AAARGH

| Accueil général | Accueil français | Echos radar | Affaire Garaudy |


n· 5-6, décembre 1999

A CONTRE-NUIT


 

Table des matières

Les mythes fondateurs de la politique américaine, par Roger Garaudy | p. 3

Un siècle et demi d'interventions nord-américaines en Amérique latine, par Javier Peña | p. 39

L'antiaméricanisme aux Etats-Unis, par Edgard André | p.71

L'ingérence humanitaire : agression colonialiste contre les peuples, par Isabelle Coutant Peyre | p. 91


L'ANTIAMÉRICANISME AUX ÉTATS-UNIS

 

par Edgard André

 

 

La résistance à l'américanisation, à la volonté d'hégémonie mondiale des Etats-Unis s'accroît un peu partout dans le monde, même s'ils restent après l'effondrement de l'Union Soviétique et des pays du Pacte de Varsovie, la seule superpuissance, dont l'influence se manifeste, notamment en Europe occidentale, dans la plupart des domaines de la vie personnelle et sociale (médias, cinéma, vêtements, Mac Do, Coca-Cola, etc.). Aux Etats-Unis eux-mêmes est née une culture de confrontation qu'on peut appeler "antiaméricanisme", dont nous allons examiner plusieurs aspects. En particulier, le livre du sociologue américain, Paul HOLLANDER, Anti-Americanism (Irrational and Rational) constituera une source importante de réflexion (1).

L'antiaméricanisme (2), il le considère comme une opinion plus ou moins spontanée, ou un sentiment facile à susciter, un sens de l'injustice et de l'appréhension lorsque l'origine est à l'étranger, et comme un sens profond d'aliénation et d'indignation morale tel que l'éprouvent les critiques américains. Ceux-ci croient, comme les exemples le montreront, que le système social de l'Amérique est exceptionnellement injuste, dangereux et corrompu (Préface IXXX).

Ce terme "système" suscite immédiatement la question de savoir, comme le suggère Philippe GRASSET (3) dans Le monde malade de l'Amérique (1999), si l'antiaméricanisme d'aujourd'hui n'est pas plutôt une poussée antiaméricaniste; "celle-ci s'oppose non à l'Amérique et/ou à l'Américain, mais à l'américanisme, qui est la doctrine d'un appareil centralisateur et prédateur, 'Leviathan-U.S.A.', aujourd'hui producteur d'une globalisation économique et militariste, et qui trouve d'ailleurs son premier foyer de résistance en Amérique même" (De Defensa, p. 12, 25 juin 1999).

Deux auteurs, dont l'un, américain, connaît bien ce qu'il appelle l'antiaméricanisme, et l'autre belge, dont le livre très récent porte un sous-titre intéressant : "La doctrine américaine des origines à nos jours" (voir le texte de Roger GARAUDY). Retenons aussi que le livre du sociologue américain porte comme sous-titre "Irrational and Rational", qu'il faut interpréter, selon l'auteur, comme signifiant "Injustifié et justifié" (4).

La première partie du livre volumineux de P.H. concerne les cadres institutionnels et le premier chapitre traite de la "Persistance des critiques radicales". Même si ce livre ne couvre que l'espace 1965-1990, un de ses thèmes majeurs est que, pendant ce quart de siècle, une tendance critique envers l'ordre social s'est établie et répandue parmi les couches cultivées et surtout les groupes élitaires de la société américaine. Ces critiques radicales ont leur source, selon l'auteur, dans le type d'aliénation (ou l'éloignement : "estrangement") (5), qui constitue un attribut d'intellectuels au jugement catégorique, et non des masses exploitées et écrasées, "incapables de comprendre leur vraie situation et ses causes" (6). C'est ce manque de conscience que présentent en tout cas les critiques sociaux pour expliquer la passivité des gens "ordinaires" et la justification de leur propre empressement à devenir leur porte-parole. Ce concept d'aliénation continue à faire l'objet de débats en Amérique concernant sa signification, mais il suffira ici d'indiquer que ce terme est sémantiquement très proche du concept de "radicalisme de la classe moyenne" ("Middle Class Radicalism"), livre de l'auteur anglais Frank PARKIN (1968), qui a mis l'accent sur le rejet des valeurs dominantes comme étant l'élément clé. Ce que P.H. entend ici par "aliénation" se fond en une hostilité intense envers l'ordre social existant; elle prend habituellement la forme d'une forte capacité d'indignation morale, parfois de rage, causée par les iniquités de la société.

Cette hostilité fait partie du discours intellectuel et est tenue pour acquise au point qu'on ne la remarque plus guère (?) (7). Et P.H. note aussi que le sentiment selon lequel la société dont on fait partie ne vaut absolument rien et est, espère-t-on, condamnée, est compatible avec une tendance personnelle à une joie raisonnable et à la jouissance des plaisirs de la vie - matériels, esthétiques et sociaux. La mélancolie, la marginalité et le pessimisme, associés dans le passé à l'aliénation et à la critique sociale radicale et soutenue, ont diminué aux Etats-Unis...

Ces changements ont eu des conséquences, dont la première fut le développement de groupes et d'institutions ayant pour objectifs la structuration et la diffusion de ces critiques. Citons, par exemple, l'"Institute for Policy Studies" de Washington, qui fut fondé en 1963 et est connu pour avoir produit une grande variété de critiques sociales radicales et de propositions politiques, dont l'influence a parfois atteint le Congrès, les médias de masse et divers mouvements de protestation. Le rapport de l'Institut en 1983 résuma les objectifs de la manière suivante : "L'Institut d'études politiques est engagé dans un combat à propos des principes sous-jacents et de l'orientation future de la faillite politique des idées et des hypothèses qui régissent aujourd'hui l'Amérique ..."

L'opinion est largement répandue que les intellectuels, par tradition et devoir, sont critiques, interrogateurs, iconoclastes, non conformistes, et dans une certaine mesure, adversaires de l'ordre social de leur pays (8). Beaucoup d'auteurs sont prêts à mettre sur le même pied le critique social et le prophète. Selon N. BIRNBAUM (1958), l'intellectuel "porte la responsabilité de décider de ce qu'est la réalité du monde, ou de ce qu'elle devrait être". "Le critique social est un sage ..." (NEUHAUS, 1987) avec un mandat moral. D'autres, par contre, comme Paul JOHNSON (1988), constatent chez les intellectuels, un immense abîme entre la conduite de leur vie privée et leurs déclarations publiques et leurs théories et, par conséquent, ne prêtent guère attention à leurs avis et ne les considèrent pas comme la conscience morale de la société. Ces différences d'opinion ne peuvent cependant pas cacher la radicalité du système de l'américanisme.

Ce système suscite d'ailleurs des critiques tout aussi radicales dans le domaine de la littérature américaine, que nous aborderons brièvement. Elle présente en fait la même permanence de l'idée de rébellion que les critiques sociales décrites par P.H. et auxquelles nous reviendrons après ces quelques considérations sur l'attitude générale de dissidence des écrivains américains. Au poète Walt WHITMAN (1819-1892) qui déclarait qu'il fallait une idée à l'Amérique, le système répondait : "L'Idée, c'est le business, ou bien le business et la morale, ou bien le business, la morale et puis Dieu, qui sanctifie tout cela". Derrière le masque du système, l'écrivain recherche la vraie Amérique, la vraie culture, non cette "culture populaire" (du Coca-Cola au Mac Do et au multimédia), nivelée au plus bas. Il s'oppose au conformisme de l'hypocrisie bourgeoise et de la corruption généralisée. Avec Henry MENCKEN (1880-1956) et Theodore DREISER (1871-1945) et après eux, nombre d'écrivains furent le miroir du pays , le seul à n'être pas déformant au royaume des faux-semblants et du mensonge. Ecoutons la dramaturge Eugène O'NEILL (1888-1953) : "L'Amérique est le plus grand échec de l'histoire universelle ... Nous avons gaspillé notre âme". Henry MILLER (1891-1980) : "L'Amérique est pauvre en esprit, optimiste en apparence et secrètement inquiète". Jamais le système de l'américanisme n'a réussi à réduire la révolte de la dissidence littéraire, même s'il parvient régulièrement à la récupérer (9). HEMINGWAY, STEINBECK, FAULKNER restent des hors-la-loi...

Nul doute que la littérature était aussi atteinte par l'aliénation dont discute P.H. à propos des critiques sociales. Cette aliénation nous conduit à poser la question de savoir dans quelle mesure elle dérive d'attentes élevées et, par implication, peu réalistes. Ou bien, d'autre part, dans quelle mesure provient-elle de l'observation impartiale des institutions et règles sociales existantes ?

Les années 60 furent certainement une période où de telles attentes se répandirent. Les critiques radicales de la société américaine sont en effet alimentées par l'espoir de voir s'élargir les possibilités d'auto-réalisation et la perfectibilité des institutions. Selon P.H., cette période est fort marquée par un mélange d'idéalisme social et de frustration personnelle.

Pendant les années 1970 et 1980, la critique sociale s'intensifia, malgré le contexte qui était devenu plus calme. Elle se fit entendre surtout dans l'enseignement supérieur : en effet, bon nombre des étudiants radicaux, activistes et protestataires étaient restés dans la vie académique ou avaient repris des études et rejoint les facultés des sciences humaines et sociales. L'action politique des années 60 se retrouvait en classe et parmi les enseignants des facultés, avec relativement peu d'abandons parmi ceux qui, comme étudiants, avaient proclamé leurs valeurs égalitaires et antimilitaristes. Les ROSENBERGS exécutés pour espionnage, Angela DAVIES, la militante noire, devinrent des figures célèbres dans les campus universitaires. D'autre part, l'anti-communisme et le Mac Carthysme, et aussi le mouvement communiste, apparurent pendant quelque temps, et nombre d'activistes des années 60 évoluèrent de l'anti-communisme à l'anti-anticommunisme et parfois au procommunisme. Une grande conférence eut lieu à l'université HARVARD en novembre 1988, à laquelle assista l'élite de la critique sociale radicale; les membres du comité de patronage incluaient, entre autres, Noam CHOMSKY et John Kenneth GALBRAITH (10). Par contre, les revues et groupes néo-conservateurs acquirent beaucoup d'influence.

La nostalgie des années 60 est une des manifestations de l'influence que cette période fut marquée et ses valeurs continuent d'exercer sur l'imagination et les croyances de groupes importants de la société. Cette nostalgie comporte un élément idéologique qui couvre plus d'un quart de siècle. Un exemple : Tom HAYDEN (1988) écrivait : "Nous, dans les années 60, avons accompli davantage que la plupart des générations de l'histoire américaine ... Pourquoi en conclure que les moments les plus puissants de la vie sont déjà derrière nous ? ... Il incombe aux générations des années 60 d'appliquer, avec une maturité nouvelle, nos idéaux à l'avenir de notre nation".

Dans les années 80, la société américaine a été mise en accusation par des citoyens venant de tous les milieux et qui ressentaient un degré plus ou moins fort d'aliénation. Il s'agit de personnes qui appartiennent à cette culture de confrontation, mais non limitée au milieu des sciences humaines. Parmi leurs croyances, le fait que l'intervention américaine dans n'importe quel endroit du monde est sans justification morale. Ils affirment aussi que les U.S. portent la plus grande part de responsabilité pour les souffrances des pauvres du Tiers-Monde. Ce sont des personnes de la classe moyenne blanche, prospère, ceux qui ont refusé de faire leur service militaire (ou qui soutiennent et encouragent le non-recensement pour le service). Il s'agit de citoyens pour qui toutes les dépenses militaires américaines représentent un gaspillage, qui sont tracassés par la perspective de la guerre nucléaire et insistent pour que leurs villes deviennent des zones où le nucléaire est interdit ("nuclear free zones"); des gens qui, dans tout conflit quel qu'il soit, en font instinctivement le reproche aux U.S.A.; ceux qui, parmi les universitaires, sont persuadés que 1984, l'ouvrage écrit en 1949 par l'auteur britannique George ORWELL et qui constitue une satire pessimiste de la menace de la tyrannie politique, reproduit avec justesse les caractéristiques de l'Amérique contemporaine. On peut aussi les identifier par les autocollants qui proclament, par exemple : "Ce pays a été bâti sur les squelettes des Indiens". Ils sont enclins à croire que les E.U.A. sont une société hypocrite et destructrice qui n'a pas répondu à ses promesses. Ce sont pour la plupart des gens de bonne volonté dont l'idéalisme a été frustré et qui sont persuadés que, dans aucun autre pays, la distance n'est aussi grande entre les idéaux sociaux et leur mise en pratique.

Les journaux locaux et autres représentent une mine d'or d'informations sur de telles attitudes. Un professeur d'anglais, dans une université, constate cinq points communs entre le soutien à REAGAN et à HITLER. Un correspondant de journal local avertit : "Le peuple américain devrait se tracasser moins à propos de terroristes qui se cachent dans les aéroports européens et davantage à propos de ceux qui occupent les sièges de pouvoir dans la capitale de la nation". Un couple, appartenant à la classe moyenne d'une petite ville de la Nouvelle Angleterre (Nord-Est des U.S.), décide de ne pas fêter le Thanksgiving Day (11), puisque ce jour commémore ce qui, en réalité, a été l'extermination génocidaire des Indiens. Cette idée leur est venue de l'historien Howard ZINN qui a écrit, entre autres : A People's History of the United States (Harper, 1995) (12). C'étaient là quelques exemples d'attitudes de la contre-culture.

Ces attitudes de confrontation ne se sont pas limitées aux journaux et aux souvenirs d'activistes. Une grande variété de phénomènes sociaux, politiques et culturels suggèrent que ces attitudes ont fait naître des organisations qui les traduisent souvent en action. Par exemple, les sentiments antimilitaristes se répandirent à nouveau sur les campus et, en 1985, eut lieu une grève nationale d'étudiants "afin de développer la prise de conscience de l'existence du militarisme". Les manifestations contre la C.I.A. (13) étaient aussi populaires, et les visites de recruteurs pour celle-ci furent parfois supprimées par peur des protestations. La contre-culture était presque aussi hostile envers le F.B.I. (Federal Bureau of Investigation : service de police U.S., qui est contrôlé par le gouvernement central et qui s'intéresse particulièrement à la sécurité nationale, c'est-à-dire la protection de secrets politiques) qu'envers la C.I.A.

L'invasion de la Grenade en 1983 fut encore une occasion où l'emploi de la force par les E.U.A. fut vilipendé sur les campus et dans plusieurs grandes villes, de même qu'en général, les politiques U.S. en Amérique Centrale et Latine (sur l'Amérique Latine, lire l'article de Javier PEÑA).

La critique sociale s'intensifia aussi à l'égard de l'augmentation du nombre de S.D.F., qu'elle considéra comme une conséquence directe des politiques économiques de REAGAN, telles que la réduction des subventions fédérales pour le logement et les allocations sociales, et l'accroissement du chômage. L'attention accordée aux S.D.F. est liée à des problèmes plus complexes. Les médias et les critiques de la société ont rallié leur cause, à la fois pour de louables raisons humanitaires et aussi parce qu'ils étaient les dernières victimes qui présentaient de nouvelles preuves spectaculaires et irrécusables de l'inhumanité et du dysfonctionnement du système. Leur émergence dans la conscience du public était la continuation d'un processus qui avait commencé dans les années 60, à savoir la multiplication de groupes revendiquant le statut de victimes. Ce processus reflétait un sentiment croissant de culpabilité chez les groupes élitaires de la société, la prolongation de l'impact des mouvements et protestations des années 60 et l'empressement de tenir la société responsable des difficultés de divers groupes et individus.

L'aliénation elle-même est reconnue par les institutions, par des fondations importantes qui soutiennent généreusement les études et les recherches concernant la documentation et la critique des maux de la société américaine, pendant les cycles de conférences bien payées et données par des critiques populaires et bien en vue. Des manuels employés dans les écoles secondaires et d'autres écoles présentent un portrait de plus en plus négatif de la société et de l'histoire américaines.

Les présidences de REAGAN stimulèrent les protestations sociales et une mobilisation de mécontentement politique qui se concentrait surtout sur les armes nucléaires et les politiques U.S. en Amérique Centrale.

La persistance des critiques radicales de la société doit une grande partie de sa vigueur au souvenir du Viêt-nam et du Watergate (14), les symboles le plus souvent cités du discrédit dont souffrent les institutions politiques U.S. Les sentiments de culpabilité furent alimentés de façon assidue par les critiques sociaux. En outre, le retrait des E.U. démontrait qu'ils étaient loin d'être invincibles et contribua à augmenter la réceptivité envers toutes les critiques de la société, notamment la responsabilité des U.S. concernant la pauvreté du Tiers-Monde. Watergate remplit des fonctions semblables en révélant la corruption des lieux les plus élevés de la hiérarchie et en privant l'office de président du respect dont il jouissait à d'autres moments. Le Viêt-nam et le Watergate sont restés de puissantes références qui expliquent l'auto-dénigrement national et les rejets de la société américaine.

En dernière analyse, selon P.H., un concept pourrait nous aider à comprendre une large gamme de phénomènes sociaux et de formes de comportement associées au rejet de la société américaine; ou du moins une prédisposition à ce rejet : c'est ce qu'il appelle "excess security" (un excès de sécurité ou sécurité excessive). Ce concept aide à expliquer des attitudes qui vont de l'isolationnisme de la politique étrangère (?) à une préférence ostentatoire des étudiants de l'enseignement supérieur pour le port de morceaux de vêtements et de vêtements en lambeaux; pourquoi les étudiants des établissements d'élite laissent non fermées à clé leur chambre et leur voiture; pourquoi d'autres retardent leurs études, sûrs du fait que cette possibilité existera toujours après leur grand tour d'Europe et l'exploration de leur pays de côte en côte. Ce concept nous aide aussi à comprendre, selon P.H., les jeunes gens ou les yuppies (jeunes cadres dynamiques et ambitieux) qui s'installent dans des quartiers pauvres "puants", se sentant protégés par ce sens de l'invulnérabilité (outre le fait d'être attirés par un immobilier bon marché). Cela contribue aussi à expliquer le goût croissant de l'aventure parmi les groupes de la population jouissant d'un confort matériel et les variétés de styles de vie bohémiens ou contre-culturels qui entraînent un certain degré de prise de risque. C'est aussi ce sens de la sécurité, proche de l'invulnérabilité, qui aiderait à comprendre pourquoi tant de personnes des couches de la population jouissant d'un confort matériel et ayant reçu une éducation supérieure, sont opposées à la fois au service et aux dépenses militaires. On pourrait dire, avec l'auteur, que cette inclination à la confrontation est une forme de "radicalisme de la classe moyenne".

Les critiques de la société américaine entre 1965 et 1990 ont été très nombreuses. Néanmoins, on peut en reconnaître les thèmes principaux (p. 49, in P.H.) :

1. L'inauthenticité;
2. Le capitalisme, les injustices et inégalités qui y sont associées et le déclin de la qualité de vie;
3. L'agressivité et les mesures de répression, leurs sources culturelles et leurs conséquences;
4. La perte de sens et la déformation de l'individu, les critiques de l'individualisme.

Examinons successivement chacun de ces thèmes tels qu'ils ont été interprétés par des critiques sociaux importants.

1. L'inauthenticité

Les formes d'inauthenticité soumises à la critique vont de l'emploi de matières synthétiques aux relations personnelles, de la politique manipulée aux goûts manipulés des consommateurs. Pour ces critiques, la société américaine est imprégnée de fausseté, d'hypocrisie, de simulation. Rien n'est authentique, original ou digne de confiance. Les critiques de l'inauthenticité se combinent souvent à l'hostilité envers la technologie, qui crée des objets de fabrication médiocre et inutiles, des articles de consommation suscités par de faux besoins. Cette technologie est à son tour associée au capitalisme et à ses consommateurs manipulés, qui cherchent des choses, non parce qu'ils en ont vraiment besoin, mais parce qu'ils ont été persuadés de les acheter, ou parce qu'elles élèvent le statut social.

Un écrivain populaire (et critique social incessant), E.L. DOCTOROW, écrit : "Notre détérioration psychique dépasse la vie intellectuelle. Dans les dix dernières années, il y a eu une perte terrible d'énergie morale dans les arts, la politique, dans l'attente sociale ... Au nom d'un individualisme farouche, nous célébrons la cupidité, la gloutonnerie et la coercition sociale" (1983). D'autres critiquent la corruption du système politico-économique et les personnes qui le gèrent pour leur manque d'authenticité. Celui-ci est inséparable, disent les critiques, de la perte de fondements moraux.

Les critiques de l'inauthenticité sont souvent mêlées à celles de la fausse conscience des choses. Pour inculquer celle-ci, le système d'enseignement (outre les médias de masse) joue un rôle majeur. Selon Gore VIDAL (1982), "Notre système d'enseignement a veillé à ce que 95,6% de la population deviennent des travailleurs et consommateurs dociles, des contribuables paranoïdes et des guerriers ardents"."L'objectif réel de l'enseignement est ... de produire ... la personne conditionnée pour travailler à des tâches coercitives et idiotes, capable de suspendre ses jugements autonomes ... et d'assumer sa place dans des institutions contrôlées par les élites" (PARENTI, 1978).

Les critiques de l'inauthenticité s'intensifièrent fortement pendant les années 60 et ressemblent aux critiques antérieures du caractère abrutissant de la civilisation moderne, que nous connaissons au moins depuis la révolution industrielle (P.H., p. 54).

Cette destruction de l'authenticité est confirmée par Edward N. LUTTWAK (15) dans son livre sur Le turbo-capitalisme (Ed. Odile JACOB, 1998), qui présente "un tableau au vitriol des inégalités et des déséquilibres créés par les mutations les plus récentes de l'économie globale ainsi que de leurs effets pervers sur les individus de la société". Ce que l'auteur appelle "turbo-capitalisme" est désigné par d'autres comme "marché libre", la liberté des échanges. Mais les avocats de celle-ci prônent bien davantage que la liberté de vendre et d'acheter."C'est l'absence de tout contrôle politique, la fin des syndicats, le mépris pour le sort des salariés, la volatilité absolue des capitaux, sans plus de régulation. Ce qu'ils prêchent, c'est la privatisation à tout crin, des universités aux prisons, des écoles aux maisons de retraite, qu'il faudrait transformer en entreprises soucieuses du seul profit. Ce qu'ils promettent, c'est une économie dynamique qui créera de nouvelles richesses. Ils oublient simplement de préciser à qui elles reviendront. Sûrement pas à tous".

Vers la fin de son livre sur le turbo-capitalisme (p. 283 et suiv.), l'auteur fait référence à la "destruction de l'authenticité". Celle-ci, annoncée par NIETZSCHE, "commence par l'adoption inconsciente d'un vocabulaire factice - du 'Merci de voler avec la compagnie ...' au désormais usuel 'Je vous aime tous' des discours publics - et se termine par la dépersonnalisation, par la perte de l'humanité véritable qui est en chaque individu". On ment au travail pour vendre des produits, des services ou pour se vendre soi-même, pour faire de meilleures affaires dans les cocktails d'après le travail; on continue à la maison, par simple habitude, et l'on finit par se mentir à soi-même" (p. 283).

Ce processus de dépersonnalisation est évident chez les politiciens du moment. La convergence entre la politique et le spectacle qui constitue une des dimensions du turbo-capitalisme, fut illustrée par l'accession de Ronald REAGAN, acteur professionnel, à la présidence des Etats-Unis, mais aussi par le jeu théâtral d'un Bill CLINTON ou d'un Tony BLAIR. A la différence d'un LINCOLN ou d'un CHURCHILL qui exprimaient leurs qualités de chef par des gestes et des mots, mais aussi par des actes, CLINTON et BLAIR "donnent dans le sentiment comme 'substitut' aux actes qu'ils ne peuvent accomplir" (p. 284). CLINTON a réduit de lui-même les programmes sociaux, mais dans le même temps, il exprimait sa chaleureuse sympathie pour les pauvres en visitant des logements sociaux et des écoles en zones sensibles. Quant à BLAIR, "il perpétue la politique impitoyable de Margaret THATCHER à l'encontre des perdants de la société turbo-capitaliste mais tout comme CLINTON, il ne rate aucune occasion d'exprimer l'intensité de ses sentiments envers les moins chanceux" (p. 284).

Cette destruction de l'authenticité dépasse les existences individuelles et déforme les vocations de groupes entiers. L'étreinte du marché s'étend à chaque sphère de l'activité humaine et déforme le contenu de la médecine, des Beaux-Arts, de la littérature et du sport, etc. A la place des motivations intimes et des contraintes morales, on trouve l'argent, "du fric à la tonne souvent, qui ne revient cependant pas toujours aux personnes concernées" (p. 285).

Cette confirmation récente de la destruction de l'authenticité dans la société américaine contemporaine nous permet de passer au deuxième thème fondamental analysé par Paul HOLLANDER, à savoir "les critiques du capitalisme".

2. Selon le sociologue américain, les critiques du capitalisme se divisent en plusieurs catégories qui, en partie, se chevauchent (p. 55).

1) Le capitalisme comme créateur d'injustice et d'inégalité;

2) Le capitalisme comme source d'irrationalité et de gaspillage économique (dans la version moderne : le consumérisme, faux besoins, le déséquilibre entre le public et le privé, comme dans la critique de J.K. GALBRAITH de la "société d'abondance" ("Affluent Society");

3) le capitalisme comme destructeur des liens sociaux et de la communauté (par la concurrence, la mobilité, la modernisation);

Le capitalisme comme organisateur de l'inégalité mondiale, comme dans les critiques de l'"impérialisme" (version moderne : néo-colonialisme, multi-nationales), et le capitalisme comme exploiteur des régions et pays pauvres;

La critique culturelle et esthétique-romantique : le capitalisme comme forme homogénéisante ruinant la diversité et les styles traditionnels de vie; aussi, comme destructeur de l'environnement naturel : et le point culminant et les convergences de toutes ces critiques : l'accusation suprême que le capitalisme est la source ultime de la déformation de l'individu, le privant de sa spiritualité, de sa nature humaine, de la satisfaction au travail, d'aspirations plus élevées.

En 1989, Noam CHOMSKY critiqua le capitalisme comme étant "l'avidité et le désir de maximiser les gains personnels aux dépens d'autrui" (in MAYERS, 1989). Mais CHOMSKY a écrit dans la dernière décennie de notre siècle bien d'autres considérations sur le "capitalisme", auxquelles nous reviendrons ultérieurement.

Un autre exemple de critique souvent pertinente : "inhérente au processus des affaires dans le capitalisme se trouve une tendance marquée à faire passer le profit avant les gens, à attirer le consommateur vers le prix le plus haut possible tout en concédant aux travailleurs le salaire le plus bas possible" (Tom HAYDEN in Bunzel, 1983). D'autres exemples vont dans le même sens : l'accent y est mis sur l'injustice sociale, l'inégalité et la pauvreté.

D'autre part, l'on note aussi l'intense préoccupation contemporaine concernant les dégâts psychiques, la déformation de la personnalité et le tort causé à l'essence spirituelle des êtres humains; la qualité de la vie, le thème de l'appauvrissement spirituel dont, parmi d'autres MARCUSE et l'Ecole de Francfort (16) furent les pionniers. En dernière analyse, selon P.H., et c'est vrai surtout chez les artistes et les écrivains, les racines les plus profondes de l'hostilité au capitalisme résident non dans l'économique mais dans les domaines spirituel, métaphysique ou psychologique, dans sa responsabilité putative de l'aliénation ...

Et P.H. de citer David HAROWITZ (1988), qui fit observer que "l'aliénation est le nom marxiste pour la catastrophe qui est arrivée à l'existence humaine ... qu'il n'y a pas simplement les injustices particulières auxquelles on peut remédier par des réformes particulières, mais qu'il y a l'injustice en général - dans la structure même de l'être de l'humanité dans le monde". C'est ainsi que la persistance de l'anticapitalisme, selon P.H. est une forme de messianisme séculier, une protestation universelle contre l'injustice, la frustration, l'absence de sens - contre la sécularisation (?) et la modernisation et la perte concomitante de la transcendance... D'importants penseurs sociaux ont abondé dans ce sens sur les problèmes auxquels fait face le capitalisme dans sa propre légitimation par suite de l'absence d'une conception transcendante du monde. Parmi eux, Erich FROMM, psychanalyste et philosophe américain contemporain.

Le capitalisme est aussi tenu pour responsable du sort des S.D.F. et de l'inadéquation du système américain des soins de santé, et surtout de la pauvreté, la misère du Tiers-Monde. Dans celui-ci, les multinationales, soucieuses de leurs propres intérêts et avides de pouvoir, constituent une menace claire et durable pour les intérêts de millions d'humains. Par contre, les critiques américains du capitalisme n'ont pas, selon P.H., été impressionnés par le fait que des sociétés précédemment anti-capitalistes l'acceptent aujourd'hui malgré les efforts déployés et l'argent investi pour y trouver des alternatives (p. 60). Cette acceptation est loin d'être complète, comme le suggèrent de récentes consultations électorales.

3. Troisième thème principal : la répression aux U.S.A. et l'agression à l'étranger.

Les critiques sociaux affirment couramment que les E.U.A. exploitent et brutalisent les pays du Tiers-Monde. Ils disent que ces activités sont enracinées dans le capitalisme et son avidité de nouveaux marchés, de profits, de main-d'oeuvre bon marché; et, parfois, ce traitement brutal des pays du Tiers-monde est mis en parallèle avec le "peuple tiersmondiste", à savoir les minorités raciales et ethniques à l'intérieur des U.S.A.

La répression intérieure, comme MARCUSE nous l'a appris, est devenue plus subtile, plus insidieuse; c'est la "tolérance répressive". Par exemple, un sociologue du M.I.T., G. MARX (1990), écrit que "nous nous approchons de la fabrication et du contrôle de la culture que l'on constate dans la société de G. ORWELL [voir ci-dessus], bien que les intérêts privés soient impliqués dans une beaucoup plus grande mesure que l'Etat. La faculté de persuasion des mass media est beaucoup plus subtile et indirecte que la matraque au-dessus de la tête et pas nécessairement moins coercitive. Aucun endroit pour s'enfuir et se cacher ... Aucune possibilité d'échapper aux regards fureteurs, aux oreilles et aux machines de traitement de textes du gouvernement et du monde des affaires. Les citoyens ont de moins en moins la possibilité d'échapper à la surveillance".

L'instrument de répression le plus terrible c'est, d'après J. KOZOL (1975), le système scolaire, qui inculque aussi la fausse conscience des choses: "L'enseignement U.S. est ... une machine glaciale et superbe. Elle fait le travail ... Le premier objectif et la fonction principale... ce n'est pas d'éduquer de bonnes gens, mais de bons citoyens. C'est la fonction que nous appelons - chez les nations ennemies - 'l'endoctrinement par l'Etat'. Les mots sont différents, mais la fonction est la même : douze ans d'obligatoire auto-déshumanisation, d'auto-débilitation, de perte de sang ... L'enseignement public, pour la plupart des enfants, est un exercice de douze ans d'émaciation éthique."

Cette conception de l'enseignement à l'américaine, selon cet auteur, est tout à fait à l'opposé de ce que doit être l'école. L'école, c'est la clé de tout changement, de toute prise de conscience. "Le système scolaire, partout, doit viser à former des individus conscients, cultivés, lucides, ... L'étudiant moderne sera le citoyen de demain, critique, tolérant, intransigeant sur sa citoyenneté et son appartenance culturelle. Il comprendra que priorité doit être conférée au politique, que l'économique doit être remis à sa place, subordonnée au politique, c'est-à-dire à la volonté du citoyen" (17).

Parmi les aspects répressifs de la société américaine figurent, aux premiers rangs, le racisme, le sexisme et l'homophobie; ils peuvent provenir du capitalisme ou de la culture.

Les critiques culturelles de ce type de répression se concentrent sur une mentalité "macho" exceptionnelle, l'insensibilité, la brutalité, la propension à la violence, et la compétitivité agressive particulière aux Américains. Les critiques culturelles suggèrent souvent aussi qu'il existe une asymétrie fatale entre l'évolution de la technologie américaine d'une part et, d'autre part, les valeurs et pratiques sociales.

On constate souvent que le racisme est la forme la plus évidente de répression aux E.U.A., bien que cela aussi soit considéré comme "plus subtil". Ce thème du racisme sera traité ultérieurement et je vous renvoie donc à son texte.

Quant à l'approche culturelle de la répression et de l'agressivité institutionnalisées dans les affaires intérieures et la politique étrangère, c'est R. BARNET qui, cité par P.H., nous en fournit un très bon résumé (1983) : "... une stratégie de paix ne reste qu'un voeu pieux si elle n'est pas enracinée dans le changement institutionnel ... Depuis plus d'une génération, la société américaine est organisée pour la guerre plutôt que pour la paix ..."

Selon P.H., les racines de la guerre sont profondément entrelacées autour de chaque institution, y compris les écoles et la vie familiale. La nation numéro un est vouée à la victoire. Dans les écoles maternelles et les compétitions de football à l'école secondaire, dans les jeux de pouvoir des bureaux et conseils d'administration des grandes sociétés commerciales, dans les ... rivalités académiques des universités ... les luttes politiques, l'objectif prioritaire est de gagner.

Le mythe de la compétition et la gloire et la passion de vaincre sont fondamentaux dans le style de vie américain (18).

Un historien de la culture, également cité par P.H., L. BARITZ, dans un livre datant de 1985, écrit que "quelque chose dans la culture a conduit le public à soutenir des présidents U.S. successifs ... dans l'Asie du Sud-Est, quelque meurtrières qu'aient été leurs décisions". Il associe étroitement le style de guerre américain au style de vie américain qui inclut "notre idée de supériorité morale soudée à notre perception de l'invincibilité technologique ..." Il croit que, depuis la guerre, "il n'y a pas eu de changement fondamental dans les attitudes américaines. Notre foi dans la technologie et notre croyance à notre supériorité morale restent inébranlées", affirme-t-il. BARITZ, de même que quelques autres critiques, semble suggérer que "quelque chose" dans la culture et le caractère américain prédispose la nation à agir de manière stupide et destructrice.

Semblable approche culturelle de ces problèmes est aussi évidente dans le rappel que fait le Dr B. SPOCK dans une discussion sur la violence envers les enfants (FIELDS, 1988) : "Notre société a toujours été rude et glisse facilement dans la brutalité, comme dans notre traitement des Américains indigènes, des esclaves et de chaque nouvelle vague d'immigrants."

Un auteur domine de très loin les autres critiques de l'impérialisme américain, de la répression et de la brutalité générale : Noam CHOMSKY. Selon P.H., sa répugnance pour Israël est à peu près égale à celle qu'il porte envers les E.U.A.(19). CHOMSKY a expliqué pourquoi aucun autre pays ou mouvement (sauf s'il est allié aux U.S.A. ou amical envers eux) ne doit être tenu pour responsable de son inconduite, car leurs méfaits politiques ont toujours été provoqués ou nécessités par des actions ou des politiques américaines... Il a insisté, par exemple, sur le fait que les révolutions du Tiers-Monde qui ont dégénéré en tyrannies corrompues sont le fait de pressions américaines; des gouvernements, par ailleurs indépendants et honorables, devinrent des marionnettes soviétiques à cause d'intrigues ou de campagnes américaines de subversion ou d'intervention. Les E.U.A. veulent renverser ces systèmes progressistes et généreux, à cause de la crainte de l'effet de démonstration; s'ils étaient autorisés à prospérer, les masses opprimées en Occident exigeraient des politiques et des avantages semblables dans leurs propres pays. Il écrit en 1989 (COLLIER et HAROWITZ) : "si des paysans mourant de faim au Honduras peuvent jeter un oeil au-delà de la frontière [sur le Nicaragua ] et voir les centres médico-sociaux, la réforme agraire, les programmes d'alphabétisation, l'amélioration de l'agriculture de subsistance ... la pourriture peut se répandre; et elle peut se propager encore plus loin, peut-être même vers les Etats-Unis, où les nombreuses personnes souffrant de malnutrition ou les S.D.F. dans les rues du pays le plus riche du monde, pourraient commencer à poser des questions. Il est nécessaire de détruire la pomme avant que la pourriture ne se répande à travers la futaille."

Noam CHOMSKY a aussi laissé entendre (DEMPSEY, 1987) que : "des sociétés sont organisées de façon telle qu'elles se dirigent vers une destruction tout à fait prévisible ... Les E.U.A. sont un exemple de cette orientation suicidaire, mondiale, inévitable." Il a aussi parlé des U.S.A. comme étant le "terroriste mondial" et l'auteur d'interventions à l'échelle du monde et manquant de discernement. Selon lui (cité par P.H.), la politique étrangère américaine est basée sur la volonté de préserver "la liberté de voler et d'exploiter" d'autres nations, impulsion enracinée dans la structure institutionnelle immuable du capitalisme d'état basé sur le militarisme (1988). Je pense que CHOMSKY mériterait à lui seul une analyse en profondeur de ses ouvrages politiques, qui démontrerait la durable "hypocrisie de l'Occident".

D'autres critiques ont de même insisté sur le fait que "les marchands de canons" ont une emprise très forte sur la politique U.S. Ou bien alors, ils lient l'agression à l'étranger et la répression intérieure, l'impérialisme et l'injustice sociale intérieure. Des centaines de milliards de dollars sont dépensés pour les armements, alors que les logements pourrissent et sont infestés de rats, les programmes de soins de santé sont inadéquats, etc.

Ces dépenses militaires ne sont pas près de diminuer, loin de là ! Le journal catholique La Libre Belgique (8 octobre 1999, p. 10) comprend un article intitulé "Les Etats-Unis préparent le déséquilibre de la terreur". La destruction récente d'un missile balistique dans l'espace fait partie d'un projet de bouclier anti-missiles, appelé "Défense nationale contre les missiles" (N.M.D.), ce qui rappelle l'Initiative de défense stratégique de 1983, la "guerre des étoiles", chère à Ronald REAGAN ! En outre, "L'année stratégique 2.000", à savoir le rapport annuel de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Iris), par la voix de son directeur, P. BONIFACE, considère que les Américains "entendent définir seuls et sans concertation réelle avec leurs partenaires, les règles à suivre au niveau mondial. Ils veulent définir une liste d'Etats bandits, mais n'entendent guère respecter les règles admises par les autres Etats". Il cite en exemple l'Irak, où les Etats-Unis continuent leurs bombardements "sans aucun mandat et, sans doute également, sans aucune ligne politique". Les Américains ont aussi refusé de souscrire au traité interdisant les mines antipersonnel. Ils souhaitent rester en dehors de la cour pénale internationale. Le sénat américain n'a pas ratifié le traité interdisant totalement les essais nucléaires (Source : La Libre Belgique, octobre 1999). Cette "défense nationale contre les missiles", l'augmentation afférente des dépenses militaires, la non-ratification par le sénat américain du traité interdisant les essais nucléaires, et le comportement mondial arrogant de cet "Etat éclairé" surpuissant ne laissent pas de terrifier...

C'est ce sentiment qu'exprimait l'économiste américain bien connu, J. K. GALBRAITH, dans une conférence qu'a donnée cet étudiant de 90 ans, début juillet, à la London School of Economics (Source : Guardian Weekly, 8-14 juillet 1999). Pour lui, deux tâches urgentes restent à accomplir avant la fin du siècle et du millénaire. C'est d'abord la disparition de la grande pauvreté qui sévit encore, même dans les pays les plus riches, comme les Etats-Unis. Mais la tâche la plus importante, la plus vitale de cette fin de siècle, c'est l'élimination des armes nucléaires. Il suffirait que "ces armes tombent dans les mains de politiciens mentalement vulnérables pour amener des échanges nucléaires qui [...] pourraient être la fin de toute existence civilisée et, probablement, de toute existence" (ma traduction). Nous voilà avertis, à nouveau, du désastre nucléaire !

Retournons quand même chez Paul HOLLANDER, qui constate que les critiques féministes de la société américaine et de son caractère répressif sont fort semblables à celles de la "gauche radicale"; mais elles se concentrent sur les femmes en tant que groupe-victime dont les souffrances dépassent celles de tous les autres groupes. Cependant, je remarque que les citations de P.H. datent, à l'exception d'une seule très brève, des années 1970. Depuis lors, la situation des femmes aux U.S.A. aura sans doute évolué de manière favorable. Je me limiterai ici à citer les caractéristiques importantes du mouvement américain des années 70 et 80.

Rejet du capitalisme, dont la structure de classe est associée à la structuration hiérarchique des sexes. La société patriarcale, qui opprime les femmes (et cela dure toujours...); le pouvoir du mâle dans la société capitaliste, est institutionnalisé dans la famille nucléaire. Celle-ci, de même que le style de vie de la classe moyenne, sont à détruire pour favoriser le développement de formes de vie communautaire honnête où tout un chacun peut être libre et traité avec dignité. Ce qui est central dans les critiques féministes, c'est l'insistance sur la nature universelle et exceptionnellement dégradante de l'oppression des femmes. Ce caractère exceptionnel a trouvé son expression majeure dans le viol et la haine des femmes généralisée chez le mâle. Le viol a été considéré comme étant analogue au lynchage des Noirs par les Blancs pour les garder à leur place. Le viol a aussi été décrit comme l'expression logique du stéréotype mâle, enracinée dans les modèles culturels et sociaux. Le viol a été favorisé par la pornographie considérée comme encourageant la brutalisation générale des femmes et leur avilissement.

En tout cas, les critiques féministes radicales, de même que les critiques radicales en général, ont eu un impact. Leur effet majeur, selon P.H., fut la radicalisation du discours critique: elles ont redéfini les frontières, les significations de "modéré" et de "courant dominant". Dans ce contexte du rejet radical de la société américaine par les féministes et autres, les critiques moins extrêmes sont devenues plus faciles à accepter; elles pouvaient entrer plus aisément dans le domaine de la croyance populaire ...

4. Le dernier groupe de critiques examinées par P.H. concerne la perte de sens dans la société américaine, les excès de l'individualisme et la déformation de l'individu.

Les problèmes et critiques associés à l'individualisme peuvent être analysés très différemment. D'une part, la société américaine est critiquée pour son individualisme excessif, c'est-à-dire insuffisamment communautaire, accordant un poids beaucoup plus important aux préoccupations privées qu'à l'intérêt public. D'autre part, on lui fait aussi le reproche de diminuer la "vraie" individualité en favorisant des préoccupations inauthentiques, et un individualisme inauthentique, ou un type de personnalité narcissique. Enfin, la société américaine a aussi été critiquée pour avoir favorisé le conformisme, étouffé l'individu par ses engouements, ses modes, ses institutions, ses politiques, son simple poids et sa dimension, et en devenant de plus en plus "massifiée" ou indifférenciée.

Avant tout, les ravages de l'individualisme peuvent être liés au capitalisme dans sa variété américaine. La compétition et la compétitivité sont la cause fondamentale; elles encouragent "la recherche constante du numéro 1", une quête exagérée de l'autosuffisance et de l'autonomie; cet individualisme excessif et malsain mine aussi les relations personnelles, coupe l'individu du groupe et élimine pratiquement la vie communautaire. Cette préoccupation envers le soi et la surestimation de son caractère unique et de ses besoins uniques représentent une continuité entre les années 60 et 70 (celles-ci étant souvent désignées comme la "Décennie du Moi").

Le consumérisme, promu par la publicité (et le capitalisme), contribue en réalité à cet état de choses en ayant comme corollaire la possibilité de traiter les gens et les relations personnelles comme des marchandises, des articles de consommation, à rejeter quand on n'en a plus besoin, lorsqu'un nouveau produit arrive sur le marché, quand la "croissance personnelle" putative exige de nouvelles relations comme, à d'autres occasions, elle peut exiger de nouveaux produits.

Ces critiques ont moins à voir avec la préoccupation marxiste concernant l'exploitation, l'oppression, la soif de profits et la recherche de l'intérêt personnel qu'avec le problème de la perte de sens, de l'incapacité de la société à se légitimer, à socialiser les jeunes de manière cohérente.

D'autres critiques décrivent la condition de l'individu dans l'Amérique capitaliste, de façon encore plus sinistre. M. PARENTI (1978) envisage "la masse des Américains moyens" affligés par des "handicaps professionnels, l'insécurité d'emploi, l'insatisfaction au travail, des angoisses financières constantes, le stress mental et la dépression, l'alcoolisme et les relations domestiques conflictuelles ... Même s'ils ne souffrent pas d'un manque important, rares sont ceux qui exercent une maîtrise suffisante sur les conditions de leur vie". La situation n'a sans doute guère changé dans les années 80 et 90.

Ainsi, la société américaine non seulement exploite et maltraite l'individu, elle le déforme aussi de manière durable. Que dire de plus ? C'est à peine croyable ... toutes ces critiques radicales dont j'ai choisi les plus illustratives.

Dans son résumé des critiques internes de la société, P.H. apporte cependant un bémol. En effet, il mentionne une caractéristique qu'ont en commun nombre de ces critiques, notamment la réticence ou le refus de faire des jugements différenciés sur des formes et des degrés divers du mal social, de la corruption morale et politique. Par exemple, et ici, je le traduis textuellement (p. 78), les critiques mettent couramment sur le même pied l'intervention U.S. à la Grenade et l'intervention soviétique en Afghanistan; un évêque catholique compare les sous-marins américains aux camps d'extermination nazis. CHOMSKY croit qu'une mission majeure des écoles américaines est d'apprendre aux jeunes la manière de brutaliser les peuples du Tiers-Monde; pour James BALDWIN, militant et écrivain noir, HARVARD et la vie dans les ghettos détruisent les Noirs dans la même mesure; un sociologue insiste sur le fait que le crime fleurit aux U.S. parce qu'il aide à améliorer l'idée que se font d'elles-mêmes les classes moyennes et leur complaisance; divers intellectuels laissent entendre que les Etats-Unis présentent de "profondes similitudes" avec le totalitarisme dépeint dans 1984 (l'oeuvre de G. ORWELL, voir ci-dessus). Non seulement dans les comparaisons avec l'Union Soviétique - qui donnèrent naissance à l'école de l'équivalence morale entre les superpuissances - mais chaque fois qu'une iniquité se produit dans le monde, les critiques trouvent des maux comparables aux Etats-Unis.

Ce bémol est certes à relever, mais en regard de toutes les critiques qui précèdent et dont j'ai choisi les plus significatives, et ce de manière équilibrée - bien que je ne nie pas un certain degré de subjectivité dans mon choix - il me semble présenter peu de poids et indique seulement, sans doute, que selon P.H., les jugements portés sont excessifs et ne correspondent pas tout à fait à la réalité.

 

Outre ses qualités stylistiques et sa clarté, une des caractéristiques positives de ce livre, c'est qu'il contient une brève mise à jour de l'anti-américanisme. Elle a été écrite à l'occasion de la publication de l'ouvrage par "Transaction Publishers, New Brunswick, New Jersey", en 1995. La première édition, en 1992, venait d'Oxford University Press Inc., et ne portait que sur la période 1965-90, comme je l'ai indiqué au début de ce texte.

Dans cette mise à jour, P.H. se demande si des changements ont eu lieu dans les "quelques dernières années" dans la situation de l'antiaméricanisme aux U.S.A. (et à l'étranger). Comme dans tout ce qui précède, je ne traiterai ici que de l'antiaméricanisme tel qu'il s'exprime aux U.S., avec comme référence principale, P.H.

Immédiatement, il justifie le sous-titre de son livre "Rationnel et Irrationnel", c'est-à-dire "justifié et injustifié". Parmi ces critiques irrationnelles, il inclut le fait que reprocher au capitalisme (identifié très justement avec les U.S.A.) tous les maux du monde, du sexisme à la pollution, est une pratique douteuse ...

Il admet cependant que les opinions critiques envers la société et la culture américaines sont loin d'être infondées lorsque l'on met ensemble les Etats-Unis, le capitalisme et la modernité, et que les U.S. sont liés aux problèmes endémiques de la modernité, tels que le déclin de la solidarité communautaire et sociale, la croissance de l'impersonnalité, la bureaucratisation, l'isolement social, la perte de sens et de la détermination, l'agression contre la nature (ou l'environnement physique) et un rationalisme excessif. Chacun de ces phénomènes semble affecter des besoins profondément ressentis et crée ainsi une tendance critique envers le cadre social, où ils trouvent leur origine et qu'ils pénètrent de part en part.

Il est possible que ces aspects de la modernité puissent aussi expliquer pourquoi le sentiment d'être victime s'est si largement répandu dans la société américaine pendant les années 1960-1990. Selon P.H., l'antiaméricanisme, le plus souvent, est irrationnel et mal orienté; il se compose d'attitudes et de sentiments qui en révèlent davantage sur ceux qui les expriment que sur la cible des critiques hostiles (?). L'anti-américanisme intérieur, en particulier, peut être distingué des variétés étrangères par des caractéristiques plus personnalisées, par l'expression d'une culture de la récrimination ("a culture of complaint"). Ces récriminations, en effet, impliquent souvent un effort qui consiste à lier le domaine personnel au social et au politique, dans l'esprit de l'affirmation féministe bien connue que "le personnel est politique".

Le terme political correctness (p.c.) est devenu très courant et peut, selon P.H., se comparer dans ses implications aux attitudes et sentiments caractéristiques de la contre-culture et donc de l'antiaméricanisme intérieur. Il diffère de celui-ci par le fait que p.c., le plus souvent, relève de l'institutionnalisation de ces attitudes (surtout sur les campus universitaires) exprimée dans divers règlements, en particulier les codes de discours qui incarnent les valeurs et croyances de la culture de confrontation et sont soutenus vigoureusement par les critiques sociaux radicaux.

Dans la culture de la récrimination, dont il est question ci-dessus, et qui marque fortement l'antiaméricanisme domestique, on note la présence de la nouvelle idéologie de la maltraitance des enfants. Bien que les preuves s'avèrent, selon certains auteurs, souvent insuffisantes et conduisent au rejet de nombreux dossiers, cette idéologie accuse clairement le système social.

Une autre redéfinition de la déviance s'inscrit dans le domaine de l'hétérosexualité, en particulier dans la notion de viol, dont les chiffres, selon P.H., sont gonflés à cause de la définition très lâche de la coercition sexuelle et du viol et avec l'intention de prouver les maux de l'ordre social dominé par le mâle.

Le troisième domaine du "projet de déconstruction morale" est la liberté d'expression; et ceci concerne, en particulier, l'homosexualité dont on déclare maintenant qu'elle est un simple choix de style de vie. Ceux qui ne pensent pas comme cela, sont souvent soupçonnés de déviance, d'insensibilité, "qui est le vrai signe d'une pensée déviante, requérant une rééducation et une maîtrise de la pensée". Cette maîtrise de la pensée ("thought control"), selon P.H., est fondée sur les valeurs et croyances des critiques sociaux radicaux.

Parmi les défauts et injustices de la société américaine, il est très probable que, le plus souvent, ce sera le racisme qui sera épinglé (ce thème sera traité ultérieurement).

Pendant la période qui nous concerne ici, c'est-à-dire le début des années 90, la critique sociale radicale a continué à se faire entendre, notamment par la voix de Noam CHOMSKY, dont le texte qui suit est considéré par P.H. comme appartenant "sans la moindre ambiguïté, aux variétés 'irrationnelles' de l'antiaméricanisme intérieur" : "si vous êtes rationnel et honnête, vous êtes pratiquement exclu des classes cultivées" [P.H. "Se considérait-il lui-même irrationnel et malhonnête ou exclu des classes cultivées et privilégiées ?" ]. "La norme est [aux Etats-Unis] que si vous vous soumettez aux intérêts des puissants, que ceux-ci soient des parents, un enseignant ou toute autre personne ... vous irez de l'avant. Allez dans n'importe quelle université élitaire et vous parlez habituellement à ... des personnes qui ont été sélectionnées pour leur obéissance ... Les années 60 ont laissé un énorme héritage ... C'est pourquoi tout le monde déteste les années 60. Cela pourrait conduire à la vraie démocratie ... Le système des tribunaux s'est effondré ... Encore quatre ans de ce système et - je ne plaisante pas - nous aurons un système juridique de style fasciste dans lequel les droits civils n'existeront pas... La plupart des Américains seraient horrifiés s'ils savaient ce qu'ils sont en train de faire dans le monde ... nos dirigeants veulent contrôler le système international du pétrole ... et établir le principe selon lequel le monde est régi par la force, parce que c'est la seule chose où nous sommes bons".

Ces extraits d'une interview de CHOMSKY se trouvent dans un livre de Charles YOUNG, cité par P.H. et s'intitulent "Noam CHOMSKY: Anarchy in the U.S.A.", Rolling Stone, May 1992, pp. 46, 47, 71, 73. A leur propos, je dois dire d'abord qu'il n'est pas le seul à exprimer aux E.U.A. de telles opinions. P.H. lui-même, cite à ce propos Bernard SANDERS, qui a représenté le Vermont au Congrès des Etats-Unis, et qui écrit, dans le Los Angeles Times, du 16 janvier 1994 que, "Les Etats-Unis d'Amérique sont de plus en plus une oligarchie ... Les U.S.A. sont en train de devenir une économie tiersmondiste ... [et] deviennent rapidement un pays non-démocratique". Rappelons-nous ce livre de M. BUGNON-MORDANT déjà cité, préfacé par Pierre SALINGER et qui porte le titre L'Amérique totalitaire et le sous-titre "Les Etats-Unis et la maîtrise du monde". Ajoutons à cela l'habituelle lucidité et le courage de CHOMSKY et son importance comme penseur politique dissident. Il résulte de ces quelques considérations que je ne peux marquer mon accord sur l'appréciation que porte P.H. sur cet extrait d'interview, qu'il qualifie de critique complètement injustifiée.

Il est sans doute utile à présent d'indiquer ce qu'écrit P.H. lui-même sur ses propres opinions concernant l'antiaméricanisme (p. 402 de son livre). Il croit comme Kenneth MINOGUE (qui a aussi écrit un livre sur le même sujet en 1986), que "l'antiaméricanisme le plus familier et le plus reconnaissable est celui de la gauche". L'hypothèse est que les E.U.A. sont "un pays avide de profits et aveuglé par la haine des gouvernements progressistes ou de gauche"; ils sont "dangereusement imprévisibles" (un argument particulièrement puissant lorsque l'on sait que les E.U. ont tellement de possibilités de déclencher la guerre nucléaire); et ils sont toujours "du mauvais côté de toute lutte de libération"; les U.S. sont, en outre, obsédés de technologie tout en étant incapables de résoudre les problèmes humains chez eux ou à l'étranger [MINOGUE, 1986].

Si P.H. partage toutes les idées de ce paragraphe (ce qui n'est pas tout à fait certain, car la similitude d'opinion pourrait seulement porter sur la première phrase citée ci-dessus), on pourrait alors en conclure que P.H. est peut-être un peu plus proche des idées radicalement dissidentes de Noam CHOMSKY qu'il ne le dit lui-même. En tout cas, son livre démontre de façon concluante la permanence d'une culture de confrontation aux U.S.A.

Dans la même interview, continue P.H. (p. XXX), CHOMSKY a aussi affirmé que "nous célébrons un génocide depuis 500 ans (depuis la découverte de l'Amérique par Christophe COLOMB) et que les Etats-Unis portaient une responsabilité cruciale dans la mort de dizaines de millions de personnes du Tiers-Monde". Qui pourrait nier ce génocide et qualifier ce jugement d'irrationnel ? Sans oublier que ce désastre a persisté jusqu'à nos jours...

Un autre critique de la société américaine, un des plus durs et des plus implacables est Ramsey CLARK, ancien Ministre de la Justice. Pour lui, l'héritage que l'Amérique a laissé à l'étranger est un héritage de "violence, de pauvreté, de gouvernements autoritaires et d'agitation". Un de ses détracteurs l'a décrit comme soutenant automatiquement toute personne opposée aux U.S. pour quelque raison que ce soit. Dans une lettre très récente qu'il a envoyée aux Nations-Unies, ce même R. CLARK écrit : "En imposant [à l'Irak] neuf ans de sanctions économiques, le Conseil de Sécurité de l'O.N.U. a causé le plus grand désastre humanitaire de cette décennie. Plus d'un million et demi de personnes ont été tuées" (Source : "Solidaire", hebdomadaire du Parti du Travail de Belgique, 8 septembre 1999).

Parmi les critiques radicaux bien en vue récemment, P.H. mentionne aussi Oliver STONE pour son film J.F.K. (John Fitzgerald KENNEDY). Ce film, qui contribue à la démonisation de la société américaine, a obtenu huit nominations aux "Oscars" ("Academy Award Nominations") et est un instrument puissant de dénigrement de l'Amérique aux yeux des spectateurs. Cet esprit de confrontation culturelle était aussi bien vivant dans certaines distractions offertes par BROADWAY, notamment dans des pièces de théâtre.

Dans cette mise à jour partielle des critiques domestiques radicales de la culture et de la société américaine, on doit mentionner à nouveau la prolifération de groupes de victimes au début des années 90. Depuis les années 1960, ces groupes se sont développés de manière constante. Ce fut d'abord la population noire, mais, petit à petit, l'idéologie de la récrimination a bientôt atteint à peu près 80 % d'Américains, qui estiment qu'ils appartiennent à un groupe de victimes. Le processus pourrait se terminer avec la population entière se percevant comme victimes ... Après les noirs, suivirent les femmes (en particulier les victimes de viol), les Hispaniques, les Américains originaires d'Asie et les Indiens, les handicapés, les homosexuels, les S.D.F. et les victimes du sida. A présent, écrit P.H., "le seul groupe de non-victimes qui reste est celui représenté par les mâles blancs, en bonne santé, hétérosexuels, c'est-à-dire à peu près 15 % de la population. Il se peut même que ceux-ci appartiennent un jour aux groupes de victimes. Il faut ajouter que peu de résistance a été opposée à cette situation par les autorités constituées".

La dernière possibilité d'obtenir le statut de victime est la maltraitance des enfants, y compris l'inceste. Selon un expert, de tels "meurtres de l'âme" ont lieu dans 96 % de familles américaines! ( Source : Commentary, mars 1994 ).

Les médias de masse ont joué un rôle important par la popularisation des victimes qui prennent part en tant que telles à des entretiens télévisés. Il est évident que lorsqu'une société regorge de victimes dont le droit d'être considérées comme telles est accepté et même soutenu par les groupes élitaires de la société (législateurs, éducateurs, thérapeutes, gens d'Eglise, les médias, etc.), la légitimité de l'ordre social dans sa totalité est implicitement mise en question. Chaque victime dans ces groupes doit sa souffrance, en dernière analyse, à des facteurs sociaux qui dépassent le contrôle d'êtres humains spécifiques; chacun d'entre eux (P.H., page XXXV) est victime de quelque force sociale malveillante : racisme, sexisme, hétérosexisme, homophobie, élitisme, capitalisme de la société de consommation, ou des parents insensibles, ceux-ci étant eux-mêmes le produit de ce système social hideusement déformé. Ce qui est impliqué ici, c'est l'affirmation que la société ou la culture fait de pratiquement tout un chacun, un certain type de victime. Cela constitue la critique la plus radicale d'une société que l'on puisse concevoir. Même si ce statut de victime permet de recevoir des compensations matérielles et morales et de renforcer le lien entre les notions du "personnel" et du "politique".

Il conviendrait aussi de réfléchir à d'autres protestations sociales intérieures, celles des Eglises, de l'Enseignement supérieur, des médias de masse; sans oublier l'anti-américanisme à l'étranger. Ces matières (et d'autres) méritent l'attention et feront l'objet d'études ultérieures.

Pour faire bonne mesure, la question s'impose lourdement de savoir ce qu'il est advenu de l'"anti-américanisme" dans la seconde moitié des années 90. Pour répondre à cette question, je me baserai sur deux livres provenant des Etats-Unis et sur un numéro récent de Z-Magazine.

Le premier est publié par South End Press, Cambridge, MA. en 1998, et est intitulé Talking about a Revolution ("Propos sur une révolution" = ma traduction). Il rassemble une série d'interviews de neuf auteurs, parmi lesquels Michael ALBERT, Noam CHOMSKY et Howard ZINN.

La nécessaire brièveté de ce supplément d'information m'oblige à me limiter à une synthèse des propos de CHOMSKY, quitte à revenir ultérieurement au thème intéressant de ce livre. Il présente en effet une discussion à laquelle participent les intellectuels et activistes de la gauche américaine les plus en vue et qui traite du passé, du présent et de l'avenir des mouvements sociaux progressistes aux Etats-Unis.

La contribution de CHOMSKY porte le titre (ma traduction) : "Il n'y a aucune limite à ce qui peut se faire". A propos de l'Accord multilatéral sur les investissements (A.M.I.), il se demande "pourquoi on devrait accepter le transfert du pouvoir de décision à d'immenses tyrannies privées irresponsables, qui à la fois dominent l'Etat et comptent considérablement sur lui - pour la socialisation des coûts et des risques, pour des subventions massives, pour les politiques industrielles qui font que le peuple paie les innovations et le développement industriel et qui alors en transmettent les droits à des organismes privés, comme cela se passe actuellement avec Internet" ?

D'autres sujets sont abordés, comme, par exemple, le "mouvement des travailleurs" ou la définition de la "gauche". Pour terminer, CHOMSKY précise les objectifs qu'il estime réalisables dans un avenir proche. Selon lui, il est très important "d'empêcher d'autres attaques contre les pauvres et les travailleurs, et de protéger les droits minimaux comme le droit aux soins de santé, ou de nourrir ses enfants, etc. Et de bloquer d'autres attaques contre la démocratie et la liberté, comme les soi-disant accords de libre échange, qui en réalité ont très peu de choses à voir avec le libre échange, mais qui constituent des efforts majeurs pour faire passer le pouvoir décisionnel dans les mains des grandes entreprises, vers les tyrannies privées et les Etats en relation avec elle. La tâche majeure immédiate est de faire face à tous ces problèmes" (p. 24).

Le fond du problème, c'est l'existence d'institutions illégitimes. Et il n'y a pas de limites à ce qui peut se faire.

"De gros efforts sont déployés pour décourager le peuple, comme s'il y avait une espèce de loi économique mystérieuse qui ferait que les choses se passent d'une façon particulière, comme la loi de la gravitation ou quoi que ce soit. Cela n'a aucun sens. Elles sont toutes des institutions humaines, soumises à la volonté humaine, et elles peuvent être éliminées comme d'autres institutions tyranniques l'ont été" (p. 25).

Il ajoute que dans de nombreuses causeries et conversations avec des groupes censés être des démocrates pro-REAGAN, conservateurs et appartenant à la classe ouvrière : "après cinq minutes, il s'avère qu'ils sont tous en faveur de se débarrasser des patrons et des directeurs et de reprendre les usines en charge. Parce que c'est la chose évidente à faire". Il faut donc s'organiser, partout.

Le deuxième livre que j'évoquais ci-dessus est The New Military Humanism (Lessons from Kosovo), de Noam CHOMSKY, Common Courage Press, Monroe, ME., U.S.A., 1999. Ce nouvel humanisme militaire nous révèle un monde où les victimes de violations des droits humains sont considérées par les "Etats éclairés", à savoir les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, comme dignes ou indignes. Dans le cas de la Turquie, les victimes kurdes du nettoyage ethnique sont si indignes qu'ils vendent des armes à leur allié, pour l'aider à accomplir cette tâche. Entre-temps, la Serbie, un état scélérat qui entrave l'institution du système mondial dominé par les U.S., est la cible de discussions passionnées - et de bombes - qui indiquent que la Déclaration des Nations-Unies sur les Droits de l'Homme doit être appliquée.

En réalité, le nouvel interventionnisme U.S. et l'ancien se ressemblent comme deux gouttes d'eau. "Il n'y a rien de neuf dans la distinction entre les 'Etats éclairés' et ceux qui résistent à leurs actes vertueux : 'les rebelles, les indolents et les gredins' (qui d'autre pourrait objecter à leur mission civilisatrice ?). La tradition est aussi maintenue lorsque les catégories sont établies, par définition, comme vérités nécessaires, les preuves considérées comme hors de propos ou peut-être comme la démonstration vulgaire d'un 'anti-américanisme invétéré'". (p. 79). (Voir l'article d'Isabelle COUTANT-PEYRE).

Cette affirmation de CHOMSKY n'est pas partagée par tous les intellectuels américains, loin de là ! Et le 5 avril 1999, le New York Times incluait un article expliquant que les bombardements de la Yougoslavie par l'OTAN/US étaient pénibles pour les Américains, étant donné "leur répugnance envers la guerre et l'intervention dans les affaires des autres pays". Remarque que trouve "amusante" Edward S. HERMAN dans Z (juin 1989) ! Celui-ci se demande, à juste titre, pour quelles raisons "nous voulons absolument maintenir des effectifs militaires beaucoup plus importants que l'ensemble de nos ennemis. Pourquoi avons-nous recours à la force plus que tous les autres" ? Une réponse honnête à ces questions est qu'"en fait l'emploi de la force est une propension inhérente au tyran (bully), qui sert ses propres intérêts de tyran et qui devrait susciter l'inquiétude et la résistance partout dans le monde".

Pour les U.S.A., il semble être devenu facile de faire la guerre, et "d'intervenir partout où cela s'avère nécessaire" (source : déclaration du Président CLINTON en Macédoine, pendant la guerre du Kosovo). Cette facilité est imputable à des facteurs externes et surtout à des facteurs internes. Par souci de brièveté et les premiers étant assez bien connus, je me limiterai à ces derniers (source : E.S. HERMAN dans Z, juin 1999).

Dans le système américain principalement économique, ce sont les intérêts économiques qui sous-tendent la mise au point d'une immense machine de guerre. Le complexe militaro-industriel existe pour servir avant tout les importantes transnationales basées aux U.S., en les aidant à se tailler des positions privilégiées un peu partout et en fonctionnant comme force mondiale de police qui protège ces intérêts commerciaux.

Il s'agit aussi d'exhiber de nouvelles armes et de prouver au public U.S. que la puissance militaire a toujours un rôle majeur à jouer dans le monde post-soviétique. En outre, des présidents faibles recherchent les moyens de paraître énergiques et de montrer leurs qualités de chef (BUSH, CLINTON), ce qui a comme conséquence que la guerre est presque devenue une nécessité politique.

Quant au consentement du peuple américain, la propagande médiatique est suffisamment puissante pour qu'il ait globalement consenti aux guerres du Golfe et du Kosovo.

Loin d'être motivée par des raisons humanitaires, loin d'être une croisade pour la moralité et les droits humains, la politique étrangère des U.S.A. est mue par des impératifs fort différents, que l'on peut résumer comme suit (source : William BLUM, "A brief History of U.S. Interventions", in Z-Magazine, juin 1999) :

Les interventions récentes en Irak et en Yougoslavie ont montré la volonté de la superpuissance américaine et de ses clients de contrôler les immenses ressources énergétiques de la région du Golfe et les routes du pétrole. Sans oublier l'acquisition de nouvelles bases militaires sur le flanc sud de l'Europe.

Que conclure de ces considérations sur l'anti-américanisme aux U.S.A. ? Même si, en réalité, il ne constitue qu'un courant minoritaire contre "le système américaniste", on constate qu'il est bien vivant et tenace chez un certain nombre d'intellectuels, qu'il faut féliciter et soutenir en les faisant connaître. Car leurs écrits, leurs paroles contribuent à la persistance aux Etats-Unis d'une contre-culture, qui dans le contexte militaire, économique et social actuel, est une pierre importante et indispensable à la construction de la démocratie et de la paix dans le monde.

Ce terme "antiaméricanisme" n'est peut-être pas le terme qui convient le mieux au contexte et ce pour deux raisons. La première, c'est que ce terme fait penser à des sociétés totalitaires : au temps du stalinisme, les dissidents et critiques étaient condamnés comme "antisoviétiques", crime intolérable; les généraux brésiliens néo-nazis et d'autres comme eux avaient des catégories semblables. Dans les sociétés plus libres, il serait ridicule d'employer de tels concepts : par exemple, imaginez un livre qui s'intitulerait "Anti-italianisme" ou "Les Anti-Norvégiens". Il n'en est pas de même dans les sociétés anglo-américaines, ce qui pourrait être un signe d'une sérieuse détérioration des valeurs démocratiques ordinaires. La deuxième raison, c'est que la "conception humaniste" qui a été exprimée par deux penseurs importants du XXe siècle, Bertrand RUSSELL en Grande-Bretagne et John DEWEY aux Etats-Unis, et dont Noam CHOMSKY est un représentant contemporain éminent, est en désaccord radical avec les courants principaux de la pensée contemporaine : les idées-forces de l'ordre totalitaire élaborées par LENINE et TROTSKY, et le capitalisme d'Etat des sociétés industrielles de l'Ouest (20).

Pour ces deux raisons, le terme "dissidence" conviendrait peut-être mieux que "antiaméricanisme". John DEWEY, par exemple, venait en droite ligne de l'Amérique classique et était "aussi américain que la tourte aux pommes". Ce terme "antiaméricanisme" n'est donc pas dépourvu d'ambiguïté et peut contenir, dès l'abord, un élément inhérent d'affrontement, ce que ne suggère pas nécessairement le terme "dissidence"... (voir l'introduction de Roger GARAUDY).

*

* *

Mon dernier mot sera un mot d'espoir : l'instinct de liberté, qui, comme je le crois, existe en chaque homme et en chaque femme, devrait conduire peu à peu à une prise de conscience de plus en plus large de la nécessité incontournable d'un vivre-ensemble plus fraternel. Il dépend de nous, des Américains et des autres, que cet espoir (ce rêve ?) se réalise !

Edgard André


L'INGERENCE HUMANITAIRE :

AGRESSION COLONIALISTE CONTRE LES PEUPLES

 

par Isabelle Coutant Peyre

 

Aujourd'hui le prétexte humanitaire montre son vrai visage : celui d'un nouveau colonialisme à coup de bombes lâchées contre des peuples sans défense.

L'assistance aux "bonnes" victimes se fait dans les bruits de bottes.

En prétendant lutter pour "le Bien", les Etats-Unis ne tolèrent plus la moindre vision différente de la leur, dans leur prétention à détenir la vérité, alors que dans tous les cas, ils ne font qu'imposer ou défendre leurs intérêts économiques.

S'érigeant en seul défenseur de ce "Bien" tel qu'ils se l'approprient pour leurs seuls intérêts privés, il s'agit de sceller par avance l'ordre américain pour tuer dans l'oeuf tout projet d'un ordre mondial équitable et respectueux de l'humanité.

Cette politique dominatrice et impérialiste, pour modeler le monde et les hommes qui y vivent à l'image du prototype nord-américain, déploie ses griffes au moyen diverses stratégies.

Le naissance et le développement du concept "d'intervention humanitaire" constitue l'une des tactiques du tyran nord-américain et de ses obéissants alliés.

Mais cette Amérique-là est pourtant née et s'est abreuvée du sang des millions d'Amérindiens victimes de l'un des génocides les plus horrifiants de l'histoire de l'humanité.

Il est instructif de reprendre la chronologie de la construction et de l'instrumentalisation du concept d'intervention humanitaire, afin de comprendre l'incroyable réalité de meurtres massifs sous les hourras des foules convaincues de participer au "Bien".

En 1991, Jean-Denis Bredin écrivait dans Le Monde (1): "Tout au long de l'histoire, la doctrine humanitaire n'a cessé d'accompagner, d'habiller les politiques de domination, les croisades furent entreprises pour servir un Dieu d'amour, la colonisation avait mission d'exporter la démocratie [...]" L'ingérence pratiquée sous couvert de défendre un "bon" droit souffre malheureusement d'un péché originel indélébile, elle est et fut toujours le fait des puissances impériales, et dans une époque plus récente, celle des puissances coloniales qui de Sétif à Madagascar, par exemple ont, en matière de massacres et autres abominations, un lourd casier judiciaire de crimes imprescriptibles contre l'humanité.

Il faut être clair : Le prétexte de l'intervention humanitaire est l'instrument qui permet de violer la souveraineté des Etats, la Charte des Nations Unies, et le droit de la guerre.

Les racines de ces actes hors la loi sont issues de théories racistes et archaïques, selon un droit international naturel théorisé par Grotius, accordant au souverain le droit de prendre les armes pour châtier les nations qui se rendent coupables de faute grave, autorisant toute puissance à prêter appui à un peuple opprimé contre un tyran (2). Cette théorie d'un droit naturel international s'accompagnait de la doctrine d'une hiérarchie entre trois catégories de nations: Les nations "civilisées", par exemple, les nations européennes,les "semi-civilisées", ainsi l'empire ottoman et la plupart des empires orientaux. Et la "sphère de l'humanité barbare", comme les pays d'Afrique.

Il en découle que seules les nations civilisées ont le droit d'intervenir chez les nations dites "subalternes", pour des missions civilisatrices (3).

L'intervention humanitaire, qui s'est développée selon ce schéma, avec la question d'Orient au XIXème siècle, est présentée comme "celle qui reconnaît pour un droit, l'exercice du contrôle international d'un Etat sur les actes de souveraineté intérieure d'un autre Etat, contraires aux lois de l'humanité, et qui prétend en organiser le fonctionnement (4)." Un exemple cité parmi d'autres de la pratique de cette théorie est l'intervention française en 1860 en Syrie, pour le motif officiellement invoqué du massacre de six mille chrétiens par les druzes sans réaction des autorités ottomanes. La France envoya alors un corps expéditionnaire qui occupa le pays pendant un an.Il s'agissait de l'application du principe de la hiérarchie des civilisations dont Rougier analysait dès 1910 la perversité : "Toutes les fois qu'une puissance interviendra au nom de l'humanité dans la sphère de compétence d'une autre puissance, elle ne fera jamais qu'apporter sa conception de justice et du bien social à la conception de cette dernière, en la défendant au besoin par la force. Son action tendra en définitive à englober un Etat dans sa sphère d'influence politique (5)."

La proclamation de l'égalité des hommes et des nations

Avec la mondialisation des conflits et les cinquante millions de morts de la seconde guerre mondiale, la naissance de l'Organisation des Nations Unies, mise à bas par les vainqueurs de la guerre et sous l'impulsion du nouveau messie Nord américain, a été proclamée à San Francisco le 26 juin 1945, fondée sur la déclaration morale suivante :

"Nous, peuples des nations unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l'espace d'une vie humaine, a infligé à l'humanité d'indicibles souffrances, à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l'égalité des droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites."

Sous ces auspices de bon aloi consacrant l'abandon des thèses racistes et légalité des Nations, la Charte de San Francisco a fixé des règles :

Article 2.1 : "L'Organisation est fondée sur le principe de l'égalité souveraine de tous ses membres."

Article 2.4: "Les membres de l'Organisation s'abstiennent dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout Etat, soit de tout autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies."

D'où la conséquence qu'en tirait Mohamed Bedjaoui, membre de la Cour internationale de justice, au cours d'une conférence à la Sorbonne sur "Le droit d'ingérence", en 1991 : "Il existe un bannissement général du droit d'intervention dans les affaires intérieures d'un Etat, par le droit international contemporain, et qu'ainsi, le 26 juin 1945 à San Francisco, est mort ce vestige du XIXe siècle, qu'était l'intervention d'humanité."

Mohamed Bedjaoui a raison.

Trois motifs principaux rendent radicalement illégales les pratiques d'ingérence dans les affaires intérieures des Etats :

Ce sont, le principe de souveraineté, et la Charte des Nations-Unies auquel il faut ajouter les conventions de Genève du 12 août 1949 conclues à l'initiative du Comité International de la Croix-Rouge fondé par le suisse Henri Dunant. En effet, ces dernières qui sont au nombre de quatre, ont organisé l'intervention internationale d'aide et d'assistance, aussi bien à l'égard des forces armées que des populations civiles.

La conception du Droit international humanitaire par le Comité International de la Croix-Rouge

Les conventions de 1949 avaient été précédées par une première Convention signée le 22 août 1964 par douze Etats, traité destiné à établir des règles de protection des soldats blessés et du personnel soignant. Cette première Convention constitue le point de départ d'un droit humanitaire "privatisé" puisqu'il permet à une organisation non Etatique et étrangère de pénétrer dans les zones de guerre.

Les conventions de 1949, issues pour certaines d'entre elles de précédentes conventions, s'appliquent à toutes les situations dans le cadre des conflits internationaux : sort des militaires blessés ou malades, sur terre et sur mer, des prisonniers de guerre, et des populations civiles.

Les deux Protocoles additionnels adoptés en 1977 ont étendu l'application des Conventions aux guerres civiles.

Les interventions de la Croix-Rouge respectent impérativement les principes suivants :

Neutralité des interventions et indépendance à l'égard de tout Etat ou force politique. Les personnes agissant dans le cadre des Conventions de Genève ont l'obligation de rester neutre dans le conflit armé, de s'abstenir de tout acte d'hostilité et plus généralement de toute ingérence dans les opérations militaires.

C'est la clef de voûte de la crédibilité du caractère véritablement humanitaire des interventions de la Croix-Rouge, et tous les intervenants de la Croix-Rouge signent un engagement de respecter les principes de l'organisation.

Ainsi, comme le précise le 2ème Protocole additionnel rendant les Conventions applicables aux guerres civiles, et ratifié à compter du 24 août 1994 par la France : "Le présent Protocole s'applique sans aucune distinction de caractère défavorable fondée sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion ou la croyance, les opinions politiques ou autres, l'origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance ou autre situation, ou tous autres critères analogues."

Cet état d'esprit se retrouve dans la disposition finale de ce Protocole, donnant la même valeur aux textes en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe du Protocole.

On est bien loin de la "hiérarchie" des civilisations et des peuples, conception qui a pourtant repris de la vigueur avec la notion de droit d'ingérence, initiée conjointement par la France et par le Pentagone.

Le respect de la neutralité politique et de l'égalité entre les victimes contrariait certains intérêts hégémoniques.

La renaissance d'un droit d'ingérence discriminatoire et sectaire

Tout commence en 1968 avec la guerre du Biafra. En raison de l'ampleur du désastre humain, la Croix-Rouge internationale cherche des médecins supplémentaires.

Vrai ou faux, on a dit que, de leur côté, profitant de l'occasion, les services spéciaux français auraient relayé cet appel auprès du corps médical.

Parmi les médecins qui partent au Biafra, Bernard Kouchner. Il fera partie de ceux qui refuseront de se retirer, lorsque la Croix-Rouge leur en donne l'ordre en application du principe de neutralité.

Le motif invoqué pour expliquer ce reniement de la parole donnée, sera propre : "Il n'y a pas de bons et de mauvais morts", aussi propre que le seront apparemment les premières interventions des transfuges de la Croix-Rouge, fermement opposés à la règle de la neutralité politique : L'aide aux victimes du raz de marée du Bangladesh, le tremblement de terre du Nicaragua, mais dans le conflit entre l'assistance médicale neutre et les enjeux politiques, c'est la non-neutralité politique que Kouchner impose en 1979 à l'occasion de la guerre du Viêt-nam.

Son organisation ne cessera plus ensuite de revendiquer des choix politiques entre "les bons et les mauvais morts".

C'est à partir de 1980 que vont commencer des publications pour assurer la promotion du concept de l'intervention humanitaire, accompagné d'une pression des images destinées à créer l'émotion nécessaire à la mobilisation des opinions publiques.

La pseudo-théorie

La paternité de l'expression "devoir d'ingérence" a été attribuée à Mario Bettati, auteur d'un article publié dans Le Monde Diplomatique en avril 1980.

Il y invoque le droit des puissances "civilisées" d'intervenir dans les affaires intérieures des autres Etats.

C'est le grand retour aux notions des sociétés "civilisées" face aux "barbares", justifiant tous les moyens d'interventions, y compris militaires, dans les affaires intérieures des Etats pour protéger les droits de l'homme, la liberté, la démocratie.

En 1987, Bernard Kouchner publie Le devoir d'ingérence (6). On y trouve cette phrase florilège à la lumière de l'agression militaire commise par la France contre la Yougoslavie en 1999, et des fonctions de police internationale qu'il a sollicités et obtenues sous tutelle américaine : "Préférer se trouver aux côtés de ceux qui reçoivent les bombes et non de ceux qui les lancent [...] sans illusion pourtant car ces minorités peuvent devenir oppressives."

En 1988, ce sera François Mitterrand à la tribune des Nations-Unies qui appellera à la mise en place d'un droit d'assistance aux peuples en danger, passant outre à la souveraineté des Etats.

Deux autres exemples pris parmi les discours qui se développent dans les années 1980 (7). En France, Roland Dumas déclare en 1989, lors des événements de Roumanie, et alors qu'il est Ministre des affaires étrangères, qu'il est nécessaire d'admettre de nouveau le concept de "droit d'ingérence", justifiant l'intervention d'urgence sous forme armée, et ajoute : "Ces événements rendraient nécessaires de faire rentrer dans notre arsenal juridique cette notion et de prévoir que, dans certaines circonstances, des organisations internationales pourraient intervenir "(8). Peu de temps après, en avril 1990, Anthony d'Amato celui qui allait initier la "loi d'Amato" instituant un embargo nord-américain contre l'Iran en 1995 - publiait un article dansL'Américan Journal of International Law, tentant de justifier l'intervention américaine à La Grenade et au Panama par un droit d'ingérence humanitaire, au profit des puissances occidentales et en particulier des Etats-Unis (9). Annoncé comme la grande révolution humanitaire en 1991, à l'occasion de la guerre contre l'Irak, le concept et sa légitimation dans les opinions sera repris dans les années suivantes par des organisations comme La Fédération Internationale des Droit de l'Homme, appelant à une réforme de la Charte des Nations Unies, pour faire cadrer le droit avec la force.

Pendant toutes cette période, on assiste à une floraison d'associations "humanitaires", les ONG (organisations non gouvernementales) financées par les Etats ou en dollars sous couverture onusienne, appelant les bonnes volontés à "aider", et, une fois sur place... à renseigner.

Le summum de l'aide au renseignement sera atteint en Bosnie.

Les images

Afin d'éviter l'ingérence des opinions publiques dans ce qui allait évoluer vers la pire des politiques impérialistes meurtrières, les media se sont chargés d'anesthésier les esprits, et d'annihiler les capacités d'analyse et de sens critique, en donnant à l'information un contenu exclusivement émotionnel.

C'est, en 1992, Bernard Kouchner et son sac de riz en Somalie, entouré de petits enfants squelettiques. On sait ce qu'il est advenu de cette opération "humanitaire", porte d'entrée à une occupation onusienne brutale et incompétente.

Des images d'enfants morts-vivants, à celles évoquant les charniers, parfois entièrement fabriquées, renvoyant à des inconscients collectifs révulsants, aux bruits d'enlèvements de nourrissons dans des couveuses, le traitement médiatique a fait oublier de s'inquiéter du sort des souverainetés et de l'indépendance des peuples, face à la stratégie possessive des occidentaux et de leurs alliés.

Dans le même temps, les stratèges de l'ingérence testaient diverses tactiques pour s'orienter vers une liberté sans limite d'intervention militaire.

De l'habillage onusien au libéralisme de l'ingérence militaire

Globalement, les différentes "opérations" menées ces dernières années par les Puissances occidentales, sur l'initiative et sous le contrôle des Etats-Unis, se caractérisent par l'abandon du droit au profit de la force. Quel progrès !

La couverture de l'ingérence par les Nations-Unies

Les Etats-Unis avaient été condamnés le 27 juin 1986 par la Cour internationale de justice, pour activités militaires et para-militaires portant atteinte à la souveraineté du Nicaragua, en entraînant, armant, équipant, finançant et approvisionnant les forces contras.

Or, ils avaient invoqués l'article 51 de la Charte des Nations-Unies, à savoir le droit de réponse à une agression. Il fallait chercher un autre masque.

Les articles 39 à 50 de la Charte, autorisent le recours à une force des Nations-Unies (laquelle n'existe toujours pas à ce jour), sous commandement onusien, pour rétablir la paix et la sécurité internationales, ne convient pas car ils excluent toute intervention dans un conflit interne.

Cette impossibilité d'utiliser les lois de l'ONU dans le sens souhaité par Etats-Unis, pour procéder aux interventions décidés dans les affaires intérieures des Etats cibles, a été contournée en trois étapes, afin d'engager le processus avec un semblant de légalité :

La première étape a été de faire voter le 8 décembre 1988, par l'Assemblée générale des Nations Unies, une résolution (n· 43-131), déterminant les conditions d'exercice de l'action humanitaire internationale auprès des victimes de catastrophes naturelles ou de situations d'urgence du même ordre.

Cette ingérence, en réalité assistance, réellement humanitaire, restait limitée à l'accord de l'Etat concerné, qui conservait la direction de l'organisation des secours internationaux.

L'étape suivante résulte d'une résolution, également de l'Assemblée Générale, n· 45-100 du 14 décembre 1990, instaurant l'institution du "couloir humanitaire", droit de passage international protégé sur le territoire de l'Etat sinistré par une catastrophe naturelle.

La mise en place du droit d'ingérence politique s'effectuera au prétexte de la guerre contre l'Irak, le 5 avril 1991, par le biais de la résolution 688 du Conseil de sécurité, cette foi-ci imposant, sur un prétexte commode, que soit "mis fin sans délai à la répression des populations civiles", c'est-à-dire autorisant son intervention dans les affaires intérieures de l'Irak, alors que par une précédente résolution n· 687, ce même Conseil de sécurité avait décrété la fin de cette guerre.

Votée par référence implicite au chapitre 7 de la Charte des Nations-Unies, c'est-à-dire permettant l'usage de la force armée, cette résolution consacre le droit d'ingérence de l'ONU, en dehors d'un état de guerre.

La récente guerre d'agression contre la Yougoslavie a montré que les Occidentaux jugeaient qu'il n'était même plus nécessaire de porter le masque des décisions du Conseil de sécurité de l'ONU.

En 1999, le "machin" nord-américain qu'est l'OTAN, a lancé la pratique des bombes humanitaires sur les populations civiles, avec une participation criminelle active de ses subordonnés européens, qui devront nécessairement en rendre compte un jour.

Sous souveraineté nord-américaine, le Dr Kouchner a été choisi comme administrateur colonial des terres conquises, et "Médecins sans frontières", bras armé de la renaissance du droit d'ingérence, couronné par le Prix Nobel.

Dans le sud du Kosovo, à quelques kilomètres des faubourgs calcinés d'Urosevac, privés d'électricité, dans le camp Bondsteel, équipé entre autres conforts de deux "Burger King" et illuminé comme Dysneyland, se sont installés cinq mille militaires américains, protégés par 80 kilomètres de barbelés.

Le prix Nobel de la paix a été attribué à Médecins sans frontières pour l'année 1999.

Or, à cette annonce, le responsable actuel de cette organisation, Philippe Biberson, et Rony Brauman, ancien pésident, ont fait publier par le journal Le Monde (10), un article intitulé Le "droit d'ingérence" est un slogan trompeur. Il est révélateur que les chantres de l'ingérence humanitaire regrettent aujourd'hui la confusion des genres, entre l'action humanitaire indépendante et l'intervention politique et militaire de grandes puissances ou de coalitions internationale allant jusqu'à, parfois - en un contre-sens monstrueux tuer au nom de l'humanitaire.

Souverainetés à deux vitesses, ingérence humanitaire pour tuer, bons et mauvais morts, nous assistons aujourd'hui à l'une des plus grandes régressions du droit des peuples.

Mais les empires aussi sont mortels.

 

Isabelle Coutant Peyre


Table des matières

Les mythes fondateurs de la politique américaine, par Roger Garaudy | p. 3

Un siècle et demi d'interventions nord-américaines en Amérique latine, par Javier Peña | p. 39

L'antiaméricanisme aux Etats-Unis, par Edgard André | p.71

L'ingérence humanitaire : agression colonialiste contre les peuples, par Isabelle Coutant Peyre | p. 91


Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.

Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.

Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


aaarghinternational@hotmail.com


L'adresse électronique de ce document est

http://aaargh-international.org/aaargh/fran/fren//.html
| Accueil général | Accueil français |
Echos radar | Affaire Garaudy |