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Construction, sélection,

Conjectures, fabrication

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"Comme toute biographie, celle-ci est une construction." Nadine Fresco, Fabrication d'un antisémite, Seuil,1999.

 

 


On attendait impatiemment depuis l'étude bâclée du jeune universitaire Florent Brayard, la biographie longtemps annoncée de Rassinier par Nadine Fresco. Sans doute n'oserait-elle pas solliciter les textes et faire l'impasse sur les années d'avant-guerre. Sans doute ne pourrait-elle que restituer une image fidèle, et donc flatteuse des engagements politiques du Rassinier d'avant-guerre, pour mieux dénoncer sa prétendue dérive antisémite des dernières années... Las! Voici que paraît enfin le fruit de ses entrailles, un monstre, qualifié dans Le Monde du 12 février 1999 "[d'] acte politique en même temps qu'un très beau travail d'historienne."

On a bien vu l'acte politique. On jugera le travail de l'historienne selon d'autres critères qu'une "beauté" incongrue en la matière. A première vue, ce travail s'incrit dans une tradition de roman historique, référencé, documenté, mais fondé sur une analyse largement "construite" sur des considérations psychologiques invérifiables mises au service de postulats politiquement tellement marqués qu'ils aboutissent à un véritable délire d'interprétation. Nadine Fresco est la Catherine Clément de l'histoire du mouvement ouvrier français, le romantisme en moins.

LES POSTULATS

Négationnisme=antisémitisme

Antisionisme=antisémitisme

Anticapitalisme=antisémitisme

Il fallait bien en arriver là, depuis le temps que ce dérappage contrôlé se laissait observer à la surface du monde médiatique, ne suscitant que de maigres réactions.

La première affirmation, plus consensuelle, est ici martelée, annoncée dès le quatrième de couverture: "Le négationnisme, qui voudrait faire croire que le génocide des juifs perpétré par les nazis n'a pas eu lieu, n'est qu'une des formes de l'antisémitisme aujourd'hui. "

Encore page 62: "L'antisémitisme est une passion inextinguible et les négationnistes mourront négationnistes.", page 66: "Aux origines du mensonge antisémite qu'est le négationnisme, il y a la révision de sa propre histoire à laquelle s'est adonné le père fondateur ", plus loin sur la même page: "Malgré l'épreuve, intellectuelle et affective, que peut représenter la lecture de la littérature négationniste [...], il, était nécessaire d'analyser le phénomène négationniste et la place qu'il occupe dans la longue histoire de l'antisémitisme. ", et finalement page 69: "Malgré ses protestations toutes tactiques, selon lesquelles il procéderait de la seule révision de l'histoire, le négationnisme n'est qu'une des formes revêtues par l'antisémitisme. Réviser l'histoire [...] ne consiste pas à dénoncer quelque complot "sioniste" et escroquerie planétaire [...] Le désir de dénoncer comme fiction une réalité telle que le génocide est le fait d'un antisémite, fût-il déguisé en historien. Un négationniste est un antisémite."

On le saura !

Sur le deuxième postulat, plus discrètement, aux pages 55 et 56, un développement dont nous citons les deux premières phrases: "Durant les premières années de leur nouvel engagement, ces doctrinaires se défendaient d'ailleurs des accusations d'antisémitisme en prétendant n'être animés dans cet engagement que du désir de lutter contre l'impérialisme "sioniste ". A sa façon, bien particulière, paroxystique, cette prétention procédait d'une modification du regard porté sur les juifs dans la gauche française après la Seconde Guerre mondiale. (...) ", et encore page 57 "La cause était à la mesure de la nouvelle passion: émanciper rien de moins que le monde entier de la tutelle exercée par les escroqueries des "sionistes ", le mot convenu pour (ne pas) dire "juifs "." Parenthèses et guillemets sont de Fresco.

Ce n'est pas sans précautions que Nadine Fresco aborde le troisième postulat: "Une remarque s'impose en introduction aux pages qui vont suivre. Celles-ci ne proposent en aucune façon une synthèse de L'Humanité des années vingt. Seul un dépouillement systématique du journal permettrait de confirmer, ou d'infirmer, ce qui est exposé ici. Les citations qui, pour l'essentiel, composent ces pages sont présentée dans le cadre spécifique de la biographie de Rassinier." (page 184)

Et à lire les preuves d'antisémitisme décelées dans L'Humanité des années vingt, on est rassuré d'apprendre que cette thèse n'aura finalement que l'usage restreint que l'auteur lui assigne dans ce "cadre spécifique ": établir une constance antisémite dans l'engagement politique de Rassinier. Un exemple, donc, de ces "constantes fort ténues ", comme l'avoue Fresco par crainte, sans doute, de se couvrir de ridicule (elle n'y coupera pas):

10 janvier 1923, L'Humanité: "Votre ennemi n'est ni le soldat, ni l'ouvrier, ni le petit paysan français, qui comme vous sont des explloités et des victimes de la bourgeoisie. Votre ennemi commun, c'est le capitalisme allemand et le capitalisme français. Votre devoir urgent, c'est la lutte contre la bourgeoisie de votre pays, qu'elle soit aryenne ou juive "Est-il nécessaire de commenter? Il y en a comme ça plus de dix pages !

L'influence sur Rassinier de ces "constantes "antisémites" fort ténues" serait confirmée en appliquant à son oeuvre d'après-guerre les deux précédents postulats, mais Fresco n'est pas du genre à se salir les mains à ces basses besognes. Le lecteur ignorant l'oeuvre de Rassinier doit donc s'en remettre à son autorité.

 

AVANT-GUERRE, LA METHODE

 

On comprend la nécessité, dans l'approche biographique d'un personnage, de prendre la peine de le situer dans le contexte familial, historique, mais aussi dans les lieux qui l'ont marqué. On finit cependant par se demander, au fil des pages consacrées à la généalogie de sa famille, au Territoire de Belfort, à l'histoire de ses parents, à celle du Parti communiste ou de Frossard: "où donc est passé Paul Rassinier?". Le Territoire de Belfort était-il donc indispensable à la fabrication de cet "antisémite"? A trop élargir le champ, pour user d'une expression photographique comme les aime Fresco, n'a-t-elle pas pris le risque de perdre de vue son sujet?

Elle s'explique: "Mais quand il entreprend d'écrire ce qui lui vaudra après sa mort la petite renommée qui lui a tant fait défaut de son vivant, il ne m'intéresse plus." (page 69), et plus loin "Mais toute biographie n'a pas pour sujet un homme ayant, tout à la fois, révisé la réalité de sa propre histoire et entamé la négation de la réalité d'un fait majeur de l'histoire contemporaine, l'extermination des juifs. Il a donc fallu contourner sans cesse cette autorévision pour reconstituer ce qu'avait été la réalité de sa vie avant qu'elle ne s'enferme dans un règlement de comptes, révision de soi et négation des autres, qui ne s'est achevé qu'avec sa mort."

Justification extrèmement contestable, puisque tout à la fois, elle évite à l'auteur de fonder ses accusations d'antisémitisme (en étudiant et critiquant systématiquement les écrits de Rassinier), et elle lui permet rétrospectivement de justifier sa recherche maniaque de signes précurseurs de cette dérive. Mais admettons.

Ce qui est injustifiable, c'est que Fresco fasse la preuve bien involontairement qu'elle n'a pas pris la peine, comme il semblerait naturel, de commencer par assimiler toute l'oeuvre publiée de Rassinier (alors qu'elle a épluché les rapports de police, d'inspection académique... le concernant) et qu'elle a occulté des textes qu'elle n'a pu manquer de lire, quand ils infirmaient ou contredisaient sa thèse.

Nadine Fresco cherche aux pages 426 et 427 à nous émouvoir sur les peines et les tourments, heureusement récompensés à la fin de l'histoire, de la chercheuse éperdue dans les piles de documents des Archives nationales. Nous ne contestons pas ces recherches. Nous lui reprochons d'avoir négligé ce qui était immédiatement à sa portée: l'oeuvre de Rassinier, qu'elle aurait pu aborder avec l'esprit critique qu'on attendait d'elle, mais dont il était indispensable qu'elle connaisse la totalité.

Par exemple, lorsqu'elle aborde l'incorporation de Rassinier au 15e régiment de tirailleurs, au Maroc, Fresco qui semble être à court de sources pour établir la "réalité sensible" de ce qu'a vécu Rassinier, ne semble pas connaître le texte publié dans Défense de l'Homme n° 113 de mars 1958 sous le titre "Le blockhaus d'Erfoud ", où Rassinier évoque précisément son expérience dans le Tafilalet. Même à considérer que le témoignage de Rassinier ne vaut rien, comment Nadine Fresco peut-elle omettre de mentionner ce texte, sinon parce qu'elle en ignore l'existence?

Plus grave, tout le récit concernant la Fédération communiste indépendante de l'Est (FCIE) se fait exclusivement selon le point de vue du Cercle communiste démocratique (CCD), fort utile pour minimiser le rôle de Rassinier et l'accuser de forfanterie voire de "révision de sa propre histoire". Commençons par une "erreur" (elle dirait "mensonge") que Fresco reproduit et qu'on retrouve dans des études récentes sur la FCIE:

Le Travailleur dans ses deux premiers numéros (c'est-à-dire avant que Rassinier et Jacob, exclus du PC, ne joignent la FCI du Doubs pour créer la FCIE) n'était pas un hebdomadaire comme le prétend Fresco page 243, mais une feuille mensuelle, sans grands moyens, comme il apparaît à la une du n° 3:

"«Le Travailleur» hebdomadaire"
 
"Le Travailleur n'avait certes pas cette ambition, confessons-le.
Lancé il y a quelques semaines par la Fédération communiste indépendante du Doubs, il ne voulait être qu'un modeste journal mensuel, bi-mensuel peut-être, mais pas avant octobre.(...) "

La formule hebdomadaire, les ressources publicitaires constituant le fonds de roulement, bref, tout le prestige d'un titre capable de susciter l'intérêt de "parisiens" comme Souvarine proviendront de ce que Rassinier (avec Jacob puis seul) apporte du Semeur, de son énergie et de son travail que reconnaissent jusqu'à ses "ennemis" du CCD.

Ce n'est pas sans importance.

A deux reprises, en effet, Nadine Fresco va utiliser la version qu'elle entérine dans le même mouvement pour "construire" son portrait de Rassinier en auto-révisionniste:

Rassinier avait soumi un long texte à La Révolution prolétarienne dans lequel il donnait son appréciation sur ce qu'il nomme "Une expérience régionale. La Fédération Communiste Indépendante de l'Est ". Nadine Fresco décrypte page 289-290:

«"(...) cet article donne à voir comment Rassinier se fait ici le révisionniste de sa propre histoire. Par exemple lorsqu'il parle des conditions dans lesquelles Louis Renard a quitté le parti communiste. Celui-ci avait été exclu, en 1931, pour avoir tenu tête à la tentative de mise en tutelle par le PC de la coopérative La Fraternelle. La demande d'exclusion le concernant avait été signée de la main même de Rassinier, alors secrétaire du Rayon et aux ordres. [ renvoi en note 27 ] Or c'est une tout autre version que celui-ci donne de cet épisode cinq ans plus tard, dans son article de La Révolution prolétarienne: "En 1930, écrit-il, Renard qui assumait la responssabilité de la Fraternelle de Valentigney quittait le Parti pour lui éviter le désastre que toutes les coopératives inféodées au PC avaient connu. Les procédés employés contre lui m'avaient paru si répugnants que j'avais engagé le fer avec la Direction du Parti. J'essayai vainement de retenir Renard jusqu'au moment où j'aurais réussi à créer la psychose nécessaire à un départ d'ensemble dans le Rayon de Belfort."» (bien référencé en note 28, page 654, par renvoi à la note 25, même page).

Fresco fait immédiatement suivre son commentaire: "Cette révision par Rassinier de sa propre histoire, qui lui donne un rôle fort différent, autrement plus héroïque, oppositionnel et central à la fois [...] que celui qu'il a effectivement tenu, est d'autant plus remarquable dans sa distorsion de la réalité qu'elle entraîne ipso facto une révision de l'histoire tout court, ici celle des remous causés par la bolchevisation à un moment donné, dans un lieu donné. "

"révisionniste de sa propre histoire ", "tout autre version ", "révision... de sa propre histoire ", distorsion de la réalité ", "révision de l'histoire tout court "... de bien lourdes charges effectivement.

Fresco poursuit: "Dans cette version des faits, Renard n'est plus exclu du PC. Il en démissionne de son plein gré et le Parti peut seulement entériner sa décision. "

Cette dernière phrase prétend résumer la version de Rassinier que Fresco dénonce comme une falsification. Cette version est exacte et confirmée par Renard lui-même dans le numéro 196 du même journal (La R.P.), page 13. On y lit en effet:

"Rassinier n'a nullement retenu Renard lorsque celui-ci, en 1931, a quitté volontairement le P.C. avec une trentaine de camarades de la région de Valentigney. (...) Une résolution du rayon communiste de Belfort (...) a en effet demandé l'exclusion de Renard et des autres administrateurs de la Coopérative, alors au P.C. Cette résolution était signée: Rassinier." (nous soulignons).

Fresco signale cette réponse qu'elle n'a pas su lire ainsi que celle de Monatte à la page 293 et dans sa note 33, page 654. Elle ne mentionne pas la réponse de Rassinier pourtant intercalée entre ces deux textes:

"Renard sait très bien que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour le retenir au Parti communiste: comme il n'y a là que des impondérables, des conversations et des démarches personnelles, je n'insiste pas. "

 

Renard s'exclut de fait du P.C. Rassinier, ayant choisi de rester dans le parti à ce moment, entérine. Acte peu glorieux, mais conséquent. Rassinier lui-même dans une lettre à Ducret de décembre 1933 écrit: "D'ailleurs en quittant le P.C., je suis redevenu moi-même et je veux le rester longtemps encore."

Le différend entre Renard et Rasssinier n'aura pas de grandes conséquences sur leurs relations comme le prouve une lettre de Renard à Rassinier du 2 décembre 1932: "Deux mots à la hâte pour (...) te féliciter de ton dévouement à la cause. Car en somme, si le canart (sic) a tenu, s'il commence à se développer, c'est à toi que nous le devons. (...) ".

Aux pages 303 à 305, Fresco s'en prend à un portrait biographique électoral publié dans Germinal, alors sous la responsabilité éditoriale de Rassinier, et lui reproche ce qu'elle présente à nouveau comme un signe précurseur de ses futures falsifications. Outre qu'une présentation électorale n'est pas vraiment le support idéal pour une biographie sans concession, ce que nous établissons plus haut et que Fresco ne peut ignorer montre assez que Rassinier pouvait à juste titre se considérer comme un membre fondateur du Travailleur en tant qu'organe de la FCIE (et non de la FCID) qu'il contribua également à fonder.

"S'il importe de s'arrêter un instant au détail que représente l'ajout d'un verbe - "fonder" - à l'énumération de fonctions remplies dans une période révolue par un candidat se présentant aux suffrages de ses concitoyens, c'est parce que ce détail expose encore une fois, jusque par sa taille, un des procédés mis en oeuvre par Rassinier dans la révision de sa propre existence." dit Fresco.
Petit Larousse Illustré, 1908: "Fonder (dé) v. a. Etablir les fondements d'une construction. Créer, instituer: fonder un collège. Donner des fonds suffisants pour l'établissement de quelque chose d'utile: fonder un prix (...)"

...s'il faut descendre à ce niveau...

Plus grave, car ces textes n'ont jamais été publiés, elle traite de façon grossièrement partiale les documents disponibles seulement dans des dossiers inédits consultés aux archives du Musée social:

- Rassinier fournit à Monatte jusqu'aux comptes du journal pour démentir des accusations particulièrement odieuses ("escroquerie ", Rosen à Monatte 25 février 1935) des proches du CCD, alors que Rassinier a dû couvrir les dettes du journal de son propre argent.
- Rassinier donne sa version des événements et fait part de l'approbation de camarades (en dehors de ceux de Belfort, et peu après la parution dans la R.P.: "une de Rollo qui se déclare entièrement de mon avis et une autre de Boris Goldenberg du S.A.P. ", Rassinier à Monatte, lettre du 3 mars 1935).
- Fresco ne mentionne pas le fait que, dans l'état où a été conservé ce dossier, il est évident que seuls quelques membres ou proches du CCD (Lienert, Flottes, Soudeille, Rosen, Ducret en tout et pour tout à ce qu'il semble...) ont réagi, dans des termes extrèmement injurieux ("maboulique... Calomnie...divagations...mensonges évidents...imbécilité intégrale... [Rassinier] était: une ordure." Ducret à Monatte, 2 mars 1935...), et se sont désabonnés suite à l'article de Rassinier.
- Fresco obscurcit également la tentative par le C.C.D. ou ses amis de poursuivre ou reprendre la publication du Travailleur. Elle transforme la lettre aux abonnés signée Carrez, Mourlot, Renard, du 7 juin 1934 en une lettre personnelle adressée à Louis Boüet (p.277 et note 84, p. 650). La tentative de reprise du Travailleur échoua, ce qui indique assez le rôle déterminant de Rassinier et la confiance qu'accordaient 650 abonnés au C.C.D. et à ses proches.
- Quand Fresco fait des concessions au point de vue de Rassinier, elle ne donne aucune référence (p. 270, 271), et ne cite pas des lettres (par exemple Rassinier à Ducret, décembre 1933 qu'elle a visiblement utilisée) pourtant indispensables pour une approche équilibrée de la controverse. Par contre, elle cite longuement Soudeille dans ses dénonciations de Rassinier.

Avant de conclure sur ce point, et puisque nous parlions du portrait électoral de Germinal, notons que si, comme Fresco le "[suppose] sans grand risques", c'est Rassinier qui a "lui-même choisi les termes de cette description", la thèse du conflit de pouvoir permanent avec le Père, supposée fonder les frustrations de Rassinier et le pousser au crime, s'avère aussi oiseuse qu'on pouvait raisonnablement s'y attendre. Le portrait débute fièrement par: "Il est le fils de notre ami Joseph Rassinier."

Fresco peut éreinter Rassinier autant qu'elle veut. Mais faut-il qu'elle ait peu de choses à lui reprocher pour en venir à de telles méthodes de caviardages qu'on ne peut qualifier que de staliniennes (au sens propre, comme Staline faisait disparaître des personnages encombrants des photos de groupes)?

Plus encore, lorsqu'elle rend compte du contenu des articles de Rassinier dans Le Travailleur, elle se livre à une sélection qui confine à la falsification, vu, encore une fois, l'accès limité aux originaux. Elle oublie que Rassinier clame une position anti-fasciste qui est loin d'être toujours partagée dans ces milieux, qu'il prône le "front unique dans l'action" dès 1932 (Le Travailleur, n°11, samedi 13 août 1932, p. 1: "En Allemagne.Communistes et Socialistes doivent réaliser le front unique contre le fascisme ! ", et les polémiques à ce propos, en particullier contre Lienert du C.C.D.), qu'il fait des chroniques régulières sur la situation en Allemagne et sur la montée en puissance du fascisme en Europe dès la création de l'hebdomadaire, que c'est à ce moment qu'il croit aux solutions politiques d'union pour contrer cette menace.

Ceci fait, elle lui reproche d'avoir laissé à Pierre Kaan le soin d'évoquer, "vibrant, «la répugnante sauvagerie des tortionnaires nazis, la barbarie antisémite installée au coeur de l'Europe dite civilisée.»" (p. 267). Comme si cela signifiait quoi que ce soit sur la position de Rassinier (on pourrait s'amuser à déduire l'inverse en "citant" les articles respectifs de Kaan et Rassinier en première page du numéro 37 du Travailleur, par exemple.). Alors qu'elle-même tire des conséquences diffamatoires des soi-disant "dénonciations" de Rassinier - qui ne sont le plus souvent que des insultes, et encore faudrait-il mettre en regard celles du parti adverse -, Nadine Fresco se laisse ici quelque peu aller. Nous ne nous risquerons pas à la recherche de ses motivations dans les bas-fonds de sa pensée suffisante et méprisante.

En abordant la seconde guerre mondiale et l'engagement de Rassinier dans la Résistance, nous retrouvons le même mélange de postulats contestables, d'occultations non motivées de sources contradictoires et de "conjectures" sur des détails, sans rapport établi avec la réalité.


LA RESISTANCE

 

Rappel:

Rassinier fut pacifiste. Il ne s'en est jamais caché.

Son attitude immédiatement avant la guerre et dans la "résistance" se justifient par son pacifisme. Il fut Munichois et l'assuma pleinement avant comme après la guerre. Il fut opposé aux actions terroristes et à la lutte armée.

Postulat:

Sans jamais l'exposer clairement, Fresco semble considérer cette attitude comme indéfendable et la résistance non-violente comme un semblant de résistance:

"Sa conception politicienne de la vie publique s'exprime, identique, dans la clandestinité. Son pacifisme n'a visiblement été en rien entamé par la nature de combat caractéristique de la résistance [ sic ] (...) Pour l'heure, l'activité au sein de Libération dans le Territoire consiste essentiellement à fournir des renseignements et apporter de l'aide aux réfractaires du STO, notamment par la fabrication et la transmission de fausses cartes d'alimentation et de faux papiers d'identité (...) Qu'aurait fait Rassinier à l'époque des combats de la Libération s'il n'avait pas été arrêté un an plus tôt? Encore une de ces questions aux allures de conjecture, sans réponse possible au-delà de l'impression, fondée sur les fortes continuités qui le caractérisent, qu'on ne l'aurait jamais vu les armes à la main (...)" pages 402 et 403.

Quelle conception virile de la résistance ! Les actes qui ont conduit Rassinier à Buchenwald et Dora ne pesèrent sans doute pas grand chose face à ceux du premier crétin sortant son fusil de chasse pour accompagner la débâcle allemande et qui, s'il en réchappa, devint un héros. Belle révision en perspective qui bousculera bien des réputations ! Mais cette sévérité quant à l'appréciation des actes de résistance ne doit-elle pas se limiter à ceux de Rassinier, comme l'influence des tendances antisémites dans L'Humanité des années vingt?...

Voyons ce que nous dit Fresco de la résistance à Belfort:

"(...) les débuts de la Résistance sont lents, rares (...) "Elle s'appuie sur des témoignages: "au début, on ne pouvait pas dire qu'on travaillait pour tel ou tel groupement, on faisait de la résistance ", "quantités de démarches, de rencontres discrètes avec des gens connus et inconnus, à Montbéliart, Belfort, Nancy, Saint-Dié. Rien ne se faisait vite, rien n'était simple, facile, rapide (...)" (page 398).
"Pas un rapport, pas un texte ultérieur de souvenirs qui ne souligne avec insistance la totale désorganisation dans laquelle a été plongée le pays, la stupeur et le désarroi provoqués par la succession dramatique des événements des mois de mai, juin et juillet 1940." (page 399).

Rassinier aurait-il dû faire exception? Et que sait-on de son action?

Ici se pose le problème des sources permettant de jauger une action par essence clandestine: "Cette absence d'une histoire détaillée des deux cadres dans lesquels s'est dessinée une portion de la trajectoire de Rassinier rendait d'autant plus difficiles le recoupement et la confrontation, tout à la fois, des sources anciennes disponibles et des résultats de l'enquête effectuée pour cette biographie." (page 396)

C'est pourtant bien avant de nous avoir exposé les difficultés rencontrées et les précautions à prendre vis-à-vis des sources, aux pages 357 et 358, que Nadine Fresco a prétendu brosser le portrait de Rassinier en 1941. Elle utilise tout d'abord... un rapport de la préfecture à l'époque de l'épuration dans l'enseignement:

"Formules d'usage, certes, mais, dans ce cas précis, le certificat officiel de bonne conduite ainsi délivré est corroboré par plusieurs témoignages sur l'attitude de Rassinier durant les premières années de l'Occupation (...) ". Renvoi à la note 116, page 690:" Cette attitude de Rassinier jusqu'en 1942 a été mentionnée à plusieurs reprises, au cours des entretiens que plusieurs anciens résistants (...) ont bien voulu m'accorder en 1989 et 1990 (...) "

Quel fut le parcours de ces résistants jusqu'à cette date (1942)?

A quels mouvements appartenaient-ils?

S'ils appartenaient à des mouvements de lutte armée ou communistes, quel crédit accorder à leur jugement sur quelqu'un qui s'opposait à eux?

Dans l'ignorance où elle nous tient, parions que si Fresco avait détenu ces jugements de sources proches politiquement et idéologiquement de Rassinier, elle n'aurait pas renvoyé en note ces témoignages, mais les aurait longuement cités.

Les accusations envers Rassinier sont contradictoires, puisqu'on l'accuse à la fois de n'avoir pas eu d'activité visible (en somme déclarée à la préfecture...) et d'en parler ouvertement dans la rue: "Je n'ai jamais eu de véritables contacts de résistance avec lui [ Rassinier ]. Il m'a raconté qu'il s'occupait de résistance. C'est ce qui m'a fait peur. Il en parlait ouvertement dans la rue." (Jacques Erb, entretien du 5 juillet 1990 à Belfort.)" page 690, note 116.

La question des différentes approches de la résistance et des jugements contradictoires qui en résultent n'a pas échappé à Nadine Fresco et les lignes suivantes avec leur logique très singulière constituent presque un aveu:

"Mais les témoins [ renvoi en note 310: "Voir supra, n. 116. ", dont nous venons d'étudier le contenu...] sont unanimes au sujet de Rassinier, quels que soient leurs points de vue, souvent totalement antagonistes, sur ce qui a été fait, ce qui n'a pas été fait, ce qui aurait dû l'être ou ce qui aurait pu être évité. "

Observons l'idée que Nadine Fresco se fait de l'unanimité:

"Il y a ceux qui l'approuvent, pacifistes comme lui, qui ont alors pleinement partagé ses vues (...). Il y a ceux qui, parfois anciens de Libération, mais surtout de Lorraine, reprochent rétrospectivement à Rassinier et à ceux qui pensaient comme lui de n'avoir été que des beaux parleurs et des poules mouillées." (p. 402)

Et cette éminente logicienne fait la leçon à Rassinier en sortant son histoire tordante du chaudron (p. 36) et en dénonçant de prétendus sophismes (p. 35) ! Doit-on rire ou s'inquiéter?

Nous avons vu comment la chercheuse Fresco se plaint aux pages 426 et 427 des difficultés qu'elle rencontre pour trouver des données sur la résistance de Rassinier. Il semble donc totalement inexpliquable et injustifiable qu'elle ait réservé à deux sources une seule mention en note (tronquée pour l'une d'entre elles), et qu'elle en ait occulté une troisième pourtant citée dans le livre de Brayard.

Dans son analyse d'un document trouvé aux archives nationales, après avoir encore usé de son don pour la conjecture ("Il semble, sans que cela ait pû être établi de manière certaine, que cette lettre ait été envoyée par la poste. Rien ne permet de dire qu'elle ait été ouverte avant de parvenir à son destinataire." (!!!), page 430.), Fresco fait suivre une phrase d'une note. Voici la phrase:

"Mais trois fois rien, parce que le "nous" présenté comme responsable de ces désignations et décisions n'est rien d'autre que ce moi-même dont l'enflure ne connaît pas de limites [ renvoi en note 379 ]." (pages 431-432).

On bascule mollement vers les notes en fin de volume et on lit:

«En revanche, l'aide apportée par Rassinier au réseau Bourgogne, qui convoyait clandestinement des prisonniers évadés et des aviateurs alliés, est au moins ponctuellement attestée par le témoignage d'Yves Allain [ ... ] qui signale" le cas de deux Anglais faits prisonniers en Sicile, dirigés sur l'Allemagne, passés en France et recueillis par Rassinier, ensuite évacués par "Bourgogne" dans un délai très bref ".» note 379, p. 723.

Pour quelle raison Fresco laisse-t-elle cette référence en note? A-t-elle des raisons de suspecter que cette activité de Rassinier fut tellement ponctuelle? Le fait qu'à ce réseau aient appartenu des "juifs" , comme elle le fait remarquer plus loin dans la même note l'a-t-elle gêné pour sa "construction" de Rassinier, résistant tardif et antisémite de longue date?

Deuxième source citée en note, voyons à nouveau la phrase qui y renvoie:

"Le trente novembre, vers quatre heures de l'après-midi, la Feldgendarmerie vient arrêter Paul Rassinier à l'école du faubourg de Montbéliard [ renvoi en note 396 ], dans sa classe [ renvoi en note 397 ]."

C'est donc le lieu de l'arrestation de Rassinier (sa classe) qui appelle cette note 397. Elle réfère au témoignage anonyme d'un "résistant de Haute-Saône", recueilli pour l' Historique des unités combattantes de la Résistance (1940-1944). Haute-Saône - Territoire de Belfort, établi par le général de la Barre de Nanteuil. Ce témoignage avait été cité dans le livre de Brayard (en note également, page 29, note 3.). Le voici dans la version Brayard:

"De retour au [ sic ] Maroc, le 15 avril 1942, je suis nommé instituteur à Belfort et j'y fais la connaissance de collègues qui clament bien haut leur mépris de la politique et de la Résistance. Après de nombreuses discussions orageuses, ils me proposent brusquement, en octobre 1942 (le 10?) d'entrer dans leur groupe de Résistance. J'apprendrai plus tard qu'il s'agit de Libé-Nord. Mon chef direct sera Monsieur Paul Rassinier (devenu par la suite membre du CDL, puis député de Belfort). Mon rôle se borne au transport régulier de tracts et de journaux clandestins [...] La diffusion des journaux et tracts est ainsi assurée régulièrement pour le canton et même pour Besançon et Epinal [...] M. Rassinier me procure une cinquantaine de fausses cartes d'identité, venant du commissariat de police, pour les premiers réfractaires [...] L'importance du groupe m'oblige à demander à être mis en relation directe avec le mouvement Libé-Nord de la Haute-Saône. M. Rassinier me le promet en me donnant de vagues renseignements le 8 novembre. [...] Le 29 novembre, quelques instants après m'avoir remis 6 fausses cartes d'identité, M. Rassinier est arrêté dans sa classe du faubourg de Montbéliard à Belfort "

Sont indiqués en gras les passages que Nadine Fresco a jugé bon de citer... et toujours sans aucunement justifier ses occultations!

Il y avait pourtant au moins deux éléments qui auraient dû l'intéresser:

- Le "novice" est tout d'abord mis à l'épreuve (six mois !). Pour cela, on tient devant lui des propos hostiles à la résistance. Plus tard, quand on est sûr de lui, on l'intègre progresivement au groupe. Fresco n'aurait-elle pas pu trouver là une des raisons pour lesquelles des témoins ont rapporté qu'ils avaient entendu Rassinier tenir des discours hostiles à la résistance (Conjecture, comme dirait l'autre...)?

- Le novice est intégré au début octobre 1942 à un groupe dont il apprendra qu'il s'agit de Libé-Nord. Son chef est Rassinier. Si au début octobre 1942, Rassinier occupe un poste de responsabilité même locale au sein de l'organisation, ne doit-on pas supposer, eu égard aux conditions de recrutement, qu'il en fait partie depuis bien plus longtemps? Au moins six mois par exemple comme le témoin anonyme? Suivant l'historique que fait Fresco de Libération-Nord à Belfort, cela nous mènerait tout près de la fondation du mouvement. (Conjecture...).

Fresco avait écrit, page 402: "Dans les douze mois environ que dure son engagement, brutalement interrompu en novembre 1943 par son arrestation (...) "

Si on doit accorder un quelconque crédit au témoignage anonyme ci-dessus (et Fresco ne nous donne aucune raison d'en douter), au début octobre 1942, il était déjà en position de responsabilité locale dans Libé-Nord, et non novice en résistance. On voit bien pourquoi elle ne souhaite pas le citer.

Passons maintenant au plus incroyable. Robert Verdier fut un des contacts parisiens de Rassinier. Brayard, page 30, note 1, fait référence à son livre:

«Lors d'un entretien en 1989, Robert Verdier a confirmé ces contacts. Il a également écrit un ouvrage sur La Vie clandestine du Parti socialiste (Paris, Editions de la Liberté, 1944) dans lequel Rassinier n'est pas cité. Néanmoins, Verdier a pris la précaution de ne pas citer les acteurs de cette période s'ils se trouvaient toujours en captivité. Il écrit par exemple: "Nous écrirons un jour l'histoire de leur action [celle des résistants de Libération-Nord ]. Citons, dès aujourd'hui, l'exemple d'un de nos camarades, actuellement déporté, qui, pendant des mois et des mois, a fourni à des milliers de réfractaires au STO et de militants illégaux, les papiers qui leur étaient nécessaires pour sauvegarder leur liberté."»

L'enchaînement des phrases est tel qu'on ne peut qu'en déduire que Rassinier est le militant en question. Fresco ou Brayard ont-ils interrogé Verdier à ce sujet? Comment peuvent-ils "omettre" d'en tenir informé le lecteur?

Quoi qu'il en soit, Fresco, elle, ne fait en aucun cas le rapprochement. Elle cite plusieurs fois l'ouvrage de Verdier, mais pas cette phrase.

Rassinier n'a donc jamais pris les armes ou aidé la lutte armée. Il ne l'a d'ailleurs jamais prétendu. Il a imprimé des faux-papiers pour les réfractaires du S.T.O., il a participé aux réseaux de passeurs de clandestins, il a diffusé, puis fait imprimer et diffusé des revues de groupes résistants. Jusqu'en 1942 (début? Fin?), il est impossible de le rattacher à un groupe constitué, mais, Fresco elle-même décrit (cf. ci-dessus, citations des pages 398 et 399 de son livre.) la lenteur avec laquelle se mettent en place ces structures clandestines.

La prétention d'avoir été "adhérent dès juin 1941 au mouvement Les Volontaires de la Liberté" (cité p.565) - adhérent et non membre actif de leur revue - n'est pas contredite dans le livre de Fresco. Il peut parfaitement en avoir reçu et diffusé les bulletins et n'être devenu "membre" du mouvement qu'en janvier 1943, comme il le confirme à Pierre Cochery en 1946 (p. 565). Cela semble être corroboré par le fait qu'il est la personne que ce mouvement contactera à Belfort, et avec qui ils imprimeront le premier numéro de La IVe République.

Qu'il y ait une propension à la forfanterie et une imprécision dans les dates ne nous semble pas particulièrement condamnable. Ce sont les adversaires des révisionnistes qui ont appelé hyper-critique et condamné le fait de ne pas prendre un témoignage pour argent comptant. Le "témoignage" de Rassinier n'échappe pas à la règle.

Sur ce que nous avons pu juger de la façon dont Fresco utilise ses sources, il nous paraît difficile de lui accorder un quelconque crédit quant aux sources que nous n'avons pas pu vérifier par nous-même.

Nous suspendons donc notre jugement sur d'autres critiques, en remarquant malgré tout que certaines de ces critiques portent sur des textes de Rassinier écrits dans des contextes confus (le texte sur Péguy, p. 369 à 388) ou lors de controverses outrancières (le texte de La IVe République répondant à des accusation à peine voilées de collaboration p. 479 à 488).

Il y aura encore bien des choses à dire sur cet objet qui se prétend un livre.

Par exemple et au hasard, sur le fait que Fresco considère comme établie l'appartenance de Rassinier à une "internationale nazie" parce qu'il a eu une correspondance commerciale avec deux éditeurs d'extrème-droite, dont un allemand, ancien nazi. (page 46 et suivantes), ou encore sur le fait que l'absence du nom de Rassinier dans le rapport de police concernant une réunion anti-fasciste à Belfort ne prouve en rien qu'il n'y assistait pas, étant à l'époque dépourvu de fonction dans un parti. (p. 278).

Tous ces petits riens qui font que l'on passe de la "construction" à la "fabrication ".

Fresco avait un travail à réaliser, sur un thème qu'elle résume justement page 69:

"Certes il durcit ses positions par un incessant, et banal, mouvement de confirmation entre ceux qu'il recontre à partir de ce qu'il produit et ce qu'il produit à partir de ceux qu'ils rencontre. "

Elle a bien approché, par cette phrase, l'évolution déplorable des dernières années de la vie de Rassinier: des études sur les betteraviers à la banque Lazard, de celle-ci à la Synarchie, on peut discerner une dérive vers des facilités de raisonnement, une vision du monde qui incite aux raccourcis. De Ménnevée à Coston, on observe des influences qui, en prenant la place laissée par tous ceux qui l'abandonneront ou le trahiront à gauche (nous pensons en particulier au soi-disant anarchiste Maurice Laisant), conduiront Rassinier à certains excès dans l'expression d'une pensée qui ne se laissa jamais cependant aller à l'antisémitisme.

Rassinier ne fut pas un antisémite, tardif ou de longue date. La charge était trop faible. Il a fallu fantasmer et traficoter.

Annexe: A propos de Notre jeunesse

Manipuler un texte signifie en arranger la présentation de manière à lui faire dire autre chose que ce que son auteur a exprimé.

Fresco accuse Rassinier d'avoir "manipulé" le texte de Péguy Notre jeunesse: "La brièveté de cet article rend d'autant plus flagrante la manipulation des citations de Péguy" (p. 384). Plus loin Rassinier est accusé de pratiquer l'amalgame, puis l'amalgame doublé d'une "sollicitation flagrante du texte de Notre Jeunesse." (p. 386).

Voici le fond de la pensée fresquienne sur Rassinier: "Le seul texte paru sous sa signature pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un état français assassin de la République et ouvertement antisémite, est donc une manipulation de texte destinée à dénoncer l'affaire Dreyfus et les hommes politiques de la IIIe République." (p. 386).

Fresco joue sur une ambiguïté qui existe dans le texte de Rassinier comme dans le texte de Péguy. Fresco ne se demande pas si l'ambiguïté existant dans le texte de Péguy autorise celle du texte de Rassinier. Elle ne se demande pas si Rassinier aurait eu la subtilité d'user de cette ambiguïté en ces temps où, contrairement à ce qu'elle écrit, il n'était pas "un homme libre" (p. 387 et 388) de publier sa pensée dans un pays libre...

Pour élaborer sa nouvelle "construction ", Fresco doit nous faire croire qu'il existe dans Notre jeunesse une convention explicite qui nous permettrait du début à la fin de "décoder" l'emploi des termes "l'affaire Dreyfus ".

"Il suffit de lire ces pages, comme le jeune Rassinier a en principe appris à le faire dans sa formation d'instituteur, pour voir à quel point Péguy distingue cette "immortelle affaire Dreyfus" de "l'affaire dreyfusisme" qui lui a succédé (...)" (p. 384)

Le malheur pour cette infatigable donneuse de leçons qu'est Fresco, c'est que cette "clé" permettant de déterminer dans le texte de Péguy les allusions à "l'affaire Dreyfus" comme mystique ou comme politique n'est absolument pas opératoire.

A la page 44 de l'édition Gallimard de 1967, Péguy différencie bien suivant le principe de Fresco: "l'affaire Dreyfus et [...] l'affaire du dreyfusisme. "

La distinction fonctionnne à nouveau aux pages 56 et 57: "Nous en avons eu un exemple éminent dans l'affaire Dreyfus continuée en affaire Dreyfusisme." avec une majuscule cette fois.

Ce sera tout. Dans le reste de l'ouvrage, Péguy ne maintient pas ces soi-disant "conventions" qu'il aurait introduites et que Fresco veut imposer, même si "l'affaire Dreyfus" réfère plus souvent à son aspect mystique et "pur".

Aux pages 64 et 65, Péguy revient sur le "dreyfusisme" et revendique le terme "Mais où je conteste à notre collaborateur, c'est quand il paraît admettre que nous ne représentons pas le dreyfusisme et que les autres le représentent (...) ". Il écrira page 127 "Notre dreyfusisme était une religion (...) "

Péguy a formulé le souhait qu'une distinction terminologique sépare clairement "l'affaire Dreyfus" mystique de "l'affaire Dreyfus" politique. Mais il s'avère lui-même incapable de respecter cette convention.

C'est encore plus clair aux pages 101 et 102: "Sous ce nom commun d'affaire Dreyfus, comme il arrive si souvent en histoire, sous ce nom presque générique il y a eu au moins, dans la réalité, deux affaires parfaitement distinctes, extrêmement différentes. (...) Il y a eu des dreyfusistes purs et des dreyfusistes impurs. C'est le niveau de L'Humanité. Il y a eu une affaire Dreyfus pure et une affaire Dreyfus impure. C'est le niveau de l'événement. "

Vers la fin de l'ouvrage, on relève même cet emploi des termes "l'affaire Dreyfus" signifiant exclusivement sa dégénérescence politique, comme Péguy le précise ensuite:

"Dans cette région des Juifs pauvres l'affaire Dreyfus, la trahison politique et politicienne, la trahison parlementaire, la banqueroute frauduleuse de l'affaire Dreyfus et du dreyfusisme a causé des ravages effroyables et qui ne seront jamais réparés." p. 198.

Nous pensons avoir été exhaustifs. Fresco n'a lu de Péguy que ce qui lui permettrait d'étayer ses allégations . Elle ne peut imaginer que Rassinier, de toute évidence, tout au long de son article, emploie les termes "affaire Dreyfus" dans le sens où Péguy parle "[d'] affaire Dreyfus impure."

Cet usage par Rassinier est confirmé par l'association qu'il fait de l'affaire Dreyfus et du scandale de Panama ou du boulangisme. (que d'ailleurs Péguy cite à deux reprises...).

Comme le note Fresco elle-même "[ Rassinier ] est apparemment peu gêné de manipuler Péguy comme il le fait, dans un journal qui a pourtant toutes les chances d'être lu par des gens suffisamment familiers de l'auteur de Notre jeunesse, ou l'ayant eux aussi récemment redécouvert dans les vitrines des librairies, pour s'offusquer d'une telle manipulation." (p. 387)

Tout à son interprétation-manipulation du texte de Rassinier, elle ne peut éviter de se rendre compte de ce que le portrait de Péguy en anti-dreyfusard aurait eu d'immédiatement inacceptable dans les milieux socialistes-pacifistes intégraux.

Sur ces milieux, elle a par exemple évoqué Victor Méric et "la déception provoquée par le postdreyfusisme" (p. 707, note 246). Elle cite ce dernier "écrivant, en 1908 des commentaires que rejoignent, dans un langage moins explicite et violent, ceux de Rassinier en 1942 ". Sa citation de Méric n'est pourtant pas la plus explicite. En voici une autre:

"Ces dreyfusards ardents à organiser le chambardement général, pour un capitaine juif et millionnaire et, sitôt vainqueurs, remisant leurs promesses, s'installant dans les sinécures, pataugeant dans l'assiette au beurre, reniant et poursuivant de leur haine féroce les auxiliaires de la veille." (cité par Nicolas Offenstadt "Victor Méric, de la guerre sociale au pacifisme intégral ", mémoire de D.E.A. 1990, p. 76).

Cette violence de Méric ne le conduit aucunement à renier ses engagements dreyfusards de jeunesse.

Fresco l'a bien compris, Rassinier sait à qui il s'adresse et ne se risquerait pas aux impudents "mensonges" que son exégète lui impute.

Il nous semble par dessus tout qu'il y a une certaine habileté et une certaine audace, en 1942, à signaler la disponibilité et à faire l'éloge d'un ouvrage résolument opposé à l'antisémitisme, fut-ce en le présentant dans une critique en clair-obscur bien naturelle, vu le contexte. Pour le reste, Rassinier critique la "politique" républicaine, balaie les solutions de l'extrème-droite, réaffirme son pacifisme intégral dans la tradition de Jaurès (en opposition à Péguy, cette fois, contrairement à ce que prétend Vidal-Naquet dans son article des Inrockuptibles, ce qui prouve bien qu'il n'a même pas pris la peine de lire le livre de la Frasco) ...

Hormis la "manipulation" inexistante que Fresco s'acharne à inventer, le texte de Rassinier ne permet pas de déceler des changements radicaux dans ses idées ou une inavouable compromission, à l'époque où nombreux furent ceux qui en firent.


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