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L'Antisémitisme, son histoire et ses causes

par Bernard Lazare

1894

[réédité par La Vieille Taupe en 1985]

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CHAPITRE IV

L'ANTISÉMITISME DEPUIS CONSTANTIN JUSQU'AU HUITIÈME SIÈCLE



L'Eglise triomphante. -- La décadence du Judaïsme. -- La Pâque et les hérésies judaïsantes. -- La Judaïsation. -- Le Concile de Nicée. -- L'antijudaïsme théologique se transforme. -- La fin des Apologies. -- Antijudaïsme des Pères et du clergé. -- Les Insultes. -- Hosius, le pape Sylvestre Eusèbe de Césarée, Grégoire de Nysse et saint Augustin. -- Saint Ambroise, saint Jérôme et saint Cyrille de Jérusalem. -- Saint Jean Chrysostome. -- Les écrivains ecclésiastiques. -- L'édit de Milan et les Juifs. -- Prosélytisme juif et prosélytisme chrétien. -- Les Juifs l'Eglise et les empereurs chrétiens. -- Action de l'Eglise sur la législation impériale. -- Les lois romaines. -- Les vexations contre les Juifs. -- Les mouvements populaires. -- La défense des Juifs, leurs révoltes. -- Isaac de Sepphoris et Natrona. -- Benjamin de Tibériade et la conquête de la Palestine. -- Julien l'Apostat et la nationalité juive. -- Les Juifs parmi les peuples. -- Généralisation de l'antijudaïsme. -- En Perse. -- Les mages, les docteurs juifs et les académies juives. -- En Arabie. -- L'influence des Juifs dans le Yemen. -- La victoire du Mahométisme et les persécutions contre les Juifs. -- L'Espagne et les lois wisigothiques. -- Les Burgondes. -- Les Francs et la législation romaine. -- Le droit canonique, les conciles et le Judaïsme. -- La situation des Juifs, leur attitude. -- Le Catholicisme.

Pendant trois siècles, I'Eglise avait eu à lutter contre tous ceux qui liaient la grandeur de Rome au culte séculaire des Dieux. Toutefois, la résistance du pouvoir, celle des pontifes, celle des philosophes n'avaient pu arrêter sa marche; les persécutions, les haines, les colères avaient accru sa puissance de propagande; d'ailleurs elle avait su s'adresser à ceux dont l'esprit était trouble, dont la conscience vacillait et à qui elle apportait une idée et cette certitude morale qui leur manquait. De plus, à cette heure où, trop vaste, I'Empire romain craquait de toutes parts, alors que Rome ayant abdiqué tout pouvoir et toute autorité recevait ses Césars de la main des légions, et que de tous les coins des provinces surgissaient des compétiteurs à la pourpre, I'Eglise catholique donnait à ce monde expirant une unité qu'il cherchait.
Mais, si elle lui donnait une unité intellectuelle, elle ruinait en même temps ses institutions, ses coutumes et ses moeurs. En effet, à Rome et dans l'Empire, les fonctions publiques étaient en même temps civiles et religieuses, le magistrat, le procurateur, le dux étaient aussi [42] des prêtres, et nul acte public ne s'accomplissait sans rite; le gouvernement était en quelque sorte théocratique, et il finit par se symboliser entièrement dans le culte des Empereurs. Tous ceux qui voulaient se soustraire à ce culte étaient considérés comme des ennemis de César et de l'Empire, on les tenait pour mauvais citoyens. Ces sentiments expliquent l'animosité romaine contre les religions orientales et contre les Juifs, ils expliquent les mesures prises contre les sectateurs de Iahvé, et mieux encore ils font comprendre les rigueurs qui furent exercées contre les adorateurs de Mithra, de Sabazios et surtout contre les chrétiens, car ceux-là n'étaient pas des étrangers, comme les Juifs, mais des citoyens rebelles.
Aussi, c'est grâce à des motifs politiques que le christianisme triompha, et encore dut-il, pour affermir sa victoire et pour dominer, adopter beaucoup des pratiques cérémonielles de la Rome ancienne. Lorsque les chrétiens eurent accru leur nombre, lorsqu'ils formèrent un parti considérable, ils furent sauvés et virent luire l'aurore de la victoire, car les prétendants au trône purent s'appuyer sur eux et les faire servir à consolider leur autorité. C'est ce qui arriva pour Constantin, c'est ce que Constance peut-être avait prévu, alors qu'il commandait les légions gauloises. L'Église victorieuse hérita de Rome. Elle hérita aussi de sa morgue, de son exclusivisme, de son orgueil et, sans transition presque, de persécutée elle devint persécutrice, disposant à son tour du pouvoir qui l'avait combattue, prenant en main les faisceaux consulaires et la hache et dirigeant les légionnaires.
En même temps que Jésus s'emparait de la ville superbe et qu'ainsi commençait son règne universel, le judaïsme agonisait en Palestine; les docteurs de Tibériade étaient impuissants à retenir auprès d'eux les jeunes Judéens, et "l'illustre, très glorieux, très respecté" patriarche n'avait plus que l'ombre d'une autorité. C'est en Babylonie que florissaient les écoles juives, c'est là qu'était le centre de la vie intellectuelle d'lsraël, mais partout encore où le christianisme portait son influence, il avait à compter avec l'influence du judaïsme, et à la combattre, bien qu'à dater de la fin du III
e siècle elle ait peu d'importance, au moins d'une façon directe. A cette heure, en effet, les hérésies judaïsantes proprement dites s'éteignaient. Ces Nazaréens, ces chrétiens circoncis, attachés à la loi ancienne dont parlent saint Jérôme et saint Epiphane. n'étaient plus qu'une poignée de doux croyants réfugiés à Berée (Alep), à Kokabé dans la Batanée, et à Pella dans la Décapole. Ils parlaient le syro-chaldaïque, et, débris de la primitive église de Jérusalem, ils n'exerçaient plus aucune action, noyés qu'ils étaient au milieu des Eglises de langue grecque.
Mais, si l'Ebionisme se mourait on judaïsait quand même; les chrétiens fréquentaient les synagogues, ils célébraient les fêtes juives et les querelles au sujet de la Pâque n'étaient pas closes. Une grande partie des églises d'Orient s'obstinaient à la célébrer en même temps que les Juifs. Il fallut le concile de Nicée pour affranchir le christianisme de cette dernière et faible attache qui le liait encore à son berceau. Après le Synode, tout fut fini, du moins officiellement et au point de vue de l'orthodoxie entre l'Eglise et le Temple, mais il fallut encore d'autres décisions conciliaires pour empêcher les fidèles de se conformer à l'ancien usage, et ce ne fut qu'en 341 que s'effectua [43] l'unité de célébration de la Pâque, lorsque le Concile d'Antioche eut excommunié les Quartodécimans.
Quand l'Eglise fut armée, l'antijudaïsme se transforma. Simplement théologique au début, fait de discussions et de controverses, il se précisa, s'aggrava, devint plus âpre et plus dur. A côté des écrits, on vit paraître les lois; avec les lois se produisirent les manifestations populaires. Encore les écrits se modifièrent-ils. Pendant les siècles de persécutions l'apologétique avait fleuri, et toute une littérature était née du besoin qu'éprouvaient les chrétiens de convaincre leurs adversaires. Ils s'adressaient soit aux Juifs, soit aux païens, soit aux empereurs, et tous: Justin, Athénagore, Tatien, Ariston de Pella, Meliton s'efforçaient de prouver à César que leurs doctrines étaient sans danger pour la chose publique, qu'ils pouvaient, sans sacrifier aux Dieux, être de bons sujets, d'une obéissance égale et d'une moralité supérieure à celle des païens. En outre, ils démontraient aux Juifs qu'ils étaient, eux chrétiens, les seuls fidèles à la tradition, qu'ils accomplissaient les prophéties et que les moindres détails de leurs dogmes étaient prévus et annoncés par les Écritures. Vainqueur, le christianisme n'eut plus besoin d'apologètes: César était désormais convaincu et Cyrille d'Alexandrie qui écrivait un ouvrage contre Julien l'Apostat fut le dernier des apologètes. Quant à Israël, si l'on persista, jusqu'à nos jours même, à lui montrer son entêtement, on le fit d'une façon moins insidieuse et moins persuasive, on lui parla en maître, et dès le milieu du v
e siècle, les apologies proprement dites cessent pour ne reparaître que plus tard transformées et modifiées.
On n'essaya plus uniquement de ramener les Juifs au Christ d'ailleurs, quelques années d'efforts avaient pu montrer aux théologiens la vanité de leur oeuvre et combien peu leurs raisonnements, basés le plus souvent sur une exégèse fantaisiste ou quelques contresens de la traduction alexandrine de la Bible, persuadaient ces endurcis qui écoutaient plutôt leurs docteurs, et tenaient davantage à leur foi à mesure qu'elle était plus honnie. Aux arguments, on mêla les insultes, on vit moins dans le juif le chrétien possible que le déicide sans remords; on injuria ces hommes dont la persistance choquait et qui, par leur unique présence, empêchaient le triomphe de l'Eglise d'être complet. On s'efforça d'oublier l'origine judaïque de Jésus, celle des apôtres, et que c'était à l'ombre de la synagogue que le christianisme avait grandi, et cet oubli s'est perpétué, et maintenant encore, dans la chrétienté tout entière, qui donc voudrait reconnaître qu'il se courbe devant un pauvre Juif et une humble Juive de Galilée?
Les pères, les évêques, les prêtres qui avaient à combattre les Juifs les traitaient fort mal. Hosius, en Espagne, le pape Sylvestre, Paul évêque de Constantinople, Eusèbe de Césarée1, les injurient; ils les appellent "secte perverse, dangereuse et criminelle".
Quelques-uns, comme Grégoire de Nysse2, restent sur le terrain dogmatique et reprochent simplement aux Juifs d'être des incrédules qui refusent d'accepter le témoignage de Moïse et des prophètes sur [44] la Trinité et l'Incarnation. Saint Augustin3 est plus violent; irrité par les objections des talmudistes, il les appelle falsificateurs et affirme qu'on ne doit pas chercher la religion dans l'aveuglement des Juifs, le judaïsme ne pouvant servir que comme terme de comparaison pour démontrer la beauté du christianisme. Saint Ambroise4 les attaquait d'un autre côté, il reprenait les arguments de l'Antiquité, ces arguments qui avaient servi contre les premiers chrétiens et il accusait les Juifs de mépriser les lois romaines. Saint Jérôme5 assurait que l'esprit immonde avait saisi les Juifs, et lui qui avait appris l'hébreu à l'école des rabbins il disait, songeant sans doute à la malédiction des Minéens dont il dénaturait le sens: "faut haïr les Juifs qui, chaque jour, insultent Jésus-Christ dans leurs synagogues"; et saint Cyrille de Jérusalem6 injuriait les patriarches juifs, prétendant qu'ils étaient de basse race.
Mais nous trouvons ces procédés théologiques et polémiques réunis dans les six sermons prononcés à Antioche par saint Jean Chrysostome7 contre les Juifs; l'analyse de ces homélies nous permettra de nous rendre compte des procédés de discussion et aussi de la situation réciproque deschrétiens et des Juifs, et des rapports existant entre eux.
Les Juifs, dit Chrysostome dans le premier de ses sermons, sont des ignorants qui ne comprennent pas leur loi et par conséquent sont des impies. Ils sont des misérables, des chiens, des cervelles obstinées, leur peuple est semblable à un troupeau de brutes, de bêtes féroces. Ils ont repoussé Christ, donc ils ne sont aptes qu'au mal. Leurs synagogues sont comparables à des lieux de spectacle, ce sont des cavernes de brigands, la demeure de Satan. Obligé qu'il est de reconnaître que les Juifs n'ignorent pas le Père, il ajoute que cela est peu, puisqu'ils ont crucifié le Fils, qu'ils repoussent l'Esprit et que leur âme est habitée par le démon. Aussi, faut-il se défier d'eux, il faut prendre garde à la Maladie juive. Et Chrysostome apostrophe ses fidèles: Ne fréquentez pas les synagogues, crie-t-il, ne suivez pas le sabbat, les jeûnes et les autres rites juifs. Si vous rencontrez des judaïsants, avertissez-les du péril, car vous êtes l'armée du Christ, ne vous laissez pas détourner, ce serait de la démence extrême. Que retirerez-vous de ce repaire d'hommes qui nient Moïse et les prophètes? Si les doctrines juives excitent votre admiration, vous devez trouver fausses les doctrines chrétiennes.
Le second sermon renouvelle encore ces diatribes, il atteste les soucis que l'influence juive causait à Chrysostome. "Nos brebis, clame-t-il, sont entourées par les loups juifs", et il répète: Fuyez-les, fuyez leurs impiétés, ce ne sont pas d'insignifiantes controverses qui nous séparent d'eux, mais bien la mort du Christ. Si vous pensez que le Judaïsme est le vrai, laissez l'Eglise, sinon quittez le Judaïsme. Ne savez-vous pas que les Juifs sacrifient en tous les endroits de la terre, excepté au seul endroit où le sacrifice est valable, c'est-à-dire à [45] Jérusalem; ignorez-vous que là seulement ils peuvent célébrer la Pâque, ainsi que le dit la loi8; ne vous conformez donc pas à leur Pâque illusoire.
Les quatre autres sermons sont plus théologiques. Chrysostome, s'emparant des invectives des prophètes, traite bien les Juifs de voleurs, d'impurs, de débauchés, de rapaces, d'avares, d'artisans de ruses, d'oppresseurs des pauvres qui ont mis le comble à leurs crimes en immolant Jésus, mais il ne se borne pas à cela. Il donne des arguments pour combattre les controverses qui devaient être très actives à Antioche. Il fait l'apologie de l'Eglise, il montre qu'Israël est dispersé à cause de la mort du Christ: il tire des prophètes, des récits bibliques, les preuves de la divinité de Jésus, et il recommande à ses ouailles de ne pas accourir aux sermons de ces Juifs qui appellent la croix une abomination, et dont la religion est nulle et inutile pour ceux qui connaissent la vraie foi. En un mot, termine-t-il, c'est une chose absurde de frayer avec les hommes qui ont si indignement traité Dieu, et d'adorer en même temps le Crucifié.
Ces homélies de Chrysostome sont caractéristiques et précieuses. On y trouve toute la tactique que les prédicateurs chrétiens emploieront pendant des siècles, ce mélange de raisonnements et d'apostrophes, de persuasion et d'injures qui est resté le propre de la prédication antijuive. On saisit surtout le rôle du clergé dans le développement de l'antijudaïsme, religieux d'abord, car l'antijudaïsme social n'est venu que plus tard dans la société chrétienne. En lisant ces sermons, on a un très animé et très vivant tableau des rapports du judaïsme et du christianisme au IVe siècle, rapports qui ont persisté longtemps encore, jusqu'au IXe siècle environ.
Les Juifs n'étaient pas encore arrivés à cette conception exclusive de leur personnalité et de leur nationalité qui fut l'oeuvre des talmudistes. Leur manière de vivre, au point de vue extérieur, n'était pas différente de celle des peuples au milieu desquels ils vivaient; ils se mêlaient à la vie publique, et cela partout, en Asie Mineure comme en Italie, en Gaule comme en Espagne. En contact perpétuel avec les chrétiens, ils agissaient sur eux, et ne s'étant pas encore confinés dans cet isolement farouche que plus tard leurs docteurs préconisèrent, ils attiraient à leur culte beaucoup d'indécis et d'irrésolus. Leur ardeur prosélytique n'était pas morte, ils ne se rendaient pas compte qu'ils avaient définitivement perdu l'empire moral du monde et ils persistaient à lutter. Ils incitaient païens et chrétiens à judaiser, et ils trouvaient des adhérents, au besoin même ils en faisaient par force et n'hésitaient pas à circoncire leurs esclaves. Ils étaient les seuls ennemis que l'Eglise pouvait trouver en face d'elle, car le paganisme s'éteignait doucement, ne laissant plus en les âmes que des survivances légendaires, survivances qui ne sont pas mortes même de nos jours. S'il s'opposait encore par la voix de ses derniers philosophes et de ses derniers poètes à la diffusion du christianisme, il ne cherchait plus, à partir du IVe siècle, à gagner à lui ceux que Jésus tenait en ses liens. Les Juifs, eux, n'avaient pas abdiqué: ils estimaient au même titre que les chrétiens, être en possession de la vraie religion, et [46] aux yeux du peuple leur affirmation avait tout l'attrait qui émane des convictions inébranlables. Au matin de son triomphe, I'Eglise n'avait pas cet ascendant universel qu'elle eut plus tard, elle était faible encore, bien que puissante, mais ceux qui la dirigeaient aspiraient à cette universalité, et ils devaient logiquement considérer les Juifs comme leurs pires adversaires, ils devaient tout faire pour affaiblir leur propagande et leur prosélytisme. Les Pères suivirent d'ailleurs en cela une tradition séculaire; sur ce point du combat on les trouve unanimes, et ils sont légion ceux qui, théologiens, historiens ou écrivains, pensent et écrivent sur les Juifs comme Chrysostome: Epiphane, Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, Théodoret de Cyr, Cosmas Indicapleuste, Athanase le Sinaïte, Synésius, parmi les Grecs; Hilaire de Poitiers, Prudentius, Paul Orose, Sulpice Sévère, Gennadius, Venantius Fortunatus, Isidore de Séville parmi les Latins.
Toutefois, après l'édit de Milan, l'antijudaïsme ne pouvait plus se borner à des disputes oratoires ou écrites, et il n'était plus question de querelle entre deux sectes également détestées ou méprisées. Avant sa conversion, Constantin, qui ne voulait pas d'abord accorder des privilèges aux seuls chrétiens, avait reconnu, par l'édit de tolérance, le droit pour chacun de pratiquer la religion qu'il avait acceptée. Les Juifs étaient ainsi mis sur le même pied que les chrétiens; les pontifes païens, les prêtres de Jésus, les patriarches et docteurs d'Israël jouissaient des mêmes faveurs et étaient exemptés des charges municipales. Mais en 323, après la défaite et la mort de Licinius qui régnait en Orient, Constantin, vainqueur et maître de l'Empire, soutenu par tous les chrétiens de ses états, les traita en favorisés. Il en fit ses grands dignitaires, ses conseillers, ses généraux, et désormais l'Eglise disposa, pour asseoir sa domination, de la puissance impériale. Le premier usage qu'elle fit de cette autorité fut de poursuivre ceux qui lui étaient hostiles: elle trouva Constantin tout disposé à la servir. D'une part, l'empereur interdit la divination, ferma les temples, prohiba les sacrifices, fit fondre même, pour embellir les églises, les statues d'or et d'argent des Dieux, d'autre part, il consentit à réprimer le prosélytisme juif et remit en vigueur une ancienne loi romaine qui défendait aux Juifs de circoncire leurs esclaves, en même temps, il leur enleva une grande partie des privilèges qu'ils possédaient et leur ferma l'entrée de Jérusalem, ne les autorisant à entrer dans la ville que le jour anniversaire de la destruction du temple et contre un tribut payé en argent. Ainsi, en aggravant les charges qui pesaient sur les Juifs, Constantin favorisait le prosélytisme chrétien, et les prédicateurs ne manquaient pas d'exposer aux Israélites les avantages qu'apportait le baptême. Pour encourager même les hésitants, ceux qui, craignant la vengeance de leurs coreligionnaires, se gardaient de l'apostasie par crainte des mauvais traitements, l'empereur promulgua une loi qui condamnait au feu les Juifs qui poursuivaient leurs apostats à coups de pierres9.
Cependant malgré son animosité, factice peut-être, contre les Juifs car, on ne sait s'il faut accepter comme véridique la lettre qu'Eusèbe [47] lui attribue10, et dont les termes sont très violents, Constantin prit soin de les protéger contre les coups que leur prodiguaient leurs propres renégats. Avec ses successeurs, de semblables ménagements ne furent plus gardés. L'influence de l'Eglise sur les empereurs fut toute-puissante. La religion catholique devint religion d'état, le culte chrétien fut le culte officiel, l'importance des évêques s'accrut de jour en jour ainsi que leur prépondérance. Ils firent passer dans l'âme des souverains les sentiments qui les animaient et si leur antijudaïsme se manifesta par des écrits, l'antijudaïsme impérial se manifesta par des lois. Ces lois, le clergé les inspira, non seulement d'ailleurs contre les Juifs, mais aussi contre les hérétiques. Cela est tellement vrai que, pendant ce Ve siècle fertile en hérésies, les orthodoxes furent inquiétés parfois, lorsque les théologiens hérésiaques conduisirent les Empereurs.
De ces lois, édictées toutes du IV
e au VIIe siècle, la plupart sont dirigées contre le prosélytisme juif. On renouvelle les défenses faites à ceux qui circoncisent des chrétiens11, on condamne les contrevenants à l'exil perpétuel et à la confiscation des biens. On défend aux Juifs d'avoir des esclaves chrétiens12; on leur interdit d'épouser des femmes chrétiennes, comme aux Juives d'épouser des chrétiens et on assimile de telles unions aux crimes d'adultère13. D'autres lois favorisent la propagande et le prosélytisme parmi les Juifs, soit directement, en protégeant les apostats14 et en empêchant les Juifs de déshériter leurs fils et petits-fils convertis15, soit indirectement et au moyen de mesures vexatoires. Ces mesures vexatoires consistèrent d'abord à restreindre les privilèges des Juifs. On décida que l'argent qui était envoyé en Palestine par les Israélites serait versé dans le trésor impérial16; on leur défendit d'exercer les fonctions publiques17; on leur imposa les charges curiales, si dures et si oppressives18; on leur enleva à peu près leurs tribunaux spéciaux19. Les vexations ne se bornèrent pas à cela; on tracassa même les Juifs dans l'exercice de leur culte; on réglementa leur façon d'observer le sabbat20, on les obligea à ne pas célébrer leur Pâque avant les Pâques chrétiennes, et Justinien alla jusqu'à les contraindre à ne pas réciter la prière journalière, le Schema, qui proclamait le Dieu un contre la Trinité.
Encore, et malgré la bienveillance impériale, l'Eglise n'avait pas été absolument libre de ses mouvements sous Constantin. En dépit des restrictions que le souverain avait mises à la liberté religieuse des païens et des Juifs, il avait été obligé à de certains ménagements; les adorateurs des Dieux étaient nombreux encore sous son règne, et il n'osait pas provoquer des émeutes dangereuses. Les Juifs [48] bénéficièrent, jusqu'à un certain point de ces hésitations. Avec Constance tout changea. Constantin, baptisé seulement au lit de mort par Eusèbe de Nicomédie, avait été un politique et un sceptique qui s'était servi du christianisme comme d'un instrument; Constance fut un orthodoxe, un orthodoxe intolérant et fanatique comme le clergé et les moines de son temps. Avec lui, l'Eglise devint dominatrice, et son pouvoir s'exerça dès lors, en grande partie, par la vengeance, elle eut à coeur, semble-t-il, de faire chèrement payer à ses persécuteurs d'antan tout ce qu'elle avait souffert. Sitôt armée, elle oublia ses plus élémentaires principes, et elle dirigea contre ses adversaires le bras séculier. Les païens et les Juifs furent poursuivis avec la plus dure âpreté; ceux qui sacrifiaient à Zeus comme ceux qui adoraient Jehovah se virent maltraités, et l'antijudaïsme marcha de concert avec l'antipaganisme.
Les docteurs juifs de Judée furent exilés, on les menaça de mort s'ils persistaient à donner leur enseignement, on les obligea à abandonner Tibériade, et même à fuir la Palestine, tandis que dans toutes les provinces de l'Empire on leur déniait leurs droits de citoyens romains. Aux lois, s'ajoutèrent des tracasseries nombreuses. Pendant le séjour en Judée des légions romaines qui allaient combattre le roi des Perses, Schabur II, les Juifs furent traités comme les habitants d'un pays conquis. On les soumit à de durs impôts, on les força à payer la taxe judaïque, ainsi que des patentes et des amendes nouvelles, on les contraignit à cuire le pain pour les soldats pendant les jours de sabbat et de fêtes.
Durant ce temps, par les villes, les moines et les évêques parlaient contre les païens et les Juifs, ils surexcitaient contre eux les populations chrétiennes, et ils conduisaient des bandes fanatiques à l'assaut des temples et des synagogues. Sous Théodose I
er , sous Arcadius, on brûle des synagogues à Rome et à Callinicus en Mésopotamie. Sous Théodose II, à Alexandrie, saint Cyrille ameute la foule, les anachorètes entrent dans la ville, ils massacrent ceux des Juifs et des païens qu'ils rencontrent, ils tuent Hypathie, ils saccagent les synagogues, ils incendient les bibliothèques, ils chassent tout ce qui n'est pas chrétien, malgré les efforts du préfet Oreste que l'empereur désavoue. A Imnestar, près d'Antioche, l'ascète Siméon accomplit la même oeuvre et sous Zénon, des scènes semblables se reproduisent à Antioche. Une furie de destruction s'empare des chrétiens, on dirait qu'ils veulent anéantir jusqu'au souvenir du vieux monde pour préparer le doux règne du Christ.
Les Juifs cependant ne restaient pas impassibles en face de leurs ennemis, ils n'avaient point acquis encore cette opiniâtre et touchante résignation qui les caractérisa plus tard.
Aux discours véhéments des prêtres, ils répliquaient par des discours, aux actes ils répondaient par des actes; au prosélytisme chrétien qui s'exerçait parmi eux, ils opposaient leur prosélytisme et vouaient aux malédictions leurs apostats. Les prédications les plus violentes retentissaient dans les synagogues. Les prédicateurs juifs tonnaient contre Edom, c'est-à-dire contre Rome, la Rome des Césars devenue la Rome de Jésus, qui violait les consciences après avoir violé la nationalité. Ils ne se bornaient pas à des lieux communs oratoires, ils [49] excitaient leurs frères à la révolte. Pendant que Gallus, neveu de Constance, gouvernait les provinces orientales, Isaac de Sepphoris soulevait les Judéens; il était aidé dans ses entreprises par un homme intrépide, Natrona, que les Romains nommaient Patricius. "Natrona criait Isaac nous délivrera d'Edom comme Mardochée et Esther nous ont délivrés des Mèdes, comme les Hasmonéens nous ont libérés des Grecs." Les Juifs prirent les armes, mais ils furent durement réprimés par Gallus et son général Ursicinus. On égorgea les femmes les vieillards et les enfants, Tibériade et Lydda furent à demi détruites, Sépphoris fut rasée, et les souterrains de Tibériade s'emplirent de fugitifs qui s'y tinrent cachés pendant des mois pour échapper aux recherches et à la mort.
Sous le règne de Phocas, les Juifs d'Antioche, las des persécutions, des avanies et des massacres, se ruèrent un jour contre les chrétiens massacrèrent le patriarche Anastase le Sinaïte et régnèrent en maîtres dans la ville. Phocas envoya contre eux une armée que commandait Kotys, les Juifs repoussèrent d'abord les légions impériales, mais impuissants à lutter contre les troupes plus considérables qui furent conduites à Antioche, ils furent réduits à se soumettre, à se laisser égorger, mutiler ou exiler. Toutefois leur soumission n'était qu'apparente, ils attendaient une occasion de lutter encore: elle se présenta. Lorsque Kosru II, roi de Perse, pour venger son gendre Maurice, dont Phocas avait usurpé le trône, marcha contre l'empire byzantin, les Juifs se joignirent à lui. Scharbazar envahit l'Asie Mineure, malgré les propositions pacifiques d'Héraclius qui venait de détrôner Phocas, et il vit venir sous ses armes les Juifs guerriers de Galilée. Benjamin de Tibériade fut l'âme de la révolte, c'est lui qui arma les rebelles, lui qui les guida. Les Juifs voulaient reconquérir la Palestine, la rendre à sa pureté que le culte chrétien avait pour eux souillée. Ils brûlèrent les églises, saccagèrent Jérusalem, détruisirent les couvents, et, soulevant sur leur passage tous leurs coreligionnaires, attirant à eux les Israélites de Damas, du sud de la Palestine, de l'île de Chypre, ils vinrent même assiéger Tyr, dont ils durent lever le siège. Ils occupèrent durant quatorze ans la Judée en maîtres, tandis que les chrétiens palestiniens se convertissaient en masse au judaïsme. Héraclius les détacha des Perses, qui avaient manqué à leurs promesses en ne rendant pas à leurs alliés la cité sainte, Jérusalem; il s'entendit avec Benjamin de Tibériade, promettant aux Juifs l'impunité et d'autres avantages; mais lorsque l'empereur eut reconquis ses provinces sur Kosru, il fit, à l'instigation des moines et du patriarche Modeste, massacrer ceux qu'il avait accueillis. Comme il avait fait serment aux Juifs de ne les point inquiéter, Modeste le délia de ce serment, et institua, par compensation sans doute, un jeûne que les Maronites et les Coptes observèrent longtemps.
Mais les Juifs de Judée n'étaient qu'une poignée et leur histoire en Palestine était close. Lorsque Julien l'Apostat, qui avait aboli les lois restrictives de Constantin et de Constance contre les Juifs, voulut reconstruire le temple de Jérusalem, les communautés israélites étrangères restèrent sourdes à l'appel impérial: elles s'étaient détachées de la cause nationale, du moins d'une façon immédiate. Pour tous les Juifs de ce temps, la reconstitution du royaume de Juda était [50] liée à l'avènement du Messie et ils ne pouvaient l'espérer d'un philosophe couronné; ils n'avaient qu'à attendre le roi du ciel qui leur était promis et ces sentiments persistèrent durant des siècles. Quand Gamaliel VI, le dernier patriarche, mourut, le fantôme de la royauté et de la nationalité juives, fantôme qui subsistait encore, disparut et il n'y eut plus pour Israël, qu'un chef de l'exil, l'Exilarque de Babylonie qui disparut au XIe siècle. D'ailleurs, les Juifs répandus dans le monde, constitués en puissantes et riches communautés, s'étaient créé de multiples patries d'intérêts, et ces intérêts les liaient au sol qu'ils occupaient. Ils ne les attachaient pas cependant complètement, car leur religion sociale les maintenait quand même dans un fâcheux isolement et, mêlés à tous les peuples, ils subissaient partout où des religions précises et dogmatiques s'établissaient, les conséquences de leur opposition confessionnelle. Aussi voyons-nous l'antijudaïsme fleurir non seulement dans les contrées catholiques, mais aussi en Perse et en Arabie.
En Perse, en Babylonie, les Juifs étaient établis depuis la captivité; après la ruine de Jérusalem beaucoup encore se réfugièrent en cet admirable et fertile pays, où des terres arables leur furent distribuées et où ils vécurent heureux sous la bienveillante autorité des Arsacides. Ils fondèrent des écoles à Sora, à Néhardéa et à Pumbaditha, et firent de nombreux prosélytes. Mais, au milieu du IIIe siècle, la dynastie des Arsacides, très impopulaire, tomba avec Artaban, et Ardéchir fonda la dynastie des Sassanides. C'était un mouvement national et religieux. Les Néo-Perses, les Guèbres, détestaient les Arsacides hellénisants qui avaient délaissé le culte du feu. Le triomphe d'Ardéchir fut le triomphe des Mages, qui sévirent durement contre les Hellénisants, les chrétiens d'Edesse et les Juifs, car, en Perse, l'antijudaïsme des Mages fut lié à l'antichristianisme, et les frères ennemis furent persécutés simultanément, quoique les Juifs, plus nombreux, plus puissants et plus redoutables aient eu plus particulièrement à souffrir pendant ces périodes de trouble. Du reste, ces persécutions ne furent jamais de très longue durée. Tourmentés à la fin du IIIe siècle par Schabur II qui avait amené d'Arménie à Ispahan 70 000 prisonniers juifs, les Israélites restèrent de longues années sans être inquiétés, mais au Ve et au VIe siècles, sous Yesdigerd II, sous Phéroces et sous Kavadh, des mesures de restriction furent prises, à l'instigation des Mages. On interdit aux Juifs de célébrer le sabbat; on ferma les écoles, on supprima les tribunaux juifs. Pendant le règne de Kavadh, Mazdak le Mage fut le promoteur de ces vexations. Fondateur de la secte des Zendik, Mazdak prêchait le communisme et faisait dépouiller Juifs et chrétiens de leurs femmes et de leurs biens. Sous la conduite de l'exilarque Mar Zutra II, les Juifs se révoltèrent et les chroniques persanes rapportent qu'ils vainquirent les partisans du mage et fondèrent un état dont la capitale fut Mahuza, ville peuplée de Perses convertis au judaïsme. Cet état subsista sept ans, jusqu'à la mort de Mar Zutra, qui fut vaincu et tué.
Dés lors, les Juifs connurent en Perse des alternatives de paix et de trouble, heureux sous Kosroës Nuschirvan et sous Kosru II malheureux sous Hormisdas IV, jusqu'au jour où, lassés de cette situation précaire, ils aidèrent, de concert avec les chrétiens du royaume [51] Sassanide, Omar a s'emparer du trône de Perse, servant ainsi au triomphe de Mahomet et des Arabes.
Cependant, les Juifs n'avaient pas eu à se réjouir du joug musulman. Leur établissement dans l'Arabie, si on fait abstraction des légendes qui les font arriver dès Josué ou dès Saul, doit remonter au temps de la captivité, à la destruction du premier temple. Le noyau primitif fut augmenté par les fugitifs de Judée qui gagnèrent l'Arabie au moment où Rome conquérait la Palestine. Au commencement de l'ère chrétienne, il y avait en Arabie quatre tribus juives, dont le centre était Médine.
Les Juifs firent la conquête morale et intellectuelle des Arabes, ils les convertirent au judaïsme, ou tout au moins leur en firent adopter les rites. Les affinités des deux peuples rendaient la chose facile d'autant que, dans le Yémen, les Juifs avaient, à leur tour, accepté les moeurs arabes, moeurs peu différentes de celles des Israélites d'antan. Ils étaient agriculteurs, pasteurs et guerriers, pillards aussi, et poètes. Divisés en petits groupes, luttant entre eux et prenant partie dans les querelles qui partageaient les tribus arabes, ils fondaient en même temps des écoles à Yatrib, élevaient des temples et propageaient leur religion jusque chez les Himyarites, avec qui les commerçants de leur nation entretenaient des relations. Au VIe siècle, sous le règne de Zorah-Dhou-Nowas, le Yémen entier était juif. Avec la conversion au christianisme d'une tribu arabe de Nedjran, les difficultés commencèrent, mais elles furent de courte durée, car la propagande chrétienne fut arrêtée court en Arabie par Mahomet. Mahomet fut nourri de l'esprit juif; en fuyant la Mecque où sa prédication avait soulevé contre lui les Arabes fidèles aux vieilles traditions, il se réfugia à Médine, la cité juive, et, comme les apôtres trouvant leurs premiers adhérents parmi les prosélytes hellènes, il trouva ses premiers disciples parmi les Arabes judaïsants. Aussi les mêmes causes religieuses provoquèrent-elles la haine de Mahomet et celle de Paul. Les Juifs se montrèrent rebelles à la prédication du prophète, ils l'accablèrent de railleries et Mahomet qui jusqu'alors avait été disposé à entrer en composition avec eux les répudia violemment, écrivant une Soura célèbre, la Soura de la Vache, dans laquelle il les invectivait cruellement. Mais lorsque le prophète eut rassemblé autour de lui une armée de partisans, il ne se borna pas aux injures, il marcha contre les tribus juives, les vainquit et ordonna de ne pas prendre pour amis "les chrétiens et les Juifs". Tous les Juifs se soulevèrent et s'allièrent avec ceux des Arabes qui repoussaient les doctrines nouvelles, mais l'extension du mahométisme triompha d'eux. A la mort de Mahomet, ils étaient très affaiblis; Omar acheva l'oeuvre. Il chassa de Khaïbar et de Whadi-l-Kora les dernières tribus juives, ainsi que les chrétiens de Nedjran, car chrétiens et Juifs polluaient le sol sacré de l'Islam.
Mais partout où Omar porta ses armes, les Juifs, opprimés en vertu de cette affinité qui les liait quand même aux Arabes, favorisèrent le second Kalife, qui s'empara de la Perse et de la Palestine. Omar imposa de sévères lois aux Juifs qui l'avaient secondé; il les soumit a une législation très restrictive, leur défendant de construire de nouvelles synagogues, les obligeant à porter un vêtement d'une couleur spéciale, leur interdisant de monter à cheval, les assujettissant à un [52] impôt personnel et à un impôt foncier. Il en fit de même pour les chrétiens. Néanmoins, les Juifs jouirent sous l'autorité des Arabes d'une plus grande liberté que sous la domination chrétienne. La législation d'Omar ne fut pas rigoureusement observée d'une part; de l'autre la masse musulmane, malgré la différence des religions, et en laissant de côté quelques manifestations de fanatisme, se montra pour eux très bienveillante. Aussi verrons-nous plus tard, lors de l'expansion islamique, les Arabes être acclamés comme des libérateurs par tous les Juifs de l'Occident.
La condition des Juifs occidentaux depuis l'écroulement du fragile empire romain et la ruée des barbares sur le vieux monde fut soumise à toutes les vicissitudes. Les Césars, ces pauvres Césars qui s'appelaient Olybrius. Glycerius, Julius Nepos et Romulus Augustule, tombèrent, mais les lois romaines persistèrent; et si pendant de courtes périodes elles ne furent pas appliquées aux Juifs, elles restèrent toujours vivantes et les souverains germains purent à leur gré s'en servir.
Du Ve au VIIIe siècle le bonheur ou le malheur des Juifs dépendit uniquement de causes religieuses qui leur étaient extérieures, et leur histoire parmi ceux qu'on appelait les barbares est liée à l'histoire de l'Arianisme, à son triomphe et à ses défaites. Tant que les doctrines ariennes prédominèrent, les Juifs vécurent dans un relatif état de bien-être, car le clergé et même les gouvernements hérétiques luttaient contre l'orthodoxie et se souciaient assez peu des Israélites, qui n'étaient pas pour eux les ennemis qu'il fallait réduire. Théodoric fit exception cependant. A peine l'empire ostrogoth était-il assis, que le roi, poussé peut-être par Cassiodore, son ministre, qui paraît avoir eu fort peu de sympathie pour les Juifs -- il les qualifiait de scorpions, d'ânes sauvages, de chiens, de licornes -- défendit aux Juifs de construire des synagogues et essaya de les convertir. Mais, malgré cela, il les protégea contre les agressions populaires, et obligea le sénat de Rome à faire rebâtir les synagogues que la foule catholique, insurgée contre l'Arien Théodoric, avait incendiées.
D'ailleurs, en Italie, sous la domination byzantine, si tracassière pour eux, ou sous la domination lombarde plus indifférente, car les Lombards ariens et païens ignoraient à peu près l'existence d'lsraël, les Juifs furent sauvegardés des colères et des rages convertisseuses du bas clergé et de ses ouailles par la bienveillance de l'autorité pontificale qui, à de rares exceptions près, semble, à dater du moment où s'accroît sa puissance, vouloir conserver la synagogue comme un vivant témoignage de sa victoire.
En Espagne, la situation des Juifs fut tout autre. De temps immémorial ils habitaient la péninsule, où ils s'étaient établis librement; leur nombre s'était accru sous Vespasien, Titus et Hadrien, pendant les guerres judéennes et après la dispersion; ils possédaient de grands biens, étaient riches, puissants, honorés, et avaient pris une grande influence sur la population au milieu de laquelle ils vivaient. L'impression même que les peuples d'Espagne reçurent du judaïsme persista pendant des siècles, et cette terre fut la dernière qui vit encore une fois le combat, à armes presque égales, entre l'esprit juif et l'esprit chrétien. A plusieurs reprises l'Espagne faillit être juive, et c'est faire l'histoire de ce pays, jusqu'au XVe siècle. que de faire l'histoire de ses [53] Juifs, car ils furent mêlés à sa littérature, à son développement intellectuel, national, moral et économique, de la plus intime et de ]a plus remarquable façon. Contre les tendances, contre le prosélytisme juifs, l'Eglise combattit dès son premier établissement en Espagne et elle ne les extirpa complètement -- et encore! -- qu'après douze siècles de lutte.
Jusqu'au Vle siècle, les Juifs espagnols jouirent du plus parfait bonheur. Ils furent heureux comme en Babylonie, et en Espagne ils retrouvèrent une autre patrie. Les lois romaines ne les atteignirent pas là, et les prescriptions ecclésiastiques du concile d'Elvire21, qui interdisaient aux chrétiens d'avoir des rapports avec eux, restèrent lettre morte.
Leur état ne fut pas modifié par la conquête visigothique, et les Visigoths ariens se bornèrent à persécuter les catholiques. Les Juifs jouirent des mêmes droits civils et politiques que les conquérants,d'ailleurs ils entrèrent dans leurs armées et ce furent des troupes juives qui gardèrent les frontières pyrénéennes. Avec la conversion du roi Reccared, tout changea; le clergé triomphant accabla les Juifs de persécutions et de vexations, et dès cette heure (589) commença pour eux une précaire existence. Ils furent soumis à une législation tatillonne et dure, législation progressivement édictée par les rois Visigoths, et préparée par les nombreux conciles qui, pendant cette période, furent tenus en Espagne. Ces lois successives se trouvent toutes dans l'édit publié par Receswinth (652); elles furent remises en vigueur et aggravées par Erwig qui les fit approuver par le douzième concile de Tolède (680)22. On défendait aux Juifs de pratiquer la circoncision, d'établir des différences entre les mets, d'épouser leurs parents jusqu'à la sixième génération, de lire des livres condamnés par ]a foi chrétienne. On ne leur permettait pas de témoigner contre les chrétiens, ni d'intenter contre eux une action judiciaire, ni d'exercer un emploi civil quelconque. Ces lois, qui avaient été constituées peu à peu, ne furent pas toujours appliquées par les seigneurs visigoths qui vivaient dans une certaine indépendance, mais le clergé redoubla d'efforts pour obtenir leur stricte observance. Le but des évêques et des dignitaires de l'Eglise était d'obtenir la conversion des Juifs et de tuer en Espagne l'esprit judaïque, l'autorité séculière leur prêta son appui. A plusieurs reprises, les Juifs furent obligés de choisir entre l'exil et le baptême; c'est de cette époque que date la formation de cette classe des Marranes, des chrétiens judaïsants, que plus tard l'Inquisition dispersa. Jusqu'au VlIIe siècle, les Juifs espagnols vécurent dans cet état d'incertitude et de détresse, ne comptant que sur la bienveillance passagère de quelques rois, comme Swintila et Wamba. Ce fut Tarik, le conquérant mahométan, qui les libéra, en détruisant l'empire visigothique, avec l'aide des Juifs restés en Espagne. Après la bataille de Xerès et la défaite de Roderic (71 l), les Juifs respirèrent.
A peu près à la même époque, une ère meilleure s'ouvrait pour eux en France. Ils avaient fondé des colonies en Gaule au temps [54] de la République romaine ou de César, et ils avaient prospéré, bénéficiant de leur état de citoyens romains. Quand arrivèrent les Burgondes et les Francs, leur situation ne fut pas changée et les envahisseurs ne les traitèrent pas autrement que les Gaulois. Leur histoire suivit les mêmes fluctuations et les mêmes rythmes qu'en Italie et en Espagne. Libres sous la domination païenne ou arienne, ils furent opprimés sitôt que l'orthodoxie domina. Sigismond, roi des Burgondes, édicta contre eux des lois dès sa conversion au catholicisme, et ses successeurs les confirmèrent23. Quant aux Francs, qui ignoraient l'existence des Juifs, ils se laissèrent uniquement guider par les évêques et, après Clovis, ils commencèrent tout naturellement à appliquer aux Juifs les dispositions du code théodosien. Ces dispositions furent aggravées et compliquées par l'autorité ecclésiastique qui laissa au pouvoir séculier le soin d'executer et de faire observer ses décisions. Du Ve au VIIe siècle la partie du droit canonique relative aux Juifs s'élabora en Gaule. Ce furent les conciles qui formulèrent les lois que corroborèrent par leurs édits les rois mérovingiens.
Toute la préoccupation de l'Eglise, pendant ces trois siècles, semble avoir été de séparer les Juifs des chrétiens, d'empêcher la judaïsation de ses fidèles, et d'arrêter le prosélytisme israélite. Cette législation qui, au VIIIe siècle, était devenue extrêmement sévère pour les Juifs et pour les judaïsants, ne s'est pas établie d'un seul coup; au début, dès le concile de Vannes de 465, les synodes se bornent à des défenses platoniques. Le clergé ne disposant à cette époque que d'une très mince autorité, ne pouvait décréter des châtiments, et ce n'est qu'à partir du Vle siècle que, grâce à l'appui des chefs francs, il put instituer une pénalité progressive, applicable d'abord aux seuls clercs qui contrevenaient aux décisions conciliaires, puis aux laïques. Mais ces peines canoniques qui comprenaient l'excommunication et parfois, pour les prêtres, la bastonnade, ne visaient que les fidèles; quant aux Juifs, les synodes ne prenaient contre eux aucune mesure afflictive c'est ce qui a permis à beaucoup d'établir victorieusement, en apparence, la bienveillance de l'Église vis-à-vis des Juifs24.
Il n'en est rien cependant. Il ne faut pas oublier en effet que l'Eglise n'avait pas le droit de légiférer civilement, mais les règlements synodaux, les interdictions et les défenses ecclésiastiques, les considérants dont ils étaient accompagnés, avaient une influence énorme sur les autorités politiques; de plus l'épiscopat exerçait sur les rois mérovingiens ou visigoths une directe et manifeste influence, et l'on peut affirmer que Childebert ou Clotaire II, par exemple, ou Receswinth, donnèrent une sanction aux décrets ecclésiastiques, et que leurs édits furent publiés à l'instigation des évêques.
Du reste le clergé ne se bornait pas à influencer les proclamateurs des mesures légales, c'est lui qui, perpétuellement, excitait contre les Juifs des populations dont l'orthodoxie n'était pas très intolérante.
[55]
C'est sous la conduite de ses prêtres que la foule se ruait contre les synagogues et qu'elle mettait les Juifs dans l'alternative du massacre, de l'exil ou du baptême.
Toutefois, il ne faudrait pas se représenter l'état des Juifs à cette époque comme très misérable. Du côté juif, comme du côté chrétien, on observe un mélange de tolérance et d'intolérance qui s'explique, soit par le mutuel désir de faire des prosélytes, soit même par une certaine bienveillance religieuse réciproque. Les Juifs se mêlaient à la vie publique, les chrétiens mangeaient à leur table25, ils s'unissaient entre eux26, ils prenaient part aux deuils et aux réjouissances comme aux luttes des partis. Ainsi les voit-on à Arles se liguer avec le parti visigoth contre l'évêque Césaire27 et plus tard suivre les funérailles du même évêque en criant: Voe voe! Ils étaient les clients des grands seigneurs (comme en témoignent deux lettres de Sidoine Apollinaire28), et ceux-ci les aidaient à se soustraire aux ordonnances vexatoires. En beaucoup de régions, les clercs les fréquentaient et de même que bien des chrétiens venaient dans les synagogues, des Juifs assistaient aux offices catholiques pendant la durée de la messe des catéchumènes. Ils résistaient autant que possible aux efforts faits pour les convertir, efforts nombreux, parfois accompagnés de violences, malgré les recommandations de quelques papes29, et ils controversaient hardiment avec les théologiens qui tendaient de les persuader par les mêmes moyens qu'employèrent les Pères des âges précédents. Nous reparlerons de ces controverses et de ces écrits lorsque nous étudierons la littérature antijuive.
Ainsi, comme on a pu le voir, durant les sept premiers siècles de l'ère chrétienne, l'antijudaïsme eut des causes exclusivement religieuses, et il fut à peu près uniquement dirigé par le clergé. Les excès populaires, la répression législative, ne doivent pas faire illusion, car jamais ils ne furent spontanés, et leurs inspirateurs furent toujours des évêques, des prêtres ou des moines. Ce n'est qu'à partir du VlIIe siècle que des causes sociales vinrent s'ajouter aux causes religieuses, c'est après le VIIIe siècle aussi que commencèrent les véritables [56] persécutions. Elles coïncidèrent avec l'universalisation du catholicisme, la constitution de la féodalité et aussi avec le changement intellectuel et moral des Juifs, changement dû, en majeure partie, à l'action des talmudistes et à l'exagération des sentiments d'exclusivisme des Juifs. Nous allons maintenant assister à cette transformation nouvelle de l'antijudaïsme.



CHAPITRE V


L'ANTIJUDAISME DU HUITIÈME SIÈCLE A LA REFORME



Expansion du christianisme. -- Diffusion des Juifs parmi les nations. -- Constitution des nationalités. -- Le rôle des Juifs dans la Société. -- Les Juifs et le commerce. -- L'or et les Juifs. -- L'amour de l'or et du négoce acquis par les Juifs. -- Le Juif colon et émigrant. -- L'Eglise et l'usure. -- Naissance du patronat et du salariat. -- Transformation de la propriété. -- La révolution économique et la recherche de l'or. -- L'instinct de la domination. -- L'or et l'exclusivisme juif. -- Maïmonide et l'obscurantisme. -- Salomon de Montpellier. -- Ben Adret, Asther ben Yhehiel et Jacob Tibbon. -- Le Moré Neboukhim. -- Abaissement intellectuel et moral des Juifs. -- Le Talmud. -- Influence de cet abaissement sur la condition sociale des Juifs. -- Transformation de l'antijudaïsme. -- Les causes sociales, les causes religieuses, leur combinaison. -- Le peuple et les Juifs. -- Les Pastoureaux, les Jacques et les Armleder. -- Les rois et les Juifs. --Les moines et l'antijudaïsme. -- Pierre de Cluny, Jean de Capistrano et Bernardin de Feltre. -- L'Eglise et l'antijudaïsme théologique. -- Christianisme et mahométisme. -- Les Albigeois, les Hérétiques d'Orléans, les Pasagiens. -- Les hérésies et la judaïsation. -- Les Hussites. -- L'inquisition. -- La bourgeoisie et les Juifs. -- La législation ecclésiastique et la législation civile contre les Juifs. -- Les controverses et la condamnation du Talmud. -- Les vexations. -- Les expulsions. -- Les massacres. -- La situation des Juifs et celle du peuple. -- La relativité des souffrances juives. -- La Réforme et la Renaissance.

Au VIIIe siècle, l'Eglise achève de se constituer. La période des grandes crises doctrinales est close, le dogme s'assied et les hérésies ne le mettront plus en échec jusqu'à la Réforme; la primauté pontificale s'affirme, l'organisation du clergé est désormais solide, le culte et la liturgie s'unifient, la discipline et le droit canonique se fixent, la propriété ecclésiastique s'accroît, la dîme s'établit, la constitution fédérale de l'Eglise, -- divisée en circonscriptions assez autonomes, -- disparaît, le mouvement centralisateur au profit de Rome se dessine. Lorsque les Carolingiens eurent constitué le domaine temporel des papes, ce mouvement aboutit et l'Eglise latine, fortement hiérarchisée, fut, en peu de temps, relativement, aussi centralisée que jadis l'Empire romain auquel son autorité universelle s'était ainsi substituée. En même temps le christianisme s'étendit encore et conquit les barbares. Les missionnaires anglo-saxons donnèrent l'exemple, depuis saint Boniface et saint [58] Willibrord; ils furent suivis. L'Evangile fut prêché chez les Alamans et les Frisons, les Saxons et les Scandinaves, les Bohêmes et les Hongrois, les Russes et les Wendes, les Poméraniens et les Prussiens, les Lithuaniens et les Finnois. A la fin du XIIIe siècle, l'oeuvre était accomplie: l'Europe était chrétienne.
A mesure que le christianisme se répandit, les Juifs, à sa suite, s'établirent. Au IXe siècle ils vinrent de France en Allemagne et de là pénétrèrent en Bohême, en Hongrie et en Pologne, où ils se rencontrèrent avec un autre flot juif, celui qui arrivait par le Caucase, en convertissant sur sa route quelques peuplades tartares. Au XIIe siècle, ils s'installèrent en Angleterre et en Belgique, et dans tous les pays, ils fondèrent leurs synagogues, ils organisèrent leurs communautés, à cette heure décisive où les nationalités sortaient du chaos, où les états se formaient et se consolidaient. Ils restèrent en dehors de ces grandes agitations, au milieu desquelles les races conquérantes et conquises s'amalgamaient et se liaient entre elles, et, au sein de ces combinaisons tumultueuses, ils demeurèrent en spectateurs, étrangers et hostiles aux fusions: tel un peuple éternel regardant surgir de nouveaux peuples. Toutefois, leur rôle ne fut pas nul, certes; ils furent un des ferments actifs de ces sociétés en formation.
En quelques pays, comme en Espagne, leur histoire est à tel point liée à celle de la péninsule, qu'on ne peut sans eux concevoir et apprécier le développement de la nation espagnole. Mais si, par la masse de leurs conversions dans cette contrée, par l'appui que tour à tour ils apportèrent aux différents maîtres qui en détinrent le sol, ils agirent sur sa constitution, ils le firent en cherchant à ramener à eux ceux au milieu desquels ils pénétraient et non en se laissant absorber. Cependant, l'histoire des Marranes espagnols est exceptionnelle. Partout ailleurs, nous allons le voir, les Juifs jouèrent le rôle d'agents économiques; ils ne créèrent pas un état social, mais ils aidèrent d'une certaine façon à son établissement, et pourtant ils ne purent être traités avec bienveillance au milieu de ces organismes à la formation desquels ils contribuèrent. Il y eut à cela un empêchement capital. Tous les Etats du Moyen Age furent pétris par l'Eglise; dans leur essence, dans leur être, ils furent pénétrés des idées et des doctrines du catholicisme; c'est la religion chrétienne qui donna aux multiples peuplades qui s'agrégèrent en nationalité, l'unité qui leur manquait. Or les Juifs, qui représentaient des dogmes contraires, ne pouvaient que s'opposer, soit par leur prosélytisme, soit même par leur seule présence, au mouvement général. Comme c'est l'Eglise qui mena ce mouvement, c'est de l'Eglise que partit l'antijudaïsme, théorique et législatif, antijudaïsme que les gouvernements et les peuples partagèrent et que d'autres causes vinrent aggraver. Ces causes, l'état social et religieux et les Juifs eux-mêmes les firent naître; mais elles restèrent toujours subordonnées à ces raisons essentielles qui peuvent se ramener à l'opposition, déjà séculaire, de l'esprit chrétien et de l'esprit juif, de la religion catholique universelle et internationale si l'on peut dire, et de la religion juive particulariste et étroite. Ce fut au fond et en tenant compte des changements opérés, la même situation que dans l'antiquité païenne. Par le seul fait qu'ils niaient la divinité du Christ, les Juifs se posaient en ennemis de [59] l'ordre social, puisque cet ordre social était fondé sur le christianisme, de même que jadis, à Rome, ils avaient été, avec les chrétiens eux mêmes, les ennemis d'un autre ordre social. Au milieu de l'écroulement du vieux monde, au milieu des transformations radicales qui s'étaient produites, ce peuple ubiquiste des Juifs n'avait pas varié; il avait prétendu garder, comme toujours, ses moeurs, ses coutumes, ses habitudes et en même temps participer à tous les avantages que conféraient les états à leurs membres ou à leurs sujets. Or tous ces états, très hétérogènes aux débuts, s'homogénéïsaient; ils marchaient vers une unité de plus en plus grande; ils aspiraient dès le Moyen Age à cette centralisation à laquelle ils arrivèrent plus tard. Ils étaient donc amenés à combattre les éléments étrangers, étrangers nationalement et dogmatiquement, soit que ces éléments vinssent du dehors, comme les Arabes, soit qu'ils subsistassent au-dedans comme les Juifs. A ce moment de l'histoire le combat national et le combat confessionnel se confondent. Avec la barbarie persistante du régime féodal, ce combat ne pouvait être qu'atroce, d'autant plus qu'il était instinctif plutôt que rationnel, surtout de la part du peuple, car l'Eglise ou du moins la papauté et les synodes procédèrent par raisonnement. Étant donnés ces principes généraux, nous allons voir comment ils agirent et de quelle façon ils influèrent sur les manifestations spéciales et particulières de l'antijudaïsme. Pour cela il nous faut parler du rôle commercial et financier des Juifs, de leur action et de leur esprit.
C'est vers la fin du VIIIe siècle que se développa l'activité des Juifs occidentaux. Protégés en Espagne par les Kalifes, soutenus par Charlemagne qui laissa tomber en désuétude les lois mérovingiennes, ils étendirent leur commerce qui jusqu'alors avait consisté surtout dans la vente des esclaves. Ils étaient d'ailleurs pour cela dans des conditions particulièrement favorables. Leurs communautés étaient en rapports constants, elles étaient unies par le lien religieux qui les rattachait toutes au contre théologique de la Babylonie, dont elles se considérèrent comme dépendantes jusqu'au déclin de l'exilarcat; ainsi acquirent-elles de très grandes facilités pour le commerce d'exportation dans lequel elles amassèrent des richesses considérables, si nous en croyons les diatribes d'Agobard30 et plus tard celles de Rigord31, qui, si elles exagèrent la fortune des Juifs, ne doivent pourtant pas être absolument rejetées comme indignes de créance32. Sur cette richesse des Juifs, surtout en France et en Espagne, jusqu'au XIVe siècle, nous avons d'ailleurs les témoignages des chroniqueurs et ceux des Juifs eux-mêmes, dont plusieurs reprochaient à leurs coreligionnaires de se préoccuper des biens de ce monde beaucoup plus que du culte de Jehovah. "Au lieu de calculer la valeur numérique du nom de Dieu disait Aboulafia le kabbaliste, les Juifs aiment mieux supputer leurs richesses. "
A mesure qu'on avance on voit, en effet, grandir chez les Juifs cette [60] préoccupation de la richesse, et se concentrer toute leur activité pratique dans un commerce spécial: je veux parler du commerce de l'or. Ici, il est besoin d'insister. On a dit souvent, on répète encore. que ce sont les sociétés chrétiennes qui ont contraint les Juifs à cette fonction de prêteur et d'usurier qu'ils ont remplie pendant fort longtemps: c'est là la thèse des philosémites. D'autre part, les antisémites assurent que les Juifs avaient de naturelles et immémoriales dispositions au commerce et à la finance et qu'ils ne firent jamais que suivre leur penchant normal, sans que jamais rien ne leur fût imposé. Il y a dans ces deux assertions une part de vérité et une part d'erreur, ou plutôt il y a lieu de les commenter et surtout de les entendre.
Aux temps de leur prospérité nationale, les Juifs semblables en cela à tous les autres peuples, possédèrent une classe de riches qui se montra aussi âpre au gain, aussi dure aux humbles que les capitalistes de tous les âges et de toutes les nations. Aussi, les antisémites qui se servent, pour prouver la constante rapacité des Juifs, des textes d'Isaïe et de Jérémie, par exemple, font-ils oeuvre naïve et, grâce aux paroles des prophètes, ils ne peuvent que constater, ce qui est puéril, l'existence chez Israël de possesseurs et de pauvres. S'ils examinaient impartialement même les codes et les préceptes judaïques, ils reconnaîtraient que législation et morale recommandaient de ne jamais prélever d'intérêt sur les prêts33. A tout prendre même, les Juifs furent, en Palestine, les moins commerçants des sémites, bien inférieurs en cela aux Phéniciens et aux Carthaginois. C'est seulement sous Salomon qu'ils entrèrent en relation avec les autres peuples; encore, en ce temps-là, c'était une puissante corporation de Phéniciens qui pratiquait le change à Jérusalem. Du reste, la situation géographique de la Palestine ne permettait pas à ses habitants de se livrer à un trafic très étendu et très considérable. Cependant, pendant la première captivité, et au contact des Babyloniens, une classe de commerçants se forma, et c'est à cette classe qu'appartenaient les premiers émigrants juifs, ceux qui établirent leurs colonies en Egypte, en Cyrénaïque et en Asie Mineure. Ils formèrent dans toutes les cités qui les reçurent des communautés actives, puissantes et opulentes, et, lors de la dispersion finale, des groupes importants d'émigrants se joignirent aux groupes primitifs qui facilitèrent leur installation.
Pour expliquer l'attitude des Juifs, il n'est donc pas nécessaire de recourir à une théorie sur le génie aryen et sur le génie sémite. D'ailleurs on connaît la légendaire cupidité romaine et le sens commercial des Grecs. L'usure des feneratores romains n'avait pas de [61] borne, pas plus que leur mauvaise foi, ils étaient encouragés par la loi très dure au débiteur, digne fille de cette loi des Douze Tables qui reconnaissait au créancier le droit de couper des morceaux de chair sur le corps vivant de l'emprunteur insolvable. A Rome, l'or était le maître absolu, et Juvénal pouvait parler de la "Sanctissima divitiarum majestas34". Quant aux Grecs, ils étaient les plus habiles et les plus hardis des spéculateurs; rivaux des Phéniciens dans le commerce des esclaves, dans la piraterie, ils connaissaient la pratique de la lettre de change et de l'assurance maritime, et Solon ayant autorisé l'usure, ils ne s'en privaient guère.
Les Juifs, en tant que peuple, ne se distinguèrent en rien des autres peuples, et s'ils furent d'abord une nation de pasteurs et d'agriculteurs ils en arrivèrent, par une évolution toute naturelle, à constituer parmi eux d'autres classes. En s'adonnant au commerce, après leur dispersion ils suivirent une loi générale qui est applicable à tous les colons. En effet, sauf les cas où il va défricher une terre vierge, l'émigré ne peut être qu'artisan ou négociant, car il n'y a que la nécessité ou l'appât du gain qui le puisse contraindre à quitter le sol natal. Les Juifs donc, en arrivant dans les cités occidentales, n'agirent pas autrement que les Hollandais ou les Anglais fondant leurs comptoirs. Néanmoins, ils en vinrent assez vite à se spécialiser dans ce commerce de l'or qu'on leur a si vivement reproché depuis, et au XIVe siècle ils sont avant tout une tribu de changeurs et de prêteurs: ils sont devenus les banquiers du monde. C'est eux que l'on charge de créer les banques de prêts populaires, c'est eux qui deviennent les prête-nom des seigneurs et des bourgeois riches, et cela était fatal, étant donné la conception particulière de l'or qu'avait l'Eglise et les conditions économiques qui dominèrent en Europe à partir du XIIe siècle.
Le Moyen Age considéra l'or et l'argent comme des signes ayant une valeur imaginaire, variant au gré du roi qui pouvait, selon sa fantaisie, en ordonner le cours. Cette idée dérivait du droit romain qui refusait de traiter l'argent comme une marchandise. L'Eglise hérita de ces dogmes financiers, elle les combina avec les prescriptions bibliques qui défendaient le prêt à intérêt, et elle sévit, dès ses origines, contre les chrétiens et même les clercs qui suivaient l'exemple des feneratores lesquels, alors que l'interêt légal était d'environ 12 %, prêtaient à 24, 48 et même 60 %. Les canons des conciles sont très explicites là-dessus; ils suivent la doctrine des Pères, de saint Augustin, de saint Chrysostome, de saint Jérôme; ils interdisent le prêt et sévissent contre ceux, clercs et laïques, qui se livrent aux pratiques usuraires. Leur sévérité n'empêchait pas absolument l'usure, mais elle la modérait, car elle la notait d'infamie. Cependant les conditions sociales étaient telles que l'usure était inévitable et ces conditions, les synodes n'y pouvaient rien changer. Pendant quelques siècles, la féodalité avait dépouillé les communes de leurs biens et avait agrandi ses territoires aux dépens des terres communales; lorsque le servage disparut, l'esclavage économique se substitua à l'esclavage personnel, une partie de la population paysanne fut obligée au vagabondage, ce qui explique ces bandes de vagabonds, de [62] mendiants et de voleurs qui, au XlVe siècle, couvrirent les routes de France; l'autre partie fut soumise au salariat ou vécut comme fermière et tenancière sur le sol qui avait été sien.
En même temps, au XIIe et au XIIIe siècles, le patronat et le salariat se constituèrent, la bourgeoisie se développa, elle s'enrichit, elle conquit des privilèges et des franchises: la puissance capitaliste naquit. Le commerce se transformant, la valeur de l'or augmenta, et la passion pour l'argent grandit avec l'importance que la monnaie acquit.
Donc, d'un côté des riches, de l'autre des paysans n'ayant pas la terre à eux, soumis à la dîme et aux prestations, des ouvriers dominés par les lois capitalistes. Par-dessus tout, des guerres perpétuelles, des révoltes, des maladies et des famines. Que l'année soit mauvaise, que le fisc soit plus dur, que la récolte manque, que la peste arrive, le paysan, le prolétaire, le petit bourgeois sera bien forcé de recourir à l'emprunt. Il faut par conséquent des emprunteurs. Mais l'Eglise interdit le prêt à intérêt, et le capital ne se résout pas à rester improductif. Or, au Moyen Age le capital ne peut être que commerçant ou prêteur, l'argent ne pouvant produire d'une autre façon. Tant que les décisions ecclésiastiques ont une influence, une grande partie des capitalistes chrétiens ne veut pas entrer directement en rébellion contre leur autorité; aussi se forma-t-il une classe de réprouvés dont la bourgeoisie et la noblesse furent souvent les commanditaires. Elle se composait de Lombards, de Caorsins, auxquels les princes, les seigneurs conféraient des privilèges de prêt à intérêt, recueillant une part des bénéfices qui étaient considérables, puisque les Lombards prêtaient à 10 % par mois; ou d'étrangers sans scrupules, comme ces émigrés de Toscane établis dans l'Istrie et qui pratiquaient l'usure à tel point que la commune de Trieste suspendit en 1350 toute exécution forcée pendant trois ans. Cela n'empêchait pas les usuriers de terroir, mais je l'ai dit, ceux-là trouvaient les entraves que l'Eglise mettait à leurs opérations (le concile de Lyon de 1245 voulait que le testament des usuriers soit annulé).
Pour les Juifs, ces entraves n'existaient pas. L'Eglise n'avait sur eux aucune action morale, elle ne pouvait leur défendre, au nom de la doctrine et du dogme, de pratiquer l'échange et la banque. Les Juifs qui, à cette époque, appartenaient, en majorité, à la catégorie des commerçants et des capitalistes, profitèrent de cette licence et de la situation économique des peuples au milieu desquels ils vivaient. L'autorité ecclésiastique les encouragea dans cette voie plutôt qu'elle ne les retint, et les bourgeois chrétiens les y engagèrent en leur fournissant des capitaux, en se servant d'eux comme d'hommes de paille.
Ainsi une conception religieuse des fonctions du capital et de l'intérêt et un état social s'opposant à cette conception, conduisirent les Juifs du Moyen Age à exercer un métier décrié mais nécessité, et en réalité ils ne furent pas cause des méfaits de l'usure, dont était coupable l'ordre social lui-même. Ce sont donc, en partie, des motifs extérieurs à eux, à leur nature, à leur tempérament, qui les amenèrent à cette situation de prêteurs sur gage, de changeurs et de banquiers, mais il est juste d'ajouter qu'ils y étaient préparés par leur condition même de commerçants, et cette condition ils l'avaient assurément recherchée. S'ils ne cultivèrent pas la terre, s'ils ne furent pas agriculteurs, ce n'est pas qu'ils ne possédèrent pas, comme on l'a dit souvent; les lois res[63]trictives relatives au droit de propriété des Juifs ne vinrent que postérieurement à leur établissement. Ils possédèrent, mais ils firent cultiver leurs domaines par des esclaves, car leur tenace patriotisme leur interdisait de bêcher le sol étranger35; ce patriotisme, l'idée qu'ils attachaient à la sainteté de la patrie palestinienne, l'illusion qu'ils gardaient vivace en eux de la restauration de cette patrie, et cette croyance particulière qui les faisait se considérer comme des exilés qui reverraient un jour la ville sacrée, les poussa plus que tous les autres étrangers et colonisateurs à se livrer au commerce.
Commerçants, ils devaient fatalement devenir des usuriers, étant données les conditions qui leur furent imposées par les codes, et les conditions qu'ils s'imposèrent eux-mêmes. Pour éviter les persécutions les vexations, ils durent se rendre utiles, nécessaires même, à leurs dominateurs, aux nobles dont ils dépendaient, à l'Eglise dont ils étaient les vassaux. Or le noble, I'Eglise -- malgré ses anathèmes -- avaient besoin d'or: cet or ils le demandaient aux Juifs. L'or, au Moyen Age, était devenu le grand moteur, le dieu suprême, les alchimistes épuisaient leur vie à la recherche du magistère qui devait le créer, l'idée de sa possession enflammait les esprits, en son nom toutes les cruautés étaient commises, la soif des richesses gagnait toutes les âmes; plus tard, pour les successeurs de Colomb, pour Cortez et pour Pizarre, la conquête de l'Amérique fut la conquête de l'or. Les Juifs subirent la fascination universelle, celle qu'avaient subie les Templiers, et elle leur fut particulièrement funeste, à cause de leur état d'esprit et de la condition civile qui leur était faite. Pour acquérir quelques maigres privilèges, ou plutôt pour persister, ils se firent les proxénètes de l'or, mais les chrétiens le recherchèrent avec autant d'avidité qu'eux. De plus, menacés perpétuellement par l'expulsion, toujours campés, astreints à être des nomades, les Juifs durent parer aux éventualités redoutables de l'exil. Ils eurent besoin de transformer leur avoir, de façon à le rendre facilement réalisable, de lui donner par conséquent une forme mobilière, aussi furent-ils les plus actifs à développer la valeur argent, à la considérer comme marchandise: d'où le prêt et, pour remédier aux confiscations périodiques et inévitables, l'usure.
La création des ghildes, des corps de métiers, et leur organisation au XIIIe siècle, contraignirent définitivement les Juifs à l'état où les avaient menés les conditions sociales, générales et spéciales, qu'ils subissaient. Toutes ces corporations furent des corporations religieuses pour ainsi dire, des confréries dans lesquelles n'entraient que ceux qui se prosternaient devant la bannière du Saint patron. Les cérémonies qui présidaient à l'entrée dans ces corps étant des cérémonies chrétiennes, les Juifs ne purent qu'en être exclus: ils le furent; une série de défenses leur interdirent successivement toute industrie et tout commerce, sauf celui du bric-à-brac, et de la friperie. Tous ceux qui échappèrent à cette obligation le firent en vertu de privilèges particuliers qu'ils payèrent le plus souvent fort cher.
Ce n'est pas tout cependant; d'autres causes plus intimes s'ajoutèrent à celles que je viens d'énumérer, et toutes concoururent à rejeter de [64] plus en plus le Juif en dehors de la société, à l'enfermer dans le ghetto, à l'immobiliser derrière le comptoir où il pesait l'or.
Peuple énergique, vivace, d'un orgueil infini, se considérant comme supérieur aux autres nations, le peuple juif voulut être une puissance. Il avait instinctivement le goût de la domination puisque, par ses origines, par sa religion, par la qualité de race élue qu'il s'était de tout temps attribuée, il se croyait placé au-dessus de tous. Pour exercer cette sorte d'autorité, les Juifs n'eurent pas le choix des moyens. L'or leur donna un pouvoir que toutes les lois politiques et religieuses leur refusaient, et c'était le seul qu'ils pouvaient espérer. Détenteurs de l'or, ils devenaient les maîtres de leurs maîtres, ils les dominaient et c'était aussi l'unique façon de déployer leur énergie, leur activité.
N'auraient-ils pu la manifester d'une autre manière? Si, et ils le tentèrent, mais là, ils eurent à combattre contre leur propre esprit. Durant de longues années, ils furent des intellectuels, ils s'adonnèrent aux sciences, aux lettres, à la philosophie. Ils furent mathématiciens et astronomes; ils firent de la médecine et, si l'école de Montpellier ne fut pas créée par eux, ils aidèrent à son développement; ils traduisirent les oeuvres d'Averroès et des Arabes commentateurs d'Aristote; ils révélèrent la philosophie grecque au monde chrétien et leurs métaphysiciens, Ibn Gabriol et Maïmonide furent parmi les maîtres des scolastiques36. Ils furent pendant des années les dépositaires du savoir; ils tinrent, comme les initiés antiques, le flambeau qu'ils transmirent aux Occidentaux; ils eurent, avec les Arabes, la part la plus active à la floraison et à l'épanouissement de cette admirable civilisation sémitique, qui surgit en Espagne et dans le Midi de la France, civilisation qui annonça et prépara la Renaissance. Qui les arrêta dans cette marche? Eux-mêmes.
Pour préserver Israël des pernicieuses influences du dehors -- pernicieuses, disait-on, pour l'intégrité de la foi -- ses docteurs s'efforcérent de l'astreindre à l'exclusive étude de la loi37. Des efforts en ce sens furent faits dès l'époque des Machabées, au moment où les hellénisants constituaient un grand parti en Palestine. Vaincus d'abord, ou du moins peu écoutés, ceux qu'on appela plus tard les obscurantistes continuèrent leur besogne. Quand, au XIIe siècle, l'intolérance et le bigotisme juifs grandirent, quand l'exclusivisme s'accrut, la lutte entre partisans de la science profane et ses adversaires devint plus vive, elle s'exaspéra après la mort de Maïmonide et se dénoua par la victoire des obscurantistes.
Moïse Maïmonide avait dans ses oeuvres, et notamment dans le More Neboukhim (Guide des Égarés38), tenté de concilier la foi et la science. Aristotélicien convaincu, il avait voulu unir la philosophie péripatéticienne et le mosaïsme, et ses spéculations sur la nature de l'âme, sur son immortalité trouvèrent des défenseurs et des admirateurs ardents, des détracteurs farouches. Ces derniers lui reprochèrent de sacrifier le dogme à la métaphysique et de dédaigner les croyances fondamentales du Judaïsme: la résurrection des corps par exemple. En réalité les Maimonistes, principalement en France et en Espagne, étaient portés [65] à négliger les pratiques rituelles, les cérémonies tatillonnes du culte: hardiment rationalistes, ils expliquaient allégoriquement les miracles bibliques comme avaient fait autrefois les disciples de Philon, et ils échappaient à la tyrannie des prescriptions religieuses. Ils prétendaient participer au mouvement intellectuel de leur temps et se mêler, sans abandonner leurs croyances, à la société au sein de laquelle ils vivaient. Leurs adversaires tenaient pour la pureté d'lsraël, pour l'intégrité absolue de son culte, de ses rites et de ses croyances; ils voyaient dans la philosophie et dans la science les plus funestes ennemis du Judaïsme, et affirmaient que si les Juifs ne se ressaisissaient, s'il ne rejetaient loin d'eux tout ce qui n'était pas la Loi sainte, ils étaient destinés à périr et à se dissoudre parmi les nations. A leur point de vue étroit et fanatique, sans doute n'avaient-ils pas tort, et c'est grâce à eux que les Juifs persistèrent partout comme une tribu étrangère, gardant jalousement ses lois et ses coutumes, résignée à la mort intellectuelle et morale plutôt qu'à la mort physique et naturelle des peuples déchus.
En 1232, le rabbin Salomon de Montpellier lança l'anathème contre tous ceux qui liraient le Moré Neboukhim ou se livreraient aux études scientifiques et philosophiques. Ce fut le signal du combat. Il fut violent de part et d'autres, et on eut recours à toutes les armes. Les rabbins fanatiques en appelèrent au fanatisme des dominicains, ils dénoncèrent le Guide des Égarés et le firent brûler par l'inquisition: ce fut l'oeuvre de Salomon de Montpellier et elle marqua la défaite des obscurantistes. Mais cette défaite ne clôtura pas la lutte. A la fin du siècle elle fut reprise par don Astruc de Lunel, soutenu par Salomon ben Adret de Barcelone, contre Jacob Tibbon de Montpellier. A l'instigation d'un docteur allemand, Ascher ben Yehiel, un synode de trente rabbins réuni à Barcelone sous la présidence de Ben Adret, excommunia tous ceux qui avant vingt-cinq ans lisaient d'autres livres que la Bible et le Talmud.
L'excommunication contraire fut prononcée par Jacob Tibbon, qui à la tête de tous les rabbins provençaux, défendit hardiment la science condamnée. Tout fut vain: ces misérables Juifs, que le monde entier tourmentait pour leur foi, persécutèrent leurs coreligionnaires plus âprement, plus durement qu'on ne les avait jamais persécutés. Ceux qu'ils accusaient d'indifférence étaient voués aux pires supplices; les blasphémateurs avaient la langue coupée; les femmes juives qui avaient des relations avec des chrétiens étaient condamnées à être défigurées: on leur faisait l'ablation du nez. Malgré cela, les partisans de Tibbon résistèrent; si, pendant le XIVe et le XVe siècle, en Espagne, en France et en Italie, la pensée juive ne mourut pas complètement, c'est à eux qu'elle le dut. Encore tous ces hommes, comme Moïse de Narbonne et Lévy de Bagnols, comme Elie de Crète et Alemani, le maître de Pic de la Mirandole, étaient-ils des isolés, ainsi que plus tard Spinoza. Quant à la masse des Juifs, elle était entièrement tombée sous le joug des obscurantistes. Elle était désormais séparée du monde, tout horizon lui était fermé; elle n'avait plus, pour alimenter son esprit, que les futiles commentaires talmudiques, les discussions oiseuses et médiocres sur la loi; elle était enserrée et étouffée par les pratiques cérémonielles comme les momies emmaillotées par leurs bandelettes: ses directeurs et ses guides l'avaient enfermée dans le plus étroit, le plus abominable [66] des cachots. De là, un ahurissement effroyable, une affreuse déchéance, un affaissement de l'intellectualisme, une compression des cerveaux que l'on rendit inaptes à concevoir toute idée.
Désormais, le Juif ne pensa plus. Et quel besoin avait-il de penser, puisqu'il avait un code minutieux, précis, oeuvre de légistes casuistes, qui pouvait répondre à toutes les questions qu'il était licite de poser? Car on interdisait au croyant de s'enquérir des problèmes que n'indiquait pas ce code: le Talmud. Dans le Talmud, le Juif trouvait tout prévu; les sentiments, les émotions, quels qu'ils fussent, étaient marqués; des prières, des formules toutes faites permettaient de les manifester. Le livre ne laissait place ni à la raison, ni à la liberté, d'autant qu'on en proscrivait presque, en l'enseignant, la partie légendaire et la partie gnomique pour insister sur la législation et le rituel. Par une telle éducation, le Juif ne perdit pas seulement toute spontanéité, toute intellectualité: il vit diminuer et s'affaiblir sa moralité. Les talmudistes tenant compte seulement des actes, actes extérieurs accomplis machinalement, et non d'un but moral, restreignirent d'autant l'âme juive; et, entre le culte et la religion qu'ils préconisèrent et le système chinois du moulin à prières, il n'y a que la différence qui sépare la complexité de la simplicité. Si, par la tyrannie qu'ils exercèrent sur leur troupeau, ils développèrent chez chacun l'ingéniosité et l'esprit de ruse nécessaires pour échapper au filet qui saisissait impitoyablement, ils accrurent le positivisme naturel des Juifs en leur présentant comme unique idéal un bonheur matériel et personnel, bonheur que l'on pouvait atteindre sur la terre si on savait s'astreindre aux mille lois culturelles. Pour gagner ce bonheur égoïste, le Juif, que les pratiques recommandées délivraient de tout souci, de toute inquiétude, était fatalement conduit à rechercher l'or, car, étant données les conditions sociales qui le régissaient, comme elles régissaient tous les hommes de cette époque, l'or seul pouvait lui procurer les satisfactions que concevait sa cervelle bornée et rétrécie. Ainsi par lui-même et par ceux qui l'entourèrent, par ses lois propres et par celles qui lui furent imposées, par sa nature artificielle et par les circonstances, le Juif fut dirigé vers l'or; il fut préparé à être le changeur, le prêteur, l'usurier, celui qui capte le métal, d'abord pour les jouissances qu'il peut procurer, puis pour l'unique bonheur de sa possession; celui qui, avide, saisit l'or, et, avare, l'immobilise. Le Juif devenu tel, l'antijudaïsme se compliqua, les causes sociales se mêlèrent aux causes religieuses, et la combinaison de ces causes explique l'intensité et la gravité des persécutions qu'lsraël eut à subir.
En effet, les Lombards et les Caorsins, par exemple, furent en butte à l'animosité populaire; ils furent haïs et méprisés, mais ils ne furent pas victimes de systématiques persécutions. Que les Juifs détinssent des richesses on le trouvait abominable, surtout à cause de leur qualité de Juifs. Contre le chrétien qui le spoliait et ne valait d'ailleurs ni plus ni moins que le Juif, le pauvre hère dépouillé ressentait moins de courroux qu'il n'en éprouvait contre le réprouvé israélite, ennemi de Dieu et des hommes. Le déicide, déjà objet d'horreur, étant devenu l'usurier, le collecteur de taxes, l'impitoyable agent du fisc, l'horreur s'aggrava; elle se compliqua de la haine des pressurés, des opprimés. Les esprits simples ne cherchèrent pas les causes réelles de leur détresse; [67] ils n'en virent que les causes efficientes. Or, le Juif était la cause efficiente de l'usure; c'est lui qui, par les gros intérêts qu'il prenait, causait le dénuement, l'âpre et dure misère; c'était donc sur le Juif que tombaient les inimitiés. Le peuple souffrant ne s'inquiétait guère des responsabilités; il n'était pas économiste, ni raisonneur; il constatait qu'une lourde main s'abattait sur lui: cette main était celle du Juif, il se ruait sur le Juif. Il ne se ruait pas que sur lui, et souvent, quand il était à bout de force et de patience, il frappait sur tous les riches indistinctement, tuant Juifs et chrétiens. Les Pastoureaux détruisirent, en Gascogne et dans le Midi de la France, cent vingt communautés juives mais ils ne mirent pas seulement à mal les Juif, ils envahirent des châteaux, ils exterminèrent les nobles et ceux qui possédaient. Dans le Brabant, les paysans qui assiégèrent Genappe, lieu de résidence des Juifs, n'épargnèrent pas leurs coreligionnaires. De même dans les pays rhénans, lorsque les rois Armleder soulevèrent les Gueux, ils ne traînèrent pas seulement après eux des Judenschloeger39, mais aussi des tueurs de riches. Seulement, parmi les chrétiens, c'étaient les possesseurs qui subissaient les violences des révoltés, les pauvres étaient épargnés, parmi les Juifs, on exterminait pauvres et riches indistinctement car ils étaient, avant tout crime, coupables d'être Juifs. A la colère d'être dépouillés par des maudits, et ces maudits étant d'une race étrangère, formant un peuple à part, nulle considération ne retenait plus les spoliés.
Toutefois, les masses maintenues par l'autorité et par les lois, s'attaquaient rarement à la généralité des capitalistes; il fallait pour les pousser à se rebeller une effrayante accumulation de misères. En ce qui regardait le Juif, leur animosité n'était nullement retenue; au contraire, elle était encouragée. C'était un dérivatif et, de temps en temps, rois, nobles ou bourgeois offraient à leurs esclaves un holocauste de Juifs. Ce malheureux Juif, durant le Moyen Age, est utilisé à deux fins. On se sert de lui comme d'une sangsue, on le laisse gonfler, s'emplir d'or, puis on l'oblige à dégorger, ou, si les haines populaires sont trop exacerbées, on le livre à un supplice profitable aux capitalistes chrétiens qui paient ainsi à ceux qu'ils pressurent un tribut de sang propitiatoire.
De temps en temps, pour donner satisfaction à leurs sujets trop misérables, les rois proscrivaient l'usure juive, ils annulaient les créances, mais le plus souvent ils toléraient les Juifs, les encourageaient, certains d'y trouver un jour profit par la confiscation ou, à la rigueur, en se substituant à eux comme créanciers. Cependant ces mesures n'étaient jamais que temporaires et l'antijudaïsme des gouvernements était purement politique. Ils chassaient les Juifs soit pour refaire leurs finances, soit pour exciter la reconnaissance des petits qu'ils libéraient, en partie du lourd fardeau de la dette, mais ils les rappelaient tôt, car ils ne savaient pas trouver de meilleurs collecteurs de taxes. Du reste, la législation antijuive, nous l'avons dit, était le plus souvent imposée aux royaumes par l'Eglise soit par les moines, soit par les papes et les synodes. Encore le clergé régulier et le clergé séculier agissaient-ils d'après des principes différents.
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Les moines s'adressaient au peuple, avec lequel ils étaient en contact perpétuel. Ils prêchaient d'abord contre les déicides, mais ils montraient ces déicides comme des dominateurs, alors qu'ils auraient dû être perpétuellement courbés sous le joug de la chrétienté. Tous ces prédicateurs donnaient corps aux griefs populaires. "Si les Juifs emplissent leurs greniers de fruits, leurs celliers de vivres, leurs sacs d'argent et leurs cassettes d'or, disait Pierre de Cluny40, ce n'est ni en travaillant la terre, ni en servant à la guerre, ni en pratiquant quelque autre métier utile et honorable, mais c'est en trompant les chrétiens et en achetant à vil prix aux voleurs les objets dont ceux-ci se sont emparés." Ils surexcitaient les colères qui ne demandaient qu'à se manifester, et dans leurs homélies, dans leurs prêches c'était surtout le cote social qu'ils mettaient en lumière. Ils tonnaient contre la nation "infâme" qui "vit de rapines", et s'ils mêlaient à leurs invectives quelque souci de prosélytisme, ils se présentaient surtout comme des vengeurs, venus pour châtier "l'insolence, l'avarice, la dureté des Juifs". Aussi étaient-ils écoutés. En Italie Jean de Capistrano, "le Fléau des Hébreux", soulevait les pauvres contre l'usure des Juifs et leur endurcissement; il poursuivait son oeuvre en Allemagne et en Pologne, menant à sa suite des bandes de hères misérables et désespérés qui faisaient expier leurs souffrances aux communautés juives. Bernardin de Feltre suivait son exemple, mais il était hanté d'idées plus pratiques, celle entre autres d'organiser des Monts-de-Piété, pour obvier à la rapacité des prêteurs. Il parcourait l'Italie et le Tyrol, demandant l'expulsion des Hébreux, provoquant des soulèvements et des émeutes, causant le massacre des Juifs de Trente.
Les rois, les nobles et les évêques n'encourageaient pas cette campagne des réguliers. En Allemagne, ils protégeaient les Israélites contre le moine Radulphe; en Italie ils s'opposaient aux prédications de Bernardin de Feltre qui accusait les princes de s'être laissés acheter par Yehiel de Pise, le plus riche Juif de la péninsule; en Pologne, le pape Grégoire Xl arrêtait la croisade du dominicain Jean de Ryczywol. Les gouvernants avaient tout intérêt à réprimer ces soulèvements partiels, ils savaient par expérience que les bandes de meurt-de-faim, lorsqu'elles avaient égorgé les Juifs, égorgeaient ceux qui, comme eux, détenaient de trop grandes richesses, ceux qui jouissaient d'exorbitants privilèges, ou ceux, seigneurs, comtes ou barons, dont la domination pesait trop sur les épaules des contribuables. Les Pastoureaux, les Jacques, les fidèles des Armleder, plus tard les paysans de Munzer, montrèrent que les détenteurs du pouvoir n'avaient pas tort de craindre: en protégeant jusqu'à un certain point les Juifs, ils se protégeaient eux-mêmes.
Quant à l'Eglise, elle s'en tenait à l'antijudaïsme théologique et, essentiellement conservatrice, propice aux puissants et aux riches, elle se gardait d'encourager les fureurs du peuple; je parle de l'Eglise officielle, I'Eglise opulente des prébendiers, l'Eglise unitaire et centralisatrice que des rêves d'universelle domination berçaient, l'Eglise des synodes, l'Eglise légiférante et non l'Eglise des menus prêtres et des moines qui était soulevée par les mêmes colères qui agitaient les [69] humbles. Mais si l'Eglise intervenait parfois en faveur des Juifs lorsqu'ils étaient en butte aux haines de la foule, elle entretenait cette haine et lui fournissait des aliments en combattant le judaïsme, bien qu'elle ne le combattît pas pour les mêmes motifs
Fidèle à ses principes, elle poursuivait vainement l'esprit juif sous toutes ses formes. Il lui était impossible de s'en débarrasser, car cet esprit juif avait inspiré ses premiers âges. Elle en était imprégnée comme les sables des plages sont imprégnés du sel marin qui surgit à leur surface, et bien que, dès le IIe siècle, elle se fût appliquée à repousser ses origines, à écarter loin d'elle tout souvenir de son fondement initial, elle en avait gardé la marque. En cherchant à réaliser sa conception des états chrétiens dirigés et dominés par la papauté, I'Eglise tendit à réduire tous les éléments antichrétiens; ainsi, elle inspira la réaction vie!ente de l'Europe contre les Arabes et la lutte des nationalités européennes contre le mahométisme fut une lutte à la fois politique et religieuse.
Mais le danger musulman était un danger extérieur, et les dangers intérieurs qui menaçaient le dogme parurent tout aussi graves à l'Eglise. A mesure qu'elle devint toute-puissante, qu'elle atteignit son maximum de catholicité, elle supporta plus difficilement l'hérésie; à partir du Vllle siècle la législation contre les hérétiques s'aggrava. Jadis bénigne et se bornant à des peines canoniques, elle en appela désormais aux pouvoirs séculiers, et l'on sévit durement contre les Vaudois, les Albigeois, les Beghards, les Frères apôtres, les Lucifériens. L'inquisition que le pape Innocent III établit au XIIIe siècle fut le terme de ce mouvement. Désormais un tribunal spécial, ayant auprès de lui l'autorité civile soumise à ses décisions, fut le seul juge, juge impitoyable, de l'hérésie.
Les Juifs ne purent être laissés en dehors de cette législation. On les poursuivit non parce qu'ils étaient Juifs, l'Eglise voulait conserver les Juifs comme un vivant témoignage de son triomphe, mais parce qu'ils incitaient à la judaïsation, soit directement, soit inconsciemment et par le seul effet de leur existence. Leurs philosophes n'avaient-ils pas poussé des métaphysiciens comme Amaury de Bêne et David de Dinan? De plus, certains hérétiques n'étaient-ils pas des judaïsants? Les Pasagiens de la Haute-Italie observaient la loi mosaïque; l'hérésie d'Orléans était une hérésie juive; une secte albigeoise affirmait que la doctrine des Juifs était préférable à celle des chrétiens; les Hussites étaient soutenus par les Juifs; aussi les dominicains prêchèrent contre les Hussites et les Juifs, et l'Armée impériale qui marchait contre Jean Ziska massacra les Juifs sur sa route.
En Espagne, où les mélanges juifs et chrétiens avaient été considérables, l'Inquisition fut instaurée par Grégoire XI, qui lui donna une constitution, pour surveiller les hérétiques judaïsants, et les Juifs et les Maures qui, quoique non sujets de l'Eglise, étaient soumis au Saint Office lorsque "par leurs paroles ou leurs écrits, ils engageaient les catholiques à embrasser leur foi". De plus la papauté rappela aux rois d'Espagne les décisions canoniques, car les fueros, les coutumes castillanes, en se substituant aux lois visigothiques, avaient assuré aux Juifs, aux chrétiens et aux musulmans les mêmes droits.
Toutes ces mesures ecclésiastiques renforcèrent les sentiments anti[70]juifs des rois et des peuples, elles étaient des causes génératrices, elles entretinrent un état d'esprit spécial qu'accentuèrent pour les rois des motifs politiques, pour les peuples des motifs sociaux. L'antijudaïsme grâce à elles se généralisa, et nulle classe de la société n'en fut exempte, car toutes les classes étaient plus ou moins guidées par l'Eglise, ou inspirées par ses doctrines; toutes étaient ou se croyaient lésées par les Juifs. Les nobles étaient offensés par leurs richesses; les prolétaires, les artisans et les paysans, en un mot le menu peuple, étaient irrités par leurs usures; quant à la bourgeoisie, à la catégorie des commerçants, des manieurs d'argent, elle se trouvait en rivalité permanente avec les Juifs, et là, la concurrence constante engendrait la haine. Au XIVe et au XVe siècles, on voit se dessiner la lutte moderne du capital chrétien contre le capital juif, et le bourgeois catholique regarde d'assez bon oeil le massacre des Juifs qui le débarrasse d'un rival souvent heureux.
Ainsi tout concourut à faire du Juif l'universel ennemi, et le seul appui qu'il trouva durant cette terrible période de quelques siècles fut la papauté et l'Eglise qui, tout en entretenant les colères dont il pâtissait, voulaient garder précieusement ce témoin de l'excellence de la foi chrétienne. Si l'Eglise conserva les Juifs, ce ne fut pas sans toutefois les morigéner et les punir. C'est elle qui interdit de leur donner des emplois publics, pouvant leur conférer une autorité sur les chrétiens; c'est elle qui incita les rois à prendre contre eux des mesures restrictives, qui leur imposa des signes distinctifs, la rouelle et le chapeau, qui les enferma dans les ghettos, ces ghettos que souvent les Juifs acceptèrent, et même recherchèrent, dans leur désir de se séparer du monde, de vivre à l'écart, sans se mêler aux nations, pour garder l'intégrité de leurs croyances et de leur race; si bien qu'en maints endroits, les édits ordonnant aux Juifs de rester confinés dans des quartiers spéciaux ne firent que consacrer un état de choses déjà existant. Mais le principal rôle de l'Eglise fut de combattre dogmatiquement la religion juive. A cela les controverses si nombreuses pourtant ne suffirent pas; on fit des lois contre les livres juifs. Déjà Justinien41 avait interdit dans les synagogues la lecture de la Mischna; après lui on ne légiféra plus contre le Talmud jusqu'à saint Louis. Après la controverse de Nicolas Donin et de Yehiel de Paris (1240). Grégoire IX ordonna de brûler le Talmud; cette ordonnance fut réitérée par Innocent IV (1244), par Honorius IV (1286), par Jean XXII (1320) et par l'antipape Benoît Xlll (1415). En outre on expurgea les prières juives et on défendit l'érection de nouvelles synagogues.
Les lois civiles commentèrent les décisions ecclésiastiques, elles furent inspirées par elles. Ainsi, par exemple, les lois d'Alphonse X de Castille dans le code des Siete Partidas 42, les dispositions de saint Louis, celles de Philippe IV, celles des empereurs allemands et des rois polonais43. On défendit aux Juifs de paraître en public à certains jours, on leur infligea comme au bétail un péage personnel, on leur interdit quelquefois de se marier sans autorisation.
Aux lois s'ajoutèrent les coutumes, coutumes vexatoires comme celle [71] de Toulouse qui soumettait le syndic des Juifs à la colaphisation. La foule les insultait lors de leurs fêtes et de leurs sabbats, elle profanait leurs cimetières; au sortir des mystères et des représentations de la Passion, elle livrait leurs maisons aux pillages.
Non content de les vexer, de les expulser comme firent Edouard Ier en Angleterre (1287), Philippe IV et Charles VI en France (1306 et 1394), Ferdinand le Catholique en Espagne (1492), on les massacra de toutes parts.
Quand les croisés allaient délivrer le saint Sépulcre, ils se préparaient à la guerre sainte par l'immolation des Juifs; quand la peste noire ou la faim sévissait, on offrait les Juifs en holocauste à la divinité irritée; quand les exactions, la misère, la faim, le dénuement affolaient le peuple, il se vengeait sur les Juifs, qui donnaient des victimes expiatoires. "A quoi bon aller combattre les musulmans, criait Pierre de Cluny44, puisque nous avons les Juifs parmi nous, les Juifs pires que les Sarrazins?"
Que faire contre l'épidémie, sinon tuer les Juifs qui conspirent avec les lépreux pour empoisonner les fontaines? Aussi, on les extermine à York, à Londres, en Espagne à l'instigation de saint Vincent Ferrer, en Italie où prêche Jean de Capistrano, en Pologne, en Bohême, en France, en Moravie, en Autriche. On en brûle à Strasbourg, à Mayence, à Troyes; en Espagne c'est par milliers que les Marranes montent sur le bûcher; ailleurs on les éventre à coups de fourche et de faux, on les assomme comme des chiens.
Certes, les prophètes qui appelèrent sur Juda, en punition de ses crimes, les redoutables fureurs de leur Dieu ne rêvèrent pas de plus épouvantables malheurs que ceux dont il fut accablé. Quand on lit son martyrologe, tel que le pleura au XVIe siècle l'Avignonais Ha Cohen45, ce martyrologe qui va d'Akiba déchiré par des étrilles de fer, jusqu'aux suppliciés d'Ancône priant dans les flammes, jusqu'aux héros de Vitry qui s'immolèrent eux-mêmes, on se sent saisi d'une pitoyable tristesse. La Vallée des Pleurs, ainsi s'appelle ce livre qui "résonna pour le deuil... " et dont les Larmes du Pasteur de Chambrun, célébrant les huguenots proscrits, n'atteint pas la touchante grandeur. "Je l'ai nommé la Vallée des Pleurs " dit le vieux chroniqueur, " car il est bien selon ce titre. Quiconque le lira sera haletant, ses paupières ruisselleront, et les mains posées sur les reins il se dira: Jusques à quand, mon Dieu! "
Quelles fautes pouvaient mériter aussi effroyables châtiments? Combien poignante devait être l'affliction de ces êtres! En ces heures mauvaises ils se serrèrent les uns contre les autres et se sentirent frères, le lien qui les attachait se noua plus fort. A qui auraient-ils dit leurs plaintes et leurs faibles joies, sinon à eux-mêmes? De ces communes désolations, de ces sanglots naquit une intense et souffrante fraternité. Le vieux patriotisme juif s'exalta encore. Il leur plut, à ces délaissés, maltraités dans toute l'Europe et qui marchaient la face souillée de crachats, il leur plut de sentir revivre Sion et ses collines perdues, d'évoquer, suprême et douce consolation, les bords aimés du Jourdain [72] et les lacs de Galilée: ils y arrivèrent par une intense solidarité; au milieu des gémissements et des oppressions ils furent amenés davantage à vivre entre eux, à s'allier étroitement. Ne savaient-ils pas que dans leurs voyages ils trouveraient un sûr abri seulement chez le Juif, que si la maladie les saisissait sur la route, seul un Juif les secourrait fraternellement et que s'ils mouraient loin des leurs, des Juifs seuls les pourraient ensevelir suivant les rites et dire sur leurs corps les coutumières prières?
Cependant, si l'on veut comprendre exactement la situation des Juifs pendant ces âges sombres, il faut la comparer à celle du peuple qui les entourait. Les persécutions contre les Juifs s'exerceraient aujourd'hui que leur caractère d'exception les rendrait plus douloureuses. Au Moyen Age, les prolétaires et les paysans n'étaient pas sensiblement plus heureux; les Juifs secoués par des convulsions terribles avaient des époques de relative tranquillité, périodes que ne connurent pas les serfs. On prenait des mesures contre eux, mais quelle mesure ne prit-on pas contre les Morisques, les Hussites, les Albigeois, les Pastoureaux, les Jacques; contre les hérétiques et les misérables. Du Xle à la fin du XVIe siècle, d'abominables années se déroulèrent et les Juifs n'en pâtirent pas beaucoup plus que ceux au milieu desquels ils vivaient. Ils en pâtirent pour d'autres causes, et ils en furent impressionnés différemment. Mais à mesure que les moeurs s'adoucirent, des heures plus heureuses naquirent pour eux. Nous allons voir quelles modifications la Réforme et la Renaissance devaient apporter à leur état.



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