AAARGH

Notes du texte de G. Tillion, RÉFLEXIONS SUR L'ÉTUDE DE LA DÉPORTATION



1. Voir p. 16. Les mesures en vue de l'extermination des malades sont prises à partir de décembre 1944 et l'ordre d'extermination, (interrogatoire du commandant adjoint Schwartzhuber), confirmé par le commandant Buhren (interrogatoire du 8-12-49), date de la fin de février 1945 et aurait été formulé ainsi: Les personnes dont on ne peut pas compter qu'elles survivront, sont à détruire. Or les femmes assassinées en vertu de cet ordre auraient survécu dans une proportion supérieure à 90%.

2. Il y a des documents faux, comme il y a des faux témoins, mais ceux qui sont authentiques offrent le double intérêt d'être, généralement du moins, contemporains des faits auxquels ils se rapportent et de n'avoir pas en vue de servir une cause quleconque. Ils sont immobiles et neutres comme des objets; c'est dire que, dans ce domaine de l'histoire contemporaine où les passions les plus intenses sont en jeu, leur valeur est grande.

Ce qui caractérise malheureusement les textes relatifs à la déportation par rapport à ceux qui concernent d'autres faits historiques de la même période (histoire diplomatique, histoire militaire par exemple) c'est leur extrême sécherese, leur extrême pauvreté ou... leur absence Lorsqu'ils existent, c'est sous la forme d'ordre de service ou de circulaires de l'administration allemande, de listes de prisonniers établies par la Direction des camps pour son usage (ou, au contraire, relevées clandestinement par les prisonniers eux-mêmes afin d'alerter leurs familles ou la Croix-Rouge), de fiches individuelles de détenus, de correspondances officielles ou privées, d'inventaires de matériel, d'agendas ou même, éventuellement, de photographies.

Il ne faudrait cependant pas s'illusionner et s'imaginer qu'on pourrait, grâce aux seuls documents, écrire l'histoire de la déportation. Tout d'abord ils sont fort incomplets car, chaque fois que les Allemands l'ont pu, ils les ont systématiquement détruits. Ceux qui ont échappé à la destruction n'ont pas été regroupés, les États-Unis et l'U.R.S.S. en détiennent la plus grande part sur leurs territoires; le reste est émietté entre les divers pays belligérants ou même non belligérants (nous en avons personneIlement retrouvé en Suède et en Suisse).

A supposer que nous possédions la totalité des archives des camps, iI nous faudrait encore faire appel aux témoignages, tout d'abord pour la raison générale qu'une paperasserie administrative, si exacte et complète soit-elle, est incapable de recouvrir toutes les complexités d'un événement vécu. En outre, dans le cas qui nous occupe, ces archives, ont été souvent, dès l'origine, intentionnellenient falsifiées: aucun signe particulier ne différencie, par exemple, une liste d'extermination d'une Iiste de transport et, dans les administrations nazies, les réalités les plus redoutables se dissimulaient derrière une terminologie anodine dont il faut avoir la clef pour comprendre ce qu'elle a signifié. Même lorsqu'on a découvert cette clef, une enquête sérieuse reste nécessaire pour que l'interprétation ne soit pas contestable. Mais tout ce travail préparatoire ne présente pas de difficultés insurmontables.

Les erreurs involontaires sont plus dangereuses: c'est ainsi qu'en étudiant, à la lumière de nos enquêtes orales, des documents administratifs allemands d'une authenticité indiscutable, complets, sans falsification, constitués dans les conditions les plus fovarables à un maximum de contrôle, nous avons obtenu la preuve que ces derniers étaient criblés de lacunes et d'inexactitudes, dont quelques-unes importantes par leur nombre et leur nature et d'autant plus dangereuses que l'historien futur les abordera avec un respect dont il n'aura guère de moyens de s'affranchir.

3. Les trains partis le 30 janvier et le 15 juin de l'année 1944.

On verra dans la Seconde Partie de cet article (Témoignages, p. 26 et suiv.), comment il est possible, mais lent et difficile, de remplacer ces documents disparus.

4. Le document provient du Revier de -Ravensbruck - et fut sauvé de la destruction par une déportée de la Résistance tchèque qui nous l'a remis. Ses 29 feuilles de papier pelure dactylographiées ont une frappe impeccable, ne comportent aucune rature, aucune retouche (il s'agit manifestement non pas d'un brouillon mais d'un état définitif, établi soigneusement en plusieurs exemplaires, pour les différents services autonomes du camp). Notre exemplaire est un "double" au carbone, enrichi d'annotations manuscrites de plusieurs mains différentes, mais toutes d'une écriture lisible et appliquée, ajoutées à l'encre ou au crayon, au fur et à mesure des faits qui nous sont ainsi indiqués.

5. Non parvenue à l'entrée du camp. La prisonnière en question a été déportée par un train suivant et elle est morte dans des circonstances que nous ignorons.

6. Supprimée.

7. Dans cette série figure la prisonnière 27260 qui n'est pas arrivée à destination, c'est pourquoi la série est de 278 noms (et pas 279).

8. Elle a été déportée un peu plus tard et elle est morte.

9. Nous ne parlons ici que des pseudonymes représentant un véritable état civil. Le "nom de guerre", qui servait pour signer un rapport ou pour présenter un agent de la Résistance à ses camarades de combat, n'empèchait nullement celui ou celle qui l'avait adopté de se promener avec sa véritable carte d'identité dans sa poche. Comment aurait-il fait autrement, d'ailleurs, lorsqu'il continuait à habiter son ancien domicile, comme c'était le cas, assez souvent?

10. Nous avons connu une courageuse petite Tchèque qui avait été arrêtée dans le métro de Paris, par la Gestapo, avec une bombe dans son sac à main. Elle était juive, communiste, et s'était laissée battre sans parler. Grâce à l'étiquette Polit. elle s'est retrouvvée à Ravensbruck où elle a survécu. Sans sa bombe, elle aurait eu l'étiquette Judin et serait presque certainement morte à Auschwitz.

11. Il y a, en tout, 262 prisonnières indiquées comme parties en kommando. Il y a 74 indiquées comme entlassen (libérées), dont 68 libérées à la date du 2 avril 1945 (correspondant à l'échange par la Croix-Rouge Internationale de Genève de 300 Françaises déportées) et 6 libérées isolément, à des dates diverses de l'année 1944 (19 et 29 mars, 19 avril, 10 et 19 mai et 3 août). Nous trouvons également 88 mortes et 52 femmes dont le nom est accompagné de la lettre FI, mais, parmi ces dernières, 4 ont leur nom accompagné à la fois d'une croix et de la lettre U. Le total de ces 476 informations correspond en réalité aux identités de 472 prisonnières (sur 957).

12. Echange des 300 Françaises qui furent les premières à revoir la France et sont portées entlassen à Ravensbruck, le 2 avril 1945 (parties en réalité le 6 ou le 7 avril au matin).

13. Mme Jeanne Wagner serait morte ce jour-là.

14. Nous avons pu, à partir de 3 séries de listes dressées en Suède, par les soins de la Croix-Rouge et malheureusement pleines d'erreurs bien naturelles, reconstituer une liste générale dans laquelle nous croyons pouvoir identifier 91 déportées du convoi Vingt-Sept-Mille.

15. Nous sommes en mesure de donner cette série complète pour le convoi déporté le 15 aoùt 1944.

16. Quelques prisonnières d'Holleichen avaient été envoyées à Flossenburg où elles ont été exécutées: deux Françaises et une Polonaise; une autre (moucharde) y fut conduite également mais sur sa demande.

17. Voir p. 12.

18. Les initiales N. N. (Nacht und Nebel) désignaient une catégorie spéciale de prisonniers et de prisonnières qui avaient un régime plus sévère que les autres et qui étaient groupés dans des blocks particuliers. Cf. Boüard, Mauthausen.

19. Nous traduisons Schulzhaftlagerführer par commandant-adjoint, titre qui correspond à peu près aux fonctions qu'exerçait le personnage en question.

20. Ni dans aucun autre document de Ravensbruck. Les avatars que nous venons de résumer - ou plutôt leur épisode final - et qui sont ceux d'un seul convoi, ne peuvent être considérés [manque la fin]...

21. A l'inverse du commandant-adjoint Schwartzhuber (p. 17)9 le Dr Treite espérait se justifier au cours du procès où Il fut inculpé de crimes de guerre. En conséquence, il a adopté le parti de dire ce qu'il savait dans tous les domaines engageant la responsabilité générale de la direction du camp et de ne mentir que sur les points où il se jugeait compromis en personne. Or, il est exact qu'il n'a pas participé aux sélections pour Uckermarck, à l'exception de la première. Dans ces conditions, pourquoi ne pas dire qu'il avait refusé de faire ce choix parce qu'il prévoyait la sort de celles qui seraient choisies? Ce n'est pas par respect de la vérité, car il a menti sur d'autres points (voir en particulier les transports pour Linz).

Nous avons été frappés, au cours de ce même procès à Hambourg, de la défense adoptée par une aufseherin qui a reconnu sans difficulté avoir choisi des femmes pour la chambre à gaz, mais qui a énergiquement souligné que toutes ces femmes étaient vieilles ou malades et Incapables de travailler. Cette aufseherin était ignorante et bornée, tandis que Treite était cultivé et intelligent; il est d'autant plus frappant de constater l'analogie de leurs [manque une ligne]...

22. Elle avait agacé Carmen Mory (professionnelle de l'espionnage, arrêtée en France en 1939 comme agent allemand, relâchée par les Allemands en 1940, puis reprise par eux un peu plus tard, lorsqu'ils eurent connaissance des archives du contre-espionnage français, "Blockova" à ravensbruck, condamnée à mort pour assassinat à Hambourg.

23. Nos camarades libérées par les Russes ont vu les énormes réserves de vivres qui étaient stockées dans des silos et des hangars; l'espace était illimité, le bois et la main d'oeuvre pour construire abondaient.

24. Suhren a-t-il sollicité lui-même, dès décembre, les ordres d'exterminatin qu'il a reçus à la fin de février? En attendant de les recevoir sachant qu'il les recevrait il aurait pris toutes les dispositions qui s'imposaient à ses yeux.

Cependant une cvertaine synchronisation du massacre apparaît lorsqu'on compare les bribes d'information qu'on possède actuellement sur chaque camp. Si l'on pouvait établir exactement, pour chaque extermination, à quel moment elle a commencé, et reconstituer les termes de la circulaire qui l'a déclenchée, peut-être verrions-nous plus clair dans les véritables causes de cet espèce de délire homicide qui s'est emparé de la plupart des chefs de camp en 1945. est-il possible que Suhren, par exemple, n'ait pas imaginé la possibilité d'une défaite de l'Allemagne lorsque, dans les premiers jours de mars, il a utilisé, pour la première fois, une chambre à gaz? Qui, d'après lui, aurait tué en tout mille cinq cents femmes et, d'après nous, peut-être quatre ou cinq mille, ce qui dans un camp qui comptait encore 35.000 âmes reste numériquement important). Il n'était nullement fou, nullement fataliste, et s'il faisait peu de cas de la vie des autres, il tenait farouchement à la sienne (la mauvaise foi acharnée dont il a fait preuve au cours de ses deux procès le mojntre assez). Or, sans cette chambre à gaz, créée par lui, de sa propre initiative, deux mois avant la débâcle, il pouvait peut-être sauver sa vie.

25. Plus de 1 km et moins de 2.

26. La ration alimentaire a varié à Ravensbruck, comme dans tousles camps allemands. En 1945, elle se composait de 1 litre de soupe aux rutabagas, très peu épaisse, et, du "pain en 5", "une boule de pain pour 5 personnes", parfois, du "pain en 6", parfois du "pain en 7". Les derniers jours, la soupe fut remplacée par une " demi-margarine (cube de margarine de la taille d'un gros morceau de sucre).

27. Parmi tous les criminels de guerre de Ravensbruck (dont une partie fut jugée à Hambourg, sous le contrôle anglais, et une autre partie à Rastadt, sous le contrôle français), Schwartzhuber est le seul qui nous semble avoir dit la vérité. Selon les enquêteurs anglais, dès la première minute, il aurait envisagé avec sang-froid sa position, se serait perdu et, soit pour avoir la paix (et les petits privilèges auxquels ont droit les prisonniers qui ne déçoivent pas les juges d'instruction), soit par lassitude, indifférence ou autre raison, il prit son parti et s'y tint, sans égard pour lui-même, ni pour ses complices. C'est la raison pour laquelle nous pensons que le sentiment qu'il exprime ici est sincère. Ce n'était pas une brute (comme Binder ou Pflaum) et Il avait une expression intelligente, les apparences et le comportement d'un homme psychologiquement normal. Nous avons cependant été frappés, à plusieurs reprises, par la bonne humeur qu'il déployait au cours des sélections pour la chambre à gaz et qui contrastait avec un visage.précocement ravagé. En outre, sa biographie nous apprend qu'il fut, de mai 1923 à mai1946 (soit pendant douze ans), fonctionnaire des camps de concentration, donc de sa vingt-neuvième à sa quarante-et-unième année. Il était, en somme, un "spécialiste" de l'extermination et, selon les apparences, avait choisi ce métier.

Schwartzhuber est né le 29 août 1904 à Tutzing, en Bavière; il avait fait des études secondaires et il était éditeur lorsque, le 8 avril 1933, il s'inscrivit dans les S.S. et, le 5 mai de la méme année obtint un poste à Dachau. Il y devient Blockfuehrer, le 1er mars 1935, Unterscharfuehrer, le 1er mai de la même année, Scharfuehrer, en 1936, Oberscharluehrer, en 1937, etc. Le 1er septembre 1938, il est transféré à Sachsenhausen où Il est promu Hauptscharfuehrer en novembre 1938. Le 9 septembre 1941, il devient contrôleur du Aussenkommando dAuschwitz. Il y est promu Untersturmfuehrer, le 9 novembre 1941. En mars 1942, il devient commandant du camp d'Auschwitz 2 (Birkenau) avec le grade (20 avril 1944) d'Obersturmfuehrer. Il quitte Auschwitz à la fin d'octobre et, au début de novembre 1944, devient commandant du camp à Ravensbruck où il reste jusqu'à la dissoIution du camp le 29 avril 1945, et où, malgré la répugnance qu'il exprime ici, Il a exécuté tous les ordres d'extermination qu'il a reçus. Il est arrêté, le 3 mai, quatre jours plus tard, par les Alliés de l'Ouest.

28. Extrait du rapport d'un délégué de la Croix-Rouge internationale sur sa visite au camp de concentration de Ravensbruck

"Ayant renvoyé sa subordonnée, Suhren commença à me faire une longue apologie du système des camps de concentration et me parla des résultats remarquables que l'on avait atteints, et ceci grâce au travail, à l'Aufklarung et à l'Erziehung (l'instruction et l'éducation).

... " Suhren me répondit que "pour prouver le non-fondé des bruits que l'on répandait à l'extérieur, il était prêt à me faire visiter le camp...

" Suhren Interpellait une femme, lui demandait si elle était maltraitée, combien de fois par jour elle était battue et si elle avait à se plaindre de quoi que ce soit. Naturellement, personne ne se plaignait. Au contraire, ce n'étaient que dee louanges adressées surtout au commandant du camp. Et à chaque réponse, Subren se tournait vers moi et me disait avec gravité: "Bitte." Les femmes S.S. elles aussi étaient Interrogées. Suhren leur demandait si elles maltraitaient les détenues. Elles répondaient toutes d'un air offensé Aber das ist uns doch verboten (Mais cela nous est défendu.) "Et si vous les battez?" (Alors nous sommes punies), était la réponse.

Document sur l'activité du Comité international de la Croix-Rouge en faveur des détenus dans la camps de concentration en Allemagne (1939-1946), Genève, 3e édit., 1947, p. 114-115-116

Le délégué qui a écrit ce rapport n'était pas dupe de cette mise en scène, mais si Suhren n'avait pas espéré le duper il n'aurait pas pris la peine d'organiser cette comédie.

29. La chambre à gaz mesurait 9 m. sur 4 m 50 et pouvait contenir 150 personnes, selon le commandant adjoint Schwzartzhuber (p. 18), cependant toutes les fois que nous avons pu controler un chiffre de départ, il était plus élevé: 170, 180. Faut-il penser que des subalternes, débortdant de zéle, ont estimé que là où il y avait place pour 150, avec un peu de bonne volonté, on pouvait en faire tenir 170? Et même 180? Ou l'équipe de Moll qui abattait les victimes au revçolvzer, deux par deux, a-t-elle continué, concurremment avec la chambre à gaz, à faire son office? Cela nous ne le saurons sans doute jamais. Sur ce point, les chiffres certains que noous possédons sont en contradiction avec ceux que donne Schwartzhuber.

30. Selon Suhren et Schwartzhuber, c'est en mars qu'Uckermarck a contenu cinq mille prisonnières. Ils n'auraient aucun intérêt à mentir sur ce point

31. Voir p. 13.

32. Les Allemands brûlaient généralement les corps de leurss oldats, mais après les avoir déshabillés (il y avait à Ravensbrück un kommando qui réparait les vêtements, inondés de sang et d'immondices, ainsi récupérés). Dans les camps, ils ont toujours fait déshabiller les condamnés avant de les tuers et c'est par le retour des vêtements des disparus qu'on pouvait avoir la preuve de leur mort. Tout Ravensbrück a connu ainsi l'exécution des jeunes filles anglaises parachutées et les aveux des SS qui oont assisté à leur mort n'ont fait que confirmer ce qui avait été déduit d'indices sûrs.

33. Nous possédons une liste clandestine des françaises qui se trouvaient au Rvier au moment où s'est formé le convoi de rescapées organisé par la Croix-Rouge suédoise; dans cette liste, nous avons retrouvé les noms de nombreuses prisonnières que nous savons effectivement être venues en Suède (quelques-unes même y sont mortes) et ceci nous permet de dater le document: il a été établi par les infIrmières françaises du Revier avant, (et non après) le départ du convoi suédois et c'est ce qui explique ses erreurs., Elles peuvent .d'ailleurs être rectiflées assez facilement par le collationnement avec les listes suédoises et surtout par l'enquête orale.

34. Pour qui a connu l'efficacité et la conscience professionnelle avec lesquelles travaillent les membres de la Croix-Rouge suédoise, les conditions terriblement anormales dans lesquelles ces 3 séries ont été établies éclatent aux yeux; les orthographes abondent et les renseignements complémentaires qui, en cas d'homonymie, permettent l'identification sont très inégalement recueillies. Par contre 1es 3 séries se recoupent -mais pas totalement- ce qui semblerait indiquer qu'elles ont été établies à des dates et en des lieux différents. En les collationnant, nous avons établi la liste généra qui nous a servi et dont nous savons qu'elle n'ut ni absolument sûre, ni, même, peut-être, complète.

35. Il s'agit de Mme Louet, née Marie Chassot le 15 août 1879. Elle est morte, mais elle vivait encore à la fin d'avril 1945, bien qu'elle fût la doyenne des 52 femmes marquées d'un U: une femme de 27 ans, deux de 31 ans, une de 33 ans; un de 36 ans, une de 37 ans, 15 femmes àgées de 40 à 50 ans, 23 femmes âgées de 50 à 60 am et 7 femmes âgées de plus de 60 ans. Ages calculés en décembre 1944.

36. Nous remercions ce service qui, malgré le gros surcroît de travail,que les lois sur la déportation. lui imposent actuellement, a bien voulu faire une enquête sur les 52 déportées dont nous lui avons soumis les identités complètes. Sur toutes, il possédait des renseignements abondants, de sources très diverses (listes d'arrestations opérées dans le départements, extraits du registre de Compiègne, listes transmises par la Mission française de Rapatriement en Pologne, etc.), et il résulte de ces renseignements que toutes les femmes en question sont, sans aucune erreur possible, effectivement mortes. Le Ministère détient,, en ce qui les concerne, 25 actes officiels de décès, 8 actes de disparition, 14 jugements déclaratifs de décès. Les 5 dernières sont mentionnées également comme décédées, mais il semble qu'aucune famille n'ait sollicité pour elles l'établissement d'un acte d'état-civil.

37. Notons, en passant, que les quatre dates de décès qui nous sont données se situent toutes dans une période de neuf jours de la seconde quinzaine de février - donc immédiatement,après l'installation de Salveguart,et de son bocal de poudre bIanche. Or dès le début de mars -- date où la chambre à gaz a commencé à fonctionner -- il est possible que Treite ait donné l'ordre de cesser d'enregistrer sur les états de "son" Revier tout ce qui se rapporait au Jugendlager; notons également que les morts naturerelles, ou provoquées par l'épuisement (mais survenues dans le bâtiment d'Uckermarck qualifié Revier) ont été nécessairement comptées dans la même série que les empoisonnernents; notons enfin, que toutes les Françaises (Lorraines et Alsaciennes exceptées) ont été retirées du petit camp,le 2 avril, c'est-à-dire après avoir été exposées six semaines exactement au.danger Salveguart.

38. Sur la première page, la date: Ravensbruck, den 6-IV-1945, est suivie de la mention: Nachstende Häftlinge wurden nach dem Schonunslager Mittwerda i. Schles., überstellt, vet la dernière page porte la signature originale' du commandant: Suhren SS Sturmbannfuhrer U. Lagerkommandant.

Nous devons à l'obligeance de Mme Héléna Dziedzicka et de la comtesse Plater une copie de cette liste et deuxp hotocopies que nous avons remises à la Justice française au moment du procès du commandant de Ravensbruck, Suhren. Celui-ci avait d'abord adopté la défense suivante: "Il y avait eu, en effet, une chambre à gaz à Ravensbruck, mais il ne connaissait son existence que par ouï-dire, car elle n'avait existé qu'à partir de mars, date où il n'était plus commandant de Ravensbruck. C'est alors qu'on lui oprésenta la photocopie de la liste Mittwerda, datée du 6 avril 1945, et portant son titre et sa signature autographe."

39. D'autres différences nous permettent d'affirmer que les deux textes émanent de deux services étrangers l'un à l'autre, qu'ils ne se sont pas copiés réciproquement et qu'ils ont eu deux sources d'information distinctes: parmi les neuf noms qui figurent sur les deux documents, il en est qui est orthographié Berthe Boucher sur le premier texte et Bertha Beudet sur l'autre. Parmi les neuf numéros, il en est un qui est inexact sur la liste Mittwerda (27806 au lieu de 27993). Dans les deux cas, c'est la liste Vingt-Sept Mille qui est la plus sûre.

40. Cette campagne se développait d'ailleurs dans le temps même où les moyens de mesure et d'enregistrement de la machine commençaient leur essor gigantesque: le phonographe et le magnétophone pour la voix, la photographie et le cinéma pour l'image, tous les pointages mécaniques (aujourd'hui électroniques)

41. Recherches récentes faites par Allport et Postmon sur le témoignage et la rumeur publiques.

42. Si Claparède, dans une expérience célèbre (au lieu de vouloir prouver que huit seulement de ces étudiants, sur cinquante-quatre, avaient effectivement vu une certaine lucarne devant laquelle ils passaient tous les jours-- s'était efforcé d'établir l'existence ou la non-existence de ladite lucarne, il lui aurait suffi d'interroger la femme de ménage ou l'homme de peine qui avaient charge, à l'Université, d'en laver les vitrees (et plus d'autant fréquemment que, nous le savons, la scène de passe à Genève). En faiszant confirmer cet unique témoignage par le concierge de l'établisement, il aurait obtenu deux réponses concordantes et... exactes.

43. Si l'objet du témoigna gne est un fait permanent, institutionnel, nul vrai problème ne se pose pour nous, carl la plus élémentaire méthode d'enquête nous permettra d'atteindre une vérité incontestable. C'est sur cette base d'information qu'est fondée l'ethnologie -- [...] et qu'elles sont sûres et que les résultats auxquels elles nous permettent d'atteindre sont plus solides que ceux de l(`histoire. Comme le dit le président F. Gorphe: "L'étude des témignagnes... ne peut être poussée à fond, par des méthodes scientifiques positives, qu'à l'égard des témoignages vivants. Or, l'historien en est réduit à des documents morts."

François Gorphe, président de chambre à la Cour d'appel de Poitiers, La critique judiciaire des preuves (Giustizia Penale) Parte IV a, La Producera, 1935, fasc. XI.

François Gorphe, à la fois comme psychologue et comme juriste, est l'auteur français qui a le plus longuement et le plus solidement étudié le grand problème du témoignage judiciaire. On trouvera dans l'excellente bibliographie qu'il publie à la fin de son _uvre principale (La critique du témoignage, 2e édit., Paris, Dalloz, 1947, 470 p.) toutes les études antérieures à 1925.

Pour le second quart du XXe siècle, voir la bibliographie du Dr Michel CENAC (Le témoignage et sa valeur au point de vue judiciaire, Rapport de médecine légale, Cahors, Coueslant, 1951, 40 p.)

44. Binet.

45. Des machines pour déceler le mensonge ont donné des résultats surprenants, mais elles ne peuvent évidemment être employées qu'avec des délinquants qui s'efforcent de cacher à la justice leur participation à une action criminelle. Elles consistent en un enregistrement mécanique des reactions sanguines (sphygmogeraphe), galvaniques (psychogalvanomètre) ou respiratoires (pneumographe) du sujet, devant lequel on mentionne, au milieu de faits indifférents, des détails relatifs à l'événement auquel il nie avoir été mêlé.

Retenons que le mensonge ou la dissimulation volontaire provoquentr une émotion à laquelle tout l'être physique participe. Ceci peut expliquer les phénomènes d'intuition et que quelque chose nous avertisse assez souvent lorsque nous sommes en face d'un menteur.

46. Les soldats anglais qui ont délivré Bergen-Belsen, les Américains qui ont pris Buchenwald, les Russes qui, les premiers,ont pénétré dans Auschwitz et les Neutres, Suisses et Suédois de la Croix-Rouge Internationale, n'ont pas "vécu" dans un camp, is ont vu ce qui restait d'un camp... En outre, pas plus que les acteurs du drame, ils ne peuvent être considérés comme "sans parti-pris" car, à ma connaissance, île participèrent,au contraore, aussitôt, aux sentiments intenses des victimes - peut-être même plus violemment que celles-ci, car ils étaient moins las.

Les gardiens allemands, par contre, ont vu ce qui, en dehors d'eux, n'a été connu que des morts. Leurs témoignages ne se sont pas manifestés - pas encore - sous forme de souvenirs publiés par des mains pieuses, et nous ne connaissons leurs point de vue que par les dépositions qu'ils ont faites devant les tribunaux qui les jugaient comme criminels de guerre. Celles-ci devraient donc nous être doublement auspeotes, car non seulement leurs auteurs avaient un "parti pris" Initial, mais encore leur intérêt évident, immédiat et vital, les incitait à mentir. La plupart ne s'en firent pas faute, mais non pas tous et surtout pas sur tous les points, ainsi que nous l'avons vu dans la première partie de cet article. C'est même grâce à cette source d'information que nous avons pu éclaircir des faits qu'il aurait été impossible de reconstituer sans elle. (Parmi les raisons de suspicion, à l'égard de cette catégorie de témoins, nous ne mentionnons pas le critère de moralité -- qui joue pourtant un rôle si important dans l'opinion que chacun et fait a priori d'un témoignage - parce que précisément nous pensons qu'aucun témoignage ne doit être accepté a priori).

47. Il en est de môme pour tous les événements qui mobilisent les sentiments et les intérêts de leur temps: qui était "neutre" à Paris, en 1791; qui, même de nos jours, est totalement neutre par rapport aux événements de la période révolutionnaire? PIusieurs générations après la mortde ses derniers témoins, et à des milliers de kiIomètres du lieu où ils vécurent, nous pouvons voir, par exemple dans le continent Américain, telle République célébrer le 14 juillet comme sa fête nationale et tel Dominion britannique revendiquer la fleur de Iys dans les armes de ses provinces. Nous verrons de même tel Américain du Sud ou du Nord, tel Asiatique, ou méme tel industriel français, se laisser Incliner dans leurs jugements et leurs curiosités vis-à-vis de l'Allemagne d'hier, par l'opinion qu'ils se seront faite sur la position que devra avoir l'Allemagne de demain.

48. Il restera, naturellement, au "parti pris", le domaine des interprétations, d'où il est difflle de le débusquer. Inversement, d'ailleurs, l'absence totale de participation affective à un événement est un élément d'incompréhension qui nous semble pour le moins aussi préjudiciable. Mais ces deux préjudices - qui font partie des données du problème historique - doivent être réduits au maximum, tout en sachant que, à la limite, ils sont irréductibles.

49. L'ensemble de tous les renseignements que nous avons pu réunir dans la première phase de nos recherches a été trié mécanographiquement, grâce à l'Institut national de la Statistique et des Etudes économiques qui a réussi un magnifique travail dont nous le remercions à nouveau. Nous en avons remis un exemplaire au service de l'état civil du ministère des Anciens Combattants, dès octobre 1947. Cette étude statistique, outre les .services qu'elle a rendus à l'état civil et aux Associations de Déportés, a servi de point de départ à toutes nos enquêtes.

50. Cette confirmation est d'autant plus sûre que dans la majorité des cas ils sont jamais revus depuis les événements dont ils ont, ensemble, supporté le poids.

51. Actuellement nous possédons des informations d'ensemble sur la déportation de toutes les Françaises, mais en outre nos sondages comportent l'inventaire méthodique des comportements individuels dans 3 convois: un convoi de libération (336 personnes, libérées par la Croix-Rouge suédoise), un convoi de déportation dont les prisonnières arrêtées en 1943 (958 personnes) et un autre convoi dont les prisonnières ont été arrêtées en 1944 (676 personnes). Les deux derniers sont complétés par une reconstitution (malheureusement partielle, mais faite cellule par cellule), du peuplement des prisons aux dates correspondantes.

52. Voir les collections de faits déjà constituées par la Commission de la Déportation (cf. article d'Henri Michel).


53. Les premières apparitions de l'Univers concentrationnaire dans l'histoire furent nécessairement les plus déformées: aux procès de crimes de guerre de 1946 et 1947 il nous était apparu que témoins et accusés --employant le même vocabulaire ésotétrique-- se comprenaient entre eux, par-dessus les juges et le public. Par la suite les témons, repris par leur milieu antérieur, ont appris à "traduire" ce qu'ils avaient à dire, devant des magistrats et des spectateurs que les innombrables publications sur les camps avaient initiés. Et l'écart s'est peu à peu comblé -- sans doute plus près des premiers (accusés et victimes) que des seconds (juges et public) car la vérité existe et elle pèse.