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Contre la dévaluation de la mémoire

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[Note de l'AAARGH: Finkelstein a un site web où l'on trouve le dossier de son livre: http://www.normanfinkelstein.com/index.html]

 

LE Monde a consacré une double page et un éditorial (16 février) pour mettre ses lecteurs en garde contre mon livre L'Industrie de l'Holocauste. On peut regretter qu'il n'ait pas fourni un compte rendu cohérent des principaux arguments du livre et des preuves qui les étayent. J'aimerais d'abord combler cette lacune, puis peser les dangers potentiels liés à la publication de mon livre.

Sa thèse principale est que l'Holocauste a effectivement donné naissance à une industrie. Les principales organisations juives américaines et internationales, de concert avec le gouvernement des Etats-Unis, exploitent à des fins de pouvoir et de profit les terribles souffrances des millions de juifs exterminés pendant la seconde guerre mondiale et du petit nombre de ceux qui ont réussi à survivre. Par cette exploitation sans scrupules de la souffrance des juifs, l'industrie de l'Holocauste est à l'origine d'un renouveau de l'antisémitisme et vient à l'appui des thèses négationnistes.

Dans l'immédiat après-guerre, les dirigeants juifs américains, soucieux de complaire au gouvernement des Etats-Unis allié à une Allemagne mal dénazifiée, avaient banni l'Holocauste de leur discours public. Après la guerre de juin 1967, Israël devint l'allié essentiel des Etats-Unis au Moyen-Orient. Les organisations juives américaines, jusque-là très réservées envers l'Etat d'Israël c dans leur crainte d'être accusées de " double loyauté " c embrassèrent sa cause avec ferveur parce que le soutien à Israël facilitait l'assimilation des juifs aux Etats-Unis. Les dirigeants juifs, se présentant comme les intercesseurs naturels entre le gouvernement américain et son " atout stratégique " au Moyen-Orient, pouvaient ainsi avoir accès aux sphères les plus centrales du pouvoir. Pour écarter toute critique, les organisations juives américaines se " souvinrent " de l'Holocauste qui, idéologiquement refondu, se montrait une arme redoutable.

J'analyse les dogmes centraux qui servent de base idéologique à l'industrie de l'Holocauste : 1) l'Holocauste est un événement catégoriquement unique et 2) il constitue le point culminant de la haine irrationnelle et éternelle des Gentils contre les juifs. La doctrine de l'" unicité ", bien qu'intellectuellement stérilisante et moralement discutable c la souffrance des victimes non-juives " n'est pas comparable " c tient bon, car elle est utile politiquement. A souffrance unique, droits uniques.

Selon le dogme de la haine éternelle des Gentils, si les juifs ont été exterminés pendant la seconde guerre mondiale, c'est que tous les Gentils, bourreaux ou collaborateurs passifs, voulaient leur mort. La laborieuse tentative de Goldhagen pour établir une variante de ce dogme (Les Bourreaux volontaires de Hitler) n'avait aucune valeur scientifique, mais comme la doctrine de l'" unicité ", elle avait son utilité politique. Ce dogme confère tous les droits.

Finalement, je traite de la question des réparations matérielles. Je soutiens que l'industrie de l'Holocauste se rend coupable d'" une double extorsion " : elle détourne des fonds aussi bien aux dépens de gouvernements européens que des vrais survivants des persécutions nazies. Même l'histoire officielle de l'organisme chargé des réclamations, la Claims Conference, reconnaît que l'argent spécifiquement destiné aux victimes par le gouvernement allemand n'a pas été correctement utilisé.

Au cours des négociations récentes sur l'indemnisation des travailleurs concentrationnaires, la Claims Conference a mis en avant des chiffres de survivants juifs manifestement gonflés. Mais, en augmentant le nombre des survivants, on diminue le nombre des victimes. Les chiffres que donne la Claims Conference se rapprochent dangereusement des arguments négationnistes. Comme disait ma mère (elle-même survivante des camps) : " Si tous ceux qui prétendent être des survivants le sont réellement, on se demande qui Hitler a tué ! "

La plupart des accusations de l'industrie de l'Holocauste contre les banques suisses étaient soit infondées, soit fortement teintées d'hypocrisie. Le rapport final de la commission Volcker a établi que les banques suisses n'ont ni fait obstacle systématiquement aux survivants de l'Holocauste ou à leurs héritiers dans leurs recherches, ni détruit de dossiers bancaires pour masquer leurs traces.

La découverte la plus importante de mon livre est que les Etats-Unis ont été eux aussi un havre pour des biens juifs transférés avant ou pendant la seconde guerre mondiale. Seymour Rubin, un expert qui a témoigné devant le Congrès, a conclu que le dossier américain est pire que le dossier suisse. Pourtant, le rapport officiel de la Commission consultative présidentielle sur les biens de l'Holocauste, rendu public il y a quelques semaines, ne comporte aucune demande de paiement des sommes dues par les Etats-Unis. Les Suisses et les Français doivent se soumettre à cette obligation morale, mais pas les Américains. Plus de deux ans se sont écoulés depuis que l'industrie de l'Holocauste a contraint les banques suisses à un accord final, mais aucun des demandeurs n'a reçu un centime de l'argent suisse. En analysant attentivement le plan récemment approuvé pour la répartition de cet argent, il apparaît en fait que les vraies victimes ne toucheront pratiquement rien.

L'industrie de l'Holocauste a bradé le statut moral du martyre du peuple juif et pour, cette raison, elle mérite l'opprobre public. Le Monde s'inquiète à l'idée que mon livre puisse susciter de l'antisémitisme. Je respecte et partage ce souci. Nier ce danger serait faire preuve de mauvaise foi. Mais c'est fondamentalement la tactique brutale et aventureuse de l'industrie de l'Holocauste qui crée de l'antisémitisme. Blâmer mon livre, c'est blâmer le messager qui apporte de mauvaises nouvelles.

Pendant les négociations avec les Allemands sur le travail concentrationnaire, un membre de la délégation allemande m'a dit : " Je vais être honnête avec vous. De notre côté, nous pensons tous que nous sommes victimes d'un chantage. " Je pense qu'en privé bien des Allemands honnêtes sont de cet avis, et, malheureusement, ils ont raison. On peut aussi supposer qu'il existe des citoyens suisses et français honorables qui feraient écho à ce sentiment. Et il n'est pas difficile d'imaginer ce que pensent les habitants d'Europe de l'Est, au moment où l'industrie de l'Holocauste réclame pour son propre compte les biens des juifs assassinés et fait pression pour accélérer le rythme des évictions des occupants actuels. Le but de mon livre est de susciter l'ouverture d'un débat qui aurait dû avoir lieu depuis longtemps. Tenu étouffé sous prétexte de " politiquement correct ", le malaise ne peut que s'aggraver. Pour éviter la résurgence de l'antisémitisme, les profiteurs de l'Holocauste doivent être publiquement dénoncés et condamnés.

Comme Le Monde, je défends avec la plus grande énergie la mémoire de l'Holocauste commis par les nazis. Ce contre quoi je lutte, c'est son exploitation à des fins politiques et financières. Aucun progrès dans la connaissance historique n'est possible tant que l'industrie de l'Holocauste n'aura pas cessé ses activités. Je me suis efforcé de représenter l'héritage de mes parents. La principale leçon qu'ils m'ont transmise est que nous devons toujours comparer. Etablir une distinction entre " nos " souffrances et " les leurs " est en soi une escroquerie morale. " Il ne faut pas comparer " : c'est là le leitmotiv des maîtres chanteurs moraux.

Norman G. Finkelstein enseigne la théorie politique à l'université de la ville de New York. [Note de l'AAARGH: en français, ça s'appelle science politique, on a un célèbre poullailler qui s'appelle comme ça rue Saint-Guillaume, mais pour les types du Monde, ça doit voler trop haut...]

par Norman G. Finkelstein

 



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