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Annales

D'HISTOIRE REVISIONNISTE

Historiographie et Société

Les Annales paraissent en quatre livraisons trimestrielles chaque année

Directeur de publication: Pierre GUILLAUME
ISSN: 0980 1391
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B.P. 98, 75224 PARIS cedex 05

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N° 2

 

* Nous donnons ici une reproduction en fac-similé de l'introduction de la traduction de ce grand classique de l'histoire révisionniste, Les Faussaires l'oeuvre en temps de guerre par Arthur Ponsonby, Bruxelles, s. d., 184 pages.

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LES FAUSSAIRES A L'OEUVRE EN TEMPS DE GUERRE

Par Arthur Ponsonby

 

INTRODUCTION

 

Le but de cet ouvrage n'est pas de jeter un nouveau blâme sur des autorités ou des personnes, ni non plus de charger une nation plus qu'une autre d'accusations de tromperie.

Le mensonge s'est avéré être une arme extrêmement utile à la conduite de la guerre et tous les pays y recourent délibérément pour donner le change à leurs propres peuples, pour leurrer les neutres et pour induire en erreur l'ennemi. Les masses ignorantes et sans malice dans chaque pays ne se doutent de rien au moment même où on les trompe et, quand tout est fini, c'est au plus si par-ci par-là les mensonges sont découverts et démasqués. Comme toute l'affaire est déjà de l'histoire ancienne et que l'effet voulu a été atteint par les racontars et les nouvelles, nul n'a cure de contrôler les faits et d'établir la vérité.

Nous savons tous que l'on ne ment pas qu'en temps de guerre. L'homme, on l'a dit, n'est pas «un animal véridique», mais il s'en faut de loin que sa promptitude à mentir soit aussi extraordinaire que son ahurissante crédulité. C'est en effet à cause même de la crédulité humaine que les mensonges font florès. Mais en temps de guerre on ne se rend pas suffisamment compte de l'organisation officielle du mensonge. Or, une imposture dont un peuple entier est victime, n'est pas chose traiter à la légère.

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II peut donc être utile de profiter de l'intervalle que l'on est convenu d'appeler le temps de paix, pour adresser aux hommes un avertissement qu'ils puissent méditer dans le calme et sans passion et pour leur dire que les autorités de chaque pays recourent, et sont bien obligées de recourir à cette pratique, en premier lieu pour se justifier elles-mêmes en représentant l'ennemi comme un criminel de la pire espèce et, secondement, afin d'exciter à suffisance les passions populaires pour assurer le recrutement et pouvoir continuer la lutte. Elles ne sauraient se payer le luxe de dire la vérité. Dans certains cas, il faut admettre qu'elles ne savent pas ce que c'est que la vérité.

Le facteur psychologique est, en temps de guerre, tout aussi important que le facteur militaire. Le «moral» des civils, tout comme celui des soldats, doit être maintenu au degré requis. Les ministres de la guerre, les amirautés et les ministères de l'air ont à voir le côté militaire. Des ministères doivent être créés pour s'occuper du côté psychologique. On ne peut jamais permettre que les gens se découragent; pour ce motif il faut exagérer les victoires; et, sinon cacher, du moins minimiser les défaites. La «propagande» doit se mettre de la partie pour insuffler sans relâche l'indignation, l'horreur et la haine dans l'âme du public. Comme l'a dit Mr. Bonar Law en parlant du «patriotisme» dans une interview à l'United Press d'Amérique: «Il est bon que le patriotisme soit littéralement secoué par l'horreur de ce qui est allemand». Et on donne une espèce de confirmation globale des récits d'atrocités par des phrases vagues éludant toute responsabilité dans un cas concret quelconque, comme quand Mr. Asquith disait à la Chambre des Communes, le 17 avril 1915): «Nous n'oublierons jamais cet horrible record de cruauté calculée et de crimes».

L'usage de l'imposture comme arme de combat est plus indispensable dans un pays où l'élément masculin de la nation est automatiquement incorporé dans l'armée, la marine ou le service aérien. On peut faire mousser le public par la voie émotive au moyen d'idéaux artificiels. Une espèce d'hystérie [131] collective se propage et s'enfle jusqu'à s'emparer finalement du public pondéré et des journaux bien réputés.

Dûment prévenu, le gros du public sera mieux sur ses gardes lorsque les nuées d'orage s'amoncellent à l'horizon et moins disposé à prendre pour des vérités les rumeurs, les explications et les déclarations qu'on livre à sa consommation. Le public devrait se dire qu'un gouvernement résolu à s'embarquer dans l'aventure hasardeuse et terrible d'une guerre doit, dès le début, justifier son action d'une manière unilatérale et ne saurait se permettre de supposer, dans n'importe quel cas particulier, la moindre parcelle de bon droit ou de raison chez la nation qu'il s'est mis en tête de combattre. Les faits doivent être défiguré, des éléments importants escamotés, et il faut brosser un tableau dont les couleurs crues persuaderont le peuple ignorant que son gouvernement est net de blâme, que sa cause est juste et que la méchanceté foncière de l'ennemi est péremptoirement établie. Il devrait suffire d'un instant de réflexion pour que toute personne douée de bon sens comprenne qu'un parti pris crevant à tel point les yeux ne saurait d'aucune manière être l'expression de la vérité. Mais ce moment de réflexion, on ne vous l'accorde pas: les mensonges sont lancés à grande vitesse. La masse non pensante les gobe et son état d'excitation fait le reste. Le volume des inepties et des calembredaines que, dans tous les pays, on fait passer pour du patriotisme en temps de guerre, suffit à faire rougir des gens comme il faut lorsqu'ils s'aperçoivent après coup qu'on les a grugés.

Au commencement les assurances solennelles des monarques et des hommes d'état de premier plan de chaque peuple qu'ils ne vouent pas la guerre, doivent être mises sur le même pied que les déclarations de gens qui déversent de la paraffine sur une maison, sachant que l'on y frotte continuellement des allumettes et qui, nonobstant, affirment ne pas vouloir provoquer une conflagration. Cette forme de la duperie de soi-même, qui entraîne la duperie d'autrui, est fondamentalement malhonnête.

Comme la guerre est une institution reconnue, aux offices de laquelle on recourt quand les gouvernements ont maille [132] à partie entre eux, le peuple est plus ou moins préparé à l'éventualité. Les gens se font volontiers illusion à eux-mêmes pour justifier leurs propres actions. Ils se soucient de trouver une excuse pour faire montre de patriotisme, ou bien ils sont prompts à saisir l'occasion d'excitations nouvelles et de nouvelles aventures que leur promet la guerre. Ainsi il y a une espèce de mot d'ordre national, chacun va de l'avant et chacun individuellement assume le devoir patriotique de mentir. Étant donné le niveau moral peu élevé qui prévaut en temps de guerre, une pareille manière d'agir apparaît assez innocente. Tel fait quelquefois des efforts qui lui paraissent un peu inconvenants, mais il fait de son mieux pour suivre l'exemple donné. Des agents sont nommés par les pouvoirs publics et encouragés à faire la besogne dite de propagande. Le type d'homme qui se distinguait à répandre des mensonges à des meetings de recrutement est maintenant bien connu. Ce qui est arrivé au moins à l'un des plus populaires d'entre eux dans ce pays donne une idée de la profonde dégradation où l'opinion publique peut dégringoler dans une atmosphère de guerre.

Dès lors qu'ils disposaient d'écouteurs aux portes, de cambrioleurs de correspondances, de déchiffreurs de télégrammes, d'employés qui écoutaient les entretiens téléphoniques, d'espions, d'un bureau pour intercepter les lettres, d'un office de falsifications, d'un service de police secrète, d'un bureau de propagande, d'un service de renseignement, d'un bureau de censure, d'un ministère de l'information, d'un bureau de presse, etc., les divers gouvernements étaient bien outillés pour «renseigner» leurs populations.

Le service officiel de propagande britannique à Crewe House, sous la direction de Lord Northcliffe, eut un succès remarquable. Ses méthodes, plus spécialement la diffusion de millions de feuilles volantes jusque dans l'armée allemande, dépassèrent de beaucoup tout ce que l'ennemi a entrepris dans ce domaine. Dans l'ouvrage «The Secrets of Crewe House», par Sir Campbell Stuart, ces méthodes sont exposées et l'auteur s'attend à ce que nous en soyons satisfaits et que nous les approuvions. Malheureusement il répète un peu trop [133] souvent sa déclaration que l'on ne fait état que de «constatations objectives» et cela ne s'accorde pas tout à fait avec les lettres frelatées (page 99), les titres à grand fracas et les couvertures de livres tapageuses (page 104) dont on faisait usage. Mais, naturellement, nous savons que des propagandistes aussi adroits montrent autant d'habileté à s'occuper de nous après les événements qu'ils en ont mis à travailler l'ennemi au moment opportun. Quand ils nous décrivent leur activité avec une apparente candeur, nous savons que nous n'apprenons qu'une partie seulement de l'histoire. Les faux-monnayeurs s'entendent parfaitement à choisir l'alliage qu'il faut, tant pour nous que pour l'ennemi.

Les généraux allemands et la presse allemande ont reconnu maintes fois le succès de notre propagande, mais ils n'ont jamais témoigné que nos assertions aient toujours été conformes à la vérité. Nous en citons un: le général von Hutier, de la sixième armée allemande, envoya un message (page 115) auquel nous empruntons le passage suivant:

«La méthode de Northcliffe au front consiste à répandre par l'intermédiaire d'aviateurs un nombre toujours croissant de feuilles volantes et de pamphlets; les lettres des prisonniers allemands sont falsifiées de la manière la plus éhontée; on élabore des tracts et des pamphlets dans lesquels on emploie à faux les noms de poètes, de littérateurs et d'hommes d'État allemands ou qui ont l'air d'avoir été imprimés en Allemagne et portent par exemple le titre de la collection «Philipp Reclam» alors qu'ils émanent de la presse de Northcliffe qui travaille jour et nuit dans cet esprit. Sa pensée et son but, c'est que ces falsifications, quelque évidentes qu'elles soient pour celui qui réfléchit bien, peuvent infiltrer un doute, ne fut-ce que momentané, dans l'esprit de ceux qui ne pensent pas par eux-mêmes et qu'ainsi leur confiance en leurs chefs, en leur propre force et en les inépuisables ressources de l'Allemagne, peut être ébranlée.»

La propagande, disons-le pour commencer, était fondée sur le sable mouvant du mythe de la responsabilité mon partagée de l'Allemagne. Plus tard elle devint quelque peu embrouillée à cause de l'impossibilité, pour nos hommes d'État, de déclarer quels étaient nos buts et, vers la fin, elle fut ravivée par des descriptions de la paix mirifique, juste et équitable qui allait être «établie sur des fondements durables». Mais [134] malheureusement il apparut que c'était là la pire supercherie de toutes.

Si nous jetons avec calme un regard en arrière, nous pouvons mieux mesurer les effets désastreux du poison des mensonges, qu'ils aient été élucubrés officiellement, officieusement ou par l'initiative privée. On a fort bien dit que l'injection du poison de la haine dans l'esprit des hommes par le moyen du mensonge est en temps de guerre un pire mal que la perte effective de la vie. La dégradation de l'âme humaine est pire que la destruction du corps humain. Il est essentiel que l'on s'en rende mieux compte.

Un autre effet de la diffusion continuelle de nouvelles mensongères et fausses et du fait qu'on respire une atmosphère de supercherie, c'est que des faits de vraie vaillance, d'héroïsme et d'endurance physique et des cas réels de tortures et de souffrances inévitables en sont souillés et profanés; l'admirable camaraderie du champ de bataille en est pour ainsi dire polluée. Les langues fourchues du mensonge ne sauraient parler d'actes de renoncement pour en relever la beauté et le prix. C'est ainsi que la louange adressée à l'héroïsme par le gouvernement et la presse est toujours choquante, plus spécialement et ceci est généralement le cas pour la presse lorsqu'elle s'accompagne de sentimentalité banale et vulgaire. C'est pour ce motif que l'on souhaite d'instinct que les vrais héros restent inconnus, de sorte que leurs actions d'éclat ne soient pas souillées par des langues et des plumes cyniques, si versées dans l'art de mentir.

Lorsque la guerre prend des proportions telles que la nation entière s'y trouve impliquée, et que le peuple, la guerre terminée, constate qu'il n'y a rien gagné, mais qu'il ne voit au loin tout autour de lui que des calamités, il est porté à plus de scepticisme et éprouve le désir de rechercher sur quoi se fondaient les arguments qui inspiraient son patriotisme, enflammaient ses passions et le disposaient aux suprêmes sacrifices. Il se soucie de savoir pourquoi aucun des buts tant vantés pour lesquels il a combattu. n'a été atteint, et ceci est surtout le cas lorsqu'il a été vainqueur. Il incline à croire avec Lord Fisher que, «la nation est entrée en guerre par

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duperie («London Magazine», janvier 1920). Il commence à se demander s'il ne devrait pas convertir en réalité l'aphorisme tant de fois répété que c'était «une guerre pour mettre fin aux guerres».

Tant que la génération témoin de la guerre est encore en vie, il est bon qu'on lui mette les points sur les i en ce qui regarde les belles devises les plus courantes, les attrape-nigauds et les exhortations qui l'ont si profondément influencée. C'est à titre d'avertissement à ce propos que nous avons fait cette compilation. Nous nous bornons à y exposer quelques exemples typiques. Il serait impossible d'être complet. De 1914 à 1918 , on doit avoir menti de propos délibéré plus qu'à une autre époque quelconque de l'histoire universelle.

Le mensonge peut adopter plusieurs espèces de déguisements. Il y a le mensonge officiel calculé, lancé soit pour donner le change au peuple dans le pays même, soit pour tromper l'ennemi au dehors. Nous en donnons plusieurs exemples. Un français a dit: «Tant que les peuples seront armés les uns contre les autres, ils auront des hommes d'État menteurs, comme ils auront des canons et des mitrailleuses».

Le War Office a lancé une circulaire invitant les officiers à envoyer des rapports sur des incidents de guerre concernant l'ennemi et disant qu'il ne fallait pas essentiellement s'en tenir à une exactitude minutieuse du moment que les faits présentaient une certaine probabilité.

Il y a le mensonge prémédité imaginé par un esprit inventif et qui ne touche normalement qu'un, cercle restreint, mais qui, bien présenté et orné de couleurs vives, se prête à être diffusé aux quatre vents; et il y a l'hallucination hystérique chez les individus au cerveau ramolli.

Il y a le mensonge que L'on accueille sans le contredire, quoiqu'il manque de preuve, et qu'alors on répète ou qu'on laisse aller son train.

Il y a la traduction faussée, parfois par mégarde, mais plus souvent exprès. En voici deux exemples de peu d'importance:

Le «Times» du 9 juillet 1915 (colonne des annonces [136] demandant des renseignements sur des parents et amis fugitifs):

Jack. F. G. - If you an not in khaki by the 20th, I shall cut you dead. - Ethel M.

Le correspondant berlinois de la «Gazette de Cologne» a transmis ce qui suit à son journal:

If you are not in khaki by the 20th, hacke ich dich zu Tode.

Pendant le blocus de l'Allemagne on suggéra au public que les maladies dont souffrent les enfants avaient été appelées die englische Krankheit (le mal anglais) par une allusion permanente à l'inhumanité anglaise. Or, il est notoire que «die englische Krankheit» a été depuis toujours l'appellation populaire du rachitisme.

Il y a l'obsession générale qui part d'une simple rumeur amplifiée par la répétition et enflée par l'hystérie et qui finit par être crue par tout le monde.

Il y a le faux, commis de propos délibéré, qui doit être soigneusement élaboré et qui atteint son but au moment voulu, peu importe qu'il soit éventuellement dévoilé

Il y a l'omission de passages dans des documents officiels dont nous donnons quelques exemples seulement pris parmi un grand nombre; et il y a la reproduction «exacte» de mots et de virgules, dans les réponses aux questions des parlementaires, où l'on voit des dissimulations de la vérité. Il y a les exagérations conscientes comme, par exemple, dans les relations de la destruction de Louvain: «La métropole intellectuelle des Pays-Bas depuis le quinzième siècle n'est plus maintenant qu'un monceau de cendres.» (Bureau de Presse, 2.9 août 1914). La réalité est qu'on estime qu'un huitième environ de la ville a subi des dommages.

Il y a la dissimulation des faits réels dans le but d'empêcher que le public n'apprenne rien qui soit en faveur de l'ennemi. Un correspondant de guerre qui mentionnait un acte chevaleresque d'un Allemand à l'égard d'un Anglais au cours d'un engagement, essuya de la part de son chef un refus télégraphique: «Je ne veux rien entendre de bon sur les Allemands.»

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Et Sir Philip Gibbs, dans son ouvrage «Realities of War», dit: «A la fin de la journée, les Allemands se sont comportés de façon chevaleresque, mais on ne ma pas permis de le dire à cette époque.»

Il y a la photographie frelatée («le Kodak ne ment pas»). Ce truc était plus populaire en France qu'ici. A Vienne une maison à l'esprit entreprenant fournissait des photographies avec un espace en blanc pour les textes de manière qu'on pût les utiliser dans les deux sens à des fins de propagande.

Le cinéma aussi a joué un rôle important, spécialement dans les pays neutres. Il a été d'un puissant secours pour préparer l'opinion américaine à l'entrée en guerre des États-Unis aux côtés des alliés. Jusqu'à ce jour on s'efforce au moyen du film de garder la plaie à vif.

Il y a le «scandale russe». Sur ce point le meilleur exemple du temps de la guerre a été chose curieuse le bruit du passage de troupes russes par la Grande-Bretagne. Tel fait banal et mal compris s'enfle et acquiert des proportions gigantesques par la répétition constante d'individu à individu.

Les récits mensongers d'atrocités étaient entre tous les plus en vogue en Angleterre et en Amérique. Il n'y a pas de guerre possible sans cela. Calomnier l'ennemi est considéré comme un devoir patriotique. Un soldat anglais écrivait dans le «Times» du 15 septembre 1914: «Les faits relatés dans nos journaux ne sont que des exceptions. Il y a des gens comme cela dans toutes les armées.» Mais il est opportun de mettre en circulation le plus tôt possible et délibérément des histoires sur les mauvais traitements infligés aux prisonniers pour empêcher que les soldats ne se rendent. C'est ce que l'on fait évidemment de part et d'autre, tandis que, de part et d'autre aussi, on traite ses prisonniers le mieux qu'on peut pour en attirer d'autres.

La répétition du récit d'un cas concret de cruauté et son exagération peut faire croire à faux que l'ennemi est coutumier du fait. Inconsciemment chacun le passe au suivant en l'agrémentant de fioritures et chacun n'en cherche pas moins à se persuader soi-même qu'il dit la vérité.

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Il y a les mensonges émanant de l'inconsistance et de la faillibilité inhérentes au témoignage humain. Jamais deux personnes différentes ne sauraient raconter un accident survenu dans la rue de manière à ce que les deux récits concordent. Lorsque la supercherie et la passion s'en mêlent, le témoignage humain perd toute valeur. En temps de guerre ce témoignage est accepté comme péremptoire. Le témoin le plus bafouilleur et le moins digne de confiance suffit: «l'ami du frère d'un homme qui a été tué», ou, comme écrit un allemand qui a dépisté les menteurs dans son propre pays: «quelqu'un qui l'a vu» ou «une vieille dame extrêmement respectable».

Il y a le roman pur. Les lettres de soldats, qui ont tué le temps pendant les jours et les semaines d'attente interminable à écrire aux leurs, contenaient parfois des descriptions vibrantes de combats et d'aventures qui n'avaient jamais eu lieu.

Il y a les subterfuges, les dissimulations, les demi-vérités qui trompent plus subtilement et qui deviennent petit à petit une habitude gouvernementale.

Il y a le secret officiel qui doit nécessairement tromper l'opinion publique. Par exemple, un auteur anglais très populaire, qui était probablement mieux informé que la majorité du public, a écrit à un auteur américain une lettre qui été reproduite dans la presse le 21 mai 1918 où il est dit:

«Il n'existe aucun traité secret, de quelque nature que ce soit, qui regarde notre pays. Notre ministre des affaires étrangères l'a déclaré plus d'une fois en public et nettement et, honneur à part, ce serait un suicide politique pour n'importe quel fonctionnaire britannique de faire une déclaration fausse de ce genre.»

Et cependant il existait une série de traités secrets. Il est juste de dire ici qu'en l'occurrence ce n'est pas le secrétaire aux affaires étrangères, mais l'auteur en question qui est le menteur. Cependant la brochure officielle «The Truth about the secret Treaties» (la Vérité sur les Traités secrets), composée par Mr. McCurdie, fut publiée avec un certain nombre d'omissions non reconnues et tant lord Robert Cecil en 1917 que Mr. Lloyd George en 1918 ont déclaré (le dernier parlant à une délégation du Trade Union Congress) que notre politique ne [139] visait pas le démembrement de l'Autriche-Hongrie, alors que l'un et l'autre savaient qu'en vertu du traité secret conclu avec l'Italie en avril 1915 des parties de l'Autriche-Hongrie devaient être cédées à l'Italie et que la monarchie serait privée d'un accès à la mer. Les traités secrets impliquent des dénégations constantes de la vérité.

Il y a l'indignation feinte officielle qui repose sur une indignation populaire sincère et c'est là une forme d'imposture à laquelle on recourt à un moment d'irréflexion et que l'on regrette plus tard. Le premier usage de gaz de combat par les Allemands et la guerre sous-marine en offrent des exemples frappants.

Le mépris de l'ennemi, propagé par des illustrations peut être une forme malavisée du mensonge. Il y eut un temps où l'on représentait au grand public les soldats allemands agitant les bras en l'air et criant «Kamerad»! tant et si bien que la presse et les services de propagande s'entendirent demander par le public pourquoi, puisque c'était contre des sujets pareils qu'on se battait, nous ne les avions pas balayés en quelques semaines.

Il y a les accusations personnelles et les plaintes fausses destinées à jeter, dans une atmosphère de guerre civile, le discrédit sur les personnes qui refusent d'adopter l'attitude orthodoxe en ce qui concerne la guerre.

Il y a les récriminations mensongères que les divers pays se renvoient. Par exemple, les Allemands ont été accusés d'avoir organisé les massacres des Arméniens et les Allemands, en revanche, ont déclaré que les Arméniens, stimulés par les Russes, avaient tué 150000 mahométans («Germania», 9 octobre 19 13).

On peut trouver encore d'autres variétés de mensonges; plus subtile et plus insidieuses, mais nous en avons déjà signalé un beau nombre.

Beaucoup dépend de la qualité du mensonge. Il vous faut des mensonges intellectuels pour les intellectuels et des mensonges crus pour la consommation vulgaire; mais si vos mensonges populaires sont trop grossiers et que votre public plus instruit en est choqué et s'aperçoit de la supercherie, il [140] peut (et tel fut de fait le cas) devenir soupçonneux et se demander s'il n'a pas été trompé lui aussi. C'est que les pensionnaires de nos hautes écoles sont tout aussi crédules que les habitants des quartiers pauvres.

Rien n'a peut-être fait une impression plus profonde sur l'esprit du public et ceci est vrai dans tous les pays que le concours prêté à la propagande par les intellectuels et les littérateurs réputés. Mieux que les hommes politiques, Ils s'entendaient à envelopper le grossier tissu de mensonges de belles phrases littéraires et de tirades éloquentes. grâce à leur habileté littéraire ils réussissaient quelquefois, par une contrefaçon d'impartialité, d'autres fois par une indignation purement verbale, à imprimer à tel ou tel mensonge un cachet d'authenticité indubitable, même sans apporter l'ombre d'une preuve et non sans une allusion discrète à l'existence d'une preuve. Du patriotisme le plus étroit, on parvenait à faire quelque chose de noble; les accusations les plus ignobles, on pouvait les faire passer pour des transports indignés d'humanitarisme; les visées les plus basses inspirées par des rancunes, on leur collait un masque d'idéalisme. Tout était légitime qui pouvait amener les soldats à aller se battre.

L'activité frénétique en faveur du recrutement que déployaient les gens d'Église par le moyen de la propagande de guerre, a fait sur l'esprit public une impression tellement profonde qu'il est à peine besoin d'en dire un mot ici. Le peu d'ecclésiastiques qui eurent le courage de tenir ferme, furent marqués au front. La perte considérable d'influence spirituelle qui en résulta pour les églises, suffit à rendre témoignage par elle-même de la réaction suscitée par la trahison, à un moment crucial, des préceptes les plus élémentaires du christianisme par ceux-là mêmes à qui était confiée la sauvegarde des intérêts moraux du peuple.

C'est dans ce brouillard de supercherie que se fait la guerre et une grande partie de ces faussetés ne sont pas dévoilées, elles sont accueillies comme pain bénit. C'est la peur qui fait lever ce brouillard et c'est la panique qui l'épaissit. Toute tentative de mettre en doute ou de contredire le récit même le plus fantasmagorique, doit être condamnée sur l'heure [141] comme un manque de patriotisme, sinon comme une trahison. Ceci fraie la voie à une diffusion rapide des mensonges. Si l'on n'y recourait que pour donner le change à l'ennemi dans le jeu de la guerre, il n'y aurait guère de quoi s'en soucier. Mais comme la plupart de ces mensonges ont pour but d'attiser l'indignation et de pousser la fleur de la jeunesse du pays à accomplir le sacrifice suprême, l'affaire acquiert de la gravité. C'est pourquoi il peut être utile de démasquer le système, même après l'issue du combat, pour mettre en lumière la fraude, l'hypocrisie et le non sens sur quoi toute guerre repose, ainsi que les devises ronflantes et vulgaires qu'on a fait: sonner si longtemps pour empêcher le pauvre peuple ignorant de saisir le sens réel de la guerre.

Il faut bien admettre que nombre de gens se sont laissé duper sciemment et bénévolement. Mais des gens bien plus nombreux ont été inconscients de la duperie et ont été de bonne foi dans leur zèle patriotique. Quand, maintenant, ils se rendent compte qu'ils ont été victimes d'impostures savamment et soigneusement échafaudées, ils éprouvent un ressentiment qui non seulement leur dessille les yeux, mais encore peut les amener à ouvrir les yeux à leurs enfants lorsque sonneront les prochaines fanfares de guerre.

Essayons d'établir une comparaison bien faible et bien disproportionnée entre la conduite des nations et la conduite des individus. Imaginez deux vastes maisons de campagne abritant de grandes familles avec leurs parents et amis. Lorsque les membres de la famille de l'une des maisons séjournent dans l'autre, le domestique reçoit des instructions pour décacheter toutes les lettres qu'ils reçoivent et informer l'hôte de leur teneur, pour écouter aux trous de serrure et surprendre les conversations au téléphone. Lorsque se dispute un grand match entre les deux familles, mettons un match de cricket, qui passionne tout le district, les absents reçoivent des comptes rendus falsifiés sur la partie jouée pour leur faire croire à la victoire de l'équipe qui a leur préférence; on accuse la partie adverse de tricherie au jeu. et on répand des récits calomnieux [142] sur le chef de la famille et sur les choses affreuses qui se passent dans l'autre maison.

Tout ceci est évidemment fort anodin et n'entraînerait pas de conséquences particulièrement graves si les gens se conduisaient d'une manière aussi inconcevablement vile et bassement sournoise, si ce n'est qu'ils seraient du coup mis au ban de la société qui se respecte.

Mais dans un conflit entre nations, où les conséquences sont d'importance vitale, où les destinées de pays entiers et de régions entières sont jetées dans la balance, où la vie et la fortune de millions de personnes sont en jeu, où la civilisation elle-même est menacée, l'homme le plus probe croit honnêtement qu'il n'y a pas d'abîme de duplicité où il ne puisse descendre légitimement. Et le coup a réussi. Sans le secours des mensonges, c'eût été impossible!

Ceci n'est pas une plaidoirie contre l'usage des mensonges en temps de guerre, mais la démonstration qu'en temps de guerre on doit, forcément, en venir aux mensonges. Si l'on disait la vérité dés le début, il n'y aurait aucune raison et nul n'aurait la volonté de faire la guerre.

Un homme qui proclamerait cette vérité: «Que vous ayez raison ou tort, que vous soyez gagnant ou perdant, en aucune circonstance la guerre ne peut être profitable, ni à vous ni à votre pays», serait jeté en prison sans autre forme de procès. En temps de guerre, c'est négligence que de manquer de mentir, c'est se méconduire que de douter d'un mensonge et c'est crime que de proclamer la vérité.

Dans les guerres à venir nous aurons à tenir compte d'un instrument de propagande nouveau et bien plus efficace: le contrôle gouvernemental de la T. S. F. Alors que, jusqu'ici nous nous sommes servis du terme «broadcast» (c-à-d. lancer au loin) dans un sens figuré pour désigner les efforts de la presse et des reporters individuels, nous devrons, dans la suite, employer ce terme au sens littéral, puisque maintenant les mensonges peuvent être mis en circulation universellement, scientifiquement et d'autorité.

Beaucoup parmi les exemples cités dans cette collection sont internationaux, quelques-uns sont exclusivement bri[143]tanniques, parce que ceux-ci étaient plus faciles à trouver et à examiner. Somme toute, nous sommes davantage intéressés à ce que fait notre propre gouvernement, à nos méthodes de presse et à notre propre honneur national qu'à la duplicité des autres gouvernements.

Nous nous sommes occupé aussi de mensonges répandus dans d'autres pays, dans les cas où il nous a été possible de recueillir des données suffisantes. Sans investigations spéciales sur place on ne saurait suivre entièrement le chemin parcouru par un mensonge donné.

Lorsque la population d'un pays se rend compte comment la population d'un autre pays a été, comme elle-même, dupée en temps de guerre, elle sera mieux: disposée à sympathiser avec cet autre peuple en tant que victime plutôt que de le condamner comme criminel, parce qu'elle comprendra que le crime de l'autre peuple a simplement consisté à obéir aux injonctions de l'autorité et à croire ce que son gouvernement et sa presse lui proposaient comme étant la vérité.

La période prise en considération correspond environ aux quatre années qu'a duré la guerre. L'intensité des mensonges fut mitigée en 1918, quoique des moissons nouvelles se soient encore levées en rapport avec d'autres impostures émanant de nos alliés. Le cri mensonger «le Boche payera», qui a causé tant de mal, continua son oeuvre après 1918 et fit naître, spécialement en France, de grands espoirs et, conséquemment, beaucoup d'indignation, lorsqu'il s'avéra que ceux qui avaient lancé le slogan avaient toujours su qu'il s'agissait d'une impossibilité fantastique. Beaucoup parmi les vieux mensonges ont survécu pendant plusieurs années, quelques-uns ont même survécu jusqu'à ce jour.

Dans le genre de révélations que contient cet opuscule, il ne faut rien voir de sensationnel. Tous les cas mentionnés sont bien connus de ceux qui détenaient le pouvoir, ils le sont moins de ceux qui en ont été en premier lieu les victimes, ils sont, hélas! restés inconnus à des millions d'hommes qui sont tombés à la guerre. Quoique nous n'ayons pu explorer qu'une petite partie du vaste champ de la supercherie, cette partie suffira [144] à montrer comment l'innocence sans malice des masses de tous les pays a été implacablement et systématiquement exploitée.

Il y a des gens qui sont opposés à la guerre en raison de son immoralité; il y en a qui reculent devant la décision par les armes en raison de sa cruauté et de sa barbarie accrues; il y en a de plus en plus qui protestent contre cette manière vouée d'avance à l'échec de tenter le règlement des différends internationaux, parce que cette méthode est imbécile et insensée. Mais il n'y a dans aucun pays âme qui vive qui ne soit profondément émue d'avoir vu ses. passions excitées son idéal suprême profané par la dissimulation, le subterfuge, la fraude, la supercherie, la tricherie et le mensonge de propos délibéré de la part de ceux en lesquels on lui a enseigné d'avoir confiance et auxquels il lui est enjoint de montrer du respect.

Nul parmi les héros préparés à la souffrance et au sacrifice, nul dans le grand troupeau prêt à servir et à obéir ne sera enclin à répondre à l'appel de son pays, une fois qu'il aura découvert les sources polluées d'où émane cet appel et reconnu le doigt monstrueux du mensonge lui montrant le chemin du champ de bataille.

Note de juillet 2000: Cette introduction des Faussaires à l'oeuvre en temps de guerre, donnant un assortiment de mensonges répandus parmi les nations pendant la guerre mondiale, par Arthur Ponsonby (lord Ponsonby of Shulbrede) avait été reproduite dans le n* 2 des AHR à partir d'une édition, sans date, portant cette seule mention: «Maison Internationale d'Édition, Bruxelles». Une mention manuscrite sur la dernière page indique: 17/7/41, Rive Gauche, 12 fr. L'aspect est celui d'une brochure militante.

Un nouvelle édition, dans une nouvelle traduction, avec une intéressante préface, des notes, des notices biographiques, une bibliographie et un index, a été réalisée hors commerce, par Jean Plantin, sous le titre: Mensonges et Rumeurs en temps de guerre. Pour obtenir un exemplaire de cette édition privée, écrire à Jean Plantin, 45/3 route de Vourles, 69230 SAINT-GENIS LAVAL.

 


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