AAARGH
Télérama, numéro 2668, 28 février 2001,
p.35-36
[Note de
l'AAARGH: Finkelstein a un site web où l'on trouve le dossier
de son livre: http://www.normanfinkelstein.com/index.html]
«Provocation», comme le dénonce le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), ou «pamphlet justifié par des considérations défendables», comme l'estime Rony Brauman? Publié cet été aux Etats-Unis et en Angleterre, où il a soulevé de violentes polémiques, et ces jours-ci en France et en Allemagne, ce livre de Norman G. Finkelstein est d'ores et déjà appelé à faire grand bruit. L'auteur, 47 ans, juif américain qui enseigne la théorie politique à la City University of New York et dont les parents sont des rescapés du ghetto de Varsovie et des camps de la mort. se livre à une attaque en règle contre ce qu'il appelle l'«industrie de l'Holocauste», c'est-à-dire ce qu'il estime être l'exploitation historique, politique et morale du génocide des juifs. Dans ce petit essai de 150 pages, l'auteur développe trois thèmes: il rappelle d'abord la façon dont les institutions juives américaines ont peu à peu instrumentalisé l'Holooauste à des fins politiques; il dénonce ensuite l'«unicité» dans laquelle on maintient le génocide pour annuler toute forme de questionnement historique; et s'insurge enfin contre un système de réparations financières proche, selon lui, de l'«extorsion».
Dans les années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale, explique Finkelstein, les Etats-Unis, y compris les juifs américains, étaient relativement indifférents à ce qui s'était passé dans les camps d'extermination. L'heure était à la guerre froide entre les Etats-Unis et le bloc communiste, et les élites juives américaines «s'alignaient strictement sur la politique officielle du gouvernement». L'Holocauste était passé sous silence parce que l'Allemagne de l'Ouest était devenue une alliée politique des Etats-Unis dans la confrontation avec l'Union soviétique. Mais tout change avec la guerre israélo-arabe de 1967. Israël devient «une tête de pont américaine au Moyen-Orient» et reçoit désormais le soutien inconditionnel des «élitesjuives» américaines. La situation évolue encore, selon l'auteur, à partir de la guerre du Kippour de 1973: «C'est à ce moment que le discours sur l'Holocauste décolla en Amérique.» Et Finkelstein de dénoncer l'utilisation de l'«arme idéologique» de l'Holocauste au service du sionisme et de la «politique criminelle de l'Etat d'Israël». Mais il réfute aussi ce qu'il considère comme une perversion de l'approche historique: le «dogme de l'unicité».
«Si l'Holocauste est sans précédent dans l'Histoire, écrit-il, sa place est au-dessus de l'Histoire, et il n'est donc pas possible de le comprendre par l'Histoire, Bref, l'Holocauste est unique parce qu'il est inexplicable, et il est inexplicable parce qu'il est unique.»
L'auteur s'en prend alors avec une violence inouïe à Elie Wiesel, «survivant prêtre» qu'il accuse de psalmodier sur le «secret» et le «silence» du génocide, lors de conférences tarifées à 25.000 dollars. «Revendiquer l'unicité de l'Holocauste, ajoute-t-il, est intellectuellement vide et moralement indigne», car, «en rendant les juifs irréprochables, le dogme de l'Holocauste immunise Israël et les milieux juifs contre toute critique légitime». Cette «unicité» empêche encore, selon lui, toute équivalence ou comparaison avec d'autres massacres, comme celui des Tsiganes ou des Arméniens, ou celui, plus récent, des Irakiens, qui ont péri sous les bombardements américains: «Il n'est que temps d'ouvrir nos coeurs à la souffrance du reste de l'humanité.»
Norman Finkelstein condamne enfin l'utilisation mercantile de l'Holocauste par les institutions juives américaines, qui, avec l'aide de leurs avocats. pratiquent une véritable «extorsion» de fonds auprès, notamment, de la Suisse et de l'Allemagne. «La campagne actuellement menée pour extorquer de l'argent à l'Europe au nom des "victimes de l'Holocauste dans le besoin", assène-t-il, a réduit le statut moral de leur martyre à celui du casino de Monte-Carlo.»
Dans une postface qu'il reconnaît avoir «hésité» à rédiger et finalement accepté en raison de la situation actuelle au Proche-Orient, Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, recadre le début. S'il admet qu'il existe aussi en France un «chantage intellectuel» qui déclenche «le soupçon, affirmé ou suggéré, d'antisémitisme», dès lors que l'on critique la «politique d'annexion d'Israël», il prend ses distances vis-à-vis de certaines affirmations contenues dans le livre. Se permettre un point de vue critique sur la «sacralisation du génocide des juifs» n'implique pas, prévient-il, qu'il faille pour autant s'autoriser à établir des parallèles «entre victimes du capitalisme et celles des camps de concentration nazis». Il souligne par ailleurs que l'économie d'extorsion dénoncée par Finkelstein «reste largement un phénomène d'outre-Atlantique».
Certains arguments de ce livre ne sont pas nouveaux. Pierre Vidal-Naquet dans Réflexions sur le génocide, (tome III, éd. de la Découverte, 1995) regrettait déjà l'«usage politique de la Shoah» et le «Shoah business». Mais, selon l'éditeur français du livre de Finkelstein, publié initialement par Verso, maison d'édition anglaise d'extrême gauche, l'intérêt de celui-ci réside dans sa violence même. «Ce livre m'a plu, explique Eric Hazan, parce qu'il a été écrit à la grenade et qu'on ne pourra plus parler de ces choses-là comme on en parlait avant. Il faut faire contrepoids à ceux qui, comme Elie Wiesel, soutiennent que l'Holocauste est un événement métahistorique qui échappe aux catégories logiques et historiques qui nous permettent de comprendre le monde.» Les affirmations contenues dans le livre de Finkelstein ne risquent-elles pas d'alimenter les haines antisémites en France? «L'extrême droite antisémite dit toujours la même chose, estime Eric Hazan, et ce livre n'y changera rien.» «Si on commence à penser aux réactions des antisémites, dit de son côté Rony Brauman, tout juif n'a plus qu'à se taire.»
L'historien Pierre Vidal-Naquet, initialement sollicité pour écrire une préface, est d'un avis différent: «Le livre de Finkelstein, dit-il, part d'une bonne intention, quand il veut dénoncer l'appropriation politique par la droite juive américaine de la Shoah. Mais ses propos sont tellement excessifs qu'ils se retournent contre lui et débouchent sur l'antisémitisme. C'est un livre de pamphlétaire et indigne. Ce qu'il contient de plus intéressant a déjà été écrit par Peter Novick, qui, lui, est un historien.» Le livre de Peter Novick, The Holocauste in American life, [SIC] sera publié en septembre prochain chez Gallimard.
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