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LE FAUX TEMOIGNAGE EST UN ART DIFFICILE

 

par Jean-Gabriel Cohn-Bendit et Serge Thion

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Voici un ouvrage qui porte un titre-choc: Trois ans dans une chambre à gaz d'Auschwitz, et un sous-titre qui le qualifie de «témoignage de l'un des seuls rescapés des commandos spéciaux». Ce titre est certainement une innocente bévue puisque, selon l'historiographie officielle, la chambre à gaz qui aurait fonctionné le plus longtemps à Auschwitz-Birkenau aurait été en usage vingt mois, de mars 43 à novembre 44. Le titre est d'autant plus racoleur que le témoin, Filip Müller, travaillait en réalité aux fours crématoires et qu'il ne séjournait évidemment pas «dans» une chambre à gaz. On joue ici sur la confusion qui règne habituellement dans les esprits entre les «chambres à gaz», instrument de mort, et les «fours crématoires» qui servent à incinérer les corps, quelles que soient les causes du décès. Les hindous, les bouddhistes, d'autres encore ont une préférence marquée pour l'incinération. Sartre, à sa demande, a été incinéré dans le «four crématoire» du Père Lachaise.

Pourquoi ce titre faux et impossible ? Pourquoi maintenant ? La préface de Claude Lanzmann est très révélatrice : «Au moment où l'histoire vivante se change en histoire morte, où la vérité se travestit en légende quand elle n'est pas simplement falsifiée et niée, la parution de son livre revêt une importance essentielle. Il répond en effet à tous ceux qui, érigeant leur ignorance, leur refus de s'informer, leur mauvaise foi et leur antisémitisme masqué en motifs de méfiance «révisionniste», posent aujourd'hui avec des ricanements d'esprits forts la question du «comment» de ce «pourquoi», autrement dit celle de la possibilité technique d'un pareil massacre de masse» (p. 10).

Cette question du «comment» de ce «pourquoi» est maintenant posée publiquement. Lanzmann s'adresse donc à nous et nous propose l'ouvrage de Müller comme preuve ultime de nos errements. C'est dire l'attention avec laquelle il convient d'examiner ce témoignage.


UNE DESCRIPTION INCOHÉRENTE


Dans un premier temps, Müller travaille aux fours du crématoire I, celui du premier camp d'Auschwitz C'est une installation relativement petite, aujourd'hui partiellement reconstituée pour l'usage des touristes. Le travail est dur et pénible, à tous égards, mais évidemment nécessaire d'un simple point de vue sanitaire. L'horrible, c'est le camp, non le four. Le texte est assez imprécis et bourré de menues contradictions. La traduction, qui semble à première vue prendre pas mal de libertés avec le texte allemand, contribue sans doute à accroître ces imprécisions.

Cette première partie souffre d'un travers commun à beaucoup de souvenirs, qui ne retracent que les paroxysmes de violence ou de souffrance. Sélection de la mémoire, désir de démonstration : la chose est connue. On regrette qu'un «document» de cette importance ne nous donne pas une image plus claire de la vie quotidienne. Il existe de bien meilleures sources.

Les quelques passages qui mentionnent la chambre à gaz d'Auschwitz I sont classiques mais incohérents dans le détail. Celle-ci possédait-elle des portes (p. 67) ou bien une seule «lourde porte en fer garnie de joints d'étanchéité en caoutchouc» (p. 73), fabriquée, bizarrement, par des menuisiers (p. 76) ? Ces menuisiers n'étaient pas inutiles puisque l'un des murs de cette pièce était... en bois (p. 81). Il y a beaucoup d'autres détails incompréhensibles, comme cette affirmation selon laquelle on a reconstruit la cheminée sans interrompre le fonctionnement des fours (p. 83-84). Arrivé là, on se pose des questions, mais on attend la suite.


UNE IMPRESSION D'IRRÉALITÉ


La suite se passe à Birkenau, la grande extension du camp d'Auschwitz, où furent terminés, de mars à juin 1943, les quatre grands crématoires dont on nous dit qu'ils étaient dotés de chambres à gaz, et que le tout formait une véritable usine de la mort. On nous en donne même des plans approximatifs (en inversant les légendes), mais sans l'échelle, ce qui ne permet pas d'apprécier les proportions réelles. Pas de photos.

A l'ensemble des questions posées par ce qu'il est convenu d'appeler les historiens révisionnistes sur la possibilité pratique d'une industrie telle qu'elle est habituellement décrite, Müller n'apporte aucune réponse parce qu'il ignore les questions. A le lire, le Zyklon B cesserait d'être dangereux à l'instant qu'il aurait tué. Müller prétend ainsi qu'il a pu entrer dans une chambre à gaz où se trouvaient encore des cristaux (d'acide cyanhydrique), où «les corps n'étaient pas encore rigides», où les ventilateurs étaient encore vrombissants, et y trouver de la nourriture, évidemment saturée d'acide cyanhydrique, qu'il a mangée avidement (p. 39). Il ne portait donc pas de masque. Devant l'invraisemblance totale d'une telle histoire, on trouve la plaisanterie de M. Müller plutôt macabre.

Il reprend les chiffres traditionnels sur les cadences de gazage : comment on fait passer deux ou trois mille personnes par deux portes qui font moins de deux mètres de large (voyez les plans), comment on les ressort à l'état de cadavre pour les hisser jusqu'au niveau des fours par un minuscule monte-charge, le tout en deux ou trois heures, même en oubliant les dangers du gaz, même en trichant considérablement, comme il le fait, sur le temps réel d'une incinération. Ajoutons que sa description des incinérations en plein air est tout simplement extravagante.

Son récit de Birkenau marque d'ailleurs un changement de ton : il devient très impersonnel. On ne sait pas exactement ce que Müller faisait là, mais il était partout, connaissait tout. On passe subrepticement du mode du témoignage à l'ubiquité du romancier. Des scènes entières donnent une curieuse impression de «déjà lu» : toute la description du fonctionnement de la «chambre à gaz» du Krema II est manifestement empruntée au livre de Miklos Nyiszli, Médecin à Auschwitz (Cf. p.170 et suiv.), en l'expurgeant de ses plus grosses invraisemblances, comme ces quatre grands ascenseurs inventés pour le besoin de la cause. Des extraits de ce livre plus que suspect ont été publiés en 1951 dans, déjà, les Temps Modernes.

L'histoire de la belle femme qui se dénude et paralyse d'émotion un SS avant de le tuer par surprise est un mythe déjà ancien, attesté, par exemple, dans les livres d'Aaroneanu (elle était belge), de Kogon (elle était italienne), de Karl Bartel (elle était française). Chez Müller, elle vient d'Europe de l'Est. Tout comme l'étrange Kurt Gerstein (P. Joffroy, Kurt Gerstein, l'espion de Dieu, p. 153.), Filip Müller veut entrer dans la chambre à gaz, mais il y renonce parce qu'il lui faut témoigner. Ici, ce sont de jeunes beautés nues «dans la fleur de l'âge» qui l'expulsent de force de la chambre à gaz devant les SS éberlués. Le même thème est traité par Gideon Haussner, le procureur du procès Eichmann, avec le dentiste Lindwasser.

L'essentiel du livre, ces scènes qui sont censées avoir été vécues et qui ont si peu l'air de l'avoir été réellement, apparaît donc vite, pour qui connaît un peu la littérature sur ce sujet, comme un montage de textes, une juxtaposition de «temps forts» d'où toute chronologie a d'ailleurs disparu. Pourquoi ? Les éditeurs, dans un «avertissement», nous donnent ce texte pour un «document historique à l'état brut», qu'ils ont respecté «à la lettre», et ils ajoutent : «Toute manipulation à des fins esthétiques ou littéraires en aurait, selon nous, totalement annihilé le sens et la portée». Cette admirable probité n'a qu'un défaut: elle est pur mensonge. Elle ne peut abuser le lecteur français que dans la mesure où ces mêmes éditeurs omettent soigneusement de préciser que ce livre n'a pas été rédigé par Müller lui-même, mais par un nègre. L'édition allemande mentionne en effet une deutsche Bearbeitung par Helmut Freitag, ce qui laisse supposer que Müller, qui est slovaque, a soit parlé devant un magnétophone, soit rédigé un brouillon, et qu'on a confié le tout à un «rewriter». L'édition américaine a l'élémentaire honnêteté de parler de la «collaboration littéraire» de Freitag. Non seulement les éditeurs français et M. Lanzmann ont oublié ce détail mais ils jurent leurs grands dieux que le document est «brut». Si le nom de M. Freitag figure en Allemagne, c'est bien parce qu'il a été payé pour une «manipulation à des fins littéraires», ce qui ne veut pas obligatoirement dire que le sens et la portée de ce texte soient «totalement annihilés». Mais c'est pourtant la conclusion que les éditeurs devraient aussitôt tirer à leur propre usage.

Le procédé enfantin qui consiste à cacher le rôle de Freitag pour donner au livre une plus grande «crédibilité» provient peut-être du précédent fâcheux suscité par les souvenirs de Martin Gray. C'est le surcroît d'invraisemblance qui semble toujours garantir la véracité du récit.


AUCUNE INFORMATION NOUVELLE


L'impression d'irréalité donnée par le livre de Müller vient aussi de ce qu'il est extrêmement discret sur les privilèges matériels que valait l'appartenance à ces commandos spéciaux, sur ses rapports avec les SS, sur la part qu'il prenait aux trafics d'or et de devises et au marché noir, sur les multiples contacts qu'il dit entretenir avec d'autres détenus de plusieurs sections d'Auschwitz, en dépit de l'isolement auquel il se dit condamné. Il est très évasif sur ses rapports avec l'organisation politique des détenus, mais son insistance à parler de «nos chefs», «nos dirigeants», sans la moindre précision, donne à penser qu'il faisait partie (mais à quel niveau ?) de l'appareil stalinien, ou de l'un des groupes qui s'y apparentaient. Est-il utile d'insister sur le rôle primordial que les communistes ont joué, dès la libération d'Auschwitz, dans la «production» et la diffusion de l'information et du témoignage sur Auschwitz ?

Si on compare ce livre à la masse des textes déjà publiés, on comprend mal l'exaltation de Lanzmann, car le livre de Müller n'apporte aucune information nouvelle (sinon, peut-être, qu'avant de mourir, les Tziganes baiseraient, alors que les juifs ne baiseraient pas, p. 206). On comprend aussi, bien que cela ne soit pas explicité, qu'il n'y a pas eu de liquidations systématique des Sonderkommandos, comme on l'écrit partout. (Le critique de l'Humanité a même vu dans sa boule de cristal ce que le livre ne dit nullement, à savoir que Müller aurait échappé à «cinq sélections».) Müller, qui en a fait partie pendant trois ans, n'a pas eu à échapper à la liquidation puisque personne, cela l'étonne lui-même, n'a cherché à le liquider. Il a survécu parce qu'il était jeune, fort, et qu'il a eu la chance de travailler aux crématoires, ce qui lui a permis de se nourrir correctement. Il a eu aussi la chance de ne pas participer à la révolte du Sonderkommando à la fin 44.

Les Temps Modernes avaient déjà cautionné le livre de Nyiszli. En 1966, Simone de Beauvoir a préfacé et cautionné le Treblinka de J.-F. Steiner en affirmant qu'il décrivait «avec exactitude comment les choses se sont passées». Pourtant, ce livre a été considéré un peu partout comme une mauvaise fiction qui mélange allégrement le vrai et le faux.

Le livre de Müller sort aujourd'hui en prologue au film que Lanzmann termine sur l'«Holocauste». On ira sûrement au cinéma. M.est d'évidence un historien hors pair : il est le seul au monde à avoir retrouvé «les archives intactes de la bureaucratie nazie» (p. 11). Il n'y a pas si longtemps, en pleine guerre du Viêt-Nam, il voulait, dans le Nouvel Observateur déjà, réhabiliter Lucien Bodard en tant qu'historien de la première guerre d'Indochine.

On a lu Bodard et on a bien rigolé. Mais l'ouvrage de Müller et Freitag ne nous fait pas rigoler. On comprenait autrefois que des individus massacrent leurs semblables pour sauver leur propre peau, mais ils n'osaient pas se dépeindre comme des héros. Filip Müller, qui prétend avoir participé à un massacre gigantesque, se justifie sans cesse en disant qu'il devait en passer par là et survivre pour témoigner. Mais, si c'est vrai, pourquoi cet homme-là va-t-il ensuite attendre plus de trente ans pour livrer ce témoignage ? A cette question évidente, soulevée par plus d'un lecteur, Lanzmann tente de répondre dans l'Arche (juin 1980, p. 38): il s'avère ainsi, que, contrairement à ce qui est dit dans la préface par ce même Lanzmann, Müller avait déjà témoigné. C'était en 1964, au procès de Francfort. Et c'est là qu'il aurait eu l'idée de faire un livre. Ce n'est donc pas, apparemment, pendant qu'il était à Auschwitz. Mais, chose étrange, il lui a fallu quinze ans pour passer de l'idée à la réalisation... Cet embrouillamini devient grotesque.

Nous regrettons d'avoir à ranger ce livre dans le rayon des supercheries. Nous aurions souhaité qu'il apportât des lumières nouvelles, qu'il réglât, dans un sens ou dans l'autre, mais qu'il réglât une fois pour toutes, la question lancinante de savoir ce qui s'est passé exactement à Auschwitz. Certains ne veulent pas le savoir exactement. C'est leur droit. C'est le nôtre de ne pas prendre des vessies pour des lanternes.

(Juin 1980)

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Extrait de: Une allumette sur la banquise, de Serge Thion, Paris, 1993, Le Temps irréparable, p. 12-15.


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