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Polémique et curiosité en Allemagne

LE MONDE | 15.02.

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[Note de l'AAARGH: Finkelstein a un site web où l'on trouve le dossier de son livre: http://www.normanfinkelstein.com/index.html]

 

 

BERLINde notre correspondant

Il y a d'abord le discours rationnel. Les historiens allemands estiment qu'ils n'ont rien à dire sur l'ouvrage de Norman Finkelstein, L'Industrie de l'Holocauste, unanimement qualifié outre-Rhin de mauvais travail scientifique et considéré comme un livre-règlement de comptes avec le Congrès juif mondial. « On ne peut rien apprendre du livre de Finkelstein. C'est au mieux un cas intéressant pour un psychothérapeute », a déclaré Wolfgang Benz, spécialiste de l'antisémitisme à Berlin. « Pourquoi devrions-nous prendre position dans une polémique qui ne nous concerne pas ? », demandait dès la fin de l'été l'historien Eberhard Jãckel, alors que la classe politique observe sur le sujet un mutisme absolu. « C'est un très mauvais livre. Normalement, on ne devrait pas en parler », juge même un journaliste allemand, qui vient de consacrer une page au sujet.

Comment expliquer pourtant que les articles se soient multipliés dans la presse pendant l'été 2000 puis début février 2001, lors de la publication de l'ouvrage en allemand ? A cause de la concurrence entre les journaux, sans doute, mais aussi parce que Finkelstein concerne peut-être plus les Allemands que le « politiquement correct » veut bien le concéder. Salomon Korn, patron de la communauté juive de Francfort, a accusé l'éditeur Piper Verlag de « préférer le fric à un travail sérieux » et de « profiter de ce qu'une partie des Allemands aimerait enfin voir les juifs pas seulement en victimes, mais aussi en coupables ; voir comment les juifs se disputent entre eux sans avoir mauvaise conscience ou être traité d'antisémite ».

La publication intervient alors que les entreprises allemandes renâclent à apporter les 5 milliards de marks (près de 16,5 milliards de francs) qu'elles ont promis au fonds d'indemnisation des travailleurs forcés sous le IIIe Reich c 3,6 milliards de marks (12,6 milliards de francs) seulement sont sur la table. Certes, le dossier va suivre son cours. « Les Allemands ont compris qu'ils avaient un problème politique à régler. Depuis le début, on entend qu'il y a du chantage, mais le livre de Finkelstein ne change rien à la situation », affirmait au début de la polémique Wolfgang Gibowski, porte-parole de la fondation d'indemnisation des travailleurs forcés.

Il n'empêche que, dans cette affaire, beaucoup d'Allemands ont eu le sentiment d'être victimes d'un chantage des avocats juifs américains, même si l'essentiel des fonds ira à des populations non juives d'Europe de l'Est.

Un sondage Emnid, publié le 12 février par le Spiegel, révèle le malaise. A la question « Les organisations juives font-elles à l'Allemagne des demandes de dédommagement exagérées pour s'enrichir ? », 15 % des Allemands répondent par l'affirmative, 50 % oui en partie et 24 % seulement par la négative. C'est parmi les 25-44 ans que le soutien à cette thèse de Finkelstein est le plus élevé.

Enfin, la polémique Finkelstein intervient alors qu'une partie de l'Allemagne ne veut plus qu'on lui rappelle sans cesse son passé. « Pendant que -l-es thèses -de Finkelstein- sont vécues comme une libération contre une tutelle présumée, c'est comme si une fenêtre avait soudain été ouverte », a écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung. « On fait le lien avec les thèses de Walser sur le "flicage de la pensée -Meinungspolizei-" », observe Ulrich Herbert, professeur à l'université de Fribourg. Rappel du fameux discours de l'écrivain Martin Walser, qui dénonçait à l'automne 1998, sous les applaudissements de l'Allemagne bien-pensante, « l'utilisation de notre honte à des fins contemporaines » et qui avait qualifié Auschwitz de « massue morale ».

Toutefois, la polémique n'a pas enflé comme dans les affaires Walser et Goldhagen. « Le livre de Goldhagen concernait directement l'histoire allemande, ce qui n'est pas le cas du livre de Finkelstein », affirme Johannes Fried, président de l'Association des historiens allemands. L'affaire a finalement tourné à la polémique médiatique classique. Sans surprise, l'extrême droite a cité copieusement M. Finkelstein et s'est invitée lors d'une conférence donnée à Berlin par l'auteur devant 900 personnes, le 7 février. Les représentants de la communauté juive allemande s'en sont indignés, tout en gardant la tête froide.

Michel Friedman, vice-président du Conseil central des juifs en Allemagne, a estimé qu'« il n'y a rien de nouveau dans la thèse de Finkelstein, sauf que c'est un juif qui le dit. Ce livre permet de citer un juif sur des pensées que les antisémites n'osent pas exprimer dans leurs propres mots ». Dans le même temps, il estimait que le livre ne renforcerait pas l'extrême droite. « Ce n'est pas un livre qui me scandalise, c'est un livre qui m'ennuie », allait-il jusqu'à dire, prévoyant sa retombée prochaine dans l'oubli. D'aucuns ont eu beau jeu de dénoncer le refus de débattre : Michael Wolffsohn, historien juif de Munich, déplorait à l'automne que seuls des juifs se soient exprimés sur le sujet. « Les goy n'osent pas aborder eux-mêmes le sujet. Ils nous utilisent pour le traiter », affirmait-il, estimant que « l'impossibilité d'avoir un débat montre que nous n'avons pas une relation normale entre juifs et non-juifs. Cela veut dire que nous ne sommes pas sortis de l'ombre de l'Holocauste ». Petra Steinberger, journaliste de la Süddeutsche Zeitung, estimait pour sa part que « ce que l'on discerne en Allemagne, dans les débats, les attaques, les demandes de ne pas publier le livre, c'est la peur. La peur de la communauté juive vis-à-vis des Allemands. Et la peur des Allemands, vis-à-vis d'eux-mêmes ».

Mais pouvait-il y avoir un quelconque débat allemand sur un ouvrage radicalement contesté par les historiens ? Pour éclairer un débat jugé américain et comprendre la personnalité de Finkelstein, la presse a multiplié les entretiens, notamment avec le chercheur américain Peter Novick, dont l'ouvrage, The Holocaust in American Life, traite du même débat et paraît actuellement en Allemagne. Mais ce dernier livre a un grand défaut : il ne prête guère à la polémique.

Arnaud Leparmentier

 



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