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Henri ROQUES

Quand Alain Decaux raconte l'histoire du SS Kurt Gerstein

Compte rendu de l'ouvrage

d'Alain Decaux, de l'Académie française

La Guerre absolue, 1940-1945 *

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Alain Decaux a entrepris d'écrire, en quatre tomes, une série intitulée C'était le XXe siècle. Le tome III vient de paraître. Un des chapitres est consacré (au) "SS qui hurlait contre le génocide". Ce SS hurleur ne pouvait être que Gerstein (p. 124-164).

L'auteur a repris un chapitre d'un livre publié en 1983: Histoire en question, 2. Paris, Perrin, 416 p., dont Obersturmführer Gerstein, p. 280-329.

Toutefois, il a apporté des retouches à son texte initial; il a fait des suppressions et des ajouts.

Tant en 1983 qu'en 1998, l'académicien a objectivement exposé la lecture révisionniste des "confessions" de Gerstein, adoptant même le mot "confessions", qui lui paraît plus approprié que celui de "rapport". Pendant des décennies, les tenants de la lecture officielle ont parlé avec déférence du "rapport Gerstein", en allemand Gerstein Bericht.

Alain Decaux ne partage pas les conclusions des révisionnistes, mais c'est un adversaire courtois. Il n'utilise ni les insultes, ni les anathèmes, n'employant jamais les termes méprisants, voire injurieux de "négationnistes" ou de "falsificateurs de l'histoire". Pour lui, ceux que Pierre Vidal-Naquet appelle avec élégance les "assassins de la mémoire" sont des personnes de bonne foi, qui présentent même parfois des travaux sérieux dont il est honnête de tenir compte.

Alain Decaux rappelle dans son livre l'entretien qu'il eut avec moi, à son domicile, en février 1983. Il reconnaît que j'ai "considérablement enrichi (son) information" et m'en "a remercié". Il a remplacé certaines phrases élogieuses de son texte précédent par une nouvelle phrase particulièrement flatteuse pour moi: "J'ai admiré la perfection du véritable travail de chartiste auquel (M. Roques) s'était livré" (p. 149). Le compliment n'est-il pas excessif?

Je suppose que l'historien s'est souvenu en évoquant le travail de chartiste, du doyen Michel de Bouard, ancien élève de l'Ecole des Chartes, membre de l'Institut, ancien déporté N. N. (Nacht und Nebel, soit nuit et brouillard) au camp de concentration de Mauthausen.

Le doyen de Bouard a soutenu sans réserve ma thèse sur les "confessions de Gerstein". Au cours de l'été 1986, les deux académiciens s'étaient rencontrés à propos de mon travail universitaire qui, par la magie des médias et la complicité du ministre chargé à l'époque de l'enseignement supérieur, venait de susciter le "scandale de la thèse de Nantes".

Au sujet de mon "affaire", Decaux écrit sobrement dans une note au bas de la page 150: "Cette thèse lui a permis d'obtenir un doctorat avec la mention très bien. Ce diplôme lui a été retiré à la suite des protestations soulevées par les conclusions de l'auteur".

Comme on le voit, Alain Decaux est incontestablement courageux. Il est également lucide, car il rejette l'hypocrisie des fausses raisons invoquées pour l'annulation de ma thèse, à savoir de douteuses irrégularités administratives. Il parle simplement de protestations soulevées par mes conclusions. Courageux donc, mais pas téméraire.

En effet, il omet d'ajouter que cette annulation pour conclusions "historiquement incorrectes" est une triste première dans la longue histoire de l'Université française. Il ne s'interroge pas non plus sur l'origine des protestations et des pressions énormes exercées tant sur le ministre Devaquet que sur l'université de Nantes. Quoi qu'il en soit, je m'efforcerai, avec une courtoisie égale à la sienne1, de signaler à Alain Decaux d'une part, des inexactitudes, d'autre part, des points qu'il aurait dû, à mon avis, traiter différemment ou de manière plus approfondie dans le chapitre de son dernier livre.

Quelques inexactitudes


A) L'Eglise catholique est-elle coupable?

La première inexactitude apparaît dès la première ligne du chapitre. On lit: "Devant le prêtre qui le dévisage avec une méfiance grandissante, l'homme [Gerstein] est debout".

Or, Gerstein a seulement écrit, à propos de sa visite à la nonciature de Berlin: "On me demanda si j'étais soldat. Alors, on me refusa tout entretien". L'officier était venu en civil, puisqu'on lui demanda s'il était soldat. En outre, Gerstein, jamais avare de détails dans ses "confessions", ne parle pas d'un prêtre. Si ma mémoire est bonne, on voyait sur l'écran de télévision (Histoire en question. Emission d'A. Decaux diffusée sur Antenne 2 en mars 1983) Gerstein en uniforme devant un ecclésiastique renfrogné en soutane. En réalité, il y a tout lieu de penser que Gerstein fut accueilli dans le hall d'entrée de la nonciature par un simple réceptionniste. Ce dernier avait des consignes et n'a fait que les appliquer. Le réalisateur de télévision n'a pas résisté à la tentation de présenter une image saisissante, même si elle n'est pas conforme à la vérité. Or, il ne faut jamais oublier que Gerstein, militant de l'Eglise évangélique confessante, a été d'abord utilisé par certains clans allemands et internationaux pour discréditer l'Eglise catholique et accabler son chef spirituel pendant la seconde guerre mondiale, le Pape Pie XII. On en vint à faire du Pape un complice des nazis, à cause de son prétendu "silence" face aux persécutions dont les juifs étaient victimes. Il faut lire sur ce sujet l'ouvrage de Paul Rassinier, intitulé L'Opération Vicaire (Editions de la Table ronde)2.

Certes, beaucoup de membres de la NSDAP étaient catholiques, à commencer par Adolf Hitler lui-même, qui, jusqu'à son suicide, versa sa contribution annuelle à l'Eglise de son enfance. La loi allemande donnait à chaque citoyen la possibilité de refuser de payer son écot à l'une des Eglises reconnues par l'Etat, mais le Führer ne demanda jamais à en bénéficier.

Quant aux luthériens, ils soutinrent en très grande majorité le régime du IIIe Reich. Il y eut même une Eglise indépendante des chrétiens allemands dont le chef nommé Mueller portait le titre d'évêque du Reich (Alain Decaux le mentionne à juste titre).

Quoi qu'il en soit, selon moi, contribuer peu ou prou à ternir l'image de l'Eglise catholique et du Pape Pie XII, en faisant peser sur l'une et sur l'autre de graves soupçons, c'est hurler avec les loups.

B). Le pasteur Niemoeller, ami de Gerstein?

En 1938, après quelques semaines d'internement en camp de concentration pour implication dans un complot monarchiste, Gerstein est libéré. Alain Decaux écrit à ce sujet: "Il est libre, mais douloureusement atteint [...] Son Eglise elle-même persécutée ne peut plus l'aider [...] Le pasteur Niemöller a été jeté dans un camp de concentration".

Gerstein aurait-il pu compter sur l'appui de son Eglise et, particulièrement, sur celui de Niemoeller? Rien n'est moins sûr. A l'époque, le pasteur était effectivement au camp de Dachau où, en qualité de "prisonnier personnel du Führer", il bénéficiait d'un traitement de faveur.

Après la guerre, en 1946, Elfriede Gerstein, fille de pasteur et épouse de l'ex-officier SS écrivit au pasteur Niemoeller. Elle ignorait que son mari était mort depuis dix mois environ. Gerstein s'était présenté, dans certains textes de ses confessions, comme un "ami de Niemoeller". Mme Gerstein sollicitait du célèbre pasteur son aide pour retrouver son mari et pour témoigner en sa faveur, car il était traduit devant une chambre de dénazification. Voici un extrait de la réponse fort prudente de Niemoeller à l'épouse, à juste titre, éplorée:

Budingen/Hessen, 24 mai 1946

Très chère Madame Gerstein,

"[...] Personnellement, je ne peux dans cette affaire agir si peu que ce soit, parce que toute impression sur l'évolution de votre mari depuis 1937 me fait défaut. Je ne pourrais valablement présenter mon impression comme ma conviction personnelle avec chance de succès [...]"

Il est aisé de conclure que Gerstein a fabulé en se prétendant ami du pasteur. Peut-être, l'avait-il approché quelques rares fois, avant la guerre? En revanche, Gerstein interné et malade, obtint en 1938 un appui efficace et inattendu. Alain Decaux a raison d'écrire: "[...] un agent de la Gestapo le prend en pitié. A la suite de son intervention, Kurt est libéré six semaines et demi après son arrestation". Etait-ce la pitié qui animait cet agent de la Gestapo? N'était-ce pas plutôt le désir de manipuler un garçon déboussolé et fragile?

Le 26 juin 1945, le commandant Beckart de l'ORCG (Office de recherche des criminels de guerre) interroge le prisonnier Gerstein:

Question: Comment avez-vous pu entrer dans cette organisation (Waffen SS) après avoir été arrêté vous-même plusieurs fois par la Gestapo?

Réponse: Je n'ai fait qu'accepter la proposition que des subalternes de la Gestapo m'avaient faite, lors de ma deuxième arrestation.

Comme on peut le constater, Gerstein "espion de Dieu" (c'est le titre d'un livre de Pierre Joffroy, alias Maurice Weil) avait des "fréquentations" dans des milieux bien divers.

C). Euthanasie.

Le 1er septembre 1939, le gouvernement du IIIe Reich promulgue un décret concernant l'euthanasie de malades incurables, en particulier mentaux; il parle de la suppression de "vies indignes". Cette expression ne doit pas être comprise comme une insulte à l'égard des malades, mais comme la conviction que, pour certaines personnes irrécupérables, la mort est une délivrance, car elles mènent une existence misérable et sans espoir, qui n'est pas digne d'être vécue.

Il est légitime d'avoir des convictions divergentes sur ce très grave sujet. De toutes façons, il ne peut être réglé par un décret gouvernemental, même en temps de guerre. Encore, faut-il poser la question sans a priori. En Allemagne, il y eut des protestations de la part d'autorités religieuses et le décret fut rapporté.

On lit sous la plume d'Alain Decaux: "Or, Kurt Gerstein va se trouver directement concerné par cette horreur; l'une de ses belles-soeurs a été internée dans un asile psychiatrique. La famille apprend son décès inopiné et reçoit l'urne contenant les cendres de la malheureuse".

Bertha Ebeling, c'est le nom de la défunte, n'était pas la belle-soeur de Kurt, mais celle de son frère Karl. J'ai interrogé par lettre, au sujet de cette jeune fille, Mme Gerstein; cette dernière m'a simplement répondu que Bertha avait été internée dès la puberté, et qu'elle était incurable.

En revenant du cimetière, Gerstein vitupère contre cette "bande d'assassins" et ajoute "comme par un enchaînement logique" dit A. Decaux: "Je vais m'engager dans les Waffen SS" (nous sommes en février 1941).

Les divisions de Waffen SS avaient pour mission de combattre sur le front en première ligne. C'étaient des unités d'élite qui n'avaient rien à voir avec la mise en application du décret relatif à l'euthanasie. Certes, il y avait des services auxiliaires à la Waffen SS, par exemple, le service d'hygiène auquel Gerstein a été versé après son engagement. Il avait des compétences comme ingénieur et, surtout, il était atteint d'une grave affection diabétique qui lui interdisait tout service armé.

Qu'est-ce que la solution finale?

Le 31 juillet 1941, Goering ordonne à Heydrich "de procéder à tous les préparatifs nécessaires pour organiser la solution complète de la question juive dans la sphère d'influence allemande en Europe".

"Comme on voit, écrit A. Decaux, les mots employés -- il faut les scruter à la loupe -- sont solution complète. Déjà, c'est beaucoup. Bientôt c'est un adjectif plus radical que l'on utilisera".

Il est évident que l'historien suggère l'adjectif "finale". Solution finale! Je me permets de signaler que dans tous les dictionnaires de langue allemande publiés avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, on peut lire: Endlösung = solution définitive. Il n'y a dans le mot allemand aucune connotation meurtrière.

La solution complète ou finale ou encore définitive préconisé par Goering, c'était le regroupement forcé de juifs d'Europe aux confins polono-soviétiques, dont une partie au moins d'entre eux étaient originaires.

On peut être indigné par la déportation en temps de guerre de personnes soupçonnées d'intentions hostiles à l'armée allemande; c'est une extrapolation hasardeuse de voir dans ces mesures une volonté d'extermination physique.

D. Cheveux et pantoufles.

Couper d'autorité les cheveux des femmes et des jeunes filles à leur arrivée au camp de concentration est une mesure humiliante. Mais, c'est aussi une mesure nécessaire en période d'épidémie quand la population des camps et de leurs abords est ravagée par le typhus, dont le pou est le principal propagateur. Ein Laus -- Dein Tod proclamaient les affiches placardées un peu partout, c'est-à-dire: "Un pou, ta mort".

Gerstein, au cours de sa visite au camp de Belzec, demande à un SS de service si les cheveux coupés sont utilisés. "C'est pour en faire quelque chose de spécial pour les sous-marins", avait répondu le SS. On a trouvé après la guerre un document qui précisait l'utilisation des cheveux pour fabriquer des pantoufles destinés aux équipages de sous-marins et de bas de feutre pour la Reichsbahn (chemin de fer du Reich).

Je ne comprends pas pourquoi A. Decaux s'interroge: "Comment [Gerstein] aurait-il imaginé un détail qui, par la production d'un document ultérieurement découvert, s'est révélé exact?". En fait, Gerstein n'a rien eu à imaginer; il s'est contenté de répéter ce que lui a dit un SS de service. Ce soldat était bien renseigné et n'avait aucune raison de taire une information qui n'était pas secrète.

 

Le baron suédois von Otter: diplomate prudent et témoin très tardif.

Otter, jeune diplomate suédois en poste à Berlin a effectivement rencontré, par hasard, Gerstein dans le train de nuit Varsovie-Berlin, le 20 août 1942. Gerstein n'a pas laissé passer la chance qui lui était offerte. Avec une grande excitation qui inquiétait Otter, il a rapporté au diplomate d'un pays neutre ce qu'il aurait vu deux jours plus tôt au camp de Belzec.

Grâce à Alain Decaux, qui a posé une question précise au baron suédois, lors de son émission télévisée, nous avons, enfin, su en 1983 -- seulement en 1983 -- qu'Otter n'avait fait aucun rapport écrit à son ministre des affaires étrangères; il avait seulement parlé de sa rencontre.

On considérait à Stockholm que les propos de Gerstein s'apparentaient aux rumeurs répandues à l'époque sur les massacres systématiques, subis par les déportés juifs dans les camps de concentration de l'Est européen. Dans toutes les guerres il y a des rumeurs et elles sont souvent lancées par les adversaires. La Suède comme les autres pays veillait à ne pas tomber dans les pièges tendus par les uns et par les autres. Quant à Otter, il n'a pris aucune initiative, ni pendant ni après la guerre, pour diffuser les "révélations" de Gerstein.

A Londres, la Commission des crimes de guerre a eu connaissance, dans les jours ou les semaines qui ont suivi la capitulation allemande, des confessions du SS Gerstein. Le nom du Suédois Otter a été repéré et les diplomates suédois à Londres ont été interrogés à ce sujet.

C'est seulement le 7 août 1945 qu'un nommé Lagerfelt, collègue et ami de Otter, a rédigé un aide-mémoire relatant la rencontre entre Gerstein et un diplomate suédois. Il écrit à son ami, qui était devenu secrétaire d'ambassade à Helsinki: "Après réflexion, j'ai remis [...] au Foreign office un aide-mémoire dans lequel ton nom n'est pas mentionné" (lettre de Lagerfelt à G. von Otter du 14 août 1945).

L'aide-mémoire, qui était un témoignage de moralité en faveur de Gerstein, rédigé avec une extrême prudence, arrivait trop tard. L'ex-officier SS avait été trouvé mort le 25 juillet 1945 dans sa cellule de la prison militaire de Cherche-Midi.

Otter, pour sa part, a gardé un silence total sur cette affaire jusqu'en 1966. Un jour de cette année 1966, il reçut la visite de Pierre Joffroy qui, préparant son livre Gerstein, espion de Dieu vint l'interroger à l'ambassade de Suède à Londres. Le diplomate se contenta de dire: "J'étais à cette époque (1942) très prudent. Je me méfiais des provocateurs. [Gerstein] m'a probablement parlé du gaz qu'il livrait, du sabotage qu'il faisait" (P. Joffroy, Gerstein, espion de Dieu, p. 16-17). On remarquera l'adverbe "probablement" et l'imprécision des termes employés. Toutefois, à partir de 1966 et jusqu'à son décès, le baron von Otter fut le témoin privilégié et permanent, sollicité par les médias et cité devant les tribunaux pour confondre les contempteurs de Gerstein. Il parut se complaire dans le rôle qu'on lui fit jouer bien tardivement, pendant les vingt dernières années de sa vie. Alain Decaux ne donne-t-il pas dans son chapitre une importance excessive à Otter pour attester la fiabilité de confessions de Gerstein? J'en suis convaincu.

 

Les pérégrinations de l'acide cyanhydrique

Dans la plupart des versions des "confessions", on lit: "Le 8 juin 1942, entra dans mon bureau le SS Sturmbannführer Günther du RSHA (Service central de la Sécurité du Reich) en civil, inconnu de moi. Il me donna l'ordre de me procurer 100 Kg d'acide prussique (cyanhydrique) et de le transporter à un lieu qui n'était connu que du chauffeur".

Or, c'est seulement à la mi-août que Gerstein entreprit le voyage. Pourquoi ce retard? N'y avait-il aucune urgence à exécuter l'ordre d'un supérieur? Alain Decaux, surpris peut-être par l'écart entre l'ordre de Günther et le départ de Gerstein pour la Pologne, via Prague a écrit: "Au début d'août 1942" au lieu de "8 juin 1942" (p. 141)

L'acide cyanhydrique était à prélever à l'usine de potasse de Kollin, près de Prague. Gerstein était venu de Berlin en voiture avec un chauffeur. Un camion était prévu pour le chargement.

Lorsqu'il est interrogé le 19 juillet 1945 à Paris par un juge d'instruction près du tribunal militaire, Gerstein déclare qu'il avait lui-même, à Kollin, fixé la quantité d'acide cyanhydrique à charger dans le camion. Vraisemblablement, nous tenons là la raison pour laquelle, dans une version de ses "confessions" il mentionne 260 Kg au lieu de 100.

L'officier SS précise qu'il s'était arrangé, par des questions et des réponses volontairement maladroites, pour laisser entendre au personnel tchèque de l'usine que cet acide était destiné à tuer des êtres humains.

On est déjà en pleine incohérence. Gerstein se dit très surveillé, contraint à la plus grande prudence, pour ne pas attirer de représailles sur sa famille. Il dit qu'il connaît très bien l'usage qui sera fait de l'acide cyanhydrique et fait en sorte de susciter des rumeurs parmi le personnel non-allemand de Kollin. Puis, il fait charger le camion au maximum, alors qu'il avait eu l'ordre de se procurer seulement 100 Kg de produit chimique.

A Kollin se trouvait, à la même date, un Obersturmbannführer, le professeur docteur Wilhelm Pfannenstiel. Il devait se rendre à Lublin pour inspecter des travaux d'installation d'eau potable et d'évacuation des eaux usées. Comme une place est libre dans la voiture, il propose à Gerstein de voyager avec lui jusqu'à Belzec, proche de Lublin. Pfannenstiel, dont nous parlerons ultérieurement, n'est pas le supérieur de Gerstein, malgré son grade élevé; il n'a rien à voir avec la mission dont l'Obersturmführer aurait été chargé. Voiture et camion partent pour Belzec.

Si Günther a réellement donné un ordre de livraison à Gerstein, le destinataire était le général Globocnik qui commandait le secteur de Lublin. Il est impensable qu'il n'ait pas été préalablement informé. Peut-être, était-il même le demandeur?

Or, à l'arrivée du convoi, Globocnik ne se soucie nullement de l'acide cyanhydrique. Quelle chance pour Gerstein! En effet, ce dernier n'a pas apporté le poison au camp de Belzec. Au juge d'instruction parisien déjà cité, l'accusé déclare: "Le cyanure était placé en quarante-cinq bouteilles d'acier. En cours de route, sous prétexte d'une fuite, l'une d'elles fut vidée par moi avec toutes les précautions voulues car c'était dangereux. Les quarante-quatre bouteilles qui restèrent n'ont pas été amenées au camp de Belzec, mais furent dissimulées par le chauffeur et moi-même à douze cents mètres du camp environ". Notons que Gerstein exprime plus loin sa méfiance à l'égard du chauffeur "complice" qu'il n'avait jamais vu auparavant et qui appartenait au service central de sécurité.

Et, pendant tout ce temps-là, le bon professeur docteur Pfannenstiel était seul dans la voiture. On peut penser que cette histoire à dormir debout, et à plus forte raison assis, lui a donné l'occasion de piquer un petit roupillon. C'était le meilleur moyen de ne rien voir, tandis que ses compagnons déchargeaient le camion et cachaient plus de quarante bouteilles (260 Kg) sous un fourré ou dans une fossé recouvert ensuite de branchages.

Le juge d'instruction français, qui ne manquait pas de bon sens, interpella l'accusé Gerstein: "Vous avez été chargé d'une mission. Vous nous dites ne point l'avoir remplie. [...] Vous avez déclaré qu'à votre retour à Berlin, vous n'avez rendu compte à quiconque du résultat de votre mission. Nous avons tout lieu de penser que des choses pareilles n'étaient pas précisément en usage dans l'armée allemande".

On remarquera que ni dans ses "confessions", ni lors de ses interrogatoires, Gerstein n'a employé l'expression Zyklon-B. Il sait, en effet, très bien ce qu'est le Zyklon-B: un puissant désinfectant et insecticide dont il était d'ailleurs chargé d'approvisionner les camps. Le Zyklon-B se présente en morceaux de matière poreuse imprégnés d'acide cyanhydrique; l'ensemble est contenu dans de hautes boîtes métalliques, dont l'image est familière par les photographies abondamment publiées après guerre. Paradoxalement, l'officier SS a joint, toutefois, à ses confessions des factures de Zyklon-B pour les camps d'Oranienburg et d'Auschwitz. Le 30 janvier 1946, le TMI (Tribunal militaire international) de Nuremberg a refusé, malgré l'insistance de la délégation française, d'accepter comme preuve le "Gerstein Bericht". Il a bien fait, mais on en est surpris agréablement, car le TMI n'était guère difficile sur le choix des documents qui lui étaient présentés. Néanmoins, à titre de consolation peut-être, les factures de Zyklon-B ont été retenues par les juges. L'historien Alain Decaux ne parle dans son chapitre ni du refus du "Rapport Gerstein", ni de l'acceptation des factures de Zyklon-B par le TMI.

La destinée d'un professeur d'hygiène à l'université de Marbourg. Une bouée de sauvetage nommée Pfannenstiel.

Ce docteur en médecine avait à la SS un grade qui correspondait à sa situation de professeur d'université. Il était Obersturmbannführer, c'est-à-dire lieutenant-colonel de réserve. Etait-il membre de la NSDAP? Certainement, puisque, comme fonctionnaire important du IIIe Reich, il ne pouvait éviter d'appartenir au parti. Né en 1890, Pfannenstiel avait cinquante-deux ans en 1942, lorsqu'il accompagna, par hasard, Gerstein à Belzec. En 1945, il fut fait prisonnier par les Américains. La découverte de son nom dans les confessions de Gerstein lui valut d'être inscrit à la cinquième place sur une liste de criminels de guerre, établie par les Français.

Interrogé pour la première fois le 30 octobre 1947, Pfannenstiel reconnaît spontanément qu'il a été le compagnon de voyage de Gerstein à Belzec, mais refuse d'admettre qu'il a assisté à une tuerie de déportés juifs. Le juge lui déclare alors, sans ambages: "Le début de votre histoire est bon, ensuite c'est plus mauvais. Voulez-vous reprendre encore une fois votre récit?" Il est difficile de dire plus clairement que ce que l'on attendait de lui, c'était de confirmer les déclarations de Gerstein. Comme Pfannenstiel maintient sa position, il retourne en captivité. Il est soumis, pendant près de trois ans, à des interrogatoires répétés. Le professeur a cinq enfants dont l'aîné a vingt ans et les autres sont en bas-âge; il craint d'être livré aux juges polono-soviétiques. La seule issue qui lui reste pour protéger et retrouver sa famille, c'est de reconnaître pour l'essentiel la véracité du "Gerstein Bericht". C'est ce qu'il fait le 6 juin 1950. Cinq semaines plus tard, le 12 juillet 1950, il est libre. Il n'est plus considéré comme criminel de guerre, il perd seulement son poste à l'université de Marbourg. Rapidement, il entame une nouvelle carrière dans le thermalisme et la bactériologie. Il devient un grand bourgeois respecté de la République fédérale allemande.

 

A propos du diplomate suédois Otter, j'ai écrit qu'il fut de 1966 jusqu'à son décès, pendant plus de vingt ans, un témoin permanent et privilégié. Dans un contexte bien différent, il en fut de même du professeur Pfannenstiel. Cité comme témoin à des procès en 1960, 1961, 1963, 1965, 1966 il fit une dernière déposition devant le tribunal de Marbourg en 1970. Il avait quatre-vingts ans.

Depuis 1977, les tenants de la lecture "historiquement correcte" des confessions de Gerstein utilisent Pfannenstiel, en prétendant qu'il a, lui-même, pris l'initiative de venir au domicile de Rassinier, l'historien révisionniste fort connu en Allemagne à l'époque. Dans quel but? Lui confirmer que, malgré bien des exagérations et des invraisemblances dans le récit, Gerstein avait pour l'essentiel dit la vérité sur les gazages de Belzec au moyen d'un moteur Diesel.

Alain Decaux adhère à cette thèse. Il est vrai que sans la "confirmation" de Pfannenstiel, les confessions de Gerstein auraient déjà sombré dans le ridicule.

 

L'affaire Rassinier-Pfannenstiel. Etude chronologique, 1963-1998

Juin 1963. Paul Rassinier reçoit à son domicile d'Asnières un visiteur mystérieux qui n'avait pas annoncé sa venue. Mme Rassinier, sa veuve, a conservé un souvenir précis et fort désagréable de l'homme qui s'est introduit, ce jour-là, dans leur appartement.

Que dit cet homme, en substance? "J'étais avec Gerstein à Belzec. Dans son récit, il y a beaucoup d'invraisemblances et d'exagérations, mais je confirme qu'il y a eu un gazage de déportés juifs, ce jour-là, dans le camp".

Rassinier, qui avait précédemment consulté des toxicologues, voulut entraîner son interlocuteur sur le terrain technique. Ce dernier se déroba, s'abstint de toutes précisions et disparut comme il était venu.

Juillet 1963. Paul Rassinier, troublé et intrigué, demande à son éditeur allemand Grabert s'il connaît l'adresse de M. Pfannenstiel, cité dans les confessions de Gerstein. Grabert répond affirmativement et Rassinier écrit à Pfannenstiel pour lui proposer une rencontre.

3 août 1963. Pfannenstiel répond à Rassinier:

"[...] Je serais très heureux de vous connaître personnellement. [...] Vos suppositions quant à l'origine de son rapport qui est vraiment un colportage hautement incroyable dans lequel l'affabulation dépasse de loin la réalité ainsi que les circonstances de sa mort, semblent également -- à mon avis -- justifiées". [...] Je vous saurais particulièrement gré de me donner votre garantie de traiter mon témoignage avec un maximum de discrétion. [...] à Marbourg, une visite de votre part serait la bienvenue. De mi-août à la fin septembre, je serai la plupart du temps à la maison [...]. (Traduction partielle d'une lettre en allemand).

18 septembre 1963. Nouvelle lettre de Pfannenstiel à Rassinier:

[...] Je suis à Marburg jusqu'au 27 septembre. [...] Votre train quitte Francfort à 15h31 et arrive à Marburg à 16h52. Je vous attendrai à la gare. [...] Dois-je vous faire une réservation pour la nuit? Je me réjouis de faire bientôt votre connaissance. (Traduction partielle d'une lettre en allemand)

Fin septembre 1963. Rencontre et entretien à Marburg de Paul Rassinier et de Wilhelm Pfannenstiel.

1964. Rassinier publie Le Drame des juifs européens. Honnêtement, il relate la visite inopinée qui lui a été faite l'année précédente. A l'égard de Pfannenstiel, il tient promesse en ne parlant pas de son voyage à Marburg. Il est possible qu'il ait composé volontairement un texte qui tient compte des déclarations de ses deux interlocuteurs, celui de juin et celui de septembre 1963.

Juillet 1967. Décès de Paul Rassinier. Les adversaires de l'historien non conformiste auraient pu, pendant trois ans, faire des suppositions sur l'identité du visiteur mystérieux de juin 1963 à Asnières. Ils n'en ont pas fait. Craignaient-ils la réplique de Paul Rassinier?

1977. Paul Rassinier est mort depuis dix ans. W. Pfannenstiel est dans sa quatre-vingt-huitième année. C'est alors que Georges Wellers, directeur de la revue Le Monde Juif (publication du CDJC ) publie un article intitulé "La solution finale et la mythomanie néo-nazie".

Au sujet de l'inconnu qui surgit en juin 1963 au domicile de Rassinier, Wellers écrit: "Le mystère est peut-être moins épais que le pense Rassinier, car de nombreux détails laissent penser que l'homme "d'extrême distinction" [...] officier supérieur [...] qui visite le camp de Belzec avec Gerstein, cet homme peut bien être le professeur Pfannenstiel".

D'outre-tombe, Rassinier ne peut démentir. Quant à Pfannenstiel, a-t-il connaissance de l'hypothèse de Wellers? C'est peu probable. A-t-il d'ailleurs, malgré son âge fort avancé, la liberté de faire connaître la vérité? Quelque temps plus tard, Pierre Vidal-Naquet affirme que Georges Wellers a formellement identifié le visiteur de Rassinier: c'est Pfannenstiel.

Dès lors, les historiens conformistes proclament que le "Rapport Gerstein" a été confirmé par un "nazi notoire" qui, bien sûr, a minimisé les massacres et attribué leur exécution à des déportés juifs, chargés de responsabilités par les SS. Ce "nazi" n'a pas contesté l'essentiel du témoignage de Gerstein et c'est ce qui compte.

Février 1979. Pour tenter d'étouffer dans l'oeuf l'entreprise exceptionnellement courageuse du professeur Faurisson qui prend la relève de Paul Rassinier, Pierre Vidal-Naquet et Léon Poliakov publient dans Le Monde du 21 février 1979 une déclaration d'historiens sur laquelle je reviendrai plus loin. Le seul témoignage dont un extrait est inséré dans la déclaration est celui de l'officier SS Gerstein.

Novembre 1983. Alain Decaux publie Histoire en question, tome 2, avec un chapitre sur "L'Obersturmführer Gerstein, espion de Dieu". A la page 317, on lit: "Pfannenstiel qui voyageait en France vint lui-même visiter Rassinier à son domicile d'Asnieres". Après avoir dénoncé les exagérations de Gerstein, Pfannenstiel, poursuit A. Decaux, "confirme, confirme sans cesse, jusque devant le grand pourfendeur des chambres à gaz, Paul Rassinier".

Janvier 1984. Je venais de lire l'ouvrage que l'académicien m'avait très aimablement dédicacé. Je cherchai à en savoir plus sur Pfannenstiel, dont j'avais appris la mort récente, le 1er novembre 1982 à Marburg. J'écrivis à sa veuve le 9 janvier 1984. Ma lettre lui parvint le 17 du même mois. La veuve me répondit le jour même:

"Aujourd'hui, j'ai reçu votre lettre du 9 janvier. Je désire vous faire part, par retour du courrier, que je ne suis prête, en aucun cas, à faire quelque déclaration que ce soit sur Kurt Gerstein. Les suites du soi-disant "Rapport Gerstein" ont valu à mon mari cinq années d'internement et la perte de son professorat à l'université de Marburg. L'affaire est pour moi prescrite. Les documents sont détruits. Je ne me manifesterai pas.
Avec mes amicales salutations, Hildegard Pfannenstiel

(Traduction intégrale d'une lettre en allemand du 17 janvier 1984)

Il ne me paraît pas utile de faire des commentaires. J'ai seulement souligné le terme "soi-disant" (en allemand: so genannte).

15 juin 1985. Soutenance de ma thèse sur "Les confessions de Kurt Gerstein. Etude comparative des différentes versions. Edition critique" devant un jury de l'Université de Nantes.

En cette même année 1985, un révisionniste italien Carlo Mattogno publie Il Rapporto Gerstein. Nous ne nous sommes pas consultés et nous parvenons aux mêmes conclusions.

Mai-juin 1986. Les médias manipulés lancent l'affaire Roques. Une table ronde se tient à l'Institut d'histoire du temps présent. Elle réunit, par ordre alphabétique: Hélène Ahrweiler, recteur de l'Académie de Paris, Jean-Pierre Azéma3, Saul Friedlander, Pierre Vidal-Naquet, Georges Wellers... En surnombre peut-être, et à titre d'observateurs, deux représentants des "autorités morales": le grand rabbin Joseph Sitruk et... Harlem Désir, président à l'époque de SOS Racisme.

L'oukase de ce contre-jury est implacable:

Ma thèse est "absolument nulle". Une seule remarque de bon sens est faite par S. Friedlander qui déclare que ni physiquement "ni psychiquement Gerstein n'était préparé à être témoin".

Si A. Decaux avait été invité, aurait-il eu la liberté de répéter devant cet aréopage trié sur le volet ce qu'il avait écrit à mon sujet trois ans plus tôt: "J'estime que M. Roques est aujourd'hui l'homme qui connaît le mieux l'affaire Gerstein [...] Tous les chercheurs devront désormais tenir compte de ses travaux".

Parmi bien d'autres griefs, les procureurs de l'IHTP me reprochaient de ne pas avoir parlé du témoignage de Pfannenstiel; ils oubliaient que ma thèse portait sur la critique de textes et ne s'étendait pas au domaine historique.

Eté 1986. A propos de la visite insolite de juin 1963, je me suis entretenu avec Mme Rassinier, veuve de l'historien non conformiste. Celle-ci m'a dit en résumé: "Quand ce personnage inconnu est entré, j'ai senti comme des ondes maléfiques se répandre dans l'appartement. Mon mari aussi a été très troublé". A ma question précise: "Pouvait-il s'agir du professeur Pfannenstiel", la réponse jaillit immédiatement: "Non, ce n'était pas Pfannenstiel, cet Allemand que mon mari est allé voir en Allemagne, peu après".

1989. André Chelain (pseudonyme) publie La Thèse de Nantes et l'Affaire Roques. Parmi les annexes hors thèse, on trouve aux pages 463-474 un texte ayant pour titre: "Le cas Pfannenstiel -- un témoin réticent, mais coopératif pour l'essentiel'". Les deux lettres écrites par l'Allemand au Français en août et septembre 1963 sont intégralement publiées en traduction française. J'émets dans cette annexe l'hypothèse que le visiteur de juin 1963 peut être un provocateur, dont Mme Rassinier a gardé une image assez précise.

1996. Comment l'idée vint à Monsieur Rassinier, c'est le titre d'un livre de Florent Brayard, un élève de Pierre Vidal-Naquet. Quand F. Brayard est gêné par une information à caractère révisionniste, il accuse l'auteur de mensonge. Puis, il présente doctement son explication. Cependant, il a lu l'annexe concernant Pfannenstiel que j'ai écrite en 1989. On peut résumer son interprétation de la rencontre Rassinier-Pfannenstiel de la façon suivante:

Les deux hommes ont bien fait connaissance à Marburg, fin septembre 1963; il ne met pas en doute l'authenticité des deux lettres produites. La visite à Asnières d'un personnage inconnu est une affabulation de Rassinier, destinée à brouiller les pistes. Paradoxalement, il reprend à son compte mon témoignage selon lequel la veuve de Rassinier était présente et se souvient fort bien de la visite insolite à son domicile.

1998. Sous la plume d'Alain Decaux, on lit à la page 156: "[...] M. Rassinier a été l'un des premiers à soutenir que les récits [de Gerstein] étaient absurdes et, partant, sans valeur. On imagine sa stupeur lorsque [...] Pfannenstiel lui annonce sa visite [...] chez lui à Asnières".

Où s'arrêtera-t-on dans l'escalade? Je suppose qu'Alain Decaux a entendu parler d'un échange de lettres entre l'Allemand et le Français, mais qu'il n'en a lu aucune. Ainsi, l'historien se trouve en contradiction: d'une part, avec Mme Rassinier et moi; d'autre part, avec Florent Brayard, élève discipliné de Pierre Vidal-Naquet.

Comment sortir de cet imbroglio?

Personnellement, je regretterai toujours de n'avoir pas posé de questions précises sur le sujet à Paul Rassinier entre 1962 et 1967, années où il m'était facile de le faire, car sa porte m'était ouverte. Je n'imaginais pas à l'époque que vingt ans plus tard je soutiendrais une thèse universitaire sur les "confessions" de Gerstein. Je regrette également de ne pas avoir tenté au début des années 80 de rencontrer Pfannenstiel à Marburg. Comme tout le monde, je le croyais mort depuis longtemps; or, son décès n'est intervenu qu'à la fin de 1982.

Mme Rassinier, elle, est toujours parmi nous. C'est une dame âgée, mais elle n'est pas plus âgée que bien des anciens déportés dont on recueille pieusement les témoignages. La veuve du fondateur du révisionnisme tient à préserver sa tranquillité, celle de son fils et de son petit-fils. Fidèle à la mémoire de son mari, convaincue de son honnêteté foncière, elle est persuadée que justice lui sera rendue un jour.

Refuserait-elle de s'exprimer devant un historien, membre de l'Académie française, de la renommée d'Alain Decaux? Je ne le pense pas.

Dans son livre publié en 1983, l'académicien écrivait: "Je ne suis pas de ceux qui croient pouvoir se servir de l'histoire pour soutenir une conviction et qui sont prêts à éliminer une information, lorsqu'elle vient s'inscrire en faux contre leurs propres opinions. Ceux-là existent hélas! J'estime qu'ils ne sont pas des historiens".

Le déclin irrémédiable des confessions du SS Kurt Gerstein

Bien que refusé pour des raisons peu claires par le TMI de Nuremberg, le Gerstein Bericht fut utilisé lors de grands procès, comme celui de l'I.G. Farben, trust de l'industrie chimique produisant notamment le Zyklon-B, comme celui d'Eichmann à Jérusalem et d'autres encore.

En France, en 1951, pour la première fois, c'est Léon Poliakov qui publia partiellement le témoignage de Gerstein dans son livre Le Bréviaire de la haine, préfacé par François Mauriac. Quel titre insolite, provocateur! Que dirait-on d'un ouvrage intitulé "La Bible de la haine", ou pire, "Le Talmud de la haine"?

Chez Poliakov, mais aussi chez d'autres auteurs français et étrangers, les textes de Gerstein étaient tronqués, manipulés et même falsifiés. Dans quel but?

Dans nombre de manuels scolaires, le "Rapport Gerstein" était partiellement reproduit. Il était devenu une sorte d'"Ecriture sainte". Au début des années 60, la pièce de Rolf Hochhut, Der Stellvertreter (Le Vicaire) fit grand bruit et souleva bien des indignations. L'auteur imaginait Gerstein au Vatican, informant Pie XII de ce qu'il avait vu à Belzec; le souverain pontife était incrédule et Hochhut concluait: "Ce pape est un criminel".

Vers la même époque, Paul Rassinier s'intéressa à l'affaire Gerstein; il opérait en solitaire sur un terrain inexploré. Comment n'aurait-il pas commis quelques erreurs, lancé des hypothèses hasardeuses? Les historiens de demain ne pourront négliger ces travaux préliminaires de Rassinier, qui ouvrit une piste sur laquelle purent s'engager ses successeurs.

Une douzaine d'années plus tard, le professeur Faurisson présenta des analyses rigoureuses sur le même sujet; aussi rigoureuses qu'elles fussent, elles n'évitèrent pas à l'universitaire d'être condamné pour diffamation à l'égard de Léon Poliakov. Le tribunal reconnut que l'auteur du Bréviaire de la haine avait manqué, lui, de rigueur scientifique, mais qu'il devait néanmoins bénéficier de la bonne foi (!).

En 1985, il y eut ma thèse soutenue à Nantes et l'excellent ouvrage en italien de Carlo Mattogno. Depuis cette époque, les choses ont beaucoup évolué. Dans le silence feutré des Universités et dans les consciences de certains historiens de toutes nationalités, ont germé des questions où le bon sens avait sa part.

A) Que venait faire Gerstein à Belzec et à Treblinka? N'était-il qu'un officier accompagnant une livraison de produit chimique?

Dès son arrivée à Lublin, le général SS Globocnik lui dit: "Il vous faudra désinfecter de très grandes quantités de vêtements, dix à vingt fois le résultat de la Spinnstoff-Sammlung (collecte de vêtements et textiles). [...] Votre deuxième tâche sera de modifier le fonctionnement de nos chambres à gaz" (pourquoi ne s'agirait-il pas de chambres à gaz de désinfection et d'épouillage? (N d'HR)

Dans son récit, Gerstein ne donne pas la moindre indication sur son activité d'ingénieur pour remplir la mission que lui a confiée le général SS.

Est-il plausible que Globocnik, le capitaine de police Wirth, le Hauptsturmführer Obermeyer et d'autres aient laissé déambuler en badauds Gerstein et Pfannenstiel pendant des heures à travers le camp de Belzec? Oui, pendant des heures: Gerstein à "chronométré" 3h21 pour la panne de moteur (2h49) et le gazage des déportés (32 minutes); il ne nous dit pas combien de temps il a passé à observer l'arrivée du train, la descente des hommes, des femmes et des enfants, le coupage des cheveux chez le coiffeur, le déshabillage et, après l'opération, l'arrachage des dents en or, l'inhumation dans des fossés gigantesques, etc.

A quel moment de la journée, l'officier SS a-t-il eu le temps de donner les instructions techniques que l'on attendait de lui?

B). Le SS Gerstein a-t-il suivi d'un peu loin les événements qu'il décrit? Voilà une question fort judicieuse. Or, à cette question, quelqu'un a répondu affirmativement en 1989. S'agit-il d'un révisionniste? Certes, non. Il y a eu depuis une dizaine d'années des revirements inattendus et qui sont passés pratiquement inaperçus. C'est le cas pour Léon Poliakov. Ce dernier a appartenu comme traducteur à la délégation française à Nuremberg en 1945-1946; il a été l'un des premiers à connaître le "rapport Gerstein"; il a été le premier à le faire connaître en France en 1951, comme nous l'avons dit précédemment. C'est lui encore qui, en 1979, a choisi "parmi tant et tant d'autres" ce témoignage pour la déclaration des historiens.

Dix ans plus tard, donc dans un livre publié en 1989, on lit: "Certes, dans les rapports de Gerstein se logeaient un certain nombre d'erreurs. Il n'avait vu un camp d'extermination qu'une seule fois et d'un peu loin; c'était le camp polonais de Belzec4."

Poliakov nous a peut-être fourni tardivement une clé de l'énigme Gerstein. Je nuancerai son appréciation:

-- L'officier SS a peut-être vu d'assez près des scènes pénibles, voire atroces: l'arrivée d'un train de déportés, leur débarquement sans ménagement, la sortie des wagons de personnes décédées pendant le voyage (mortes parfois d'asphyxie, elles portaient des tâches bleuâtres, signalées dans son témoignage par le docteur en médecine W. Pfannenstiel).

-- De plus loin, il aurait aperçu les femmes qui se rendaient dans un local pour la coupe des cheveux; il se serait rendu compte du déshabillage général et de l'attente des pauvres gens devant les salles de douche et d'épouillage.

-- De trop loin pour qu'il puisse observer quoi que ce soit, il aurait imaginé un gazage après 2h49 de panne d'un moteur diesel5; il a pu également entendre les cris et les pleurs des gens enfermés, pendant un temps qui a dû leur paraître interminable.

Nous ne pouvons émettre que des hypothèses. Toujours est-il que Gerstein a indiscutablement imaginé "qu'après quelques jours, les corps se gonflaient et le tout s'élevait de deux-trois mètres par moyen de gaz qui se formait dans les cadavres. Après quelques jours, le gonflement fini, les corps tombaient ensemble. Autre jour, les fossés furent remplis de nouveau et couverts de dix cm de sable..."

Puisque l'Obersturmführer est parti le lendemain pour Treblinka, ce qu'il nous rapporte là ne peut avoir le caractère de témoignage oculaire.

C) Le témoignage écrit du SS Gerstein a été le premier; sera-t-il également le dernier? A la page 152, A. Decaux écrit: "La description du gazage auquel il a assisté est parfaitement identique à celle que nous tenons des rares survivants, mais elle est (aussi) conforme aux souvenirs -- non moins rares -- des bourreaux qui se sont résignés plus tard à témoigner. Avons-nous le droit d'oublier que le récit de Gerstein est le premier?"

Oui, il est le premier. Qui évoque encore le témoignage de Pery Broad, celui de Miklos Nyiszli, mystérieux docteur que personne n'a jamais vu? Même les aveux de Rudolf Hoess sont délaissés, obtenus sous la torture. Pour Christopher Browning, auteur très orthodoxe: "Hoess fut toujours faible et confus" et c'est pour cette raison, ajoute-t-il, que les révisionnistes le citent si souvent.

Alors, on revient toujours à l'inusable Gerstein. C'est ce qu'ont fait Poliakov et Vidal-Naquet pour la déclaration d'historiens en 1979; c'est ce qu'a fait A. Decaux pour son émission télévisée de mars 1983 et son livre paru en novembre de la même année; c'est encore ce qu'il fait quinze années plus tard, avec son dernier ouvrage.

Les témoignages des anciens déportés sont flous et contradictoires; ils évoquent souvent le Zyklon-B ou des tuyauteries compliquées ou encore de fausses pommes de douche. Les plus honnêtes disent: "Je n'ai personnellement rien vu et c'est heureux, car si j'avais vu, je ne serais pas là pour raconter."

Le récit de Gerstein, étant le premier, a été beaucoup plagié. Je citerai seulement le livre et le film intitulé Au nom de tous les miens. Pierre Vidal-Naquet, lui-même, a eu le mérite de dénoncer, dans le quotidien Le Monde, en 1983, l'imposture du faussaire Martin Gray qui n'a jamais mis les pieds à Treblinka. Outre le revirement de Léon Poliakov, j'ai appris par des enseignants français et allemands que le "rapport Gerstein" avait disparu des éditions récentes des manuels scolaires.

Le dernier livre d'Alain Decaux a été dédicacé à François Furet. Or, c'est justement à cet historien récemment disparu que son collègue allemand Ernst Nolte écrivait ce qui suit, le 5 septembre 1996: "[...] même des témoignages de visu très répandus dans les années 50, comme celui du haut responsable Kurt Gerstein ne sont plus repris dans la bibliographie de chercheurs tout à fait orthodoxes6." (Revue Commentaire, Hiver 1997, p. 800)

Cette déclaration ne sonne-t-elle pas le glas des "confessions" du SS Gerstein?

L'Affaire Gerstein: une histoire extraordinaire

Kurt Gerstein fut certainement un personnage fascinant; ceux qui l'ont connu ont comparé son imagination à une source bouillonnante. Même son épouse, la pauvre Elfriede, maintenant décédée, m'avait parlé dans la correspondance que j'avais échangée avec elle des ressources imaginatives de son mari. Elle l'avait peu connu en sept ans de mariage; elle en avait eu trois enfants, mais Kurt ne fut guère à la maison. Allemande naïve, fille de pasteur, épouse et mère dévouée, elle resta jusqu'au bout fidèle à la mémoire de son "héros"7.

Quand il vivait à Berlin, Gerstein écoutait beaucoup la radio de Londres (nous le savons par ses biographes). Un officier SS devait être au courant de la propagande ennemie. Parfois, il a entendu parler de gazages d'êtres humains. Il était réceptif à toutes les rumeurs de guerre. Il était tenaillé par l'ambition de jouer un rôle. Il nous a dit qu'il s'était engagé à la SS "pour voir, voir, voir dans le chaudron des sorcières". Avant de partir pour Belzec, il savait ce qu'il devait voir.

Imagine-t-on Tartarin de Tarascon revenant d'un long voyage dans l'Atlas pour annoncer piteusement à ses concitoyens qu'il n'avait pas rencontré de lion, malgré ses inlassables crapahutages? Pouvait-il psychologiquement revenir bredouille?

Alain Decaux a toujours eu le goût des énigmes historiques. Il a commencé sa carrière en publiant Louis XVII retrouvé, en 1947. Le fameux Naundorff qui prétendait être de dauphin, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette devait être un personnage exceptionnellement convaincant pour attirer à lui tant de partisans fanatisés. Or, un récent test ADN vient de démontrer définitivement qu'il était un imposteur.

En 1960, c'est L'Enigme Anastasia qui donne à Alain Decaux l'occasion de manifester, une fois encore, son grand talent de conteur d'histoires hors du commun. [Là aussi, les tests génétiques ont montré qu'il n'y avait pas de quoi faire autre chose qu'un roman. Note de l'AAARGH]

Comment l'académicien ne serait-il pas fasciné par un Kurt Gerstein dont il a, tout de même, perçu l'ambiguïté?

Tous les mythomanes ont leur hagiographes. Pierre Joffroy est incontestablement le meilleur hagiographe de Gerstein. Il l'appela "l'espion de Dieu", mais ce qualificatif ne lui suffit pas. Il commit un article publié dans le journal Le Monde sous le titre "Le poète du génocide". Admirable définition! Tout poète, même dénué du moindre talent, peut, au nom de la licence poétique, se permettre toutes les fantaisies et les élucubrations dont sa cervelle fourmille. Je souhaite qu'Alain Decaux effectue, à propos de Gerstein, un revirement comparable à celui de Léon Poliakov, dont nous avons parlé plus haut.

Il lui restera toujours une histoire extraordinaire à raconter: celle d'un mystificateur difficile à cerner. Que le témoignage délirant de l'ex-officier SS ait été pris au sérieux, pendant plus d'une demi-siècle, atteste le manque total de lucidité des historiens officiels.

L'affaire Gerstein a été utilisée pour contribuer à la culpabilisation du monde entier, qui, pendant la seconde guerre mondiale, resta indifférent à ce que Walter Laqueur a appelé "le terrible secret". Et toute cette opération ahurissante s'est déroulé sous le regard amusé des révisionnistes.


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