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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Chapitre premier

 

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Chapitre suivant

 

De la piazza Fontana à l'enlèvement de Moro, seuls ont changé les objectifs contingents que le terrorisme défensif a atteints, mais ce qui dans la défensive ne peut jamais changer, c'est le but. Et le but, du 12 décembre 1969 au 16 mars 1978, et aujourd'hui encore, est en effet toujours resté le même, qui est de faire croire à toute une population, qui désormais ne supporte plus cet Etat ou est en lutte contre lui, qu'elle a au moins un ennemi en commun avec cet Etat, et dont l'Etat la défend à condition de ne plus être remis en question par personne. La population, qui est généralement hostile au terrorisme, et non sans raison, doit ensuite convenir que, au moins en cela, elle a besoin de l'Etat, auquel elle doit ainsi déléguer les pouvoirs les plus étendus pour qu'ils puissent affronter avec vigueur la tâche ardue de la défense commune contre un ennemi obscur, mystérieux, perfide, impitoyable, et en un mot chimérique. Devant un terrorisme toujours présenté comme le mal absolu, le mal en soi et pour soi, tous les autres maux, bien plus réels, passent au second plan, et doivent même être oubliés puisque la lutte contre le terrorisme coincide avec l'intérêt commun, elle est déjà le bien général et l'Etat qui la mène généreusement est le bien en soi et pour soi. Sans la méchanceté du diable, l'infinie bonté de Dieu ne pourrait apparaître et être appréciée comme il convient.

L'Etat, affaibli à l'extrême par toutes les attaques qu'il subit quotidiennement depuis dix ans, en même temps que son économie, de la part du prolétariat, d'une part, de par l'incapacité de ses gestionnaires de l'autre, peut taire ainsi l'une et l'autre chose, en se chargeant solennellement de mettre en scène le spectacle de la défense commune et sacro-sainte contre le monstre terroriste, et, au nom de cette pieuse mission, peut exiger de tous ses sujets une portion supplémentaire de leur liberté exigue, qui va renforcer le contrôle policier sur toute la population. (p. 71-72)

Beaucoup d'autres considérations seraient à citer, comme celle-ci, que pourraient méditer nombre d'"antifascistes":

Les staliniens, lorsque la "piste rouge" de la piazza Fontana s'effondra misérablement, et quoiqu'ils n'aient pas protesté contre le fait que Valpreda ait été emprisonné pendant trois ans, ont tiré de leur sac la "piste noire", et voilà que nos extra-parlementaires ont justement fait leur la "piste noire" et ont couru derrière les staliniens pour crier eux aussi que le "fascisme ne passera pas" Naturellement, je n'exclus pas du tout qu'un fasciste quelconque ait participé à tel ou tel acte terroriste, "noir" ou "rouge": mais ce fait n'a aucune importance, parce que nous savons tous que de même que notre Etat se sert de fascistes notoires en tant que généraux, préfets, magistrats et commissaires de police, il s'en sert tout autant en tant qu'agents secrets, éléments infiltrés et main-d'oeuvre terroriste-- et ce sans que cet Etat et ce terrorisme puissent être définis comme "fascistes". (p.87)

Comme cela est vrai de l'Allemagne (des deux Allemagnes, devrait-on dire), et de notre beau pays: combien d'anciens pétainistes dans la haute administration ou dans les fauteuils de ministres, comme Marcellin, combien d'anciens militants de l'Algérie française et de l'OAS dans ces mêmes milieux, dans la police, dans l'armée? Et notre éminence grise, Poniatowski, qui avant d'occuper la place Beauveau s'occupait à renseigner l'OAS? Et Giscard qui recrutait son service d'ordre, en 1974, chez les activistes d'extrême-droite?

Dans la confusion inouie qui règne aujourd'hui, les débris de la misère gauchiste ne brillent pas par leur lucidité, pas plus ici qu'en Italie:

A cause de leur incurable complexe d'infériorité vis-à-vis de la capacité de mentir du PCI, effectivement supérieure à la leur, les extra-parlementaires acceptèrent donc sur le champ la version des faits accréditée par le PCI, selon laquelle les bombes étaient "de style fasciste" et donc ne pouvaient pas être le fait des services secrets de cet Etat "démocratique", si démocratique même qu'il ne s'inquiète jamais de ce qu'ils racontent, qu'ils sont les seuls à considérer comme "dangereux" pour le spectacle, dont ils sont les comparses mal récompensés mais indispensables. Leur explication des faits s'accordait cependant parfaitement avec la véritable idéologie de ces groupuscules, alors tous entichés de Mao, Staline, et Lénine, comme ils le sont aujourd'hui de Guattari, Toni Negri et Scalzon, ou de leur "vie privée" misérable et de leurs "bordels" ridicules. Puisque tous ces prétendus "extrémistes" ne voulaient pas dire la vérité et ne savaient pas accuser ouvertement cet Etat d'être le terroriste, ils ne savaient pas non plus le combattre avec un quelconque résultat tangible: parce que dire que cette bombe était "fasciste" était tout aussi mensonger que de dire qu'elle était "anarchiste" et tous les mensonges, pour opposés qu'ils puissant apparaître, sont toujours solidaires dans le sabotage de la vérité. Et seule la vérité est révolutionnaire, seule la vérité est capable de nuire au pouvoir, seule la vérité est en mesure de mettre en fureur les staliniens et les bourgeois. [...] Victimes de leur fausse conscience même, qui s'exprime toujours dans l'idéologie, les extra-parlementaires ne pouvaient cependant pas éluder longtemps les questions posées par le terrorisme spectaculaire, et à partir de 1970 ils commencèrent donc à considérer la question du terrorisme en soi, dans l'empyrée de l'idéologie, d'une manière toute métaphysique, complètement abstraite de la réalité des choses. Et quand la vérité sur le massacre de la piazza Fontana se fit jour finalement, après que tous les mensonges adoptés à son sujet fussent tombés l'un après l'autre, ni les belles âmes de la bourgeoisie intellectuelle-progressiste, ni les épouvantails à moineaux de "Lotta continua" et consorts n'ont été capables de poser une bonne fois la question dans ses termes réels, c'est à dire scandaleux: que la République démocratique n'a pas hésité à faire un massacre quand cela lui a paru utile, parce que quand toutes les lois de l'Etat sont en danger, "il n'existe plus pour l'Etat qu'une seule et inviolable loi: la survie de l'Etat" (Marx).(p. 91-93)

Le massacre de la piazza Fontana, à Milan, en 1969, est le fait des services italiens. C'est aujourd'hui de notoriété publique. Le Monde l'écrivait dans un article, au lendemain de l'attentat de Bologne, comme si c'était une simple banalité, connue de tout lecteur, alors qu'il ne l'a jamais écrit ni expliqué auparavant. De cela aussi, Sanguinetti montre la raison:

Que cet Etat ait besoin du terrorisme est d'autre part une chose dont chacun de ses représentants s'est désormais parfaitement convaincu, par expérience si ce n'est par raisonnement, et ceci depuis l'heureuse issue, immédiate et miraculeuse, de l'opération de la piazza Fontana. La preuve en est que s'il n'y a pas eu d'"affaire Dreyfus" à ce propos, cela ne provient certes pas du fait que la question était moins scandaleuse, mais bien du fait que tous les partis, pour des raisons différentes, ont compris que si cette bombe avait sauvé l'Etat, que chacun d'eux défend à sa manière, la vérité sur cette bombe était capable à elle seule de le détruire définitivement. Et, s'il n'y a pas eu d'"affaire Dreyfus", cela provient aussi du fait que, dans notre intelligentzia asservie, aucun Emile Zola de service n'a jamais réclamé ni voulu exiger une conclusion véridique sur la piazza Fontana.(p. 96-97)

 L'enquête répondra peut-être à ces questions subsidaires mais elle sera difficile, les policiers n'y suffiront pas. Il faudra leur adjoindre des sociologues.

André FROSSARD

 

 

Les piétons de la rue Copernic

 

Les analyses de Sanguinetti avaient provoqué quelque émotion, en 1975, quand, sous le nom de Censor, il avait publié un Rapporto veridico sulle ultime opportunita di salvare il capitalismo in Italia. Il paraissait si bien informé que la presse spéculait à qui mieux mieux sur l'identité possible de ce Censor, probablement un membre du gouvernement. Sanguinetti ridiculisa bientôt ces trop habiles: il ne disposait d'aucune information particulière et faisait simplement usage de sa comprenette. Il est donné à chacun de faire de même et de voir ce que la situation nous montre comme le nez au milieu de la figure.

On peut ainsi remarquer qu'à Bologne, Munich ou Paris, il semble que l'on ait utilisé des explosifs sophistiqués. Les experts de la préfecture, à Paris, sont d'ailleurs étrangement discrets sur ce sujet. C'est pourtant l'enfance de l'art que de déterminer la nature de l'explosif (et donc, dans la plupart des cas, sa provenance) ainsi que celle du détonateur. Personne ne nous a dit si la bombe de la rue Copernic était ou non télécommandée. Tous ces éléments qui demeurent obscurs permettraient de mieux comprendre les mobiles, de voir pourquoi, à Munich, le porteur putatif de la bombe a sauté avec elle, et pourquoi, à Paris, elle a sauté avant la sortie du service religieux. Erreurs ou habiletés suprêmes des planificateurs?

Cette montée du terrorisme en Europe s'éclaire de ce qu'il a révélé de lui-même, surtout en Italie, au cours des dix années passées. Les explosions de Bologne et de Munich étaient non seulement prévisibles, mais encore prévues. Voyez Sanguinetti. Car pour valider ses coups, ce terrorisme-là doit toujours surenchérir. A l'instant d'après la rue Copernic, nous pouvions nous persuader que d'autres bombes allaient exploser, qui viseraient d'autres genres de victimes. Le carnage qui ne s'est pas fait, quelques jours plus tard, à la Bourse, par l'effet d'un hasard, se retrouvera ailleurs, dans peu de temps. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'explosion de la rue Copernic mais il faut seulement en relever quelques particularités.

C'est un attentat antisémite ou, pour le moins, qui en a toutes les apparences. L'antisémitisme, en effet, peut n'être pas le but mais le moyen. Remontons le cours des événements: on revendique l'attentat au nom de la FANE. Le public ne peut qu'accueillir cette indication positivement; depuis trois mois, la presse, la justice, les politiciens, dans un bel ensemble, se sont attaqués à ce groupuscule, qui avait végété depuis de nombreuses années sans que personne y prête attention jusque là. Ni les activités ni les écrits de la FANE n'ont entre temps changé de nature. Mais au cours de l'été, des actions à caractère anti-juif sont anonymement revendiqués au nom de la FANE, culminant, la semaine avant la bombe, avec des mitraillages nocturnes d'établissements juifs. On a donc soigneusement semé les petits cailloux noirs qui, depuis plusieurs mois, ne peuvent mener qu'à la rue Copernic. Pendant ce temps-là, les gens de la FANE subissaient diverses persécutions juridico-policières, sans compter les agressions et les attentats, comme celui du 4 mai contre l'appartement de Fredriksen, à l'occasion duquel les flics ont emporté discrètement la liste des adhérents de la FANE. Le parcours était balisé: FANE ou pas FANE, c'est bien un coup des nazis.

Curieuse idée que de ressusciter un si vieux cadavre. Sans compter que les vrais nazis sont arrivés au pouvoir par des voies démocratiques. Les Italiens, qui sont plus modernes, ont un terrorisme à double face, "rouge" et "noir". En France, malgré quelques tentatives minables des ploucs de la "gauche prolétarienne", si chère au coeur de Sartre, les gauchistes n'ont pas été à la hauteur. Ils n'ont pas pu faire marcher leurs "machines désirantes" dans l'artisanat pyrotechnique ou la "jambisation" [(54)] des petits chefs. Ils ont finalement préféré la salsa ou le retour à la synagogue. Les autonomes, quant à eux, n'offraient pas la structure clandestine hiérarchisée nécessaire à toute manipulation efficace. On aura pourtant essayé par tous les moyens de les faire basculer. Le chapitre "provocation" du budget policier a dû coûter cher en 1979. Rappelons la manifestation du 23 mars à Paris où l'on a envoyé délibérément les flics se faire rectifier le portrait par les sidérurgistes, ou celles de l'Opéra et de Jussieu où les provocateurs étaient si déchaînés que même les journalistes ont eu la puce à l'oreille. Ce n'est pas peu dire.

Il n'y aura donc eu qu'une poignée de zorros de banlieue, proprement maoisés, pour jouer à l'"Action directe". Ces malheureux candidats au diplôme de brigadisme auront vécu ce que vivent les roses. On a eu beau les infiltrer, ils étaient si faiblards que les flics ont dû les liquider au moment même où les fabricants d'opinion gonflaient une FANE ectoplasmique. Puisque, en définitive, il se révèle impossible de monter et de manipuler un terrorisme de gauche qui fasse bonne figure et qui soit crédible, il faut bien le trouver à droite. En France, on n'a pas de Brigades rouges, mais on a des nazis.

Encore faut-il qu'ils puissent disposer d'un certain crédit avant et après l'acte de naissance du terrorisme moderne. Le terrain préparé par les journaux, bons cons, il fallait que la signature de l'attentat soit au dessus de tout soupçon. Qu'est-ce qui prouve qu'un nazi est indubitablement nazi? C'est qu'il tue des juifs. Quod demonstrandum erat.

Mais comme on sait d'avance qu'il sera difficile de trouver un bon nazi qui fasse un coupable présentable, on a soigneusement préparé d'autres pistes, utilisables au gré des circonstances. Un invraisemblable faux Chypriote, qui a agité ses passeports et ses dollars au nez de tout le monde, a tracé une piste qui risque fort de se perdre dans les sables mouvants du Chatt el Arab. Et combien d'autres filières sont en réserve pour exciter la sagacité de nos fidèles Ganimard?

Toute cette affaire nous fournit, accessoirement, la clé d'une petite énigme restée à ce jour sans solution, l'assassinat d'Henri Curiel en 1978 [([(55)]. Celui-ci, comme on sait [(56)], occupait une position centrale dans les rapports noués par de nombreuses organisations clandestines étrangères. Son réseau "Solidarité", convenablement infiltré par les services français, leur fournissait un intéressant poste d'observation. Ceux qui ne voient pas que Curiel travaillait-- librement et volontairement-- pour les Russes ne savent sûrement pas pour qui ils travaillent eux-mêmes. On a entendu formuler l'hypothèse d'un assassinat ordonné par le KGB mais on ne voit pas qu'à aucun moment Curiel se soit montré indocile ou réticent.

Quoi que l'on pense de Curiel, il est indubitable que son action se situait aux antipodes du terrorisme. Tapi au carrefour de tant d'activités souterraines, Curiel avait sûrement des rapports avec des groupes ou des militants qui ont pratiqué à un moment ou à un autre le terrorisme. Mais il avait des moyens de s'y opposer et s'y opposait effectivement. Il semble donc normal que toute entreprise visant à ouvrir la voie aux manipulations préliminaires qui sont nécessaires à la mise en place d'une structure terroriste rencontre comme premier obstacle Curiel et les ramifications clandestines de son groupe. Ceci justifierait entièrement son élimination et le fait que son réseau n'ait pas été touché: une organisation clandestine sans direction, c'est la proie rêvée des manipulateurs. Comme par hasard, ce n'est qu'en juin 1980 que tombe son atelier de faux documents (Le Monde, 25 juin 1980), c'est à dire à ce moment charnière où Action directe est en train de se faire coincer et où la FANE se trouve soudainement propulsée sur le devant de la scène.

La seule indication positive que l'on connaisse sur le meurtre provient de chez les poulets: l'arme qui a tué Curiel est la même que celle qui a tué en décembre 1977 le veilleur de nuit de l'Amicale des Algériens. La chose est invérifiable. Ou la maison poulemane ment sur ordre pour brouiller les pistes, ou cela montre que les organisateurs du terrorisme d'Etat en France n'ont pas de difficulté à trouver une arme ou un tireur chez les anciens de l'OAS. Ces nostalgiques de la ratonnade sont évidemment le meilleur vivier où pêcher des hommes d'expérience. Enfin, dans un admirable souci de cohérence, pour clore le cercle et relier le meurtre préliminaire de mai 78 à la préparation de la rue Copernic, on est venu, pendant l'été 80, déposer une bombinette à la porte de Mme Curiel, sur les lieux mêmes de l'assassinat. Il faut bien que toutes ces misérables inventions se tiennent.

 

Aspects de l'idolâtrie contemporaine

 

La perfection de l'opération Copernic tient à ce que ses effets étaient parfaitement calculables: dans un premier temps, des manifestations massives et politiquement factices, un pilonnage généralisé de toutes les presses et de toutes les obédiences politiques et religieuses dans un deuxième temps, une réaction dans les profondeurs de la population qui se montre plutôt hostile à toute cette dramatisation, à ce clivage qui tend à resacraliser les juifs. Contrairement à ce qu'avancent tant de gros bêtas, ce n'est pas l'antisémitisme qui mène à la rue Copernic (sinon il y en aurait toutes les semaines), mais la rue Copernic qui déclenche ou ressuscite l'antisémitisme. Dans l'incapacité de voir qu'au sein de l'équation du terrorisme d'Etat les variables locales font que les juifs français sont homologues aux buveurs de bière allemands et aux voyageurs ferroviaires italiens, on réentonne la vieille chanson de l'irréductible spécificité juive. C'est elle qui empêche les juifs de se comprendre eux-mêmes dans cette situation; elle renforce le camouflage des terroristes et désolidarise les victimes de tous les jobards qui n'ont pas su se faire élire par Dieu.

Dans les manifestations qui ont suivi la rue Copernic, ce qui s'est révélé de plus neuf a été la fascisation croissante d'une partie notable de la "communauté" juive française, sensible surtout chez les séfarades rapatriés d'Algérie. Le sionisme fournit la structure d'encadrement et le romantisme héroique. Aux raclements de pantoufles des vieux "Amants de Sion" succède le bruit de boots des jeunes nervis du Bétar. On a vu le comportement typiquement nazi des jeunes de l'Organisation juive de défense (OJD), avec la chasse au faciès (de droite), les agressions physiques, les menaces de mort, les attentats, etc. Elle recrute principalement dans la pègre du Marais, qui terrorise depuis longtemps les commerçants juifs du quartier, qui ne les dénoncent pas parce que ce sont leurs enfants. Ce fascisme juif, nos braves humanistes de gauche ne le dénonceront que lorsqu'ils se feront casser la tête à leur tour et qu'ils se retrouveront au même hôpital que Fredriksen.

Ces violences qui éclatent au grand jour et qui soulèvent l'inquiétude timide des consistoires, s'est manifestée depuis quelques années, et ailleurs qu'en France. Plus que la situation intérieure, elle reflète les difficultés éprouvées par la politique israélienne, dans l'impasse où l'a mise le gouvernement Begin. Dans son refus de chercher à négocier une paix véritable, le gouvernement que dirige l'ancien terroriste Begin cherche à manipuler la diaspora pour faire pression sur ses alliés [(57)]. L'amalgame est clairement établi, "On ne peut établir aucune distinction entre l'anti-israélisme, l'antisionisme et l'antisémitisme qui a entraîné l'humanité tout entière dans le désastre et la honte", déclare Begin (Le Monde, 7 octobre 1980), discours repris ici, de Kaplan à l'OJD.

Sur la question du terrorisme, il n'est pas inintéressant d'enregistrer les aveux implicites du premier ministre israélien:

Le premier ministre lui-même a apporté des précisions sur ses précédentes déclarations en faisant savoir aux autres membres du cabinet que si la politique du gouvernement français pouvait avoir encouragé l'antisémitisme, on ne pouvait lui reprocher d'avoir voulu cette série d'attentats. A l'appui de cette mise en garde, M. Begin a souligné que le gouvernement israélien ne pouvait être non plus impliqué à propos de certains cas de terrorisme lorsqu'il y avait eu des "victimes non juives". M. Begin a fait allusion, par exemple, aux attentats à la bombe commis en juin dernier en Cisjordanie contre les maires de Ramallah et Naplouse. (Le Monde, 7 octobre 1980).

Je ne connais pas de plus bel hommage rendu à la solidarité de tous les terrorismes d'Etat.

Ce qu'il faut retenir, sans doute, du discours juif officiel, tel qu'il est repris et amplifié par la presse, est la reprise, mais en l'inversant, du thème le plus profond de l'antisémitisme traditionnel, celui du complot qui vise à dominer le monde. On nous présente aujourd'hui une mystérieuse "Internationale noire" disposant de moyens financiers fabuleux, de relations occultes à tous les niveaux du pouvoir, armée d'une ténacité défiant toutes les circonstances, qui est l'exacte réplique de la conspiration décrite par les Protocoles des Sages de Sion. Et avec autant de preuves.

On conviendra aisément que tous ces protofascisme, cryptofascisme, parafascisme, quel que soit le terreau où ils plongent leurs radicules, ne représentent pas grand chose, et surtout pas un danger réel. Je suis de ceux qui ont pensé que l'OAS, à l'apogée de sa force, n'avait rigoureusement aucune chance d'emporter le moindre succès durable, et je ne vois pas qu'il faille aujourd'hui s'alarmer d'un péril cent fois moindre. Tous ces mouvements ne sont que des caricatures du passé et il faut être abruti par les religions de gauche pour croire que l'avenir sera toujours assez gentil pour bien vouloir se présenter sous le masque du passé. Sanguinetti insiste sur ce point:

L'actuel président de la république, Pertini, un homme naif, craint toujours et seulement le fascisme, car il ne craint que ce qu'il connaît: au contraire, il devrait dès maintenant craindre ce qu'il ne connaît pas et connaître au plus vite ce qu'il doit craindre aujourd'hui: non plus une dictature ouverte, mais un redoutable despotisme caché des services secrets, despotisme d'autant plus fort qu'il utilise sa force pour affirmer vigoureusement qu'il n'existe pas. (p. 132)

La tyrannie qui frappe les trois coups et qui se profile à l'horizon aura profité des leçons du passé et saura conserver "un visage humain" et des formes démocratiques. La grande utilité de la démocratie bourgeoise est d'ailleurs là, dans sa capacité à changer le contenu social des institutions politiques. Devant la crise qui n'est encore que commerciale et financière, le pouvoir veut se prémunir contre l'éventualité d'un glissement vers une véritable crise économique et sociale. On n'a pas oublié, dans les allées du pouvoir, qu'on a sué de trouille en mai 68 et qu'on a dû enterrer l'argenterie. La confiance que le pouvoir place dans l'appareil politico-syndical stalinien peut se révéler excessive. La compétition internationale et les formidables pressions du marché mondial peuvent bien mettre nos vieilles bourgeoisies le dos au mur, sans marge de manoeuvre face à un prolétariat qui aurait perdu toute envie de rire.

Si l'on cherche les responsables du terrorisme, il faut les dénicher parmi les partisans de l'Etat à venir. Ils sont déjà très proches du pouvoir, s'ils n'y sont pas installés, avec leur "gros cul" et leurs "grandes oreilles". Cherchez, fins limiers, parmi ceux qui veulent absolument faire notre bonheur. Ceux-là sont assurément les pires. La recherche sera d'autant plus difficile que le terrorisme d'Etat n'en est encore qu'à ses débuts, que sa spontanéité créatrice ne s'est sans doute pas encore concentrée, centralisée, que son programme est encore vague et que toutes ses ramifications ne sont pas encore en place. Il s'offre comme service de sauvetage à des groupes qui occupent des places diverses dans l'appareil d'Etat (et dans l'opposition), et potentiellement à toutes les forces politiques organisées, puisqu'elles participent toutes d'une vision du monde fondamentalement identique, où la politique ne vise qu'au renforcement de l'Etat et à la stabilisation des pouvoirs. Le terrorisme sera l'ultime recours de tous ceux qui s'enferrent dans l'illusion que les jeux politiques pourraient avoir une influence quelconque sur la tectonique sociale. Ils dansent sur des volcans et croient conjurer l'éruption en s'assourdissant de leurs pétards.

Ces bombes-là, à l'inverse du terrorisme classique, ne visent point des hommes concrets, mais elles veulent provoquer des réactions. La seule bonne réaction est donc de n'en avoir pas, de mettre en marche ses neurones pour s'atteler, selon une heureuse formule trop peu connue, à la "déconstruction du délire", à l'instar des auteurs du tract "Notre royaume est une prison", rédigé et imprimé avant la rue Copernic et qui a pu se diffuser à soixante mille exemplaires après; il n'était pas dépassé par l'événement mais justifié par lui.

Ce tract vaut ce que vaut un tract: un recto-verso est moins explicatif et détaillé qu'un pavé de trois cents pages. Mais il a donné quelques migraines à quelques beaux esprits qui furent si tentés de lui trouver de la justesse qu'ils ont dû passer aux invectives, quand la pression idéologique devint si fort qu'ils eurent peur d'être vus quitter un instant le troupeau antifasciste. C'est par une nouvelle révolution copernicienne que peuvent désormais s'aligner les satellites d'une étrange constellation, éclairée par le soleil du "renouveau juif".

Dans la fatale confusion qui s'étale partout, il fallait bien qu'un représentant d'une engeance que l'on croyait disparue-- celle des pro-situ-- vienne nous rappeler que nous sommes dans la "société du spectacle" et que "la critique de l'idéologie est devenue la question centrale de la société entièrement spectaculaire (i.e. entièrement idéologique)". Arrivé à ce sommet théorique, essoufflé, il s'arrête: nous ne saurons jamais si le monde moderne qu'il contemple de son oeil moderne est bien celui où nous vivons. Il ne nous donne qu'un seul exemple de l'extraordinaire acuité de son analyse en affirmant que l'ouvrage de Sanguinetti qui est "effectivement capital" ne saurait avoir de pertinence à l'égard de la bombe de la rue Copernic parce que le chef de l'Etat et le premier ministre ont réagi avec un "évident ahurissement confinant à la stupidité pure" [(58)]. C'est là une preuve évidente, en effet. Mais qui confine le plus?

Tout comme le délicieux Manchette, l'aimable Baynac qui signe avec d'autres associés "d'urgence" une charmante lettre intitulée gentiment "La gangrène" sont obligés de mentir en disant que ce tract a été édité trois jours après la rue Copernic, parce qu'ils ne l'auraient pas trouvé si scandaleux avant. Ce n'est pas en vérité le texte qui les indigne (quelle que soit l'étendue de leurs accords et de leurs désaccords avec lui), c'est le fait qu'il existe après, que ses auteurs ne se soient pas aussitôt ralliés au discours officiel. Ce qui a basculé, ce n'est pas le contenu du tract, ni même la situation, mais la compréhension de tous ces gens qui étaient au courant du contenu de ce tract depuis des mois et qui en discutaient. "Dans l'époque de décomposition du mouvement révolutionnaire que nous traversons-- écrit Baynac, lui-même décomposé de terreur-- et tant que le mouvement ne renaîtra pas sur d'autres bases, il faut redouter (!) que cette pseudo théorie de l'antifascisme ne ravage ceux que l'échec a démoralisés et, plus grave, ceux qui ignorent tout" [(59)]. On ne sait pas si Baynac se range dans la première ou la deuxième catégorie.

Comme le diable des époques médiévales, le nazisme est sorti de la boîte, aujourd'hui, en 1980. Et comme à l'époque médiévale, on trouve toujours quelques aigris qui vont accusant leurs voisins de pactiser avec le diable. La preuve, c'est que Baynac a "maintes fois sommé" les auteurs du tract "de se démarquer des nazis". Comme si la confusion pouvait se faire ailleurs que dans une cervelle de procureur... Si ces gens-là parlent au nom d'un "mouvement révolutionnaire" (ce que je ne fais certes pas), il me semble urgent que ledit mouvement achève au plus vite de se décomposer. Il leur restera toujours une petite place à la LICRA, ou au MRAP.

Laissons les antifascistes à leurs maigres cortèges. La seule antidote à tous ces poisons subtils est de se tailler un supplément de liberté, en rejetant ces bigoteries, ces lâchetés d'esprit, ces oppressions doucereuses qui nous réclament de sacrifier un peu de nos libertés pour un intérêt commun qui n'est visiblement pas le nôtre. Il faut dénoncer les vertueuses ignominies d'un Philippe Boucher qui affirme: "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté" [(60)] N'est-il pas atroce, ce rêve de bureaucrate qui, se prenant pour un autre Saint-Just, se voit déjà faisant basculer les têtes sous le couperet? Notre liberté à tous, c'est l'impavidité devant ces provocations criminelles, c'est le refus d'entrer dans ces violences-là, c'est l'usage de la critique, le renversement des idoles, la transgression des tabous de l'esprit du temps. C'est enfin, ultime garantie, la liberté pleine et entière que nous réclamons pour tous nos ennemis.

(18 octobre 1980)

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Une autre bombe, d'un autre genre, allait bientôt éclater: l'avant-propos de Noam Chomsky au livre que Faurisson publiait pour le procès, son Mémoire en défense. Quelque temps auparavant, excédé par les remontrances absurdes qui lui pleuvaient de Paris à propos de la signature qu'il avait donnée à une pétition circulant en Amérique en faveur des droits civils de Faurisson, Chomsky envoya une lettre qui faisait une sorte de mise au point sur les principes de la défense des libertés. Elle était adressée à celui qui, dans l'ombre, avait déclenché cette petite campagne de pression en demandant à tous ceux qui connaissaient Chomsky à Paris d'insister auprès de lui pour qu'il se dégage de cette affaire et s'en démarque, l'inévitable Vidal-Naquet. J'en reçus copie. Ce texte me parut si clair, dans sa brièveté, que je demandai par téléphone à Chomsky de m'autoriser à le traduire et à le publier. J'avais fait de même à un moment où il avait été bassement attaqué par Claude Roy dans Le Nouvel Obscènateur.

Il me dit qu'il allait relire le texte, en expurger ce qui pouvait avoir un caractère personnel et me l'envoyer pour que j'en fasse l'usage qui me semblerait bon. C'était le moment où le mémoire en défense de Faurisson était à la composition. Je mentionnai l'idée d'y joindre ce texte et Chomsky, qui ne pouvait voir que de très loin la cabale qui se formait et qui n'y attachait guère d'importance, me répéta que j'étais, sur place, le meilleur juge de l'usage à faire de ce texte. Il figure donc en avant-propos du livre de Faurisson.

"Les remarques qui suivent sont tellement banales que je crois devoir demander aux gens raisonnables qui viendraient à les lire de bien vouloir m'excuser." Ainsi commence ce texte, à juste titre. L'auteur explique pourquoi il a signé une pétition en faveur des droits de Faurisson [(61)], comme il aurait signé toute autre pétition en faveur de toute autre personne, quelles que soient ses idées politiques. Et, dit-il, c'est justement dans le cas où ces idées politiques nous paraissent en elles-mêmes condamnables que nous devons défendre le droit de les exprimer. Faire le contraire, c'est céder aux courants souterrains du totalitarisme. "Il est trop facile de défendre la liberté d'expression de ceux qui n'ont pas besoin d'être défendus". Il termine en disant que les arguments avancés par ceux qui accusent Faurisson d'être un antisémite ne lui paraissent pas convaincants.

A peine paru, ce texte provoqua une nouvelle avalanche de lettres alarmistes. Des gens qui voyaient en Chomsky le grand rénovateur de la linguistique, ou même qui tout simplement révéraient en lui un grand homme-- parce qu'ils ont des besoins de révérence-- mais qui se foutaient du tiers comme du quart de ses activités politiques, lui représentèrent que son association avec des individus douteux et tarés, faisant "objectivement" le travail des nazis, allait ruiner son crédit politique et saper les bases de sa lutte contre l'impérialisme américain.

Un peu ébranlé par cette hystérie et surtout désireux de poursuivre une lutte politique qui embraye sur l'actualité, Chomsky m'écrivit en me demandant, s'il en était encore temps, de retirer le texte. Il avertit en même temps l'un de ses correspondants parisiens, un fantaisiste culturel connu sous le nom de Jean-Pierre Faye. Au reçu de cette missive, je téléphonai aux Etats-Unis pour dire que le texte était déjà imprimé et publié. Fallait-il le retirer? "Non, ça va comme ça. Forget about my letter." Mais le lendemain, on voyait se glisser à la télévision, dans une émission sur les femmes d'Anne Sinclair, "L'invité du jeudi", un Jean-Pierre Faye mélodramatique, qui brandissait l'aérogramme de Chomsky en affirmant que celui-ci retirait son texte, contre-vérité aussitôt reprise par l'ensemble de la presse. Il en profitait pour réclamer la saisie du livre de Faurisson. Je passai un démenti au Monde qui le publia, tronqué [(62)].

Alors on vit se lever une houle de vociférations, de protestations. Ah, le Chomsky! le traître! le petit-fils de rabbin qui ose se mêler de ce qui ne le regarde pas, nous donner des leçons de morale, avec sa "hargne anti-française"! Il ose ne pas admirer l'intelligentzia française, on va lui faire rentrer sa linguistique dans la gorge. Dans la presse, c'est devenu l'affaire Chomsky, rebondissement de l'affaire Faurisson. Encore une fois, Vidal-Naquet était venu au secours des éditions de la Vieille Taupe: les ventes remontèrent en flèche, malgré les refus et les tracasseries de beaucoup de libraires. La presse étrangère s'en mêla, articles dans le New York Times, en Allemagne, en Scandinavie, en Italie. Chomsky ne se laissa pas accabler par les calomnies et déformations en tout genre. Il répondit aux accusations fausses, il donna des interviews au Monde, à Libération, qui relancèrent l'ire des intellectuels galonnés. Il publia une longue explication dans The Nation. La palme revint, comme presque toujours, au Nouvel Obscènateur, sous la plume de Jean-Paul Enthoven: "Et sa théorie instrumentaliste du langage, cette 'grammaire générative' qui refusa toujours de se donner les moyens de penser l'inimaginable, c'est à dire l''Holocauste', avait-elle besoin du biais Faurisson pour s'accorder une bien pauvre légitimité?" (n° 841, 22 décembre 1980).

Devant ce déferlement, je me résolus à intervenir. Le 3 janvier 1981, après avoir reçu par téléphone un accord de principe sur sa publication, j'envoyai au Monde le texte suivant:

 

MISE AU POINT

 

Attaqué depuis six mois dans de nombreuses publications, et à plusieurs comptes-- l'affaire Faurisson, les positions de Chomsky, le Cambodge-- je n'ai pas cru devoir répondre à chaque fois et à chacun de mes détracteurs. J'attendais que le débat s'élargisse, qu'il aborde enfin aux rivages du rationnel et de l'essentiel. Nous en sommes loin et je me réserve d'examiner au fond et à loisir les arguments divers, en laissant de côté les insultes, qui me sont jusqu'ici opposées. Mais la confusion atteint ces temps-ci de telles proportions qu'une mise au point s'impose avec des références précises à des textes qu'il conviendrait de lire avant que de les attaquer.

Le surgissement de ce qu'on appelle l'affaire Chomsky est symptomatique. Le tollé soulevé par les quelques évidences de base énoncées par le linguiste américain montre à quel point sa critique de l'intelligentzia française est justifiée: tendances à l'intolérance, à l'autoritarisme, à l'asservissement volontaire aux besoins idéologiques de l'Etat.

La campagne contre Chomsky, en réalité, a commencé depuis deux ans. Elle procède essentiellement du vieux besoin de la gauche de se forger des idoles pour ensuite les renverser et battre bruyamment sa coulpe. On détrône le Viêtcông et pour se bien convaincre que le fétiche est brisé, on s'en prend à Chomsky en affectant de croire qu'il prenait rang parmi les idolâtres. Pour le dépeindre tantôt comme un suppôt du stalinisme, tantôt comme le juif de service des fascistes, il faut distordre singulièrement ses propos et même inventer les positions qu'on lui attribue à seule fin de les mieux pourfendre. J'ai démonté ce mécanisme à plusieurs reprises, sans que cela permette à quiconque de m'affubler du titre de "porte-parole en France de Chomsky". Chomsky est un intellectuel indépendant, et moi aussi. Il appartient au courant libertaire, d'inspiration anarchiste, et moi aussi. Cela entraîne la formulation de positions politiques qui n'ont pas l'heur de plaire à tout le monde. Il est inutile d'épiloguer. Mais faire croire que Chomsky se prendrait pour "la conscience" (de l'Occident, sans doute) est une pure bouffonnerie. Paul Thibaud, qui appartient à un tout autre courant de pensée, se trouve-t-il en désaccord avec Chomsky? La seule explication qu'il y trouve est que Chomsky est paranoiaque. Ou antifrançais. Je dis bravo!

Et si je dis à Thibaud, pour parler d'autre chose et reprendre une phrase célèbre, que le seul espoir pour les Polonais d'être libres est de pendre Lech Walesa avec les tripes de Kania [le premier ministre communiste de l'époque], je suis sûr qu'il ne me comprendra pas. A quel psychiatre voudra-t-il m'adresser?

Récemment, un quarteron d'intellectuels parisiens s'est efforcé de faire revenir Chomsky sur l'expression de ses principes, par une petite campagne de lettres personnelles. Jean-Pierre Faye nous a ingénument donné leurs noms à la télévision [(63)]. Ils ont cherché ensuite à entretenir la confusion en excipant de fragments de correspondance privée. La situation est pourtant parfaitement simple et claire: l '"avis" de Chomsky est paru en prologue au livre de Robert Faurisson et Chomsky le maintient, tel qu'il est publié. Les manoeuvriers en sont donc pour leurs frais.

Paul Thibaud (Le Monde du 31 décembre) ne parvient pas à se défaire d'une contre-vérité sur laquelle j'ai déjà attiré son attention: la lutte contre l'intervention américaine en Indochine n'impliquait nullement, au moins pour certains, dans un esprit réellement internationaliste, un soutien aux mouvements communistes. qui animaient la résistance sur place. Faut-il lui rappeler que c'est le gouvernement américain, et non Chomsky, qui a détruit systématiquement toute possibilité d'expression politique d'une troisième force? Faut-il rappeler qu'en matière de totalitarisme, de massacre aveugle, de destruction économique, le bilan occidental en Indochine reste, encore aujourd'hui, de loin le plus lourd, en dépit de l'émulation de tous les Pol Pot? Mais n'est-ce pas le même Paul Thibaud qui me disait, il y a quelques mois, que malheureusement, dans les circonstances actuelles, il fallait sans doute soutenir Pol Pot contre l'impérialisme viêtnamien?[(64)]

Enfin, pour en revenir à l'affaire Chomsky-Faurisson, le véritable scandale me paraît être justement dans le fait que certains veulent en faire une "affaire". Puisqu'il s'est révélé successivement impossible de faire taire Faurisson, de le faire passer pour fou ou fasciste, il faut l'évacuer en parlant d'autre chose, en détournant la controverse. Chomsky peut bien servir de bouc émissaire aux inquiétudes que soulèvent-- et je les comprends-- les affirmations du professeur Faurisson.

A occulter le débat, on le retarde et on le rend confus. J'observe que depuis la sortie de mon livre, qui expose les données du problème, il n'y a eu qu'une seule tentative de réponse aux arguments de Faurisson, celle de Pierre Vidal-Naquet, derrière laquelle se retranchent tous les autres. Et pourtant, elle aussi, elle louvoie et omet de répondre sur l'essentiel. Pierre Vidal-Naquet ne maîtrise manifestement pas le dossier et s'emploie avec énergie à boucher les trous d'une thèse officielle qui fait eau par beaucoup d'endroits. Il n'ose pas, et pour cause, comme le fait Mme Delbo (Le Monde du 31 décembre 1980), se servir du témoignage romancé de Filip Muller, un document si "brut" que ses éditeurs français ne peuvent se résoudre à avertir le lecteur qu'il a été écrit par un nègre.

S'il y avait en France un débat sérieux, on finirait peut-être par savoir si Faurisson a raison ou tort et où se situe la vérité sur ce qu'on appelle-- absurdement-- l'holocauste. Pour moi qui suis sur le fond dépouillé de toute conviction, assuré seulement que le travail des historiens n'a pas encore réellement commencé, je me sens le premier intéressé à un tel débat. Je voudrais savoir, et beaucoup de gens sont dans mon cas. Mais à voir se soulever les passions et militer la foi, j'avoue que je ne crois plus beaucoup que puisse s'imposer la lumière tremblotante de la raison.

 

Après deux semaines de tergiversations, la rédaction en chef du Monde décida, une fois de plus, que l'affaire était close et qu'il était donc trop tard pour publier mon papier.

Le Quotidien de Paris s'étant distingué par de pleines pages d'attaques, j'obtins, par l'intermédiaire de Maître Delcroix, le remarquable avocat de Faurisson, une tribune libre. J'aiguisai mon scalpel pour disséquer deux articles particulièrement démonstratifs de la débilité ambiante:

 

 

Le jour où ces acrobates lèveront le voile du silence [(65)]

 

Les intellectuels se doivent de "prendre position". C'est un syndrome particulièrement français. Et "prendre position", cela veut dire prendre parti, trancher, décider du vrai et du faux. Et pour soutenir son statut, l'intellectuel doit le faire tout le temps. Le Biafra, l'Europe verte, les énergies nouvelles, l'affaire Faurisson... l'intellectuel sans cesse sollicité doit produire à tout coup du jugement et du jugement aussi définitif qu'immédiat. Dans l'incapacité bien compréhensible où il se trouve de juger lui-même de toute chose, l'intellectuel français, plutôt que de renoncer à être péremptoire, préfère emprunter les jugements qu'ont portés avant lui d'autres intellectuels comme lui, en qui il a habituellement confiance.

On a ainsi le spectacle offert par quelques intellectuels parisiens qui s'en prennent furieusement à Chomsky. Ils ont en commun d'avoir au cours des années subi de fortes dérives idéologiques et donc de trouver que Chomsky, qui n'a pas bougé d'un pouce de ses positions libertaires et anti-impérialistes, devient un obstacle au jeu de leurs amnésies successives. J'ai déjà raconté (Esprit, septembre 1980) comment les Lacouture, les Claude Roy, les B.-H. Lévy, Attali et autres Glucksmann ont créé pièce à pièce le phantasme d'un Chomsky soutien de Pol Pot. De la même manière, et avec le même souverain mépris des faits, on accuse aujourd'hui Chomsky de soutenir les néo-nazis ou bien de se faire le cheval de Troie de l'hégémonie soviétique. C'est en particulier ce que vise à démontrer le venimeux article de François Fejto dans le Quotidien de Paris du 29 décembre.

Je dis venimeux à cause du ton: "Sans doute êtes-vous un esprit trop supérieur pour que l'examen des conditions qui ont conduit à l'extermination de six millions d'humains vous intéresse". On ne s'honore pas à attaquer si bas. Ni à employer constamment cette fausse déférence et ce terme de "maître" elle évoque irrésistiblement la réponse de Sartre à de Gaulle qui lui avait aussi donné du "maître" (dans la lettre où il refusait que le Tribunal Russell siège à Paris). Il n'était accoutumé, disait-il, à recevoir du "maître" que des garçons de café.

Le problème posé par Fejto, et par beaucoup d'autres, est simple: pour eux, s'attaquer exclusivement, ou essentiellement, à l'impérialisme occidental revient à faire le lit des Soviétiques. Ces myopes ne voient pas que pour des gens comme Chomsky, issus de la tradition anarchiste, la condamnation du bolchevisme date de très longtemps, d'avant même la révolution de 17. Tout ce qui s'est passé depuis n'a fait que renforcer cette condamnation. J'ajouterai qu'il y a certainement dans les positions de Chomsky de plus solides raisons de rejeter tout ce qui s'apparente au léninisme que dans celles des gens qui s'attaquent à lui aujourd'hui. Mais la pire myopie, c'est de ne pas voir que c'est précisément l'impérialisme occidental qui fait le lit du communisme. Voyez Cuba, l'Indochine, l'Afrique lusophone. Voilà pour le passé proche. Voyez le présent, en Afrique, en Amérique latine, à Séoul et ailleurs.

Si nous ne balayons pas d'abord devant notre porte, si nous laissons nos gouvernements appliquer des politiques de pillage, de dictature, de terreur, par l'intermédiaire des potentats qu'ils mettent en place, comment s'étonner de voir quelqu'un tirer les marrons du feu? Il y a des gens pour se plaindre de Khomeiny alors que le shah apportait l'Iran sur un plateau au Toudeh [(66)] ... Et le Tchad où depuis quinze ans l'armée française casse soigneusement du bougnoule? Et le Sahara espagnol, qu'on a refilé à Hassan II sous la table, comme un simple bakchich? Et à Kolwezi, où était la gauche française? Elle applaudissait la Légion. Tout cela laisse, sur place, des souvenirs, qui se paieront un jour. Et M. Fejto pourra dénoncer le totalitarisme rouge installé à Kinshasa, ou au Honduras ou en Patagonie d'autant plus sereinement qu'il en attribuera la responsabilité à ceux qui auront cherché à s'y opposer vingt ans avant lui. J'inverse donc la question pour la poser à M. Fejto: sachant que le principal mouvement sud-africain de libération est l'ANC, sachant que l'ANC est largement manipulé par le très moscoutaire PC sud-africain, faut-il chercher à abolir l'apartheid avant qu'il soit trop tard ou, au contraire, comme le fait la France, chercher à le renforcer? Si j'en juge par son ahurissant commentaire sur les excès du libéralisme de Weimar, je crains fort de connaître sa réponse. Ceux qui "préparent psychologiquement un retour des servitudes humiliantes et des massacres monstrueux" sont ceux qui veulent nous enfermer dans l'alternative entre les massacreurs "de gauche" et les massacreurs "de droite". La liberté n'y trouve pas son compte.

Enfin, il faut dire à M. Fejto qu'à propos du Cambodge son information est aussi courte que sa hargne contre les "anarcho-gauchistes" est grande. Chomsky a tout à fait raison de dire que les dirigeants du PC khmer ont été formés par les staliniens français et-- ajouterai-je-- viêtnamiens. Mais le grand tournant fut pour eux la révolution culturelle chinoise. Certains d'entre eux ont fait de longs voyages secrets en Chine à ce moment-là. Il n'est guère douteux que les horreurs du Cambodge, pour celles au moins qui ne sont pas imputables aux séquelles de la guerre américaine, procèdent de l'imbécillité maoiste. Les modes parisiennes n'y sont pour rien et M. Fejto devra trouver d'autres prétextes pour régler ses comptes. Mais peut-être cet article de M. Fejto n'est-il qu'une mauvaise plaisanterie. Il faut un esprit porté au canular pour écrire qu'en 1940 "la France faisait semblant d'être pétainiste". Depuis, comme on sait, elle n'a pas cessé de faire semblant d'être gaulliste, puis giscardienne. Il faut que les lecteurs "fassent semblant" d'être idiots pour accepter de telles énormités.

Les aigreurs de M. Fejto sont peut-être à mettre au compte de la dure condition de l'exil. Encore faut-il lui reconnaître qu'en de certaines occasions il n'a pas manqué de courage. Mais s'il y a quelqu'un que l'on s'étonne de voir intervenir dans un tel débat, c'est bien M. Pierre Daix. Voilà un homme qui, aux yeux de beaucoup, s'était définitivement déconsidéré. J'étais bien môme quand j'ai lu le compte-rendu du procès qui l'opposa jadis à David Rousset à propos des camps de concentration soviétiques. M. Daix était le chantre des staliniens qui en niaient l'existence. Une génération plus tard, M. Daixa quitté le parti, ce qui est fort indifférent, le passé restant le passé. Un minimum de décence devrait l'amener à se pencher plutôt, dans ses écrits, sur la vie des papillons ou les fresques de Pompei. M. Daix ose parler des "droits civiques des familles de victimes" mais j'en connais qui demanderaient d'abord la tête de M. Daix parce qu'en matière de crime contre l'intelligence et la probité, il n'y a pas de prescription.

Et pourtant, tout uniment, M. Daix entreprend de "décrypter" la pensée politique de Chomsky (Le Quotidien de Paris, 29 décembre 1980), c'est à dire de substituer à ce qui est clair comme de l'eau de roche une collection d'absurdités dont rougirait un cancre en classe de philo. Je n'ai toujours pas compris pourquoi Chomsky aurait "besoin de se dédouaner à ses propres yeux" ni quel lien logique on pourrait trouver entre cette affirmation et la citation de Daix qui la suit. Je n'arrive pas non plus à saisir comment il se pourrait que "le rationnel" soit "le danger que fait courir au monde la croisade américaine contre le communisme". Je ne vois pas bien dans quel autre vocabulaire que le religieux l'Amérique serait "le mal absolu". Si dire qu'il existe des dissidents soviétiques de droite revient à cautionner les "fiches du KGB", cela semble impliquer que tous les dissidents seraient, ontologiquement, de gauche. Tous derrière Pliouchtch? Pour ma part, je n'éprouve aucune gêne à reconnaître que Soljénitsyne se situe à l'extrême-droite et qu'il faut le lire et le faire lire. Mais si pour M. Daix et quelques autres "intellectuels français", l'Archipel du Goulag était une révélation bouleversante, il n'en allait pas de même pour Daix et d'autres, comme moi. Il y a eu le procès Rousset, justement, et d'autres témoins, de gauche, auparavant, dans les années trente, pour qui voulait savoir. M. Daix, qui a fait si longtemps partie de cette masse d'intellectuels français qui avait tout sous les yeux et qui ne voulaient pas savoir est assez mal venu de s'en prendre à ceux qui placent au premier rang de leurs devoirs politiques celui d'essayer de savoir ce que sont les faits.

Enfin, je sursaute devant la dernière phrase de M. Daix: "Il serait en effet dangereux, dit-il, que l'entreprise de Faurisson et des gauchistes de la Vieille Taupe aboutisse à renforcer des tabous sur l'examen scientifique des réalités concentrationnaires". Je crois que c'est le comble. Accuser ceux qui tentent d'ouvrir une discussion portant sur les faits (le sort des juifs dans la déportation), qui le font au milieu des pires difficultés, sous une pluie d'injures, accuser ceux-là de renforcer les tabous intellectuels qu'ils s'efforcent justement de briser, il fallait un acrobate spécialisé dans le renversement idéologique pour oser le faire. Si la polémique est si violente, c'est bien parce que, cohorte après cohorte, les intellectuels à la Daix montent au créneau pour défendre les tabous qui les protègent.

Si Pierre Daix, matricule 59807 à Mauthausen, s'intéresse à l'"examen scientifique des réalités concentrationnaires", qu'il commence donc par relire d'un oeil critique le témoignage qu'il a publié juste après la guerre sur les camps, La dernière forteresse; qu'il examine avec soin la façon dont les communistes ont pris le pouvoir au sein de l'administration des camps; qu'il soupèse le poids de cette collaboration entre nazis et communistes aux dépens des autres détenus; qu'il enregistre les quelques aveux encore bien timides à cet égard de Jorge Semprun dans Quel beau dimanche! Qu'il lise Rassinier. Quand Daix, ou d'autres, commenceront à soulever le coin du voile de silence et de témoignages plus ou moins douteux, et qui sont plutôt des plaidoyers, pour essayer de voir ce qui s'est vraiment passé, ils seront surpris par la profondeur de leur propre ignorance. Mais à quoi bon demander aux intellectuels de faire un métier qui rapporte davantage de coups et de doutes lancinants que d'honneurs et de certitudes confortables?

 

La presse de droite fit quelques commentaires ironiques et se porta vertueusement à la défense d'un Chomsky dont elle abhorre par ailleurs les idées politiques. Il est très remarquable que, dans toute cette affaire, la droite se soit cantonnée dans un silence prudent. Le seul journaliste qui en ait dit quelques mots dans l'organe qui regroupe la nouvelle droite, Le Figaro magazine, s'est fait vertement tancer par Le Nouvel Observateur et a été presque aussitôt jeté à la porte lorsque son directeur, Pauwels, littéralement terrorisé par les clameurs qui ont suivi l'attentat de la rue Copernic, a cru nécessaire de donner des gages et de jeter du lest. J'avais pensé, en m'engageant dans cette affaire, qu'il fallait faire assez vite, puisque dans tous les cas elle était devenue publique, afin d'éviter une préemption par la droite et une exploitation que plus rien n'aurait contrôlé. C'était là beaucoup surestimer l'intelligence et le courage de cette droite. A de rares exceptions près, ses penseurs et ses écrivains ont montré la même turpide lâcheté que nombre de plumitifs de gauche, qui, en privé, se disaient intéressés ou troublés ou perplexes et désireux d'en savoir plus, mais qui n'auraient pas publié un mot de leurs états d'âme, pour ne pas encourir le risque de se faire montrer du doigt par un quelconque de leurs collègues "en civil".

L'affaire Chomsky fut aussi le détonateur d'un autre rebondissement. Copieusement insulté par divers commentateurs, Faurisson obtint de passer quelques minutes le matin à un programme de grande écoute avec Ivan Levai, sur Europe n°1, le 17 décembre 1980. Devant un journaliste hostile, hargneux, et de plus fort mal informé, Faurisson, gardant son calme, annonça qu'il allait résumer les conclusions de ses travaux en une phrase de soixante mots. La voici:

"Les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des juifs forment un seul et même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont: l'Etat d'Israel et le sionisme international, et dont les principales victimes sont le peuple allemand, mais non pas ses dirigeants, et le peuple palestinien tout entier".

Cette phrase allait déclencher une cascade de papier timbré et un nouveau grand procès.

Pour que tout soit bien clair, je donnerai, avant de poursuivre cette "chronique des événements", comme on dit chez les Russes, mon propre sentiment sur cette phrase lancée par Faurisson comme un boulet de canon sur les fortifications de ses adversaires.

La simplicité apparente de cette phrase est trompeuse puisqu'elle prétend évoquer la politique nazie à l'égard des juifs, les politiques du sionisme et de l'Allemagne après la guerre, en incluant même la question palestinienne. Une telle simplification ne peut être qu'outrancière. Ce ne peut être qu'une provocation, au sens littéral d'un geste qui veut provoquer une réflexion. Mais dans sa formulation abrupte et sans nuance, elle provoquera au contraire chez les auditeurs et les lecteurs une attitude de rejet, et non une réflexion constructive.

C'est surtout le choix du vocabulaire qui servira à bloquer la réflexion. Il est peut-être possible de parler des "prétendues" chambres à gaz, puisque Faurisson a pu convaincre, par l'usage d'arguments rationnels, donc discutables et discutés, qu'il y avait au minimum des questions à se poser quant à leur existence. Mais parler du "prétendu génocide des juifs", c'est, si l'on n'a pas d'abord soigneusement explicité ce que l'on entend par ce terme, s'exposer à n'être pas compris. Le public concluait que cela voulait dire que de grandes masses de juifs n'auraient pas péri du fait de la politique nazie. C'est évidemment faux. L'opinion publique à l'Ouest, dans sa docte ignorance, croit généralement que les six millions sont morts dans les chambres à gaz, d'ailleurs généralement confondues avec les fours crématoires, alors que les historiens orthodoxes n'y voient que le moyen par lequel ont péri un quart ou un tiers des disparus. Et on ne les a pas vus se lancer dans une croisade pour redresser l'erreur qui pèse sur la majorité des esprits. Mais la phrase de Faurisson a le tort de laisser entendre que des morts n'ont tout simplement pas été tués. C'est à mon avis une absurdité. La vraie question serait de savoir combien, pourquoi, comment, etc. On sait beaucoup de choses, mais souvent on les sait mal. Il conviendrait de savoir mieux et il n'y a pas grand'chose à attendre des Wellers, Vidal-Naquet et autres Finkielkraut, plus attachés au combat idéologique qu'à la quête patiente des faits.

De même, l'usage du terme "mensonge historique" me paraît déplacé. Il faudrait établir que des gens qui savaient la vérité ont entrepris sciemment de la travestir. Au contraire, tout ce que l'on sait des origines de cette "rumeur d'Auschwitz" montre bien qu'il circulait, en Europe pendant la guerre, des bruits, des rumeurs, des informations et même des mythes où se mêlaient inextricablement, en proportion variable, le vrai et le faux. Que certains milieux aient fait un usage politique de ces informations n'implique pas qu'elles étaient délibérément travesties. L'appareil idéologique n'a guère besoin de mensonge à l'état pur, il lui suffit de sélectionner, d'adultérer, de mettre en valeur, d'oublier certains faits par rapport à d'autres. Les seuls mensonges prouvables (Katyn, les usines à savon juif) dans cette affaire, sont à mettre au compte des Soviétiques dont l'appareil idéologique était beaucoup plus grossier et, de ce fait, beaucoup moins cru. Ceux qui falsifient un peu, sur les bords, sont généralement encensés.

De même encore le terme d'"escroquerie politico-financière" prête certainement à confusion. On distingue en effet souvent mal entre les réparations données à titre personnel par l'Allemagne à des individus qui ont souffert personnellement des persécutions, et les réparations accordées à Israel, destinées en principe à réparer des dommages individuels ou communautaires, mais qui vont directement dans les caisses d'un Etat qui se substitue ainsi à des personnes qui, par définition, ne relevaient pas de sa souveraineté à l'époque des faits. On trouvera certes normal et compréhensible que le Japon verse des réparations aux pays qu'il a occupés pendant la guerre (je ne crois pas qu'il verse des réparations à des individus), mais on voit la série de fictions juridiques qu'il faut instituer pour justifier les réparations allemandes à l'Etat hébreu. S'il y a escroquerie, elle est certainement dans la création d'un Etat qui se dit juif au Proche-Orient, aux dépens des habitants arabes de la Palestine, création assurée par le concert des grandes puissances. Tout le reste découle de cette décision, à laquelle l'Allemagne n'était pas partie.

Ceci se trouve d'ailleurs dans la phrase de Faurisson. Mais elle pourrait laisser entendre que c'est en raison de l'inexistence de l'extermination que la création d'Israel se révèle une escroquerie politique. Ceci pourrait vouloir dire que si le génocide avait existé, alors la création d'Israel serait justifiée. Mais le sionisme est bien antérieur à Hitler, il est l'expression de la montée nationaliste dans certains milieux de l'Europe centrale. Ses prétentions à créer un Etat juif en territoire arabe étaient inadmissibles depuis le début, depuis le premier congrès sioniste à Bâle en 1897.

Je me trouve donc en désaccord sur de nombreux points qui sont trop superficiellement touchés par cette phrase. Elle aurait pu dire les mêmes choses sous une autre forme qui aurait été plus juste et moins provoquante. Mais elle a aussi entraîné des réactions qui, pour être absurdes, n'en sont pas moins inévitables et inévitablement violentes. Ainsi de l'usage du terme "sioniste". C'est une constante de la propagande sioniste que d'assimiler "juif" et "sioniste", d'abord parce que, dans cette vue, tout juif a vocation à se rendre (ils disent "monter") en Israel, ou, sinon, à aider ceux qui veulent s'y installer ou qui s'y trouvent déjà. Pour les sionistes, tout juif est ou deviendra sioniste. C'est donc par un renversement tout naturel que sous le terme "sioniste", ils comprennent "juif". Et c'est ce qui permet de répéter partout l'affirmation, parfaitement gratuite et mille fois combattue, que l'antisionisme est substantiellement identique à l'antisémitisme. On reprochera donc à Faurisson de dire "mouvement sioniste" là où ses adversaires ne veulent voir que "les juifs dans leur ensemble". Et par conséquent, accusant le mouvement sioniste de bénéficier d'une escroquerie politico-financière, Faurisson sera accusé de dire: les juifs sont des escrocs, ils volent de l'argent, thème ressassé de l'antisémitisme depuis le Moyen Âge. Ce serait pour se cacher qu'il a dit "sioniste" au lieu de "juif". Le tour est joué. Le clou de la démonstration sera apporté au cours du procès par une historienne du mouvement ouvrier, proche de Vidal-Naquet, et très longtemps membre du PCF, Madeleine Rebérioux, chargée au sein de la Ligue des Droits de l'Homme d'une petite cellule qui s'occupe spécialement de surveiller Faurisson et ses acolytes [(67)]. (Cela n'étonnera que les profanes: plusieurs organisations d'antiracistes et de déportés se sont même livrées sporadiquement à des activités de type policier: filatures, détournement de correspondance, menaces, etc.). Pour démontrer que Faurisson ne peut pas parler d'autre chose que des juifs en général quand il mentionne le mouvement sioniste, cette historienne affirmait, en péroraison de son bref exposé sur l'histoire de l'antisémitisme, que le "sionisme international" n'existait pas, que c'était "un concept vide, sans intuition, comme dit Kant" [(68)].

J'avoue qu'en dépit de la révérence due aux fastes de la Justice, je n'ai pu m'empêcher d'exploser de rire. Le gloussement et le regard de poule outragée que me lança Rebérioux n'y pouvaient rien changer. Le gag nous prenait tous au dépourvu. Comment aurait-on pu prévoir que la mauvaise foi pouvait atteindre un tel sommet?

 

LES REPERCUSSIONS À L'ETRANGER

 

Mais avant de passer aux procès eux-mêmes, il faudrait peut-être terminer ce tour d'horizon par les prolongements de l'affaire dans la presse aux Etats-Unis et en Allemagne.

J'arrivai par hasard à New York quelques jours après la mise en vente d'un numéro du Village Voice qui portait en titre "Gas Chamber Games" et en sous-titre "Crackpot History and the Right to Lie", avec un fort long article d'un membre du staff, Paul Berman [(69)]. C'est évidemment la part qu'a prise Chomsky dans cette affaire qui suscitait la plus vive excitation. Le provincialisme de la presse américaine est tel qu'aucun sujet n'est réellement digne de son intérêt à moins que l'Amérique ou des Américains n'y soient impliqués. Et dans cette presse, le Voice exprimait sans aucun doute, à cette époque-là au moins, ce qu'il y avait de plus ouvert, de plus cosmopolite, de plus destiné à ce que l'on aurait appelé ailleurs les intellectuels de gauche.

L'article, qui se termine par une longue lamentation sur tout ce que Chomsky a apporté à la réflexion politique de la gauche en Amérique et sur son rôle de premier plan dans le mouvement contre la guerre en Indochine, débute par une attaque féroce. Chomsky a non seulement défendu les droits civils de Faurisson, mais a ajouté qu'il ne lui semblait pas que Faurisson fût un antisémite. Berman est très énervé mais finit par admettre qu'il se pourrait bien qu'il y eût là un problème de défense des droits civiques sur lequel il ne veut rien dire. Il va en revanche démontrer que Faurisson est un antisémite. Pour ce faire, il mélange Faurisson et les membres de différents groupes américains, qui soutiennent aussi que le génocide est une invention, mais avec des arguments différents ou même pas d'arguments du tout. Il y a parmi ces gens des antisémites patentés et il est bien évident que beaucoup appartiennent à une extrême-droite américaine, raciste et fascisante.

L'amalgame est facilité par le fait que Faurisson a participé à une "convention révisionniste" organisée en Californie par ces gens-là. Comme n'importe qui, Faurisson parle à qui veut l'entendre et l'assimiler à ses auditeurs est un procédé aussi courant que grotesque. Parlez à Dieu, on vous dira divin. Parlez au diable, vous sentirez le soufre.

Le niveau d'information de Berman sur le fond du problème est très bas. Comme j'avais tenu au courant quelques amis aux Etats-Unis des développements de cette affaire, Berman n'a eu qu'à puiser et il s'est surtout contenté de paraphraser Vidal-Naquet, et sur quelques points seulement.

 

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