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L'Antisémitisme, son histoire et ses causes

par Bernard Lazare

1894

[réédité par La Vieille Taupe en 1985]

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PRÉFACE

Quelques fragments de ce livre ont paru à longs intervalles dans des journaux et dans des revues; on leur a fait le grand honneur de les discuter et c'est parce qu'on les a discutés que j'écris ici ces quelques lignes. On m'a reproché à la fois d'avoir été antisémite et d'avoir trop vivement défendu les Juifs, et pour juger ce que j'avais écrit on s'est placé au point de vue de l'antisémitisme ou à celui du philosémitisme. On a eu tort car je ne suis ni antisémite, ni philosémite; aussi n'ai-je voulu écrire ni une apologie, ni une diatribe, mais une étude impartiale, une étude d'histoire et de sociologie.
Je n'approuve pas l'antisémitisme, c'est une conception étroite, médiocre et incomplète, mais j'ai tenté de l'expliquer. Il n'était pas né sans causes, j'ai cherché ces causes. Ai-je réussi à les déterminer? C'est à ceux qui liront ces pages d'en décider.
Il m'a semblé qu'une opinion aussi universelle que l'antisémitisme, ayant fleuri dans tous les lieux et dans tous les temps, avant l'ère chrétienne et après, à Alexandrie, à Rome et à Antioche, en Arabie et en Perse, dans l'Europe du Moyen Age et dans l'Europe moderne, en un mot, dans toutes les parties du monde où il y a eu et où il y a des Juifs, il m'a semblé qu'une telle opinion ne pouvait être le résultat d'une fantaisie et d'un caprice perpétuel, et qu'il devait y avoir à son éclosion et à sa permanence des raisons profondes et sérieuses.
Aussi ai-je voulu donner un tableau d'ensemble de l'antisémitisme, de son histoire et de ses causes, j'en ai voulu suivre les modifications successives, les transformations et les changements. Dans une telle étude il y aurait eu la matière de plusieurs livres, j'ai été par conséquent obligé de resserrer le sujet, d'en montrer les grandes lignes et d'en négliger le détail. Je compte en reprendre quelques parties, et un jour que j'espère prochain je tenterai de montrer quel a été dans le monde le rôle intellectuel, moral, économique et révolutionnaire du Juif, rôle que je n'ai fait ici qu'indiquer.

Bernard Lazare, Paris, 25 avril 1894.


CHAPITRE PREMIER



LES CAUSES GÉNÉRALES DE L'ANTISÉMITISME



L'exclusivisme. -- Le culte politico-religieux. -- lahvé et la Loi. -- Ordonnances civiles et ordonnances religieuses. -- Les colonies juives. -- Le Talmud. -- La théorie du peuple élu. -- L'orgueil juif. -- La séparation d'avec les nations. -- La souillure. -- Pharisiens et Rabbanites. -- La foi, la tradition et la science profane.-- Le triomphe des Talmudistes. -- Le patriotisme juif. -- La patrie mystique. -- Le rétablissement du royaume d'lsraël. -- L'isolement du Juif.


Si l'on veut faire une histoire complète de l'antisémitisme -- en n'oubliant aucune des manifestations de ce sentiment, en en suivant les phases diverses et les modifications -- il faut entreprendre l'histoire d'lsraël depuis sa dispersion, ou, pour mieux dire, depuis les temps de son expansion hors du territoire de la Palestine.
Partout où les Juifs, cessant d'être une nation prête à défendre sa liberté et son indépendance, se sont établis, partout s'est développé l'antisémitisme ou plutôt l'antijudaïsme, car antisémitisme est un mot mal choisi, qui n'a eu sa raison d'être que de notre temps, quand on a voulu élargir cette lutte du Juif et des peuples chrétiens, et lui donner une philosophie en même temps qu'une raison plus métaphysique que matérielle.
Si cette hostilité, cette répugnance même, ne s'étaient exercées vis-à-vis des juifs qu'en un temps et en un pays, il serait facile de démêler les causes restreintes de ces colères; mais cette race a été, au contraire, en butte à la haine de tous les peuples au milieu desquels elle s'est établie. Il faut donc, puisque les ennemis des Juifs appartenaient aux races les plus diverses, qu'ils vivaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres, qu'ils étaient régis par des lois différentes, gouvernés par des principes opposés, qu'ils n'avaient ni les mêmes moeurs, ni les mêmes coutumes, qu'ils étaient animés d'esprits dissemblables ne leur permettant pas de juger également de toutes choses, il faut donc que les causes générales de l'antisémitisme aient toujours résidé en Israël même et non chez ceux qui le combattirent.
Ceci n'est pas pour affirmer que les persécuteurs des Israélites eurent toujours le droit de leur côté, ni qu'ils ne se livrèrent pas à tous les excès que comportent les haines vives, mais pour poser en principe que les Juifs causèrent -- en partie du moins -- leurs maux.
Devant l'unanimité des manifestations antisémitiques. il est difficile [12] d'admettre -- comme on a été trop porté à le faire -- qu'elles furent simplement dues à une guerre de religion, et il ne faudrait pas voir dans les luttes contre les Juifs la lutte du polythéisme contre le monothéisme. et la lutte de la Trinité contre Jéhovah. Les peuples polythéistes, comme les peuples chrétiens, ont combattu, non pas la doctrine du Dieu Un, mais le Juif.
Quelles vertus ou quels vices valurent au Juif cette universelle inimitié? Pourquoi fut-il tour à tour, et également, maltraité et haï par les Alexandrins et par les Romains, par les Persans et par les Arabes, par les Turcs et par les nations chrétiennes? Parce que partout, et jusqu'à nos jours, le Juif fut un être insociable.
Pourquoi était-il insociable? Parce qu'il était exclusif, et son exclusivisme était à la fois politique et religieux, ou, pour mieux dire, il tenait à son culte politico-religieux, à sa loi.
Si, dans l'histoire, nous considérons les peuples conquis, nous les voyons se soumettre aux lois des vainqueurs, tout en gardant leur foi et leurs croyances. Ils le pouvaient facilement, parce que, chez eux, la séparation était très nette entre les doctrines religieuses venues des dieux et les lois civiles émanées des législateurs, lois qui se pouvaient modifier au gré des circonstances, sans que les réformateurs encourussent l'anathème ou l'exécration théologique: ce que l'homme avait fait, l'homme pouvait le défaire. Aussi les vaincus se soulevaient-ils contre les conquérants par patriotisme, et nul mobile ne les poussait que le désir de ressaisir leur sol et de reprendre leur liberté. En dehors de ces soulèvements nationaux, ils demandèrent rarement à n'être pas soumis aux lois générales; s'ils protestèrent, ce fut contre les dispositions particulières, qui les mettaient vis-à-vis des dominateurs dans un état d'infériorité; et, dans l'histoire des conquêtes romaines, nous voyons les conquis s'incliner devant Rome, lorsque Rome leur impose strictement la législation qui régit l'empire.
Pour le peuple juif, le cas était très différent. En effet, comme déjà le fit remarquer Spinoza1, "les lois révélées par Dieu à Moïse n'ont été autre chose que les lois du gouvernement particulier des Hébreux". Moïse2, prophète et législateur, conféra à ses dispositions judiciaires et gouvernementales la même vertu qu'à ses préceptes religieux, c'est-à-dire la révélation. Iahvé, non seulement avait dit aux Hébreux: "Vous ne croirez qu'au Dieu Un et vous n'adorerez pas d'idoles", mais il leur avait prescrit aussi des règles d'hygiène et de morale; non seulement il leur avait lui-même assigné le territoire où devaient s'accomplir les sacrifices, minutieusement, mais il avait déterminé les modes selon lesquels ce territoire serait administré. Chacune des lois données, qu'elle fût agraire, civile, prophylactique, théologique ou morale, bénéficiait de la même autorité et avait la même sanction, de telle sorte que ces différents codes formaient un tout unique, un faisceau rigoureux dont on ne pouvait rien distraire sous peine de sacrilège.
En réalité, le Juif vivait sous la domination d'un maître, lahvé, que [13] nul ne pouvait vaincre ni combattre, et il ne connaissait qu'une chose: la Loi, c'est-à-dire l'ensemble des règles et des prescriptions que Iahvé avait un jour voulu donner à Moïse, Loi divine et excellente, propre à conduire ceux qui la suivraient aux félicités éternelles; loi parfaite et que seul le peuple juif avait reçue.
Avec une telle idée de sa Torah, le Juif ne pouvait guère admettre les lois des peuples étrangers; du moins, il ne pouvait songer à se les voir appliquer; il ne pouvait abandonner les lois divines, éternelles, bonnes et justes, pour suivre les lois humaines fatalement entachées de caducité et d'imperfection. S'il avait pu faire une part dans cette torah; si, d'un côté, il avait pu ranger les ordonnances civiles, de l'autre, les ordonnances religieuses! Mais toutes n'avaient-elles pas un caractère sacré, et, de leur observance totale, le bonheur de la nation juive ne dépendait-il pas?
Ces lois civiles, qui seyaient à une nation et non à des communautés, les Juifs ne les voulaient pas abandonner en entrant dans les autres peuples, car, quoique hors de Jérusalem et du royaume d'lsraël, ces lois n'eussent plus de raison d'être, elles n'en étaient pas moins, pour tous les Hébreux, des obligations religieuses, qu'ils s'étaient engagés à remplir par un pacte ancien avec la Divinité.
Aussi, partout où les Juifs établirent des colonies, partout où ils furent transportés, ils demandèrent non seulement qu'on leur permît de pratiquer leur religion, mais encore qu'on ne les assujettît pas aux coutumes des peuples au milieu desquels ils étaient appelés à vivre, et qu'on les laissât se gouverner par leurs propres lois.
A Rome, à Alexandrie, à Antioche, dans la Cyrénaïque, ils purent en agir librement. Ils n'étaient pas appelés le samedi devant les tribunaux3, on leur permit même d'avoir leurs tribunaux spéciaux et de n'être pas jugés selon les lois de l'empire; quand les distributions de blé tombaient le samedi, on réservait leur part pour le lendemain4; ils pouvaient être décurions, en étant exemptés des pratiques contraires à leur religion5; ils s'administraient eux-mêmes comme à Alexandrie, ayant leurs chefs, leur sénat, leur ethnarque, n'étant pas soumis à l'autorité municipale.
Partout ils voulaient rester Juifs, et partout ils obtenaient des privilèges leur permettant de fonder un État dans l'Etat. A la faveur de ces privilèges, de ces exemptions, de ces décharges d'impôts, ils se trouvaient rapidement dans une situation meilleure que les citoyens mêmes des villes dans lesquelles ils vivaient; ils avaient plus de facilité à trafiquer et à s'enrichir, et ainsi excitèrent-ils des jalousies et des haines.
Donc, l'attachement d'lsraël à sa loi fut une des causes premières de sa réprobation, soit qu'il recueillît de cette loi même des bénéfices et des avantages susceptibles de provoquer l'envie, soit qu'il se targuât de l'excellence de sa Torah pour se considérer comme au-dessus et en dehors des autres peuples.
Si encore les Israélites s'en fussent tenus au mosaïsme pur, nul doute qu'ils n'aient pu, à un moment donné de leur histoire, modifier ce mosaïsme de façon à ne laisser subsister que les préceptes religieux ou [14] métaphysiques; peut-être même, s'ils n'avaient eu comme livre sacré que la Bible, se seraient-ils fondus dans l'Eglise naissante, qui trouva ses premiers adeptes dans les Sadducéens, les Esséniens et les prosélytes juifs. Une chose empêcha cette fusion, et maintint les Hébreux parmi les peuples: ce fut l'élaboration du Talmud, la domination et l'autorité des docteurs qui enseignèrent une prétendue tradition, mais cette action des docteurs, sur laquelle nous reviendrons, fit aussi des Juifs les êtres farouches, peu sociables et orgueilleux dont Spinoza, qui les connaissait, a pu dire: "Cela n'est point étonnant qu'après avoir été dispersés durant tant d'années, ils aient persisté sans gouvernement, puisqu'ils se sont séparés de toutes les autres nations, à tel point qu'ils ont tourné contre eux la haine de tous les peuples, non seulement à cause de leurs rites extérieurs, contraires aux rites des autres nations, mais encore par le signe de la circoncision6."
Ainsi, disaient les docteurs, le but de l'homme sur la terre est la connaissance et la pratique de la Loi, et on ne la peut pleinement pratiquer qu'en se dérobant aux lois qui ne sont pas la véritable. Le Juif qui suivait ces préceptes s'isolait du reste des hommes; il se retranchait derrière les haies qu'avaient élevées autour de la Torah Esdras et les premiers scribes7, puis les Pharisiens et les Talmudistes héritiers d'Esdras, déformateurs du mosaïsme primitif et ennemis des prophètes. Il ne s'isola pas seulement en refusant de se soumettre aux coutumes qui établissaient des liens entre les habitants des contrées où il était établi, mais aussi en repoussant toute relation avec ces habitants eux-mêmes. A son insociabilité, le Juif ajouta l'exclusivisme.
Sans la Loi, sans Israël pour la pratiquer, le monde ne serait pas, Dieu le ferait rentrer dans le néant; et le monde ne connaîtra le bonheur que lorsqu'il sera soumis à l'empire universel de cette loi, c'est-à-dire à l'empire des Juifs. Par conséquent, le peuple juif est le peuple choisi par Dieu comme dépositaire de ses volontés et de ses désirs; il est le seul avec qui la Divinité ait fait un pacte, il est l'élu du Seigneur. Au moment où le serpent tenta Eve, dit le Talmud, il la corrompit de son venin. Israël, en recevant la révélation du Sinaï se délivra du mal; les autres nations n'en purent guérir. Aussi, si elles ont chacune leur ange gardien et leurs constellations protectrices, Israël est placé sous l'oeil même de Jéhovah; il est le fils préféré de l'Eternel, celui qui a seul droit à son amour, à sa bienveillance, à sa protection spéciale, et les autres hommes sont placés au-dessous des Hébreux; ils n'ont droit que par pitié à la munificence divine, puisque, seules, les âmes des Juifs descendent du premier homme. Les biens qui sont délégués aux nations appartiennent en réalité à Israël, et nous voyons Jésus, lui-même, répondre à la femme grecque:
"Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens8."
Cette foi à leur prédestination, à leur élection, développa chez les Juifs un orgueil immense. Ils en vinrent à regarder les non-Juifs avec [15] mépris et souvent avec haine, quand il se mêla à ces raisons théologiques des raisons patriotiques.
Lorsque la nationalité juive se trouva en péril, on vit, sous Jean Hycran, les Pharisiens déclarer impur le sol des peuples étrangers, impures les fréquentations entre Juifs et Grecs. Plus tard, les Schamaïtes, en un Synode, proposèrent d'établir une séparation complète entre Israélites et Païens, et ils élaborèrent un recueil de défenses, appelé les Dix-huit choses, qui, malgré l'opposition des Hillélites, finit par prédominer. Aussi, dans les conseils d'Antiochus Sidétès, on commence à parler de l'insociabilité juive, c'est-à-dire "du parti pris de vivre exclusivement dans un milieu juif, en dehors de toute communication avec les idolâtres, et de l'ardent désir de rendre ces communications de plus en plus difficiles, sinon impossibles9"; et l'on voit, devant Antiochus Epiphane, le grand-prêtre Ménélaus accuser la loi "d'enseigner la haine du genre humain, de défendre de s'asseoir à la table des étrangers et de leur marquer de la bienveillance".
Si ces prescriptions avaient perdu leur autorité quand disparurent les causes qui les avaient motivées, et en quelque sorte justifiées, le mal n'eût pas été grand; mais on les voit reparaître dans le Talmud, et l'autorité des docteurs leur donna une sanction nouvelle. Lorsque l'opposition entre les Sadducéens et les Pharisiens cessa, lorsque ces derniers furent vainqueurs, ces défenses prirent force de loi, elles furent enseignées, et ainsi servirent à développer, à exagérer l'exclusivisme des Juifs.
Une crainte encore, celle de la souillure, sépara les Juifs du monde et rendit plus rigoureux leur isolement. Sur la souillure, les Pharisiens avaient des idées d'une rigueur extrême; les défenses et les prescriptions de la Bible ne suffisaient pas, selon eux, à préserver l'homme du péché. Comme le moindre attouchement contaminait les vases des sacrifices, ils en vinrent à s'estimer souillés eux-mêmes par un contact étranger. De cette peur naquirent d'innombrables règles concernant la vie journalière: règles sur le vêtement, l'habitation, la nourriture, toutes promulguées dans le but d'éviter aux Israélites la souillure et le sacrilège, et, encore une fois, toutes propres à être observées dans un État indépendant ou dans une cité, mais impossibles à suivre dans des pays étrangers; car elles impliquaient la nécessité, pour ceux qui voulaient s'y astreindre, de fuir la société des non-Juifs et par conséquent de vivre seuls, hostiles à tout rapprochement.
Les Pharisiens et les Rabbanites allèrent plus loin même. Ils ne se contentèrent pas de vouloir préserver le corps, ils cherchèrent à sauvegarder l'esprit. L'expérience avait montré combien dangereuses étaient, pour ce qu'ils croyaient leur foi, les importations hellènes ou romaines. Les noms des grands-prêtres hellénisants: Jason, Ménélaus, etc., rappelaient aux Rabbanites les temps où le génie de la Grèce, conquérant une partie d'lsraël, avait failli le vaincre. Ils savaient que le parti sadducéen, ami des Grecs, avait préparé les voies au Christianisme, comme les Alexandrins, du reste, comme tous ceux qui affirmaient que "les dispositions légales, clairement énoncées dans la loi [16] mosaïque, sont seules obligatoires, toutes les autres, émanant de traditions locales ou émises postérieurement, n'ont pas de titre à une observance rigoureuse10". Sous l'influence grecque étaient nés les livres et les oracles qui préparèrent le Messie. Les Juifs hellénisants, Philon et Aristobule, le Pseudo-Phocylide et le Pseudo-Longin, les auteurs des oracles sybillins et des Pseudo-Orphiques, tous ces héritiers des prophètes qui en reprenaient l'oeuvre, conduisaient les peuples au Christ. Et l'on peut dire que le véritable Mosaïsme, épuré et grandi par Isaie, Jérémie et Ezéchiel, élargi, universellement encore par les judéo-hellénistes, aurait amené Israël au Christianisme, si l'Esraïsme, le Pharaïsme et le Talmudisme n'avaient été là pour retenir la masse des Juifs dans les liens des strictes observances et des pratiques rituelles étroites.
Pour garder le peuple de Dieu, pour le mettre à l'abri des influences mauvaises, les docteurs exaltèrent leur loi au-dessus de toutes choses. Ils déclarèrent que sa seule étude devait plaire à l'Israélite, et, comme la vie entière suffisait à peine à connaître et à approfondir toutes les subtilités et toute la casuistique de cette loi, ils interdirent de se livrer à l'étude des sciences profanes et des langues étrangères. "On n'estime pas parmi nous ceux qui apprennent plusieurs langues", disait déjà Josèphe11; on ne se contenta bientôt plus de les mésestimer, on les excommunia. Ces exclusions ne parurent pas suffisantes aux Rabbanites. A défaut de Platon, le Juif n'avait-il pas la Bible, et ne saurait-il entendre la voix des prophètes? Comme on ne pouvait proscrire le Livre, on le diminua, on le rendit tributaire du Talmud; les docteurs déclarèrent: "La Loi est de l'eau, la Michna est du vin." Et la lecture de la Bible fut considérée comme moins profitable, moins utile au salut que celle de la Michna.
Toutefois, les Rabbanites ne parvinrent pas à tuer du premier coup la curiosité d'lsraël, il leur fallut des siècles pour cela, et ce ne fut qu'au XIV
e siècle qu'ils furent victorieux. Après que Ibn Esra R. Bechaï, Maimonide, Bedarchi, Joseph Caspi, Lévi ben Gerson, Moïse de Narbonne, bien d'autres encore -- tous ceux qui, fils de Philon et des Alexandrins, voulaient vivifier le Judaïsme par la philosophie étrangère -- eurent disparu; après que Ascher ben Jechiel eux poussé l'assemblée des rabbins de Barcelone à excommunier ceux qui s'occuperaient de science profane; après que R. Schalem de Montpellier eut dénoncé aux dominicains le More Nebouchim, après que ce livre, la plus haute expression de la pensée de Maïmonide, eut été brûlé, après cela les Rabbins triomphèrent12.
Ils étaient arrivés à leur but. Ils avaient retranché Israël de la [17] communauté des peuples; ils en avaient fait un solitaire farouche rebelle à toute loi, hostile à toute fraternité. fermé à toute idée belle noble ou généreuse; ils en avaient fait une nation misérable et petite aigrie par l'isolement, abêtie par une éducation étroite, démoralisée et corrompue par un injustifiable orgueil13.
Avec cette transformation de l'esprit juif, avec la victoire des docteurs sectaires, coïncide le commencement des persécutions officielles. Jusqu'à cette époque, il n'y avait guère eu que des explosions de haines locales, mais non des vexations systématiques. Avec le triomphe des Rabbanites, on voit naître les ghettos, les expulsions et les massacres commencent. Les Juifs veulent vivre à part; on se sépare d'eux. Ils détestent l'esprit des nations au milieu desquelles ils vivent: les nations les chassent. Ils brûlent le Moré: on brûle le Talmud, et on les brûle eux-mêmes14.
Il semble que rien ne pouvait agir encore pour séparer complètement les Juifs du reste des hommes, et pour en faire un objet d'horreur et de réprobation. Une autre cause vint cependant s'ajouter à celles que nous venons d'exposer: ce fut l'indomptable et tenace patriotisme d'lsraël.
Certes, tous les peuples furent attachés au sol sur lequel ils étaient nés. Vaincus, abattus par des conquérants, obligés à l'exil ou à l'esclavage, ils restèrent fidèles au doux souvenir de la cité saccagée ou de la patrie perdue; mais aucun ne connut la patriotique exaltation des Juifs. C'est que le Grec dont la ville était détruite pouvait ailleurs reconstruire le foyer que bénissaient les ancêtres; le Romain qui s'exilait amenait avec lui ses pénates: Athènes et Rome n'étaient pas la mystique patrie que fut Jérusalem.
Jérusalem était la gardienne du tabernacle qui recélait les paroles divines; c'était la cité du Temple unique, le seul lieu du monde où l'on pût efficacement adorer Dieu et lui offrir des sacrifices. Ce ne fut que tard, fort tard, que des maisons de prière s'élevèrent dans d'autres villes de Judée, ou de Grèce, ou d'Italie; encore, dans ces maisons, se bornait-on à des lectures de la Loi, à des discussions théologiques, et l'on ne connaissait la pompe de Jéhovah qu'à Jérusalem, le sanctuaire choisi. Quand, à Alexandrie, on bâtit un temple, il fut considéré comme hérétique; et, en fait, les cérémonies qu'on y célébrait n'avaient aucun sens, car elles n'auraient dû s'accomplir que dans le vrai temple, et saint Chrysostome, après la dispersion des Juifs, après la destruction de leur ville, a pu dire justement: "Les Juifs sacrifient en tous les lieux de la terre, excepté là où le sacrifice est permis et valable, c'est-à-dire à Jérusalem."
[18]
Aussi, pour les Hébreux, l'air de la Palestine est-il le meilleur; il suffit à rendre l'homme savant15; sa sainteté est si efficace que quiconque demeure hors de ses limites est comme s'il n'avait pas de Dieu16. Aussi ne faut-il pas vivre ailleurs, et le Talmud excommunie ceux qui mangeront l'agneau pascal dans un pays étranger.
Tous les Juifs de la dispersion envoyaient à Jérusalem l'impôt de la didrachme, pour l'entretien du temple; une fois dans leur vie ils venaient dans la cité sacrée, comme plus tard les Mahométans vinrent à la Mecque; après leur mort ils se faisaient transporter dans la Palestine, et les barques étaient nombreuses qui abordaient à la côte, chargées de petits cercueils, qu'on transportait à dos de chameau.
C'est qu'à Jérusalem seulement, et dans le pays donné par Dieu aux ancêtres, les corps ressusciteraient. Là, ceux qui avaient cru à Iahveh, qui avaient observé sa loi, obéi à sa parole, se réveilleraient aux clameurs des ultimes clairons et paraîtraient devant leur Seigneur. Ce n'est que là qu'ils pourraient se relever à l'heure fixée, toute autre terre que celle arrosée par le Jourdain jaune étant une terre vile, pourrie par l'idolâtrie, privée de Dieu.
Quand la patrie fut morte, quand les destins contraires balayèrent Israël par le monde, quand le temple eut péri dans les flammes, et quand des idolâtres occupèrent le sol très saint, les regrets des jours passés se perpétuèrent dans l'âme des Juifs. C'est fini; ils ne pourraient plus, au jour du pardon, voir le bouc noir emporter dans le désert leurs péchés, ni voir tuer l'agneau pour la nuit de Pâque, ni porter à l'autel leurs offrandes; et, privés de Jérusalem pendant leur vie, ils n'y seraient pas conduits après leur mort.
Dieu ne devait pas abandonner ses enfants, pensaient les pieux; et de naïves légendes vinrent soutenir les exilés. Auprès de la tombe des Juifs morts en exil, disait-on, Jéhovah ouvre de longues cavernes, à travers lesquelles leurs cadavres roulent jusqu'en Palestine; tandis que le païen qui meurt là-bas, près des collines consacrées, sort de la terre d'élection, car il n'est pas digne de rester là où la résurrection se fera.
Et cela ne leur suffisait pas. Ils ne se résignaient pas à n'aller à Jérusalem qu'en pèlerins lamentables, pleurant contre les murs écroulés à tel point insensibles dans leur douleur que quelques-uns se faisaient écraser par le sabot des chevaux, alors qu'en gémissant ils embrassaient la terre; ils ne croyaient pas que Dieu, que la ville bienheureuse les avaient abandonnés; avec Juda Levita, ils s'écriaient: "Sion, as-tu oublié tes malheureux enfants qui gémissent dans l'esclavage?"
Ils attendaient que leur Seigneur, de sa droite puissante, relevât les murailles tombées; ils espéraient qu'un prophète, un élu les ramènerait dans la terre promise, et combien de fois les vit-on, au cours des siècles -- eux à qui l'on reproche de trop s'attacher aux biens de ce monde -- laisser leur maison, leur fortune, pour suivre un messie fallacieux qui s'offrait à les conduire et leur promettait le retour tant espéré! Ils furent milliers, ceux qu'entraînèrent après eux Serenus, Moïse de Crète, Alroï, et qui se laissèrent massacrer en l'attente du jour heureux.
Chez les Talmudistes, ces sentiments d'exaltation populaire, ces mys{19]tiques héroïsmes se transformèrent. Les docteurs enseignèrent le rétablissement de l'Empire juif, et, pour que Jérusalem naquît de ses ruines, ils voulurent conserver pur le peuple d'Israël, l'empécher de se mêler, le pénétrer de cette idée que partout il était exilé, au milieu d'ennemis qui le retenaient captif. Ils disaient à leurs élèves: "Ne cultive pas le sol étranger, tu cultiveras bientôt le tien; ne t'attache à aucune terre, car ainsi tu serais infidèle au souvenir de ta patrie; ne te soumets à aucun roi, puisque tu n'as de maître que le Seigneur du pays saint, Jéhovah; ne te disperse pas au sein des nations, tu compromettrais ton salut et tu ne verrais pas luire le jour de la résurrection; conserve-toi tel que tu sortis de ta maison, l'heure viendra où tu reverras les collines des aïeux, et ces collines seront alors le centre du monde, du monde qui te sera soumis."
Ainsi, tous ces sentiments divers qui avaient jadis servi à constituer l'hégémonie d'lsraël, à maintenir son caractère de peuple, à lui permettre de se développer avec une très puissante et une très haute originalité; toutes ces vertus et tous ces vices qui lui donnèrent ce spécial esprit et cette physionomie nécessaires pour conserver une nation, qui lui permirent d'atteindre sa grandeur, et plus tard de défendre son indépendance avec une farouche et admirable énergie; tout cela contribua, quand les Juifs cessèrent de former un Etat, à les enfermer dans le plus complet, le plus absolu isolement.
Cet isolement a fait leur force, affirment quelques apologistes. S'ils veulent dire que grâce à lui les Juifs persistèrent, cela est vrai; mais si l'on considère les conditions dans lesquelles ils restèrent au rang des peuples, on verra que cet isolement fit leur faiblesse, et qu'ils survécurent, jusqu'aux temps modernes, comme une légion de parias, de persécutés et souvent de martyrs. Du reste, ce n'est pas uniquement à leur réclusion qu'ils durent cette persistance surprenante. Leur exceptionnelle solidarité, due à leurs malheurs, le mutuel appui qu'ils se donnèrent, y fut pour beaucoup; et, aujourd'hui encore, alors qu'en certains pays ils se mêlent à la vie publique, ayant abandonné leurs dogmes confessionnels, c'est cette solidarité même qui les empêché de se fondre et de disparaître, en leur conférant des apanages auxquels ils ne sont point indifférents.
Ce souci des intérêts mondains, qui marque un côté du caractère hébraïque, ne fut pas sans action sur la conduite des Juifs, surtout quand ils eurent quitté la Palestine; et en les dirigeant dans certaines voies, à l'exclusion de tant d'autres, il provoqua contre eux de plus violentes et surtout de plus directes animosités.
L'âme du Juif est double: elle est mystique et elle est positive. Son mysticisme va des théophanies du désert aux rêveries métaphysiques de la Kabbale; son positivisme, son rationalisme plutôt, se manifeste autant dans les sentences de l'Ecclésiaste que dans les dispositions législatives des rabbins et les controverses dogmatiques des théologiens. Mais si le mysticisme aboutit à un Philon ou à un Spinoza, le rationalisme conduit à l'usurier, au peseur d'or; il fait naître le négociant avide. Il est vrai que parfois les deux états d'esprit se juxtaposent, et l'Israélite, comme cela est arrivé au Moyen Age, peut faire deux parts de sa vie: l'une vouée au songe de l'absolu, l'autre au commerce le plus avisé .
[20]
De cet amour des Juifs pour l'or, il ne peut être question ici. S'il s'exagéra au point de devenir, pour cette race, à peu près l'unique moteur des actions, s'il engendra un antisémitisme très violent et très âpre, il n'en peut être considéré comme une des causes générales. Il fut, au contraire, le résultat de ces causes mêmes, et nous verrons que c'est en partie l'exclusivisme, le persistant patriotisme et l'orgueil d'lsraël, qui le poussèrent à devenir l'usurier haï du monde entier.
En effet, toutes ces causes que nous venons d`énumérer, si elles sont générales, ne sont pas uniques. Je les ai appelées générales, parce qu'elles dépendent d'un élément fixe: le Juif. Toutefois, le Juif n'est qu'un des facteurs de l'antisémitisme; il le provoque par sa présence, mais il n'est pas seul à le déterminer. Des nations parmi lesquelles ont vécu les Israélites, des moeurs, des coutumes, de la religion, du gouvernement, de la philosophie même des peuples au milieu desquels se développa Israël, dépendent les caractères particuliers de l'antisémitisme, caractères qui changent avec les âges et les pays.
Nous allons suivre ces modifications et ces différences de l'antisémitisme au cours des âges, jusqu'à notre époque, ainsi nous verrons si, pour quelques pays du moins, les causes générales que j'ai tenté de déduire persistent encore, et si ce n'est pas ailleurs qu'il nous faudra chercher les raisons de l'antisémitisme moderne.

CHAPITRE II



L'ANTIJUDAÏSME DANS L'ANTIQUITÉ



Les Hyksos. -- Aman. -- L'antisémitisme dans la société antique. -- En Egypte: Manéthon, Chérémon, Lysimaque.--L'antisémitisme à Alexandrie. -- Les Stoïciens: Posidonius, Apollonius, Molo. -- Appion, Josèphe et Philon: le Traité contre les Juifs, le Contre Appion et la Légation à Caïus. --Les Juifs à Rome. -- L'antisémitisme romain. -- Cicéron élève d'Appion et le Pro Flacco.. -- Perse, Ovide et Pétrone. -- Pline, Suétone et Juvénal. -- Sénèque et les Stoïciens. -- Mesures gouvernementales. -- L'antisémitisme à Antioche et en Ionie. -- Antisémitisme et antichristianisme.

Les antisémites modernes, qui se cherchent des aïeux, n'hésitent pas à reporter aux temps de l'antique Egypte les premières manifestations contre les Juifs. Ils se servent volontiers, pour cela, d'un passage de la Genèse qui dit: "Les Égyptiens ne pouvaient pas manger avec les Hébreux, parce que c'est à leurs yeux une abomination"17 et de quelques versets de l'Exode18, entre autres ceux-ci: "Voilà les enfants d'lsraël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous. Allons, montrons-nous habiles à son égard, empêchons qu'il ne s'accroisse."
Il est certain que les fils de Jacob, entrés dans la terre de Goschèn sous le pharaon pasteur Aphobis, furent regardés par les Égyptiens avec autant de mépris que les Hyksos, leurs frères, ceux que les textes hiéroglyphiques appellent les lépreux et qui sont nommés plaie et peste par quelques inscriptions19. Ils arrivèrent au moment précis où se manifestait contre les envahisseurs asiatiques, haïs à cause de leurs cruautés, un très vivace sentiment national, qui devait aboutir à la guerre de l'indépendance, à la victoire définitive d'Ahmos I
er et à l'asservissement des Hébreux. Toutefois, et à moins d'être le plus farouche des anti-Juifs, on ne peut voir dans ces turbulences lointaines que les incidents d'une lutte entre conquérants et conquis.
Il n`y a antisémitisme réel que lorsque les Juifs, abandonnant leur patrie, s'installent en colons dans des pays étrangers et se trouvent en contact avec des peuples autochtones ou établis de longue date, [22] peuples de moeurs, de race et de religion opposées à celles des Hébreux. Dès lors, et les antisémites n'ont pas manqué de le faire d'ailleurs, il faudrait voir l'initial antisémitisme dans l'histoire d'Aman et de Mardochée. Cette conception serait plus juste. Bien qu'il soit difficile de s'appuyer sur la réalité historique du livre d'Esther, il est bon de faire remarquer que l'auteur du livre met dans la bouche d'Aman quelques-uns des griefs qu'invoqueront plus tard Tacite et les écrivains latins: "Il y a, dit Aman au roi, dans toutes les provinces du royaume, un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n'observant pas les lois du roi20." Les pamphlétaires du Moyen Age, ceux du XVI
e et du XVII e siècle, ceux de notre temps ne diront pas autre chose; et si l'histoire d'Aman est apocryphe, ce qui est infiniment probable, il est incontestable que l'auteur du livre d'Esther a démêlé fort habilement quelques-unes des causes qui, pendant de longs siècles, vouèrent les Juifs à la haine des nations.
Mais il nous faut venir aux temps de l'expansion des Juifs à l'étranger pour pouvoir observer avec certitude cette hostilité qui se manifesta contre eux, et que l'on a nommée de nos jours, par un singulier abus des mots, I'antisémitisme.

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Certaines traditions rapportent à l'époque de la première captivité l'entrée des Juifs dans le monde antique. Tandis que Nabou-Koudour-Oussour emmenait en Babylonie une partie du peuple juif, beaucoup d'lsraélites, pour échapper au vainqueur, s'enfuyaient en Egypte, en Tripolitaine, et gagnaient les colonies grecques. Les légendes, même, font remonter à cette période la venue des Juifs en Chine et dans l'Inde.
Toutefois, historiquement, I`exode des Juifs à travers le globe commença au IV
e siècle avant notre ère. Dès 331, Alexandre transporta des Juifs à Alexandrie, Ptolémée en envoya en Cyrénaïque, et, à peu près en même temps, Séleucos en conduisit à Antioche. Quand Jésus naquit, les colonies juives étaient partout florissantes, et c'est parmi elles que le christianisme recruta ses premiers adhérents. Il y en avait en Egypte, en Phénicie, en Syrie, en Célésyrie, en Pamphylie, en Cilicie et jusqu'en Bithynie. En Europe, ils s'étaient installés en Thessalie, en Béotie, en Macédoine, dans l'Attique et le Péloponèse. On en trouvait dans les Grandes-Iles, dans l'Eubée, en Crète, à Chypre et à Rome. "Il n'est pas aisé, disait Strabon, de trouver un endroit sur la terre qui n'ait reçu cette race."
Pourquoi, dans toutes ces contrées, dans toutes ces villes, les Juifs furent-ils haïs? Parce que jamais ils n'entrèrent dans les cités comme citoyens, mais comme privilégiés. Ils voulaient avant tout, quoique ayant abandonné la Palestine, rester Juifs, et leur patrie était toujours Jérusalem, c'est-à-dire la seule ville où l'on pouvait adorer Dieu et sacrifier à son temple. Ils formaient partout des sortes de [23]républiques, reliées à la Judée et à Jérusalem, et de partout ils envoyaient de l'argent, payant au grand-prêtre un impôt spécial, le didrachme, pour l'entretien du temple.
De plus, ils se séparaient des habitants par leurs rites et leurs coutumes; ils considéraient comme impur le sol des peuples étrangers et cherchaient dans chaque ville à se constituer une sorte de territoire sacré. Ils habitaient à part, dans des quartiers spéciaux, s'enfermant eux-mêmes, vivant isolés, s'administrant en vertu de privilèges dont ils étaient jaloux et qui excitaient l'envie de ceux qui les entouraient. Ils se mariaient entre eux et ne recevaient personne chez eux, craignant les souillures. Le mystère dont ils s'entouraient excitait la curiosité et en même temps l'aversion. Leurs rites paraissaient étranges et on les en raillait; comme on les ignorait, on les dénaturait et on les calomniait.
A Alexandrie, ils étaient très nombreux. D'après Philon21, Alexandrie était divisée en cinq quartiers. Deux étaient habités par les Juifs. Les droits que leur accorda César, et qu'ils gardaient précieusement étaient gravés sur une colonne. Ils avaient un sénat s'occupant exclusivement des affaires juives et étaient jugés par un ethnarque. Armateurs, commerçants, agriculteurs, la majorité étaient riches; la somptuosité de leurs monuments et de leur synagogue en témoignait. Les Ptolémées leur donnèrent la charge de fermier des impôts; ce fut une des causes de la haine du peuple contre eux. En outre, ils avaient obtenu le monopole de la navigation sur le Nil, l'entreprise des blés et l'approvisionnement d'Alexandrie, et ils étendaient leur trafic à toutes les provinces du littoral méditerranéen. Ils acquirent ainsi de grandes richesses; dès lors apparut l'Invidia auri Judaïci, et la colère contre ces étranges accapareurs, formant une nation dans la nation, grandit. Des mouvements populaires s'ensuivirent; souvent on assaillit les Juifs, et Germanicus, entre autres, eut de la peine à les défendre.
Les Égyptiens se vengeaient d'eux par des railleries cruelles, sur leurs coutumes religieuses, sur leur horreur du porc. Ils promenèrent une fois dans la ville un fou, Carabas, orné d'un diadème de papyrus vêtu d'une robe royale, et le saluèrent du nom de roi des Juifs.
Dés les premiers Ptolémées, sous Philadelphe, le grand-prêtre du temple d'Héliopolis, Manéthon, donna un corps aux haines populaires; il tenait les Juifs pour les descendants des Hyksos usurpateurs, et disait qu'ils furent chassés, tribu de lépreux, pour leurs sacrilèges et leur impiété. Chérémon et Lisymaque répétèrent ces fables.
Mais les Juifs ne furent pas seulement en butte à l'animosité populaire; ils eurent contre eux les Stoïciens et les Sophistes. Les Juifs, par leur prosélytisme, gênaient les Stoïciens; il y avait lutte d'influence entre eux, et malgré la communauté de leur croyance à l'unité divine, ils étaient opposés les uns aux autres. Les Stoïciens accusaient les Juifs d'irréligion; il est vrai de dire qu'ils connaissaient fort mal la religion juive, si nous nous en rapportons aux dires de Posidonius et d'Apollonius Molon. Les Juifs, disent-ils, refusent d'adorer les dieux; ils ne consentent même pas à s'incliner devant la divinité impériale. Ils ont dans leur sanctuaire une tête d'âne et lui rendent des honneurs; [24] ils sont anthropophages: tous les ans ils engraissent un homme, ils le sacrifient dans un bois, se partagent sa chair, et, sur elle, font serment de haïr les étrangers. "Les Juifs, dit Apollonius Molon, sont ennemis de tous les peuples; ils n'ont rien invente d'utile et ils sont brutaux." Et Posidonius ajoutait: "Ils sont les plus méchants de tous les hommes."

Autant que les Stoïciens, les Sophistes détestaient les Juifs. Mais les causes de leur haine n'étaient plus religieuses; elles étaient plutôt d'ordre littéraire, si je puis dire. Depuis Ptolémée Philadelphe jusqu'au milieu du III
e siècle, les Juifs alexandrins, dans le but de soutenir et de fortifier leur propagande, se livrèrent à un extraordinaire travail de falsification des textes propres à devenir un appui pour leur cause. Des vers d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de prétendus oracles d'Orphée conservés dans Aristobule et les Stromata de Clément d'Alexandrie, célébraient ainsi le seul Dieu et le sabbat. Des historiens étaient falsifiés. Bien plus, on leur attribuait des oeuvres entières, et c'est ainsi que l'on mit sous le nom d'Hécatée d'Abdère une Histoire des Juifs. La plus importante de ces inventions fut celle des oracles sybillins, fabriqués de toutes pièces par les Juifs alexandrins, et qui annonçaient les temps futurs où adviendrait le règne du Dieu unique. Ils trouvèrent là toutefois des imitateurs; car si la sybille commença à parler au II e siècle avant Jésus, les premiers chrétiens la firent parler aussi. Les Juifs prétendirent même ramener à eux la littérature et la philosophie grecques. Dans un commentaire sur le Pentateuque que nous a conservé Eusèbe22, Aristobule s'efforçait à démontrer comment Platon et Aristote avaient trouvé leurs idées métaphysiques et éthiques dans une vieille traduction grecque du Pentateuque.
Cette façon de procéder avec leur littérature et leur philosophie irritait profondément les Grecs, qui, de leur côté, par vengeance, propageaient sur les Juifs les fantaisies désobligeantes de Manethon, et, de plus, assimilaient leurs légendes aux récits bibliques, à la grande fureur des Juifs; ainsi la confusion des langues et le mythe de Zeus enlevant aux animaux leur langage unique. Les Sophistes, particulièrement froissés de la conduite des Juifs, parlaient contre eux dans leur enseignement. Un d'entre eux même, Appion, écrivit un Traité contre les Juifs. Cet Appion était un singulier personnage: menteur et bavard plus qu'il n'était permis à un rhéteur de l'être, bouffi de vanité, a tel point que Tibère l'avait appelé Cymbalum mundi. Ses hâbleries étaient célèbres: il affirmait, dit Pline, avoir évoqué Homère au moyen d'herbes magiques.

Appion répétait, dans son Traité contre les Juifs, les fables de Manethon qu'avaient déjà redites Cheremon et Lysimaque; il y ajoutait ce qu'avaient dit Posidonius et Apolionius Molon. Selon lui, Moïse n'etait "qu'un séducteur et un enchanteur", et ses lois n'avaient "rien que de méchant et de dangereux23". Quant au sabbat, les Juifs l'appelaient ainsi à cause d'une maladie, sorte d'ulcère, dont ils furent affligés [25] dans le désert, maladie que les Égyptiens appelaient sabbatosim, c'est-à-dire douleur des aines.

Philon et Flavius Josèphe prirent la défense des Juifs et combattirent les sophistes et Appion. Dans le Contre Appion, Josèphe est très dur pour son adversaire: "Appion, dit-il, a une stupidité d'âne et une impudence de chien, qui est un des dieux de sa nation." Quant à Philon, s'il parle d'Appion dans la Légation à Caius, c'est qu'Appion avait été envoyé à Rome pour combattre les Juifs devant Caligula, et, au reste, il préfère s'attaquer aux Sophistes en général. Dans son Traité de l'Agriculture, il fait d'eux un portrait fort noir et insinue que Moïse a comparé les Sophistes à des porcs. Malgré cela, dans ses autres écrits, il recommande à ses coreligionnaires de ne point les irriter, pour ne pas provoquer d'émeutes, et d'attendre patiemment leur châtiment, qui arrivera le jour où I'Empire juif, celui du salut, sera établi sur le globe.
On n'écoutait pas les injonctions de Philon, et souvent l'exaspération de part et d'autre fut telle que de terribles séditions éclatèrent à Alexandrie, séditions marquées par le massacre des Juifs qui. d'ailleurs, se défendaient avec vigueur24.

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A Rome, les Juifs fondèrent une colonie puissante et riche, aux premières années de l'ère chrétienne. Ils étaient venus dans la cité vers 139 (avant J.-C.), sous le consulat de Popilius Loenus et de Caius Calpurnius, s'il faut en croire Valère Maxime25. Ce qui est certain, c'est qu'en 160 avant J.-C. arriva à Rome une ambassade de Judas Macchabée, pour conclure avec la République un traité d'alliance contre les Syriens; en 143 et en 139, autres ambassades26. Des ce moment, des Juifs durent s'établir à Rome. Sous Pompée, ils vinrent en nombre, et en 58 leur agglomération était déjà considérable. Très turbulents, très redoutables, ils jouèrent un rôle politique important. César s'appuya sur eux pendant les guerres civiles et les combla de faveurs; ils les exempta même du service militaire. Sous Auguste, on fit retarder pour eux les distributions gratuites de blé quand elles tombaient un samedi. L'Empereur leur donna le droit de recueillir la didrachme pour l'envoyer en Palestine, et il fonda au temple de Jérusalem un sacrifice perpétuel d'un taureau et de deux agneaux. Quand Tibère prit l'Empire, les Juifs étaient 20.000 à Rome, organisés en collèges et en sodalitates.

Excepté les Juifs de grande familles comme les Hérode et les Agrippa, qui se mêlaient à la vie publique, la masse juive vivait très retirée. Le plus grand nombre habitaient dans la partie la plus sale et aussi la plus commerçante de Rome: le Transtévère. On les voyait près la via Portuensis, I'Emporium et le grand Cirque; au champ de Mars et dans Subure; hors la porte Capène; au bord du ruisseau d'Egérie et proche le bois sacré. Ils faisaient du petit négoce et de la brocante [26] ceux de la porte Capène disaient la bonne aventure. Le Juif du ghetto est déjà là.
Les mêmes causes qui avaient agi à Alexandrie agirent à Rome. Là aussi les excessifs privilèges des Juifs, les richesses de quelques-uns d'entre eux, comme leur luxe inouï et leur ostentation, provoquèrent la haine du peuple. Cependant, d'autres raisons aggravèrent ces dissentiments, raisons plus profondes et plus importantes, car elles étaient des raisons religieuses; et on peut même affirmer, quelque étrange que cela paraisse, que le motif de l'antijudaïsme romain fut un motif religieux.
La religion romaine ne ressemblait en rien au polythéisme admirable et profondément symbolique des Grecs. Elle était moins mythique que rituelle, elle consistait en coutumes intimement liées, non seulement à la vie de tous les jours, mais encore aux différents actes de la vie publique. Rome faisait corps avec ses dieux, sa grandeur semblait liée à l'observance rigoureuse des pratiques de la religion nationale; sa gloire était attachée à la piété de ses citoyens, et il semble même que le Romain ait eu, comme le Juif, cette notion d'un pacte intervenu entre les divinités et lui, pacte qui devait être de part et d'autre scrupuleusement exécuté. Quoi qu'il en soit, le Romain était toujours en face de ses dieux; il ne quittait son foyer, où ils habitaient, que pour les retrouver au Forum, sur les voies publiques, au sénat et aux camps même, où ils veillaient sur la puissance de Rome. En tout temps, en toute occasion, on sacrifiait; les guerriers et les diplomates se guidaient d'après les augures, et toute magistrature, civile ou militaire, tenait du sacerdoce, car le magistrat ne pouvait remplir sa charge que s'il connaissait les rites et les observances du culte.
C'est ce culte qui, durant des siècles, soutint la République et l'Empire, et les prescriptions en furent jalousement gardées; quand elles s'altèrèrent, quand les traditions s'adultérèrent, quand les règles furent violées, Rome vit pâlir sa gloire et son agonie commença.
Aussi la religion romaine se conserva-t-elle longtemps sans altérations. Certes, Rome connut les cultes étrangers; elle vit les adorateurs d'lsis et d'Osiris, ceux de la grande Mère et ceux de Sabazios; mais si elle admit ces dieux dans son Panthéon, elle ne leur donna pas place dans la religion nationale. Tous ces Orientaux étaient tolérés, on permettait aux citoyens d'en pratiquer les superstitions, à la condition qu'elles ne fussent pas nuisibles; et quand Rome s'aperçut qu'une foi nouvelle pouvait pervertir l'esprit romain, elle fut sans pitié: ainsi lors de la conspiration des Bacchanales ou de l'expulsion des prêtres égyptiens. Rome se gardait de l'esprit étranger; elle craignait les affiliations aux sociétés religieuses; elle redoutait même les philosophes grecs et le sénat, en 161, sur le rapport du préteur Marcus Pomponius, leur interdit l'accès de la ville.
Dès lors, on peut comprendre les sentiments des Romains vis-à-vis des Juifs. Grecs, Asiates, Égyptiens, Germains ou Gaulois, s'ils amenaient avec eux leurs rites et leurs croyances, ne faisaient pas de difficultés pour s'incliner devant le Mars du Palatin et même devant Jupiter Latiaris. Ils se conformaient aux exigences de la cité, à ses moeurs religieuses, jusqu'à un certain point; en tout cas, ils ne s'opposaient pas à elles. Il en était autrement des Juifs. Ils apportaient une [27] religion aussi rigide, aussi ritualiste, aussi intolérante que la religion romaine. Leur adoration de Iahvé excluait toute autre adoration; aussi refusaient-ils le serment aux aigles, l'aigle étant le numen de la légion, et par là ils choquaient les autres citoyens. Comme leur foi religieuse se confondait avec l'observance de certaines lois sociales, cette foi, par son adoption, devait entraîner un changement dans l'ordre social. Ainsi inquiétait-elle les Romains en s'établissant chez eux car les Juifs étaient très préoccupés de faire des prosélytes.
L'esprit prosélytique des Juifs est attesté par tous les historiens, et Philon a eu raison de dire: "Nos coutumes gagnent et convertissent à elles les barbares et les Hellènes, le continent et les îles, l'Orient et l'Occident, l'Europe et l'Asie, la terre entière d'un bout à l'autre."
D'ailleurs, les peuples antiques, à leur déclin, étaient profondément séduits par le Judaïsme, par son dogme de l'unité divine, par sa morale; beaucoup aussi d'entre les pauvres gens étaient attirés par les privilèges accordés aux Juifs. Ces prosélytes étaient divisés en deux grandes catégories; les prosélytes de la justice, qui acceptaient même la circoncision et entraient ainsi dans la société juive, devenant étrangers à leur famille; et les prosélytes de la porte, qui, sans se soumettre aux pratiques nécessaires pour entrer dans la communauté, se groupaient néanmoins autour d'elle.
Cet embauchage, qui se faisait par persuasion et parfois par violence, les Juifs riches convertissant leurs esclaves, devait provoquer une réaction. Ce fut cette cause capitale qui, jointe aux causes secondaires dont j'ai parlé: les richesses des Juifs, leur importance politique, leur situation privilégiée, amena les manifestations antijudaïques à Rome. La plupart des écrivains latins et grecs, depuis Cicéron, témoignent de cet état d'esprit.
Cicéron, qui avait été l'élève d'Apollonius Molon, avait hérité de ses préjugés; il trouva les Juifs sur son chemin: ils étaient du parti populaire contre le parti du sénat, auquel il appartenait. Il les redouta, et, par certains passages du Pro Flacco, nous voyons qu'il osait à peine parler d'eux, tant ils étaient nombreux autour de lui et sur la place publique. Néanmoins, un jour il éclate: "Il faut combattre leurs superstitions barbares", dit-il: il les accuse d'être une nation "portée au soupçon et à la calomnie", et il ajoute qu'ils "montrent du mépris pour les splendeurs de la puissance romaine27". Ils étaient, selon lui, à craindre, ces hommes qui, se détachant de Rome, tournaient les yeux vers la cité lointaine, cette Jérusalem, et la soutenaient des deniers qu'ils tiraient de la République. En outre, il leur reprochait de gagner les citoyens aux rites sabbatiques.
C'est cette dernière accusation qui revient le plus souvent dans les écrits des polémistes, des poètes et des historiens; de plus, cette religion juive, qui charmait ceux qui en avaient pénétré l'essence, rebutait les autres, ceux qui la connaissaient mal et la regardaient comme un amas de rites absurdes et tristes. Les Juifs ne sont qu'une nation supersti[28]tieuse, dit Perse28; leur sabbat est un jour lugubre, ajoute Ovide29; ils adorent le porc et l'âne, affirme Pétrone30.
Tacite, si renseigné, répète sur le Judaïsme les fables de Manéthon et de Posidonius. Les Juifs, dit-il, descendent des lépreux, ils honorent la tête d'âne, ils ont des rites infâmes. Puis il précise ses accusations, et ce sont celles des nationalistes, si je puis dire: "Tous ceux qui embrassent leur culte, affirme-t-il, se font circoncire, et la première instruction qu'ils reçoivent est de mépriser les dieux, d'abjurer la patrie, d'oublier père, mère et enfants. " Et il s'irrite en disant: "Les Juifs considèrent comme profane tout ce qui chez nous est considéré comme sacré31." Suétone et Juvénal redisent la même chose; c'est le reproche capital: "Ils ont un culte particulier, des lois particulières; ils méprisent les lois romaines32." Et c'est encore le grief de Pline: "Ils dédaignent les dieux33." C'est celui de Sénèque; mais, chez le philosophe, d'autres motifs interviennent.
Sénèque, Stoïcien, était en rivalité avec les Juifs, comme l'avaient été les Stoïciens à Alexandrie. Il leur reprochait moins leur mépris des dieux que leur prosélytisme, qui entravait la propagation de la doctrine stoïcienne. Aussi exhale-t-il sa colère: "Les Romains, dit-il avec tristesse, ont adopté le sabbat34." Et parlant des Juifs: "Cette abominable nation, conclut-il, est parvenue à répandre ses usages dans le monde entier; les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs35."
La République et l'Empire pensèrent, comme Sénèque: l'une et l'autre, à plusieurs reprises, prirent des mesures pour arrêter le prosélytisme juif. En l'an 22, un sénatus-consulte fut rendu, sous Tibère contre les superstitions égyptiennes et judaïques; et quatre mille Juifs nous dit Tacite, furent transportés en Sardaigne. Caligula leur infligea des vexations; il encouragea les agissements de Flaccus en Egypte, et Flaccus, soutenu par l'Empereur, enleva aux Juifs les privilèges que leur avait accordés César; il leur ravit leur synagogue et décréta qu'on les pouvait traiter comme les habitants d'une ville prise. Domitien frappa d'un impôt les Juifs et ceux qui menaient une vie judaïque, espérant par l'application d'une taxe arrêter les conversions, et Antonin le Pieux interdit aux Juifs de circoncire d'autres que leurs fils.
Et l'antijudaïsme ne se manifesta pas seulement à Rome et à Alexandrie; partout où il y eut des Juifs on le vit se produire: à Antioche, où on en fit de grands massacres; dans la Lybie pentapolitaine, où, sous Vespasien, le gouverneur Catullus excita la population contre eux; en Ionie où, sous Auguste, les villes grecques s'entendirent pour obliger les Juifs, soit à renier leur foi, soit à supporter à eux seuls les charges publiques.
Mais il est impossible de parler des persécutions juives sans parler [29] des persécutions chrétiennes. Longtemps Juifs et chrétiens, ces frères ennemis, furent unis dans le même mépris, et les mêmes causes qui avaient fait haïr les Juifs firent haïr les chrétiens. Les disciples du Nazaréen apportaient dans le monde antique les mêmes principes de mort. Si les Juifs disaient de délaisser les dieux, d'abandonner époux et père et enfant et femme pour venir à Jéhovah, Jésus disait aussi: "Je ne suis pas venu unir, mais séparer." Les chrétiens, pas plus que les Juifs, ne s'inclinaient devant l'aigle, pas plus qu'eux ils ne se prosternaient devant les idoles. Comme les Juifs, les chrétiens connaissaient une autre patrie que Rome, comme eux ils oubliaient leurs devoirs civiques plutôt que leurs devoirs religieux.
Aussi, aux premières années de l'ère chrétienne, on englobait la Synagogue et l'Eglise naissante dans la même réprobation. En même temps qu'on chassait de Rome quelques Juifs, on expulsait un certain "chrestus36 "et ses partisans. Ils se chargèrent mutuellement de démontrer aux hommes qu'on ne les devait pas confondre; et à peine le christianisme se put-il faire entendre qu'il rejeta à son tour la descendance d'Abraham.

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CHAPITRE III

L'ANTIJUDAÏSME DANS L'ANTIQUITÉ CHRETIENNE,

DEPUIS LA FONDATION DE L'EGLISE JUSQU'À CONSTANTIN



L'Eglise et la Synagogue. -- Les privilèges juifs et les premiers chrétiens. -- L'hostilité juive. -- Le patriotisme judaïque. -- Le prosélytisme chrétien et les rabbins. -- Attaques contre le christianisme. -- Les apostats et les malédictions. -- Etienne et Jacques. -- Les influences juives combattues. -- Pagano-christianisme et judéo-christianisme. -- Pierre et Paul. -- Les hérésies judaïsantes. -- Les Ebionites, les Elkasaites, les Nazaréens, les Quartodécimans. -- La gnose et l'Alexandrisme juif. -- Simon le Magicien, les Nicolaïtes et Cérinthe. -- Les premiers écrits apostoliques et les tendances des judaïsants. -- Les Épîtres aux Colossiens et aux Ephésiens, les Pastorales, la IIe Épître de Pierre, l'Epitre de Jude. I'Apocalypse. -- La Didachê, I'Epitre à Barnabé, les sept Épîtres d'Ignace d'Antioche. -- Les Apologistes chrétiens et l'exégése juive. -- La lettre à Diognète. -- Le testament des douze Patriarches. -- Justin et le Dialogue avec Tryphon. -- Ariston de Pella et le Dialogue de Jason avec Papiscus. -- L'expansion chrétienne et le prosélytisme juif. -- Les rivalités et les haines; les persécutions; l'affaire de Polycarpe. -- Les polémiques. -- La Bible, les Septante, la version d'Aquila et ses Hexaples. -- Origène et le rabbin Simlaï. -- Abbahu de Césarée et le médecin Jacob le Minéen. -- Le "Contre Celse" et les railleries juives. -- L'antijudaïsme théologique. -- Tertullien et le De adversus Judaeos. -- Cyprien et les trois livres contre les Juifs. -- Minucius Felix, Commodien et Lactance. -- Constantin et le triomphe de l'Eglise .

L'Eglise est fille de la Synagogue; elle est née d'elle; grâce à elle, elle s'est développée, elle a grandi à l'ombre du temple, et, à peine vagissante, elle s'est opposée à sa mère; ce qui était naturel, car des principes trop dissemblables les séparaient.
Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, aux âges apostoliques, les communautés chrétiennes sortirent des communautés juives, comme une colonie d'abeilles essaimant de la ruche; elles s'implantèrent sur le même sol.
Jésus n'était pas né que les Juifs avaient bâti leurs maisons de prière dans les villes de l'Orient et de l'Occident; et nous avons déjà vu leur expansion en Asie Mineure, en Egypte, dans la Cyrénaïque, à Rome, [31] en Grèce, en Espagne. Par leur incessant prosélytisme, par leurs prédications, par l'ascendant moral qu'ils exercèrent sur les peuples au milieu desquels ils vivaient, ils frayèrent la voie au christianisme. Certes, déjà et avant eux, les philosophes étaient arrivés à la conception du Dieu unique, mais l'enseignement des philosophes était restreint; il n'était pas accessible au menu peuple, à la catégorie des humbles que les métaphysiciens dédaignaient plutôt. Les Juifs parlèrent aux petits, aux faibles; ils firent germer dans leur âme des idées qui leur avaient été jusqu'alors étrangères. Ils portaient avec eux l'esprit des prophètes, l'esprit de fraternité, de pitié et de révolte aussi, cet esprit qui fit la pitoyable et farouche colère des Jérémie et des Isaïe, et qui aboutit à la douceur tendre d'Hillel, cet esprit qui inspira Jésus.
Toute cette immense classe des prosélytes de la Porte, conquise par les Juifs, cette foule des craignant Dieu, était prête à recevoir la doctrine plus large et plus humanitaire de Jésus, cette doctrine que dès l'origine, I'Eglise universelle s'appliqua à adultérer, à détourner de son sens. Ces convertis, dont, au premier siècle avant Jésus, le nombre s'accroissait sans cesse, n'avaient pas les préjugés nationaux d'Israël; ils judaïsaient, mais leurs yeux n'étaient pas tournés vers Jérusalem et l'on peut dire même que le patriotisme exalté des Juifs arrêtait ou plutôt limitait les conversions. Les Apôtres, ou du moins quelques-uns, séparèrent complètement les préceptes juifs de l'idée restreinte de nationalité; mais ils s'appuyèrent sur l'oeuvre juive déjà accomplie et gagnèrent ainsi à eux les âmes de ceux qui avaient reçu la semence judaïque.
Dans les synagogues prêchèrent les Apôtres. Dans les villes où ils arrivaient, ils allaient droit à la maison de prière, et là ils faisaient leur propagande, ils trouvaient leurs premiers auxiliaires; puis, à côté de la communauté juive ils fondaient la communauté chrétienne, augmentant le primitif noyau juif de tous ceux des gentils qu'ils convaincaient.
Sans l'existence des colonies juives, le christianisme aurait eu plus d'entraves; il aurait rencontré, à s'établir, plus de difficultés. Je l'ai dit déjà, les privilèges des Juifs dans la société antique étaient considérables; ils avaient des chartes protectrices leur assurant une libre organisation politique et judiciaire et la facilité de l'exercice de leur culte. Grâce à ces privilèges, les Eglises chrétiennes purent se développer. Pendant longtemps les associations des chrétiens ne se différencièrent pas, aux yeux de l'autorité, des associations juives, les distinctions qui existaient entre les deux religions n'étant pas connues du pouvoir romain. Le christianisme était considéré comme une secte juive, aussi bénéficiait-il des mêmes avantages; il fut non seulement toléré, mais, d'une façon indirecte, protégé par les administrateurs impériaux.
Ainsi donc, d'un côté, et involontairement, les Juifs furent les inconscients auxiliaires du christianisme, tandis que d'autre part ils furent ses ennemis; d'autant plus ses ennemis que les causes d'inimitié étaient nombreuses. On sait que Jésus et sa doctrine recrutèrent leurs premiers adhérents parmi ces provinciaux galiléens si méprisés des hiérosolymites, parce qu'ils avaient subi, plus que tous autres, les influences étrangères. Que peut-il venir de bon de Nazareth?, disait-on. Ces petites gens de Galilée, quoique très attachés aux coutumes et aux rites judaïques, -- à ce point qu'ils étaient plus rigoristes peut-être que [32] les Jérusalémites, -- étaient ignorants de la loi, et, comme tels, ils étaient dédaignés par les docteurs orgueilleux de la Judée. Cette déconsidération tomba sur les premiers disciples de Jésus, dont quelques-uns d'ailleurs appartenaient à des classes détestées, celle des publicains, par exemple .
Néanmoins, cette origine des chrétiens primitifs, si elle leur valait la déconsidération des Juifs, n'allait pas jusqu'à exciter leur haine; il fallut à cela des causes plus graves, dont une des premières fut le patriotisme juif.
Le christianisme arrivait en effet, ou tout au moins commençait à se développer, au moment où la nationalité judaïque tentait de s'arracher au joug de Rome. Offensés dans leur sentiment religieux, malmenés par l'administration romaine, les Juifs sentaient s'accroître leur désir de liberté, et leur animosité contre Rome. Des bandes de zélateurs et de sicaires parcouraient les montagnes de Judée, entraient dans les villages et se vengeaient de Rome sur ceux même de leurs frères qui s'inclinaient sous la domination impériale. Or, si les zélateurs et les sicaires frappaient les Sadducéens à cause de leurs complaisances pour les procurateurs romains, ils ne pouvaient ménager les disciples de celui à qui l'on prêtait cette parole: "Rendez à César ce qui est à César."
Absorbés dans l'attente du prochain règne messianique, les chrétiens de ce temps-là -- je parle des judéo-chrétiens -- étaient des "sans patrie"; ils ne sentaient plus leur âme s'émouvoir à l'idée de la Judée libre. Si quelques-uns, comme le voyant de l'Apocalypse, avaient horreur de Rome, ils n'avaient pas au même degré la passion de cette Jérusalem captive que les zélateurs voulaient délivrer: ils étaient des antipatriotes.
Lorsque la Galilée tout entière se souleva à l'appel de Jean de Gischala, ils se tinrent cois; et quand les Jérusalémites eurent triomphé de Cestius Gallus, les judéo-chrétiens, se désintéressant de l'issue de celte suprême lutte, s'enfuirent de Jérusalem, passèrent le Jourdain et se réfugièrent à Pella. Aux derniers combats que Bar Giora, Jean de Gischala et leurs fidèles livrèrent à la puissance romaine, aux légions aguerries de Vespasien et de Titus, les disciples de Jésus ne prirent pas part; et quand Sion s'écroula dans les flammes, ensevelissant sous ses ruines la nation d'Israël, aucun chrétien ne trouva la mort dans les décombres.
On comprend dès lors comment, dans ces temps exaltés, avant, pendant et après l'insurrection, pouvaient être traités ceux, judéo et pagano-chrétiens, qui disaient avec saint Paul: "Il faut se soumettre à l'autorité de Rome." Néanmoins, à ces fureurs de patriotes que soulevait l'Eglise naissante, d'autres venaient se joindre: les colères des rabbins contre le prosélytisme chrétien.
A l'origine, les relations des judéo-chrétiens et des Juifs furent assez cordiales. Les partisans des Apôtres et les Apôtres eux-mêmes reconnaissaient la sainteté de l'ancienne loi; ils pratiquaient les rites du Judaïsme et n'avaient pas encore placé le culte de Jésus à côté de celui du Dieu un. A mesure que se forma le dogme de la divinité du Christ, le fossé se creusa entre l'Eglise et la Synagogue. Le Judaïsme ne pouvait admettre la divinisation d'un homme: reconnaître quelqu'un [33] comme fils de Dieu, c'était blasphémer; et comme les judéo-chrétiens n'avaient pas abandonné la communauté juive, ils étaient soumis à sa discipline. C'est ce qui explique les flagellations des Apôtres et de nouveaux convertis, la lapidation d'Etienne et la décapitation de l'Apôtre Jacques.
Après la prise de Jérusalem, après cette tempête qui laissa la Judée dépeuplée, les meilleurs de ses enfants ayant péri dans les combats, ou dans les cirques où ils furent livrés aux bêtes, ou dans les mines de plomb d'Egypte, pendant cette troisième captivité que les Juifs appelèrent l'exil romain, les rapports des judéo-chrétiens et des Juifs se tendirent davantage encore. La patrie morte, Israël, se groupait autour de ses docteurs. Jabné, où le Sanhédrin était réuni, remplaçait Sion sans la faire oublier, et les vaincus s'attachaient plus étroitement encore à la Loi que commentaient les Sages.
Désormais, ceux qui attaquaient cette Loi, devenue le plus cher patrimoine du Juif, devaient être considérés par lui comme des ennemis plus redoutables encore que ne l'avaient été les Romains. Les docteurs combattirent donc la doctrine chrétienne qui faisaient des prosélytes dans leur troupeau, et leur attitude explique les âpres paroles que les Évangélistes mettent en la bouche de Jésus contre les pharisiens. Ces docteurs -- ces Tanaïm -- défendaient cependant leur foi religieuse; ils agissaient comme agissent tous les soutiens des religions et des gouvernements consacrés vis-à-vis de ceux qui veulent leur donner assaut, et ils se conduisaient avec aussi peu de logique et d'intelligence. "Les Évangiles doivent être brûlés, dit le rabbin Tarphon, car le paganisme est moins dangereux pour la foi judaïque que les sectes judéo-chrétiennes. J'aimerais mieux chercher un refuge dans un temple païen que dans une assemblée judéo-chrétienne." Il n'était pas le seul à penser ainsi, et tous les rabbins comprenaient en quel danger le judéo-christianisme mettait le judaïsme. Aussi n'était-ce pas à ceux qui prêchaient aux gentils qu'ils firent sentir d'abord leur colère, mais à ceux qui venaient chercher les brebis dans leur propre bercail; et s'ils prirent des mesures ce fut contre leurs apostats.
Quelques modernes interprétateurs du Talmud sont allés chercher dans les discussions et les décisions rabbiniques de cette époque des armes contre les Juifs, les accusant de haïr aveuglément tout ce qui ne portait pas le signe d'lsraël; mais ils ne paraissent pas avoir porté dans leur recherche toute la science et peut-être toute la bonne foi nécessaires.
Le Sanhédrin de Jabné réglemente les rapports des Juifs et des minéens; or, les minéens ne sont autres que les judéo-chrétiens, les Juifs considérés comme apostats, comme traîtres à leur Dieu et à la loi. Ce sont eux qui sont déclarés inférieurs aux Samaritains et aux gentils; c'est avec eux que sont interdits tous rapports. Plus tard seulement, beaucoup plus tard, ces interdictions s'appliquèrent à la généralité des chrétiens lorsque les chrétiens devinrent les persécuteurs, de même que quelques-uns exaltés par les souffrances et les humiliations, leur appliquèrent ce qui dans le Talmud était dit des Goïm, c'est-à-dire de ces Hellènes de Césarée et de Palestine, en lutte perpétuelle contre les Juifs.
A l'origine, toutes les défenses talmudiques visent les judéo-chrétiens. Les Tanaïm voulaient préserver leurs fidèles de la contagion chrétienne; [34] c'est pour cela que l'on assimila les Évangiles aux livres de magie, et que Samuel le Jeune, sur l'ordre du patriarche Gamaliel, inséra dans les prières journalières une malédiction contre les judéo-chrétiens, Birkat Haminim, qui fit dire et fait dire encore à quelques-uns que les Juifs maudissent Jésus trois fois par jour.
Mais pendant que les Juifs cherchaient à se séparer des judéo-chrétiens, le grand mouvement qui emportait l'Eglise la forçait, de son côté, à repousser loin d'elle le Judaïsme. Pour conquérir le monde, pour devenir la foi universelle, il fallait que le christianisme délaissât le particularisme juif, repoussât les chaînes trop étroites de l'ancienne loi pour pouvoir mieux répandre la nouvelle. Ce fut l'oeuvre de saint Paul, le vrai fondateur de l'Eglise, celui qui opposa à la restreinte doctrine judéo-chrétienne le principe de la catholicité.
Les luttes, on le sait, furent longues et ardentes, entre ces deux tendances du christianisme naissant que Pierre et Paul symbolisèrent. Toute la prédication apostolique de Paul fut un long combat contre les judaïsants; mais le jour où l'Apôtre déclara que pour venir à Jésus il n'était pas besoin de passer par la synagogue, ni d'accepter le signe de l'antique alliance, la circoncision, ce jour-là, tous les liens qui rattachaient l'Eglise chrétienne à sa mère furent rompus et Jésus gagna les nations.
La résistance des judaïsants, qui voulaient être à Jésus et en même temps observer le sabbat et la Pâque, fut vaine, et vaine aussi leur répugnance à la conversion des gentils. Après les voyages de Paul en Asie Mineure, le catholicisme eut cause gagnée. Derrière l'Apôtre, il y eut une armée, et cette armée opposa à l'esprit juif l'esprit hellène et Antioche à Jérusalem.
La grande masse des judéo-chrétiens se détacha de l'étroite doctrine de la petite communauté de Jérusalem, et la ruine de la cité sainte la poussa à douter de l'efficacité de la loi ancienne. Ce fut un bien pour l'Eglise, au point de vue de son développement ultérieur. L'Ebionisme eût été sa mort. S'il eût écouté les Jérusalémites, le christianisme serait devenu simplement une petite secte juive. Pour devenir la foi du monde, il fallait que le christianisme laissât de côté le particularisme juif. En effet, les nouveaux fidèles, les gentils, ne pouvaient pratiquer la religion juive et rester grecs ou romains. En se délivrant des ébionites et des judéo-chrétiens, en rompant les liens qui le rattachaient à sa mère, le christianisme permit aux peuples de venir à lui et de rester eux-mêmes; au lieu que Pierre et les judaïsants les eussent obligés, en adoptant les coutumes d'lsraël, de perdre un peu de leur nationalité et d'accepter celle de leurs convertisseurs.
Aussi, de ce qui fut au début un rameau de l'Eglise orthodoxe, on voit naître dès la fin du Ier siècle deux hérésies, I'Ebionisme et l'Elkasaïsme. Elles se formèrent tout naturellement, parce que la grande masse des judéo-chrétiens accepta les idées de Paul et s'agrégea aux pagano-chrétiens; il ne resta qu'un petit groupe de judaïsants entêtés, et, eux qui avaient aux origines représenté strictement l'orthodoxie ils devinrent, le jour où l'Eglise adopta une orientation nouvelle, des hérétiques. Néanmoins, leur esprit persista, et nous les retrouverons plus tard dans les Nazaréens et les Quartodécimans; mais, dès lors ils étaient les ennemis de la catholicité, et la catholicité se tourna vers [35] eux, ou plutôt elle combattit le Judaïsme dans lequel ils puisaient leur force.
Elle eut même, pour s'assurer la suprématie, à combattre l'esprit juif sous ses deux formes. La première est celle que nous venons de signaler: c'est le positivisme judaïque, hostile à l'anthropomorphisme et à la divinisation des héros; positivisme qui a, malgré tout, subsisté à travers les siècles, à tel point qu'on pourrait faire l'histoire du courant juif dans l'Eglise chrétienne, histoire qui irait de l'ébionisme primitif au protestantisme, en s'arrêtant aux unitariens et aux ariens, entre autres.
La seconde forme n'est autre que la forme mystique représentée par la gnose alexandrine et asiatique. Les Juifs alexandrins avaient, on le sait, subi l'influence du Platonisme et du Pythagorisme; Philon fut même le précurseur de Plotin et de Porphyre dans ce renouveau de l'esprit métaphysique. Avec l'aide des doctrines hellènes, les Juifs interprétaient la Bible; ils scrutaient les mystères qui y étaient contenus; ils les allégorisaient et les développaient.
Partant religieusement du monothéisme et de l'idée du Dieu personnel, les Juifs d'Alexandrie devaient métaphysiquement arriver au panthéisme, à l'idée de la substance divine, à la doctrine des intermédiaires entré l'absolu et l'homme, c'est-à-dire aux émanations, aux Eons de Valentin ou aux Sephiroths de la Kabbale. Sur ce fond judaïque se superposèrent les apports des religions chaldéennes, persanes, égyptiennes, qui coexistaient à Alexandrie, et alors furent élaborées ces extraordinaires théogonies gnostiques, si multiples, si variées, si follement mystiques.
Quand le christianisme naquit, la gnose était déjà née; les évangiles lui apportèrent de nouveaux éléments; elle spécula sur la vie et la parole de Jésus, comme elle avait déjà spéculé sur l'Ancien Testament; et lorsque les Apôtres s'adressèrent aux gentils, dès les débuts de leur prédication, ils trouvèrent en face d'eux des gnostiques, et, les premiers, les gnostiques juifs. C'est eux que Pierre rencontra à Samarie sous les traits de Simon le Magicien; Paul les trouva en face de lui à Colosse à Ephèse, à Antioche, partout où il porta son évangélisation, et peut-être fut-il en lutte avec Cérinthe37; Jean lui-même les combattit38, et dans les Épîtres de l'Apocalypse il s'opposait aux Nicolaïtes qui sont "de la synagogue de Satan."
Après avoir échappé au danger de se cristalliser en une stérile communauté juive, I'Eglise allait donc être exposée à ce danger nouveau du gnosticisme, qui eût eu pour résultat, s'il avait triomphé, de l'émietter en petites sectes et de briser son unité.
Or, si plus tard le christianisme vit arriver la gnose hellénique, il ne trouva à l'origine, en sa présence, que la gnose juive, c'est-à-dire celles des Nicolaïtes et de Cérinthe, ou de systèmes semblables qui s'édifiaient sur des bases judaïques.
Tous les propagateurs de la religion chrétienne eurent donc à lutter contre cette gnose, et on trouve des traces de cette lutte dans les Épîtres de Paul aux Colossiens et aux Ephésiens, dans les Pastorales dans la seconde Épître de Pierre, dans l'Epître de Jude et dans l'Apo[36]calypse. Mais on ne se contenta pas de poursuivre l'esprit juif dans la gnose, on poursuivit les tendances judaïsantes à l'intérieur de l'Eglise, et les Juifs eux-mêmes, sitôt que l'esprit paulinien eut triomphé sur Pierre.
Dès 182, après l'insurrection de Barkokeba, la séparation des Juifs et des chrétiens fut définitive. En 70, les judéo-chrétiens s'étaient montrés indifférents aux destinées de la nation juive; sous Hadrien, ce fut pire. Tandis que cinq cent mille Juifs répondaient au Fils de l'Etoile et que les légions romaines reculaient devant lui; tandis qu'il fallait le meilleur général de l'Empire pour combattre cette poignée de Judéens qui disputaient leur liberté à Rome, et que le dernier et faible espoir d'Israël périssait avec sa dernière citadelle, Bethar, et son dernier libérateur, Barkokeba; tandis que d'épouvantables mesures de répression étaient prises contre les Juifs, qu'on leur interdisait l'exercice de leur culte, qu'on passait la charrue sur le sol où s'était dressée Jérusalem, dont le nom disparaissait; pendant ce temps, les judéo-chrétiens dénonçaient aux gouverneurs de la province ceux des Juifs qui clandestinement pratiquaient leur rite ou se livraient à l'étude de la loi.
D'autre part, pour prévenir les trahisons possibles, Barkokeba et ses soldats avaient fait exécuter pas mal de judéo-chrétiens, et des mesures même avaient été prises pour distinguer les chrétiens des Juifs. Des deux parts l'animosité était donc vive, et le jour où, après 131, I'Eglise de Jérusalem fut devenue helléno-chrétienne, la rupture fut définitive: Juifs et chrétiens étaient pour des siècles ennemis.
D'un côté, les gentils, en entrant dans la chrétienté, apportaient avec eux toutes les haines et tous les préjugés grecs et romains contre les Juifs. D'un autre, les judéo-chrétiens, dès qu'ils eurent abandonné la communauté judaïque, devinrent plus acharnés encore que les gentils contre leurs frères d'lsraël.
Dans les écrits des Pères apostoliques, nous trouvons reflétés ces divers sentiments, en même temps qu'apparaît le désir de séparer de plus en plus le christianisme du judaïsme; et à mesure que se développe le dogme de la divinité de Jésus, les Juifs deviennent le peuple abominable des Déicides, ce qu'ils n'avaient pas été à l'origine. La synagogue n'est plus que la femme jadis féconde, selon les termes de la IIe Homélie clémentine; et l'on considère que "la loi de Moïse n'a pas été faite pour les Juifs, qui ne l'ont pas comprise" . Ainsi s'exprime l'Epître de Barnabé, écrite sous le règne de Nerva (96), et qui reproduisait en grande partie les idées contenues dans le plus ancien des écrits apostoliques, c'est-à-dire la Didaché ou Doctrine des douze Apôtres, que l'on peut reporter à l'année 9039. Quant aux traditions pauliniennes, elles sont répercutées au commencement du IIe siècle par les sept Épîtres d'Ignace d'Antioche, adressées aux Eglises de Rome, de Magnésie, de Philadelphie, d'Ephèse, de Smyrne, de Tralles, et à l'évêque Polycarpe. Ces sept Épîtres combattent très vivement les docètes judaïsants et tâchent de préserver les fidèles de leurs doctrines.
Mais, en face de ces démonstrations hostiles, les Juifs n'étaient pas inactifs, et ils étaient pour le christianisme des adversaires redoutables.
[37]
C'est sous leurs critiques que le dogme se constitua; ce sont eux qui, par la subtilité de leur exégèse, par la fermeté de leur logique, obligèrent les docteurs chrétiens à préciser leurs arguments. Leur hostilité tourmentait d'ailleurs les théologiens; malgré qu'ils se séparassent du Judaïsme, ils voulaient amener à eux les Juifs; ils croyaient que le triomphe de Jésus ne serait assuré que le jour où Israël reconnaîtrait la puissance du Fils de Dieu; et d'ailleurs cette croyance s'est perpétuée sous différentes formes. Il semble, au cours des âges, que I'Église ne sera rassurée sur la légitimité de sa foi que le jour où le peuple dont est sorti son Dieu sera converti au Galiléen. Ce sentiment était encore plus vivace au coeur des premiers Pères qu'il ne put l'être chez Bossuet et les Figuristes du XVII
e siècle qui discutèrent sur le rappel des Juifs. Il fallait donc vaincre l'exégèse juive, et pour cela lui emprunter ses armes c'est-à-dire la Bible. On essaya de démontrer aux Juifs que les prophéties étaient accomplies, que Jésus était bien celui qu'avaient annoncé Isaïe et David; on chercha même à leur prouver que les doctrines chrétiennes se trouvaient dans l'Ancien Testament, et on tira des démonstrations en faveur de la Trinité des premières paroles de la Genèse, ou de la rencontre d'Abraham avec les trois anges. Au cours des siècles, les défenseurs du Christ et les ennemis des Juifs n'employèrent pas d'autre méthode.
A cette oeuvre se vouèrent les apologistes, les défenseurs du christianisme, et à leurs préoccupations apologétiques se mêlèrent de violentes inimitiés. Ainsi, la Lettre à Diognète, qui nous a été conservée dans les oeuvres de saint Justin, et qui fut écrite pour réfuter les erreurs des adversaires des chrétiens, peut être considérée comme un des premiers écrits antijuifs. L'auteur inconnu de cette courte épître, tout en combattant vivement les idées millénaires, appelle les rites juifs des superstitions. Ce ne sont pas les mêmes mobiles qui poussaient l'écrivain ignoré du Testament des XII Patriarches, car il voulait, et il le déclare, convertir les Juifs et les convaincre de l'excellence de la parole du Christ.
Le plus complet des apologistes de cette époque est assurément Justin le philosophe. Son Dialogue avec Tryphon peut rester comme le modèle de ce genre de polémique dialoguée, dont nous avons un autre exemple à la même époque dans l'Altercation de Jason et Papiscus, du grec Ariston de Pella, dialogue qui fut reproduit au v
e siècle par Evagrius, dans son Altercation de Simon et Théophile. Justin, qui était de Samarie et connaissait bien les Judéens, met dans la bouche de Tryphon, qui n'est autre que le rabbin Tarphon qui lutta si vivement contre l'évangélisation apostolique, tous les reproches des exégètes juifs, et il tente de le persuader de l'accord de l'Ancien Testament et du Nouveau, essayant de concilier le monothéisme avec la théorie du Messie Verbe incarné. En même temps, répondant aux reproches de Tryphon qui accusait les chrétiens de délaisser la loi mosaïque, il affirme que cette loi a été seulement une loi préparatoire. Justin attaquait d'ailleurs les tendances judaisantes sous leurs deux formes; d'un côté le judéo-christianisme, de l'autre l'alexandrinisme qui ne voulait admettre le Verbe que comme une irradiation temporaire de l'être unique. A ses observations, Justin mêlait des avertissements: "Ne blasphémez pas le fils de Dieu, disait-il; n'écoutez pas docilement [38] les Pharisiens, ne vous moquez pas ironiquement du roi d'lsraël, comme vous le faites chaque jour40", et il répondait aux ironies des Juifs par des sarcasmes contre les rabbins: "Au lieu de vous exposer le sens des prophéties, vos maîtres s'abaissent à des niaiseries; ils s'inquiètent de savoir pourquoi il est question de chameaux mâles à tel et tel endroit, pourquoi telle quantité de farine pour vos oblations. Ils s'inquiètent religieusement de savoir pourquoi l'on ajoute un alpha au nom primitif d'Abraham, un rau à celui de Sara. Voilà l'objet de leurs études. Quant aux autres choses essentielles et dignes de méditations, ils n'osent vous en parler, ils n'essayent pas de les expliquer; ils vous défendent de nous entendre quand nous les interprétons41."
Ce dernier grief est important, il indique quel caractère avait la lutte pour la conquête des âmes, conquête qu'aurait voulu et que faillit faire le judaïsme et dans laquelle il fut supplanté. Ce II
e siècle est un des moments les plus considérables de l'histoire de l'Eglise. Le dogme, hésitant au I er siècle, se forme, se précise; Jésus marche vers la divinité, il l'atteint, et sa métaphysique, son culte, sa conception se confondent avec les doctrines judéo-alexandrines, les théories de Philon sur la parole de Dieu, la memra chaldéenne et le logos grec; le Verbe naît, il s'est identifié avec le Galiléen; les apologies de Justin et le quatrième Évangile nous montrent l'oeuvre accomplie. Le christianisme est devenu alexandrin, et ses plus ardents soutiens, ses défenseurs, ses orateurs mêmes, sont à cette heure les philosophes chrétiens de l'école d'Alexandrie: Justin, l'Auteur du quatrième évangile, et Clément.
En même temps que cette transformation dogmatique s'opérait, l'idée de l'Eglise universelle se fortifiait. Les petites communautés chrétiennes, détachées des groupements juifs, se liaient entre elles; plus leur nombre croissait, plus ce lien augmentait de force, et cette conception unitaire, catholique, coïncidait avec l'expansion de plus en plus grandissante du christianisme.
Cette expansion ne pouvait s'opérer dans une parfaite quiétude. La prédication chrétienne s'adressait à toutes ces juiveries d'Asie Mineure, d'Egypte, de Cyrénaïque, d'Italie, dans lesquelles existait un élément peu orthodoxe, l'élément juif hellenisé, que les doctrines chrétiennes cherchaient à s'attacher. De même, les propagandistes parlaient à cette masse anxieuse des populations qui avait déjà prêté l'oreille à la parole juive. Les Juifs assistaient à la ruine de leur influence et peut-être de leurs espérances; en tous cas, ils voyaient leurs croyances, leur foi, attaquées et combattues par les néophytes; ils ressentaient contre les chrétiens une colère, que ceux-ci éprouvaient aussi lorsqu'ils voyaient les entraves que les docteurs juifs mettaient à leur oeuvre. Haine et fureur étaient donc réciproques, et on ne se contentait pas de fureurs et de haines platoniques. Or, aux débuts, les Juifs étaient, officiellement, en meilleure situation que les chrétiens. Les agglomérations chrétiennes ne bénéficiaient pas comme les groupes juifs de la reconnaissance légale, on les considérait comme étant en opposition avec la loi, et un danger pour l'empire. De là à les maltraiter il n'y avait pas loin, et ainsi s'explique la période de souffrance que l'Eglise eut à tra[39]verser. Elle ne pouvait dans ces mauvais jours compter sur le secours de sa rivale, la synagogue, et même en certains endroits où les luttes entre Juifs et chrétiens avaient pris un caractère aigu, les Juifs reconnus par la législation romaine, en possession de droits acquis, purent se mêler aux citoyens des villes qui traînaient les chrétiens devant les tribunaux. A Antioche, par exemple, où de tous temps l'animosité avait été des plus violentes entre les sectateurs des deux confessions, il est infiniment probable que les Juifs réclamèrent, comme les païens, le jugement et l'exécution de Polycarpe. On assura même par la suite, qu'ils se montrèrent les plus acharnés à alimenter le bûcher de l'évêque.
Cependant le combat ne se manifestait pas partout d'une façon aussi sanglante. On polémiquait toujours avec vivacité, et, il faut le dire, non à armes égales. L'arsenal était la Bible, mais les docteurs chrétiens la connaissaient mal. Ils ignoraient l'hébreu et se servaient de la version des Septante, qu'ils interprétaient d'une façon fort libre, allant même jusqu'à invoquer à l'appui de leur dogme des passages introduits dans les Septante par des faussaires pour les besoins de la cause. Les Juifs de langue grecque n'hésitaient pas à en faire autant, de telle sorte que cette traduction des Septante, déjà mauvaise, hérissée de contresens, était devenue propre à tout. Les premiers, les Juifs voulurent mettre entre les mains de leurs fidèles un texte épuré, c'est ce qui donna naissance à la traduction grecque scrupuleuse et littérale du prosélyte Aquilas, l'ami et le disciple de Rabbi Akiba. Ce n'est que plus tard que les chrétiens éprouvèrent le même besoin, et Origène donna ses Hexaples, dans lesquels se trouvait d'ailleurs la version d'Aquilas.
C'était une nécessité pour les apologistes chrétiens qui se trouvaient, en face des rabbanites, dans un sensible état d'infériorité, et Origène l'avait senti dans sa discussion sur la Trinité avec Rabbi Simlaï. Ces discussions entre docteurs juifs et docteurs chrétiens n'étaient pas rares et on vit entre autres à Césarée, le rabbin Abbahu disputer avec le médecin Jacob le Minéen sur l'Ascension.
Ces controverses qui se sont perpétuées pendant de longs siècles n'étaient pas toujours courtoises. A côté des légendes touchantes sur Jésus, s'étaient élaborées des légendes scandaleuses. Pour abaisser leurs ennemis, les Juifs avaient attaqué celui dont ils faisaient leur dieu et à la déification de Jésus, ils opposaient les histoires du soldat Pantherus, de Marie répudiée, histoires dont s'emparaient les philosophes hostiles au christianisme, et qu'Origène, dans le Contre Celse réfuta, répondant aux injures par des injures.
Il naissait au milieu de ces batailles, ce que j'appellerai un antijudaïsme théologique, antijudaïsme purement idéologique, et qui consistait à repousser comme mauvais, ou sans valeur, tout ce qui venait d'Israël. De ce sentiment, Tertullien, dans son De Adversus Judoeos, nous porte témoignage. En cette oeuvre, le fougueux Africain attaque la circoncision qui, dit-il, ne confère pas le salut, mais fut un simple signe pour qu'Israël soit marqué, lui qui va toujours à l'idolâtrie, quand viendra le Messie qui remplacera la circoncision charnelle par la circoncision spirituelle; il combat le sabbat, sabbat temporel auquel il oppose le sabbat éternel.
[40]
Mais à cet antijudaïsme spécial, que nous retrouvons dans l'Octavius de Minucius Felix, dans le De Catholicoe unitate de Cyprien de Carthage, dans les Instructiones adversus gentium deos du poète Commodien, et dans les Divinoe Institutiones de Lactance, se mêlait le désir de convaincre les Juifs de la vérité de la religion chrétienne, de la réalité de ses croyances, de ses dogmes et de ses principes, et par conséquent l'ambition de faire des prosélytes parmi eux. Il se confondait avec les efforts que faisait l'Eglise pour arriver à l'universalité, et ne pouvait être, pendant les trois premiers siècles, que théorique. Avec Constantin et le triomphe de l'Eglise, nous allons voir comment se transforma et se précisa cet antijudaïsme.

 


 

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