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Un petit homme

Comment s'opère la fabrication d'un antisémite ?
Avec une enquête autour de la figure de Paul Rassinier,
I'historienne Nadine Fresco apporte de précieuses réponses à cette question.
Pierre Vidal-Naquet a lu son livre pour nous.

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Jean-Paul Sartre avait inauguré en I946 ses Réflexions sur la question juive par un brillant « portrait de l'antisémite», excellente application de la méthode phénoménologique [Vous pouvez en croire le bonhomme Vidal, lui-même esprit universel compétent pour juger en tout domaine. Sartre serait sûrement flatté de connaître l'appréciation louangeuse faite de son oeuvre cinquante trois ans après]. - Nadine Fresco est historienne [Bizarre : c'est déjà la deuxième fois en six lignes qu'on nous dit qu'elle est historienne : ça voudrait-y pas dire qu'elle est tout sauf historienne ?]; elle découvrit un jour qu'un de ses meilleurs amis, Serge Thion, était devenu le porte-parole de Robert Faurisson. Le choc fut rude, et elle exprima sa révolte dans un article ironique et amer intitulé « Les Redresseurs de morts. Chambres à gaz: la bonne nouvelle. Comment on révise l'Histoire », que publièrent Les Temps modernes en 1980. Quand cet article parut, j'étais moi-même en train d'écrire pour Esprit «Un Eichmann de papier». [Notons ces détails circonstanciels dignes du meilleur rapport de police et n'oublions pas que l'Union des étudiants juifs de France travaille en liaison avec le ministère de la police qu'elle contrôle étroitement.]

Une historienne, donc [Mon impression se confirme : trois fois en quatorze lignes, c'est sûrement parce que le lecteur de ce canard, les Inrockuptibles, doivent être des illettrés à l'esprit abasourdi par les coups de bâton sur les tambours], en face de cette question: comment se fabrique un antisémite ? [Aïe ! Nous voici au coeur de la problématique : en quoi la « fabrication d'un antisémite » est-il un objet d'histoire ? Qui le fabrique ? Depuis quand fabrique-t-on des personnes (à moins quÕun antisémite soit un objet...« ...s inanimés, avec-vous donc une âme... ». A mon avis d'historien, avec l'antisémite, nous n'avons pas plus d'objet historique en soi qu'avec la fabrication du pain ou des livres. L'AAARGH prépare un compte rendu du livre en question où une place de choix sera réservée à l'analyse du titre et de son champ sémantique et symbolique, essentiel à la mise au jour de la véritable nature de ce travail.] Au centre de son enquête, un personnage étrange [Le fabricant d'antisémites ou l'antisémite fabriqué ?]. Je l'estimais mystérieux [Petit détail anodin : à l'Université, on emploie toujours une forme appelée pluriel de modestie, par lequel l'auteur indique qu'il n'est que le locuteur apparent, qu'il a toute l'université derrière lui et qu'il n'en est que la voix incidente et fortuite. Évidemment, de la part du p'tit Vidal-, il serait bien audacieux de prétendre avoir l'Université derrière soi !]; il l'est maintenant un peu moins: Paul Rassinier, communiste Jusqu'en 1932, socialiste de I934 à 1951, anarchiste depuis, pacifiste et devenu à la fin de sa vie - il meurt en juillet I967 - collaborateur de la plus extrême des extrêmes droites [Le lecteur, peu familier des années gaulliennes, aura compris qu'il s'agit ici d'un mythe supplémentaire, celui qui imagine, à droite de Tixier-Vignancourt, un mouvement encore plus à droite, prônant une révolution si atroce que même ses zélateurs n'ont jamais trouvé de mots pour l'exprimer, et encore moins en faire la propagande, tant et si bien qu'à part le p'tit Vidal-, personne ne la connaît ni n'en a jamais aperçu la moindre trace-- un peu comme l'ordre de Hitler d'anéantir physiquement les juifs dans les chambres à gaz. See what I mean, the "silly story" ?], et cela après avoir vécu l'expérience concentrationnaire à Buchenwald et à Dora. [Ah, nous voici au coeur du drame de Naquet et de ses ptits copains : eux, les bons juifs, les maîtres de morale en pays chrétien, ils n'y ont jamais mis les pieds, dans l'expérience concentrationnaire. Le ptit Vidal, il n'est pas entré dans la résistance pour venger ses parents déportés; pourtant, il avait déjà treize ou quatorze ans, voyez ses mémoires (oui, ça existe); à cette

L'homme était médiocre, mégalomane, paranoïaque et surtout menteur jusqu'à l'extrême limite du possible, révisant sa propre biographie chaque fois que cela était nécessaire. Faurisson a fait de Paul Rassinier ce portrait : « Révolutionnaire authentique, résistant authentique, déporté authentique, Rassinier aimait la vérité comme il faut l'aimer: très fort et par-dessus tout. » De la part d'un faussaire, I'éloge a une valeur plus que douteuse et il est facile de l'inverser. Le livre de Nadine Fresco est le troisième qui soit centré sur Rassinier. En 198Z, Alain Finkielkraut, dans L'Avenir d'une négation, démontait le sophisme fondamental de Rassinier: confondre l'Allemagne d'Hitler et celle de Guillaume II. En I996, Florent Brayard, dans Comment l'idée vint à M. Rassinier (Fayard), analysait ce que j'ai appelé dans ma préface la «dérive retardée de Rassinier» suivant le chemin de Déat et consorts après avoir été résistant. La Fabrication d'un antisémite ne rend pas ces deux livres inutiles, mais Nadine Fresco apporte incontestablement du nouveau. Elle a pris Rassinier depuis sa naissance en I906 dans un village du Territoire-de-Belfort, dans un milieu de paysans catholiques, jusqu'à son enfermement dans le mensonge après son retour de déportation.

Habilement, elle commence par sa «nécrologie» en I967, par le récit de lamort saluée avec émotion par l'historien marxiste et révolutionnaire Maurice Dommanget, par le groupe pacifiste de La Voie de la Paix et F le fasciste Maurice Bardèche, beau-frère de Robert Brasillach et qui, comme l'a démontré dans une thèse soutenue en I998 Valérie Igounet, I'inventeur du «négationnisme» en France.

On attendait le livre de Nadine Fresco depuis longtemps, et certains - dont j'étais - avaient fini par douter de son existence. L'ouvrage ne déçoit pas malgré ses sept cents pages, ce qui est beaucoup pour ce petit homme. Il est peu de dire que Nadine Fresco a travaillé. Elle a dépouillé un nombre énorme de dossiers d'archives, à Paris, à Belfort et ailleurs, retrouvé des correspondances inédites, interrogé des témoins. Elle est allée très au-delà de son triste héros. Fernand Braudel racontait que, présentant à Lucien Febvre un sujet de thèse sur Philippe II et la Méditerranée, il s'entendit répliquer que c'était bien mais qu'il fallait inverser les personnages et faire de la Méditerranée son héros. Nadine Fresco nous dit tout sur Belfort, sur sa résistance en I870-I87I, sur sa géographie politique, opposant la ville et la campagne, sur le patriotisme chauvin qui y règne, sur la difficulté que rencontrent les socialistes à s'y implanter. Rassinier est comme Pierre Dac: «Contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre.» Contre son père d'abord, il choisit le communisme après le congrès de Tours; il est exclu en I932. Souvarine lui tend une perche qu'il ne saisit que mollement. Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas un intellectuel. Qu'est-il ? Avant tout un pacifiste. Ce fut l'unique point fixe d'une vie déchirée. Ayant rejoint la «vieille maison", il est du côté de Paul Faure, un homme d'une insondable médiocrité, et n'approuve Léon Blum que lorsque celui-ci décide la non-intervention en Espagne. La logique de cette attitude menait droit à Munich et à la collaboration. Rassinier fut munichois avec passion, soupçonnant Léon Blum, qui pourtant se rallia, de réagir en Juif Vers la collaboration il fit un bout de chemin, rédigeant un article pour Le Rouge et le bleu, éphémère canard que dirigea Charles Spinasse, député socialiste de Corrèze et ministre de Léon Blum. Dans cet article de I942, Rassinier fait dire à Péguy simplement le contraire de ce qu'il avait dit. Un Péguy pacifiste, il fallait le faire ! Sa résistance; fut réelle mais tardive. Il s'inventa après la guerre des titres parfaitement imaginaires que démonte soigneusement Nadine Fresco. Elle a trouvé aux Archives un document stupéfiant, une lettre signée de son nom et datée du 1er novembre 1943, un mois avant son arrestation par la Feldgendarmerie. Il se proposait tout simplement pour le poste de «commissaire à la République» (sic). Résistance tardive, pacifiste, mais réelle. Déportation, réelle elle aussi, mais transposée sur le mode de l'imaginaire: invention de personnages, rencontres fictives avec Thaelman et Breitscheid. De retour à Belfort, Rassinier fut un bref moment député socialiste, mais se trouva coincé entre les radicaux et les communistes alliés pour la circonstance. Le maire radical s'appelait Pierre Dreyfus-Schmidt, et Rassinier, qui dés l'époque de la Résistance avait soulevé la «question juive», devint un antisémite acharné. Toute une vie marquée du signe de l'échec et du mensonge: échec politique, échec professionnel. Rassinier ne fut jamais le professeur d'histoire qu'il prétendait être. Il se réfugia dans la marginalité, trouvant en Allemagne et en France le seul public susceptible de l'accueillir, le public néonazi. Les anarchistes allemands le dénoncèrent auprès de leurs camarades français. Le pacifisme fut sa seule constance. Elle ne suffit pas à nourrir sa soif de gloire.


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