Note
Nous empruntons ces textes au livre de Pierre Maximin, Une encyclique singulière sous le IIIe Reich, Berchem, V.H.O., 1999, p. p.103 à 112; la traduction de l'encycliqueest celle des Editions Jicistes (Organe de l'Action Catholique à Bruxelles) de 1937, révisée par P. Maximin.
Vénérables Frères,
Salut et bénédiction apostolique.
C'est avec une vive inquiétude et un étonnement croissant que depuis longtemps, Nous suivons des yeux les douloureuses épreuves de l'Eglise et les vexations de plus en plus graves dont souffrent ceux et celles qui lui restent fidèles par le coeur et la conduite, au milieu du pays et du peuple auxquels saint Boniface a porté autrefois le lumineux message, la bonne nouvelle du Christ et du Royaume de Dieu.
Cette inquiétude n'a pas diminué par ce que les représentants du vénérable épiscopat, venus nous visiter à Notre chevet de malade, Nous ont fait connaître, conformément à la vérité et comme c'était leur devoir. A des nouvelles bien consolantes et édifiantes sur la lutte pour la foi que mènent leurs fidèles, ils n'ont pu s'empêcher, malgré toute leur application à juger avec mesure, d'en mêler une infinité d'autres bien dures et bien mauvaises. Après avoir entendu leur exposé, Nous pûmes, dans un élan de vive reconnaissance envers Dieu, Nous écrier avec l'Apôtre de l'amour: "Je n'ai pas de plus grande joie que d'apprendre que mes enfants marchent dans la vérité" (III, Jean, IV). Mais la franchise qui convient à Notre charge apostolique, si pleine de responsabilités, et la décision de mettre sous vos yeux et sous les yeux de tout l'univers chrétien la réalité dans toute sa gravité Nous obligent d'ajouter: "Il n'est pas de plus grand chagrin, ni de douleur plus amère à Notre coeur de pasteur, que d'appendre que beaucoup abandonnent le chemin de la vérité" (Cf. Il Pierre, 11, 2).
Lorsqu'en été 1933, Vénérables Frères, Nous acceptâmes la négociation d'un concordat que le gouvernement du Reich, reprenant un projet vieux de plusieurs années, Nous proposait, et quand, à votre universel contentement, Nous la terminâmes par un second accord solennel, Nous étions guidé par le souci que Notre devoir Nous impose d'assurer en Allemagne la liberté de la mission bienfaisante de l'Eglise et le salut des âmes qui lui sont confiées, mais encore par le désir sincère de rendre au peuple allemand un service essentiel pour son développement pacifique et sa prospérité.
C'est pourquoi, en dépit de nombreuses et graves considérations, Nous Nous sommes alors décidé à ne pas lui refuser Notre consentement. Nous voulions épargner à Nos fidèles fils et filles d'Allemagne, dans la mesure des possibilités humaines, les angoisses et les souffrances que dans l'autre hypothèse les circonstances du temps faisaient prévoir avec plus de certitude. Nous voulions prouver à tous par des actes que, cherchant uniquement le Christ et les intérêts du Christ, Nous ne refusions pas de tendre la main pacifique et maternelle de l'Eglise à quiconque ne la repousse pas.
Si l'arbre de paix, planté par Nous en toute pureté d'intention dans la terre allemande, n'a pas produit les fruits que, dans l'intérêt de votre peuple, Nous désirions si ardemment, personne au monde, ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, ne pourra dire aujourd'hui que la faute en est à l'Eglise ou à son chef. Les expériences des dernières années mettent les responsabilités en pleine lumière: elles révèlent des intrigues qui dès le début ne visaient qu'à une guerre d'extermination. Dans les sillons où Nous Nous étions efforcé de semer le germe d'une paix sincère, d'autres répandirent - tel l'inimicus homo de la Sainte Ecriture (Matth., XIII, 25) - l'ivraie de la méfiance, du mécontentement, de la haine, de la diffamation, d'une hostilité de principe, soit voilée soit ouverte, alimentée à mille sources et agissant par tous les moyens contre le Christ et son Eglise. Eux, et eux seuls, avec leurs silencieux ou leurs bruyants complices, sont aujourd'hui responsables si, au lieu de l'arc-en-ciel de la paix, c'est l'orage de funestes luttes religieuses qui se montre à l'horizon de l'Allemagne.
Nous ne Nous sommes pas lassé, Vénérables Frères, de représenter aux dirigeants responsables des destinées de votre pays les conséquences qui devaient nécessairement résulter de la tolérance et même de la faveur dont profitent de tels courants d'idées. Nous avons tout fait pour défendre la sainteté de la parole solennellement donnée et l'inviolabilité des engagements librement consentis contre des théories et des pratiques qui - au cas où elles seraient officiellement approuvées - tueraient nécessairement toute confiance, et ôteraient d'avance toute valeur à tout engagement d'honneur. Quand une fois le temps sera venu de mettre au grand jour sous les yeux du monde ces efforts qui furent les Nôtres, tous les hommes d'intention droite sauront où chercher les défenseurs de la paix et où ses perturbateurs. Tous ceux dont l'esprit n'a pas encore perdu tout sens de la vérité, tous ceux qui conservent au fond du coeur un reste de justice, conviendront que durant ces années, difficiles et lourdes d'événements, qui ont suivi la conclusion du concordat, chacune de Nos paroles a été prononcée, chacun de Nos actes a été accompli sous la loi de la fidélité aux traités. Mais ils devront constater aussi, non sans étonnement et réprobation profonde, comment de la part de l'autre partie contractante une interprétation qui faussait le contrat ou le détournait de son but, ou le vidait de son contenu et aboutissait finalement à sa violation plus ou moins officielle, devint la loi inavouée selon laquelle on agissait. La modération témoignée par Nous, en dépit de tout, n'était pas inspirée par des considérations d'utilité terrestre, moins encore par une faiblesse inopportune, mais simplement par la volonté de ne pas risquer d'arracher, avec l'ivraie, quelque plante précieuse; par l'intention de ne porter publiquement aucun jugement avant que les esprits n'en fussent venus à comprendre l'inéluctable nécessité de ce jugement; par la résolution de ne nier définitivement la loyauté d'autrui que lorsque l'irréfutable langage de l'évidence aurait arraché le camouflage sous lequel systématiquement on dissimulait l'assaut contre l'école confessionnelle, protégée pourtant par le concordat, mais où la suppression du libre suffrage à ceux des catholiques qui ont le devoir de veiller à l'éducation de la jeunesse, manifeste sur un terrain essentiel de la vie de l'Eglise la gravité impressionnante de la situation et l'angoisse sans exemple des consciences chrétiennes - le souci du salut des âmes Nous pousse à ne pas négliger les possibilités encore existantes, si minimes soient-elles, d'un retour à la loyauté et à un arrangement acceptable. Suivant le désir du vénérable épiscopat, Nous continuerons sans Nous lasser à être auprès des dirigeants de votre peuple le défenseur du droit violé, et, obéissant simplement à Notre conscience et à Notre mission pastorale - sans nous soucier du succès ou de l'insuccès immédiat -, à nous opposer à un parti pris qui cherche, par l'emploi, ouvert ou dissimulé, de la force, à étrangler le droit garanti par les traités.
Mais le but de la présente lettre, Vénérables Frères, est autre. De même que vous êtes venus Nous faire, à Notre chevet de malade, une visite affectueuse, de même, à Notre tour, Nous Nous tournons aujourd'hui vers vous et, par vous, vers les catholiques d'Allemagne qui, comme tous les fils souffrants et opprimés, sont plus particulièrement présents au coeur du Père commun. En cette heure où votre foi est éprouvée, comme l'or, au feu de la tribulation et de la persécution, tant ouverte que cachée, à l'heure où votre liberté religieuse est victime d'un investissement organisé sous mille formes, à l'heure où pèse lourdement sur vous le manque d'un enseignement fidèle à la vérité et de normales possibilités de défense, vous avez doublement droit à une parole de vérité et de spirituel réconfort de la part de celui dont le premier prédécesseur s'entendit adresser par le Sauveur cette parole si pleine: "J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point, et toi, à ton tour, confirme tes frères" (Luc, XXII, 32).
Prenez garde, Vénérables Frères, qu'avant toute autre chose la foi en Dieu, premier et irremplaçable fondement de toute religion, soit conservée en Allemagne, pure et sans falsification. Ne croit pas en Dieu celui qui se contente de faire usage du met Dieu dans ses discours, mais celui-là seulement qui à ce mot sacré unit le vrai et digne concept de la Divinité.
Quiconque identifie, dans une confusion panthéistique, Dieu et l'univers, abaissant Dieu aux dimensions du monde ou élevant le monde à celles de Dieu, n'est pas de ceux qui croient en Dieu.
Quiconque, suivant une prétendue conception des anciens Germains d'avant le Christ, met le sombre et impersonnel destin à la place du Dieu personnel, nie par le fait la sagesse et la Providence de Dieu, qui "fortement et suavement agit d'une extrémité du monde à l'autre" (Sagesse, VIII, 1) et conduit toutes choses à une bonne fin: celui-là ne peut pas prétendre à être mis au nombre de ceux qui croient en Dieu.
Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l'Etat, ou la forme de l'Etat, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l'ordre terrestre une place nécessaire et honorable -, quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu: celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d'une conception de la vie répondant à cette foi.
Prenez garde, Vénérables Frères, à l'abus croissant, dans la parole comme dans les écrits, qui consiste à employer le nom de Dieu trois fois saint comme une étiquette vide de sens que l'on place sur n'importe quelle création, plus ou moins arbitraire, de la spéculation et du désir humain. Agissez sur vos fidèles afin qu'ils soient attentifs à opposer à une telle aberration le refus qu'elle mérite. Notre Dieu est le Dieu personnel, surnaturel, tout-puissant, infiniment parfait, unique dans la Trinité des Personnes, et tripersonnel dans l'unité de l'essence divine, le Créateur de tout ce qui existe, le Seigneur et Roi et l'ultime consommateur de l'histoire du monde, qui n'admet ni ne peut admettre à côté de lui aucun autre dieu.
Ce Dieu a, en souverain maître, donné ses commandements. Ils valent indépendamment du temps et de l'espace, du pays et de la race. De même que le soleil de Dieu luit sur tout visage humain, de même sa loi ne connaît ni privilège, ni exception. Gouvernants et gouvernés, couronnés et non couronnés, grands et humbles, riches et pauvres sont également soumis à sa parole. De la totalité de ses droits de Créateur découle naturellement la totalité de son droit à être obéi par les individus et par les communautés de toute espèce. Cette obéissance exigée embrasse toutes les branches de l'activité dans lesquelles des questions morales réclament des mises en accord avec la loi de Dieu, et par conséquent l'intégration de la changeante loi humaine dans l'ensemble de l'immuable loi divine.
Seuls des esprits superficiels peuvent tomber dans l'erreur qui consiste à parler d'un Dieu national, d'une religion nationale; seuls ils peuvent entreprendre la vaine tentative d'emprisonner Dieu, le Créateur de l'univers, le Roi et le législateur de tous les peuples, devant la grandeur duquel les nations sont "comme une goutte d'eau suspendue à un seau" (ls., XL, 15) dans les frontières d'un seul peuple, dans l'étroitesse de la communauté de sang d'une seule race.
Les évêques de l'Eglise du Christ, établis "pour ce qui se rapporte à Dieu" (Hebr. V, 1), doivent veiller à ce que de pernicieuses erreurs de cette sorte, que des pratiques encore plus pernicieuses ont coutume de suivre, ne prennent pas pied parmi les fidèles. Il appartient à la sainteté de leur charge de tout faire, autant qu'il dépend d'eux, pour que les commandements de Dieu soient considérés et observés, comme étant le fondement obligatoire de toute vie privée et publique moralement ordonnée; pour que les droits de la majesté divine, le nom et la parole de Dieu ne soient pas profanés (Tite, 11, 5); pour mettre fin aux blasphèmes qui par la parole, la plume et l'image sont multipliés aujourd'hui comme le sable de la mer; pour que, à côté de l'obstination et des provocations de ceux qui nient Dieu, qui méprisent Dieu, qui haïssent Dieu, ne se relâche jamais la prière réparatrice des fidèles, qui tel un encens, d'heure en heure, monte vers le Très-Haut et arrête sa main vengeresse.
Nous vous remercions, Vénérables Frères, nous remercions vos prêtres et tous vos fidèles, qui, dans la défense des droits de la divine Majesté contre un nouveau paganisme agressif, et favorisé, hélas, de bien des manières par des hommes influents, ont rempli et continuent à remplir leur devoir de chrétiens. Ce remerciement va, plus chaleureux encore et mêlé d'une admiration reconnaissante, à ceux qui, dans l'accomplissement de ce devoir, ont été jugés dignes de s'attirer pour l'amour de Dieu le sacrifice et la souffrance.
Aucune foi en Dieu ne peut se maintenir longtemps pure et sans alliage si elle n'est soutenue par la foi au Christ. "Personne ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils voudra le révéler" (Luc, X, 22). "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ" (Jean, XVII, 3). Personne ne peut donc dire: je crois en Dieu, cela me suffit en fait de religion. La parole du Sauveur ne laisse aucune place à des échappatoires de cette sorte. "Qui renie le Fils n'a pas non plus le Père, et qui confesse le Fils a aussi le Père" (I Jean, 11, 23).
En Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, est apparue la plénitude de la Révélation divine. "En beaucoup de manières et à diverses reprises Dieu a parlé à nos pères par les prophètes. Quand les temps furent accomplis, il nous a parlé par son Fils" (Hebr., 1, 1 sq.). Les livres sacrés de l'Ancien Testament sont entièrement parole de Dieu et forment une partie substantielle de sa révélation. En harmonie avec le développement graduel de la révélation plane sur eux une lumière encore voilée, celle des temps qui ont préparé le plein jour de la Rédemption. Comme il ne saurait en être autrement dans des livres historiques et didactiques, ils reflètent, dans plus d'un détail, l'humaine imperfection, la faiblesse et le péché. A côté d'innombrables traits de grandeur et de noblesse, ils nous décrivent aussi le peuple choisi, porteur de la Révélation et de la promesse, s'égarant sans cesse loin de son Dieu pour se tourner vers le monde. Pour les yeux qui ne sont pas aveuglés par le préjugé ou par la passion resplendit cependant d'autant plus lumineusement, dans cette humaine prévarication, telle que l'histoire biblique nous la rapporte, la lumière divine du plan sauveur qui triomphe finalement de toutes les fautes et de tous les péchés. C'est précisément sur ce fond souvent obscur que ressort dans de plus frappantes perspectives la pédagogie de salut de l'Eternel, tour à tour avertissant, admonestant, frappant, relevant et béatifiant ses élus. Seuls l'aveuglement et l'orgueil peuvent fermer les yeux devant les trésors d'enseignement sauveur que recèle l'Ancien Testament.
Qui veut voir bannies de l'Eglise et de l'école l'histoire biblique et la sagesse des doctrines de l'Ancien Testament blasphème le nom de Dieu, blasphème le plan de salut du Tout-Puissant, érige une pensée humaine étroite et limitée en juge des desseins divins sur l'histoire du monde. Il renie la foi au Christ véritable, tel qu'il est apparu dans la chair, au Christ qui a reçu son humaine nature d'un peuple qui devait le crucifier. Il demeure sans rien y comprendre devant le drame universel du Fils de Dieu, qui opposait au sacrilège de ses bourreaux la divine action sacerdotale de sa mort rédemptrice, donnant ainsi, dans la nouvelle alliance, son accomplissement, son terme et son couronnement à l'ancienne.
Le point culminant de la Révélation atteint dans l'Evangile de Jésus-Christ est définitif, il oblige pour toujours. Cette Révélation ne connaît pas de complément apporté de main d'homme, elle n'admet pas davantage d'être évincée et remplacée par d'arbitraires "révélations" que certains porte-parole du temps présent prétendent faire dériver de ce qu'ils appellent le mythe du sang et de la race. Depuis que le Christ, l'Oint du Seigneur, a accompli l'oeuvre de la Rédemption et que, brisant le règne du péché, il nous a mérité la grâce de devenir enfant de Dieu, depuis ce temps aucun autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés, que le Nom de Jésus (Act. IV, 12). Aucun homme, quand même toute la science, tout le pouvoir, toute la force extérieure du monde seraient incarnés en lui, ne peut poser un fondement autre que celui qui a déjà été posé: le Christ (I Cor., 111, 11). Celui qui, dans une sacrilège méconnaissance des différences essentielles entre Dieu et la créature, entre l'Homme-Dieu et les enfants des hommes, ose dresser un mortel, fût-il le plus grand de tous les temps, aux côtés du Christ, bien plus, au-dessus de lui ou contre lui, celui-là mérite de s'entendre dire qu'il est un prophète de néant, auquel s'applique le mot effrayant de l'Ecriture: "Celui qui habite dans les cieux se moque d'eux" (Ps., 11,4).
Vraie foi dans l'Eglise
La vraie foi au Christ ne saurait se maintenir pure et sans alliage, si elle n'est protégée et soutenue par la foi dans l'Eglise, "colonne et fondement de la vérité" (Tim. 111, 15). C'est le Christ lui-même, Dieu éternellement béni, qui a dressé cette colonne de la foi. L'ordre qu'il a donné d'écouter l'Eglise (Matth. XVIII, 17), d'accueillir dans les paroles et les commandements de l'Eglise ses propres paroles et ses propres commandements (Luc, X, 16), vaut pour les hommes de tous les temps et de tous les pays. L'Eglise fondée par le Rédempteur est une, la même pour tous les peuples et pour toutes les nations. Sous la coupole qui, comme le firmament, recouvre la terre entière, il y a une patrie pour tous les peuples et toutes les langues, il y a place pour le développement de toutes les qualités particulières, de tous les avantages, de toutes les tâches et vocations concédées par le Dieu créateur et sauveur tant aux individus qu'aux communautés ethniques. Le coeur maternel de l'Eglise est assez grand et assez large pour voir dans l'épanouissement voulu de Dieu de ces caractères et de ces dons propres à chacun, la richesse de la variété, plus que le péril des divergences. Elle se réjouit des supériorités spirituelles des individus et des peuples. Elle voit, avec une joie et une fierté toutes maternelles, dans les succès remportés par eux, des fruits d'éducation et de progrès qu'elle bénit et encourage, partout où elle peut le faire en conscience. Mais elle sait aussi qu'à cette liberté des limites sont tracées par la majesté du commandement divin qui a voulu et fondé cette Eglise essentiellement une et indivisible. Qui touche à cette unité et à cette indivisibilité enlève à l'épouse du Christ un des diadèmes dont Dieu lui-même l'a couronnée. Il assujettit sa structure divine, qui repose sur des fondements éternels, aux critiques et aux retouches d'architectes que le Père des Cieux n'a pas autorisés à bâtir.
La divine mission de l'Eglise qui, agissant parmi les hommes, est obligée d'agir par les hommes, peut être douloureusement obscurcie par ce qu'il s'y mêle d'humain, de trop humain, et qui sans cesse et sans cesse renaissant, se développe comme l'ivraie au milieu du froment du royaume de Dieu. Quiconque connaît la parole du Sauveur sur le scandale et les scandaleux sait quel jugement l'Eglise, et avec elle chacun de ses fils, doit porter sur ce qui fut et sur ce qui est un péché. Mais celui qui, en regard de ces condamnables désaccords entre la loi et la vie, entre les paroles et les actes, entre la conduite extérieure et les sentiments intérieurs chez les individus - si nombreux fussent-ils - oublie ou passe volontairement sous silence la somme énorme de vertus authentiques, d'esprit de sacrifice, d'amour fraternel, d'héroïques élans vers la sainteté, celui-là fait preuve d'un aveuglement et d'une injustice déplorables. Si ensuite il devient pleinement évident que la mesure sévère dont il use vis-à-vis de l'Eglise abhorrée, il oublie de l'appliquer aux communautés d'un autre genre qui lui sont proches par le sentiment ou par l'intérêt, alors son appel à un sens de la pureté prétendument blessé et offensé l'apparente à ceux qu'une paille dans l'oeil de leur frère, selon le mot incisif du Sauveur, empêche de voir la poutre qui est dans le leur. Cependant, bien que ne soit pas très pure l'intention de ceux qui se font une vocation, maintes fois même un vil métier, de scruter ce qu'il y a d'humain dans l'Eglise, et bien que les pouvoirs sacerdotaux communiqués par Dieu ne dépendent pas de la valeur humaine du prêtre ni de son élévation morale, il n'en demeure pas moins vrai qu'à aucune époque de l'histoire aucun individu, dans aucune communauté, ne peut se libérer du devoir d'examiner localement sa conscience, de se purifier impitoyablement, de se renouveler énergiquement en lui-même, dans son esprit et dans ses actes. Dans notre encyclique sur le sacerdoce, Nous avons attiré l'attention avec une insistance pressante sur le devoir sacré, pour tous ceux qui appartiennent à l'Eglise, et surtout pour tous ceux qui font partie de l'état sacerdotal et religieux, et de l'apostolat laïc, de mettre leur foi et la conduite de leur vie dans cette harmonie qu'exige la loi de Dieu et que réclame l'Eglise avec une énergie inlassable. Et aujourd'hui encore Nous répétons avec une gravité profonde: il ne suffit pas de faire partie de l'Eglise du Christ. Il faut encore être un membre vivant de cette Eglise, en esprit et en vérité. Et ne le sont que ceux qui se maintiennent en état de grâce et vivent continuellement en présence de Dieu, dans l'innocence ou dans une sincère et effective pénitence. Alors que l'Apôtre des Nations, le "vase d'élection", réduisait son corps en esclavage sous la verge de la mortification afin de n'être pas lui-même réprouvé après avoir prêché aux autres (I Cor., IX, 27), peut-il y avoir, pour ceux à qui sont confiés la mise en valeur et l'accroissement du Royaume de Dieu, une autre méthode de travail que celle qui unit le plus intimement leur apostolat et leur propre sanctification? Ainsi seulement l'on peut montrer à l'humanité d'aujourd'hui et en première ligne aux contradicteurs de l'Eglise que le "sel de la terre", que le levain du christianisme ne s'est pas affadi, mais qu'il est apte et tout prêt à apporter aux hommes d'aujourd'hui, prisonniers du doute et de l'erreur, plongés dans l'indifférence et l'abandon, las de croire et éloignés de Dieu, le renouvellement et le rajeunissement spirituel dont ils ont - qu'ils en conviennent ou non - un besoin plus pressant que jamais. Une chrétienté ayant repris conscience d'elle-même dans tous ses membres, rejetant tout partage, tout compromis avec l'esprit du monde, prenant au sérieux les commandements de Dieu et de l'Eglise, se conservant dans l'amour de Dieu et l'efficace amour du prochain, pourra et devra être pour le monde, malade à mort, mais qui cherche qu'on le soutienne et qu'on lui indique sa route, un modèle et un guide, si l'on ne veut pas qu'une indicible catastrophe, un écroulement dépassant toute imagination ne fonde sur lui.
Toute réforme vraie et durable, en dernière analyse, a eu son point de départ dans la sainteté, dans des hommes qui étaient enflammés et poussés par l'amour de Dieu et du prochain. Généreux, prêts à écouter tout appel de Dieu et à le réaliser aussitôt en eux, et cependant sûrs d'eux-mêmes parce que sûrs de leur vocation, ils ont grandi jusqu'à devenir des lumières et les rénovateurs de leur temps. Là, au contraire, où le zèle réformateur n'a pas jailli de la pureté personnelle, mais était l'expression de l'explosion de la passion, il a troublé au lieu de clarifier, détruit au lieu de construire, et il a été plus d'une fois le point de départ d'aberrations plus fatales que les maux auxquels il comptait ou prétendait remédier. Certes, "l'esprit de Dieu souffle où il veut" (Jean, 111, 8): des pierres il peut faire surgir ceux qui préparent les voies à la réalisation de ses desseins (Matth., ID, 9; Luc, 111, 8). Il choisit les instruments de sa volonté d'après ses propres plans et non d'après ceux des hommes. Mais celui qui a fondé l'Eglise, qui l'a appelée à l'existence sous le souffle de la Pentecôte, ne saurait briser les assises fondamentales de l'institution de salut voulue de lui-même. Quiconque est mû par l'esprit de Dieu a spontanément l'attitude qui convient, intérieurement et extérieurement, vis-à-vis de l'Eglise, ce fruit de l'arbre de la Croix, ce don fait par l'esprit de Dieu le jour de la Pentecôte, au monde désorienté.
Dans vos contrées, Vénérables Frères, retentissent des voix, dont le choeur va sans cesse se renforçant, qui invitent à sortir de l'Eglise. Parmi les meneurs, il en est plus d'un qui, par leur position officielle, cherchent à faire naître l'impression que cette sortie de l'Eglise et l'infidélité qu'elle comporte envers le Christ-Roi, constituent une preuve convaincante et méritoire envers l'Etat d'aujourd'hui. Par des mesures de contrainte cachées ou apparentes, par l'intimidation, par la perspective de désavantages économiques, professionnels, civiques et autres, l'attachement des catholiques à leur foi, et en particulier la fidélité de certaines classes de fonctionnaires catholiques, est soumise à une pression aussi contraire au droit qu'à la dignité humaine. Toute Notre paternelle complaisance et Notre plus profonde compassion vont à ceux qui doivent payer si cher leur fidélité au Christ et à l'Eglise: mais, dès l'instant où il y va des suprêmes et des plus hauts intérêts, où il s'agit de se sauver ou de se perdre, le croyant n'a devant lui qu'une voie de salut, celle du courage héroïque. Si le tentateur ou l'oppresseur vient lui proposer comme un marché de Judas la sortie de l'Eglise, alors il ne peut - même au prix des plus lourds sacrifices terrestres - que lui opposer le mot du Sauveur: "Retire-toi, Satan; car il est écrit: tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul" (Matth., IV, 10; Luc, IV, 8). Et se tournant vers l'Eglise, il lui dira: Ô toi qui es ma mère depuis les jours de mon enfance, ma consolation dans la vie, mon avocate à l'heure de la mort, "que ma langue adhère à mon palais" si, cédant à des promesses ou à des menaces terrestres, je venais à trahir les voeux de mon baptême. Quant à ceux qui s'imaginent qu'ils pourraient unir à l'abandon extérieur de l'Eglise la fidélité intérieure à cette même Eglise, puisse leur servir de salutaire avertissement cette parole du Sauveur: "Celui qui m'aura renié devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est dans les cieux" (Luc, XII, 9).
Vraie foi à la primauté
La foi à l'Eglise ne pourra se maintenir pure de toute falsification si elle n'est appuyée sur la foi à la primauté de l'Evêque de Rome. Dans le même instant où Pierre, devant tous les disciples et apôtres, confessait la foi au Christ, Fils du Dieu vivant, il recevait en réponse, comme récompense de sa foi et de sa confession, la parole qui fondait l'Eglise, l'unique Eglise du Christ, sur le roc de Pierre (Matth., XVI, 18). Ainsi est consacrée la connexion entre la foi au Christ, à l'Eglise, et la foi à la primauté. Une autorité véritable et conforme à la loi est partout un lien d'unité, une source de force, une garantie contre la division et la ruine, une caution pour l'avenir: mais cela se vérifie dans le sens le plus haut et le plus sublime là où, comme dans l'Eglise et dans l'Eglise seule, cette autorité a reçu la promesse de la conduite du Saint-Esprit et de son invincible assistance. Si des hommes qui ne sont pas même unis dans la foi au Christ viennent vous présenter la séduisante image d'une Eglise nationale allemande, sachez que ce n'est autre chose qu'un reniement de l'unique Eglise du Christ, l'évidente trahison de cette mission d'évangélisation universelle à laquelle, seule, une Eglise mondiale peut s'unir et s'adapter. L'histoire vécue par d'autres Eglises nationales, leur engourdissement, la façon dont elles ont été enchaînées ou domestiquées par les pouvoirs terrestres, prouvent la stérilité sans espoir à laquelle est voué avec une immanquable certitude tout sarment qui se sépare du cep vivant de l'Eglise. Celui qui, dès le début, oppose à des développements erronés de cette espèce un "non" vigilant et inexorable, celui-là sert non seulement la pureté de sa foi au Christ, mais aussi la santé et la force vitale de son peuple.
Pas de fausses interprétations des mots et concepts sacrés
Il vous faudra veiller d'un oeil particulièrement attentif, Vénérables Frères, à ce que les concepts religieux fondamentaux ne viennent pas à être vidés de leur contenu essentiel et détournés vers un sens profane.
"Révélation", au sens chrétien du mot, désigne la parole dite par Dieu aux hommes. Employer ce même met pour les "suggestions" du sang et de la race, pour les irradiations de l'histoire d'un peuple, c'est, à coup sûr, créer une équivoque. Une fausse monnaie de cette sorte ne mérite pas de passer dans l'usage des fidèles du Christ.
La "foi" consiste à tenir pour vrai ce que Dieu a révélé et propose par son Eglise à la croyance des hommes. C'est la "conviction solide des choses invisibles" (Heb., XI, 1). La joyeuse et fière confiance dans l'avenir de son peuple, qui tient au coeur de chacun, signifie tout autre chose que la foi dans le sens religieux du mot. Donner l'un pour l'autre, vouloir remplacer l'un par l'autre, et exiger là-dessus d'être reconnu par les disciples du Christ comme un "croyant", c'est un jeu de mots vide de sens, quand ce n'est pas la confusion voulue des concepts, ou quelque chose de pire.
"Immortalité", dans le sens chrétien, veut dire: continuation de la vie de l'homme après la mort terrestre, dans sa personnalité individuelle, pour son éternelle récompense, ou pour son éternel châtiment. Quiconque ne veut désigner par le mot "immortalité" que la continuation ici-bas de la vie collective dans la durée de son peuple pour un avenir d'une longueur indéterminée, celui-là renverse et falsifie l'une des vérités fondamentales de la foi chrétienne, il touche aux bases mêmes de la conception religieuse de l'univers, qui exige un ordre moral dans le monde. S'il ne veut pas être chrétien, qu'il renonce au moins à enrichir le vocabulaire de son incroyance en puisant dans le trésor des concepts chrétiens.
Le "péché originel" est la faute héréditaire, bien que non personnelle, des descendants d'Adam, "qui ont péché en lui" (Rom., V, 12). C'est la perte de la grâce, - et, par conséquent de la vie éternelle - jointe à la propension au mal, que chacun doit, avec l'aide de la grâce, de la pénitence, de la lutte, de l'effort moral, refouler et surmonter. La passion et la mort du Fils de Dieu ont racheté le monde de la malédiction héréditaire du péché et de la mort. La foi à ces vérités qui sont aujourd'hui en butte dans votre patrie à la facile raillerie des adversaires du Christ appartient au contenu inaliénable de la religion chrétienne.
La Croix du Christ, encore que son nom soit déjà devenu pour beaucoup une folie et un scandale (I Cor., 1, 23), demeure pour le croyant le signe sanctifié de la Rédemption, l'emblème de la force et de la grandeur morales. Nous vivons sous son ombre. Nous mourons dans son baiser. Il faut qu'elle se dresse sur notre tombe, pour proclamer notre foi, pour témoigner de notre espérance dans la lumière éternelle.
L'humilité, dans l'esprit de l'Evangile, et la prière pour obtenir le secours de la grâce de Dieu peuvent parfaitement s'unir à l'estime de soi-même, à la confiance en soi, à l'héroïsme. L'Eglise du Christ, qui à travers tous les temps et jusqu'au présent le plus récent compte plus de confesseurs et de martyrs volontaires que toute autre collectivité morale, n'a besoin de recevoir de personne des leçons sur l'héroïsme des sentiments et des actes. Dans sa misérable façon de railler l'humilité chrétienne, comme une dégradation de soi-même et une attitude sans courage, l'odieux orgueil de ces novateurs se couvre lui-même de ridicule.
On peut appeler "grâce II dans un sens impropre tout don du Créateur à la créature. Toutefois la "grâce" au sens propre et chrétien du mot comprend les témoignages surnaturels de l'amour de Dieu, la faveur et l'action de Dieu par laquelle il élève l'homme à cette intime communauté de vie avec lui, que le Nouveau Testament nomme "l'adoption des enfants de Dieu". "Voyez de quel grand amour le Père a fait preuve envers nous, puisque nous pouvons nous appeler, et que nous sommes en fait enfants de Dieu" (I Jean, 111, 1). Rejeter cette élévation gratuite et surnaturelle au nom d'un prétendu caractère allemand est une erreur: c'est combattre ouvertement une vérité fondamentale du christianisme. Mettre sur le même plan la grâce surnaturelle et les dons de la nature, c'est un abus du vocabulaire créé et consacré par la religion. Les pasteurs et gardiens du peuple de Dieu feront bien d'opposer une action vigilante à ce larcin fait aux choses saintes et à cette confusion des esprits.
Morale et ordre moral
Sur la foi en Dieu, gardée intacte et sans tache, repose la moralité de l'humanité. Toutes les tentatives pour ôter à la morale et à l'ordre moral le fondement, solide comme le roc, de la foi et pour les établir sur le sable mouvant des règles humaines, conduisent tôt ou tard individus et sociétés à la ruine morale. L'insensé qui dit dans son coeur: Il n'y a pas de Dieu, marchera dans les voies de la corruption morale (Ps., XIII, 1 sq.). Le nombre de ces insensés, qui aujourd'hui entreprennent de séparer moralité et religion, est devenu légion. Ils ne voient pas ou ne veulent pas voir que bannir le christianisme confessionnel c'est-à-dire la conception claire et précise du christianisme, de l'enseignement et de l'éducation, de l'organisation de la vie sociale et publique, c'est aller à l'appauvrissement spirituel et à la décadence. Aucune puissance coercitive de l'Etat, aucun idéal purement humain, si noble et si élevé soit-il en lui-même, ne sera jamais capable de remplacer en fin de compte les suprêmes et décisives impulsions que donne la foi en Dieu et au Christ. Si, à celui qui est appelé à faire les plus grands sacrifices, à immoler son "moi" au bien commun, on ôte l'appui de l'éternel et du divin, la foi réconfortante et consolante au Dieu qui récompense tout bien et punit tout mal, alors, pour un grand nombre, le résultat final sera, non pas l'acceptation du devoir, mais la fuite devant lui. La consciencieuse observation des dix commandements de Dieu et des préceptes de l'Eglise (qui ne sont, eux, que des déterminations pratiques des règles de l'Evangile) est pour chaque individu une incomparable école de discipline individuelle, d'éducation morale et de formation du caractère, une école qui exige beaucoup, mais pas trop. Le Dieu plein de bonté, qui, comme législateur, dit: "Tu dois", donne aussi par sa grâce "le pouvoir et le faire". Laisser inutilisées les forces de formation morale d'une efficacité aussi profonde, les exclure même positivement de l'éducation du peuple, c'est contribuer d'une façon injustifiable à la sous-alimentation religieuse de la nation. Livrer la morale à l'opinion subjective des hommes, qui change suivant les fluctuations des temps, au lieu de l'ancrer dans la sainte volonté du Dieu éternel et dans ses commandements, c'est ouvrir la porte toute grande aux forces destructrices. L'abandon, qui en résulte, des éternels principes d'une morale objective, pour l'éducation des consciences, pour l'ennoblissement de tous les domaines et de toutes les organisations de la vie, c'est un péché contre l'avenir du peuple, un péché dont les générations futures devront goûter les fruits amers.
Reconnaissance du droit naturel
Tel est le fatal entraînement de nos temps, qu'il détache du fondement divin de la Révélation, non seulement la morale, mais aussi le droit théorique et pratique. Nous pensons ici en particulier à ce qu'on appelle le droit naturel inscrit de la main même du Créateur sur les tables du coeur humain (Rom., 11, 14 sq), et que la saine raison peut y lire quand elle n'est pas aveuglée par le péché et la passion. C'est d'après les commandements de ce droit de nature que tout droit positif, de quelque législateur qu'il vienne, peut être apprécié dans son contenu moral et, par là même, dans l'autorité qu'il a d'obliger en conscience. Des lois humaines qui sont en contradiction avec le droit naturel sont marquées d'un vice original qu'aucune contrainte, aucun déploiement extérieur de puissance ne peut guérir. C'est à la lumière de ce principe qu'il faut juger l'axiome: "Le droit c'est l'utilité du peuple". On peut certes donner à cette proposition un sens correct, si on lui fait dire que ce qui est moralement défendu ne peut jamais servir au véritable bien du peuple. Cependant le paganisme ancien reconnaissait déjà que l'axiome, pour être pleinement exact, doit être en réalité retourné et s'exprimer ainsi: "Il est impossible qu'une chose soit utile si elle n'est pas en même temps moralement bonne. Et ce n'est pas parce qu'elle est utile qu'elle est moralement bonne mais c'est parce qu'elle est moralement bonne qu'elle est utile" (Cicéron, De officiis, III, 30). Affranchi de cette règle morale, ce principe signifierait, dans la vie internationale, l'état de guerre perpétuel entre les différentes nations. Dans la vie nationale, il méconnaît, par l'amalgame qu'il fait des considérations de droit et d'utilité, le fait fondamental que l'homme en tant que personne possède des droits qu'il tient de Dieu et qui doivent demeurer vis-à-vis de la collectivité hors de toute atteinte qui tendrait à les nier, à les abolir ou à les négliger. Mépriser cette vérité, c'est oublier que le véritable bien commun est déterminé et reconnu, en dernière analyse, par la nature de l'homme, qui équilibre harmonieusement droits personnels et obligations sociales, et par le but de la société, déterminé aussi par cette même nature humaine. La société est voulue par le Créateur comme moyen d'amener à leur plein développement les dispositions individuelles et les avantages sociaux que chacun, donnant et recevant tour à tour, doit faire valoir pour son bien et celui des autres. Quant aux valeurs plus générales et plus hautes que seule la collectivité et non plus les individus isolés peut réaliser, elles aussi en définitive sont, par le Créateur, voulues pour l'homme, pour son plein épanouissement naturel et surnaturel et l'achèvement de sa perfection. S'écarter de cet ordre, c'est ébranler les colonnes sur lesquelles repose la société et donc compromettre la tranquillité, la sécurité et l'existence même de la société.
Le croyant a un droit inaliénable à professer sa foi et à en vivre comme elle veut qu'on en vive. Des lois qui étouffent ou rendent difficiles la profession et la pratique de cette foi sont en contradiction avec le droit naturel.
Des parents sérieux, conscients de leur devoir d'éducateurs, ont un droit primordial à régler l'éducation des enfants que Dieu leur a donnés, dans l'esprit de leur foi, en accord avec ses principes et ses prescriptions. Des lois ou d'autres mesures qui éliminent dans les questions scolaires cette libre volonté des parents, fondée sur le droit naturel ou qui la rendent inefficace par la menace ou la contrainte, sont en contradiction avec le droit naturel et sont foncièrement immorales. L'Eglise, à qui revient, de par sa mission, le soin de garder et d'expliquer le droit naturel, divin dans son origine, ne peut s'empêcher de déclarer les toutes récentes inscriptions dans les écoles, faites dans l'absence notoire de toute liberté, un résultat de la contrainte auquel les caractères du droit font totalement défaut.
A la jeunesse
Comme vicaire de celui qui a dit au jeune homme de l'Evangile: "Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements" (Matth. XIX, 17), Nous adressons une parole particulièrement paternelle à la jeunesse.
Des milliers de voix font retentir aujourd'hui à vos oreilles un Evangile qui n'a pas été révélé par le Père des cieux. Des milliers de plumes écrivent au service d'un prétendu christianisme qui n'est pas le christianisme du Christ. La presse et la radio vous envahissent quotidiennement de productions hostiles à la foi et à l'Eglise, impudemment agressives envers tout ce qui doit vous être le plus vénérable et le plus sacré.
Beaucoup, beaucoup d'entre vous, à cause de leur fidélité à la foi et à l'Eglise, à cause de leur affiliation à des associations religieuses, garanties par le concordat, ont dû et doivent encore, Nous le savons, subir cette tragique épreuve de voir incomprise, suspectée, outragée, niée même, leur fidélité à la patrie, souffrir en outre toutes sortes de dommages dans leur vie professionnelle et sociale. Nous ne sommes pas non plus sans savoir qu'il y a dans vos rangs plus d'un obscur soldat du Christ qui, le coeur en deuil, mais la tête haute, supporte son sort et trouve son unique consolation dans la pensée de souffrir des affronts pour le nom de Jésus. (Act. A. V, 41).
Aujourd'hui, la voyant sous la menace de nouveaux dangers et de nouvelles tracasseries, Nous disons à cette jeunesse: Si quelqu'un voulait vous annoncer un Evangile autre que celui que vous avez reçu sur les genoux d'une pieuse mère, des lèvres d'un père croyant, ou par l'enseignement d'un éducateur fidèle à Dieu et à son Eglise, "qu'il soit anathème" (Gal., 1, 9). Si l'Etat fonde une jeunesse nationale, cette organisation obligatoire doit être ouverte à tous, et c'est alors - sans préjudice des droits des associations religieuses - pour les jeunes gens eux-mêmes et pour les parents qui en répondent devant Dieu, un droit incontestable et inaliénable d'exiger que cette organisation d'Etat soit purgée de toutes les manifestations d'un esprit ennemi du christianisme et de l'Eglise, manifestations qui, tout récemment encore et aujourd'hui même, mettent la conscience des parents chrétiens dans une insoluble alternative, puisqu'ils ne peuvent donner à l'Etat ce qu'il exige qu'en dérobant à Dieu ce qui est à Dieu.
Nul ne songe, certes, à barrer la route qui doit conduire la jeunesse allemande à la constitution d'une vraie communauté ethnique, dans le noble amour de la liberté, l'inviolable fidélité à la patrie. Ce contre quoi Nous Nous élevons, et Nous devons Nous élever, c'est l'antagonisme volontairement et systématiquement suscité entre ces préoccupations d'éducation nationale et celles du devoir religieux. Voilà pourquoi, nous crions à cette jeunesse: Chantez vos hymnes à la liberté, mais n'oubliez pas pour autant la liberté des enfants de Dieu ! Ne laissez pas la noblesse de cette irremplaçable liberté s'avilit dans l'esclavage du péché et de la sensualité. Qui chante l'hymne de la fidélité à la patrie terrestre ne doit pas, par l'infidélité à son Dieu, à son Eglise, devenir un déserteur et un traître à la patrie céleste. On vous parle beaucoup de la grandeur héroïque, que l'on oppose consciemment et mensongèrement à l'humilité et à la patience évangéliques. Pourquoi donc vous taire qu'il y a aussi un héroïsme des luttes morales ? Que la conservation de l'innocence baptismale constitue un haut fait d'héroïsme qui devrait recevoir dans l'ordre religieux, et naturel aussi, l'hommage qu'il mérite ? On vous parle beaucoup des faiblesses humaines qui ternissent l'histoire de l'Eglise. Pourquoi donc vous taire les exploits qui jalonnent sa route au cours des siècles, les saints qu'elle a enfantés, la bénédiction qui a découlé pour la civilisation occidentale de l'union vivante entre cette Eglise et votre peuple ? On vous parle beaucoup d'exercices sportifs, Pratiquée avec mesure et contenue dans de justes limites, l'éducation physique est un bienfait pour la jeunesse. Pour ce qui est du temps à y consacrer, on lui donne maintenant trop souvent une telle ampleur qu'on ne tient plus compte ni du développement harmonieux du corps et de l'esprit, ni des égards dus à la vie de famille, ni du précepte de la sanctification du dimanche. Avec une indifférence qui confine au mépris, on enlève au jour du Seigneur son caractère sacré et son recueillement, naguère si conforme aux meilleures traditions allemandes. Nous attendons avec confiance de la jeunesse croyante et catholique que, dans le milieu peu favorable des organisations de l'Etat, elle fasse énergiquement valoir son droit à une chrétienne sanctification du dimanche, que pour l'exercice du corps elle n'oublie pas son âme immortelle, qu'elle ne se laisse pas vaincre par le mal, mais qu'elle vise, au contraire, à triompher du mal par le bien (Rom., XII, 21), que sa plus haute et plus sainte ambition demeure celle de remporter la couronne dans le stade de la vie éternelle (I Cor., IX, 24 sq.).
Aux prêtres et aux religieux
Nous adressons une parole spéciale de félicitation, d'encouragement, d'exhortation aux prêtres d'Allemagne, auxquels, dans un temps difficile et des conjonctures délicates, il incombe, sous la dépendance des évêques, d'indiquer au troupeau du Christ le droit chemin, par la parole et par l'exemple, par le dévouement quotidien, par une apostolique patience. Ne vous lassez pas, bien-aimés fils, qui participez avec Nous aux saints mystères, d'exercer, à la suite du souverain Prêtre éternel, Jésus-Christ, la charité et la sollicitude du bon Samaritain. Que votre conduite de chaque jour se conserve sans tache devant Dieu dans la poursuite incessante de votre propre perfection et sanctification, dans une miséricordieuse charité à l'égard de tous ceux qui vous sont confiés, de ceux-là en particulier qui sont exposés, qui sont faibles, qui chancellent. Soyez les guides des fidèles, le soutien de ceux qui trébuchent, les docteurs de ceux qui doutent, les consolateurs des affligés, les aides et les conseillers désintéressés de tous. Les épreuves et les souffrances que votre peuple a traversées dans le temps d'après-guerre n'ont point passé sur votre âme sans y laisser de traces. Elles ont laissé derrière elles des angoisses et des amertumes qui ne peuvent guérir que lentement et dont on ne pourra triompher vraiment que dans un esprit de charité effective et désintéressée. Cette charité, arme indispensable de l'apôtre, surtout dans le monde d'aujourd'hui bouleversé et égaré par la haine, Nous vous la souhaitons et Nous l'implorons du Seigneur dans une mesure débordante. Cette apostolique charité vous fera, sinon oublier, du moins pardonner beaucoup d'amertumes imméritées et aujourd'hui plus nombreuses que jamais sur votre chemin de pasteurs d'âmes et de prêtres.
Cette charité intelligente et compatissante envers les égarés, envers ceux-là mêmes qui vous outragent, ne signifie nullement et ne peut nullement signifier un renoncement quel qu'il soit à la proclamation, à la revendication, à la défense courageuse de la vérité et à sa franche application à la réalité qui vous environne. Le premier don de l'amour du prêtre à son entourage, celui qui s'impose le plus évidemment, c'est celui qui consiste à servir la vérité, toute la vérité, à dévoiler et à réfuter l'erreur sous quelque forme, sous quelque masque ou déguisement qu'elle se présente. Une défaillance sur ce point ne serait pas seulement une trahison envers Dieu et envers votre saine vocation, ce serait aussi une faute contre le bien véritable de votre peuple et de votre patrie. Vers tous ceux qui ont gardé vis-à-vis de leurs évêques la fidélité promise au jour de leur ordination, vers tous ceux qui, en exerçant conformément à leur devoir leur tâche de pasteurs, ont eu et ont encore à supporter la souffrance et la persécution, vers tous vont - et pour certains jusque dans leur cellule de prison, dans leur camp de concentration - la reconnaissance et l'approbation du Père de la chrétienté.
Aux religieux et religieuses catholiques s'adresse également Notre paternelle reconnaissance, à laquelle se joint la part très intime que Nous prenons au sort de beaucoup d'entre eux qui, en vertu de mesures administratives hostiles aux ordres religieux, ont été arrachés au labeur béni et aimé de leur vocation. Si quelques-uns ont succombé et se sont montrés indignes de leur sainte profession, leur faute, que l'Eglise aussi châtie, ne diminue pas le mérite de l'immense majorité qui, dans l'abnégation et la pauvreté volontaire, s'est efforcée par son dévouement, de servir son Dieu et son peuple. Le zèle, la fidélité, l'élan vers la vertu des ordres voués au soin des âmes, au service des malades et à l'enseignement, ne cessent d'apporter une glorieuse contribution au bien privé et publie. Nul doute qu'un jour un avenir plus calme leur rendra meilleure justice que le présent trouble où nous vivons. Nous avons confiance que les chefs des communautés religieuses sauront prendre occasion des difficultés et des épreuves pour obtenir du Tout-Puissant, par un redoublement de zèle, par une vie de prière plus intense, par la sainte austérité de leur vocation et la parfaite discipline religieuse, un renouveau de bénédiction et de fécondité sur leur pénible labeur.
Aux fidèles du laïcat
Nous avons devant les yeux la foule immense de Nos fidèles enfants, de Nos fils et de Nos filles, auxquels la souffrance de l'Eglise en Allemagne et leur propre souffrance n'ont rien ôté de leur dévouement à la cause de Dieu, ni de leur tendre amour pour le Père de la chrétienté, ni de leur obéissance envers les évêques et les prêtres, ni de leur joyeuse résolution de demeurer toujours, et quoi qu'il advienne, fidèles à leur croyance, à I'héritage sacré de leurs ancêtres. A eux tous, Nous envoyons d'un coeur ému Notre paternel souvenir.
Et d'abord aux membres des associations religieuses qui, courageusement et au prix, souvent, de douloureux sacrifices, sont restés fidèles au Christ et ne se sont pas montrés disposés à abandonner les droits qu'un accord solennel leur avait, à l'Eglise et à eux, garantis selon les règles de la loyauté et de la bonne foi.
Nous adressons un salut particulièrement cordial aux parents catholiques. Les droits et les devoirs d'éducateurs à eux conférés par Dieu sont précisément dans le moment présent l'enjeu d'une lutte telle qu'on en peut à peine imaginer une qui soit plus lourde de conséquences. L'Eglise ne peut attendre pour commencer à gémir et se plaindre que les autels soient dévastés, que des mains sacrilèges aient incendié les temples. Si l'on tente, par une éducation ennemie du Christ, de profaner ce tabernacle qu'est l'âme de l'enfant consacrée par le baptême, si de ce temple vivant de Dieu on veut arracher la lampe éternelle de la foi du Christ pour lui substituer la lumière trompeuse d'une contrefaçon de la foi qui n'a plus rien à voir avec la foi de la Croix, alors la violation spirituelle du temple est proche, alors c'est pour quiconque confesse le Christ un devoir de dégager nettement sa responsabilité de celle du camp adverse, de libérer sa conscience de toute coopération coupable à une telle machination et à une telle corruption. Et plus les ennemis s'efforcent de déguiser sous de beaux semblants leurs sombres desseins, plus il y a lieu d'y opposer une méfiance vigilante, une vigilance provoquée à la méfiance par une expérience trop amère.
Le maintien pour la forme d'une leçon de religion - leçon au surplus contrôlée et entravée par des hommes sans mandat - et cela dans le cadre d'une école qui, dans les autres domaines de l'éducation, travaille systématiquement et haineusement à l'encontre de cette même religion, ne suffit pas à fournir à un fidèle du Christ une excuse légitime pour donner son suffrage complaisant à une telle école destructrice de la religion. Nous savons, chers parents catholiques, que d'une pareille complaisance, il ne peut être question pour vous. Nous savons qu'un vote libre et secret parmi vous équivaudrait à un plébiscite victorieux en faveur de l'école confessionnelle. Et c'est pourquoi Nous ne Nous lasserons jamais de représenter franchement aux autorités responsables et l'iniquité des mesures de contrainte employées jusqu'à présent et le devoir de respecter la liberté de l'éducation. Cependant n'oubliez jamais ceci: de la responsabilité qui, par la volonté de Dieu vous lie vis-à-vis de vos enfants, nulle puissance terrestre n'a le pouvoir de vous délier. Aucun de ceux qui aujourd'hui vous oppriment dans l'exercice de vos droits d'éducateurs et prétendent vous relever de vos devoirs &éducateurs ne pourra répondre à votre place au juge éternel lorsqu'il vous interrogera: "Où sont-ils, ceux que je t'avais donnés ?" Puisse chacun de vous être en mesure de lui répondre: "De ceux que vous m'avez donnés, je n'en ai perdu aucun" (Jean, XVIII, 9).
Vénérables Frères, Nous en sommes certain, les paroles que dans une heure décisive Nous vous adressons, à vous et, par vous, aux catholiques de l'empire allemand, trouveront dans les coeurs et dans les actes de Nos fidèles enfants l'écho qui doit répondre à la tendre sollicitude du Père commun. S'il est une chose que Nous implorons du Seigneur avec une ardeur singulière, c'est bien celle-ci : que Nos paroles parviennent aussi à l'oreille et au coeur, qu'elles éveillent les réflexions de ceux qui ont déjà commencé à se laisser prendre aux appâts et aux menaces des adversaires du Christ et de son saint Evangile.
Nous avons pesé chacun des mots de cette lettre à la balance de la vérité et de l'amour aussi. Nous ne voulions ni par un silence inopportun Nous rendre complice d'une information défectueuse, ni par trop de sévérité exposer à l'endurcissement le coeur d'aucun de ceux qui vivent sous Notre responsabilité de Pasteur et auxquels Notre amour de Pasteur ne s'applique pas moins du fait que, pour l'heure, ils se fourvoient dans les chemins de l'erreur et de l'infidélité. Et quand bien même beaucoup d'entre eux, s'adaptant à la mentalité de leur nouvel entourage, n'auraient plus pour la maison paternelle abandonnée par eux et pour le Père lui-même qu'insulte, quand ils oublieraient tout ce qu'ils ont rejeté, le jour viendra où l'angoisse de l'éloignement de Dieu et du désarroi de leur âme s'abattra sur ces fils aujourd'hui perdus, où la nostalgie les ramènera "au Dieu qui réjouissait leur jeunesse", à l'Eglise dont la main paternelle leur avait enseigné le chemin qui conduit au Père des cieux. Hâter cette heure, c'est l'objet de Notre continuelle prière.
Comme d'autres époques de l'histoire de l'Eglise, celle-ci sera le prélude d'une nouvelle ascension et d'une purification intérieure, à la seule condition que les fidèles se montrent assez fiers dans la confession de leur foi au Christ, assez généreux en face de la souffrance pour opposer à la force matérielle des oppresseurs de l'Eglise l'intrépidité d'une foi profonde, la fermeté inébranlable d'une espérance sûre de l'éternité, l'irrésistible puissance d'une charité agissante. Que le saint temps du Carême de Pâques, qui prêche le renouvellement intérieur et la pénitence, qui plus que d'ordinaire dirige le regard du chrétien vers la Croix, mais aussi vers la gloire du Ressuscité, soit pour tous et pour chacun de vous une occasion joyeusement saluée, ardemment exploitée, de vous emplir le coeur et l'âme de cet esprit d'héroïsme, de patience, de victoire qui rayonne de la Croix de Jésus-Christ. Alors, nous en sommes certains, les ennemis de l'Eglise qui s'imaginent que leur heure est venue, reconnaîtront bientôt qu'ils avaient trop tôt pris en main la bêche du fossoyeur. Alors le jour luira où, succédant aux hymnes de triomphe prématurés des ennemis du Christ, s'élèvera vers le ciel, du coeur et des lèvres fidèles, le Te Deum de la délivrance: un Te Deum de reconnaissance envers le Très-Haut, un Te Deum d'allégresse à la vue du peuple allemand tout entier, même avec ses membres aujourd'hui fourvoyés revenant à la religion et, dans une foi purifiée par la souffrance, ployant de nouveau le genou devant le Roi des temps et de l'éternité, Jésus-Christ, se disposant enfin, dans la lutte contre ceux qui nient Dieu et ruinent l'Occident chrétien, à reprendre en harmonie avec tous les hommes de bonne volonté de tous les peuples, la mission que les plans de l'Eternel lui ont assignée.
Celui qui sonde les coeurs et les reins (Ps., VII, 10) Nous est témoin que Nous n'avons pas de plus intime désir que le rétablissement en Allemagne d'une paix véritable entre l'Eglise et l'Etat. Mais si - sans Notre faute - cette paix ne doit pas s'établir, alors l'Eglise de Dieu défendra ses droits et ses libertés au nom du Tout-Puissant dont le bras, même aujourd'hui, n'est pas raccourci. Confiant en lui, "Nous ne cessons de prier et d'implorer" (Col., 1, 9) pour vous, enfants de l'Eglise, afin que soient abrégés les jours de la tribulation et que vous soyez trouvés fidèles au jour du jugement ; pour les persécuteurs aussi et les oppresseurs : afin que le Père de toute lumière et de toute miséricorde daigne les éclairer, comme Saul sur le chemin de Damas, eux et tous ceux, si nombreux, qui à leur suite se sont égarés et demeurent dans l'erreur.
Avec cette supplication dans le coeur et sur les lèvres, Nous vous accordons, comme gage du secours divin, comme soutien de vos résolutions difficiles et lourdes de responsabilité, comme réconfort dans le combat, comme consolation dans la souffrance, à vous évêques et pasteurs du peuple fidèle, aux prêtres, aux religieux, aux apôtres laïcs de l'Action catholique, et à tous, oui, à tous vos diocésains - mais spécialement aux malades et aux prisonniers - dans un paternel amour, la bénédiction apostolique.
Du Vatican, dimanche de la Passion, 14 mars 1937.
PIE XI, PAPE
C'est avec le plus grand étonnement que le gouvernement allemand a pris connaissance de la circulaire de Sa Sainteté le Pape, en date du 14 mars dernier, sur "la situation de l'Eglise catholique dans le Reich allemand". Le gouvernement est ainsi amené à faire savoir qu'il condamne le plus vivement cette démarche du Saint-Siège et qu'il la réfute très catégoriquement.
La circulaire revêt le caractère d'un document politique par le fait qu'elle ne s'adresse pas seulement aux archevêques et évêques d'Allemagne mais encore "aux autres Pasteurs vivant en paix et en communion avec le Siège apostolique". On tente par là d'ameuter le monde contre l'Allemagne nouvelle. Aussi, les adversaires politiques du Reich, y compris ceux qui sont en même temps les adversaires de l'Eglise catholique, ont-ils compris cet appel; ils s'en sont réjouis et en ont reçu un nouvel élan dans leur combat politique contre le Reich. Il convient en particulier de noter que la circulaire a ainsi annulé l'effet de l'encyclique pontificale contre le communisme publiée peu avant. Elle a en outre porté un coup dangereux au front de défense contre le danger universel du bolchevisme qui mérite tant d'efforts, singulièrement pour l'Eglise catholique.
Mais, indépendamment de ces conséquences internationales, il est inacceptable que le partenaire ecclésiastique du concordat, au mépris de tous les usages diplomatiques et au beau milieu de négociations encore pendantes sur une série de questions concordataires ardues, s'adresse directement aux sujets catholiques de l'Etat, court-circuitant ainsi les instances compétentes en matière de négociation des différends, et en appelle à eux contre leur propre gouvernement. La contradiction est éclatante: d'une part, le Saint-Siège prétend s'en tenir au concordat et, d'autre part, il contrevient par son comportement aux principes les plus élémentaires du concordat, comme en témoignent la rédaction, la publication et la lecture en chaire de la circulaire.
Le fait que l'impression et la diffusion de l'encyclique aient été menées dans le plus grand secret démontre que les instances ecclésiastiques responsables de sa rédaction et de sa diffusion étaient fort bien conscientes de l'illégalité du procédé et de la violation de leurs devoirs civiques.
Ajoutons que, par le ton et le contenu, la circulaire constitue une telle provocation contre la direction de l'Etat, contre l'exercice de la justice et contre la politique scolaire et de presse en Allemagne, que le gouvernement allemand juge incompatible avec sa dignité et sa souveraineté de la discuter en ses détails.
De même, face à l'opinion mondiale, le gouvernement allemand pourra se passer de rectifier les nombreuses déformations et inductions à l'erreur contenues dans la circulaire. Lorsque, dès l'introduction de son long exposé, le Saint-Siège prétend que "les expériences des dernières années mettent les responsabilités en pleine lumière: elles révèlent des manoeuvres qui dès le début ne visaient qu'à une guerre d'extermination (contre l'Eglise catholique)", il est facile au gouvernement allemand de démontrer le contraire à l'opinion mondiale. Il suffit de porter l'attention sur le fait, reconnu par l'Eglise elle-même, que c'est grâce au national-socialisme que l'Eglise catholique d'Allemagne a été sauvée du chaos bolchevique. Qu'on se souvienne, en outre, avec quelle grande bonne volonté le gouvernement allemand est allé, en paroles et en actes, au-devant des désirs de l'Eglise catholique, tant pour l'établissement des dispositions matérielles du concordat que lors des négociations relatives à un projet d'accord durant l'été 1934. Et ce n'est pas par la faute du gouvernement allemand que finalement ces négociations ont échoué. Qu'on se rappelle, enfin, les nombreuses constructions d'églises nouvelles, la fondation de nombreuses nouvelles paroisses depuis 1933, les grands efforts financiers consentis en faveur de l'Eglise catholique au-delà des lourdes obligations du concordat et l'aide importante assurée par l'Etat pour la perception d'un impôt ecclésiastique grâce auquel l'Eglise se voit garantir une part importante de son assise matérielle. Pour ce qui est de son attitude à l'égard de l'Eglise et des efforts consentis pour elle, l'Etat national-socialiste n'a absolument pas à craindre qu'on le compare aux autres Etats, même purement catholiques. Aussi va-t-il de soi qu'il réponde par tous les moyens dont il dispose aux calomnies et aux reproches venant de l'Eglise, que ces calomnies et ces reproches proviennent de factions qui ont dû céder leur pouvoir au national-socialisme ou qu'ils proviennent de cercles étrangers qui, pour des raisons amplement connues, ne peuvent ou ne veulent avoir aucune sympathie pour l'Allemagne nouvelle.
Le gouvernement allemand a plus d'une raison de rappeler au Saint-Siège que l'Etat autoritaire allemand, dans tous les domaines de la vie publique, de la direction de l'Etat, de la justice, de la politique scolaire et de presse, a définitivement rompu avec les conceptions et méthodes de la démocratie libérale et parlementaire. Le Saint-Siège ne s'est jamais pour autant efforcé de comprendre l'univers de pensée national-socialiste et de se placer dans les circonstances particulières de l'Allemagne. Au contraire, la circulaire du 14 mars, tout comme la plupart des notes précédentes, est privée de cette compréhension que le gouvernement allemand avait pourtant posée comme condition préalable à la bonne entente que visait à obtenir le concordat passé avec le Reich.
Le gouvernement allemand voit comme autre condition préalable à une collaboration harmonieuse entre l'Etat et l'Eglise l'obligation faite aux personnes au service de l'Eglise de reconnaître toujours et partout leur devoir de fidélité civique. Les droits concédés à l'Eglise par le concordat passé avec le Reich doivent, selon l'expression alors convenue, "être contenus dans le cadre des lois valables pour tous". C'est là le seul moyen pour un Etat à confession mime d'éviter que ne se brise la communauté, du peuple et d'empêcher que l'Eglise ne devienne en quelque sorte un Etat dans l'Etat où le clergé se tiendrait comme une caste privilégiée au-dessus des lois civiles. La circulaire du 14 mars est une nouvelle preuve que le Saint-Siège non seulement n'incite pas son haut et bas clergé à observer son devoir de fidélité politique, mais qu'il se situe lui-même comme opposé à l'observance du devoir de fidélité civique et de l'autorité de l'Etat. Aucun Etat digne de ce nom ne saurait souffrir un tel comportement de l'Eglise sans mettre en péril sa propre souveraineté.
En résumé, le gouvernement allemand est dans l'obligation de constater que la circulaire du 14 mars est une infraction grave aux obligations contractuelles que le concordat du Reich impose au Saint-Siège. D'où il résulte qu'on ne saurait imposer à l'autre partie l'application de ses propres obligations. Dans l'intérêt du peuple allemand, le gouvernement du Reich ne pourra accepter dans l'avenir d'aussi graves infractions aux obligations contractuelles sans en tirer les conséquences qui en découlent nécessairement. Il a brièvement exposé ci-dessus les principes qu'il tient pour des conditions nécessaires et préalables à une harmonieuse collaboration de l'Etat et de l'Eglise. Ce n'est que lorsque l'Eglise saura se décider à reconnaître le bien-fondé de ces principes et à agir en conséquence qu'il sera possible d'établir l'atmosphère nécessaire à la mise en application du concordat. Le gouvernement allemand a toujours souhaité une telle atmosphère, sans laquelle les deux parties prenantes, l'Etat et l'Eglise, ne peuvent oeuvrer efficacement pour le bien de la population civile et religieuse allemande. La circulaire du 14 mars a certainement produit l'effet contraire. C'est désormais exclusivement au partenaire ecclésiastique du concordat qu'il appartient d'obtenir un changement en témoignant de sa réelle et honnête volonté d'appliquer l'accord. Le Saint-Siège a aussi en mains tous les éléments lui permettant de décider ce que seront à l'avenir en Allemagne les relations entre l'Etat et l'Eglise.
Le cardinal secrétaire d'Etat Pacelli à l'ambassadeur d'Allemagne auprès du Saint-Siège (Annexe au mémorandum n' 95 du 4 mai 1937).
Vatican, le 30 avril 1937 (Pol. III-2242)
Excellence,
En réponse à la note qui nous est parvenue datée du 12 de ce mois, j'ai l'honneur de vous présenter les remarques et rectifications suivantes:
1) La note en question part visiblement de la supposition, non démontrée et non démontrable, que le Saint-Siège s'est comporté jusqu'à ce jour, et en particulier en publiant l'encyclique "Mit brennender Sorge", en se guidant ou se laissant influencer par des préjugés hostiles envers le peuple allemand ou l'Etat allemand. Le sentiment de sa propre dignité ainsi que la vérité font un devoir au Saint-Siège de réfuter de semblables allégations. Tout progrès du peuple allemand sur le chemin d'une véritable prospérité, tout objectif et toute action de son gouvernement au service de ce but sont assurés de l'approbation éclairée et du soutien moral du Saint-Siège. Quiconque se laisse imprégner des paroles du Saint Père, uniquement inspirées en toutes ses parties par l'inquiétude et par une objectivité dépourvue de passion, n'y verra, même dans les passages qui constatent le développement d'anomalies et l'ampleur de la crise actuelle, que l'inéluctable protocole diagnostique d'un état pathologique. Ce diagnostic ne vise rien d'autre qu'une guérison plus rapide, plus radicale et plus sûre. Un franc constat des dommages ne signifie nullement que les prestations réalisées pour le bien-être du peuple allemand ne soient pas reconnues. Le gouvernement allemand, qui a ses propres idées sur les rapports entre le politique et le religieux, ne pourra guère en vouloir au Saint-Siège si celui-ci s'impose un devoir de réserve pour des jugements de valeur politiques qui ne sont pas commandés par des nécessités religieuses.
2)Le fait que la circulaire pontificale ait été adressée, non seulement aux archevêques et évêques, mais également aux "autres Pasteurs vivant en paix et en communion avec le Siège apostolique", correspond à la formule habituelle pour les encycliques destinées à des nations particulières. Les rédacteurs de la note du 12 courant spécialisés en droit ecclésiastique ont oublié qu'en Allemagne, outre les archevêques et évêques, le Prélat nullius de Schneidemühl, les Vicaires généraux des archidiocèses de Katscher et de Glatz, l'Administrateur apostolique intérimaire chargé du ministère pastoral aux armées, et d'autres, appartiennent aux ordinaires dans le sens du canon 198 § 1 CJC. Se fonder sur une pareille adresse pour attribuer à I'encyclique un caractère de "document politique", voire pour en déduire qu'"on tente de la sorte d'ameuter le monde contre l'Allemagne nouvelle", est aussi erroné que significatif de l'état d'esprit qui a inspiré les services responsables de cette partie de la note dans leur appréciation de l'encyclique. D'ailleurs, le gouvernement allemand et le parti qui le soutient n'ont eux-mêmes également jamais assigné de limites géographiques à leur propagande lorsqu'il s'agissait de questions d'ordre idéologique. Il est dès lors doublement incompréhensible qu'ils puissent se sentir lésés par une mise en garde explicative de l'Eglise.
3) Poursuivant de telles conclusions erronées, la note du 12 courant ajoute: "Les adversaires politiques du Reich, et aussi parmi eux ceux qui sont en même temps les adversaires de l'Eglise catholique, ont bien compris cet appel; ils s'en sont réjouis et en ont reçu un nouvel élan dans leur combat politique contre le Reich". Le Saint-Siège croit, en revanche, pouvoir souligner que la finalité religieuse de l'encyclique, étrangère à toute aspiration politique, est claire et sans ambiguïté pour quiconque s'efforce de la comprendre sans prévention. C'est précisément ce que de nombreuses voix étrangères ont relevé avec insistance. Les interprétations fausses et tendancieuses de tierces personnes n'y peuvent rien changer, Le Saint-Siège ne peut malheureusement pas empêcher les interprétations abusives à des fins politiques qui sont données à ses déclarations et à ses actes officiels. La presse allemande en fournit le continuel exemple et, bien que placée sous le contrôle et la direction du ministère, elle ne s'en rend pas moins coupable de pénibles déformations. Le Saint-Siège n'a ni l'habitude ni l'intention de se laisser guider dans ses publications magistérielles par d'autres points de vue que la conviction de leur nécessité pastorale. Il n'a dans cette manière d'agir d'autre allié que la vérité. Dans le cas présent, son but était tout autre que de nuire directement ou indirectement au peuple allemand. Son intention était et reste d'éliminer des dommages et de surmonter les désordres qui se produisent aujourd'hui en Allemagne du fait que les pouvoirs publics et le mouvement qui soutient l'Etat se sont de plus en plus compromis avec des idées, des forces, des orientations et des groupes idéologiques dont le but avoué ou réel est d'asservir l'Eglise et d'anéantir la foi chrétienne. Une situation tragique est née de ce que des personnes investies des pouvoirs publics et les cadres responsables représentant le mouvement politique qui soutient l'Etat n'aient pu se résoudre, à ce jour, à mettre un terme à la fatale symbiose qui les enchaîne et les assujettit spirituellement aux courants antichrétiens qu'on vient de décrire. Il en est résulté qu'après un long temps d'attente l'autorité suprême de l'Eglise se trouvait confrontée à la nécessité inéluctable de procéder à une déclaration rectificative et de mise au point. Si les auteurs de la note du 12 courant avaient bien voulu examiner les commentaires de la presse non allemande, les remarques reconnaissant et appréciant, en plus de la clarté des déclarations sur l'historique du concordat et de l'exposé magistériel du texte, la volonté générale et manifeste de paix et de compréhension de l'encyclique ne leur auraient pas échappé.
4) La note de votre Excellence, en date du 12 courant, prétend que l'encyclique "Mit brennender Sorge" aurait "en particulier annulé l'effet de l'encyclique pontificale contre le communisme publiée peu avant" et "porté un coup dangereux au front de défense contre le danger universel du bolchevisme qui mérite tant d'efforts, singulièrement pour l'Eglise catholique". Voilà encore un raisonnement malencontreusement entaché d'erreur. Le Saint-Siège ne méconnaît pas la grande importance que revêt l'édification des fronts de défense politiques intérieurement sains et viables contre le danger du bolchevisme athée. Ses efforts pour vaincre de telles erreurs sont inspirés de motifs pastoraux; ils font appel à des moyens spirituels et ont leurs propres lois et leurs propres voies. Toutefois, le Saint-Siège sait aussi que, contre les menées publiques ou occultes d'une rébellion faisant appel à un usage illégal de la force, les pouvoirs officiels qui se sont rangés du côté de l'ordre et qui ont coordonné des moyens de pression extérieurs pour lutter contre le danger bolchevique sont investis d'une mission et d'un devoir essentiels. Et tout comme le Saint-Siège démasquait avec une infatigable énergie les dangers non seulement religieux mais culturels et sociaux du système bolchevique en un temps où des hommes, qui en sont aujourd'hui de bruyants adversaires, en étaient alors des meneurs plus ou moins conscients, de même il n'a jusqu'à ces derniers jours négligé aucune occasion d'affermir et de renforcer un front spirituel des fidèles contre le bolchevisme athée. Néanmoins, le Saint Père doit à la dignité et aux devoirs d'impartialité de sa charge pastorale souveraine, en dehors de la condamnation du système démentiel et révolutionnaire du bolchevisme, de ne pas fermer les yeux sur les erreurs qui s'efforcent de s'implanter au sein d'autres tendances politiques et philosophiques et se hisser au niveau du pouvoir. Le fait que de telles erreurs se rencontrent au sein de systèmes politiques dont l'orientation générale apparaît comme antibolchevique ne saurait leur procurer le privilège d'être tolérées ou ignorées par le magistère suprême de l'Eglise. Un pareil passe-droit serait non seulement injustifiable devant la conscience chrétienne, mais il se révélerait finalement funeste, même pour ceux qui, comme dans la note allemande, font preuve de courte vue et se trompent eux-mêmes en réclamant une pareille tolérance de la part de l'Eglise et en se plaisant à interpréter le refus de celle-ci comme un acte antiallemand. Pour assurer un front de défense contre le danger universel du communisme, une bonne cohésion interne et externe ainsi qu'une longévité appropriée aux lourdes charges qui pèsent sur lui, rien ne serait plus funeste que l'erreur consistant à asseoir ce front de défense sur la seule force extérieure sans y inclure la part qui revient aux forces spirituelles. Entre les différentes puissances spirituelles du monde, rien n'est plus erroné que de s'attaquer à la chrétienté et aux valeurs de vérité et de vie qui lui sont propres en restreignant ses possibilités d'action. On empêche ainsi l'Eglise de mettre pleinement en oeuvre les forces qui résident en elle et qui sont prêtes à entrer en lice pour le bonheur des nations afin de triompher spirituellement des erreurs et aberrations contenues dans le bolchevisme. C'est précisément dans cette erreur et dans la mauvaise attitude qui en découle que les milieux dirigeants de l'Allemagne actuelle sont tombés de façon inquiétante. Non seulement les possibilités d'action des chrétiens se trouvent de plus en plus entravées, mais en outre il faut compter avec une certaine littérature, une presse privilégiée et de multiples organisations qui mènent sous les yeux de milieux officiels, et avec leur tolérance ou leurs encouragements, un combat organisé contre les chrétiens et l'Eglise. Par sa structure et ses méthodes, son hostilité et sa malveillance, ce combat fait penser aux exemples qui proviennent précisément du camp que l'on prétend combattre. Étant donné que le gouvernement allemand a concentré la presse, l'édition et les associations à un niveau jusque-là inconnu et que, donc, il connaît d'expérience les détails de ce triste tableau mieux que le Saint-Siège, dont les archives documentaires remplissent des volumes, nous pouvons renoncer ici à de plus amples commentaires. Nous ne pouvons cependant omettre, eu égard à la vérité, de remarquer ceci : entre les programmes présentés officiellement par le front antibolchevique et les pratiques ci-dessus décrites, il existe des contradictions aussi éloquentes que pénibles. En portant la main à cette plaie béante et en élevant la voix en raison des dangers menaçant la prospérité du peuple allemand, le chef suprême de l'Eglise catholique avait l'unique intention, conforme à son devoir, non de dénoncer ni d'accuser mais de guérir et de sauver. Considéré sous ce jour, aller prétendre, comme le fait la note, que l'encyclique "Mit brennender Sorge" "a porté un coup dangereux au front contre le danger universel du bolchevisme", constitue une méconnaissance de la réalité et une tromperie vis-à-vis de soi-même dont on ne peut qu'espérer, dans l'intérêt du peuple allemand, qu'elles feront bientôt place à une appréciation juste et dépourvue de passion.
5) La note de Votre excellence tient pour "inacceptable que le partenaire ecclésiastique du concordat, au mépris de tous les usages diplomatiques et au beau milieu de négociations encore pendantes sur une série de questions concordataires ardues, s'adresse directement aux sujets catholiques de l'Etat, court-circuitant ainsi les instances compétentes en matière de négociation des différends, et [qu'il] en appelle à eux contre leur propre gouvernement". Cette déclaration et le reproche qu'elle comporte ne s'expliquent que de la part d'un représentant de l'Etat qui, ou bien ignore le déroulement chronologique des négociations internes entre le Saint-Siège et le gouvernement allemand, ou bien traite avec une étrange négligence la connaissance qu'il en pourrait avoir. Le Saint-Siège se croit à même, aussi bien que toute autre instance, d'apprécier les devoirs de droit et de bienséance qui résultent des usages diplomatiques. Ce lui serait un jeu de démontrer, documents à l'appui, comment au cours des quatre années qui ont suivi le concordat on a tenté, avec un soin infatigable et une patience que plusieurs ont jugée excessive, de mettre à profit toute possibilité vraie d'un juste accord; cela même quand il était répondu négativement à cette attente rendue plus d'une fois difficile par les méthodes et pratiques de négociation des négociateurs gouvernementaux.
Vu le silence qui a répondu à toute une série de requêtes et propositions individuelles et collectives de l'épiscopat, vu la stérilité imputable à la partie gouvernementale, de nombreuses prises de contact personnelles entre les représentants de l'Eglise et de l'Etat en Allemagne, vu la façon "contraire à tous les usages diplomatiques" et devenue coutumière, sous le Troisième Reich, dans l'expédition des affaires de laisser sans réponse les nombreuses notes du Saint-Siège, fait qui, dès avant cela, avait pris des proportions inconnues dans les rapports avec d'autres puissances et qui, dans les tout derniers temps, avait atteint dans les très importantes affaires scolaires des proportions volontairement discourtoises, vu les appels répétés et infructueux du Saint-Siège à l'article 33 de conciliation figurant au concordat, et dès lors obligatoire, vu les retards visiblement organisés de pourparlers et les renvois arbitraires à des dates indéterminées de discussions concernant les questions concordataires de première importance, tant vis-à-vis du nonce que des représentants de l'épiscopat, il est étrange, et diplomatiquement insoutenable, de commencer par qualifier une encyclique, née dans le cadre de la situation décrite, comme une prise de position contraire au concordat, mue ou, à tout le moins influencée, par des objectifs politiques, puis de tenter vainement de la présenter comme telle à l'opinion publique mondiale.
Quand Votre excellence se plaît à parler d'infraction aux usages diplomatiques et de "négociations encore pendantes", elle oublie d'appliquer plus à propos cette remarque au comportement des services gouvernementaux. La question qui se pose à ce sujet est alors la suivante: Y a-t-il respect des "usages diplomatiques" et prise en considération des "négociations encore pendantes" lorsque le partenaire gouvernemental - bien qu'il ait été officiellement informé du désaccord du partenaire ecclésiastique - restreint par des mesures légales et administratives unilatérales le domaine légal de l'Eglise tel qu'il avait été convenu entre les parties ? lorsque, en infraction avec le contrat mais par le procédé commode du fait accompli, il porte atteinte au statut de droit et de fait de l'Eglise catholique ? lorsque, dans les questions cruciales de l'éducation chrétienne et des écoles confessionnelles, il fait litière de la liberté de choix des parents catholiques par des mesures d'intimidation ou pire - aisément prouvables sur documents - et lorsqu'il attend alors de l'Eglise qu'elle reconnaisse comme juridiquement inattaquables en raison du concordat des faits qui ne sont que le résultat trompeur de méthodes illicites et pratiquées de façon inadmissible? Poser la question c'est y répondre; c'est aussi montrer que les plaintes formulées contre le Saint-Siège sont dénuées de tout fondement.
6)La note allemande du 12 courant prétend voir une "infraction" aux principes les plus élémentaires du concordat dans la manière d'agir du Saint-Siège quant à la rédaction, la publication et la lecture de l'encyclique "Mit brennender Sorge".La note ne craint pas de tirer la singulière conclusion que voici : "Le fait que l'impression et la diffusion de l'encyclique aient été menées dans le plus grand secret démontre que les instances ecclésiastiques responsables de sa rédaction et de sa diffusion étaient fort bien conscientes de l'illégalité du procédé et de la violation de leurs devoirs civiques". Le Saint-Siège récuse cette hypothèse avec vigueur. Il proteste contre l'accusation d'avoir agi dans l'illégalité. Il ignore tout d'un article du concordat qui prescrirait une procédure d'ordre public pour la rédaction d'une encyclique. Dans la mesure où serait exact l'aspect "secret" de l'impression et de la diffusion reprise par la note, les documents en sa possession ne contiennent rien qui fasse état d'une atteinte quelconque aux prescriptions légales en matière de presse. Cette même police gouvernementale, qui tolère et favorise très largement les déclarations hostiles à l'Eglise, s'était depuis longtemps engagée, par sa façon de traiter les lettres pastorales d'évêques allemands, dans une voie qui équivalait à leur dénier les droits garantis par le concordat. Vu les abus continuels résultant d'une pratique policière chicanière et manifestement partisane, on ne peut que déduire du comportement des vénérables évêques allemands qu'ils se sont seulement préoccupés de prémunir les directives pastorales, explicatives et manifestement bienveillantes, du pape contre le sort que bien des lettres pastorales avaient injustement connu. S'il est vrai que la police secrète n'a pas empêché la lecture de la circulaire pontificale dans les églises, cela est certainement dû aussi au fait que dès le début elle n'a pu relever aucune inexactitude matérielle dans le texte. Le Saint-Siège ne comprend pas la manière dont le gouvernement allemand prétend après coup que "par le ton et le contenu, la circulaire constitue une telle provocation contre la direction de l'Etat, contre l'exercice de la justice et contre la politique scolaire et de presse en Allemagne, que le gouvernement allemand juge incompatible avec sa dignité et sa souveraineté de la discuter en ses détails". La méthode à laquelle on recourt dans cette observation facilite sans doute largement la réponse du gouvernement ou, plus exactement, lui permet d'éviter de répondre et de réfuter l'encyclique; toutefois elle prive aussi sa prise de position de toute force probante. Il s'agit là du maintien de la pratique qui, déjà dans le passé, a consisté à esquiver à de multiples reprises un débat sur les faits, contribuant ainsi de manière décisive au durcissement des relations entre l'Eglise et l'Etat. Le Saint-Siège, en revanche, se refuse à supposer que la direction de l'Etat allemand, la Justice allemande, l'Ecole allemande et la Presse allemande puissent trouver un intérêt quelconque à s'identifier avec les aberrations et abus manifestes dont il a été donné des exemples dans l'encyclique. Tant que le gouvernement n'en fait rien, il n'aura aucun motif de considérer comme dirigé contre lui l'examen objectif de ces abus. La forme adoptée dans l'encyclique pour de tels examens et l'effort fait par le Saint-Siège, effort qui n'aura pas échappé à l'autre partie, pour ne pas assimiler les égarements qu'il était obligé de dénoncer avec l'Etat en tant que tel ou avec le mouvement qui le soutient, auraient dû, pour quiconque considère l'encyclique comme un tout indivisible et cherche à juger sans passion les directives positives qu'elle contient ou suggère, être un motif de comprendre, sans prévention et sans susceptibilité, comment il devrait être possible de trouver une issue aux confusions d'un passé récent et à la menace actuelle de durcissement. On servirait mieux par là les intentions de Sa Sainteté le Pape ainsi que la prospérité, la paix et l'avancement du peuple et de l'Etat allemands, plutôt que par des interprétations fausses, empreintes d'irritation et purement négatives qui caractérisent la note du 12 courant et qui, assises sur le vide, ne peuvent mener qu'au vide.
7) Là où l'encyclique pontificale appelle l'attention sur les "manoeuvres qui, dès le début, ne visaient qu'à une guerre d'extermination", le gouvernement allemand répond par une série de constats ponctuels, qui témoigneraient de son attitude positive à l'égard de l'Eglise. En examinant avec précision le texte de l'encyclique, le gouvernement se rendra compte qu'il s'agissait simplement de constater l'existence de ces manoeuvres sans que pour autant la direction de l'Etat en tant que tel soit assimilée à ces manoeuvres. Il suffit de connaître la littérature et la rhétorique de certaines personnalités dirigeantes et organes du mouvement national-socialiste et des groupements idéologiques qu'elles patronnent pour faire la regrettable constatation que les précisions données dans l'encyclique sont conformes à la réalité. Il appartient au gouvernement d'éliminer les anomalies relevées, ce que tendent à confirmer les déclarations de hautes personnalités de l'Etat faites à des représentants de l'Eglise. Le gouvernement n'a pas encore jusqu'ici mis lui-même cette possibilité à profit.
Pour prouver son attitude positive à l'égard de l'Eglise, la note appelle "l'attention sur le fait, reconnu par l'Eglise elle-même, que c'est grâce au national-socialisme que l'Eglise catholique d'Allemagne a été sauvée du chaos bolchevique". Le Saint-Siège ne nie pas que le gouvernement actuel de l'Allemagne a efficacement éliminé le communisme en tant qu'organisation publique. Dans quelle mesure, à l'époque de la prise du pouvoir par le national-socialisme, le communisme représentait en Allemagne un danger immédiat dont il était exclu de pouvoir triompher par d'autres moyens, voilà une question objective que le Saint-Siège en tant que tel n'a pas à trancher. En tout cas il apprécie tout effort honnête vers l'ordre et la paix.
La note du 12 courant appelle l'attention sur la manière dont "le gouvernement allemand est allé, en paroles et en actes, au-devant des désirs de l'Eglise catholique pour l'établissement des dispositions matérielles du concordat". Sous ce rapport, il conviendrait de rappeler que le concordat du Reich conclu avec le présent gouvernement ne comporte aucune disposition financière nouvelle et se contente de laisser en vigueur ce dont les précédents gouvernements avaient convenu. Le gouvernement du Reich n'ignore pas qu'il en va de même pour les prestations extra-concordataires assises sur la base de lois antérieures, pour la perception de l'impôt cultuel, pour la création de nouveaux diocèses, etc. Tout comme il ne pourra pas contester les restrictions importantes auxquelles il a été procédé. Il faut en outre souligner que, par une série de mesures légales et administratives, les institutions et associations ecclésiastiques ont subi des dommages dans leurs propriétés et revenus, dont les données statistiques ne sont pas publiées. De plus, qu'il soit permis au Saint-Siège, en ce domaine, sans avoir à craindre de malentendu, de faire observer que pour lui les questions avancées par le gouvernement du Reich ne représentent pas des questions d'intérêt mais des questions de droit, et qu'une appréciation correcte sur la façon dont ces questions sont réglées en Allemagne est impossible si l'on ne se réfère pas aux titres juridiques résultant de la sécularisation et d'autres faits encore. Toute explication dès lors est superflue [pour comprendre] qu'aux yeux de l'Eglise la liberté dans l'exercice de sa mission salvatrice est primordiale et qu'aucune sorte de considération matérielle ne pourrait lui faire renoncer, de la part d'aucun État de quelque forme constitutionnelle qu'il soit dans le détail, à revendiquer cette liberté, non comme une aumône qu'elle mendierait, mais - et cela dans l'intérêt même de l'Etat et du peuple - comme son droit divin.
8)Quand la note du 12 avril de cette année croit devoir rappeler au Saint-Siège que "l'Etat autoritaire allemand, dans tous les domaines de la vie publique, de la direction de l'Etat, de la justice, de la politique scolaire et de presse, a définitivement rompu avec les conceptions et méthodes de la démocratie libérale et parlementaire", elle se méprend de manière extraordinaire sur les intentions de l'encyclique pontificale. Ce n'est pas là que gît la source des véritables ou éventuels conflits entre l'Eglise catholique et l'Etat allemand. Le Saint-Siège, qui entretient des relations amicales, correctes ou au moins tolérables avec des Etats de forme et d'orientations constitutionnelles diverses, ne se mêlera jamais de la question de savoir quelle forme de gouvernement tel peuple désire considérer comme plus adéquate à sa nature et à ses besoins. Il est également resté fidèle à ce principe à l'égard de l'Allemagne et a l'intention de le rester. L'encyclique pontificale a seulement posé en principe que tout statut juridique d'un Etat est soumis à la loi de Dieu. Tant que ce principe sera reconnu et mis en pratique par le gouvernement allemand, les conflits de conscience entre les devoirs du chrétien et ses devoirs de fidélité de citoyen resteront exclus. Toutefois, un gouvernement qui prétendrait se soustraire à cette exigence fondamentale de tout ordre moral juridique et social provoquerait, consciemment ou inconsciemment des tensions et des oppositions rendant impossible le développement de l'esprit social auquel il aspire et que l'Eglise s'efforce également de promouvoir par tout moyen licite.
En résumé, le Saint-Siège constate ce fait central: la note du 12 courant n'a réfuté objectivement aucun des faits contenus dans l'encyclique "Mit brennender Sorge". Par des déformations politiciennes, tant du contenu de la circulaire que des intentions de Sa Sainteté le Pape, elle a cherché à dissimuler les infractions passées et présentes au concordat, en prétendant que ladite encyclique constitue une infraction au concordat. Il est difficile d'imaginer une plus étonnante inversion de tous les principes de base du droit contractuel que celle qui se trouve tentée ici dans un document diplomatique. Après avoir demandé inutilement pendant quatre longues années une application correcte des stipulations du concordat; après avoir indiqué à plusieurs reprises et confidentiellement que, si la tactique pratiquée par le gouvernement se poursuivait, le Saint-Siège se verrait obligé de prendre position officiellement; après de nombreuses tentatives pour trouver, en ce qui concerne les associations catholiques, une solution acceptable pour les deux parties, au lieu de la détérioration du concordat recherchée en juin 1934 par le gouvernement; après des tentatives répétées pour soulager le durcissement de la situation par des prises de contact des représentants de l'épiscopat avec de hautes personnalités de l'Etat ; après avoir vainement tenté à de multiples reprises d'en appeler à l'instance d'accord prévue à l'article 33 pour répondre aux mesures gouvernementales unilatérales qui se succédaient précipitamment dans les domaines scolaire et autres, Sa Sainteté le Pape a élevé sa voix de pasteur suprême, tel que le devoir de sa charge l'y obligeait et que son droit concordataire l'y autorisait. C'est de lui que je tiens la haute mission et le devoir de réfuter aussi bien l'injuste interprétation de son encyclique communiquée dans la note du 12 courant que la forme donnée à cette interprétation. En conclusion, il importe de souligner que, en dehors de l'aspect objectif des faits, l'erreur d'appréciation qui est à la base de l'injuste manière dont le gouvernement voit les choses consiste à placer sous un jour politique le conflit en cours dont les causes seraient à rechercher dans des courants et aspirations politiques au sein de l'Eglise d'Allemagne. Plus vite et plus résolument le gouvernement allemand pourra se décider à éliminer de la discussion politique et des pourparlers avec le Saint-Siège ces éléments de polémique journalistique, plus tôt pourra se développer, comme il est dit dans la note du 12 courant, l'atmosphère dans laquelle "les deux parties prenantes, Etat et Eglise" pourront "oeuvrer pour le bien de la population civile et religieuse allemande". La condition première et essentielle pour atteindre, dans l'intérêt des deux parties, ce but digne d'efforts est que la direction de l'Etat et du mouvement qui le soutient se dégage de l'étreinte et de la pénétration croissantes des courants philosophiques et antichrétiens qui vivent du combat contre l'Eglise et veulent tirer de ce combat une règle et une condition de vie pour un Etat allemand modelé sur leur empreinte et conforme à leur état d'esprit. Ce n'est pas la première fois que l'on présente au gouvernement ce diagnostic de l'état du conflit. On ne fait que le répéter, avec la suppliante insistance que commandent les expériences vécues. C'est à l'Etat allemand et à sa direction qu'il appartient dès maintenant de prendre les mesures que l'on a esquivées jusqu'ici. En ce sens, c'est au gouvernement et non au Saint-Siège de décider de la forme que prendront à l'avenir les relations entre l'Eglise et l'Etat.
En vous exprimant ma considération distinguée, j'ai l'honneur, Excellence, de vous rester très respectueusement,
(s.) E. Card. Pacelli
[Introduction]
En Europe, la guerre est finie: mais quels stigmates elle y a imprimés! Le divin Maître avait dit: "Tous ceux qui mettront injustement la main à l'épée périront par l'épée" [cf. Matth., XXVI , 52]. Or, que voyez-vous ?
Vous voyez ce que laisse derrière soi une conception et une action de l'Etat qui ne tiennent aucun compte des sentiments les plus sacrés de l'humanité, qui foulent aux pieds les principes inviolables de la foi chrétienne. Le monde entier contemple aujourd'hui, stupéfait, l'écroulement qui en est la conséquence.
Cet écroulement, Nous l'avions vu venir de loin, et bien peu, croyons-Nous, ont suivi avec une plus grande tension d'esprit l'évolution et le rythme précipité de cette chute inévitable. Plus de douze années, qui comptent parmi les meilleures de Notre âge mûr, Nous avions vécu, par devoir de la charge qui Nous était confiée, au milieu du peuple allemand. Durant cette période, avec la liberté que permettaient les conditions politiques et sociales d'alors, Nous Nous sommes employé à consolider la situation de l'Eglise catholique en Allemagne. Nous eûmes ainsi l'occasion de connaître les grandes qualités de ce peuple et Nous Nous trouvâmes en relations personnelles avec ses meilleurs représentants. C'est pourquoi Nous avons confiance qu'il pourra s'élever une fois encore à une nouvelle dignité et à une nouvelle vie, quand il aura repoussé de lui le spectre satanique exhibé par le national-socialisme, et quand les coupables (comme Nous avons déjà eu l'occasion de l'exposer dans d'autres occasions) auront expié les crimes qu'ils ont commis.
Tant qu'il restait une lueur d'espoir que ce mouvement pût prendre une tournure différente et moins pernicieuse, soit par la résipiscence de ses membres plus modérés, soit par une opposition efficace de la partie non consentante du peuple allemand, l'Eglise a fait tout ce qui était en son pouvoir pour opposer une digue puissante à l'envahissement de ces doctrines aussi délétères que violentes.
Au printemps de 1933, le gouvernement allemand pressa le Saint-Siège de conclure un concordat avec le Reich, pensée qui rencontra aussi l'assentiment de l'épiscopat et de la plus grande partie tout au moins des catholiques allemands. En effet, ni les concordats déjà conclus avec quelques Etats particuliers de l'Allemagne (Länder), ni la constitution de Weimar ne semblaient assurer et garantir suffisamment le respect de leurs convictions, de leur foi, de leurs droits et de leur liberté d'action. Dans de telles conditions, ces garanties ne pouvaient être obtenues qu'au moyen d'un accord, dans la forme solennelle d'un concordat avec le gouvernement central du Reich. Il faut ajouter que, après la proposition faite par celui-ci, la responsabilité de toutes les conséquences douloureuses serait retombée, en cas de refus, sur le Saint-Siège.
Ce n'est pas que, de son côté, l'Eglise se laissât leurrer par d'excessives espérances ou que, en concluant le concordat, elle entendit approuver, de quelque manière que ce soit, la doctrine et les tendances du national-socialisme, comme déclaration et explication en furent alors expressément données. Toutefois, il faut reconnaître que le concordat, dans les années suivantes, procura quelques avantages ou du moins empêcha des maux plus grands. En effet, malgré toutes les violations dont il fut l'objet, il laissait aux catholiques une base juridique de défense, un camp où se retrancher pour continuer à affronter, tant qu'il leur serait possible, le flux toujours croissant de la persécution religieuse.
En fait, la lutte religieuse allait toujours s'aggravant: c'était la destruction des organisations catholiques ; c'était la suppression progressive des écoles catholiques, publiques et privées, si florissantes c'était la séparation forcée de la jeunesse d'avec la famille et l'Eglise; c'était l'oppression exercée sur la conscience des citoyens, particulièrement des employés de l'Etat; c'était le dénigrement systématique, au moyen d'une propagande habilement et rigoureusement organisée, de l'Eglise, de son clergé, de ses fidèles, de ses institutions, de sa doctrine, de son histoire; c'était la fermeture, la dissolution, la confiscation des maisons religieuses et des autres instituts ecclésiastiques ; c'était l'anéantissement de la presse et de l'édition de livres catholiques.
Pendant ce temps, le Saint-Siège, sans hésiter, multipliait auprès des gouvernants allemands ses démarches et ses protestations, les rappelant avec énergie et clarté au respect et à l'accomplissement des devoirs dérivant du droit naturel lui-même et confirmés par le pacte concordataire; dans ces années critiques, Notre grand prédécesseur Pie XI, joignant à la vigilance attentive du pasteur la patiente longanimité, du père, remplit avec une force intrépide sa mission de pontife suprême.
C'est alors, pourtant, qu'après avoir tenté en vain toutes les voies de la persuasion il se vit de toute évidence en face de violations délibérées d'un pacte officiel et d'une persécution religieuse, dissimulée ou manifeste, mais toujours durement poursuivie. Et le dimanche de la Passion 1937, dans son encyclique Mit brennender Sorge, il dévoila au regard du monde ce que le national-socialisme était en réalité: l'apostasie orgueilleuse de Jésus-Christ, la négation de sa doctrine et de son oeuvre rédemptrice, le culte de la force, l'idolâtrie de la race et du sang, l'oppression de la liberté et de la dignité humaine.
Comme un coup de trompette qui donne l'alarme, le document pontifical, vigoureux - trop vigoureux, comme le pensait plus d'un - fit sursauter les esprits et les coeurs.
Beaucoup - même hors des frontières d'Allemagne - qui jusqu'alors avaient fermé les yeux sur l'incompatibilité de la conception nationale-socialiste et de la doctrine chrétienne, durent reconnaître et confesser leur erreur.
Beaucoup, mais non pas tous ! D'autres, dans les rangs mêmes des fidèles, étaient dès lors trop aveuglés par leurs préjugés ou séduits par l'espoir d'avantages politiques. L'évidence des faits signalés par Notre prédécesseur ne réussit pas à les convaincre, encore moins à les décider à changer de conduite. Est-ce une simple coïncidence ? Certaines régions, qui furent ensuite plus durement frappées par le système national-socialiste, furent précisément celles où l'encyclique Mit brennender Sorge avait été le moins ou même n'avait été aucunement écoutée.
Aurait-il été possible alors, par des mesures politiques opportunes et adaptées, de freiner une fois pour toutes le déchaînement de la violence brutale et de mettre le peuple allemand en état de se dégager des tentacules qui l'étreignaient ? Aurait-il été possible d'épargner de cette manière à l'Europe et au monde l'invasion de cette immense marée de sang ? Personne n'oserait se prononcer là-dessus avec certitude. En tout cas, pourtant, personne ne pourrait-il reprocher à l'Eglise de n'avoir pas dénoncé et indiqué à temps le vrai caractère du mouvement national-socialiste et le danger auquel il exposait la civilisation chrétienne.
"Quiconque élève la race, ou le peuple, ou l'Etat, ou une de ses formes déterminées, les dépositaires du pouvoir ou d'autres éléments fondamentaux de la société humaine... à la règle suprême de tout, même des valeurs religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là pervertit et fausse l'ordre des choses créé et voulu par Dieu" [Pie XI, Encyclique Mit brennender Sorge].
Cette phrase de l'encyclique résume bien l'opposition radicale entre l'Etat national-socialiste et l'Eglise catholique. Au point où en étaient venues les choses, l'Eglise ne pouvait plus, sans manquer à sa mission, renoncer à prendre position devant le monde entier. Par cet acte, pourtant, elle devenait une fois encore un "signe de contradiction" (Lue, 11, 34) devant lequel les esprits s'affrontèrent et prirent position en deux groupes opposés.
Les catholiques allemands, on peut le dire, furent d'accord pour reconnaître que l'encyclique Mit brennender Sorge avait apporté lumière, direction, consolation, réconfort à tous ceux qui prenaient au sérieux et pratiquaient en conséquence la religion du Christ.
La réaction, pourtant, ne pouvait pas faire défaut de la part de ceux qui avaient été frappés; et de fait l'année 1937 fut précisément pour l'Eglise catholique en Allemagne une année d'indicibles amertumes et de tempêtes terribles.
Ni les grands événements politiques qui marquèrent les deux années suivantes, ni la guerre ensuite n'atténuèrent aucunement l'hostilité du national-socialisme contre l'Eglise, et cette hostilité se manifesta jusqu'à ces derniers mois, quand ses adhérents se flattaient encore de pouvoir, la victoire militaire une fois remportée, en finir pour toujours avec l'Eglise. Des témoignages autorisés et incontestables Nous tenaient informé de ces desseins; ceux-ci du reste se dévoilaient d'eux-mêmes par les mesures réitérées et toujours plus hostiles prises contre l'Eglise catholique en Autriche, en Alsace-Lorraine et surtout dans les régions de la Pologne qui, déjà pendant la guerre, avaient été incorporées à l'ancien Reich ; tout y fut frappé, anéanti, tout, c'est-à-dire tout ce qui pouvait être atteint par la violence extérieure.
Continuant l'oeuvre de Notre prédécesseur, Nous n'avons pas cessé Nous-même durant la guerre, spécialement dans Nos messages, d'opposer les exigences et les règles indéfectibles de l'humanité et de la foi chrétienne aux applications dévastatrices et inexorables de la doctrine nationale-socialiste, qui en arrivaient à employer les méthodes scientifiques les plus raffinées pour torturer ou supprimer des personnes souvent innocentes. C'était là pour Nous le moyen le plus opportun et, pourrions-Nous dire, le seul efficace de proclamer devant le monde les principes immuables de la loi morale et d'affermir, parmi tant d'erreurs et de violences, les esprits et les coeurs des catholiques allemands dans l'idéal supérieur de la vérité et de la justice. Cette sollicitude ne resta pas sans effet. Nous savons en effet que Nos messages, surtout celui de Noël 1942, malgré toutes les défenses et tous les obstacles, furent l'objet d'étude dans les conférences diocésaines du clergé en Allemagne et ensuite exposés et expliqués au peuple catholique.
Mais si les dirigeants de l'Allemagne avaient résolu de détruire aussi l'Eglise catholique dans l'ancien Reich, la Providence en avait disposé autrement. Les tribulations de l'Eglise de la part du national-socialisme se sont terminées avec la fin soudaine et tragique du persécuteur.
Des prisons, des camps de concentration, des bagnes, à côté des détenus politiques, affluent aussi maintenant les phalanges de ceux, tant clercs que laïcs, dont l'unique crime a été la fidélité au Christ et à la foi de leurs pères ou J'accomplissement courageux des devoirs sacerdotaux. Pour eux tous, Nous avons ardemment prié et Nous Nous sommes appliqué par tous les moyens, chaque fois que ce fut possible, à leur faire parvenir Nos paroles de réconfort et les bénédictions de Notre coeur paternel.
En effet, plus se lèvent les voiles qui cachaient jusqu'à maintenant la douloureuse passion de J'Eglise sous le régime national-socialiste, plus apparaissent la fermeté inébranlable, souvent jusqu'à la mort, d'innombrables catholiques et la part glorieuse que le clergé a eue dans ce noble combat. Bien que Nous ne possédions pas encore des statistiques complètes, Nous ne pouvons pas pourtant Nous abstenir de mentionner ici, à titre d'exemple, quelques-unes au moins des nombreuses nouvelles qui Nous parviennent de prêtres et de laïcs internés au camp de Dachau, qui furent "dignes d'endurer des affronts pour le nom de Jésus" (Act. V, 41).
En première place, pour le nombre et pour la dureté des traitements subis, se trouvent les prêtres polonais. Entre 1940 et 1945, 2 800 ecclésiastiques et religieux furent emprisonnés dans ce camp, parmi lesquels l'évêque auxiliaire de Plock, qui y mourut du typhus. En avril dernier il en restait seulement 816 ; tous les autres étaient morts, à l'exception de deux ou trois transférés dans un autre camp. Durant l'été 1942, on y signala rassemblés 480 ministres du culte, de langue allemande, dont 45 protestants et tous les autres prêtres catholiques. Malgré l'afflux continuel de nouveaux internés, spécialement de quelques diocèses de Bavière, de la Rhénanie et de la Westphalie, leur nombre, en raison de la forte mortalité, ne dépassait pas au début de cette année 350. Et on ne peut passer sous silence ceux qui appartenaient aux territoires occupés: Hollande, Belgique, France, Luxembourg, Slovénie, Italie. Beaucoup de ces prêtres et de ces laïcs ont eu à supporter d'indicibles tourments à cause de leur foi et de leur vocation. En une occasion, la haine des impies contre l'Eglise en arriva à tel point de parodier sur un prêtre interné, avec des fils barbelés, la flagellation et le couronnement du Rédempteur.
Les victimes généreuses, qui durant douze ans, depuis 1933, en Allemagne, ont fait au Christ et à son Eglise le sacrifice de leurs biens, de leur liberté, de leur vie, élèvent vers Dieu leurs mains en une oblation expiatoire. Que le juste Juge puisse l'agréer en raison de tant de crimes commis contre l'humanité, non moins qu'au détriment du présent et de l'avenir de leur propre peuple, spécialement de l'infortunée jeunesse, et abaisser finalement le bras de son ange exterminateur !
Avec une insistance toujours croissante, le national-socialisme a voulu dénoncer l'Eglise comme ennemie du peuple allemand. L'injustice manifeste de l'accusation aurait frappé au plus vif les sentiments des catholiques allemands et les Nôtres si elle était sortie d'autres lèvres ; mais sur celles de tels accusateurs, loin d'être une charge, elle est le témoignage le plus éclatant et le plus honorable de l'opposition ferme et constante soutenue par l'Eglise contre des doctrines et des méthodes si délétères pour le bien de la vraie civilisation et du peuple allemand lui-même. A celui-ci Nous souhaitons que, délivré de l'erreur qui l'a précipité dans l'abîme, il puisse retrouver son salut aux sources pures de la vraie paix et du vrai bonheur, aux sources de la vérité, de l'humilité, de la charité, qui ont jailli avec l'Eglise du coeur du Christ.
Dure leçon que celle de ces dernières années ! Qu'au moins elle soit comprise et qu'elle profite aux autres nations ! "Instruisez-vous, vous qui jugez la terre" (Ps., XI, 10) ! C'est le voeu le plus ardent de quiconque aime sincèrement l'humanité. Victime d'une exploitation impie, d'un cynique mépris de la vie et des droits de l'homme, elle n'a qu'un seul désir, elle n'aspire qu'à une seule chose: mener une vie tranquille et pacifique dans la dignité et dans un labeur honnête.
C'est pourquoi elle désire ardemment qu'on mette un terme à l'effronterie avec laquelle la famille et le foyer domestique, durant les années de guerre, ont été maltraités et profanés ; effronterie qui crie vers le ciel, qui s'est transformée en un des plus graves dangers non seulement pour la religion et la morale, mais aussi pour toute vie bien ordonnée de la communauté, humaine ; faute qui, surtout, a créé les multitudes de déracinés, de déçus, de désolés sans espoir, lesquels vont grossir les masses de la révolution et du désordre à la solde d'une tyrannie non moins despotique que celle qu'on a voulu abattre.
[Conditions d'une vraie paix internationale]
Traduction tirée de la collection Les Enseignements pontificaux, présentation par les moines de Solesmes, volume La Paix intérieure des nations [Desclée, Tournai 1957, p. 458 à 466].
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