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L'Antisémitisme, son histoire et ses causes

par Bernard Lazare

[réédité par La Vieille Taupe en 1985]

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CHAPITRE VI

L'ANTIJUDAÏSME DEPUIS LA RÉFORME JUSQU'À LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



Situation des Juifs aux débuts du XVIe siècle. -- Défaite des Maures. -- Expulsion d'Espagne. -- Adoucissement des moeurs. -- Les dernières persécutions. -- L'Inquisition en Portugal. -- La Renaissance et la Réforme de l'Eglise. -- Les attaques contre la Primauté romaine. -- Les Humanistes et le Talmud. -- Reuchlin et Pfefferkorn. -- La Réforme et l'Esprit juif. -- La Bible. -- Luther et les Juifs. --Transformation de la question sociale et de la question religieuse. -- Les guerres des Paysans. -- Les Juifs ne sont plus les principaux ennemis de l'Eglise. -- L'Etat chrétien. -- Le catholicisme, les réformés et les Juifs. -- Les papes et le Judaïsme. -- Les mesures contre le Talmud et les conversions. -- La législation antijuive. -- Les vexations et les avanies. -- L'antijudaïsme dogmatique. -- Le rappel des Juifs. -- Les Juifs en Europe au XVIIIe siècle. -- Les Juifs en Hollande, en Angleterre, en Pologne et en Turquie. -- Les Juifs portugais en France. -- État intellectuel et moral des Juifs. -- Cabbalisme et Messianisme. -- Sabbataï Zevi et Franck. Les sectes mystiques: les Hassidim et les Néo-Hassidim, les Donmeh et les Trinitaires. -- Le Talmudisme. -- Joseph Caro et le Schuldchan-Aruh; le Pilpoul. -- La réaction juive contre le Talmud. -- Mardoché Kolkos, Uriel Acosta, Spinoza. -- Mendelssohn, le Méassef et l'émancipation juive. -- La philosophie humanitaire et les Juifs. -- L'état social et les Juifs. -- Les objections économiques et les objections politiques. -- Maury et Clermont-Tonnerre; Rewbel et Grégoire. -- La Révolution. -- L'entrée des Juifs dans la société.

Quand se leva l'aube du XVIe siècle, quand le premier souffle de liberté passa sur le monde, les Juifs n'étaient plus qu'un peuple de captifs et d'esclaves. Enfermés dans les ghettos dont leurs mains imbéciles avaient contribué à épaissir les murailles, ils étaient retirés de la société des hommes et pour la plupart ils vivaient dans un état de lamentable et navrante abjection. Comme ils avaient eux-mêmes fermé toutes les portes, obstrué toutes les fenêtres par où ils auraient pu recevoir air et lumière, leur intellect s'était atrophié. Durant tout le Moyen Age, sous l'influence des peuples ambiants, des législations spéciales et avilissantes, sous l'action déprimante et funeste des talmudistes, ils avaient acquis cette physionomie particulière, qu'ils ne perdirent que de nos jours et que beaucoup conservent encore en Pologne, en Roumanie. en Russie, en Hongrie, en Bohême et en quelques parties [74] de l'Allemagne, physionomie que l'humilité coutumière avait rendue basse et obséquieuse, que les conditions d'existence avaient faite craintive et maladive, que l'enseignement exclusif des rabbins avait empreinte de cautèle et d'hypocrisie, mais que la souffrance avait affinée, illuminée parfois de tristesse passive et de résignation douloureuse. Le nombre de ceux qui avaient échappé à cet abaissement était très restreint, et les Juifs qui avaient su garder leur cerveau libre et leur esprit fier étaient en minorité infime. C'étaient pour la plupart des médecins, car la médecine était la seule science que permît le Talmud; en même temps ils étaient parfois des philosophes, et nous verrons le rôle qu'ils jouèrent en Italie pendant la Renaissance. Quant à la masse, elle était inapte à tout ce qui n'était pas commerce ou usure. Elle n'avait plus du reste aucun droit, aucune capacité, nulle route ne pouvait s'ouvrir devant elle, et les rares chemins qu'elle aurait pu encore prendre lui étaient fermés par ses propres docteurs qui s'étaient ainsi alliés aux légistes chrétiens.
Ces derniers, dans leur oeuvre, s'étaient inspirés des doctrines de l'Eglise, ces doctrines que Thomas d'Aquin avait lapidairement exprimées. Judoei sunt servi, avait dit énergiquement le maître; la loi ne les avait pas considérés autrement. A la fin du XVe siècle, le Juif était devenu le serf de la chambre impériale en Allemagne, en France il était le serf du roi, le serf du seigneur, moins que le serf même, car le serf encore pouvait posséder tandis qu'en réalité le Juif n'avait pas de propriété; il était une chose plutôt qu'une personne. Le roi et le seigneur, l'évêque ou l'abbé pouvaient disposer de tout ce qui appartenait au Juif, c'est-à-dire de tout ce qui semblait lui appartenir, car la possibilité de posséder était pour lui purement fictive. Il était imposable à merci, il subissait des impôts fixes, sans préjudice des confiscations et tandis que, d'une part, I'Eglise faisait tous ses efforts pour attirer le Juif à elle, d'autre part les barons et les dignitaires ecclésiastiques le retenaient dans sa condition. S'il se convertissait, il perdait ses biens au profit du seigneur désireux de compenser la perte des taxes qu'il ne pouvait plus percevoir sur le converti et ainsi, l'intérêt maintenait le Juif dans son ergastule. On le regardait comme une bête, une bête immonde et utile, moins qu'un chien ou qu'un pourceau auxquels pourtant le péage personnel l'assimilait; c'était l'éternel maudit, celui sur lequel il était licite, méritoire même, de faire retomber les coups qu'avait supportés le Crucifié dans le prétoire de Pilate.
Lorsque s'ouvrit le XVIe siècle, le seul pays dans lequel les Juifs pouvaient prétendre à la dignité d'homme venait de leur être fermé. La prise de Grenade et la conquête du royaume maure avaient enlevé aux Juifs leur dernier refuge. Le jour (le 2 janvier 1492) où Ferdinand et Isabelle entrèrent dans la cité musulmane, l'Espagne tout entière fut chrétienne. La guerre sainte des Espagnols contre les infidèles était close victorieusement, et les Maures qui subsistaient, malgré la sécurité qui leur avait été garantie, furent cruellement persécutés. Comme la victoire avait excité le fanatisme d'une part, et le sentiment national de l'autre, l'Espagne, délivrée des Maures, voulut se débarrasser des Juifs, que le roi et la reine catholique expulsèrent l'année même de la chute de Boabdil, tandis que l'Inquisition redoublait de rigueur envers les Marranes et la descendance des Morisques.
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Cependant, et malgré que la condition où ils étaient réduits fût lamentable, le temps des grandes douleurs était passé pour les Juifs. Ils commencent à descendre la colline qu'ils ont si péniblement gravie, et, s'ils ne trouvent pas encore toute sécurité par les sentiers, ils rencontrent plus d'humanité, plus de pitié. Les moeurs s'adoucissent à cette époque, les âmes deviennent moins rudes, on acquiert réellement la notion de la créature humaine; cet âge, où grandit l'individualisme comprend mieux l'individu; en même temps que la personnalité se développe, on se montre plus tendre pour la personne d'autrui.
Les Juifs se ressentirent de cet état d'esprit. Ils furent tout aussi méprisés, mais ils furent haïs d'une façon moins violente. On voulut encore les attirer au christianisme, mais par la persuasion. On les expulsa bien de quelques cités et de quelques pays; on les chassa de Cologne et de Bohême au XVIe siècle; les corporations d'artisans de Francfort et de Worms, conduites par Vincent Fettmilch, les obligèrent aussi à quitter ces villes; mais en leur qualité de serfs de la Chambre impériale, ils furent efficacement protégés par leur suzerain. Si Léopold Ier les renvoya de Vienne, si plus tard Marie-Thérèse les expulsa de Moravie, ces décrets d'expulsion n'eurent qu'un effet temporaire, leurs conséquences ne se firent pas sentir longtemps; et quand les Juifs rentrèrent dans les villes à la faveur d'une certaine tolérance, ils ne furent pas violentés. Les massacres de Franconie et de Moravie, les bûchers de Prague furent exceptionnels au XVIe siècle; et quant aux exterminations que Chmielniki commanda en Pologne au XVIIe siècle, elles n'atteignirent les Juifs que par ricochet.
De persécutions systématiques, il n'y en eut plus désormais, sinon celles que l'Inquisition continua à exercer en Espagne contre les Juifs convertis, et en Portugal lorsqu'elle fut introduite par le pape Clément VII, à la prière de Jean III, et après les massacres de 1506. Encore, là, l'Inquisition fut-elle confiée aux Franciscains, qui se montrèrent moins féroces que les Dominicains espagnols.
Les Juifs n'avaient pourtant pas changé. Tels nous les avons vus en plein Moyen Age, tels nous les retrouvons au moment de la Réforme; peut-être même, moralement et intellectuellement, la masse juive était-elle pire. Mais s'ils n'avaient pas changé, on avait changé à côté d'eux. On était moins croyant, et partant moins porté à détester les hérétiques. L'Averroïsme avait préparé cette décadence de la foi, et l'on sait quelle part les Juifs eurent dans la diffusion de l'Averroïsme; de telle sorte qu'ils travaillèrent ainsi pour eux. La plupart des averroïstes étaient des incrédules, ou tout au moins attaquaient-ils la religion chrétienne. Ils furent les ancêtres directs des hommes de la Renaissance. C'est grâce à eux que s'élabora l'esprit de doute, et aussi l'esprit d'investigation. Les platoniciens de Florence, les aristotéliciens d'Italie, les humanistes d'Allemagne, vinrent d'eux; c'est grâce à eux que Pomponazzo composa des traités contre l'immortalité de l'âme, grâce à eux encore que chez les penseurs du XVIe siècle germa ce théisme qui correspondit à une décadence du catholicisme.
Animés de semblables sentiments, les hommes de cette période ne pouvaient guère s'enflammer d'une indignation religieuse contre les Juifs. D'autres préoccupations les sollicitaient d'ailleurs, et ils avaient à abattre deux autorités puissantes: la scolastique et la primauté romaine.
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Les luttes du siècle précédent, le schisme d`Occident, la licence des moeurs parmi les clercs, la simonie, la vente des bénéfices et des indulgences, tout cela avait affaibli l'Eglise et diminué la papauté. De toutes parts on se levait contre elle. On proclamait l'autorité du concile supérieure à celle du pape. On faisait des distinctions entre l'Eglise universelle qui est infaillible et l'Eglise romaine qui est capable d'errer. Les séculiers et les réguliers se disputaient, des voix s'élevaient demandant un changement. "Il faut moraliser le clergé", avaient déjà dit les Pères du synode de Vienne (1311). Après eux, on déclara qu'il fallait réformer "la tête et les membres". Déjà le mouvement des Hussites, celui des Frérots, des Fraticelles, des Beggards, avaient été une protestation contre les richesses et la corruption de l'Eglise, mais la Papauté était impuissante à réformer, et la Réforme devait se faire en dehors d'elle et contre elle.
Les humanistes en furent les promoteurs. Tout les détournait du catholicisme. Les Grecs de Constantinople fuyant les Turcs leur avaient apporté les trésors des littératures anciennes; Colomb en découvrant le nouveau monde venait de leur ouvrir des horizons inconnus. Ils trouvaient là des raisons nouvelles de combattre la scolastique, cette vieille servante de l'Eglise. En Italie les humanistes devenaient sceptiques et païens, ils s'émancipaient en raillant ou en platonisant, mais en Allemagne le mouvement d'émancipation qu'ils contribuaient à créer devenait plutôt religieux. Pour vaincre les scolastiques, les humanistes de l'empire devinrent des théologiens, et pour s'armer mieux ils allèrent aux sources mêmes: ils apprirent l'hébreu, non comme Pic de la Mirandole et les Italiens, par une sorte de dilettantisme ou par amour de la science, mais pour y trouver des arguments contre leurs adversaires.
Pendant ces années qui annoncent la Réforme, le Juif devint éducateur et enseigna l'hébreu aux savants, il les initia aux mystères de la cabbale, après leur avoir ouvert les portes de la philosophie arabe, il les munit, contre le catholicisme, de la redoutable exégèse que les rabbins avaient, durant des siècles, cultivée et fortifiée: cette exégèse dont saura se servir le protestantisme, et plus tard le rationalisme. Par un hasard singulier, les Juifs qui avaient, consciemment ou inconsciemment, donné des armes à l'humanisme lui fournirent le prétexte de sa première bataille sérieuse. La dispute pour ou contre le Talmud préluda aux disputes sur l'Eucharistie.
C'est à Cologne que s'ouvrit le combat; Cologne, cité de l'Inquisition, capitale des dominicains. Un Juif converti, Joseph Pfefferkorn dénonça une fois encore le Talmud au monde chrétien et, soutenu par le grand inquisiteur Hochstraten, il obtint de l'empereur Maximilien un édit l'autorisant à examiner le contenu des livres juifs et à détruire ceux qui blasphémaient la Bible et la foi catholique. Les Juifs en appelèrent à Maximilien de cette décision, et ils réussirent à faire attribuer à l'archeveque électeur de Mayence les pouvoirs conférés d'abord a Pfefferkorn. L'archevêque prit pour conseillers des docteurs, des humanistes, et parmi ceux-là Reuchlin. Reuchlin n'avait pas pour les Juifs une sympathie immodérée, il les avait même attaqués à son heure mais s'il méprisait les Juifs en général, il n'en était pas moins un hébraïsant et, à ce titre, le Talmud l'intéressait plus sans doute que le tribunal inquisitorial et ses arrêts. Aussi, il combattit violemment les [77] projets de Pfefferkorn et des dominicains et non seulement il déclara qu'il fallait conserver les livres des Israélites mais encore il soutint que l'on devrait créer dans les universités des chaires d'hébreu. On accusa Reuchlin de s'être laissé corrompre par l'or des Juifs. Il répondit par un pamphlet terrible, Le Miroir des yeux qui fut condamné au feu, et dès lors les Juifs, cause originelle du débat, furent oubliés, les humanistes et les dominicains restèrent seuls en présence et ces derniers, abattus définitivement par les Lettres des hommes obscurs, furent condamnés par l'évêque de Spire et abandonnés par le pape qui, quelques années après, donna aux imprimeurs d'Anvers le privilège de publier le Talmud.
Mais des temps nouveaux s'approchaient; la tempête que chacun prévoyait fondit sur l'Eglise. Luther publia à Wittemberg ses quatre-vingt-quinze thèses, et le catholicisme n'eut pas seulement à défendre la condition de ses prêtres, il fallut qu'il combattît pour ses dogmes essentiels. Un instant les théologiens oublièrent les Juifs, ils oublièrent même que le mouvement qui se propageait prenait ses racines aux sources hébraïques. Cependant la Réforme en Allemagne, comme en Angleterre, fut un de ces moments où le christianisme se retrempa aux sources juives. C'est l'esprit juif qui triompha avec le protestantisme. La Réforme fut par certains de ses côtés un retour au vieil ébionisme des âges évangéliques. Une grande partie des sectes protestantes fut demi-juive, des doctrines antitrinitaires furent plus tard prêchées par des protestants, entre autres par Michel Servet et par les deux Socins de Sienne. En Transylvanie même l'antitrinitarisme avait fleuri dès le XVIe siècle, et Seidélius avait soutenu l'excellence du Judaïsme et du Décalogue. Les évangiles furent délaissés pour la Bible et pour l'Apocalypse. On sait l'influence que ces deux livres exercèrent sur les luthériens, sur les calvinistes et surtout sur les réformateurs et les révolutionnaires anglais. Cette influence se prolongea jusqu'au XVIIIe siècle même, c'est elle qui fit les Kakers, les Méthodistes, les Piétistes et surtout les Millénaires, les Hommes de la Cinquième Monarchie, qui avec Venner à Londres, rêvaient la république et s'alliaient avec les Niveleurs de John Lilburn.
Aussi à ses débuts en Allemagne le protestantisme chercha-t-il à gagner les Juifs et, à ce point de vue, l'analogie est singulière entre Luther et Mahomet. Tous deux tirèrent leurs doctrines des sources hébraïques, tous deux désirèrent faire approuver par les débris d'lsraël les dogmes nouveaux qu'ils dressaient. Ce n'est pas là, en effet, un des cotés les moins curieux de l'histoire de cette nation. Tandis que le Juif est détesté, méprisé, avili, couvert de crachats et de boue, souillé d'outrages, martyrisé, enfermé et frappé, c'est de lui que le catholicisme attend le règne final de Jésus, c'est le retour des Juifs que l'Eglise espère et demande, ce retour qui pour elle sera le suprême témoignage de la vérité de ses croyances, et c'est aussi aux Juifs que les luthériens et les calvinistes en appellent. Il semble même que ces derniers eussent été pleinement convaincus de la justice de leur cause si les fils de Jacob étaient venus à eux. Mais les Juifs étaient toujours le peuple obstiné de l'Ecriture, le peuple à la nuque dure, rebelle aux injonctions, tenace, intrépidement fidèle a son dieu et à sa loi.
La prédication de Luther fut vaine, et le colérique moine publia [78] contre les Juifs un terrible pamphlet1. "Les Juifs sont des brutes, disait-il, leurs synagogues sont des étables à porcs, il faut les incendier, car Moïse le ferait s'il revenait au monde. Ils traînent dans la boue les paroles divines, ils vivent de mal et de rapines, ce sont des bêtes mauvaises qu'il faudrait chasser comme des chiens enragés."
Malgré ces violences, malgré ces excitations, malgré les controverses nombreuses qui eurent lieu entre protestants et Juifs, ces derniers ne furent pas maltraités en Allemagne: on n'avait pas le loisir de s'occuper d'eux. D'un côté les luthériens et les calvinistes avaient fort à faire à se disputer entre eux; les discussions sur l'eucharistie, sur l'impanation et l'invination, sur la trinité et sur la nature de Christ, occupaient suffisamment leurs esprits, et les sectes étaient si nombreuses -- Crypto-calvinistes et Antinomistes, Adiaphoristes et Majoristes, Osiandristes et Synergistes, Memnonites et Synerchistes, etc., -- que batailler les unes contre les autres devait absorber leur activité. D'autre part, les conditions sociales et religieuses étaient bien changées et leur changement était profitable aux Juifs qui voyaient d'autres préoccupations s'emparer de leurs ennemis.
Excédés de misères, décimés par la guerre, ruinés, réduits à l'esclavage, en proie au dénuement et à la famine, les paysans du XVIe siècle ne s'en prirent plus uniquement au Juif prêteur d'argent ou au chrétien usurier, ils visèrent plus haut, ils attaquèrent d'abord toute une classe, celle des riches, et ensuite l'état social tout entier. Leur révolte fut générale, ce furent d'abord les paysans des Pays-Bas, ensuite, et surtout, ceux de l'Allemagne. Dans tout l'empire ils avaient fondé des sociétés secrètes, le Bundschuh2, le Pauvre Conrad, la Confédération évangélique. En 1503 les paysans de Spire et des bords du Rhin s'insurgèrent; en 1512 les bandes de Joss Fritz; en 1514 les paysans du Wurtemberg; en 1515 les paysans d'Autriche et de Hongrie; en 1524 ceux de Souabe; en 1525 ceux de Souabe, d'Alsace, du Palatinat. Tous marchèrent au cri de "En Christ il n'y a plus ni maître ni esclave". Les artisans se joignirent à eux, des chevaliers comme Goetz de Berlichingen se mirent à leurs têtes et ils massacrèrent les nobles et incendièrent les châteaux et les couvents.
Munzer, lui, alla plus loin encore, il combattit non seulement contre les barons, les évêques et les riches, ces "rois de Moab", mais il combattit le principe même d'autorité. "Plus d'autorité, criait-il, sinon celle qu'on accepte et choisit librement." Dans le code de douze articles qu'il rédigea, il voulait l'affranchissement des serfs et lorsqu'il monta sur l'échafaud, après avoir perdu la bataille de Frankenhausen il attesta qu'il avait voulu "établir l'égalité dans la chrétienté; que toutes choses fussent communes à tous et à chacun selon ses besoins". Les douze articles furent traduits en français, et répandus en Lorraine où les paysans se soulevèrent aussi, au moment où Hutter et Gabriel Scherding allaient fonder les communautés de Moravie, au moment où l'anabaptisme se répandait en Suisse, en Bohême et dans les Pays-Bas.
Dans ce formidable mouvement qui jusqu'en 1535 agita une partie [79] de l'Europe, laissant partout des traces profondes, les Juifs avaient été négligés, ils avaient cessé d'être le bouc émissaire et ce n'avait plus été sur eux que s'étaient rués les pauvres hères, les affamés et les misérables.
Étaient-ils aussi heureux dans les pays catholiques? Oui, car là aussi ils avaient cessé d'être les principaux, les uniques ennemis de l'Eglise, et ce n'était plus eux qu'on redoutait.
Les protestants faisaient oublier les Juifs; leur existence menaçait la vieille conception de l'Etat catholique, et ce fut cette conception séculaire qui attira aux religionnaires de France, d'Italie et d'Espagne, des persécutions identiques à celles qu'avaient jusqu'alors subies les Juifs.
Cependant, après le concile de Trente, la papauté réformée se préoccupa de nouveau des Juifs. Le relâchement des idées religieuses avait amené en Italie un rapprochement entre une certaine catégorie de Juifs et les différentes classes de la société. D'abord les humanistes, les poètes, fréquentaient les savants, les philosophes et les médecins israélites. Cette familiarité avait commencé au XIVe siècle où l'on vit Dante avoir pour ami le Juif Manoello, le cousin du philosophe Guida Romano; elle continua au XVe siècle et au XVIe siècle. Alemani fut le maître de Pic de la Mirandole, Elie del Medigo enseigna la métaphysique publiquement à Padoue et à Florence, Léon l'Hébreu publia ses dialogues platoniciens sur l'amour. Les imprimeurs juifs, comme le savant Soncino, furent en rapport constant avec les lettrés de l'époque; Soncino, dont la librairie fut le centre des publications hébraïques, entra même en rivalité avec Alde et imprima aussi des auteurs grecs. Hercule Gonzague, évêque de Mantoue, disciple du Juif Pomponazzo de Bologne, accepta les dédicaces de Jacob Mantino, qui avait traduit le Compendium d'Averroes, tandis que d'autres princes encouragèrent Abraham de Balmes dans son oeuvre de traducteur3. Et non seulement la catégorie sceptique, incrédule même, des hellénistes et des latinistes, adorateurs de Zeus et d'Aphrodite plus que de Jésus, frayait avec les Juifs, mais les seigneurs et les bourgeois faisaient de même. "Il se trouve, dit l'évêque Maïol4, des personnes et souvent de qualité, tant d'hommes que femmes, qui sont si fols et insensés qu'ils consultent avec les Juifs de leurs plus intimes affaires, à leur grand préjudice. On les voit (les Juifs) hanter et fréquenter les maisons et les palais des grands, les logis des officiers, des conseillers, des secrétaires, des gentilshommes, tant en la ville qu'aux champs." On ne se contentait pas de recevoir les Juifs, on allait chez eux et, mieux, on assistait à leurs cérémonies religieuses. "Il se trouve, dit encore Maïol, des personnes parmi nous qui hantent et révèrent superstitieusement les synagogues"; et les apostrophant, il s'écrie: "Vous entendez les Juifs aux jours de leurs festes, sonnant de la trompe, et vous accourez avec votre famille pour les regarder." Cela continua ainsi pendant le XVIIe siècle. On allait à Ferrare entendre les sermons de Judas Azael et en 1676 encore Innocent XI menaçait de l'excommunication et d'une amende de quinze ducats ceux qui fréquentaient les synagogues. Les papes craignaient [80] donc encore sur leurs fidèles l'influence juive? Après la terrible secousse qui venait d'ébranler l'Eglise, ils voulaient plus que jamais garantir la sécurité du dogme catholique. "On pourra supporter le Talmud, avait décidé le concile de Trente, en enlevant les injures qu'il contient, car des parties du Talmud peuvent servir à la défense de la foi et montrer aux Juifs leur obstination." Les papes ne furent pas de cet avis. Sur la dénonciation d'un Juif converti, Salomone Romano, Jules III fit brûler le Talmud à Rome et à Venise; à la requête d'un autre converti, Vittorio Eliano, Paul IV encore le condamna; de même firent Pie V et Clément VIII.
L'Eglise romaine, qui jusqu'alors avait été bienveillante pour les Juifs, devint, pendant la réaction dogmatique et théologique qui suivit la Réforme, le seul gouvernement, l'unique autorité presque, qui persécuta systématiquement le judaïsme. Paul IV remit en vigueur les anciennes lois canoniques, il fit brûler les Marranes, et Pie V, après avoir publié sa Constitution contre les Juifs, les expulsa de ses états sauf de Rome et d'Ancône, pendant que les Espagnols, à mesure qu'ils pénétraient en Italie, les chassaient de Naples, de Gênes et de Milan.
Un autre souci animait toutefois l'Eglise. Pourchasser les Juifs et brûler leurs livres était bien: les convertir était mieux. Ç'avait été la constante préoccupation des théologiens, des docteurs chrétiens et des pères. Au XVe siècle, les conciles s'étaient occupés de la conversion des Juifs. Le concile de Bâle avait ordonné de prêcher les Juifs en Allemagne, et avait attribué d'importants privilèges aux convertis. Les papes du XVIe siècle obligèrent les Juifs à assister à certains sermons, et leur firent annoncer la bonne parole par leurs propres apostats. Le tiers des Juifs de Rome devait tour à tour être présent aux prédications. Et tandis que Sadolet faisait restreindre à Avignon les privilèges pontificaux accordés aux Juifs, tandis qu'on imposait aux synagogues dix ducats d'impôt annuel pour l'instruction de ceux qui voulaient abjurer le judaïsme, Paul IV faisait bâtir des maisons hospitalières où l'on nourrissait, habillait et soignait les catéchumènes.
Les autres souverains n'eurent pas pour s'occuper des Juifs les mêmes motifs que les papes. Aussi depuis le XVIe siècle, on cessa de légiférer contre les Juifs. On ne trouve plus guère en Allemagne que l'édit de Ferdinand Ier relatif aux usures des Juifs, quelques décrets en Pologne, et beaucoup plus tard les défenses de Louis XV et de Louis XVI. Pour retrouver une législation antijuive, il faudra étudier la Russie moderne, la Roumanie et la Serbie, ce que nous ferons tout à l'heure.
L'antijudaïsme consistait surtout en vexations, en avanies. Le populaire se plaisait à railler les Juifs et souvent les grands les donnaient en spectacle. Léon X, pontife fastueux, qui aimait les bouffonneries --il avait près de lui deux moines qui étaient chargés de le divertir par leurs plaisanteries -- faisait donner des courses de Juifs et du haut de ses balcons il lorgnait le spectacle, car il était fort myope. Pendant le carnaval de Rome, le peuple parodiait l'enterrement des rabbins, et souvent on promenait par les rues de la ville un Juif chevauchant à rebours un âne, et tenant dans ses mains la queue de l'animal5.
Sur les portes des ghettos, on sculptait une truie, parfois même on [81] l'entourait de groupes obscènes dans lesquels figuraient des rabbins6. La truie symbolisait la synagogue -- de même que chez les Israélites l'Eglise romaine était désignée par le nom hébreu du porc -- et on le rappelait souvent aux Juifs; un peintre raconta même un jour à Wagenseil qu'il avait peint une truie sur les vantaux de l'arche d'une synagogue qu'on l'avait chargé d'orner.
Chez les savants, chez les érudits, chez les théologiens, l'antijudaïsme devenait dogmatique et théorique. On voulait bien ramener les Juifs mais par la douceur. Il n'était plus question de brûler leurs livres, mais de les traduire. On disait que désormais la foi chrétienne était assez solidement enracinée pour qu'on pût sans danger pour les fidèles publier les oeuvres juives, comme on l'avait fait pour celles des Ariens et autres hérétiques. Ainsi on connaîtrait les procédés de polémique des Israélites et on les saurait combattre efficacement.
Cette étude eut un tout autre résultat que celui qu'on en attendait. En scrutant l'esprit juif on se rapprocha d'eux, on leur devint par cela même plus sympathique. Des hommes qui s'étaient préparés à l'exégèse scientifique, comme Richard Simon par exemple, par des recherches de talmudistes et d'hébraïsants, ne pouvaient regarder avec haine ceux desquels ils tenaient leur science. D'autres s'inquiétaient de savoir à quelle époque les Juifs seraient appelés à la communion chrétienne. Le XVIe siècle fut le temps le plus propice aux disputes sur le rappel des Juifs. En France, la question de savoir si les Juifs seraient rappelés à la fin du monde ou avant, divisa Bossuet et les Figuristes que conduisait Duguet7. En Angleterre, les millénaires annonçaient le retour des Juifs8. Ils florirent surtout au XVIIIe siècle, pendant lequel Worthington, Bellamy, Winchester et Towers décrivaient les temps prochains du millenium. En Allemagne aussi cette opinion eut des défenseurs: ainsi Bengel. En France, non seulement les convulsionnaires de Saint-Médard proclamaient la prochaine entrée des Juifs dans l'Eglise, mais encore on vit jusqu'à nos jours des hommes soutenir ces rêveries, et, en 1809, le président Agier fixait la date de la conversion des Juifs à l'année 1849.
Au XVIIIe siècle, dans toute l'Europe, les Juifs jouissaient de la plus grande tranquillité. En Pologne seulement ils vivaient mal pour avoir trop bien vécu. Ils avaient été là prospères jusqu'au milieu du XVIIe siècle. Riches, puissants, ils avaient subsisté en égaux à côté des chrétiens, traités comme ceux du peuple au milieu duquel ils habitaient; ils [82] n'avaient pu néanmoins se livrer qu'à leur habituel commerce, à leurs vices, à leur passion pour l'or. Dominés par les Talmudistes, ils ne surent rien produire sinon des commentateurs de Talmud. Ils furent des collecteurs d'impôts, des distillateurs d'alcool, des usuriers, des intendants seigneuriaux. Ils furent les alliés des nobles dans leur oeuvre d'oppression abominable, et quand les cosaques de l'Ukraine et de la petite Russie, conduits par Chmielmicki, se soulevèrent contre la tyrannie polonaise, les Juifs, complices des Seigneurs, furent les premiers massacrés. En dix ans, dit-on, on en tua plus de cent mille, mais autant tua-t-on de catholiques et surtout de Jésuites.
Ailleurs, ils étaient fort prospères. Ainsi dans l'Empire ottoman ils étaient simplement soumis à la taxe des étrangers et ne subissaient aucune réglementation restrictive, mais nulle part leur prospérité n'était si grande qu'en Hollande et en Angleterre. Ils s'étaient établis dans les Pays-Bas en 1593, Marranes fuyant l'Inquisition espagnole, et de là ils avaient détaché une colonie à Hambourg puis, plus tard, sous Cromwell, en Angleterre, d'où depuis des siècles ils étaient chassés, et où Menassé-ben-lsraël les ramena. Les Hollandais, comme les Anglais, gens pratiques et avisés, utilisèrent le génie commercial des Juifs et le firent servir à leur propre enrichissement. D'incontestables affinités existaient du reste entre l'esprit de ces nations et l'esprit juif, entre l'Israélite et le Hollandais positif ou l'Anglais, cet Anglais dont le caractère, dit Emerson, peut se ramener à une dualité irréductible qui fait de ce peuple le plus rêveur et le plus pratique du monde, chose que l'on peut également dire des Juifs.
En France, les Juifs portugais avaient été autorisés par Henri II à s'établir à Bordeaux, où, en vertu des privilèges conférés, privilèges que confirmèrent Henri III, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, ils acquirent de grandes richesses dans le commerce maritime.
Dans les autres villes de France, on en trouvait fort peu, encore que ceux qui séjournaient soit à Paris, soit ailleurs, n'y avaient élu domicile qu'à cause de la tolérance administrative. En Alsace seulement existait une forte agglomération.
L'excellence de leur situation ne provoquait pas de manifestations violentes, parfois on protestait un peu, on disait avec Expilly: "On voit avec une peine infinie que des hommes aussi vils, qui n'ont été reçus qu'en qualité d'esclaves, aient des meubles précieux, vivent délicatement, portent de l'or et de l'argent sur leurs habits, se parent, se parfument, apprennent la musique instrumentale et vocale et montent à cheval par pure distraction." Cependant de jour en jour une plus large tolérance se manifestait à leur égard; le monde se rapprochait d'eux. Se rapprochaient-ils à leur tour du monde? Non. Ils semblaient s'attacher de plus en plus à leur patriotisme mystique; plus ils allaient, plus les rêves de la Kabbale les hantaient, ils attendaient le Messie avec une confiance chaque jour renouvelée, et jamais les faux Messies ne furent accueillis avec autant d'enthousiasme qu'au XVIIe et au XVIIIe siècle. Les kabbalistes épuisaient les combinaisons arithmétiques pour calculer la date exacte de la venue de celui qui était si désiré. Vers 1666, époque que l'on avait le plus généralement indiquée comme l'époque sacrée, tous les Juifs d'Orient furent soulevés par les prédications de Zabbataï Zévi. De Smyrne, où Zabbataï avait proclamé [83] sa messianité, le mouvement se propagea en Hollande, et même en Angleterre, et chacun attendit de ce roi des rois, ainsi appelait-on Zabbatai, la restauration de Jérusalem et du royaume saint. Le même enthousiasme se manifesta en 1755, lorsque Frank se présenta en Podolie comme le nouveau Messie. Autour de tous ces illuminés, de nombreuses sectes mystiques se formèrent: celles dDonmeh, qui se rattachait aux musulmans, celle des Hassidims, des néo-Hassidims et celle des Trinitaires qui se rapprochait du christianisme en professant le dogme du Dieu un et triple9.
Ces espoirs qu'entretenait l'illuminisme des kabbalistes contribuaient à retenir les Juifs à l'écart, mais ceux qui n'étaient pas séduits par les spéculations des rêveurs se courbaient sous le joug du Talmud, joug plus rude encore, plus avilissant en tous cas. Depuis le XVIe siècle, loin de diminuer, la tyrannie talmudique s'était accrue. A cette époque Joseph Caro avait rédigé le Schulchan Aruch, code talmudique qui -- suivant d'ailleurs les traditions inculquées par les rabbanites -- érigeait en lois les opinions doctorales. Jusqu'à notre temps, les Juifs d'Europe vécurent sous l'abominable oppression de ces pratiques10. Les Juifs polonais, renchérissant encore sur Joseph Caro, raffinèrent les subtilités déjà si grandes du Schulchan Aruch, auquel ils firent des additions, et ils instaurèrent dans l'enseignement dialectique la méthode du Pilpul (des grains de poivre).
A mesure donc que le monde se faisait plus doux pour eux, les Juifs -- du moins la masse -- se retiraient en eux-mêmes, ils rétrécissaient leur prison, ils se liaient de liens plus étroits. Leur décrépitude était inouïe, leur affaissement intellectuel n'avait d'égal que leur abaissement moral; ce peuple paraissait mort.
Cependant la réaction talmudique partit des Juifs eux-mêmes. Au Xe siècle, Mardochée Kolkos11, de Venise, avait déjà publié un livre contre la Mischna; au XVIIe siècle, Uriel Acosta combattit avec violence les rabbins12, et Spinoza ne se montra pas pour eux très tendre13. Mais l'antitalmudisme se manifesta surtout au XVIIIe siècle, d'abord parmi les mystiques, ainsi les Zoharites disciples de Frank qui se déclaraient les ennemis des docteurs de la loi. Toutefois ces adversaires des rabbanites étaient impuissants à tirer les Juifs de leur abjection.
Il fallut, pour commencer cette oeuvre, qu'un homme, juif en même temps que philosophe, Moïse Mendelssohn, opposât au Talmud la Bible. Il la traduisit en allemand en 1779: grande révolution! C'était le premier coup porté à l'influence rabbinique. Aussi les talmudistes qui avaient jadis voulu assassiner Kolkos et Spinoza, attaquèrent-ils violemment Mendelssohn et interdirent sous peine d'excommunication la lecture de la Bible qu'il avait traduite. Ces colères furent vaines. Mendelssohn fut suivi; des jeunes gens, ses disciples, fondèrent un journal, le Meassef, qui défendait le nouveau judaïsme, essayait d'arracher les Juifs a leur ignorance et à leur avilissement, et préparait leur émancipation morale. Quant à l'émancipation politique, la philosophie [84] humanitaire du XVIIIe siècle travaillait à la rendre possible. Si Voltaire fut un ardent judéophobe, les idées que lui et les encyclopédistes représentaient n'étaient pas hostiles aux Juifs, puisque c'étaient des idées de liberté et d'égalité universelle. D'autre part, si, en fait, les Juifs étaient isolés dans les états, ils n'étaient pas sans avoir des points de contact avec ceux qui les entouraient.
Le capitalisme s'était développé parmi les nations; l'agiotage et la spéculation étaient nés; les financiers chrétiens s'y livraient avec ardeur, comme ils se livraient à l'usure, comme, en qualité de fermiers généraux, ils percevaient les impôts et les taxes. Les Juifs pouvaient par conséquent prendre leur place au milieu de ceux que "les escomptes enrichissaient aux dépens du public, et qui étaient les maîtres de tous les biens des Français de tous les ordres", ainsi que disait déjà Saint-Simon.
Les objections économiques qu'on fit valoir contre leur émancipation possible n'avaient plus la même valeur qu'au Moyen Age, alors que l'Eglise voulait faire des Juifs les seuls représentants de la classe des manieurs d'argent. Quant aux objections politiques: qu'ils formaient un État dans l'Etat, que leur présence en qualité de citoyens ne se pouvait tolérer dans une société chrétienne, et lui était même nuisible. elles restèrent valables jusqu'au jour où la Révolution française porta un coup direct à la conception de l'état chrétien. Aussi, Dohm, Mirabeau, Clermont-Tonnerre, l'abbé Grégoire eurent-ils raison contre Rewbel, Maury et le prince de Broglie, et l'Assemblée Constituante obéit à l'esprit qui la conduisait depuis ses origines quand, le 27 septembre 1791, elle déclara que les Juifs jouiraient en France des droits de citoyens actifs. Les Juifs entraient dans la société.

CHAPITRE VII



LA LITTÉRATURE ANTIJUDAÏQUE ET LES PRÉJUGÉS



L'antijudaïsme scripturaire et ses formes. -- L'antijudaïsme théologique. -- La transformation de l'Apologétique chrétienne. -- La judaïsation et ses ennemis. -- Anselme de Cantorbéry, Isidore de Séville. -- Pierre de Blois. -- Alain de Lille. -- L'étude des livres juifs. -- Raymond de Penaforte et les dominicains. -- Raymond Martin et le Pugio Fidei. -- Nicolas de Lyra et son influence. -- La littérature antijuive théologique et les conversions. -- Nicolas de Cusa. -- Les convertis juifs et leur rôle. -- Paul de Santa Maria, Alphonse de Valladolid. -- L'antitalmudisme et les convertis: Pfefferkorn. -- Les controverses sur le Talmud et la religion Juive. -- Controverses de Paris, de Barcelone et de Tortose. -- Nicolas Donin Pablo Christiani et Jérôme de Santafé. -- Les Extractiones Talmut. -- L'antijudaïsme social. -- Agobard, Amolon, Pierre le Vénérable Simon Maiol. -- L'antijudaïsme polémique. -- Alonzo de Spina. -- Le livre de l'Alboraique. -- Pierre de l'Ancre. -- Francisco de Torrejoncillo et la Centinela contra Judios. -- L'antijudaïsme polémique et les préjuges. -- Les Juifs et les races maudites. -- Juifs, Templiers et sorciers. -- Le meurtre rituel. -- La défense des Juifs. -- Jacob ben Ruben, Moïse Kohen de Tordesillas, Semtob ben Isaac Schaprut -- La littérature polémique juive en Espagne au xve siècle. -- L'antichristianisme. -- Hasdaï Crescas et Joseph ibn Schem Tolb. -- Les attaques contre le Nouveau-Testament. -- Les Nizachon et le Livre de Joseph le Zélateur. -- Le Toledot Jeschu.--- Attaques contre les apostats. -- Isaac Pulgars, Don Vidal ibn Labi. -- Transformation de l'antijudaïsme scripturaire an XVIIe siècle. -- Les convertisseurs. -- Les Hébraïsants et les exégètes: Buxtorf et Richard Cimon. -- Wagenseil, Voetius, Bartolocci. -- Eisenmenger. -- John Dury. -- Parenté et similitude des ouvrages antijuifs: les imitateurs. -- L'antijudaïsme littéraire ancien et l'antisémitisme moderne. -- Leurs affinités.

Depuis le VIIIe siècle jusqu'à la Révolution française, nous n'avons étudié que l'antijudaïsme légal et l'antijudaïsme populaire. Nous avons vu peu à peu se constituer la législation contre les Juifs, législation canonique d'abord, civile ensuite; nous avons dit de quelle façon la foule fut préparée en partie, par les décrets des papes, des rois et des républiques, à haïr et à maltraiter les Juifs, et combien cette exaspération du peuple, les massacres qu'il faisait, les insultes et les avanies dont il était prodigue eurent leur contrecoup sur cette législation; nous avons montré que jusqu'au XVe siècle, les charges pesant sur les Juifs, s'accrurent chaque an, si bien qu'à cette époque elles [86] atteignirent le maximum et que dés lors elles diminuèrent, les articles des codes cessèrent d'être rigoureusement appliqués, les coutumes tombèrent lentement en désuétude, on fit point ou peu de lois nouvelles et le Juif marcha ainsi vers la libération.
Toutefois il est une sorte d'antijudaïsme dont nous ne nous sommes pas spécialement préoccupés, et qu'il nous faut désormais examiner. Tandis que l'Eglise et les monarchies légiféraient contre les Juifs, les théologiens, les philosophes, les poètes, les historiens écrivaient sur eux. C'est cet antijudaïsme scriptuaire dont il nous reste à retracer le rôle, l'action et l'importance.
Il ne naquit pas sous les mêmes influences, des causes diverses l'engendrèrent et suivant ces causes il fut théologique ou social, dogmatique ou bien polémique. Non pas que l'on puisse classer tous les écrits antijuifs dans une de ces catégories à l'exclusion de toute autre, au contraire il en est peu qui puissent uniquement se rapporter à un de ces types, mais cependant on peut, selon leur tendance principale, les faire entrer dans un des cadres que je viens d'indiquer. L'antijudaïsme théologique seul a produit des oeuvres nettement tranchées, écrites sans soucis sociaux, et encore ces oeuvres, quelque caractéristiques qu'elles soient, peuvent être dogmatiques et polémiques à la fois.
L'antijudaïsme théologique, le premier en date, eut, tout naturellement, à ses débuts, des allures d'apologie; il n'en pouvait être autrement car on ne combattait le judaïsme que pour glorifier la foi chrétienne et prouver son excellence. Comme nous l'avons dit, vers la fin du IVe siècle on cessa de produire des écrits apologétiques; la jeune Église, dans l'ivresse de son triomphe, pensa n'avoir plus besoin de démontrer sa supériorité, et on ne trouve plus guère au Ve siècle, pour représenter l'apologétique, que l'Altercation de Simon et de Théophile d'Evagrius14, dans laquelle était imitée et plagiée même l'Altercation de Jason et de Papiscus d'Ariston de Pella; puis il faut venir au VIIe siècle pour trouver les trois livres d'Isidore de Séville dirigés contre les Juifs15.
Quand naquit la scolastique, l'apologétique reparut. La scolastique fut bien à ses débuts une servante du dogme, mais une servante raisonneuse qui essayait d'expliquer métaphysiquement la Trinité, et les discussions sur le nominalisme et sur le réalisme n'eurent tant d'importance au Moyen Age que parce que l'on appliqua ces deux théories à l'interprétation de la Trinité. Toute la métaphysique de ce temps tournait autour de la nature et de la divinité de Jésus-Christ; de là, l'importance pour les théologiens scolastiques de défendre cette divinité même contre ceux qui la niaient; or ceux dont la négation était la plus tenace n'étaient-ils pas les Juifs? Il était donc nécessaire de persuader ces obstinés; aussi les apologies renaquirent-elles et toutes ou presque toutes furent adressées aux Juifs.
Elles étaient à deux fins: elles défendaient les dogmes et les symboles catholiques et elles combattaient le judaïsme. Elles s'opposaient à cette judaïsation que l'Eglise, ses docteurs, ses philosophes et ses apologistes [87] redoutaient toujours, se représentant le Juif comme le loup qui rôde autour du bercail pour ravir les brebis à la vie bienheureuse. C'est par ces sentiments que furent guidés par exemple Cedrenus16 et Théophane17 en écrivant leurs Contra Judeos, et Gilbert Crépin, abbé de Westminster, dans sa Disputatio Judei cum christiano de fide christiana18.
La forme de ces écrits était peu variée: ils reproduisaient presque servilement les arguments classiques des Pères de l'Eglise, et étaient rédigés sur des patrons semblables. En analyser un c'est les analyser tous. Ainsi le traité de Pierre de Blois: Contre la Perfidie des Juifs19, énumérait en trente chapitres les témoignages que contiennent l'Ancien Testament et les prophètes surtout, en faveur de la Trinité et de l'Unité divine, du Père et du Fils, du Saint-Esprit, de la messianité de Jésus-Christ, de la descendance davidique du Fils de l'homme et de son incarnation. Il terminait en démontrant, d'après les mêmes autorités, que la loi avait été transmise aux gentils, que les Juifs étaient voués à la réprobation, mais que les restes d'lsraël seraient néanmoins convertis et sauvés un jour. Guibert de Nogent dans son De Incarnatione adversus Judoeos20; Rupert dans son Annulus sive dialogus inter christianum et Judeum de fidei sacramentis21; Alain de Lille dans son De Fide Catholica22; bien d'autres encore dont l'énumération serait fastidieuse procédaient de façon identique, développant les mêmes raisonnements s'appuyant sur les mêmes textes, usant des mêmes interprétations. Toute cette littérature était du reste d'une extrême médiocrité; j'en connais peu de plus vaine et Anselme de Cantorbéry lui-même, lorsqu'il composa son De Fide seu de Incarnatione verbis contra Judoeos, ne réussit pas à la rendre plus intéressante.
Cependant, ces écrits, ces discussions, ces fictifs dialogues remplissaient peu ou même pas du tout leur but. Ils n'étaient guère consultés que par des clercs et ainsi s'adressaient à des convertis; si les rabbins les lisaient, ils n'en faisaient qu'un cas très mince; comme leur exégèse et leur science biblique étaient de beaucoup supérieures à celle des bons moines, ces derniers avaient rarement l'avantage; en tous cas ils ne persuadaient nullement ceux qu'ils désiraient convaincre et, comme ils ne connaissaient pas les commentaires talmudiques et exégétiques dans lesquels les Juifs puisaient leurs armes et leurs forces, ils ne pouvaient les combattre avec efficacité. Au XIIIe siècle les choses changèrent. Les oeuvres des philosophes juifs se répandirent, et exercèrent sur la scolastique de ce temps une considérable influence; des hommes comme Alexandre de Hales lurent Maïmonide (Rabi Moyses) et Ibn Gabirol (Avicebron), et ils gardèrent l'empreinte des doctrines qu'exposaient le Guide des Égarés et la Fontaine de Vie.
La curiosité fut éveillée, on voulut connaître la pensée et la dialectique [88] juives, d'abord pour philosopher, ensuite pour lutter avec plus de profit contre les Juifs.
Le dominicain Raimond de Penafore, confesseur de Jacques Ier d'Aragon et grand convertisseur de Juifs, invita les dominicains à apprendre l'hébreu et l'arabe pour persuader mieux les Juifs et pour les mieux combattre. Il organisa des écoles pour apprendre aux moines ces deux langues et fut l'initiateur des études hébraïques et arabes en Espagne. Il créa ainsi une lignée d'apologistes qui ne se contentèrent plus de colliger les passages de l'Ancien Testament préfigurant la Trinité ou prophétisant le Messie, mais qui essayèrent de réfuter les livres rabbiniques et les assertions talmudiques.
De ce mouvement sortit une légion de traités et de démonstrations, tous boucliers, remparts, forteresses de la foi. Dans ces écrits, les Juifs étaient "égorgés avec leur propre glaive", "transpercés de leur épée", c'est-à-dire qu'on les persuadait de leur ignominie et qu'on les convainquait de mensonges en se servant de leur propre argumentation, telle que les moines la trouvaient, ou du moins croyaient la trouver dans le Talmud.
Parmi tous ces libelles théologiques, les plus connus sont ceux que publia le dominicain Raymond Martin, "homme aussi remarquable pour sa connaissance des écrits hébraïques et arabes que par celle des oeuvres latines23". Ces libelles portent des titres assez caractéristiques: Capistrum Judoeorum (Muselière des Juifs ) et Pugio Fidei (Poignard de la Foi24). Le second fut le plus répandu. "Il est bon, y disait Raymond Martin, que les chrétiens prennent en main le glaive de leurs ennemis les Juifs pour les en frapper avec." Partant de là, et de cette idée très répandue que Dieu a donné à Moïse une loi orale, commentaire de la loi écrite, et contenant la révélation de la Trinité et de la divinité de Jésus, Martin prouvait, par les textes bibliques, talmudiques et kabbalistiques que le Messie était venu et que les dogmes du catholicisme étaient irréfutables. En même temps, dans deux chapitres25, il s'attaquait au judaïsme qu'il présentait comme réprouvé et abominable.
Le Pugio Fidei fut fort en vogue pendant le XIIIe et le XIVe siècles parmi les moines, surtout parmi les dominicains, ardents défenseurs de la foi. On l'étudia, on le consulta, et on le plagia. Le nombre des écrits qu'inspira Raymond Martin, et auxquels le Pugio Fidei servit de prototype et même de moule, fut considérable. On peut citer entre autres ceux de Porchet Salvaticus26, de Pierre de Barcelone27 et de Pietro Galatini28.
Cependant, la science même de Martin n'était pas parfaite et, comme nous le verrons tout à l'heure, dans les controverses, les rabbins avaient trop souvent raison de leurs adversaires. Les antijuifs avaient besoin d'armes meilleures: le franciscain Nicolas de Lyra les leur donna.
[89]
Nicolas de Lyra avait étudié avec soin la littérature rabbinique, et ses connaissances hébraïques, leur étendue, leur variété et leur solidité ont fait croire qu'il était d'origine juive, ce qui est peu probable. Il fut en tout cas le précurseur de l'exégèse moderne, cette exégèse qui est la fille de la pensée juive et dont le rationalisme est purement judaïque; il fut l'ancêtre de Richard Simon. Nicolas de Lyra déclara que l'explication littérale du texte de l'Ecriture devait être le fondement de la science ecclésiastique, et que le texte et sa signification étant établis, il fallait en tirer les quatre sens: littéral, allégorique, moral et anagogique29. Dans les Postilla et les Moralitates, réunis et fondus plus tard en un grand ouvrage, Nicolas de Lyra exposa ses recherches30. Ce fut désormais l'arsenal où l'on puisa dans les polémiques contre les Juifs et aussi pour défendre les évangiles contre les attaques israélites, car Nicolas de Lyra, dans son De Messia31, avait réfuté les critiques que les Juifs faisaient à l'Ancien Testament. De nombreuses éditions des oeuvres de Nicolas de Lyra furent faites, on y ajouta des commentaires, des notes et des additions, et il fut encore en exégèse le maître de Luther.
Mais si combattre les Juifs était louable, il était plus méritoire encore de les convaincre et la plupart de ces moines polémistes n'oubliaient pas qu'une des fins de l'Eglise était la conversion de Juda. Tandis que les conciles prenaient des mesures en vue de convertir les Juifs, les écrivains s'efforçaient de leur côté d'être persuasifs, plusieurs même, plus pratiques, allaient jusqu'à chercher un terrain de conciliation. Ainsi Nicolas de Cusa voulait en faisant certains sacrifices -- il allait jusqu'à accepter la circoncision -- réunir toutes les religions en une dont le dogme principal eût été la Trinité. La vieille "obstinatio Judoeorum" qui soutenait l'unité divine, s'opposait à ces tentatives, et en général les avances des chrétiens étaient mal accueillies. Toutefois les conversions n'étaient point rares, et je ne parle pas seulement de celles qu'on obtenait par la persuasion. Dans la littérature antijuive, comme dans l'histoire des persécutions, ces convertis juifs jouèrent un très grand rôle. Ils se montrèrent contre leurs coreligionnaires les plus violents les plus injustes, les plus déloyaux des adversaires. C'est là la caractéristique générale des convertis, et les exemples d'Arabes convertis au christianisme ou de chrétiens s'étant voués à l'Islam, témoignent que cette règle souffre bien peu d'exceptions.
Une foule de sentiments concouraient à entretenir chez les apostats cette humeur atrabilaire. Ils désiraient avant tout donner des gages de leur sincérité; ils sentaient qu'une sorte de suspicion les entourait à leur entrée dans le monde chrétien, et l'affectation de piété qu'ils affichaient ne leur paraissait pas suffisante pour dissiper les soupçons.
Ils ne craignaient rien tant que d'être accusés de tiédeur, ou de sympathie envers leurs anciens frères, et la façon dont l'Inquisition [90] traitait ceux qu'elle considérait comme relaps, n'était pas faite pour diminuer la crainte que ressentaient les prosélytes. Aussi simulaient-ils un excès de zèle, que soutenait chez beaucoup, sinon chez tous, une foi réelle. Quelques-uns d'entre eux même, persuadés d'avoir trouvé le salut dans leur conversion, s'efforçaient de gagner leurs coreligionnaires aux croyances chrétiennes; parmi ceux-là l'Eglise trouva plusieurs de ses plus intrépides et de ses plus écoutés convertisseurs32. Ils ne se bornaient pas à publier des apologies, ils prêchaient dans les églises aux Juifs que les décisions canoniques obligeaient d'assister aux sermons en auditeurs dociles. Ainsi Samuel Nachmias33, baptisé sous le nom de Morosini, Joseph Tzarphati qui se fit appeler Monte après son baptême34, le rabbin Weidnerus, qui persuada un grand nombre de Juifs de Prague de l'excellence de la Trinité. Certains même appelaient sur les Israélites qu'ils avaient délaissés les rigueurs des lois ecclésiastiques et civiles. Vers 1475, par exemple, Peter Schwartz et Hans Bayol, Juifs convertis, provoquèrent par leurs excitations la population de Ratisbonne à saccager le Ghetto; en Espagne, Paul de Santa-Maria incita Henri III de Castille à prendre des mesures contre les Juifs. Ce Paul de Santa-Maria, autrefois connu sous le nom de Salomon Lévi de Burgos, n'était pas un personnage ordinaire. Rabbin très pieux, très savant, il abjura à quarante ans, après les massacres de 1391, et reçut le baptême ainsi que son frère et quatre de ses fils. Il étudia la théologie à Paris, fut ordonné prêtre, devint évêque de Carthagène et plus tard chancelier de Castille. Il publia un Examen de l'Ecriture sainte, dialogue entre le mécréant Saul et le converti Paul, et donna une édition des Postilla de Nicolas de Lyra, édition augmentée de ses Additiones et de gloses. Il n'arrêta pas là son action. On le trouve comme instigateur dans toutes les persécutions que les Juifs de son temps eurent à subir en Espagne, et il poursuivit la synagogue d'une haine féroce; cependant il se borna, dans ses oeuvres, à la polémique théologique35.
Mais tous les convertis n'étaient pas semblables à Paul de Santa-Maria. Ils étaient en général peu instruits et de médiocre intelligence si nous en croyons le Pogge qui apprit l'hébreu chez un Juif baptisé: "Bête, dit-il, lunatique et ignorant comme le sont d'ordinaire les Juifs qui se font baptiser." Cette catégorie de catéchumènes se montra la plus haineuse. Ceux qui la composaient étaient d'ailleurs excités par leurs coreligionnaires, qui détestaient très vigoureusement leurs apostats, et ne se faisaient pas faute de les maltraiter, à tel point que l'on fit des lois nombreuses pour défendre aux Juifs de jeter des pierres sur les renégats, et de salir leurs vêtements d'huile et d'odeurs fétides. Quand les Juifs ne purent plus malmener les convertis, ils les insultèrent et les raillèrent. Les nouveaux chrétiens répondirent à ces insultes, en publiant des satires contre les rabbins, comme firent Don Pedro Ferrus et Diego de Valence, ou en injuriant leurs adversaires [91] dans de gros traités dogmatiques ainsi que Victor de Carben36. Ils n'oubliaient pas de recourir à la démonstration théologique, mais ils préféraient souvent l'invention et même la calomnie; parfois ils alliaient les deux choses, tel Alphonse de Valladolid (Abner de Burgos) qui publia à la fois des concordances de la loi et des traités d'âpre polémique: le Livre des batailles de Dieu et le Miroir de justice37.
Mais le grand adversaire des convertis, celui qui devait supporter le plus fort de leur colère, c'était le Talmud. Ils le dénonçaient constamment aux inquisiteurs, au roi, à l'empereur, au pape. Le Talmud était le livre abominable, le réceptacle des plus affreuses injures contre Jésus, la Trinité et les chrétiens; contre lui Pedro de la Caballeria écrivait sa Colère du Christ contre les Juifs38, Pfefferkorn son Ennemi des Juifs39, dans lequel il se félicitait de s'être "retiré du sale et pestiféré bourbier des Juifs", et Jérôme de Santa-Fé son Hebreomastyx40. Les théologiens catholiques suivaient l'exemple des convertis, le plus souvent même ils n'avaient sur le Talmud que les notions que les convertis leur donnaient.
Les autodafés suivaient communément ces dénonciations du Talmud, mais ils étaient ordinairement précédés d'une controverse. Cette coutume des controverses remonte à une très haute antiquité. Nous savons que déjà les docteurs juifs discutèrent avec les apôtres; en présence des Empereurs de Rome et de Byzance on vit plusieurs fois rabbins et moines lutter d'éloquence pour convaincre leurs auditeurs de l'excellence de leur cause, et le roi des Khazars ne se décida à embrasser le judaïsme qu'après une discussion à laquelle prirent part un Juif, un chrétien et un musulman -- ainsi du moins le rapporte la légende41. Ces conférences étaient cependant rarement publiques, l'Eglise en redoutait les conséquences; elle craignait la subtilité juive, habile à trouver des objections qui embarrassaient les défenseurs de la foi catholique et troublaient les fidèles. On ne pratiquait guère que des conférences privées, entre dignitaires ecclésiastiques et Talmudistes, et à ces réunions peu d'auditeurs étaient admis, sauf en de rares et importantes circonstances, cas dans lesquels une sanction légale suivait la dispute. Dans ces disputes étranges, où une des parties était aussi juge, les Juifs étaient en général les plus forts. Leur dialectique plus serrée, leur science plus réelle, leur exégèse plus sérieuse et plus subtile, leur donnaient un facile avantage. Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, les Juifs étaient très prudents dans leurs assertions, ils les présentaient sous une forme des plus courtoises, et ils prêtaient l'oreille à ces mélancoliques paroles de Moïse Kohen de Tordesillas s'adressant à ses frères: [92] "Ne vous laissez jamais emporter par votre zèle au point de proférer des mots blessants, car les chrétiens possèdent la force et peuvent faire taire la vérité à coups de poing." Ces conseils étaient suivis, mais malgré les précautions prises, quand on était à bout d'arguments on assommait le Juif qui finissait toujours par avoir tort.
D'ailleurs on chargeait habituellement les dénonciateurs de soutenir leurs assertions. En 1239, Nicolas Donin, de La Rochelle, Juif converti. porta devant le pape Grégoire IX une accusation contre le Talmud. Grégoire ordonna de saisir les exemplaires du livre et de faire une enquête. Des bulles furent adressées aux évêques de France, d'Angleterre, de Castille et d'Aragon. En France, seul pays où les bulles furent suivies d'effet, le chancelier de l'Université de Paris, Eudes de Châteauroux, dirigea l'enquête. La controverse fut ordonnée, elle eut lieu en 1240, entre l'accusateur Nicolas Donin et quatre rabbins: Yechiel de Paris, Juda ben David de Melun, Samuel ben Salomon, et Moïse de Coucy. La discussion fut longue, mais l'habileté de Donin finit par diviser les rabbins; le Talmud fut condamné et, quelques années après, brûlé.
En 1263, Raimond de Penaforte organisa à la cour d'Aragon une controverse entre les rabbins Nahmani de Girone (Maître Astruc de Porta) et Pablo Christiani, dominicain, Juif converti et zélé convertisseur. Cette fois, après une discussion de quatre jours sur la venue du Messie, la divinité de Jésus et le Talmud, Nahmani fut vainqueur. Le roi même le reçut en audience, l'accueillit fort bien et le combla de présents. Mais des victoires semblables étaient exceptionnelles, car le plus souvent les livres juifs, quelle que fut l'habileté de leurs défenseurs étaient condamnés d'avance par les juges. Ainsi Josua Lorqui d'Alcanis Juif baptisé connu sous le nom de Jérôme de Santa-Fé, médecin de l'antipape Benoît XIII, provoqua, dans le but de faire des prosélytes, un colloque à Tortose, colloque qui s'ouvrit en 1417. Jérôme s'était fait fort de démontrer, par les textes talmudiques, que le Messie était arrivé et que c'était bien Jésus. Il eut pour contradicteurs les plus fameux docteurs de l'Espagne, Don Vidal Benveniste ibn Albi, Joseph Albo, Zerayha Hallévi Saladin, Astruc Lévi de Daroque et Bonastruc de Girone. La controverse eut lieu devant l'antipape entouré de ses cardinaux; elle dura soixante jours après lesquels nulle conversion ne s'étant produite Jérôme de Santa-Fé prononça un réquisitoire contre le Talmud dont la lecture fut interdite.
Pendant le XIVe et le XVe siècle, en Espagne, ces controverses se multiplièrent. C'est le converti Alphonse de Valladolid discutant à Valladolid avec ses anciens coreligionnaires; c'est Jean de Valladolid, un converti encore, disputant avec Moïse Kohen de Tordesillas sur les preuves du dogme chrétien contenues dans l'Ancien Testament et sortant vaincu de la lutte; c'est Schem Tob ben Isaac Schaprut controversant à Pampelune sur le péché originel et la rédemption avec le cardinal Pedro de Luna, qui fut plus tard l'antipape Benoît XIII. On en pourrait citer bien d'autres, toutes montrant quelles préoccupations les Juifs donnaient à l'Eglise et combien leur conversion était désirée et sollicitée. Toutes ces disputes furent du reste courtoises jusqu'au moment où l'Inquisition fut établie. Les théologiens s'efforçaient d'y préparer les prêtres et les moines pour éviter que la foi catholique ne [93] fût mise en échec, et, à cette fin, ils composaient des extraits qui étaient destinés à renseigner les défenseurs du Christ sur les erreurs reprochées au Talmud. Quelques-uns de ces guides nous ont été conservés, par exemple ces Extractiones Talmut que fit rédiger Eudes de Châteauroux après l'autodafé de 1242, et ces Censura et Confutatio libri Talmut42, ouvrage composé par Antoine d'Avila et un prieur du couvent de la Sainte-Croix de Ségovie et adressé à Thomas de Torquemada. Tous ces manuels furent mis entre les mains des inquisiteurs d'Espagne et servirent à instruire les procès des Marranes et des Juifs.
Mais, à côté du Juif considéré comme l'ennemi de Jésus, l'adversaire du christianisme, il y avait le Juif usurier, le manieur d'argent, celui sur lequel tombait une partie des haines de l'opprimé et du pauvre, celui que la bourgeoisie naissante commençait à envier et à haïr. J'ai montre ce Juif-là à l'oeuvre, comment il en arriva à l'exclusive recherche de l'or, et comment, victime expiatoire, bouc émissaire chargé de tous les péchés d'une société qui ne valait pas mieux que lui, il fut en butte aux colères populaires. Le peuple, s'il massacra le plus souvent le déicide, se rua aussi sur le rogneur de ducats; son antijudaïsme fut non seulement religieux mais encore social. Il en fut de même pour l'antijudaïsme scripturaire. Si quelques évêques et quelques écrivains ecclésiastiques se bornèrent à défendre les symboles de leur foi contre l'exégèse juive, s'ils luttèrent contre cet esprit juif, terreur de l'Eglise qui en était pourtant profondément imprégnée, d'autres suivirent l'exemple des Pères qui avaient tonné contre la rapacité judaïque et la rapacité des riches en général. Aux traités théologiques qu'ils publièrent, ils ajoutèrent des réquisitoires destinés à combattre les prêteurs sur gage, les hommes qui vivaient de l'usure. Agobard43, Amolon44, Rigord45, Pierre de Cluny46, Simon Maïol47, furent ces antijuifs. Ils furent de ceux que l'opulence des Juifs révoltait davantage que leur impiété, qui étaient plus scandalisés de leur luxe que de leurs blasphèmes. Certes, pour eux les Juifs sont les plus détestables adversaires de la vérité, les pires des incrédules48; ils sont ennemis de Dieu et de Jésus-Christ; ils appellent les apôtres des apostats; ils raillent la Bible des Septante49; ils maudissent le Sauveur, dans leurs prières journalières sous le nom de Nazaréen; ils construisent de nouvelles synagogues, comme en insulte à la religion chrétienne; ils judaïsent les fidèles, ils leurs prêchent le sabbat et les convainquent de pratiquer le repos sabbatique. Mais encore ces Juifs pressurent le peuple; ils entassent des richesses qui sont le fruit d'usures et de rapines50; ils tiennent les chrétiens en servitude; ils possèdent d'énormes trésors [94]dans les villes qui les ont accueillis, à Paris et à Lyon, par exemple51; ils commettent des vols, ils conquièrent l'argent par de mauvais procédés; "tout passe par leurs mains, ils envahissent les maisons et captent la confiance, par leur usure, ils tirent le suc, le sang et la vigueur naturelle des chrétiens52". Ils vendent des bijoux faux, sont recéleurs, faux monnayeurs et sans foi, ils font payer deux fois les dettes. Bref, "il n'y a méchancetés au monde que les Juifs ne pratiquent, de sorte qu'il semble qu'ils ne visent qu'à la ruine des chrétiens53".
A ce tableau de la "perfidia Judæorum", les antijuifs comme Maïol ou comme Luther54 ajoutaient d'abondantes injures et bientôt l'antijudaïsme devint purement polémique. Les considérations théologiques et sociales ne tiennent plus qu'une place restreinte dans les livres d'Alonzo de Spina55, de Pierre de Lancre56 surtout et de Francisco de Torrejoncillo57. Le pamphlet de ce dernier, La Sentinelle contre les Juifs, est surtout curieux. Écrit au commencement du XVIIe siècle, en Espagne, il était érigé contre les Marranes, lesquels, disait-on, envahissaient toutes les fonctions civiles et religieuses. Il était divisé en quatorze livres et démontrait que les Juifs sont présomptueux et menteurs, qu'ils ont toujours été traîtres, qu'on les a méprisés et abattus, que ceux qui les favorisent finissent mal, qu'on ne doit croire ni à eux, ni à leurs oeuvres, qu'ils sont remuants, vaniteux, séditieux, que l'Eglise ne les garde que pour leur permettre d'engendrer l'antéchrist leur messie, qui sera vaincu, pour permettre à Israël de reconnaître son erreur. Toutefois on peut considérer Francisco de Torrejoncillo comme aimable, si on compare son libelle à un singulier petit opuscule de la même époque qui s'appelle le Livre de l'Alboraïque58. L'Alboraïque était la monture de Mahomet, bête étrange, qui n'était ni cheval, ni mulet, ni boeuf, ni âne; à cet animal singulier, l'auteur du factum assimile les Marranes, les nouveaux chrétiens qui, n'étant ni juifs ni chrétiens, sont des Alboraïques. Ceci dit, le pamphlétaire déclare que les Juifs ou Marranes ont tous les caractères de l'Alboraïque, et il établit le plus extraordinaire des parallèles. La monture de Mahomet avait des oreilles de lévrier, mais les Alboraïques sont des chiens; elle avait un corps de boeuf, mais les Alboraïques ne songent qu'aux biens matériels et à se remplir le ventre, elle avait une queue de serpent, mais les Alboraïques répandent le venin de l'hérésie.
Si tous les polémistes se fussent bornés à des comparaisons allégoriques, il n'en serait pas résulté grand mal pour les Juifs. Mais quelques uns n'hésitèrent pas à rapporter sur ces maudits les choses les plus extraordinaires, et la littérature polémique antijuive enregistra tous les préjugés populaires, les aggrava même, en engendra de nouveaux et en tout cas les perpétua. On colporta sur les Juifs les bruits les plus [95] bizarres; on les représenta sous des traits monstrueux, on leur attribua les difformités les plus abominables, les vices les plus noirs, les crimes les plus odieux, les coutumes les plus abjectes; ils ont une figure de bouc, déclare-t-on, ils ont des cornes au front et un appendice caudal59, ils sont sujets à des esquinancies, à des écrouelles, à des flux de sang, à des infirmités puantes qui les obligent à baisser la tête60, ils ont des hémorroïdes, des plaies sanglantes sur les mains, ils ne peuvent plus cracher; la nuit leur langue est envahie par les vers. La croyance à ces maladies particulières aux Juifs est venue d'Espagne au XIVe siècle; plus tard on en dressa des catalogues, dont le plus ancien est de 1634. Dans ces catalogues, on donnait à chacune des douze tribus son mal spécial. Ceux de la tribu de Ruben ont porté la main sur Jésus, disait-on, aussi leurs mains dessèchent ce qu'elles touchent; ceux de la tribu de Siméon ont cloué Jésus, quatre fois l'an ils ont aux mains et aux pieds des stigmates sanglants; que son sang retombe sur nous, ont-ils crié tous, aussi leurs enfants naissent avec un bras sanglant et le jour du Vendredi saint, ils jettent le sang par le fondement. L'origine de cette croyance aux maladies des Juifs fut donc purement mystique; on peut même dire que ce fut l'objectivation et la concrétisation des figures de rhétorique et des comparaisons allégoriques qui engendrèrent ces fables. Des légendes se formèrent qui avaient pour point de départ une métaphore, ainsi la légende sur l'odeur des Juifs. C'est Fortunat qui en parle le premier -- car il semble probable que le passage d'Ammien-Marcelin qu'on a souvent invoqué a été mal cité61 -- et il en parle dans un sens figuré: "L'eau du baptême emporte l'odeur juive, dit-il, le troupeau purifié exhalera une odeur nouvelle62." Du reste, on associait l'idée de bonne odeur à celle de pureté; dire d'un bienheureux qu'il était mort en odeur de sainteté, voulait réellement dire que ce saint personnage avait eu le don d'émettre des baumes divins. Si nous lisons la vie de saint Dominique, celle de saint Antoine de Padoue, celle de François de Paule, nous voyons qu'ils jouirent de ce privilège. Par contre, les vicieux, les impies, tous ceux dont l'âme était impure, devaient répandre une odeur empestée. Saint Philippe de Néri, affirme son biographe, distinguait à l'odeur les vices incontinents des hommes, et il devinait ainsi la présence du démon; Dominique de Paradis et Gentille de Ravennes avaient aussi cette faculté. Quant au diable, chacun, au Moyen Age, s'accordait à dire qu'il révélait sa venue par une exhalaison bouquine et empoisonnée. Le Juif, qui était le pire des impies, et le vrai fils de Satan, ne pouvait par conséquent qu'exhaler des émanations atroces. Chose étrange, les Juifs avaient des idées analogues sur les relations du péché et de la mauvaise odeur et, d'après Maïmonides, le serpent avait jeté sa puanteur sur la race d'Eve, mais les Juifs fidèles avaient été préservés.
Ainsi peut-on expliquer encore quelques-uns des préjugés antijuifs; [96] mais s'il est évident que l'assimilation des Israélites au malin esprit leur fit attribuer la figure de bouc et les cornes au front, beaucoup de ces croyances restent inexplicables. Elles proviennent en grande partie de ce que la vie retirée des Juifs, leur habitude séculaire de se tenir à l'écart, de ne pas se mêler à ceux qui les entouraient, surexcitèrent toujours l'imagination populaire. Chaque fois que des individus ou des groupes d'individus se sont parqués volontairement, ou ont été parqués, le même phénomène s'est présenté; on a oublié les causes qui avaient amené cette sorte de réclusion, et on a attribué à ces isolés des passions, des vices, des infirmités qu'on supposait d'autant plus horribles, que ces solitaires étaient détestés. La même chose s'est produite pour certaines associations conventuelles, pour des sociétés secrètes, pour des ordres religieux militants, pour tous les groupements qui, de quelque façon que ce soit, vécurent en dehors de la masse, pour des raisons mystiques, nationales ou politiques, peu importe. Le peuple est naturellement curieux, de plus, il est fort imaginatif, enclin à former des légendes, à engendrer des fables et cela naïvement, d'une façon enfantine. Un mot, une phrase, une association d'idées lui suffisent; sur le moindre indice il échafaude des rêves, invente des contes dont il nous est impossible de démêler l'origine. Ce qui est caché l'inquiète, le trouble, le préoccupe; il cherche les motifs qui ont pu pousser une classe d'hommes à se réfugier dans une solitude collective, et s'il ne les trouve pas, il les invente. ou, en tous cas, s'il en déduit quelques-uns de réels, il ne peut s'empêcher d'en inventer d'imaginaires. Tous les êtres qui ont fait partie de ce qu'on a appelé les races maudites ont eu à supporter ces fables et ces légendes.
Des Cagots des Pyrénées, des Gahets de la Guienne, des Agotacs des Basses-Pyrénées, des Couax de Bretagne, des Oiseliers du duché de Bouillon, des Burrins de l'Ain, des Canots, des Trangots, des Gésitains des Coliberts on a affirmé ce que l'on affirmait du Juif63. Ils exhalent, disait-on, une odeur puante et infecte, ils dessèchent les fruits en les tenant dans la main, ils sont sujets à un flux de sang, ils ont un appendice caudal, ils versent du sang par le nombril le jour du Vendredi saint, ils ont les yeux sombres, ils baissent la tête, ils ne peuvent pas cracher. Avec quelques variantes on répétait ces contes en parlant des Ariens, des Manichéens, des Cathares, des Albigeois, des Patarins, de tous les hérétiques en général.
Quant aux Templiers, contre lesquels tant d'abominations semblables ont été répandues, on les peut, plus que tous autres, rapprocher des Juifs. Comme eux, on les détestait pour leur orgueil, leur faste, leur fortune au milieu de la misère générale, leur âpreté au gain, l'emploi sans vergogne des moyens d'acquérir, la coutume des contrats usuraires On les haïssait parce qu'ils prêtaient sur les biens et les fiefs, à condition que ces fiefs et ces biens leur restassent acquis au décès de l'emprunteur; parce que, au milieu du XIIIe siècle l'ordre du Temple possédait une grande partie du territoire français et qu'il formait une république dans l'Etat, le Templier n'ayant et ne reconnaissant pas d'autre maître que Dieu64. On voit donc là les mêmes causes produire les mêmes [97] effets, créer les mêmes animosités, engendrer les mêmes croyances N'a-t-on pas dit des Templiers qu'ils "cuisaient et rôtissaient les enfants qu'ils avaient procréés aux filles et, toute la graisse ôtée, ils sacraient et oignaient leurs idoles65"? N a-t-on pas dit des Cagots qu'ils se servaient de sang chrétien? L'accusation du meurtre rituel ne pèse-t-elle pas sur les Juifs, comme elle a pesé sur les lépreux, ces misérables que le Moyen Age, reprenant les assertions de Manéthon répétées par Chérémon, Lysimaque, Posidonius, Apollonius Molon et Appion, considéra comme les frères du Juif; comme elle a pesé sur les Sorciers qu'on assimilait aux Juifs? Mais nous reviendrons sur cette question lorsque nous parlerons des antisémites modernes.
En présence de ces attaques, de ces injures que leur adressaient les théologiens et les polémistes, comment se conduisaient les Juifs? Ils se défendaient vigoureusement. A l'exégèse, ils opposaient l'exégèse; aux raisonnements de leurs adversaires, ils opposaient leur logique; aux insultes et aux calomnies, ils répondaient par des calomnies et des insultes, ce qui était normal, naturel, inévitable, mais ces injures se retournaient non moins fatalement contre eux. Si la littérature antijuive est énorme, la littérature défensive des Juifs et aussi la littérature antichrétienne -- car les Juifs prenaient souvent l'offensive -- est considérable66.
Le premier ouvrage de controverse que posséda la littérature israélite au Moyen Age, fut Le Livre des Guerres du Seigneur de Jacob ben Ruben, écrit en 117067. Il se composait de douze chapitres ou portes, démontrant par les textes bibliques que le Messie n'était pas arrivé, ce qui était d'ailleurs aussi facile, sinon plus, pour des rhéteurs exégètes que de démontrer le contraire. Mais prouver que Jésus n'était pas le Messie attendu ne suffisait pas; il fallait également montrer, irréfutablement, la préexcellence de la religion juive à ceux qui établissaient irréfutablement, la préexcellence de la religion chrétienne et cela était aisé aux deux partis, chacun tirant de la Bible ce qui lui convenait. Les Talmudistes se servaient même du Nouveau Testament pour confirmer les dogmes judaïques. Ainsi fit Moïse Kohen de Tordesillas dans son Soutien de la Foi, tandis que Semtob ben Isaac Schaprut reprenait sous forme de dialogue entre un Unitarien et un Trinitarien les idées exposées par Jacob ben Ruben68.
Au xve siècle, la littérature polémique prit un grand développement en Espagne. C'est que le moment était difficile pour les Juifs de la Péninsule. Pour les convertir, l'Eglise redoublait ses efforts; les controverses, les pamphlets, les traités dogmatiques se multipliaient. Les Juifs résistaient au prosélytisme, ils ne se rendaient qu'à la dernière extré[98]mité, et, plus tard, au moment de l'expulsion finale, le plus grand nombre préféra l'exil, sans espoir de retour, à la conversion. Pendant que les moines cherchaient dans le Pentateuque et dans les Prophètes des arguments pour soutenir les symboles chrétiens, les Juifs s'appliquaient à étaler les différences qui séparaient les deux croyances, et, pour raffermir la foi dans l'âme des hésitants, ils combattaient le catholicisme. Comme Hasdaï Crescas, ils étudiaient la théologie de leurs adversaires. Ainsi armé, Jacob ibn Schem Tob écrivit ses Objections contre la religion chrétienne69; Simon ben Çemah Duran publia un Examen philosophique du Judaïsme, dans lequel un chapitre spécial, intitulé "Arc et Bouclier", contenait une critique du christianisme.
Les rabbins, imitant les écrivains ecclésiastiques et les inquisiteurs, écrivirent des livres à l'usage de ceux qui étaient provoqués dans les controverses. Ces livres, sortes de vademecum, désignaient les côtés vulnérables des dogmes chrétiens; et si, d'une part, on publiait des "Judaïsme vaincu avec ses propres armes", d'autre part on composait des "Christianisme vaincu avec ses propres armes", c'est-à-dire avec celles qu'on trouvait dans le Nouveau Testament. Les Évangiles jouèrent dans la littérature antichrétienne le rôle du Talmud dans la littérature antijuive. A partir du XIe ou du XIIe siècle, on les attaqua beaucoup, et des discussions nombreuses eurent lieu entre rabbanistes et théologiens. Ces discussions étaient quelquefois réunies dans des recueils où elles étaient présentées sous un jour très favorable à la dialectique judaïque. Ces recueils servaient ensuite de manuels; tels le vieux Nizzachon (Victoire) de Rabbi Mattatiah; le Nizzachon de Lipmann de Mulhausen, celui de Joseph Kimhi; L'Affermissement de la Foi, d'Isaac Troki70, et le Livre de Joseph le Zélateur71. Cela, cependant, ne suffisait pas à l'ardeur des Juifs. Après avoir préparé les esprits aux colloques futurs, après avoir assailli les doctrines catholiques, non seulement dans des tournois oratoires, mais encore dans des apologies, ils écrivirent des pamphlets injurieux comme ce Toledot Jeschu, vie du Galiléen qui remonte au IIe ou IIIe siècle, et que Celse connaissait peut-être72. Ce Toledot Jeschu fut publié par Raymond Martin; Luther le traduisit en allemand; Wagenseil et le hollandais Huldrich le publièrent aussi. Il contenait l'histoire du soldat Pantherus et les légendes représentant Jésus comme un magicien. Puis, ayant défendu la Bible et le monothéisme, les Juifs se tournèrent contre ceux qui étaient leurs plus dangereux ennemis: contre les convertis. S'ils réfutèrent Raymond Martin73 et Nicolas de Lyra74, ils réfutèrent avec plus d'énergie encore Jérôme de Santa-Fé, ce Santa-Fé que ses anciens coreligionnaires appelaient Megaddef, c'est-à-dire blasphémateur. Sur Jérôme, on [99] s'acharna. Don Vidal ibn Labi, Isaac ben Nathan Kalonymos75, Salomon Duran76, d'autres encore, écrivirent pour démentir le "calomniateur". De même firent Isaac Pulgar, contre Alphonse de Valladolid77, Josua ben Joseph Lorqui et Profiat Duran78. Les apostats du Moyen Age ne furent pas sensiblement mieux traités qu'autrefois au Ier siècle de l'ère chrétienne, lorsqu'on ajoutait aux prières journalières une malédiction qui devait les frapper; du Xe au XVIe et même au XVIIe siècle, on répéta encore contre eux ce que le Talmud disait des Minéens, des vieux judéo-chrétiens et des Ebionites. Naturellement, tous ces livres juifs ne furent pas acceptés sans protestations; ils provoquèrent aussi des réfutations nombreuses qui, à leur tour, engendrèrent des réponses.
Au XVIIe siècle, l'antijudaïsme se transforma. Aux théologiens succédèrent les érudits, les savants, les exégètes. L'antijudaïsme devint plus doux et plus scientifique; il fut représenté par des hébraïsants de grande valeur souvent, par Wagenseil79, par Bartolocci80, Voetiuse81, Joseph de Voisin82, etc. Ces hommes étudièrent d'une façon plus sûre la littérature et les moeurs judaïques; parfois même, ils les jugèrent équitablement. Ainsi Wagenseil nia le meurtre rituel83; Buxtorf, tout en disant que le Talmud contenait des "blasphèmes, des impostures et des absurdités", déclara qu'il s'y trouvait des choses utiles à l'historien et au philosophe84. Cependant, les mêmes idées qui avaient animé les écrivains des siècles précédents persistaient. On voulait toujours prouver la vérité de la foi et des dogmes chrétiens par l'Ancien Testament; le souci de la conversion des Juifs hantait toujours les âmes, on parlait du rappel d'lsraël, on proposait des moyens pour le ramener85; des apostats invoquaient le Zohar et la Mischna en faveur de Jésus86, et la littérature polémique florissait encore, avec Eisenmenger dont Le Judaïsme dévoilé87 a inspiré bien des antisémites contemporains, avec Schudt88, plus tard avec Voltaire. Il est vrai que l'antijudaïsme littéraire, celui surtout à tendances combatives et pamphlétaires, est peu varié. La plupart des écrivains antijuifs s'imitent l'un l'autre, sans scrupule; [100] ils se plagient, sans songer même à contrôler les affirmations de leurs devanciers. Un livre en provoque d'autres identiques: Alonzo da Spina s'inspire des Batallas de Dios, d'Alphonse de Valladolid; Porchet Salvaticus, Pietro Galatini. Pierre de Barcelone rééditent sous des noms différents Le Poignard de la Foi, de Raymond Martin; Paul Fagius et Sébastien Munster89 se servent du Livre de la Foi.
Malgré cela, et indépendamment des dissemblances que j'ai déjà signalées, à partir du XVIIe siècle l'antijudaïsme se différencie de l'antijudaïsme des siècles précédents. Le côté social prédomine peu a peu sur le côté religieux, bien que celui-ci subsiste toujours. On commence à se demander, non pas si les Juifs ont tort d'être usuriers, ou commerçants, ou déicides, mais si, comme dit Schudt90, les Juifs doivent être tolérés dans l'Etat ou non; si, comme le demande dès 1655 John Dury91, dans un pamphlet dirigé contre Menasseh ben Israël, le protégé de Cromwell, il est légal d'admettre les Juifs dans une République chrétienne. C'est ce point de vue social que l'on va désormais développer dans l'antijudaïsme littéraire; une partie de l'antisémitisme moderne va reposer sur la théorie de l'Etat chrétien et de son intégrité, et c'est ainsi qu'il se rattachera à l'ancien antijudaïsme. Au cours de ce livre nous aurons à examiner plus attentivement les affinités et les différences qui unissent et séparent ces deux antijudaismes.

 

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