AAARGH

| Accueil général | Accueil Rassinier | Accueil Mensonge d'Ulysse |

| Chapitre 1 | Chapitre 2 | Chapitre 3 | Chapitre 4 | Chapitre 5 | Chapitre 6 |
| Chapitre 1/2 | Chapitre 2/2 | Chapitre3/2 | Chapitre 4/2 | Chapitre 5/2 | Conclusion |
| Avant-propos à la deuxième édition | Préface de Paraz à la 1ère éd. |

 

 

LE MENSONGE D'ULYSSE

de Paul Rassinier

*****

CHAPITRE VI

TERRE DES HOMMES " LIBRES "

 

****

| Suivant | Précédent |



[page 91]

Il pleut. Une pluie fine d'avril, froide, glaciale. Régulière, entêtée, inexorable. Ainsi depuis deux jours: on entame la troisième nuit.

Le convoi, une longue chaîne de wagons déglingués qui grincent sur le rail, s'enfonce lentement dans le grand trou noir. La machine, une locomotive d'un autre âge, sue et souffle et peine, tousse et crache, patine et pétarade. Cent fois, elle a hésité, cent fois elle a eu I'air de refuser l'effort qu'on attend d'elle.

Il pleut, il pleut sans cesse.

Dans le wagon à ciel ouvert, quatre-vingts corps affalés, recroquevillés, s'enchevêtrent et s'entassent, les uns dans les autres, les uns sur les autres. Vivants? Morts? Nul ne saurait le dire. Le matin, ils se sont encore éveillés, gelés dans leurs pauvres loques trempées, amaigris, transparents, hâves, leurs grands yeux désorbités pleins de fièvre et d'hébétude. Dans un effort surhumain, ils se sont comme ébroués. Ils ont distingué le jour, ils ont senti la pluie, - les longs traits acérés de la pluie, -- traverser la guenille, les chairs minces et durcies, puis se ficher dans l'os, en rangs serrés, impitoyables. Ils ont fait le gros dos dans un imperceptible frisson. Peut-être allaient-ils se laisser entraîner aux mille gestes instinctifs du réveil quand ils se sont vus, mirés les uns dans les autres. A travers le brouillard de la fièvre et la trame d'eau qui tombe du ciel, ils ont aperçu des hommes en uniforme, armés jusqu'aux dents, plantés aux quatre coins du wagon, impassibles mais vigilants. Alors, ils se sont souvenu: ils ont réalisé leur destin et, sans un sursaut, mornes et accablés, ils sont retombés dans ce demi-sommeil, cette demi-vie, cette demi-mort.

[page 92]

Il pleut, il pleut toujours. Un air lourd, chargé de fétidités, monte du tas des corps, s'évanouit dans le froid humide et dans la nuit.

Au départ, ils étaient cent.

Rassemblés en hâte, les chiens aux trousses, jetés pêle-mêle et en paquets dans la rame, sous les coups et dans les ordres hurlés, ils ont d'abord été atterrés quand ils se sont retrouvés, prêts à partir, sur la plate-forme exiguë, sans vivres pour le voyage. Toute de suite, ils ont compris qu'une grande épreuve commençait.

-- Achtung, Achtung! les a-t-on prévenus sans transition: debout le jour, assis la nuit! Nicht verschwinden! Toute infraction à ce règlement, sofort erschossen! (1) compris?

Le wagon découvert, le froid, la pluie, passe encore, on en avait vu d'autres. Mais, rien à manger: Rien à manger!

Pour comble de malheur, depuis des semaines, il n'était pas entré un gramme de pain au camp et il avait fallu se contenter des ressources des silos: soupe claire de rutabagas, un litre (parfois un demi-litre) et deux petites pommes de terre, le soir, après la longue et dure journée de travail. Rien à manger: tout s'est effacé devant cette menace, c'est à peine s'ils ont entendu arriver jusqu'à eux ce bruit selon lequel les Américains étaient à douze kilomètres.

-- Rien à manger, debout le jour, assis la nuit

Avant la fin de la première nuit, trois ou quatre d'entre eux, qui avaient manifesté trop précipitamment le désir de satisfaire un besoin pressant, ont été saisis au collet, plaqués brutalement contre la haute paroi du wagon et exécutés à bout portant:

-- Craa-ack! contre le bois, craa-ack!

On a pris le parti de faire dans sa culotte, précautionneusement d'abord, en se retenant comme pour se souiller moins, puis progressivement on s'est laissé aller.

Trois ou quatre autres, tombés d'épuisement au long du jour suivant, ont été froidement achevés d'une balle dans la tête.

- Craa-ack! contre le plancher, craa-ack!Les corps ont été jetés par-dessus bord, au fur et à mesure, après relevé des numéros matricules: au seuil de la troisième nuit, les rangs sont considérablement éclaircis, on est passé de l'effroi à la terreur et de la terreur à l'abandon complet. On a renoncé à sortir de cet enfer, on a renoncé jusqu'à vivre: maintenant on se laisse mourir dans la sanie.

[page 93]

Il pleut, il pleut, il pleut.

Toutefois, un petit vent s'est levé qui prend le convoi par le travers et gonfle la toile de tente mal arrimée à des montants de fortune sous laquelle, à chaque coin du wagon, la sentinelle abrite ses longues heures de veille: il a comme balayé des miasmes, et les S.S., nerveux au départ, affairés quoique décidés et pleins d'espoir encore, sont soudain devenus soucieux. Depuis un temps, on entend moins de coups de fusils, moins de claquements de revolver. Les chiens eux-mêmes -- les chiens, oh, ces chiens! -- aboient et jappent moins aux nombreux arrêts. En quarante-huit heures, d'avant en arrière, de voie de garage en voie de garage, de changement de direction en changement de direction, le convoi se trouve à moins de vingt kilomètres de son point de départ. Tard dans la soirée, il a mis le cap sur le Sud-Ouest, après avoir vainement essayé du Nord, du Sud et de l'Est: si cette voie est coupée comme les autres, cela signifie qu'on est cerné, qu'on sera pris. Ils ont froncé le sourcil, les S.S., puis ils se sont répercuté la nouvelle de wagon en wagon, de la tête à la queue, après quoi ils se sont repliés sur eux-mêmes.

-- On est cerné, on va être pris!

Ça les a tourneboulés: on va être pris, tous ces corps inconscients qui gisent vont retrouver la vie, se lever pour accuser, le délit sera flagrant.

Au cours de la matinée encore, on les avait entendus s'interpeller fréquemment avec des cris gutturaux, dire des gaudrioles et lancer de gros rires aux filles qui, tout au long du parcours, tristes et désabusées, ne leur accordaient déjà plus que de rares et mélancoliques encouragements. Maintenant, il se taisent: seuls, un battement de briquet ou le point rouge d'une cigarette, viennent de temps à autre érafler ce silence de mort, ou troubler l'épaisse et humide obscurité de la nuit.Il pleut, il pleut toujours, il pleut sans cesse, il pleut sans fin: le ciel est inépuisable.

Voici que, par surcroît, le vent s'est fait plus fort. Il se met à siffler aigrement dans les interstices des planches et l'eau arrive en trombe. Les toiles de tente des S.S. s'enflent démesurément, leurs montants plient. Tout à coup, à l'arrière, une attache a cédé, puis une autre: la toile de tente se met à flotter comme un drapeau, à claquer de l'extérieur contre la paroi. Le S.S. pousse un juron. Puis, bougonnant et sacrant, il s'essaie à réparer le dégât. En vain: s'il réussit d'un côté, le vent remporte l'autre!

-- Gott verdamnt!

[page 94]

Après deux tentatives infructueuses, il renonce. Brusquement il se tourne vers celui des malheureux qui est le plus proche. Une bourrade des genoux, un coup de bottes dans les reins, puis:

- Du, crie-t-il, du! Du, blöde Hund!Blöde Hund: l'homme a entendu, compris d'où venait l'appel, rassemblé automatiquement tout ce qui restait de forces en lui, et s'est levé tout apeuré. Quand il a vu ce qu'on attendait de lui, ça l'a un peu rassuré. Il s'est hissé, -- laissé hisser! -- sur la ridelle, équilibré sur les genoux et sur les mains. Puis, avec beaucoup de précautions pour ne pas tomber à la renverse sur le ballast -- pour ne pas tomber sur le ballast! -- il a ramené la toile, aidé l'autre à en fixer à nouveau les coins sur les montants.

-- Fertig?

-- Ja, Herr S.S.

Alors, il se passe une chose extraordinaire: l'homme se retrouve. D'un coup, dans un éclair. N'eût été l'obscurité et la pluie, on aurait vu soudain une étrange flamme allumer ses yeux. Tout à la fois il a réalisé qu'il est à genoux sur le rebord de la paroi, les deux jambes tournées vers l'extérieur, que le train ne marche pas très vite, qu'il pleut, que la nuit est noire, que les Américains sont peut-être à douze kilomètres, que la liberté

-- La liberté, ô la liberté!

A cette évocation, une inexplicable folie s'empare de lui qui, tout à l'heure, avait peur de tomber à la renverse -- ô ironie! -- une grande lumière entre dans son cerveau, inonde, envahit tout son corps:

- Ia, répète-t-il. Puis il crie: Ia! Ia! Ia a ah!

Avant que l'autre ait eu le temps, même d'être surpris, l'homme, le squelette, le demi-mort, bande ses muscles dans un suprême effort, arc-boute ses pauvres bras sur le rebord de la planche et, d'un coup sec, il se projette en arrière. Il entend un crépitement de salve résonner dans sa tête et il a encore la force, l'étonnante lucidité, de penser qu'il tombe dans un angle mort. Il se sent happé et, corps et âme, il roule dans le néant des inconsciences.

Tch! Tch! Clac! Tcheretchstche! Clac! Tch! Clac! Taratatata! Tche! Tche! Tche! Tche! La machine sue, souffle, hésite, patine, pétarade toujours. Les armes ont recommencé à cracher la mort. Peu à peu, le grand silence indifférent de la nature endormie se referme sur le drame qui se prolonge, troublé seulement par le bruis[page 95]sement redevenu régulier de la pluie dans le vent qui s'affaisse.

Il pleut, il pleut, il pleut.

* * *

 

Il ne pleut plus.

Des heures se sont écoulées: deux, trois, quatre, peut-être. Le ciel s'est enfin lassé. Dans le noir épais, spongieux, quelque chose a remué, là, en contre-bas de la voie ferrée.

Deux yeux d'abord ont essayé de s'ouvrir, mais les paupières alourdies se sont rabattues dans un brusque réflexe, comme si la tête était sous l'eau.

Une gorge asséchée s'est contractée pour un appel de salive et a fait venir un goût de terre sur la langue. Un bras a esquissé un geste qui a été paralysé à mi-course par une douleur aiguë au coude, sourde à l'épaule. Puis, plus rien: l'homme s'est vidé de nouveau dans la sensation d'un étrange bien-être et, de bonne foi, il a cru se rendormir.

Soudain, un frisson le parcourt et l'enveloppe. La peau, sur sa poitrine, s'est décollée du vêtement mouillé: br! Il a voulu se pelotonner, ramener sa jambe sous lui: Aïe! Alors, il a cherché à se réveiller, ses paupières ont battu nerveusement, il a forcé ses yeux à rester ouverts: il les a plantés dans le noir opaque, absolu, pesant. Une envie de tousser monte de ses poumons, brise tout en lui. Il en garde l'impression que son corps gît en tronçons épars et endoloris, dans l'herbe ruisselante et sur le sol boueux.

Il essaie de penser. Au premier effort, il reçoit comme un choc. dans la tête:

Les chiens.

Cette fois il est réveillé. Il revit tout. Une cascade d'événements l'assaillent, se succèdent et se chevauchent: l'embarquement, le convoi, l'enfer du wagon, le froid, la faim, la pluie, la toile de tente, le vent, le saut dans la nuit. Le convoi: s'il allait revenir une fois encore sur ses pas? Les chiens: oh! tout plutôt que cette mort-là!

Il veut fuir: rien à faire, les morceaux de son corps sont rivés là. Il veut se rassembler; ça craque de partout, il entend ses os crisser les uns sur les autres. Pourtant, il faut sortir de là. A tout prix.

Son raisonnement prend une autre direction: une voie ferrée, c'est un objectif militaire pour les assaillants, un accident du terrain à utiliser pour les assaillis. Les Allemands [page 96] vont utiliser celle-ci, se replier sur elle, s'y accrocher: ils vont le trouver.

-- Fuir, oh! fuir! S'éloigner de quelques centaines de mètres au moins et attendre là, plus en sécurité, l'arrivée des Américains: premièrement se mettre debout!

Premièrement, se mettre debout. Il a pensé haut, sa voix a des résonances caverneuses, le murmure de ses lèvres fait sortir de sa bouche des granulations terreuses. Il crachote:tt! tt!

Avec d'infinies précautions, il ramène ses bras l'un après l'autre: à gauche, rien, mais à droite, toujours cette douleur au coude et à l'épaule.

- Tiens, on dirait qu'elle s'atténue

Il répète le mouvement: c'est bien vrai, la douleur s'assouplit dans le jeu des muscles et des articulations; il n'a rien de cassé. Sa poitrine respire mieux.

Aux jambes maintenant: il froisse doucement ses muscles, ça lui fait horriblement mal, il hurlerait Enfin, c'est fait, rien de cassé non plus de ce côté, -- du moins il n'y paraît pas. Il en devient plus calme. Plus méthodique aussi.

Il réussit à s'asseoir. Les meurtrissures de son corps se font plus douloureuses, le cataplasme de ses vêtements plus glacé. Il grelotte. Au creux de l'estomac, il ressent un tiraillement rond: il a faim, c'est bon signe. Il s'étonne de n'avoir pas eu faim plus tôt. Il porte la main à sa tête: son béret de bagnard y est encore, ça le fait rire. Il pense à ses claquettes: il les a perdues dans l'aventure, tant pis. Il tâtonne sur lui: il est couvert de boue et comme enroulé dans un fatras de fils de fer dont il entreprend tout de suite de se dépêtrer. Il se tourne, se met à quatre pattes, encore un effort et il sera debout

Debout: il est debout, il va gagner le large, les Allemands pourront se replier, venir, s'accrocher à la voie ferrée Pas si vite, la tête lui tourne, il a envie de vomir, il sent qu'il vacille, qu'il va tomber et que seuls ses deux pieds enlisés le maintiennent en équilibre, qu'il ne faut pas compter les mettre l'un devant l'autre. Il se raidit, tient aussi longtemps qu'il peut, mais il voit qu'il va chavirer, se faire mal encore dans sa chute. Alors doucement, tout doucement, il s'accroupit: puisqu'il ne peut marcher, il se traînera, mais il ne restera pas là, non, il ne restera pas là. Et il revient au convoi, aux chiens, aux Allemands qui vont se replier. Aux Américains.

[page 97]

-- Dire qu'ils sont à douze kilomètres. Non, ce serait trop bête.

Il désenlise ses pieds: pfloc, pfloc!

Sur les genoux et sur les mains, rampant comme un gros ver torturé, il achève de descendre une pente, traverse un semblant de fossé plein d'une eau poisseuse, un carré de pré, aborde une parcelle fraîchement labourée: la terre s'enlève par plaques, colle aux genoux, aux jambes, aux coudes. Il s'arrête, reprend son souffle

Cependant la nuit est devenue moins noire, le ciel plus haut. Déjà les formes des buissons et des arbres isolés d'alentour se précisent dans un brouillard ténu:

Le jour va se lever: autre danger.

A quelques centaines de mètres, au sommet d'une montée de terrain, il distingue une masse sombre: les bois, sans doute.

Il se fixe comme premier but de les atteindre avant l'aube. Il se remet en mouvement. L'effort a réchauffé son corps, assoupli ses muscles et ses articulations, localisé la douleur dans une bande tout le long du corps, du côté droit. Il arrive à se mettre debout, à le rester, à mettre l'un devant l'autre ses pieds déchaussés et insensibles, à marcher. A marcher lentement car sa jambe droite tire et son épaule lui fait bien mal. Mais il marche, il avance: penché, moulu, cassé, tordu, il se hisse vers la forêt. Il veut, se raidit, s'efforce et se cramponne. Avant l'aube il y sera, il s'y tapira, il s'y terrera, les Américains arriveront, il sera sauvé.

* * *


Le reste s'est passé dans un rêve, -- dans un rêve à deux temps, long, exténuant.

Arrivé au bois, il a renoncé à s'enfoncer dans les taillis dont il redoutait la traîtrise, et jugé plus sage de s'asseoir là, un peu en retrait toutefois, entre les buissons rares d'où il pourrait, comme d'un observatoire dérobé, voir venir de tous les côtés.

Le jour s'est levé, la pente qui dévalait à ses pieds est peu à peu sortie de l'ombre, le damier de champs et de prés indistincts s'est précisé, la voie ferrée, là-bas s'est étirée, déroulée comme un long ruban. Au creux de deux collines dans le lointain, un rocher a pointé sa flèche parmi les petites fumerolles, montant toutes droites, d'invisibles cheminées.

Très vite, la nue encore grise mais irradiée d'une grosse [ page 98] tache blanche dénonçant le soleil qui cherchait à percer, s'est trouvée très haut dans le ciel. Le paysage s'est peuplé, par-ci, par-là, de quelques attelages qui vont et viennent, tranquilles. Un homme, un civil aussi mais dont on distingue le brassard significatif, a entrepris, nonchalamment d'ailleurs, de faire les cent pas le long de la voie ferrée

Il a évoqué un coin de nature semblable, par un même temps, sous un même ciel, avec le même damier de champs et de prés, les mêmes forêts, les mêmes arbres isolés, le même clocher, la même voie ferrée, quelque part aux confins de l'Alsace et de la Franche-Comté.

Il a pensé que si sa mère avait vu celui-ci à cette même heure, elle n'aurait pas manqué de remarquer que le ciel se " lavait " ou que le temps " s'essuyait ". Il a observé longtemps deux chevaux qui traînaient, à cinq cents mètres, une sorte de herse, sur un pré, pour " étendre " les taupinières: ce vieux qui les conduisait, ma parole, c'était le père Tourdot, et cette petite bonne femme qui tirait sur une corde fixée à l'arrière de la herse, c'était sa petite-fille dont le père, le Tony, était prisonnier en Allemagne! Par association d'idées, il a vu le visage soucieux de sa femme se pencher sur un petit bout d'homme de deux ans Puis il est revenu à lui dans un sursaut d'inquiétude:

-- Non, non, c'était un leurre! Les Américains ne peuvent pas être à douze kilomètres, tout est trop calme. A travers ces champs, ces prés, ces bois, rien ne respire une atmosphère de guerre, à plus forte raison de débâcle. En France, en 1940...

Il a été atterré: qu'allait-il devenir?

Pas moyen de s'adresser à ces gens tout de même: avec un costume pareil!

Il en a eu faim, très faim, et il a ramassé une brindille qu'il a mise dans sa bouche: c'était encore une recette de sa mère quand il criait la soif dans ses jupes, les après-midi de grande chaleur, pendant la moisson. Ça lui a changé les idées.

Les heures ont coulé, le soleil a réussi à percer la nue, à morceler le ciel. Une cloche a sonné: midi, le finage s'est vidé. L'après-midi s'est écoulé de même: les attelages sont revenus plus nombreux par un soleil plus chaud qui a séché complètement ses vêtements. Un homme est passé près de lui, un coupe-gazon sur l'épaule, et l'a presque frôlé: il n'a pas bronché, mais il en a déduit qu'il ne pourrait pas rester longtemps dans cette situation sans donner l'éveil. Il a réfléchi le lendemain, c'était dimanche, il n'a pas eu de peine [page 99] à l'établir en prenant comme repère l'embarquement au camp, qui avait eu lieu un mercredi soir. Demain matin, donc, il serait tranquille, mais il aurait, l'après-midi, beaucoup à redouter des dispositions qu'ont les Allemands, grands et petits, à se promener dans les bois.

Le soir est venu, puis la nuit. Le garde-voie avec son brassard n'a pas cessé d'aller et venir. Pas une alerte, pas le moindre petit bruit de moteur dans le ciel, durant toute cette journée:

-- Non, non

La lune, une grosse lune couleur de braise, a répandu son étrange clarté sur le paysage. Des coups sourds ont résonné dans le lointain:

-- Ils sont encore à quarante ou cinquante kilomètres au moins. Les chiens, si on les lâche sur moi, m'auront trouvé, avant qu'ils ne soient ici. Il faudrait partir, aller à leur rencontre, mais dans quelle direction d'abord?

Il allait désespérer de tout quand une alerte lui a redonné courage. Les avions ont tournoyé des heures et des heures au-dessus de lui, laissé tomber des bombes dans les environs immédiats. Tranquillement, sans être le moins du monde inquiétés, pris en chasse, ou dans le feu de la D.C.A. Puis ils sont partis, puis d'autres sont revenus: un va-et-vient continuel jusqu'à l'aube.

Une alerte, une vraie alerte, une bonne alerte!

-- Cette fois, tout de même

Le jour, un brouillard qui se dissipe rapidement sous un soleil qui n'hésite pas, - tout de suite un ciel serein: un ciel de dimanche, un vrai ciel de vrai dimanche, de vrai printemps.

Il pouvait être dix heures du matin quand le grand chambardement a enfin commencé.

* * *


-- Tac! Tac! Tacatacatacatac! Tac! Il a évalué la distance: quatre à cinq kilomètres au maximum. Ça venait de la direction du clocher, d'un peu au-delà.

-- Tac! Tac! Tac tac tac! Tac!

La mitrailleuse a insisté, une autre a répondu:

-- Toc! Toc! Toc toc! Toc toc! Puis un grand fracas:

-- Boum! boum! boum! Boum! Le canon: les projectiles ne sont pas tombés bien loin, mais au-delà du village encore.

[page 100]

-- Boum! Boum! boum, boum Un temps Boum! boum! Un autre temps. Boum! Boum! Boum! Boum! boum! Boum!

Les coups viennent droit contre lui, le tir est régulier, frais, sonore. Il va falloir aviser.

Une formidable explosion déchire l'air derrière lui, presque sur lui.

Brr oum! Puis une autre.

Brr oum!

Il en a les tympans brisés:

Brr oum! Brr oum!

Ça ne s'arrête plus. Et de là-bas, en écho:

-- Boum! Boum! boum! Boum!

Le soleil est magnifique, le ciel est radieux, la campagne déserte, l'homme au brassard a disparu. Personne, il est seul.

-- Brr oum! Boum, boum, boum, Brou,.. Br oum!

Il est dans l'axe du tir que la voie ferrée coupe presque perpendiculairement et sur laquelle les Allemands se replient: ils essaieront de la défendre mais ils ne tiendront pas longtemps, ils se retireront sur la forêt où ils marqueront un temps d'arrêt. Sur la forêt, c'est-à-dire sur lui. Ils le trouveront:

Non, il ne faut pas rester là!

Il est dans l'axe du tir que la voie ferrée coupe presque pour sortir de l'axe. Sa jambe ne traîne presque plus, la terre est sèche, le sol est dur, il est en possession de toutes ses facultés. Le dernier acte de la tragédie va se jouer, il ne fera pas un faux mouvement, il est sûr de lui, il descend:

-- Pas trop près de la voie, pas trop près de la forêt, décide-t-il.

Le duel se poursuit:

-- Boum! Boum! Boum! Boum!

-- Brr oum! Br oum! Boum! Boum!

Tiens, il a vu des fumées, en deçà du clocher: les Américains allongent le tir

-- Boum! Boum! Boum! Boum! Boum!

Ils l'allongent encore: ça tombe sur la voie.

Il voit la terre gicler en gerbes dans la fumée, sur une longue ligne qui la coupe en oblique. Il sent l'odeur des obus.

-- Diable, il faut se coucher;

Il aurait voulu aller plus loin, mais Un buisson isolé est à proximité:

-- Mauvais refuge.

[page 101]

Et il préfère le sillon profond qui sépare deux parcelles, devant lui, à quinze pas; il s'y tapit:

-- Zz Boum! Zz Boum!

Il était temps! Ça siffle au-dessus, ça tombe autour. Le tonnerre qui s'était tu derrière lui reprend, les coups sont plus sourds, plus lointains:

-- Ils reculent!

Pendant que les Américains allongent le tir, les Allemands le raccourcissent, suivent la progression à reculons Il se trouve tout à coup comme au centre d'un effroyable tremblement de terre, dans un nuage de fumée, de fer et de terre, Il est quasi recouvert de terre et il se demande quel miracle fait qu'il ne soit pas pulvérisé.

Entre deux roulements, il risque un regard par-dessus son sillon: des formes grises traversent la voie, l'une après l'autre, en sauts rapides Elles se plaquent au remblai: un coup de feu Un plaquage, un coup de feu! Un plaquage, un coup de feu! Hop! quinze pas en arrière Hop! Hop! on dirait qu'ils se passent le mot et sautent à leur tour.

Ils reculent sur lui, ils cherchent à quitter le découvert, à gagner les taillis. Hop! Quinze pas en arrière, un coup de feu Hop!

-- Pourvu que l'un d'eux ne vienne pas se plaquer à côté de moi, ni sur moi!

Un coup de feu claque à moins de quinze pas à sa gauche, un autre à moins de cinq à sa droite. Il ne voit pas d'adversaires leur répondre:

-- Sur quoi tirent-ils, bon Dieu?

Le tir des canons s'allonge peu à peu, atteint la forêt, la franchit d'un bond. Les claquements se croisent par-dessus lui, depuis que là-bas d'autres formes grises ont escaladé la voie ferrée et progressent vers la forêt: Hop! quinze pas en avant, clac Hop! quinze pas en avant, clac Hop!

-- Clac! Clac! Clac! Clac! Clac!

Un feu nourri. Les assaillis faiblissent, la riposte qui part de la forêt se fait de plus en plus mince, finit par s'éteindre complètement.

Soudain, une immense clameur:

-- Hurrah! Hurrah! Hurrah!

Les canons continuent, leurs coups sont de plus en plus sourds, s'éloignent de plus en plus, mais les fusils et les mitrailleuses se sont tus.

-- Hurrah! Hurrah! Hurrah! [page 102]

Ça part de tous les coins de l'horizon, ça se répercute de proche en proche, ça n'en finit plus:

-- Hurrah! Hurrah! Hurrah!

Une nuée d'hommes s'est élevée, mitraillettes au poing. Tout à l'heure, ceux qui fuyaient étaient quelques dizaines, une centaine tout au plus: ceux-ci sont au moins un millier. Comme obéissant à une même et impérieuse attraction, ils se dirigent, ils se concentrent tous sur le même point.

-- Hurrah a a ah!!!

Ils passent de part et d'autre, ils marchent, ils courent La fin du drame les a grisés. Aucun ne l'a vu: il aime autant, on ne sait jamais ce qui peut arriver dans ces moments d'excitation et d'énervement. Il prend garde de ne pas signaler trop tôt sa présence, il attend que le flot soit tari. Enfin, il ose bouger.

Il s'assied. A huit cents mètres, des hommes nerveux, une quinzaine à peine -- les autres doivent s'être enfoncés dans les taillis -- font la navette, sur leurs gardes, mitraillette aux aguets. Devant eux, le dos à la forêt, d'autres hommes sont alignés, les mains à la nuque, raides. D'autres enfin, les bras levés, un fusil au bout, se présentent un à un, jettent leurs armes à terre, étroitement surveillés, se déséquipent et vont prendre rang dans l'alignement.

-- Et que ça saute!

L'un d'eux, trop lent, est rappelé à sa condition par un coup de bottes bien placé. Un autre par un coup de crosse. Un troisième a voulu parlementer, tergiverser, peut-être protester: Cra-a-ac! une mitraillette s'est déchargée à bout portant dans sa poitrine. Quelques coups de poings, de bottes et de crosses encore et le convoi est prêt.

-- En route vers le clocher!

Le groupe passe à sa hauteur, à une centaine de mètres. Les prisonniers, en rangs de cinq, entièrement déséquipés, vestes déboutonnées, souliers délacés, les mains toujours derrière le dos, avancent, gênés, silencieux: et dociles. De chaque côté, un cordon armé de sept à huit hommes les accable de sarcasmes et d'avertissements. Il juge à propos de s'annoncer, il se dresse d'un bond:

-- Eho! Eho!

Et il lève un bras dans un geste d'appel.

Ça n'a pas traîné: le groupe a stoppé, quatre hommes s'en sont détachés au pas de course, et avant qu'il ait eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait, les canons de quatre mitraillettes ont été appuyées sur sa poitrine et dans son dos. [page 103]

-- Comme ça, au moins, je suis sûr qu'ils ne tireront pas! pense-t-il.

Les questions fusent, menaçantes, dans un langage qu'il ne comprend pas.

-- French man, dit-il. Tout ce qu'il sait d'anglais, et encore n'est-il pas sûr de son authenticité.

On le regarde avec de grands yeux étonnés et méfiants. Il n'a manifestement pas été compris. Alors:

-- Français!

Il ne l'est pas davantage. Il risque sa dernière ressource:

-- Französische Häftling! Franzous!

Cette fois ça y est, une des quatre mitraillettes s'abaisse:

-- Was?

Il explique brièvement, en phrases hachées, et il s'aperçoit qu'il est en présence d'un Allemand, de deux Espagnols et d'un Yougoslave dont un sabir italien est la langue commune.

Ils ont compris, toutes les mitraillettes se sont abaissées, on lui tend une gourde. Il boit: un liquide âcre, froid, qu'il a envie de recracher. Il fait la grimace:

-- Koffé, dit l'Allemand, gut Koffé! Ils sortent tous des biscuits secs -- durs, durs, ho, durs! -- du chocolat, des boîtes, des cigarettes Des cigarettes:

-- D'abord une cigarette

Mais il ne faut pas perdre de temps:

-- Schnell, a dit l'Allemand, Wir müssen Ils se sont rendus compte de son état. A deux, -- ils ont voulu se mettre à deux, -- ils l'ont hissé sur leurs épaules et, comme un trophée vivant, rapporté, rieurs, vers le groupe qui attendait.

-- Sin, sin? a demandé un des gars de l'escorte.

-- Yes, a-t-il répondu, mais les autres n'ont pas fait écho, il n'y avait qu'un Anglais -- ou un Américain -- dans l'équipe. Troupes de choc, a-t-il pensé, brigade internationale, et il a évoqué la guerre d'Espagne.

Dans le soir qui tombait, la petit troupe s'est remise en marche vers le clocher, lui, tenant difficilement en équilibre sur deux épaules appartenant à deux hommes différents et grignotant lentement, en salivant bien, des biscuits et du chocolat. Les sarcasmes et les avertissements, les jurons aussi, ont recommencé à pleuvoir sur les prisonniers qui, toujours dociles, avancent, toujours gênés dans leurs souliers délacés, la tête penchée, les deux mains croisées sur la nuque:

-- Porco Dio! Gott verdamnt!

De temps à autre, l'Allemand prend la parole:

-- Du! Blöde Hund! Du Et il désigne un prisonnier.

[page 104]

Puis, sortant un revolver d'un étui et, se tournant vers celui qu'ils viennent de délivrer:

-- Muss ich erschiessen? (2) lui demande-t-il.

Le prisonnier roule de gros yeux effarés et suppliants, guettant la réponse: c'est un sourire neutre, résigné.

-- Du hast GIück! Mensch! Blöde Hund et il crache de mépris: tt! Lumpe! (3) Les rôles sont renversés.

De sarcasmes en sarcasmes, de quolibets en quolibets, de menaces en menaces, le cortège, vainqueurs triomphants et vaincus défrisés, fait son entrée au village encore avant la nuit. On est passé devant une gare, toute petite, toute pareille à une autre, qu'il connaît bien à cheval sur la Franche-Comté et l'Alsace. Au fronton il a lu Munschlof en lettres gothiques. On a traversé un passage à niveau. Il l'ont déposé à terre, se sont détachés du groupe avec lui, puis, lentement, les uns aidant l'autre, ils se sont mis en marche dans le bruit assourdissant d'imposantes machines de guerre, lesquelles traversent en toute hâte et toutes griffes dehors, le village désert quoiqu'intact, et se portent sur de nouvelles positions.

* * *


Les faibles, les déprimés, ceux qui sont restés longtemps retirés de la vie du monde sont souvent, comme les nerveux et les malades, d'une extrême sensibilité, et cette sensibilité se manifeste toujours à rebours. Heurté, il fut heurté dès les premières reprises de contact avec la liberté. Chez le commandant d'abord, quand il retrouva le convoi ensuite, et, enfin, dans cette villa où il passa deux nuits.

Un drôle de bonhomme ce commandant: l'anglais, l'allemand, l'italien, le français, toutes les langues semblaient lui être familières. Et puis ce ton, cette allure:

-- Premièrement, choisir un gîte, mon ami, manger, se restaurer, se reposer, un bon lit. Après, on verra Frappez à la première porte que vous jugez convenable Non, non, pas avec mes hommes, ils n'ont pas le temps, foutez-leur la paix à mes hommes, maintenant. Frappez: si on vous ouvre, réclamez à manger, -- chaud, vous avez besoin de quelque chose de chaud. On vous donnera un petit supplément, nous, froid naturellement Si on ne vous répond pas, entrez quand [page 105] même, et qu'il y ait quelqu'un ou personne, faites comme chez vous, tous ces gens-là sont nos domestiques, c'est bien leur tour Ils n'ont qu'à bien se tenir! Non, non, n'ayez pas peur, au moindre manque d'égard Hein, compris? Revenez me voir demain. D'ici là... Pas blessé?.. Pas malade?.. Oui, bien sûr, faible, faible seulement. A demain donc. Et tâchez de trouver une paire de souliers par là et un autre smoking!

Le lendemain, il était revenu. Le commandant, assis dans un fauteuil, sur le perron, était en coquetterie avec deux fort jolies personnes qui riaient aux éclats et qui paraissaient fort disposées "à bien se tenir " au sens militaire de l'expression quand on l'applique aux civils du sexe d'en face:

-- La femelle, toujours, subit en riant la loi du vainqueur, pensa-t-il. En France, en 1940... Toutes, filles de Colas Breugnon.

Mais l'autre, tout de suite:

-- Ah, vous voilà! Dites donc, depuis hier soir, j'ai hérité de pas mal de gens comme vous: depuis l'aube, mes hommes ne cessent d'en transporter à l'Arbeitsdienst (4) Qu'est ce que je vais en faire. Bon Dieu?.. Un train, qu'ils sont, un train! Et moi, je n'ai pas de moyens pour les transporter vers l'arrière! Ils vont tous crever, ma parole, ils vont tous crever! Qu'est-ce que c'était donc la pension où vous étiez?.. Ah! les salauds! T'en fais pas, mon pote, ces deux garces-là

Bon, reprit-il Vous pouvez marcher?.. Alors, n'allez pas à l'Arbeitsdienst... Vers l'Ouest, mon ami, vers l'Ouest. Évadé, arrivé par ses propres moyens en terre amie, convention de La Haye, déporté, priorité A la première ambulance que vous rencontrez, vous faites signe... Dans huit jours vous êtes à Paris Tous les droits, je vous dis On va vous donner des vivres pour la route. Au fait, c'est tout ce que vous avez trouvé depuis hier soir? Mon vieux, vous allez faire peur aux filles en chemin! Il n'y avait donc rien où vous avez dormi? Nous avons gagné la guerre, nom de Dieu! Elle est bien bonne, celle-là! Ah! ces Français, jamais on ne leur apprendra rien Frantz!

Un planton, quelques mots en sabir anglo-allemand:

-- Also, bye, bye! Suivez le guide, il va vous donner un petit viatique. Bonne chance, mais tâchez de faire mieux la prochaine fois!

Abondamment lesté de boîtes de conserves, de sucre, de [page 106] chocolat, de biscuits, de cigarettes, etc., etc., qu'il ne savait où mettre, il s'était retrouvé dehors: il voulait voir le convoi, il se dirigea vers la gare.

Des gens, civils et soldats, allaient et venaient, affairés, sur les quais, faisaient des colloques, s'empressaient. On s'écarta sur son passage: l'habit qu'il portait lui valait une sorte de considération. Des équipes tiraient des wagons, des corps mi-vêtus, loqueteux, décharnés, sales, barbus, fangeux, les civils aidaient et regardaient, pitoyables, horrifiés On alignait les cadavres en bordure de la voie ferrée, après avoir pris les numéros quand il y en avait sur les pauvres guenilles. Il chercha si, dans les morts, il n'y avait pas une figure connue... Deux hommes, deux civils allemands, arrivèrent, portant un grand corps maigre:

-- Kaputt! disait l'un; nein, rétorquait l'autre, atmet noch (5)

Il reconnut Barray: Barray!

Barray était un ingénieur de Saint-Etienne: au camp, ils avaient dormi trois semaines sur la même paillasse, étaient devenus amis; on s'écrira, si on en sort, s'étaient-ils promis.

Il apprit d'un rescapé que le malheureux avait succombé sous les coups des détenus allemands pour avoir, dans le délire de la faim, du froid et de la fièvre, entonné la Marseillaise. Les S.S. avaient assisté au drame avec un gros sourire, trouvant que c'était beaucoup plus amusant que le monotone et rituel coup de revolver.

-- Barray! Pas de chance, dit-il.

Et il s'éloigna en songeant qu'il y avait vraiment une fatalité dans les choses et que certaines prémonitions se vérifiaient dans la vie: depuis quinze jours au moins, Barray jurait ses grands Dieux qu'on serait tous libres le lundi de Quasimodo... Il se promit tout de même d'écrire à sa veuve et aux deux enfants dont ils s'étaient si souvent entretenus le soir en s'endormant.

Le rescapé, -- il disait le rescapé! -- lui raconta l'histoire du convoi A deux kilomètres après avoir dépassé la gare, il avait été immobilisé, le samedi au petit matin. Les SS. avaient en hâte fait descendre tous les hommes valides, les avaient groupés en une grande colonne qui n'en finissait plus et qui s'était enfoncée dans la nature, au milieu des hurlements des chiens et des coups de feu assassins. Ils avaient abandonné là les morts, les mourants et tous ceux qui, à la faveur du désarroi général, avaient eu la chance [page 107] de passer pour tels: visiblement, il y en avait trop et ils n'avaient pas eu le temps de les tuer un à un -- pas le temps ou pas le goût (6).

Il continua son inspection. Dans un wagon grand ouvert et dont personne ne s'occupait, des troncs vivants, grelottant malgré le grand soleil, émergeaient d'un tas de morts; ils se serraient sur eux-mêmes contre un froid qu'ils étaient seuls à ressentir.

-- Qu'est-ce que vous attendez?

-- Ben on attend de crever, tu vois pas?

-- Hein?

-- Peuh! On est encore quatorze vivants, tous les autres sont morts, on attend son tour

Il ne comprit pas qu'ils fussent si peu accrochés à la vie.

-- Ceux-là ont abandonné, pensa-t-il, pas la peine qu'on s'occupe d'eux Ils sont déjà de l'autre côté et ils s'y trouvent bien. Ils recevaient la vie comme une punition qu'ils auraient hâte de voir levée.

Et il passa indifférent. Combien en avait-il connu au camp, de ces êtres qui traînaient derrière eux une sorte de fatalité et qu'on ne pouvait jamais rencontrer sans penser qu'ils étaient déjà morts, que leur cadavre se survivait, en quelque sorte, à lui-même. Ils ne manquaient jamais une occasion de vous aborder, de vous seriner que la guerre serait finie dans deux mois, que les Américains étaient ici, les Russes là, l'Allemagne en révolution, etc. Ils étaient irritants, excédants. Un beau jour on ne les voyait plus: les deux mois étaient écoulés, ils n'avaient rien vu venir, ils avaient " lâché la rampe " disait-on, ils s'étaient laissés mourir à la date fixée. Ceux-ci lâchaient la rampe au poteau, les deux mois finissaient là, le jour de la liberté! Il savait par expérience qu'il n'y avait rien à faire.

Deux pas plus loin, il eut un remords:

-- Restez pas comme ça, dégagez-vous, les Américains sont là, ils vident le wagon d'à coté, ils arrivent à vous. Ils vont vous donner à manger, il y a un hôpital au village. Ils ne le crurent pas, mais il était en règle avec lui-même. Dix, douze, quinze wagons, des morts, des mourants:

Mourir là! Venir mourir là!

En queue de train, les vivres: des sacs de petits pois, de farine, des boîtes de conserves, des paquets de tous les ersatz imaginables, des alcools, de la bière, des liqueurs, [page 108] des habits, des souliers, des accessoires, etc. Il prit un sac de soldat et une paire de souliers italiens, montants de toile, semelles plates, qui allaient merveilleusement à son pied, puis il partit, ayant hâte de quitter toute cette misère.

Il voulut cependant voir encore ce camp de l'Arbeitsdienst, à deux pas, où le commandant lui avait dit qu'on transportait les vivants: un grand espace de terrain entouré de bâtiments en bois, des squelettes qui allaient et venaient, pressant leurs mains sur leurs boyaux qui se tordaient, des cadavres ici et là Cinq ou six cents qu'ils étaient. Des infirmiers bénévoles s'affairaient parmi eux, couraient de l'un à l'autre, s'évertuaient en vain à leur faire comprendre qu'ils devaient rester sagement étendus sur les paillasses à l'intérieur des baraquements. Rares étaient ceux qui avaient gardé dans leurs yeux la volonté et au coeur le goût de vivre. Ceux qu'on aurait encore pu sauver commençaient à mourir de diarrhée dysentérique pour s'être, dédaignant les conseils, jetés trop goulûment sur les vivres qu'on leur distribuait à profusion: ils mangeaient puis ils éprouvaient un grand besoin d'air, voulaient partir, et ils allaient mourir dans la cour... Non, non, ce n'était pas un endroit pour lui. D'abord on était trop près des lignes, on entendait encore les coups de canons trop frais. Il partirait. A pied jusqu'au bout, s'il le fallait: il évoqua le retour d'Ulysse...

Il s'achemina vers la villa où il avait dormi la veille et où un nouveau serrement de coeur l'attendait. Entre-temps il trouva un soldat américain, à la porte d'une grange, qui voulut bien le raser, amusé.

A vrai dire, ce n'était pas une villa mais une petite maison d'ingénieur ou de retraité comme il y en avait tant en France, grille et jardin autour. La veille, il l'avait trouvée déserte, toutes portes ouvertes. Dans la cuisine, la table n'était pas même desservie: du fromage blanc dans une assiette, de la confiture -- la marmelade des Allemands! -- dans une autre. Dans la salle à manger, les portes d'armoire baillaient, le linge et divers objets étaient empilés sur le divan, sur la table, sur les chaises, tout à trac, -- une malle dont le couvercle béait dans l'attente. La chambre à coucher était en ordre parfait. Il avait respiré là-dedans la détresse toute chaude de gens aisés qui avaient espéré jusqu'au bout et attendu la dernière minute pour partir.

-- Ils ne sont pas loin, avait-il pensé, ils vont revenir d'un moment à l'autre.

Il avait dormi dans le grand lit de la chambre à coucher, [page 109] il y avait paressé en fumant une cigarette, le matin; il s'y était étiré dans la chaleur des draps, sous un large faisceau de soleil qui rebondissait sur les meubles laqués. En quittant cette maison, pour se rendre chez le commandant, vers dix heures du matin, il avait pensé à ce qui lui était arrivé en 1940, quand il avait, se repliant d'Alsace, voulu passer une dernière fois chez lui. Il s'était revu tenant un crayon pour écrire une banderole qu'il aurait affichée sur la porte si, au dernier moment, une sorte de fierté dont il avait toujours cru qu'elle était déplacée ne l'avait retenu: " Usez de tout, ne volez rien, ne cassez rien. Ne vous vengez pas sur les choses de ce que vous avez à reprocher aux individus Ne faites pas payer aux individus ce que vous croyez être l'erreur de la collectivité ". Et il n'avait pris dans l'armoire au linge que l'indispensable: une chemise, un caleçon, un mouchoir, sous le buffet de cuisine la paire de sandales simili-cuir qui avait tant fait rire le commandant Il avait même surmonté une tentation très forte quand, passant devant le garage dans le jardin, il avait, au dernier moment, avant de sortir, levé le rideau sur une magnifique Opel.

Maintenant, tout avait disparu, la magnifique Opel était loin, les meubles éventrés, le linge envolé, la vaisselle cassée

-- Et moi qui ai eu tant de scrupules, pensa-t-il. La guerre, ah, la guerre!

Sur la table de nuit, un réveil qu'il avait remarqué la veille était par miracle resté. Il marquait 18 h 30.

Il se jeta tout habillé sur le lit et il s'endormit.

* * *


Le lendemain matin de bonne heure, par un soleil déjà haut, il prit la route Le tonnerre des canons roulait toujours; derrière lui, les puissantes machines de guerre montaient toujours a la rescousse A la sortie du village, devant une maison à I'écart, des civils faisaient cuire quelque chose dans un chaudron posé sur deux pierres: ils étaient là une demi-douzaine, mal habillés, mal lavés, pas rasés, sales, et il vit que l'un d'eux alimentait le feu avec des livres qu'il prenait dans un tas. Il s'approcha, curieux: c'était des requis belges et hollandais, les livres étaient ceux de la Hitler-Jugend-Bücherei (7).

Il jeta un coup d'oeil sur les titres: [page 110]

Kritik über Feuerbach, Die Raüber de Schiller, Kant und der Moral, Goethe, Hölderlin, Fichte, Nietzsche, etc. ils étaient tous là comme à un rendez-vous tragique et ils attendaient parmi des seigneurs de moins noble lignée, des Goebbels et des Streicher, qu'un sort leur fût fait. Le papier était beau, la reliure modeste, la présentation de bonne facture: il avait toujours eu un faible pour les livres quels qu'ils soient. Il en avisa un: Du und die Kunst, par un leader du National-Socialisme. Il l'ouvrit machinalement et il vit une reproduction en couleurs de " La liberté guidant le peuple ", de Delacroix. Il feuilleta, plus attentif: des fleurs de Manet, un détail de Renoir, la Joconde, Mme Récamier, le Martyre de Saint Sébastien Le contraste avec l'enfer dont il sortait lui fit mal, il demanda l'autorisation d'emporter ce livre, fruit pourtant de cette civilisation qui avait été si cruelle pour lui et qui étonnera et scandalisera le monde jusqu'à la consommation des siècles. L'autorisation lui fut accordée avec un sourire et un quolibet. Bien sûr, c'était difficile à comprendre.

Il reprit la direction de l'Ouest, avec le pressentiment qu'il ne rencontrerait jamais une ambulance de bonne volonté, qu'il irait à pied jusqu'au bout Brusquement il se sentit au seuil d'une nouvelle aventure et il eût bien voulu, quoique dans un autre temps et sous un autre ciel, elle ressemblât à celle d'Ulysse qu'il évoquait hier.

Devant lui, il vit des routes, des paysans dans les champs, des buissons en fleurs, des arbres en bourgeons, des fermes, des gens qui lui demandaient son histoire et auxquels il la racontait volontiers, des routes, encore des routes et, là-bas, au tréfonds de cet horizon de mirage, une petite maison dans les thuyas, en banlieue d'une petite ville. Dans la courette, un bambin qui avait toujours deux ans et qui jouait avec du sable, levait de grands yeux étonnés en le voyant arriver dans son habit de bagnard Il eut la langue levée:

-- Comment t'appelles-tu, mon petit? Où est ta maman?

Et il pleura.

Saint-Nectaire, le 1er septembre 1948.

[FIN du Passage de la ligne]



Extrait du livre de Paul Rassinier, Le Mensonge d'Ulysse, qui est paru d'abord aux Editions bressanes en 1950. Cette première partie était parue auparavant sous le titre Passage de la ligne en 1948. L'ensemble a été plusieurs fois réédité par différents éditeurs, de droite comme de gauche. Nous utilisons l'édition procurée en 1980 par La Vieille Taupe, à Paris. Signalons qu'il existe une traduction anglaise un peu abrégée (il y manque les trois premiers chapitres) parue, avec d'autres textes de Rassinier, sous le titre Debunking the Genocide Myth, parue en 1978 aux Etats-Unis.

| Chapitre 1 | Chapitre 2 | Chapitre 3 | Chapitre 4 | Chapitre 5 | Chapitre 6 |
| Chapitre 1/2 | Chapitre 2/2 | Chapitre3/2 | Chapitre 4/2 | Chapitre 5/2 | Conclusion |
| Avant-propos à la deuxième édition | Préface de Paraz à la 1ère éd. |


Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <[email protected]>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.

Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.

Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


[email protected]

| Accueil général | Accueil Rassinier | Accueil Mensonge d'Ulysse |

L'adresse électronique de ce document est:

http://aaargh-international.org/fran/archRassi/prmu/prmu6.html