait un antisémitisme quasi atavique. Terrifiés par ces accusations, notamment celle d'antisémitisme, les autres répondent que le général n'était nullement antisémite, au contraire, mais qu'il "ne savait pas" : il ne connaissait pas l'existence des camps d'extermination et de leurs chambres à gaz ; il n'avait connaissance que de la déportation et il l'a d'ailleurs déplorée à plusieurs reprises dans ses Mémoires de guerre.
En fait, tout cela est imprécis, confus, peut-Ítre mÍme hypocrite :
Avant d'examiner dans le détail les arguments des uns et des autres, rappelons sommairement la chronologie de certains faits :
Le premier à avoir répondu à l'accusation portée contre de Gaulle est Henri Amouroux. Dans le Figaro-Magazine du 10 avril 1998, en pages 30 et 32 ("De Gaulle est-il coupable ?"), le célèbre historien et membre de l'Institut s'interroge sur la responsabilité éventuelle du général de Gaulle dans "l'ignorance française face au génocide". Amouroux y reconnaÓt que la question du génocide des Juifs n'a été que "peu - ou pas- abordée par le général de Gaulle" dans ses Mémoires de guerre. Ceci peut s'expliquer, dit Amouroux, par le fait que l'extermination et le rôle de Vichy n'étaient pas connus des Français de 1945. Et de s'appuyer sur le fait qu'en 1945, des journaux comme Le Monde et Le Figaro ne contenaient pas d'informations sur le sujet.
Cette analyse est vraiment étonnante :
Répondant à Gérard Boulanger, avocat des parties civiles au procès Papon et qui a fait remarquer dans son livre Papon, un intrus dans la République que, jamais, de Gaulle n'avait parlé d'extermination des Juifs dans des chambres à gaz ou par d'autres moyens (remarque déjà faite depuis longtemps par le professeur Faurisson), Jean Foyer, ancien ministre du général de Gaulle et président de l'Institut Charles de Gaulle, écrivait dans Le Figaro-Magazine du 8/11/1997, p 11, que cela était faux et de citer les passages suivants des Mémoires de guerre du général (pagination de l'édition en livre de poche chez Plon : 1958 pour le tome 2 et 1961 pour le tome 3) :
Contrairement à ce que prétend Jean Foyer, il est bien difficile d'admettre que tous ces passages, en admettant qu'ils s'appliquent tous aux Juifs, portent sur une "extermination" massive et programmée des Juifs. Certes, le général emploie l'épithète "horrible" mais il se garde bien d'employer les mots "extermination" et "chambres à gaz" ; ces passages semblent donc plutôt concerner une "persécution" "honteuse" prenant finalement la forme d'une déportation d'hommes, de femmes et d'enfants dans des conditions "horribles".
De son côté, en appui à un article de Georges Broussine dans Le Point du 20 juin 1998 (article n'apportant rien au débat) et en rupture avec l'histoire officielle, Alain Peyrefitte, ancien ministre et biographe de de Gaulle affirmait (Le Point du 27 juin 1998) :
"Je peux affirmer, d'après ses propres confidences, que le général, qui n'affabulait jamais sur ce genre d'affaires, n'était pas informé de l'existence des camps d'extermination. Dans le tome III de C'était de Gaulle, je me propose de rendre publics ces propos privés. Comment en aurait-il connu l'existence, tandis que Churchill et Roosevelt, apparemment, l'ignoraient ? Pourquoi n'ont-ils pas réagi ?"
Protestant contre l'affirmation que le général ait "omis de parler des Juifs" dans ses Mémoires, Peyrefitte citait les 3 premiers des quatre extraits déjà cités par Jean Foyer.
Mais il y a plus : non seulement les passages des Mémoires cités par Jean Foyer et Alain Peyrefitte ne peuvent s'appliquer à une extermination des Juifs, mais ces deux anciens ministres du général ont omis de citer des passages plus éclairants encore sur ce que le général aurait pu penser de la question :
"Toutes les fautes que Vichy avait été amené à commettre ensuite : collaboration avec les envahisseurs ; lutte menée à Dakar, au Gabon, en Syrie, à Madagascar, en Algérie, au Maroc, en Tunisie, contre les Français Libres ou contre les alliés ; combats livrés à la résistance en liaison directe avec les polices et les troupes allemandes ; remise à Hitler de prisonniers politiques français, de juifs, d'étrangers réfugiés chez nous ; concours fourni, sous forme de main-d'oeuvre, de matières, de fabrications, de propagande, à l'appareil guerrier de l'ennemi, découlaient infailliblement de cette source empoisonnée.
Aussi étais-je contrarié de voir la Haute-Cour, les milieux parlementaires, les journaux, s'abstenir dans une large mesure de stigmatiser l''armistice' et, au contraire, se saisir longuement des faits qui lui étaient accessoires. Encore mettaient-ils en exergue ceux qui se rapportaient à la lutte politique, plutôt qu'à celle du pays contre l'ennemi du dehors. Trop souvent, les débats prenaient l'allure d'un procès partisan, voire quelquefois d'un règlement de comptes, alors que l'affaire n'aurait dû Ítre traitée que du seul point de vue de la défense et de l'indépendance nationale. Les anciens complots de la Cagoule, la dispersion du parlement après qu'il eut abdiqué, la détention de parlementaires, le procès de Riom, le serment exigé des magistrats et des fonctionnaires, la charte du travail, les mesures antisémites, les poursuites contre les communistes, le sort fait aux partis et aux syndicats, les campagnes menées par Maurras, Henriot, Luchaire, Déat, Doriot, etc., avant et pendant la guerre, voilà qui tenait, dans les débats et les commentaires, plus de place que la capitulation, l'abandon de nos alliés, la collaboration avec l'envahisseur."
Ce passage, rappelons-le, est extrait du tome 3 publié à partir de 1959 et réédité sans correction par la suite au moins jusqu'en 1970. On peut, sans caricaturer la position du général, le résumer de la sorte : la persécution des Juifs à laquelle Vichy a collaboré (le général, nous l'avons déjà dit, se garde bien de parler d'extermination) a sans doute été odieuse et déplorable mais elle doit Ítre considérée comme un fait accessoire de mÍme importance que l'affaire de la Cagoule [sur laquelle affaire, d'ailleurs, pas un Français sur cent ne pourrait dire trois mots].
Ce n'est d'ailleurs pas tout : dans une conférence de presse tenue en novembre 1967, c'est-à-dire à une époque au cours de laquelle la Shoah avait déjà pris dans les médias la place que nous lui connaissons aujourd'hui, le général faisait une allusion célèbre aux Juifs, "peuple d'élite, sûr de lui-mÍme et dominateur" ; c'est tout ce qu'on a retenu de cette conférence ; or, comme le rappelle peu à propos Max Gallo (Le Point, 20 juin 1998), de Gaulle a aussi parlé à cette occasion des "abominables persécutions subies [par les Juifs] pendant la Deuxième Guerre Mondiale", ce qui -Gallo ne l'a pas apparemment pas compris- est une confirmation de ce qui se lit dans les Mémoires du général et ne peut qu'aggraver son cas.
Il semble donc bien qu'on puisse raisonnablement conclure de tout cela que :
Il nous faut peut-Ítre bien ajouter que, comme l'avait déjà aussi relevé Robert Faurisson (et après lui, Alain Peyrefitte, ainsi que nous l'avons vu), les deux autres grands chefs occidentaux de la coalition antiallemande, Churchill et Eisenhower, n'en ont pas dit beaucoup plus que le général de Gaulle :
Il n'y a aucun doute, cette affaire [la persécution des Juifs en Hongrie et leur expulsion du territoire ennemi] constitue probablement le crime le plus grave et le plus affreux qui ait jamais été commis dans l'histoire du monde, et il a été perpétré avec une précision toute scientifique par des hommes qui se prétendent civilisés, au nom d'un grand Etat et d'une des races dominantes de l'Europe. Il est bien évident que tous ceux qui auront participé à ce crime et tomberont entre nos mains, mÍme ceux qui n'ont fait qu'obéir aux ordres en procédant à la boucherie, devront Ítre exécutés dès que leur participation aux assassinats aura été prouvée.
Je ne peux donc estimer qu'il s'agisse du genre d'affaires ordinaires soumis à la puissance protectrice, comme, par exemple, l'insuffisance de nourriture, ou des conditions sanitaires défectueuses dans certains camps de prisonniers. Par conséquent, à mon avis, aucune négociation, d'aucune sorte, ne devrait avoir lieu à ce sujet. Il faudrait annoncer publiquement que tous ceux qui y auront pris quelque part seront pourchassés et mis à mort."
Evasion des Juifs hors de Grèce.
Il faut traiter cette question avec la plus grande prudence. Il est fort possible que des Juifs riches paient des sommes considérables pour éviter d'Ítre massacrés par les Boches. (...) "
(...) 2° L'idée de voir les Juifs essayer de s'attaquer directement aux assassins de leurs coreligionnaires de l'Europe centrale me plaÓt et je pense qu'elle causera une vive satisfaction aux Etats-Unis. (...)
3. (...) Je ne peux concevoir pourquoi cette race martyre, dispersée dans le monde entier et qui a souffert plus que n'importe quelle autre des conjonctures actuelles, se verrait refuser la satisfaction d'avoir un drapeau. (...) "
Cette affaire paraÓt assez troublante [le cas des Juifs hongrois]. Ces malheureuses familles, composées surtout de femmes et d'enfants, ont racheté leur vie probablement aux prix des neuf dixièmes de leurs biens. (...) "
En résumé, après la guerre, loin du bruit des armes, des cris et des invectives, Churchill entreprit de rédiger ses Mémoires c'est-à-dire de transmettre à la postérité sa version de l'histoire ; comme tous les mémorialistes, Churchill dut certainement peser ses mots et veiller à ne pas transmettre des affirmations qui, réflexion faite, ont pu lui apparaÓtre comme des incongruités dont la relation ne pouvait que ternir sa gloire : il ne crut donc pas utile de dire un seul mot dans le corps desdits Mémoires ni sur la déportation et le massacre des Juifs hongrois (qu'il réduisait dans une parenthèse introduite lors de la rédaction des Mémoires à "la persécution des Juifs en Hongrie et leur expulsion du territoire ennemi") ni sur la déportation des autres Juifs européens ni sur les chambres à gaz auxquelles, d'évidence, il ne croyait toujours pas. Comme de Gaulle et Eisenhower.
A propos du contenu de la parenthèse de la première lettre : comment expliquer ce qu'il faut bien appeler une révision ? Probablement de la mÍme façon dont on explique aujourd'hui les rapports entre Churchill, Roosevelt et de Gaulle :
Il est bien connu que dans le feu de l'action, nous tenons parfois des propos qui dépassent notre pensée.
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Ce texte est paru -- avec quelques
variantes notamment sur Churchill -- dans Akribeia, n*.
3, octobre 1998, p. 241-5.
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