AAARGH

 

Paris, 6 août 1998

 

Fugit irreparabile tempus

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Lettre à une amie qui a une amie qui a visité Auschwitz

par Serge Thion

 

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Chère J.,

Il n'est pas toujours facile de voir le monde comme il est et les choses comme elles sont. Comme il y a certains endroits sur cette planète qui m'intéressent beaucoup, m'émeuvent et me parlent, j'ai voulu les voir. J'ai eu la chance d'aller à Athènes, à Louxor, à Troie, à Angkor, à Borouboudour, à Kyoto et dans quelques autres hauts-lieux. J'y suis resté longtemps, parfois plusieurs jours, seul, souvent armé d'ouvrages savants, pour tenter de comprendre comment ces lieux avaient été utilisés et habités par les hommes, des hommes oubliés, disparus depuis longtemps mais qui avaient comme nous vécu, pensé et joui de la vie.

J'ai vu passer des groupes. Descendre de l'autocar, essayer de grappiller quelques phrases du guide, aller rapidement d'un endroit "célèbre" ou "mémorable" à un autre, prendre quelques photos à la dérobée, remonter dans le car et repartir faire la même chose à quelque distance de là. Les guides sont évidemment totalement ignorants. Ils répètent la leçon qu'on leur a apprise. Ils résument d'une manière qui aboutit toujours à des contre-vérités.

C'est exactement ce qui est arrivé à votre amie Monique M. Evidemment, Auschwitz est un lieu où l'on sait que beaucoup de gens ont souffert et sont morts. Cela incite au silence, au respect, au recueillement. En plus on est en groupe (338 personnes!), il faut suivre le mouvement, on n'a pas le temps réellement de s'arrêter pour une raison ou pour une autre. On sent bien que votre amie, dans le fond, est gênée par cette foule, elle aurait préférée être seule et prendre son temps. Pourquoi ne l'a-t-elle pas fait? Peut-être parce que ce genre de voyage collectif coûte-t-il moins cher. Mais si ça vous gâche le voyage?

Alors, si elle avait eu le temps de voir les choses d'un peu près, par exemple, votre amie Monique se serait un peu étonnée en entrant dans le bâtiment qu'elle appelle --ou plutôt que le guide a appelé-- "la chambre à gaz" d'Auschwitz-I. Elle aurait pu questionner les gens du musée d'Auschwitz qui auraient certainement reconnu devant elle, comme ils le font maintenant devant tous les visiteurs qui posent des questions (et n'est-il pas légitime de poser des questions dans un endroit que l'on visite pour comprendre ce qui s'y est passé?) que cette "chambre à gaz" a été construite, ou reconstruite, après la guerre, par les autorités polonaises, sur la base de récits recueillis par les commisions soviétiques afin de préparer les procès des Allemands, sur un bâtiment qui avait servi à diverses usages pendant la vie du camp. Autrement dit, ce bâtiment, ces lucarnes, etc., ne sont pas authentiques. C'est une mise en scène.

C'est atroce. Des visiteurs viennent se recueillir; beaucoup ont perdu de la famille au cours de la déportation, qui ne savent pas ni quand ni comment leurs parents ont disparu (on sait simplement qu'ils ne sont pas revenus) et on leur fait une mise en scène pour expliquer cette disparition. On fabrique pour les pèlerins une sorte de pseudo-savoir, distribué par les guides qui montrent des lieux reconstitués ou des maquettes inventées. Et puis des reliques, des valises, des cheveux. C'est un peu comme dans certaines églises où l'on trouve le bras de saint Quelqu'un, ou le crâne d'un autre, soigneusement enchâssés. En Palestine aussi on a reconstruit des lieux de la vie supposée du Christ, pour satisfaire au besoin qu'ont les des pèlerins de voir. A Auschwitz, ils ont fait ça. Le camp a été fermé pendant sept ou huit ans pendant les années 50. Le régime communiste voulait en faire un lieu où l'on pourrait continuer à célébrer l'alliance qui avait uni les Occidentaux aux Soviétiques pendant la seconde guerre mondiale. L'antinazisme devait, en pleine guerre froide, servir à saper l'anticommunisme. Auschwitz était l'un des principaux instruments de cette politique. D'où la volonté non seulement de garder le camp mais d'en faire un lieu organisé pour livrer un message politique: plus jamais çà, ce qui voulait dire clairement: plus jamais d'agression contre l'Union soviétique. C'est aussi pourquoi on parlait à l'époque de quatre millions de morts et pas tellement des juifs. Il y avait des plaques de bronze devant lesquelles sont venus s'incliner Willi Brand, le Pape et tout le reste du monde politique. Seulement ces plaques étaient mensongères. Vers 1989, il a fallu les enlever. Ces chiffres aberrants sont devenus ce qu'ils avaient toujours été: de la propagande. Mais comment des gens qui viennent pour se recueillir, pour prier, en tout cas pour penser à ceux qui ont disparu, comment ces gens pourraient-ils discuter ce qu'on leur dit au cours de la visite? Ce serait absolument odieux. D'après votre amie, le guide dit qu'entre 1,1 et 1,6 millions de déportés "furent exterminés ici, dont 95% de juifs". Ces chiffres ont remplacé un temps les "quatre millions", mais les "autorités" les ont lâché aussi. Dans les milieux qui s'occupent de ces questions macabres de dénombrement, on dit maintenant neuf cent mille et certains même six cent mille. Ces chiffres évoluent constamment parce qu'on a commencé à faire des recherches un peu plus sérieuses que la propagande infantile des années 50.

L'une des responsables polonaises du musée d'Auschwitz a dit récemment que les autorités du musée se rendaient bien compte qu'on ne pouvait plus présenter aux visiteurs d'aujourd'hui des fabrications comme cette "chambre à gaz" du Stammlager (Auschwitz-I) que votre amie a visitée, mais que par ailleurs elles ne se résolvaient pas à détruire le bâtiment, qu'elles ne savaient pas très bien quoi faire et qu'en attendant de prendre une décision elles laissaient visiter, sans prévenir les visiteurs qu'il s'agissait d'un faux. Quand à ce qui est présenté comme "les vraies chambres à gaz", à Birkenau, votre amie n'est pas allée jusque-là pour voir de près les ruines (que certains chercheurs ont néanmoins inspectées de près. Des ruines peuvent dire beaucoup de choses).

Votre amie a bien senti toutes ces difficultés. Au début, elle dit qu'elle "a eu souvent la désagréable impression de participer plus à une visite touristique qu'à un pèlerinage" et qu'elle a composé avec cette sensation. Plus, loin, lorsqu'elle est dans la cour du bloc 11, elle dit: "Vrai ou faux, je sentais une présence". Et là elle était dans le vrai, c'est un endroit où il y a eu beaucoup d'exécutions.

Ma chère Jacqueline, vous, votre amie, moi et beaucoup d'autres, et surtout les plus jeunes, nous n'étions pas à Auschwitz pendant le guerre et nous désirons savoir ce qui s'y est passé. C'est notre passé proche, à tous. Nos régimes politiques ont tous leurs racines dans cette histoire proche. Alors j'ai passé beaucoup de temps à étudier les témoignages et les documents de l'époque. Tous les témoignages ne sont pas parfaits et certains sont même franchement mensongers. Dans certains cas, le mensonge peut rapporter quelque chose, surtout quand l'adversaire est déjà abattu.

Il y a une chose très simple à faire, par exemple, si l'on veut savoir ce qu'il y a de vrai dans cette affaire "d'usine de mort" dont parle votre amie à la dernière page. Elle donne, à propos des fours crématoires, des chiffres qu'elle a recopiés quelque part. Qu'elle aille au Père Lachaise. Là, il y a un crématoire, et donc des gens qui savent de quoi il s'agit. Qu'elle leur montre ces chiffres. Elle verra leur réaction. S'ils sont gentils et patients avec elles, il lui expliqueront pourquoi il est rigoureusement impossible, dans quelques circonstances que ce soient, de brûler mille corps dans une journée avec quinze fours. Ces chiffres sont inventés. Beauxcoup de choses, il faut bien le dire, sont inventées.

On touche là au fond de la question. Il y a eu des morts, évidemment, et beaucoup, et c'est pourquoi il y avait beaucoup de fours crématoires. C'est pour empêcher que tous ces cadavres ne créent un risque d'explosion épidémique qui auraient emporté tout le monde, comme ça s'est passé finalement à Bergen-Belsen, où des mois et des mois de bombardement alliés ont fait qu'il n'y avait plus de nourriture ni de médicaments dans le camp, ce qui a créé une formidable épidémie de typhus, que les Anglais n'ont pas pu maîtriser non plus. Ce sont les choses qu'on voit dans Nuit et Brouillard, mais ce que font les Anglais (creuser des fosses communes parce qu'il n'y malheureusement pas de crématoires), le film l'attribue aux Allemands.

En quelques heures, si l'on n'a pas en tête les vingt ou trente bouquins où l'on a étudié ce grand complexe de camps, on ne peut pas faire autrement que de "suivre le guide". Quand on visite Chambord ou les arènes de Nîmes, le fait de suivre le guide et d'absorber une grande quantité d'âneries historiques n'est pas grave. On laisse la pièce au guide quand même. On ne lui en veut pas de ne pas être professeur à la Sorbonne. A Auschwitz, c'est pareil, mais c'est plus gênant. Et d'ailleurs en Allemagne il y a une véritable crise. On n'arrive pas à trancher clairement la question de ce qu'il faut montrer à Buchenwald, à Dachau, Sachsenhausen, etc. Faut-il tout conserver, reconstruire ce qui inévitablement disparaît (le bois, la rouille), faut-il avouer que beaucoup de ces camps ont été remplis au lendemain de la guerre par des Allemands qu'y fourraient aussi bien les Américains que les Russes? La commémoration ne cesse de poser des problèmes. Et d'abord, parce qu'elle est toujours dans les mains des pouvoirs politiques qui entendent bien en tirer profit.

Et avouons-le, pendant qu'on commémore, on ne se mêle pas de l'actualité. Tous ces gens qui vont en Israël visiter Yad Vachem et autres institutions de la Mémoire ne vont pas voir les Territoires occupés, les camps de concentrations où l'on torture les Arabes et les monuments à la gloire des terroristes qui massacrent dans les mosquées. Tout cela ne m'incline pas au respect de la mémoire. J'en fais plutôt un objet de questionnement. Parce que si le passé est franchement désolant, le présent me paraît bien redoutable et l'avenir nettement effroyable. Et le seul domaine où l'on puisse espérer que l'action humaine serve à quelque chose, c'est de tâcher d'empêcher ces horreurs de survenir. La compassion, dites-vous. On n'en aura jamais assez.

J'ai étudié ces questions. J'ai écrit sur ces sujets. C'est peut-être en partie grâce à cela que votre amie Monique n'a pas reçu comme bonne parole tout ce qu'on disait aux visiteurs il y a cinq ou dix ans et qui n'était pas de l'ordre de la vérité. Mais on est encore loin du compte. Il faut aussi savoir qu'il existe un loi, en France, prétendu pays de la liberté, qui interdit de critiquer par voie de presse les boniments de certains guide d'Auschwitz, qu'on risque donc trois ans de prison et trois cent mille francs d'amende pour dire publiquement que sont fausses des affirmations que les gens du musée d'Auschwitz savent également fausses, mais ils ne savent comment dire la vérité à leurs visiteurs. Que pensez-vous d'une situation pareille? Dans ces conditions, qui doit parler? Et à qui la vérité fait-elle aussi peur, qu'ils se sentent obligés de faire passer des lois de ce genre? Pourquoi réputer nazis ou antisémites des gens qui veulent simplement connaître le passé sans farder les événements? Dans quel pays vivons-nous?

(25 mars 1995)

Source: photographic copy of original 4-page memo, in Guenther W. Gellermann, Der Krieg, der nicht statt fand, Bernard & Graefe Verlag, 1986, p. 249-251.

 

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