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LA QUESTION JUIVE ET LA REPONSE D'UN ORTHODOXE DES ANNEES TRENTE

Nae Ionesco

 

Quatrième de couverture:

Nae Ionesco naît à Braila en 1890. Il mourra en 1940 à Bucarest, dans des circonstances troubles, sans doute assassiné par empoisonnement à l'instigation, croit-on, du roi Charles II.

Philosophe à l'analyse pénétrante, chef d'école, brillant professeur à l'Université de Bucarest, Nae Ionesco domine en Roumanie la pensée politique de l'entre-deux-guerres. Il suscite une admiration voisine de la ferveur, tandis que sa métaphysique du nationalisme et ses rapports avec la direction de la Garde de Fer le feront passer, aux yeux de certains, pour le père spirituel ou l'éminence grise du mouvement légionnaire. Parmi les personnalités les plus redevables à l'enseignement de Nae Ionesco, on peut citer Mircea Eliade, Emile Cioran, Constantin Noica, Basile Bancila ou Petre Tutea.

Nous publions ici la préface que Nae Ionesco écrivit pour un ouvrage à la fois autobiographique et romanesque de son protégé Mihail Sebastian (1907-1945), depuis peu révélé au public français.

Avant-propos

Le philosophe Nae Ionesco (1890-1940) apparaît comme l'une des figures dominantes de la pensée roumaine durant l'entre-deux guerres. Professeur à l'Université de Bucarest, auteur de nombreux ouvrages, auréolé d'un grand prestige -- on parlerait aujourd'hui de charisme -- il compte parmi ses proches compagnons ou disciples, des figures consacrées comme Lucian Blaga, Mircea Eliade ou Emile Cioran.

Dès 1925 il s'intéresse aux travaux d'un jeune bachelier issu d'une famille juive de Braila, Joseph Hechter. A peine sorti de l'adolescence, (il est né, comme Eliade, en 1907) cet Hechter est un esprit aiguisé et curieux de tout; dès l'âge de treize ans, il s'était attaqué à la traduction d'Hérodiade de Mallarmé. Nae Ionesco en fait l'un de ses collaborateurs au journal nationaliste Cuvântul (La Parole). Hechter prend pour pseudonyme littéraire le nom de Mihail Sebastian. Il mourra accidentellement le 29 mai 1945, alors qu'il n'avait pas trente huit ans.

En 1934, Sebastian-Hechter se signale par la publication d'un roman plus ou moins autobiographique, Depuis deux mille ans, ou comment j'ai mal tourné. Le retentissement de cet ouvrage tient, pour une large part, à la préface que rédige, justement, Nae Ionesco, et qui, s'inspirant du contenu du texte et de la personnalité quelque peu inquiète de l'auteur, pose sans équivoque la question sous-entendue au long des pages: celle de l'appartenance de Sebastian à la judaité. Mais, pour Nae Ionesco, poser cette question c'est, bien évidemment, et au-delà du cas particulier de son disciple, y répondre.

Si l'on voulait résumer de façon provocatrice la thèse du préfacier, il suffirait de dire que l'expression "Peuple élu" pour caractériser les fils d'Israël, se révèle à la fois vraie et fausse. Ou, plutôt, qu'elle ne saurait avoir cours à partir du moment où, du point de vue chrétien -- celui-là même de Nae Ionesco -- il s'agit d'une élection à deux tours, les juifs ayant opté pour un coup d'Etat avant le second, par le refus et surtout la crucifixtion du Christ, Fils de Dieu.

Quoi qu'il en soit, et en dépit d'une erreur de perspective concernant les chances d'Israël en tant qu'état, cette préface constitue, telle qu'elle fut publiée voici plus de soixante ans, un document d'un réel intérêt. D'autant que la publication toute récente du Journal de Mihail Sebastian-Hechter pour la période de 1938-1944, journal forcément inconnu d'un Nae Ionesco mort en 1940, en accuse le relief. Notre jeune juif à l'âme tourmentée n'y écrit-il pas que son maître et protecteur, était pour lui, le Diable en personne?

Etrange figure et peu crédible ce "diable" de nationaliste roumain qui accepte volontiers, des années durant, le juif Hechter parmi ses collaborateurs et dans son entourage immédiat, chose d'ailleurs parfaitement banale dans la Roumanie des années trente, dont on nous raconte sans cesse, depuis la dernière guerre, qu'elle était terriblement antisémite! Lequel des deux était l'honnête homme et lequel ne l'était pas: le nationaliste roumain, chrétien orthodoxe et philosophe Nae Ionesco, qui n'hésite pas à accepter, à employer et à aimer le journaliste et l'écrivain juif Hechter, ou bien ce dernier, qui, tout en acceptant la pitance du premier, écrit dans son Journal que celui-ci est le diable? Il faut être fort et le vouloir délibérement pour accepter son pain de la main du Diable! Ou bien il ne s'agit que d'une et même manière de crucifier son bienfaiteur, qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler la crucifixion du Christ lui-même.

Voilà qui dure depuis deux mille ans bientôt et durera encore... Voilà un élément qui pourrait nous aider à mieux comprendre bien des choses. A-t-on sans cesse besoin d'un diable? Peut-on vraiment vivre sa vie sans toujours diaboliser quelqu'un? Quel est le rapport entre une diabolisation banale comme celle de Nae Ionesco par Sebastian-Hechter et la diabolisation des personnages et des héros de l'histoire concrète? Serait-elle, enfin, la diabolisation hechterienne, une sorte de mythologie en miroir, dont Roger Garaudy n'aurait osé souffler le moindre mot dans ses Mythes fondateurs de la politique israëlienne?

Mais en identifiant, non sans malice ni soupçon, Nae Ionesco au Prince des Ténèbres, Joseph Hechter a-t-il peut-être et tout simplement voulu dire que le maître avait agi sur lui à la manière d'un tentateur. Cette hypothèse nous maintiendrait alors au coeur du débat sur la souffrance du juif déchiré entre un attachement qui masque le refus et une conversion qui doit couronner sa propre fidélité. C'est-à-dire au coeur même de la question juive, telle qu'elle avait été exposée quelques années auparavant dans les pages qui suivent. Nae Ionesco incite Joseph Hechter à prendre une décision capitale. Il se pourrait que le jeune juif ait ajouté à son tourment fondamental celui du risque de succomber à une tentation pour une fois salvatrice.

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Nae Ionesco :


Mihail Sebastian (1) s'est décidé à débattre du problème du judaisme et il le fait à partir d'un cas concret: en choisissant un moment en quelque sorte historique, les dix dernières années de nos déboires politiques. C'est dans ce cadre qu'il s'attache à situer la vie d'espoirs, de lutte et de souffrance d'un juif repenti -- mais non moins juif pour autant -- qui est peut-être bien quelqu'un d'originel, voire même son alter ego, Joseph Hechter.

Joseph Hechter se tourmente, il est mal dans sa peau. Mais, du fait que M.S. veut bien résoudre son problème en ce sens qu'il veut comprendre pourquoi il se torture lui-même et pourquoi il n'en va pas autrement, son alter ego, Joseph Hechter, vit ce drame du judaisme à travers un dédoublement parfait et lucide. L'aboutissement de ce Hechter est en quelque sorte surprenant: après avoir emprunté la voie rationaliste -- spécifiquement judaique -- du pourquoi?, notre héros finit par adopter méthodiquement l'attitude statique de Georges Blidaru (2), laquelle, en tant qu'attitude orientale, peut être adoptée tout aussi bien par les juifs (du moins par les mystiques juifs); elle constitue d'ailleurs le squelette de la pensée arithmétisante de Spinoza, mais elle n'en est pas moins étrangère au juif d'aujourd'hui, lequel -- enflammé comme il l'est par la lutte contre la problématique de sa race -- se voudrait combattant. Il en résulte que Joseph Hechter n'arrive qu'à constater, sans rien expliquer. Il constate que Juda souffre et se tourmente lui-même, qu'il est mal dans sa peau et qu'il ne peut pas en être autrement. Il n'en reste pas moins que cette constatation ne répond à aucune nécessité. On le sait, depuis que le monde existe, les juifs -- présents dès le commencement -- n'y ont jamais trouvé place, pas même dans leur propre peau. Pourtant, ce n'est que de manière inductive et hypothétique, voire comme élément d'inventaire, que, du fait de la souffrance permanente d'Israël, on parvient à la nécessité de cette souffrance. Voilà qui est parfaitement insuffisant. Soutenant donc, comme Joseph Hechter, que Juda agonisera jusqu'à la fin du monde, je crois pouvoir prouver qu'il ne peut en aller autrement. Puisque Joseph Hechter ne le fait pas, Mihail Sebastian doit permettre à Georges Blidaru de dire ici ce qu'il n'a pas dit à Joseph Hechter.

Il serait insensé de chercher, dans l'ordre politique, une solution générale au problème du judaisme. Car, dès que Juda souffre et doit souffrir, chaque fois que l'on va poser quelque part, lors d'un conflit, le problème du judaisme, il sera résolu dans le sens de la souffrance des juifs -- ce qui n'est nullement une solution. En effet, il en sera toujours ainsi, non parce que les gens sont méchants et injustes, mais tout simplement parce que Juda doit souffrir. Ainsi donc, le problème du judaisme n'est en rien un problème politique -- s'il l'était, il aurait sa solution -- il n'est qu'un fait et rien de plus. Les juifs peuvent fournir le matériel de quelques problèmes politiques aux peuples parmi lesquels ils mènent leur vie ou avec lesquels ils sont en contact; ces problèmes auront toujours leurs solutions, bonnes ou mauvaises, mais qui n'en seront pas moins des solutions. Ainsi, à la fin du XVe siècle, l'Espagne a résolu ou a cru résoudre le problème des juifs par leur expulsion. Une telle mesure ne résout cependant pas le problème du judaisme comme tel; bien au contraire, elle ne fait que confirmer le fait du drame judaique. Si le drame judaique ne peut trouver de solution c'est parce qu'il est un simple phénomène et non pas un problème. Ce phénomène peut, bien sûr, être connu, c'est-à-dire compris -- il nous reste à voir de quelle manière et suivant quelle méthode.

Si le drame judaique pouvait être résolu d'une manière quelconque, il serait alors un phénomène de relation et, par conséquent, le conflit procèderait d'un contact défectueux des juifs avec le reste du monde, auquel cas on pourrait toujours s'arranger d'une manière ou d'une autre. Mais ce conflit étant permanent et indépendant du temps et du lieu, ou, plutôt, parce qu'il est permanent -- ainsi que le héros du roman le constate de son propre chef et comme je le crois aussi -- nous devons conclure nécessairement que ses causes résident dans le juif lui-même. De ce fait, l'indication méthodique se précise: si le juif doit souffrir, c'est en lui seulement que sa souffrance peut trouver son origine. D'autre part, vu que la souffrance déchire l'harmonie de la création divine, qu'elle est donc vide de tout contenu, le juif doit être substantiellement malade. Il s'ensuit que pour trouver le secret de la permanente souffrance de Juda nous devons d'abord savoir ce que veut dire être juif.

Tout le monde sait qu'habituellement "la question du judaisme" n'est pas posée de cette manière. Les antisémites, par exemple, s'y prennent à rebours, de façon empirique. Leur conclusion est qu'il existe bel et bien un conflit permanent entre les juifs et tous les autres peuples et que, de temps à autre, ce conflit est résolu par des moyens radicaux. Que les juifs en souffrent davantage, cela va de soi, comme il va de soi que c'est de leur propre faute; car, depuis qu'ils existent, ils n'ont commis que des infamies. Inutile d'insister sur le manque de valeur de cette méthode. Je dirais seulement qu'elle ne peut être concluante car, les mêmes résultats pourront tout aussi bien être exploités par les juifs contre les antisémites. En effet, comment ces derniers, établissent-ils la culpabilité des juifs? Dans le meilleur des cas -- c'est-à-dire lorsqu'ils ne se contentent pas de simples affirmations -- par le recours à l'énumération: ils citent un, deux, mille cas où les juifs se seraient prêtés à des infamies. Mais en quoi cela constitue-t-il une preuve? De toute évidence, en aucune manière. Car même pour mille et une infamies, les juifs pourront toujours invoquer un autre millier de bonnes actions. Ce sont des malfaiteurs? Peut-être, mais ils n'en sont pas moins, à l'occasion, des bienfaiteurs. Des pillards? A coup sûr, mais ils se font souvent passer pour des philanthropes. Ils trahissent en temps de guerre? C'est possible, mais nombre des leurs sont morts honorablement et en toute simplicité. Si donc les antisémites disaient que la souffrance des juifs est imputable à leur malice, Israël pourrait à juste titre rétorquer que cela n'est pas du tout juste parce qu'ils sont d'honnêtes gens. Qui a raison? Les uns et les autres, autrement dit ni les uns ni les autres. Comme nous l'avons déjà vu, la méthode de l'énumération ne peut être concluante.

Revenons donc à l'autre méthode. Juda se tourmente. Pourquoi donc? Eh bien, je pense qu'il ne faut pas du tout se demander pourquoi. Juda se tourmente parce qu'il est... Juda. Le juif se sent mal à l'aise, il est malade -- voilà qui va de pair avec le soleil qui brille, voilà qui se passe de la même manière que le cheval possède quatre pattes ou que les trois angles d'un triangle font 180 degrés. On parvient ainsi à la question capitale: que veut donc dire être juif?

Cette question n'est pas si simple et la réponse doit en tout cas être préparée. D'abord, qu'est-ce qui fait que quelqu'un est juif? Ce problème je l'ai déjà examiné lorsque j'ai eu avec I. Frollo une discussion sur les soi-disant roumains-catholiques. Notre débat ne nous a pas alors amenés à une conclusion unique, cela parce que les points de départ étaient différents, à savoir que nous ne nous étions pas mis d'accord auparavant sur la question de définir à partir de quand quelqu'un est roumain. Comme cette question est essentielle pour ce qui nous intéresse ici, il ne me reste qu'à exposer encore une fois mon point de vue là-dessus. Etre roumain, juif, turc ou allemand pose un problème d'appartenance; il s'agit d'appartenir à une collectivité, à une communauté, ce qui pourrait bien avoir lieu de deux manières: 1) d'abord de manière subjective, par un acte de confession et 2) de manière objective, par ce qui nous constitue comme véhicule vivant d'une histoire. La première modalité n'est pas objective, car il ne suffit pas de faire, par exemple, une profession de foi judaique pour devenir juif. Plus fort encore, on peut déclarer, sentir et croire que l'on n'est pas juif du tout et l'être pourtant bel et bien. Appartenir ou non à une communauté quelconque n'est certes pas un acte de volonté individuelle. Quelqu'un peut servir une collectivité, il peut même lui sacrifier sa vie -- tout en lui restant complètement étranger. C'est grâce à l'activité de deux juifs -- Haber et Rathenau -- que l'Allemagne a mené la première guerre mondiale. Haber et Rathenau n'en sont pas moins juifs, ils ne sont en rien devenus allemands. Ils ont servi, ils ont été payés et rien d'autre, ils sont restés toujours en dehors des murailles de la communauté spirituelle allemande. Que notre propos soit juste ou injuste, cela n'a aucun sens parce qu'il s'agit ici d'un fait à constater et non d'une opinion à discuter. Ainsi donc, la seule manière d'être réellement juif, français ou je ne sais quoi encore, c'est d'être le support effectif de l'histoire correspondante. Certes, cette précision repose plutôt sur quelques données impondérables et elle sera donc difficilement acceptée, surtout de nos jours où les impondérables sont loin d'enflammer les esprits. Ce n'est pourtant la faute de personne s'il y a des gens qui ne peuvent pas en juger hors de ces éléments; d'ailleurs, pourquoi ne pas le dire, ce n'est qu'à travers des données impondérables que l'on peut exprimer et transmettre intrinséquement des réalités d'une certaine complexité. On est roumain, juif ou allemand dans la mesure où on est le produit ou le fruit d'une certaine histoire. Encore faut-il souligner que l'on doit en être le produit ou le fruit normal, véritable, car, de même que dans tout processus de vie, des aberrations, congénitales ou autres, peuvent surgir. L'acte de se reconnaître délibérement comme membre d'une communauté spirituelle -- expression d'une seule et même histoire -- peut, tout au plus, ajouter au simple fait d'être roumain, et encore uniquement du point de vue de l'intensité et de la précision. On peut tout aussi bien être roumain sans même s'en rendre compte, de la même manière qu'un chêne est chêne sans le savoir. On est donc roumain, juif ou grec non par profession de foi mais bien parce que l'on est le support ou le véhicule d'une certaine histoire. Cette qualité n'est pas un acte d'option individuelle ou de volonté; il s'agit tout simplement d'un état naturel.

Joseph Hechter n'ignore point ces vérités fondamentales, qu'il découvre d'ailleurs à chaque pas, dans sa famille même. Deux moments définissent le juif: celui par lequel il se rattache à la tradition judaique, et celui par lequel il tisse quelques liens avec sa terre natale. La tradition judaique demeure toujours identique à elle-même, alors que la terre natale en est extrêmement différente. Il y a des juifs russes, de même qu'il y a des juifs allemands ou des juifs roumains. C'est là un fait qu'on ne peut nier; mais on ne peut nier non plus que ce fait est de nature à engendrer certaines confusions. Rien de plus facile à prouver qu'il s'agit bel et bien d'un fait. Nombre de juifs ont quitté la Roumanie et pas toujours de bon coeur. En effet, personne ne s'en va à travers le monde pour le simple plaisir de se promener. Ils sont partis en nous insultant et même lorsqu'ils sont parvenus à s'installer confortablement loin de chez nous, ils ont continué à nous insulter. L'étrange, cependant, c'est que dans leurs maisons on trouvera presque toujours une pièce à la roumaine, et que parmi leurs plats figurera souvent notre polenta aux sarmale (3)... de porc, pour ne rien dire de la nostalgie qui accompagne plus d'une fois leur âme. C'est donc que la terre natale y est bien pour quelque chose, quelle que soit l'intensité de ses manifestations. Par exemple, dans la famille de Joseph Hechter, les hommes marqués par leur ascendance, paternelle notamment, comme les grainetiers du port de Braila en contact permanent avec les réalités du pays, sont plutôt influencés par le génie autochtone; l'ascendance maternelle, en revanche, influence les artisans en contact avec la matière morte et les talmudistes acharnés dans leurs abstractions, moins sensibles au paysage géographique et davantage attachés à la tradition judaique. C'est justement ce que Joseph Hechter connaît bien; ce qu'il sait moins c'est que la pensée glisse souvent et que cette distinction est à l'origine de confusions. Certains se disent, en effet: si dans chaque juif il y a deux moments, celui de la tradition et celui du lieu (géographique), alors le diagramme de chaque individu se réduira à proportion du mélange de ces deux instances constitutives. Mais quelles sont au juste les limites de leurs variations? Théoriquement, il s'agit d'une croissance et d'une décroissance, la limite de cette dernière pouvant être proche de zéro. Si le moment géographique s'annule au bénéfice de la tradition, le juif roumain devient un juif pur; si, par contre, c'est l'autochtonie qui l'emporte sur la tradition judaique, le juif roumain devient un Roumain pur. On a alors affaire à l'illusion assimilationniste, cas de nombreux juifs qui, sincères, se croient devenus Roumains et qui sont péniblement surpris par l'ampleur passionnelle des mouvements antisémites. Cependant, leur surprise manque de fondement car, d'une certaine manière, l'antisémitisme ne devrait être pour eux qu'un rappel à l'ordre: souviens-toi que tu es juif! Certes, Joseph Hechter ne nous suivra pas, il se lamentera en disant: appelez-moi comme bon vous semble, mais ce que je sais moi, c'est que je suis un homme du Danube et que ce Danube de Braila fait vraiment partie de ma chair. Voyons donc cela de plus près. Sans contester par principe la thèse de Hechter nous devons accepter que parmi les moments constitutifs de l'être humain certains sont de nature essentielle et profonde, et que d'autres, accidentels et superficiels, le sont moins. Rien de plus faux que de dire, avec Joseph Hechter, qu'il est un enfant du Danube de Braila. Il n'est, en fait, qu'un juif du Danube de Braila! Retenons que le moment de la tradition judaique et celui du paysage autochtone connaissent des hauts et des bas dans l'âme d'un juif. Cependant, le moment de l'autochtonie peut bien descendre tout près de zéro alors que celui de la tradition judaique se maintient invariablement à une certaine hauteur. Voilà ce qui fait que le juif reste juif quel que soit le pays où il se trouve. C'est ainsi! C'est ainsi qu'il doit en être, je dirai même qu'il est bien qu'il en soit ainsi.

L'appartenance ethnique ou nationale est une question de substrat ou de support organique. Plus un individu quelconque présente de vitalité, plus il est attaché à un certain nationalisme. Ainsi, la profession de foi dont il a été question tout à l'heure est insuffisante et sans efficacité. Si on me demandait de prouver cela, je répondrais qu'il y a bien des gens qui se déclarent catégoriquement Roumains et qui, malgré leur généalogie sans faille, ne le sont plus depuis belle lurette. Inutile d'ajouter que ces gens-là ne représentent plus rien, qu'ils sont tout simplement nuls. Ces exemplaires hybrides et dégénérés de la nation, dans l'ordre de la vie publique, ne créent que de manière factice et artificielle et, même, ne créent rien du tout. Leur vitalité est d'ailleurs si amortie que, dans l'ordre physiologique, ils ne sont même plus capables de procréer. Remarquons que cette hybridité ne s'attaque cependant pas à l'intelligence; bien au contraire, l'aspect formel, du moins, de cette faculté est souvent poussé jusqu'à la morbidité, l'intelligence devenant de plus en plus un instrument d'analyse aveugle, qui coupe à l'occasion les cheveux en quatre mais qui, incapable de comprendre, n'a plus rien à voir avec la véritable création. Isolée de son substrat qui est la vie même et considérée comme instrument de la création pure et non de la simple transmission de vérités, la logique s'avère être la stérilité la plus parfaite, l'instrument de la dénationalisation, du dépaysement. Retenons cette corrélation: plus la logique s'immisce dans la création, plus celle-ci est frappée par la stérilité, le dépaysement, la dénationalisation. Pour ce qui est des exemples, on pourrait en trouver d'innombrables parmi les dirigeants de la Roumanie d'aujourd'hui, dont la politique est si peu nationale depuis qu'ils ont perdu tout contact avec la structure intime de l'ethnie roumaine. N'insistons pas. Comme tout ce qui est hybride, ces exemples ne présentent pas d'intérêt. Mais reprenons: à partir de quand quelqu'un est-il juif? Selon nos considérations, la réponse nous semble assez claire: qu'il soit ou non conscient, qu'il le veuille ou non, dès que quelqu'un est le support vivant de l'histoire d'Israël il devient, par le fait même, juif. Pour comprendre donc ce que c'est qu'être juif il nous faut savoir en quoi consiste l'histoire d'Israël.

Reconnaissons d'abord que débattre de ce problème comporte, à bien des égards, un effort d'objectivité. Assumons cet effort et allons de l'avant jusqu'au bout. Pour les juifs, leur histoire est une longue succession de souffrances injustes. Pour "nous", tous les autres peuples de la terre, les souffrances des juifs ne sont que le résultat des réactions justifiées des peuples parmi lesquels les juifs sont éparpillés. Chacune des deux parties pense que le bien fondé et la justice sont de son côté. Face à cette double irréductibilité, le plus simple serait de ne plus parler, pour l'instant, du bien fondé et du juste; laissons de côté les souffrances "injustifiées" et les réactions "justifiées", et parlons tout simplement des souffrances des juifs.

Ainsi donc, Iehuda patet.

Pourquoi?

Prenons les faits bruts, tels quels, ainsi qu'ils sont vécus et pressentis par les juifs eux-mêmes. En quoi consiste leur souffrance? On doit constater qu'entre cette ethnie et les peuples parmi lesquels elle a vécu il existe des différences et des malentendus, à la suite de quoi les juifs ont été soumis à un régime spécial, source de leurs souffrances. Selon les circonstances, ce régime leur a été appliqué soit de manière individuelle, soit collectivement. On ne peut pas nier, par exemple, l'existence d'un sentiment général de haine et de mépris à l'égard des juifs, qui les met dans la situation de parias et qui engendre toutes les actions qui les font souffrir. Les tensions entre les juifs et les autres peuples ne constituent pas un phénomène constant et les périodes d'accalmie et de prospérité juives ne sont pas aussi rares. Quand les juifs souffrent-ils, quand sont-ils persécutés -- pour reprendre leur expression favorite? Dans les moments de crise. Encore faut-il dire qu'il y a deux sortes de crises: celles qui sont provoquées par les juifs eux-mêmes et celles qui proviennent d'autres causes. Ainsi, les grands mouvements antisémites dans l'Angleterre du début des temps modernes ont eu pour cause l'action même des juifs, quelque prix sanglant qu'ils dussent payer par la suite. En effet, porteurs de l'esprit capitaliste, les juifs ont entrepris la dissolution de l'économie agraire anglaise. Il est, dès lors, normal que les propriétaires fonciers et les travailleurs agricoles -- frappés de plein fouet dans leur qualité de bénéficiaires de l'économie agraire -- aient réagi avec une certaine dureté. C'est là d'ailleurs un fait qui dépasse largement l'Angleterre et qui a déjà retenu plus d'une fois notre attention. Il y a cependant des cas où les juifs ne sont vraiment pour rien. Dans la Russie ancienne, par exemple, chaque fois que le gouvernement était en difficulté et qu'il avait besoin d'une diversion, il organisait un pogrom plus ou moins important. Ce sont ces derniers aspects que les juifs s'attachent à souligner pour montrer qu'on les persécute sans raison. Il n'y aurait aucune justification objective pour de tels actes; les pogroms, affirment-ils, ne reposent que sur une haine subjective, laquelle serait donc la source de toutes les souffrances des pauvres juifs.

Considérons de plus près cette assertion. D'abord, les pogroms ne sont pas une invention des Russes, de même que les juifs, quant à eux, n'ont point le privilège d'en être les seules victimes. Si notre mémoire ne nous abuse pas tous, l'ancienne Rome impériale a bien connu elle aussi de telles manifestations, dont les victimes étaient, le plus souvent, les chrétiens. Cet exemple de Rome suffit pour établir un fait, à savoir qu'il n'y a pas, chez les non-juifs, une seule et unique manière de résoudre, à l'encontre de juifs, une situation tendue, l'échappatoire juif étant une pure invention. Ce n'est donc pas la qualité de juif qui agit sur les autres peuples du monde, comme l'étoffe rouge sur le taureau. Nous serrerons mieux le sujet si nous poussons un peu plus loin l'effort de compréhension.

Pour ce qui est de la Russie des Tsars, nous sommes bien d'accord que le pogrom ressortissait de la pratique courante. De même, il n'est pas difficile d'admettre qu'un tel procédé pourrait encore être utilisé dans d'autres pays dont le climat politique et éthique rappellent le contexte russe. En quoi cela prouve-t-il que la cause de telles agitations serait de nature subjective? Voyons un peu. Lorsque le Malin a voulu tenter les premiers hommes dans le Paradis, il ne s'est pas adressé à Adam, mais à Eve. S'il a agi de la sorte c'est parce qu'il savait bien que la femme est plus démunie face à la tentation. Il en va de même dans le cas des pogroms organisés par l'Okhrana tsariste. Pourquoi celle-ci offrait-elle les juifs pour cible à la haine publique? Pourquoi n'ameutait-elle pas les masses contre les Tartares, les Hongrois ou les Français? Même en admettant le bien fondé du point de vue des juifs, selon lequel ils étaient le point de mire de tous les provocateurs, on ne voit pas très bien pourquoi eux seuls feraient les frais de ces agitations. Il serait très simple de nous dire que c'est parce que de telles instigations réussissent toujours et que les provocateurs savaient tout là-dessus. Si vraiment il en est ainsi, alors il doit exister chez les juifs d'aujourd'hui et depuis toujours -- de même qu'il devait exister chez les chrétiens d'il y a 18 ou 19 siècles -- un élément objectif qui les rende justement aptes à allumer la haine publique; cela doit être quelque chose rappelant la défaillance constitutive d'Eve, qui la rendait justement vulnérable aux tentations de Satan. En quoi consiste donc cet élément?

Nous en arrivons à un problème banal de la psychologie des foules. Pour qu'une catégorie humaine quelconque excite contre elle les passions des masses déchaînées, plusieurs conditions doivent être réunies. Compte tenu du fait que de telles manifestations se rattachent à la psychologie collective et qu'elles reposent sur un support plutôt irrationnel, nous dirons qu'une catégorie humaine quelconque ne sera choisie -- par quelques agitateurs -- comme victime que dans les conditions suivantes:

1. quand elle constitue un groupe fondamentalement différent des masses au milieu desquelles elle mène sa vie;

2. quand ces différences concernent un substrat de nature de plus en plus affirmée, quand elles sont comprises comme autant de raisons de supériorité par rapport aux autres ethnies et quand elles conduisent de la sorte à un processus délibéré de sécession ayant pour résultat l'isolement, au sein même de la société, de la catégorie considérée ;

3. quand, par suite de cet isolement, la vie interne du groupe en question finit par revêtir des formes ésotériques et mystérieuses pour les membres des autres ethnies;

4. quand ce groupe ou catégorie représente un danger permanent pour l'ordre des autres ethnies, pour leur structure spirituelle, politique, sociale et économique.

Ces quatre situations se vérifient parfaitement pour le cas des persécutions des chrétiens dans l'empire romain. En effet, tant par leur éthos et leur manière de vivre, que par l'idée générale qu'ils se faisaient du monde, les chrétiens se distinguaient fondamentalement de la population de Rome. Conscients, à l'évidence, de l'absolue supériorité de leur règle vie, ils menaient, à l'écart des autres citoyens, une existence radicalement différente et non seulement sur le plan religieux; c'est cette vie même qui les poussait à s'isoler chaque jour davantage -- au moins pour être à l'abri des tentations paiennes. Voilà donc à quoi tient l'ésotérisme des communautés fermées sur elles mêmes, ces véritables ghettos où l'oeil le plus indiscret ne pénètre point s'il n'est aussi celui d'un initié; voilà sur quoi repose les secrets enveloppant une vie de mystères, source des plus fantastiques légendes. L'histoire du crime rituel existe bel et bien, malgré les lamentations des juifs, de même que jadis on racontait que les chrétiens empoisonnaient les fontaines. L'histoire ne fait que se répéter. Il ne faut pas non plus être sorcier pour comprendre le rôle dissolvant des chrétiens face à l'empire romain. Le fait que le Christ ait dit de donner à César ce qui lui appartient, ne protégeait en rien l'Empire contre la dynamite chrétienne. C'était un danger patent aux yeux de tous. D'où les réactions, les pogroms. Certains s'attachent à expliquer cela en disant que les chrétiens véhiculaient une idéologie révolutionnaire. Les juifs soutiennent, de leur côté, que seuls les réactionnaires ne les supportent pas; l'antisémitisme serait l'attribut des réactionnaires et cela parce que les juifs, en tant que révolutionnaires, seraient le support du progrès. Voilà qui est parfaitement inexact. Les juifs véhiculent tout au plus le changement et non le progrès, entre autres raisons parce que ce dernier n'existe pas. Aujourd'hui, par exemple, le seul pays révolutionnaire en Europe est l'Allemagne. L'Italie n'est pas encore révolutionnaire. La Russie, elle, ne l'a été, avec Lénine, que d'une manière formelle, car, face au rationalisme cartésien, le marxisme n'est en rien révolutionnaire; et elle a cessé de l'être au moment où Vorochilov, l'homme de la steppe, s'est rendu avec armes et bagages à un Staline de plus en plus emporté par la technique, et à tel point héritier de Pierre le Grand qu'il fait siennes les suggestions de la France, avec la régression vers l'Europe que cela implique. Ainsi donc, le seul pays révolutionnaire de l'Europe d'aujourd'hui est l'Allemagne. Etant donné que l'Allemagne révolutionnaire a épousé l'antisémitisme le plus pur, il est illégitime de soutenir que les juifs seraient toujours et partout un ferment révolutionnaire. Même s'il en était ainsi, cela n'expliquerait point les passions dont ils sont l'objet, car on ne peut pas soutenir que les peuples refusent par principe toute révolution. Les peuples ne refusent les révolutions que lorsqu'elles s'en prennent à leur génie national, à leur éthos. Dès que les révolutions vont dans le sens de leur génie national, les peuples ont tendance à les supporter et, même, à les soutenir. Le christianisme, pour revenir à notre exemple, représentait, face à Rome, une formule différente, sinon tout à fait contraire -- ce qui serait plausible à certains égards. Rome devait nécessairement s'apercevoir que sa conception étatique ne pouvait que succomber face au triomphe du christianisme; ses instincts de défense ne l'ont pas trompée et, malgré l'échec final -- qui constitue un autre problème -- sa réaction a été tout à fait justifiée. Voilà à quoi se rattache l'origine ou l'explication des persécutions des chrétiens à l'époque de Rome.

La question qui se pose maintenant est de savoir si les juifs, quant à eux, se trouvent face au monde dans la situation des chrétiens face à Rome.

Les juifs sont le peuple élu. Le témoignage doit en être rendu non seulement par chaque juif mais aussi par chaque chrétien. Ils sont le peuple élu puisque c'est bien avec eux que Dieu a conclu son premier engagement envers l'homme, situation dont les juifs sont tout à fait conscients. Un peuple élu, cela veut sans doute dire qu'une certaine fonction lui est réservée; en d'autres termes, les juifs n'ont pas été élus à cause de quelque chose mais bien en vue de quelque chose, si ce n'est pour une fin déterminée. D'autre part, pour pouvoir remplir leur mission, les juifs doivent nécessairement se maintenir comme peuple élu, chose qu'ils ont bien comprise. C'est ce qui explique que dès le début de leur histoire on remarque facilement la tendance délibérée à purifier et sanctifier leur vie, voire à la préserver de tout contact avec les tenants d'une autre foi. Dans leur pays -- lorsqu'ils en avaient un -- et à travers le monde, partout où ils ont été jetés par leurs malheurs ou seulement par leur goût de l'aventure -- car, beaucoup d'entre eux ont connu la diaspora même à l'époque la plus florissante de leur Etat -- ils ont toujours vécu en communautés strictement fermées et isolées. La conscience de la supériorité de leur foi et l'idée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes en tant que peuple élu nourrissaient en eux un immense orgueil qui, même aujourd'hui, après tant de malheurs et de souffrances, est aussi intact qu'aux époques culminantes de la grandeur judaique. Certes, les juifs ont toujours été un corps étranger parmi les peuples qu'ils ont côtoyés, et puisque "différence engendre haine" (4), eh bien, ils ont été servis! D'autre part, nous devons tous reconnaître que ce processus de différenciation, de singularisation et d'isolement, poussé aujourd'hui si loin qu'il n'y a plus aucune possibilité de liaison durable entre les juifs et les autres peuples, a bel et bien été entrepris par les juifs eux mêmes. L'Ancien Testament est une loi que nous reconnaissons nous aussi; entre nous et les juifs il devrait donc y avoir quelque chose de commun. C'est pourtant loin d'être le cas. En effet, ce qui constitue le fond de l'éthos judaique c'est plutôt le commentaire de l'Ancien Testament que le Testament lui-même. Il est écrit, en effet, que la Thora est de l'eau alors que la Mishna est du vin -- et cette idée présente une énorme importance. Il se trouve que l'Ancien Testament a connu, chez les juifs, le même destin ou peu s'en faut que, plus tard, l'Evangile chez les Catholiques. Pour St Augustin, en effet, l'Evangile n'était valable que sous la réserve de la garantie de l'Eglise, sous la réserve, donc, de quelques commentaires. Inutile d'insister, cette question n'est que trop connue: le Talmud a remplacé la Thora, bien que cela ne se soit pas fait d'un seul coup mais ait exigé un long processus assorti de batailles sans merci, qui n'ont pris fin qu'en plein XIVe siècle, lorsque l'oeuvre de Maimonide More Nebuhim a été brûlée. C'est donc jusqu'au XIVe siècle que les descendants des pharisiens ont combattu pour faire prévaloir l'exclusivisme juif, lequel postule que le peuple élu doit éviter tout contact avec les autres peuples -- fussent-ils Perses ou Romains, Grecs ou Egyptiens, Arabes ou chrétiens. A ce moment-là, cependant, le succès des rabbins était total et incontestable, le gouffre entre les juifs et les autres peuples, absolu.

Lorsque quelqu'un vous éloigne par son mépris, parce qu'il vous trouve inférieur et indigne, il n'est que très normal de le considérer, par voie de conséquence, comme ennemi ou, en tout cas, comme possédant une nature tout à fait différente. C'est ainsi que la séparation introduite par les juifs fut, par la suite, agrandie par les autres peuples, et ce d'autant plus qu'un fait de nature strictement concrète venait justement de mettre de l'huile dans l'engrenage. Certes, les juifs sont des mystiques, mais ils sont tout autant -- comme le prouve la Kabbale -- attachés au rationalisme. Le hassidisme est loin d'être l'élément décisif dans la pâte judaique; face au rationalisme talmudiste, il occupe à peu près la même place que, dans le catholicisme, la mystique franciscaine face à la scolastique thomiste. Cependant, il apparaît que le talmudiste et le zaraphe peseur d'or et prêteur d'argent ne font qu'un. Les juifs, en effet, ont toujours été les meilleurs manipulateurs d'argent. C'est grâce à cette qualité qu'ils se sont insinués dans l'entourage des rois et des dirigeants des peuples, auxquels ils ont souvent rendu de signalés services. Néanmoins, en dépit de tous les malheurs qui les ont frappés, les juifs n'ont jamais compris que le plus grand malheur s'attache au fait de servir les princes de ce monde contre récompense. Des privilèges, encore et toujours des privilèges, voilà tout ce que les princes peuvent accorder en échange de services rendus. Rien d'étonnant à ce que ces privilèges deviennent par la suite une source intarissable de déboires. Les privilèges des juifs, en effet, cela peut bien aller quelque temps... On l'a vu avec ce qui s'est passé dans l'ancienne Alexandrie ou bien, plus tard, en Espagne, où les privilèges étaient tels que beaucoup de gens passaient au judaisme uniquement pour jouir de ces énormes avantages. Cela, donc, peut durer quelque temps mais jamais à l'infini. Tôt ou tard la crise éclate et alors toutes les passions se déchaînent contre ces privilèges éhontés. Or, c'est une chose connue, s'il arrive que les princes accordent, à l'occasion, des privilèges, ils ne défendent jamais ceux qui deviennent l'objet de la haine publique. Les juifs font preuve de légèreté quand ils oublient qu'ils furent expulsés d'Espagne peu de temps après les services éminents qu'ils avaient rendus à Ferdinand et à Isabelle, pour le compte desquels ils avaient renforcé les finances publiques. Les juifs ont partout joui d'énormes privilèges, mais la fatalité veut que ces privilèges mêmes les isolent davantage. La révolte contre les juifs sera amorcée par l'opinion publique, mais, en fait, elle n'est qu'une conséquence de la scission rabbinique. Voilà qui éclaire beaucoup de choses sans, pour autant, tout expliquer.

Certainement, les juifs sont le peuple élu. Mais élu en vue de quoi? A les en croire, ce serait pour être les maîtres du monde, d'où l'impossibilité de toute discussion. Mieux vaut alors poser autrement le problème, car il est malaisé de définir en quoi consiste la maîtrise du monde. Il nous faut un point de départ plus précis et susceptible, autant que faire se peut, d'être accepté par tous. A quel moment se situera, selon les juifs eux-mêmes, l'avènement de leur empire mondial? Ce moment sera marqué par l'apparition de Messie. Ainsi, fidèles à notre point de départ, nous pouvons néanmoins conclure que les juifs sont le peuple élu, puisque Dieu a décidé que le Messie viendra de leur rang. C'est là le point qui nous met tous d'accord, juifs et chrétiens, mais c'est là aussi que commence la controverse.

En effet, pour les chrétiens, le Messie est déjà venu par l'Incarnation du Logos. C'est le Christ. Les juifs ont été vraiment le peuple élu, et ils l'ont été justement pour l'Incarnation de Dieu. Dès que cela se fut produit, dès qu'ils eurent rempli leur mission, les juifs cessèrent d'être le peuple élu. De même que l'Ancien Testament engageait Dieu par rapport à Israël, de même le Nouveau Testament l'engage envers tous les peuples de la Terre. Selon le Nouveau Testament, tous ceux qui acceptent la bonne nouvelle, qui obéissent à la nouvelle loi, deviennent, par cela même, élus. Le choix est entre salut et damnation. Ou bien les juifs reconnaissent que le Messie est déjà venu par l'Incarnation christique et ils cessent, dès lors, d'être un peuple élu (sous peine du plus lourd péché -- le péché d'orgueil), ou bien ils contestent l'authenticité du Christ-Messie et alors ils refusent leur fonction même de peuple élu, voire le fait d'être l'instrument de Dieu pour le salut du monde -- auquel cas ils pêchent non seulement contre leur mission mais aussi contre Dieu lui-même.

A tout cela, que répondent les juifs? Ils vont répétant que le Christ a, certes, été quelqu'un de considérable, peut-être même un prophète, mais qu'aussi longtemps qu'il se prétend Fils de Dieu et Messie, il n'est qu'un imposteur. Le Messie n'est pas encore venu, pensent les juifs, il viendra seul, sur un cheval blanc, et alors ce sera l'avènement de l'empire d'Israël sur le monde entier.

Les deux positions sont irréductibles. Essayer de voir, en toute objectivité, lequel des deux points de vue est juste relèverait du tour de force. Cependant, pour ce qui touche notre problème, il est parfaitement indifférent de savoir de quel côté est la justification. Car, c'est précisément ce caractère irréductible qui constitue le noyau même de la question. Il ne s'agit pas de savoir qui est le coupable dans ce conflit permanent entre les juifs et les autres peuples. Nous tentons seulement d'expliquer la permanence du tourment d'Israël.

La position des juifs est claire. Ils sont le peuple élu; donc le jour où le Messie viendra, la terre tout entière leur appartiendra. L'ennui, c'est qu'un fils d'Israël s'est déjà présenté comme le Messie. Les juifs, il est vrai, l'ont toujours tenu pour un imposteur, mais cela n'a pas empêché un bon nombre de peuples de le reconnaître comme Fils de Dieu. C'est bien ce Messie qui a créé pour ces peuples (parmi lesquels vivent quantité de juifs) une nouvelle conception du monde et une nouvelle structure spirituelle, des valeurs nouvelles dans une nouvelle échelle de valeurs. Maudit par Israël, le Messie a créé pour ces peuples l'ordre chrétien du monde.

Là commence la difficulté majeure. Les juifs vivent au milieu du monde chrétien, mais selon quelle loi? Observent-ils les lois du Christ, respectent-ils l'atmosphère et les prescriptions chrétiennes? S'il en était ainsi, alors ils auraient renoncé à leurs lois, ils auraient cessé d'être le peuple élu; plus encore, ils auraient cessé d'être juifs. Or, rien de semblable n'est arrivé. Les juifs continuent bel et bien d'être juifs. En d'autres termes, ils ont établi leur ordre particulier au milieu des autres peuples, un ordre contraire, notamment, à l'ordre chrétien qu'ils tiennent pour l'oeuvre d'un imposteur. Il en ressort qu'en observant leur loi judaique, les juifs doivent nécessairement saboter l'ordre et les valeurs chrétiens.

Il ne s'agit pas seulement d'un problème religieux, bien que, à l'évidence, les ennuis et les souffrances des juifs soient plus profonds et plus fréquents aux époques et dans les régions où les peuples s'attachent à un christianisme plus catégorique, tandis qu'ils sont incomparablement plus à l'aise dans les pays protestants, à la religiosité formelle; en effet, le protestantisme, au moins sous certains de ses aspects, est la forme la moins chrétienne du christianisme et la plus proche de la structure judaique. Mais, répétons-le, là n'est pas le véritable problème, la justification formelle de ce conflit permanent ne concernant pas la religion. Ce que nous voulons dire, c'est que le judaisme et le christianisme débordent le plan strictement religieux dans la mesure où ils constituent aussi des principes formatifs de la vie sociale. Il existe un ordre judaique et un ordre chrétien du monde, indépendamment du fait que, dans la conscience des gens comme dans les institutions, le Christ ou Iahvé se manifeste ou ne se manifeste pas. L'existence parallèle des valeurs judaiques et des valeurs chrétiennes est un fait. Qu'il s'agisse de l'organisation politique d'une nation, de la production et de la circulation des biens matériels, du sens général que l'on prête à l'existence, ces valeurs existent et nous n'y pouvons rien. Quel que soit le domaine considéré, une incompatibilité organique sépare les juifs des chrétiens et cette incompatibilité a un caractère catégorique, total, définitif. C'est donc sur la base de cette incompatibilité que les chrétiens considèrent les juifs comme un danger pour l'ordre du Christ. Le christianisme et le judaisme sont des mondes tout à fait étrangers l'un à l'autre; aucune fusion n'est possible entre eux. Le conflit est tel que la paix n'interviendra pas avant que l'un des deux ne disparaisse.

Israël souffre parce que sa vie se déroule au milieu des peuples qu'il ne peut pas ne pas hair, à supposer que ce soit là sa volonté; il souffre parce que dès l'instant qu'il a refusé de reconnaître le Christ comme Messie pour se cramponner à sa prérogative -- justifiée ou non -- de seul peuple élu, il s'est donné pour mission la dissolution même des valeurs chrétiennes. Si Israël souffre, c'est aussi parce que, après avoir donné le Christ au monde, il ne l'a pa reconnu; il l'a vu, mais il ne l'a pas cru. Cela n'aurait peut-être pas été très grave si d'autres peuples ne l'avaient cru. Eh bien, nous, nous sommes de ceux qui l'ont cru!

Avec l'entreprise sioniste, les juifs pensèrent avoir trouvé le moyen de contourner leur destin. Cette entreprise me paraît quelque peu confuse. Jérusalem continue d'être le pôle magnétique du judaisme, mais c'est plutôt du point de vue d'un magnétisme mystique. Car le voeu nostalgique "l'an prochain à Jérusalem" ne se rattache à rien de concret; il correspond à l'un de ces mythes dont nous a parlé Sorel, mythes reposant sur des événements qui n'auront jamais lieu, mais qui polarisent néanmoins l'attention générale et obligent les gens de règler leur vie en vue de ces événements, comme s'ils devaient nécessairement se produire.

Certes, pour les juifs, le retour à Jérusalem est une réalité incontestable, peut-être la plus forte de toutes les manifestations judaiques. Cette certitude mystique -- selon laquelle Israël se retrouvera, un beau jour, à l'ombre du Temple -- est tellement enracinée dans l'âme juive que toute la vie en diaspora apparaîtra aux juifs comme quelque chose de passager, voire comme une fiction. En effet, si les juifs ont des temples et des chapitres un peu partout dans le monde, il n'en est pas moins vrai que Jérusalem demeure leur seul lieu de prière et de sacrifice, le siège de leur véritable temple, au regard duquel les temples de la diaspora ne sont que des ersatz. L'esprit d'Israël s'attache aux concepts liminaires de ses propres désirs et malheurs plutôt qu'à la réalité, laquelle se déchire telle la transparence d'une illusion pour être finalement ravalée au niveau de la fiction pure.

On comprend donc combien s'éloigne de l'idée sioniste de Théodor Herzl la réalité judaique quotidienne. A coup sûr, si quelqu'un parvenait à ramener ensemble tous les juifs du monde et à les constituer politiquement en un Etat d'Israël, alors le problème des malheurs judaiques serait profondément modifié, sinon résolu. Comment pourrait-on arriver à la constitution d'un Etat juif? La question mérite d'être posée car les juifs ont bel et bien eu, et même à plusieurs reprises, leur propre Etat. Il serait assez bizarre de penser que les juifs aient attendu Théodor Herzl pour découvrir l'idée d'un Etat judaique. La règle générale veut que tout peuple aspire de manière tout à fait naturelle et non délibérée à la vie étatique, ainsi que le suggère l'image des molécules d'une solution sursaturée au bord de la cristallisation. C'est justement ce que l'on ne voit pas du tout chez les juifs. Bien au contraire, chaque fois qu'ils ont disposé d'un Etat, leur soin constant fut de vouloir l'anéantir. Il serait insensé de penser mettre un terme à leur vie en diaspora, car c'est sur celle-ci que repose l'état naturel du juif.

Certes, la vie en diaspora n'aurait pas été possible, l'éparpillement des juifs ayant eu raison de leur unité spirituelle, si chaque juif pour soi-même et tous les juifs à la fois n'avaient vécu dans une hallucinante tension la vision mystique de la Jérusalem terrestre. Jérusalem, comme nous l'avons déjà dit, a polarisé la spiritualité et l'éthos judaiques et non les individus juifs en tant que tels. Cela convient, à la rigueur, pour préserver le peuple mais ne suffit pas à lier les individus dans un Etat.

Que recherchait donc Théodor Herzl, que veut le sionisme? Veulent-ils arracher à Jérusalem son nimbe mystique et son caractère mythologique pour transformer cette ville en une capitale moderne, avec des ministères et une police tout puissants? C'est possible. Seulement, cela ne sera alors qu'une éphémère expérience de plus, comme toutes les institutions judaiques depuis toujours; par ailleurs, une Jérusalem concrète ferait perdre aux juifs leur centre de ralliement, le fondement même de leur vie jusqu'à ce jour.

Le sionisme est une tentative pour rompre l'encerclement des malheurs de la fatalité judaique, mais cette tentative conduira inexorablement à la perte des juifs en tant que peuple. Ce sera le résultat mathématique de l'anéantissement du mythe de Jérusalem.

Le sionisme, consacrera-t-il le suicide d'Israël? Il pourrait bien en être ainsi.

Nous voilà arrivé à la fin de notre propos. Joseph Hechter se rend bien compte que Juda souffre et qu'il ne peut pas en aller autrement -- mais il ne comprend pas pourquoi. C'est justement en quoi nous avons essayé d'éclaircir le problème d'une façon aussi didactique et resserrée que possible, avec des éléments choisis parmi tout ce qui pourrait retenir l'intérêt d'un juif honnête et lucide. Nous nous sommes bien gardé de toutes les suggestions de la littérature antisémite.

Si les juifs souffrent, c'est bien parce qu'ils sont juifs. Ils cesseront d'être juifs au moment où ils ne souffriront plus et ils ne pourront échapper à leur souffrance que le jour où ils ne seront plus juifs. C'est là une terrible fatalité et c'est justement pour cela qu'il n'y a rien à faire: Israël agonisera jusqu'à la fin du monde!

La révolte ne servirait à rien, nul ne peut sauter par délà son ombre. Israël ne saura échapper à son malheur tant qu'il restera ... Israël. La situation est d'autant plus tragique qu'il n'appartient à personne de ne plus être dans sa propre peau.

Toi, Joseph Hechter, tu es malade, tu ne trouves pas même place dans ta propre peau. Tu es substantiellement malade; tu ne peux pas ne pas souffrir; ta souffrance n'a pas d'issue. Sois cependant rassuré, Joseph Hechter, car tout le monde souffre. Nous, chrétiens, nous souffrons aussi, mais pour nous il y a une issue: c'est le salut, la rédemption.

Toi aussi, tu espères; tu espères toujours le Messie longuement attendu, le Messie sur son cheval blanc, l'avènement de l'empire d'Israël sur la Terre. Tu l'espères toujours, toi, Joseph Hechter. Espère-le donc, c'est tout ce qui te reste!

Quant à moi, je ne peux rien faire pour toi, car je suis persuadé que ton Messie ne viendra pas. Le Messie est déjà venu et tu ne l'as pas reconnu. C'était tout ce que l'on t'avait demandé en échange de la bonté que Dieu t'avait manifestée: on t'avait demandé de veiller, et tu ne l'as pas fait. Mais peut-être as-tu été aveuglé, l'orgueil étant comme une écaille sur tes yeux.

Ne sens-tu pas, Joseph Hechter, le froid et les ténèbres qui t'entourent de toutes parts?

NOTES

1) Mihail Sebastian est le pseudonyme littéraire de Joseph Hechter. (N.d.T.)

2) L'un des protagonistes du roman préfacé ici. Selon certains rumeurs, il renverrait à Nae Ionescu lui-même. (N.d.T.)

3) Composante traditionnelle de la cuisine roumaine; il s'agit d'une préparation à base de feuilles de vigne ou de chou, diversement farcies et accommodées. (N.d.T.)

4) En français dans le texte (N.d.T.)


LA QUESTION JUIVE ET LA REPONSE D'UN ORTHODOXE DES ANNEES TRENTE, de Nae Ionesco, Traduit du roumain par Pierre Bardonnet est publié par la Librairie Roumaine Antitotalitaire à Paris en 1997, dans la collection Roumains d'hier et d'aujourd'hui, dirigée par Georges Danesco. © 1934, Cultura Nationala, Bucarest. © 1997, Librairie Roumaine Antitotalitaire pour la version française. ISBN : 2-908029-11-1. Il est affiché sur Internet par la LRA et sous sa responsabilité, sur un emplacement aimablement prêté par l'AAARGH en 1998.

L'adresse de la Librairie est 5 rue Malebranche, 75005 Paris, Tél: 01 43 54 22 46 et le fax 01 43 26 07 19. Les lecteurs intéressés sont priés de bien vouloir acheter le livre. Pour que les textes existent, il faut d'abord que les éditeurs publient et vendent les livres.


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