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L'opération « Vicaire »

Le rôle de Pie XII devant l'Histoire

Paul Rassinier

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CHAPITRE II

LE VRAI PROBLÈME


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I. LES PAPES ET LA PAIX


Le 20 septembre 1870 est la date de la capitulation de Rome assiégée par les troupes de Victor-Emmanuel et, en même temps que de la réalisation définitive de l'unité italienne 1, de la fin du pouvoir temporel des papes.

Elle est une ligne de démarcation entre deux Églises, entre deux périodes.

Entre deux Églises. Devant le Parlement italien réuni au grand complet pour la première fois le 5 décembre 1870 2, Victor-Emmanuel pouvait s'écrier : « L'Italie est libre et une; à nous désormais de la faire grande et heureuse. » Ce sont la des formules qui emballent malheureusement les peuples : on ne [100] sut que plus tard ce que celle-ci valait exactement. Restaient à définir les rapports du régime et de la papauté. Ils le furent unilatéralement par une loi dite « Loi des garanties » qui fut votée par ce même Parlement le 2 mai 1871 et dont le contenu se peut résumer ainsi :

« Dans sa première partie, elle proclamait la sainteté et l'inviolabilité de la personne du pape, lui accordait en Italie les honneurs souverains, une dotation de 3. 225.000 lires, la possession immunitaire et inaliénable du Vatican, de Latran, de Castel-Gandolfo, l'inviolabilité de son séjour et des conciles convoqués par lui, sa libre correspondance avec tout l'épiscopat du monde catholique, sans immixtion du gouvernement, et l'administration, à Rome, des académies, séminaires, universités et collèges d'instruction ecclésiastique.
« Dans la seconde partie, l'État renonçait à tout droit à la disposition des fonctions ecclésiastiques, à la formation de l'exequatur et du Placet regium, à l'exigence du serment des évêques nommés par le pape; et, en revanche, il refusait de prêter son assentiment aux jugements ecclésiastiques, nuls dans leurs effets, quand ils étaient en contradiction avec les lois de l'État. C'était, à peu près, l'Église libre dans l'État libre 3. »

Le pape d'alors était Pie IX. Sans porter aucun jugement de valeur sur sa conception de sa mission apostolique, on doit noter qu'il était un nostalgique de l'époque où l'Europe n'ayant encore conscience que d'être la Chrétienté, un empereur (Charlemagne) ne détenait le pouvoir temporel que de l'un de ses [101] prédécesseurs et faisait le voyage de Rome pour obtenir de lui sa consécration dans l'emploi; où un autre de ses prédécesseurs amenait un autre empereur (Henri IV) à Canossa; où sous un troisième empereur (Charles Quint) l'Europe toujours Chrétienté n'était que le Saint-Empire romain et germanique, beaucoup plus « saint » et « romain » d'ailleurs que « germanique ». Un pape chez qui la Sainte-Alliance proclamée au Congrès de Vienne avait avivé encore cette nostalgie, et uniquement axé sur les problèmes de la Foi qui, dans son esprit, devait gouverner le monde par ses soins; les textes qu'il nous a laissés le prouvent amplement : le dogme de l'Immaculée Conception (1854), celui de l'infaillibilité pontificale (I870) et le Syllabus (1864) notamment 4. Un pape enfin qui, justement parce qu'il était uniquement axé sur les problèmes de la Foi, était totalement étranger aux contingences économiques ou sociales et, par voie de conséquence, non moins totalement dépourvu de sens politique : il refusa, hautainement, [102] a-t-on dit, mais surtout dignement, de reconnaître la « Loi des garanties » autrement que contraint, c'est-à-dire de facto non de jure, et se considéra, dans le Vatican dont il refusa désormais de sortir, comme un prisonnier des forces du diable 5.

Bien que faisant contre mauvaise fortune bon coeur, les successeurs de Pie IX surent tirer un parti très avantageux de cette nouvelle situation : dépossédés de tout pouvoir temporel, il ne pouvait leur échapper qu'ils étaient en même temps dégagés de toutes ses sujétions, notamment, n'ayant plus rien ni à sauver ni à perdre dans cet ordre des choses, de la tentation du compromis et qu'alors, ils pouvaient se montrer, sans risque, fermes jusqu'à l'intransigeance absolue dans le domaine de l'esprit. Jamais papes ne furent plus libres de dire ce qu'ils pensaient comme ils le pensaient - plus libres donc plus forts : avec Léon XIII qui prit la suite de Pie IX en 1878, commença pour l'Église une ascension spirituelle qui porta son autorité morale à un niveau qu'elle n'avait jamais connu.

On doit à Léon XIII toute une série de textes dont le fond, certes, est discutable, mais dont la forme étincelante dénote une inégalable aisance de la pensée. Le plus célèbre est l'encyclique Rerum novarum (1891) contre le marxisme, mais tous les autres, quoique oubliés, ne sont pas moins remarquables : Immortale Dei (1883) sur la constitution des États qui eut en Allemagne un tel retentissement [103] que l'influence des catholiques dans la politique y grandit au point que Bismarck eut soudain besoin d'eux pour assurer le triomphe de sa politique au Reichstag et que, pour obtenir leur concours qui lui était indispensable, il dut capituler devant eux et revenir sur les lois votées contre eux sous le signe du Kulturkampf; Sapientae (1890) sur les devoirs du citoyen chrétien, qui définissait une politique appelée plus tard, après qu'elle eut été rappelée à l'Épiscopat français par une lettre (1892) qui l'incitait à détourner les fidèles d'une opposition systématique à la forme du gouvernement, la politique de Ralliement; ou encore Gravis de communi (1901) qui était un exposé clair et complet de la conception chrétienne de la société et qui, associée dans les esprits à Rerum novarum, lui valut d'être considéré comme le pape des ouvriers, etc.

Le pontificat de Pie X, qui prit la suite de Léon XIII en 1903, a été douloureusement marqué dès son début par un événement très grave pour l'Église : la loi de séparation de l'Église et de l'État en France, qui lui inspira deux encycliques avec lesquelles il est difficile à un esprit libre et indépendant d'être d'accord, Vehementer (11 février 1906 et Gravissimo (10 août suivant), mais qui répondaient, dans la conception de la loi et dans son application, à certains excès qu'il était aussi difficile au même esprit libre et indépendant d'accepter. Aujourd'hui le temps, ce grand niveleur, ayant fait son oeuvre, l'opinion à peu près générale voit surtout, dans ces deux encycliques un peu excessives, une réaction de défense bien compréhensible de l'Église contre l'anticléricalisme fanatique du petit père Combes, [104] avant tout soucieux de détourner l'attention des résultats obtenus en matière sociale par une République dont les fruits étaient loin de passer les promesses des fleurs, et de dériver sur des objectifs moins coûteux pour les classes aisées, un mouvement ouvrier puissant qui, de surcroît, avait les dents très longues : l'État et l'Église sont toujours séparés de jure mais, de facto, les congrégations sont revenues avec toutes leurs prérogatives, les communes entretiennent les églises, l'État subventionne l'enseignement confessionnel, et... il n'apparaît pas que le confort intellectuel - et matériel ! - des Français en soit tellement troublé. On a aussi reproché à Pie X son encyclique Pascendi (8 septembre 1907) contre l'introduction dans les rites du modernisme qu'il jugeait incompatible avec l'intégrité de la Foi, mais ici c'est un problème qui ne concerne que les catholiques et, n'ayant aucune attache avec l'Église, donc n'étant pas concerné, on ne se reconnaît aucun droit à se prononcer.

Sur sa fin, ce pontificat fut marqué par un autre événement, non moins douloureux, mais cette fois pour le monde entier : la première guerre mondiale. Ici, tous les témoignages, au nombre de deux cent quarante, émanant de diplomates, de prélats, de professeurs, de familiers, de croyants ou de laïcs, réunis dans le dossier rendu public des Procès ordinaires et apostoliques pour la cause de la béatification et de la canonisation de Pie X, procès qui eurent lieu dans les endroits où il avait vécu son apostolat de simple prêtre, de prélat puis de pape, à Trévise (1923-1926 et 1944-1946), à Mantoue (1924-1927 et 1945-1946), à Venise (1924-I930 et 1944-1946) et à Rome (1923-[105]1931 et 1943-1946), établissent de façon concordante qu'en raison de la politique d'isolement de l'Allemagne de Delcassé faisant suite à l'Alliance franco-russe (1894), Pie X eut, dès son accession au trône de Pierre, le pressentiment que cette guerre était proche, et qu'à partir de l'affaire des Balkans, il en eut la hantise ; qu'il fit tout ce qui était en son pouvoir pour l'empêcher; que, dès qu'il eut connaissance de l'attentat de Serajevo (18 juin 1914), il mit en marche son appareil diplomatique et multiplia les interventions auprès des chefs d'État notamment de l'empereur d'Autriche ; qu'à la fin de juillet 1914, il écrivit à ce dernier une lettre « [l'adjurant] de ne pas tacher de sang la fin de son règne » ; qu'à l'ambassadeur d'Autriche venu l'informer que la guerre était là et lui demandant sa bénédiction pour les armées austro-allemandes, il répondit : « je bénis la paix, non la guerre », et que celui-ci insistant pour qu'il bénît au moins la personne de son empereur, il répondit, cassant : « Que l'empereur s'estime heureux de n'avoir pas encore reçu la malédiction du Saint-Père »  ; que son Exhortation aux catholiques du monde entier, le 2 août 1914, est irréprochable; et qu'il mourut l'âme déchirée, désespéré de n'avoir pas réussi à interrompre le cours des événements, ne cessant de répéter : « Ah ! cette guerre !... Cette guerre, je sens qu'elle sera ma mort. »

Mais voilà : il était pape. Alors, on discutaille. Et, de deux choses l'une : ou bien on admet tout cela pour conclure : « Oui, mais ce n'est pas parce qu'il était hostile à cette guerre, c'est par sympathie pour l'Autriche dont l'empereur avait facilité son élection en 1903 et par crainte qu'elle n'en sortît [106] « écrasée 6 »; ou bien comme M. Jacques Nobécourt, on admet les prémonitions expresses « en des accents prophétiques étonnants, qu'il réservait à ses intimes 7 »; on met au conditionnel la lettre qu'il écrivit à l'empereur d'Autriche et la réception qu'il fit à son ambassadeur, excipant, ce qui est vrai, que bien qu'ayant été retenues l'une et l'autre par les tribunaux ecclésiastiques qui décidèrent la béatification de ce pape, pour la première, aucun texte ne l'attestait, mais seulement les témoignages de son chapelain, l'abbé Albin de Cigala 8, et de son secrétaire d'État, le cardinal Merry del Val 9; pour la seconde qu'elle s'était déroulée sans témoin et n'était attestée que par ce dernier qui en avait reçu confidence de Pie X lui-même 10; et l'on conclut que « sur le sens des interventions de Pie X, il n'est pas, dans l'état actuel des choses, possible de se prononcer 11 ». Mais, quand il s'agit d'allégations d'un Kurt Gerstein dont on n'ose même plus produire le texte - si on l'a jamais pu ! - et de leur interprétation par un Rolf Hochhuth ou par un Saül Friedländer, alors là, plus de doute et plus de conditionnel : ceux-ci sont protestants ou juifs et on ne peut tout de même pas les traiter comme un vulgaire chapelain de l'Église catholique, un vulgaire cardinal et un vulgaire pape 12 !

[107]

A la mort de Pie X (20 août 1914), dans le camp des Alliés, tous les journaux - y compris L'Humanité, organe du Parti socialiste français d'alors - sont unanimes à rendre hommage aux efforts désespérés qu'il fit pour tenter de sauver la paix. Le cardinal Merry del Val rapporte 13 : « Un diplomate [il ne précise pas son nom] me parlait de la situation tragique de l'Europe bouleversée par la guerre : la dernière clarté, me dit-il, et la dernière chance de la paix se sont éteintes avec Pie X et il n'y a plus que des ténèbres autour de nous14 »

Le diplomate se trompait : Benoît XV, élu le 3 septembre, s'inscrivit d'emblée dans la foulée de Pie X par son Exhortation aux catholiques du monde entier 15 du 8 septembre suivant : « ... Nous avons été frappé d'une horreur et d'une angoisse inexprimables par le spectacle monstrueux de la guerre dans laquelle une si grande partie de l'Europe ravagée par le fer et par le feu ruisselle de sang chrétien... Nous avons fermement décidé de ne rien négliger de ce qui sera en notre pouvoir pour hâter la fin d'une si grande calamité... Nous prions et conjurons ardemment ceux qui dirigent les destins des peuples d'incliner désormais leur coeur à l'oubli de leurs différends en vue du salut de la société humaine... Assez de ruines, assez de sang versé ! »

De fait, il ne néglige rien : le 24 décembre de la même année, son premier Message de Noël proposait [108] une « Trêve de Noël » aux dirigeants des peuples. Il ne fut pas entendu, mais il ne cessa de guetter l'occasion de rétablir les relations internationales. Elle se produisit après la mort (21 novembre 1916) du vieil empereur François-Joseph, le 1er août 1917, après huit mois qu'il employa à établir la communication entre le nouvel empereur (neveu du précédent, qui était roi de Hongrie sous le nom de Charles IV et qui lui succéda sur le trône de la Double-Monarchie sous le nom de Charles Ier) et son beau-frère, le prince Sixte de Bourbon qui vivait dans le camp des Alliés. On a dit que Briand et Caillaux s'associèrent à ses efforts pour ménager une entrevue du prince Sixte de Bourbon avec le gouvernement français. Toujours est-il que, prenant acte des bonnes dispositions du nouvel empereur d'Autriche, qui avait fait une offre de paix en mars 1917, ayant appris qu'au cours d'une entrevue qu'il avait eue en juillet avec Guillaume II, le nonce à Munich, Pacelli, futur Pie XII, en avait reçu l'assurance qu'il était prêt à une paix de compromis, Benoît XV crut la conjoncture favorable à une tentative de médiation malgré l'entrée en guerre des États-Unis le 6 avril précédent. Cette Exhortation à la Paix, aux chefs des peuples belligérants du 1er août 1917 a deux mérites : celui de fixer en termes nets et précis, pour la première fois dans l'histoire de la papauté, le rôle du Vicaire du Christ en temps de guerre et de proposer un plan de paix qui n'est, au principe près de la liberté des peuples a disposer d'eux-mêmes, pas autre chose que les célèbres quatorze points du président Wilson*.

Voici comment il concevait sa mission apostolique :

« Nous Nous sommes proposé trois tâches entre [109] toutes : garder une parfaite impartialité à l'égard de tous les belligérants comme il convient a celui qui est le père commun de tous et qui aime tous ses enfants d'une égale affection; Nous efforcer continuellement de faire à tous le plus de bien possible et cela sans distinction de personnes, de nationalité ou de religion ainsi que Nous le dicte aussi bien la loi universelle de charité que la suprême charge spirituelle à Nous confiée par le Christ, enfin, comme le requiert également Notre mission pacificatrice, ne rien omettre, autant qu'il était en Notre pouvoir, de ce qui pourrait contribuer à hâter la fin de cette calamité, en essayant d'amener les peuples et leurs chefs à des résolutions plus modérées aux délibérations sereines de la paix -, d'une paix « juste et durable 16 ». »

Exactement l'attitude adoptée par Pie XII pendant la seconde guerre mondiale. Et qui lui valut d'être accusé des mêmes forfaits : « un pape boche », a dit Clemenceau, on le sait déjà 17; « silencieux comme Pie XII », a renchéri M. Jacques Nobécourt 18; « qui redoutait l'écrasement de l'Autriche-Hongrie catholique [et la naissance sur ses ruines] d'une série de petits États » dont, « en Bohême, un État dominé par les francs-maçons, tandis que les Croates catholiques seront régentés par les Serbes orthodoxes [...], que les Russes l'emportent, d'où un immense succès de prestige pour l'orthodoxie », ajoute Pierre Dominique 19, etc. Toutes interprétations à l'appui [110] desquelles on ne peut ajouter d'autres justifications que « l'air du temps » dans le clan auquel on appartient, la supposition, l'arrière-pensée ou la conjecture et qui, toutes, tendent à démontrer que ses prises de position étaient inspirées à Benoît XV, non par l'amour de la paix mais par une amitié insolite pour l'autre clan et le bas calcul. A ce compte, on peut dire n'importe quoi de n'importe qui et présenter l'âme la plus noble sous le jour le plus noir. Prétendre, par exemple, que MM. Jacques Nobécourt et Pierre Dominique ne sont inspirés que par le souci de livrer toute l'Europe au bolchevisme et que leurs prises de position contre cette doctrine ne sont que verbiage destiné a masquer leur jeu. Et, si l'on invoque le caractère progressiste dans le mauvais sens du mot de tout ce qu'écrit le premier ou que, en pleine connaissance de cause des résultats d'une guerre dont le plus clair a été de porter la frontière de la Russie à cinquante kilomètres de Hambourg, le second évoquant les efforts de Pie XII dans le sens d'une conférence internationale qui aurait pu éviter la Deuxième Guerre mondiale, écrit encore : « Heureusement, on ne le prend pas au mot 20 », il ne serait pas difficile, je pense, d'accréditer cette thèse. Pour tout dire, les arguments des adversaires de Pie X, Benoît XV et Pie XII ne sont que des appréciations purement conjecturales et ne relèvent que du « délit d'intention ».

Et, pour en revenir à Benoît XV, c'est par des arguments aussi minables que fut torpillée sa tentative de médiation du 1er août 1917, ce qui prolongea [111] la Première Guerre mondiale de quinze mois, en porta les dégâts et le nombre des victimes au niveau que l'on sait, sans aucun profit puisque, aussi bien, elle se termina par le Traité de Versailles. Sans profit, que dis-je : à quel prix !

Ah, ce Traité de Versailles ! Lorsqu'on sut que Benoît XV n'en accepta pas les stipulations qu'il trouvait injustes et pleines de raisons d'une nouvelle guerre, la campagne contre son pacifisme y trouva un nouvel aliment : son amitié pour l'Allemagne que le Traité écrasait et pour l'Autriche qu'il démantelait, s'en trouva confirmée et on y ajouta le ressentiment qu'il éprouvait d'avoir été écarté par principe de la Conférence de la Paix lors des négociations de 1915 qui décidèrent de l'entrée de l'Italie dans la guerre. On se garda bien de remarquer que les États-Unis refusèrent de sanctionner ce Traité de Versailles pour les mêmes raisons que Benoît XV le blâmait.

Sur ce point, Pie XI et Pie XII adoptèrent la politique de Benoît XV. Sous ces deux derniers pontificats, la prise de position du Saint-Siège en faveur des négociations internationales, par esprit de système et pour éviter le recours aux armes, se précisa et s'affermit encore. La paix était devenue, depuis Pie X, une constante de la politique vaticane et, par voie de conséquence, la nécessité de la révision du Traité de Versailles une autre constante. L'homme politique qui, le premier, pressentit le regain de prestige qu'en retirerait l'Église, et la force qu'alors elle serait dans la marche vers les États-Unis d'Europe, fut Briand, lequel, après avoir été l'auteur de la Loi de Séparation de l'Église et de l'État, [112] devint, contre Clemenceau, l'homme de la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican 21. A cette raison de prestige, Pie XI en ajouta deux autres : les Missions de propagation de la Foi dans les pays colonisés et la normalisation des rapports entre l'Église et les États sous le régime de la séparation selon la formule de la Loi italienne des garanties, « une Église libre, dans un État libre », par la généralisation de la politique des concordats dont le mérite revient à Pie XII, alors cardinal Pacelli, de l'avoir fondée et mise au point en droit. Venant après la reprise des relations diplomatiques avec la France, la signature du Concordat italien en 1929 eut un retentissement mondial. On ne manqua pas de remarquer que la Papauté, qui n'avait pu s'entendre avec le régime issu du Risorgimento, le pouvait très bien avec le régime mussolinien : parce qu'elle en avait enfin un, en Italie, qui lui convenait. Conclusion : elle était fasciste. Ce fut pire encore dans le cas du Concordat allemand passé avec Hitler : fasciste, elle était, naturellement, aussi nazie. Personne même n'observa que, tandis qu'elle signait le Concordat allemand, ceux qui le lui reprochaient le plus [113] violemment étaient, en même temps, les plus chauds partisans - pour une fois on les félicitera - du Pacte à Quatre que les gouvernements démocratiques anglais et français signèrent (juin 1933) avec l'Allemagne pourtant nazie et l'Italie pourtant fasciste.

Quand, plus tard, en présence de l'encyclique Mit brennender Sorge, qui était, bien que prononcée au nom de la Foi, une condamnation claire, précise et sans concession du nazisme, les adversaires de l'Église furent bien obligés de convenir qu'elle n'était pas nazie, leur première réaction fut : mais alors pourquoi le pape ne dénonce-t-il pas le Concordat? Et de rappeler tous les crimes du nazisme contre l'inviolabilité de la personne humaine qui, à leurs yeux, le justifiaient plus qu'amplement. C'était oublier le caractère de « Paternité totale » de la grande famille humaine qui est le caractère fondamental du Vicaire du Christ dans le système de la Foi, et qui est comparable à celui de « Paternité totale » de tous ses enfants, du père dans la famille utérine. Or, dans la famille utérine, le père ne jette pas l'anathème contre Cham, ne met pas au ban de ses autres enfants celui d'entre eux qui s'écarte de la voie, qu'il devienne un mauvais garçon ou même un assassin : il reste le père, condamne paternellement, cherche à remettre dans la bonne voie et, s'il ne réussit pas, pleure le jour où le fils devenu voleur ou assassin, mais qui n'en reste pas moins son fils pour autant, franchit le portail de la prison ou monte sur l'échafaud. Le rôle du père n'est pas de désigner le fils à la vindicte familiale ou publique mais, en toutes circonstances, de l'aider à se retrou[114]ver. Ainsi des rapports du pape - le Saint-Père ! - et des peuples qui, tous et à titre égal, sont ses enfants. Il faut se féliciter, non déplorer que, sur ce point, les impératifs de la Foi s'accordent si remarquablement avec ceux de la Raison : ça n'arrive pas si souvent !

En résumé, on peut dire que cette politique de « Paternité totale » de tous les peuples au plan des nations, qu'on doit aux initiatives de Pie X, Benoît XV, Pie XI et Pie XII se situe harmonieusement dans le prolongement de celle de Léon XIII qu'on pourrait appeler de « Paternité totale » aussi, au plan des classes sociales dans chacune d'elles, et qu'associées, ces deux politiques complémentaires l'une de l'autre ont fait qu'en cette fin de XXe siècle, l'Église apparaît aux yeux de l'opinion dans son ensemble, comme le facteur le plus sûr et le plus puissant de la paix sociale et de la paix universelle.

En ce qui concerne la seconde, Léon Blum lui-même, qu'on ne peut pas accuser de complaisance pour l'Église, l'a reconnu qui, dans son livre, A l'Échelle humaine, rédigé en prison pendant les années 1940-1941 mais seulement publié en 1945, allait jusqu'à souhaiter que, contrairement à ce qui avait été décidé en 1915 pour la Conférence de la Paix dont Benoît XV fut écarté, une place fût réservée au Saint-Siège dans les organismes internationaux qui seraient chargés de l'édification de la nouvelle paix, justifiant ce point de vue par cet hommage :

Pour ce qui est de la première, c'est le bon sens populaire qui a tranché entre le marxisme et Rerum Novarum. Pas dans les termes, sans doute, mais dans les faits, car les étonnants progrès de la technique qui ont si considérablement élevé le niveau de vie des masses laborieuses depuis le début du XXe siècle y ont beaucoup aidé. A cette évolution en tout cas, sinon dans ses prémisses, du moins dans ses conclusions, Rerum Novarum était beaucoup mieux adaptée que le Manifeste communiste et, par comparaison, la lutte des classes, qui est le thème du second, n'est plus qu'un mythe au regard de leur collaboration, qui est la conclusion de la première, et ne cesse de gagner le terrain que l'autre perd.

A cette ascension spirituelle de l'Église et à l'accroissement continu de son influence dans la vie sociale et internationale depuis 1870, ont beaucoup aidé aussi, les arguments utilisés contre elle dans le domaine spécifique de la Foi par les rationalistes : la papesse Jeanne, les Borgia, Galilée, la Pucelle des Armagnacs brûlée puis canonisée par l'Église, les Albigeois, la Saint-Barthélémy, saint Ignace de Loyola, et Torquemada, Dieu et le Christ qui n'ont jamais existé, le Vatican capitale de l'obscurantisme, le petit père Combes, Charles Guignebert et Prosper Alfaric, les amours de M. le Curé et de sa servante, les hommes en noir et à bec de corbeau, à mine pati[116]bulaire, à gros ventre et à mitre du R. P. d'une autre Église feu le très cher frère [trois points] F. M. Lorulot, le cure d'Uruffe, etc., vieilles pétoires rouillées que tout cela. Le Vicaire qu'on vient d'y ajouter est de la même facture et sort de la même usine. Apparemment, la nouvelle n'est pas encore parvenue aux rationalistes de 1964, que l'Église, sur laquelle ils tirent à boulets rouges qui ne font que pschitt, avec ces vieilles pétoires, est morte depuis le 20 septembre 1870, qu'elle n'est plus que l'Église de grand-papa, qu'ils ne font que s'acharner sur un cadavre décomposé depuis longtemps avec les arguments du grand-papa de grand-papa et que l'Église, la vraie, que ces calembredaines n'atteignent pas, est bien vivante, ne cesse à leur barbe de croître et embellir.

C'est par là que, ligne de démarcation entre deux Églises, le 20 septembre 1870 l'est aussi, selon sa vocation naturelle d'ailleurs, entre deux époques : celle d'une bonne dizaine de siècles qui lui est antérieure, durant laquelle la Foi reculant sans cesse devant la Raison, réduisit progressivement le pouvoir temporel de l'Église à zéro; et celle de moins d'un siècle, durant laquelle, la Foi ne cessant de marquer des points sur la Raison ridiculisée par les rationalistes, elle a conquis de haute lutte une influence morale qu'elle n'avait jamais eue et qui ne peut manquer, si elle continue sur cette lancée, de se traduire, un jour peut-être plus proche qu'on ne le croit, par un pouvoir temporel bien plus effectif quoique indirect et bien plus puissant que celui qu'elle a perdu.

Et nous voici aux prises avec le problème de Pie XII devant et pendant la Seconde Guerre mondiale au plan des faits.

[117]

II. COMMENT PIE XII [1876-1958] ESSAYA D'EMPÊCHER LA GUERRE


Issu d'une famille de bourgeoisie toscane aussi bonne que confite en dévotion - un de ses ascendants, avocat à la Rote, fonde l'Osservatore Romano en 1851 et devient substitut du ministre de l'Intérieur de l'État pontifical sous Pie IX, son père est tertiaire de l'Ordre des Franciscains et doyen des avocats consistoriaux -, le jeune Eugenio (Marie-Joseph-Jean) Pacelli avait trouvé dans son berceau toutes les chances d'être tenté par une carrière ecclésiastique. Son intelligence brillante, sa culture étendue, ses relations familiales et aussi un sens politique inné, firent le reste : en 1901 sous Léon XIII, à l'âge de 25 ans 23, simple prêtre mais docteur en théologie, en droit civil et en droit canonique et concordataire, il se trouve propulsé à la secrétairerie d'État du Vatican comme stagiaire à la section diplomatique. En 1904, camérier secret de Pie X. En 1905, prélat, préfet de la Congrégation Saint-Yves. Puis : sous-secrétaire de la Congrégation pour les Affaires ecclésiastiques extraordinaires (1911) secrétaire (1914). Le 24 juin 1914, il négocie le Concordat entre le Saint-Siège et la Serbie : c'est son premier succès. Le 20 avril 1917, Benoît XV le désigne à la nonciature de Munich où, placé au centre des tentatives pour ramener la [118] paix, il seconde habilement ses efforts. Au lendemain du Traité de Versailles, Benoît XV le nomme à la nonciature de Berlin (22, juin 1920) mais, retenu à Munich par des affaires qui y exigent sa présence, notamment un concordat en préparation avec le nouveau gouvernement bavarois, il ne rejoint son poste que le 1er août 1925, ce concordat ayant été signé le 24 mars 1924. A Berlin, son premier soin est un concordat avec la Prusse : signé le 13 août 1929. Son idée est d'arriver progressivement à un concordat général avec l'Allemagne issue du Traité de Versailles : malheureusement quand l'ambiance politique est devenue favorable à un tel projet, Hitler est au pouvoir... Et lui n'est plus nonce à Berlin mais secrétaire d'État au Vatican où Pie XI, qui avait eu besoin de ses lumières pour la mise au point du Concordat italien (1929) et s'était félicité du rôle qu'il avait joué dans l'affaire, l'avait appelé (12 décembre 1929) pour le nommer cardinal d'abord (16 décembre 1930) puis secrétaire d'État (7 février 1931). C'est de ce poste qu'il gravit encore un échelon vers le Concordat général allemand : le concordat de Bade (12 octobre 1932). L'ironie du sort voulut que tous ses efforts vers ce Concordat général allemand ayant été vains sous la République de Weimar, ce fut Hitler lui-même qui en prit l'initiative. Et ce fut le premier clou de sa mise en croix. Le second fut que, Pie XI n'ayant pas dénoncé ce concordat malgré toutes les violations dont se rendirent coupables les autorités du IIIe Reich à son endroit, on le mit sur le compte de son secrétaire d'État et plus encore lorsqu'on vit que ce secrétaire d'État devenu Pie XII (2 mars 1939 : jour même de son soixante-troisième [119] anniversaire) ne le dénonça pas non plus. Le lecteur sait pourquoi : on n'y reviendra pas 24.

Secrétaire d'État de Pie XI, la politique du cardinal Pacelli fut, en plein accord avec lui, d'établir des relations diplomatiques avec le plus grand nombre d'états, de consolider celles qui existaient, de mettre à jour les anciens concordats, d'en passer de nouveaux. On cite encore, à mettre à son compte, le Concordat autrichien (5 juin 1933), les jalons qu'il posa dans les Pays baltes, les relations diplomatiques interrompues avec l'Amérique en 1870 (par la prise de Rome) qu'il tenta de rétablir, sans y réussir, etc.

Il est douteux que, le 2 mars 1939, dans la conjoncture de l'époque, le conclave qui l'a porté sur le trône de Pierre eût pu faire un meilleur choix : à sa carrure intellectuelle et à son sens politique inné, il faut encore ajouter qu'il avait fait, sous quatre papes qui furent tous de grands papes, et à des postes-clés où il ne cessa de se distinguer, un long apprentissage de trente-huit années, qui avait fait de lui celui de tous les papabiles, très probablement, le mieux préparé au métier de pape. Et puis, il y avait la guerre qui venait à grands pas et à laquelle il allait être affronté, à peine élu. Comme Pie X et Benoît XV sous lesquels il avait servi, qui l'avaient formé et dont il ne pouvait, alors, qu'imiter l'exemple.

Il est bien certain qu'au plan de la philosophie qui était la sienne en matière de guerre et de paix, un pacifiste intégral ne peut pas ne pas faire de réserves sur le pacifisme de Pie XII : il distinguait entre la guerre juste et la guerre injuste, la guerre offensive [120] et la guerre défensive, et même, dans la guerre offensive, entre l'offensive légitime et l'agression à laquelle, parfois, il accolait l'épithète « injuste 25 », ce qui signifiait que, dans son esprit, il y avait des « agressions justes ». Il n'était pas encore arrivé à cette conception selon laquelle il n'y a ni guerre offensive, ni guerre défensive, ni guerre juste ou injuste - que toutes les guerres sont injustes. Mais, si discutable que soit cette philosophie, elle l'avait amené à cette conviction que toutes les guerres sont évitables par des réformes de la structure de la communauté des nations auxquelles on peut très aisément arriver par la méthode des conférences internationales pourvu qu'on eût le sens de la justice. Et, pour un pape, c'est remarquable et digne d'éloges.

On ne saurait, je crois, porter de meilleur jugement sur lui que celui-ci :

« Jamais encore, à ma connaissance, aucun pape n'avait affirmé avec autant de décision l'unité juridique de la communauté des nations 26, le règne souverain du Droit international, et condamné avec autant de vigueur, comme brisant cette unité, la conception de la souveraineté absolue de l'État. jamais encore, à maconnaissance, aucun pape n'avait réclamé, comme une conséquence logique de ces principes, l'organisation d'institutions internationales destinées, tout à la fois, à veiller à la juste application des [121] conventions internationales et à rendre possible, quand le besoin s'en fait sentir, leur équitable révision. Jamais encore, aucun pape n'avait intégré, dans les tâches essentielles de ces institutions internationales, l'équitable répartition des richesses économiques du globe et la protection des droits culturels des minorités, aucun pape n'avait mis une telle insistance et une telle fréquence à prêcher une véritable croisade en faveur de cette organisation d'un ordre nouveau, condition d'une paix durable et à faire appel, pour cela, à tous les chrétiens et à toutes les âmes de bonne volonté éparses dans l'univers ; jamais encore, surtout, à ma connaissance, aucun pape n'avait fait de toutes ces vérités, un exposé d'ensemble d'une pareille ampleur 27. »

C'est vrai : aucun pape, - ni Pie X ni Benoît XV, mais ceux-ci qui furent les deux premiers à s'engager dans cette voie n'étaient que des précurseurs, et c'est leur pensée mise en forme et précisée par le disciple.

En matière de politique internationale, le socialisme n'est pas allé plus loin et, en 1939, aux heures cruciales, comme en 1945 quand sonna celle du passage de la théorie socialiste à la pratique, il s'est tenu bien en deçà, tandis que Pie XII...

Lorsque, par exemple, à la basilique Saint-Boniface de Munich, le 7 février 1932, Mgr Faulhaber, archevêque du lieu, prononce un discours dans lequel on peut lire :

C'est inspiré d'un des principes les plus nobles du socialisme pratique et on retrouve cela, presque mot à mot, dans le Recueil des discours prononcés par Pie XII alors qu'il n'était encore que Mgr Pacelli, durant le temps de sa nonciature à Munich et à Berlin, édité par les soins de l'épiscopat allemand en 1930.

[123]

Si vis Pacem para Pacem : pendant la paix, certes, mais aussi pendant la guerre, tel fut le principe directeur du comportement de Pie XII. Si quelqu'un doit être blâmé, ce n'est pas lui pour être resté inébranlablement fidèle à ce principe, mais les socialistes pour l'avoir abandonné avant et pendant la seconde guerre mondiale, après en avoir fait, de 1919 à 1933, la clé de voûte de leur programme de politique extérieure. Pie XII fut le Jaurès de la seconde guerre mondiale et, pendant, ce qui correspondit aux Kienthaliens et aux Zimmerwaldiens de la première. Au nom des impératifs de la Foi tandis que Jaurès, les Kienthaliens et les Zimmerwaldiens n'étaient inspirés que par ceux de la Raison. On ne voit pas bien ce qui importe puisqu'il arrivait aux mêmes conclusions rationnelles. Par contre, il saute aux yeux que combattre ces conclusions rationnelles, ce n'est plus qu'opposer à une Foi qui se met à raisonner - enfin ! *- une Raison qui ne fait plus que déraisonner. Et c'est bien le cas du Vicaire de M. Rolf Hochhuth, du Vicaire et l'Histoire de M. Jacques Nobécourt et du Pie XII et le IIIe Reich de M. Saül Friedländer. Au nom d'une autre Foi d'ailleurs, car la Raison qui déraisonne n'est qu'une autre Foi : la Foi protestante pour l'un, la Foi progressiste dans le sens du marxisme pour le second et, pour le troisième la Foi judaïque, qui, toutes trois, s'enfoncent tous les jours un peu plus dans l'obscurantisme. Moscou et Tel-Aviv en font quotidiennement la preuve que M. Rolf Hochhuth fait avec son Vicaire, - c'est le sort de tous les préjugés - tandis que, chaque jour qui est venu depuis 1870, l'Église a fait celle qu'elle émergeait de plus en plus à la lumière - en matière [124] sociale avec Léon XIII, en matière de guerre et de paix, avec Pie X, Benoît XV, Pie XI et Pie XII, puis, dans l'un et l'autre domaine, avec Jean XXIII et aujourd'hui Paul VI - en se dégageant de ses préjugés archaïques, en se gardant de tomber dans de nouveaux et, dans la mesure où ses prises de position pourraient avoir des prolongements temporels, en les fondant sur l'observation et l'analyse.

Mais, ce n'est que son attitude pendant la seconde guerre qui est reprochée à Pie XII. Pour la bien comprendre, il était nécessaire de la situer dans le contexte de celle de la papauté et de situer l'homme dans ce contexte. Arrivant aux événements, il faut encore dire ce que fut cette attitude aux heures cruciales qui décidèrent du conflit.

Trois faits d'abord qui, dans les premières semaines de son pontificat, montrent à la fois à quel point il avait conscience du danger et qui définissent ses intentions :

- le jour même de son couronnement, répondant aux voeux du Sacré Collège qui lui étaient présentés par son doyen, Mgr Pignatelli di Belmonte, il déclare qu'il « prend en main le gouvernement de la nacelle de Pierre, pour la diriger, au milieu de tant de vagues et de tempêtes, vers le port de la paix 29 »;

- sa première homélie, Quoniam Paschalia (avril 1939), le montre « préoccupé des dangers que font courir à l'Europe le chômage, la misère, le manque de fidélité aux engagements souscrits, le mépris dans certains pays des droits iinprescriptibles de la dignité [125] humaine et de la liberté 30 ». L'Italie venait justement d'envahir l'Albanie...

- une lettre à Mgr Maglione (20 avril 1939) qu'il avait pris comme secrétaire d'État (10 mars) pour lui demander de « recommander, dans toutes les paroisses de tous les diocèses, pendant le mois de mai, une croisade de prières pour obtenir, partout et pour tous, la concorde et la paix 31 ». C'est qu'entretemps s'étaient produits deux événements, l'érection de la Bohême et de la Moravie en un protectorat allemand qui est investi aussitôt par les troupes allemandes (15 mars 1939) et de la Slovaquie en un État indépendant, soit le démantèlement de la Tchécoslovaquie et, le 31 du même mois, la garantie inconditionnelle donnée à la Pologne par l'Angleterre, de son intégrité territoriale telle qu'elle avait été définie par le Traité de Versailles. Le second apparut aussitôt à Pie XII comme étant le premier pas d'une marche irréversible à la guerre et il avait décidé une offensive diplomatique dont il sera parlé plus loin, d'où les prières demandées dans « toutes les paroisses de tous les diocèses » pour soutenir cette offensive.

A propos du premier, il fut reproché à Pie XII de ne pas avoir protesté contre cette violation, dit-on, des Accords de Munich et cette attitude fut mise en parallèle avec celle, dans l'affaire de l'Anschluss autrichien, de Pie XI qui, d'ailleurs, lui non plus n'avait pas protesté contre l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne hitlérienne, mais avait exigé du [126] cardinal Innitzer, archevêque de Vienne, lequel avait demandé aux évêques et au clergé de faire voter pour le fait accompli lors du plébiscite, une mise au point qui ressemblait à une rétractation et qui fut publiée dans l'Osservatore Romano du 6 avril 1938.

D'abord, il n'y avait pas de comparaison possible entre les deux événements. L'Anschluss ne fut un coup de force qu'en droit formel. Depuis 1919, la quasi-unanimité des Autrichiens demandait le rattachement à l'Allemagne (voeu de l'Assemblée nationale du 4 mars 1919, du chancelier socialiste Karl Renner entériné par la Constitution de Weimar dans son article 61, etc.) L'article 88 du pacte de la S. D. N. s'y opposait contre la volonté des deux peuples. De Salzbourg à Vienne, l'entrée de Hitler fut triomphale.

Le démantèlement de la Tchécoslovaquie se présente sous un jour tout autre au regard d'une violation de traité et, particulièrement, des Accords de Munich. Ceux-ci avaient prévu trois choses : le retour des Sudètes à l'Allemagne, l'érection de la Bohême-Moravie en État indépendant, la Slovaquie devant à son tour devenir indépendante, mais les deux États étant réunis en un seul de forme fédérale sous le nom de Tchécoslovaquie qui lui restait; enfin, la garantie donnée par l'Allemagne à cet État fédéral, de son intégrité territoriale « dès que Prague (qui en était la capitale) aurait réglé avec Varsovie et Budapest la question des minorités polonaise et hongroise 32 ».

[127]

Or, dans le nouvel État fédéral, les Tchèques qui sont en majorité, d'une part font la sourde oreille aux Polonais et aux Hongrois, de l'autre, mènent la vie très dure aux Slovaques qu'ils se refusent à considérer comme autonomes. Mais il vaut mieux laisser à M. André-François Poncet - non suspect de la moindre complaisance pour l'Allemagne nazie - le soin d'établir comment et par qui les Accords de Munich furent violés : « Les Slovaques, conduits par Mgr Tiso, avaient obtenu l'autonomie dans le cadre de l'État tchécoslovaque. Mais les Tchèques refusaient de les considérer comme un État émancipé et fédéré. Il suffisait à Hitler, pour exécuter son dessein, de prendre parti pour les Slovaques 33. Le 13 mars 1939, Prague ayant prétendu révoquer les ministres slovaques 34 à cause de leur politique séparatiste, Mgr Tiso 35 courut à Berlin et sollicita la protection 36 du Führer 37. »

La violation des Accords de Munich fut donc d'abord une violation de la part des Tchèques 38 et [128] l'intervention de Hitler une réaction sur demande des victimes de cette violation. Tout comme, par exemple, la récente intervention au Congo des Belges et des Américains, de la part du gouvernement impuissant contre des rebelles en train de massacrer des innocents. Et tout comme, combien d'autres interventions de même nature des Anglais, des Français, des États-Unis, etc. qui n'ont jamais ému, outre mesure, la conscience universelle quand elle ne les a pas, tout simplement, approuvées.

Aux épithètes indignées près dont M. André François-Poncet émaille son récit, les choses se sont bien passées comme il le dit : la Tchécoslovaquie est morte de la violation des Accords de Munich par les Tchèques.

Et que pouvait dire Pie XII des conditions dans lesquelles elle était morte, puisqu'elles avaient été définies par des accords passés entre des gouvernements reconnus par les Accords de Munich ? A l'un d'entre eux, le gouvernement tchèque, il avait été fait violence, c'est certain, mais il réclamait lui-même le droit de faire violence à un autre, et c'était pour l'empêcher de recommencer que Hitler avait décidé de l'occuper. Le seul moyen de l'empêcher [129] de l'occuper, c'était de procéder à un règlement général de tous les litiges européens par une conférence internationale qui se serait fixé ce but (révision du Traite de Versailles, prévue par l'article 19 du Pacte de la S. D. N.) qu'après l'avoir refusée a la République de Weimar on continua de refuser à Hitler qui, sur proposition de Roosevelt en date du 16 mai 1933, en avait accepté d'enthousiasme le principe dans un discours qu'il prononça devant le Reichstag, dès le lendemain 17. C'est sur une conférence de ce genre que Pie XII se rabattit et qu'il proposa en mai suivant.

Cette conférence n'aurait d'ailleurs pas eu que le problème tchécoslovaque à reconsidérer car, dans le même temps que Hitler lui apportait, en accord avec les Slovaques, la solution que l'on sait, un autre était ne d'une autre provocation : le problème polonais.

Jusque-là, Allemands et Polonais s'entendaient très bien. Il y avait entre eux un traité d'alliance datant du 26 janvier 1934 qui fonctionnait à merveille et leurs relations étaient des plus cordiales. C'est encore M. André François-Poncet qui nous le dit :

« Le colonel Beck est devenu un familier de Göring et celui-ci, chaque année, est invité à aller chasser dans les forêts polonaises. Au cours de ces cordiales rencontres, on a parlé, naturellement, de la question de Dantzig et du Corridor, qu'il faudra bien résoudre, un jour, dans l'intérêt des bonnes relations entre les deux pays ; et le colonel Beck a donné à entendre que la Pologne ne refuserait pas de rendre Dantzig au Reich, pourvu qu'elle y conservât des privilèges économiques, et qu'elle s'accommoderait également [130] de la création à travers le Corridor d'un couloir exterritorialisé, par lequel passeraient une autostrade et une voie ferrée qui feraient communiquer directement la Prusse occidentale avec la Prusse orientale 39. »

Les deux parties sont donc d'accord.

Mais, lorsque le 21 mars von Ribbentrop propose à l'ambassadeur polonais à Berlin, M. Lipski, d'engager des conversations diplomatiques dans le dessein d'officialiser cet accord, celui-ci part pour Varsovie et en revient le 26 avec une réponse négative. Au surplus, comme pour donner tout son sens à cette réponse négative, le 24 mars, lendemain de son arrivée à Varsovie, Moltke, ambassadeur d'Allemagne en Pologne, avertissait Berlin que des bruits alarmistes couraient relativement aux intentions de l'Allemagne à l'égard de la Pologne et, le lendemain 25, l'amiral Canaris, chef de l'Abwehr, signalait la mobilisation de trois classes de réservistes ainsi que des concentrations de troupes polonaises autour de Dantzig.

Que s'était-il donc passé?

Le 18 mars, « Litvinov avait proposé une conférence européenne où, cette fois, la France, la Grande-Bretagne, la Pologne, la Russie, la Roumanie et la Turquie s'uniraient pour arrêter Hitler 40 ». Le même jour, « plusieurs agences annoncent que la Roumanie vient d'être l'objet d'un ultimatum allemand et que le gouvernement roumain, pris de peur, a abandonné à Hitler les ressources de son sol 41 ».

[131] La nouvelle était fausse. M. Georges Bonnet qui dit en avoir reçu l'assurance, seulement en 1944, du ministre des Affaires Étrangères roumain, M. Grégoire Gafenco, et en ces termes : « jamais il n'y a eu aucun ultimatum allemand à Bucarest en 1939 », qualifie cette manoeuvre de provocation et la met au compte des bellicistes anglais dont Lord Halifax vient de prendre la tête 42. Mais, le 18 mars 1939, interpellé par le Foreign Office, M. Tiléa, chargé d'affaires roumain à Londres, confirme l'ultimatum. M. Chamberlain réunit son Cabinet sur-le-champ et décision est prise de donner à la Roumanie la garantie anglaise de son intégralité en même temps que de demander à la Pologne, dont le concours était stratégiquement nécessaire, de lui donner aussi la sienne. Accord du colonel Beck sous la condition que l'Angleterre garantira aussi l'intégralité territoriale de la Pologne. Marché conclu au niveau des conversations le 21 mars, puis définitivement le 31. D'où le revirement de la Pologne qu'en raison des relations qui étaient en train de se nouer entre l'Angleterre et la Russie, la garantie anglaise garantissait bien plus que le traité germano-polonais contre les entreprises de cette dernière. Le colonel Beck ignorait seulement que, dans le même temps, des relations de même nature étaient en train de se nouer entre l'Allemagne hitlérienne et la Russie.

Fort de cette garantie, le colonel Beck allait désormais se croire tout permis. Le premier, Pie XII vit tout ce qui en pouvait découler et lorsque, le 26 avril, Hitler ayant acquis la conviction que le revirement [132] polonais était irréversible, dénonce à la fois le traité germano-polonais du 26 janvier 1934 et l'accord naval anglo-allemand du 18 juin 1935, il n'y a plus aucun doute dans son esprit sur la nécessité d'une tentative de médiation de sa part.

Mais le président Roosevelt l'avait devancé : le 14 avril, il avait écrit personnellement à Hitler et à Mussolini - à Hitler et à Mussolini seulement - une lettre dans laquelle il leur posait carrément la question suivante : « Êtes-vous prêt à donner l'assurance que vos forces n'attaqueront ni n'envahiront le territoire d'aucune des nations suivantes ? » Suivait une liste de trente et un pays. Puis l'espoir qu'une telle garantie pourrait représenter « dix ans et même peut-être un quart de siècle » de paix. Enfin, en cas de réponse affirmative, il promettait la participation américaine « à des discussions a l'échelle mondiale visant à soulager le monde du fardeau écrasant des armements ».

C'était accuser Hitler et Mussolini seulement d'être, dans le monde, des facteurs de guerre. Et, au regard des bons usages diplomatiques, une grossièreté, sinon une provocation. « Effet de la paralysie progressive », dit Mussolini au reçu de cette lettre. Et Göring : « Début de maladie mentale. » Et ma foi... Hitler fit annoncer qu'il répondrait le 28 avril par un discours qu'il ferait au Reichstag, comme il avait répondu, une fois déjà, à une proposition plus polie, plus substantielle et plus rationnelle du même président Roosevelt, le 17 mai 1933.

Pour bien montrer à quel point il était possible d'éviter la seconde guerre mondiale et quelles étaient les dispositions de Hitler en matière de guerre et de [133] paix, en même temps que pour rendre sensible la différence entre cette précedente proposition et celle-ci, il est nécessaire de revenir sur ce qui s'était passé les 16 et 17 mai 1933.

Le 16 mai 1933, le président Roosevelt avait adressé aux chefs d'État de quarante-quatre nations un message qui exposait quels étaient les espoirs et les projets des États-Unis en ce qui concernait la paix par le désarmement : suppression de toutes les armes offensives, bombardiers et tanks ainsi qu'artillerie lourde pour commencer, limitation au niveau de l'Allemagne de tous armements, effectifs militaires, etc.

La réponse de Hitler fut prompte et sans ambages : dès le lendemain 17 mai, par un discours au Reichstag qui était une vibrante profession de foi pacifiste, une déclaration de guerre à la guerre dans une entente européenne parfaite, si la proposition du président Roosevelt était accueillie par les autres nations de la même façon que par l'Allemagne. Voici ce qu'on pouvait lire dans ce discours :

Le monde entier respira. Les sociaux-démocrates du Reichstag allemand, eux-mêmes, applaudirent ce discours. Il faut reconnaître qu'on ne pouvait mieux dire.

Il n'y eut cependant pas de suite : le 14 octobre suivant, la proposition Roosevelt étant venue en discussion devant la S. D. N., les futurs alliés dans la guerre contre l'Allemagne demandèrent... huit années pour ramener leurs armements au niveau de celui de l'Allemagne - huit années durant lesquelles ils n'admettraient pas que l'Allemagne fût à égalité de droits avec les autres nations en matière d'armements. Et il y avait quinze ans qu'à des propositions semblables qui avaient l'adhésion de l'Allemagne on faisait des réponses dilatoires de même facture.

C'était se moquer du monde : cette fois, l'Allemagne quitta la S. D. N. en claquant les portes et le 12 novembre suivant, par 96 % du corps électoral, le peuple allemand plébiscita cette décision.

Prétendre alors qu'il n'y avait aucune possibilité de traiter avec Hitler est une contre-vérité : le 14 octobre 1933, les Alliés eux-mêmes avaient fait la preuve que c'était eux qui n'y étaient, de toute façon, pas plus disposés qu'ils ne l'avaient été à traiter avec la République de Weimar. Et cette preuve, à six années de distance, la lettre à Hitler et à Mussolini du 14 avril 1939 la renouvelait par sa [135] formulation même. La réaction de Hitler fut cinglante.

Le 17 avril, il fit poser à tous les états cités par Roosevelt, la double question suivante par Ribbentrop (à l'exception naturellement de la Pologne, de la Russie, de la Grande-Bretagne et de la France, dont il connaissait les intentions maintes fois réitérées publiquement) : avaient-ils l'impression d'être menacés par l'Allemagne et avaient-ils chargé Roosevelt de faire cette proposition dans cette forme ? A l'unanimité, les vingt-sept États interpellés répondirent par un double non. C'était pour lui un succès diplomatique sans précédent, ponctué le 28 avril suivant par un discours qui, donnant lecture des vingt-sept réponses et renouvelant ses propositions de conférence internationale pour réviser le Traité de Versailles dans ce qui en subsistait encore, ensevelit publiquement Roosevelt dans un grand linceul de ridicule. C'est sur quoi M. Saül Friedländer - professeur d'histoire contemporaine à l'Institut universitaire des Hautes Études internationales de Genève, ne l'oublions pas car ceci prouve qu'en Suisse les vaches sont aussi bien gardées que partout ailleurs dans le monde, - conclut que : « Le message de Roosevelt est favorablement accueilli dans le monde entier, à l'exception des pays de l'Axe et, semble-t-il (sic) du Vatican 44. » En réalité, à l'exception des bellicistes polonais, anglais et français ­ les Russes n'en dirent rien : ils étaient déjà en pourparlers avec l'Allemagne pour un pacte de non-agression dont la conclusion serait paraphée le 23 août suivant et qui [136] prévoyait le partage de la Pologne 45 - et de M. Saül Friedländer, le monde entier vit dans l'intervention de Roosevelt sous cette forme une inqualifiable bourde diplomatique et l'on comprend que Pie XII, qui avait le sens du ridicule, ne s'y soit pas associé. D'ailleurs, Roosevelt qui agissait en franc-tireur ne le lui avait pas plus demandé 46 qu'il ne l'avait [137] demandé, on l'a vu, aux trente et un pays qu'il citait, dont aucun, même pas la Pologne, la France et l'Angleterre qui approuvaient, ne s'y est davantage officiellement rallié. Alors, pourquoi faire à Pie XII un reproche que l'on ne fait pas aux autres?

Autrement conforme au ton et aux usages diplomatiques était le projet de médiation de Pie XII. Autrement mieux inspiré, mieux adapté à la conjoncture et plus substantiel. Autrement plus susceptible d'aboutir, enfin, s'il avait été pris en considération.

Voici comment il se présentait dans son fond : régler tous les litiges entre tous les États européens qui en avaient entre eux. Ces États étaient au nombre de cinq : l'Angleterre, la France, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne - l'Angleterre avec l'Allemagne par la dénonciation de l'accord naval anglo-allemand, par le problème de Suez avec l'Italie et la garantie qu'elle avait donnée a la Pologne ; la France avec l'Italie (revendications italiennes en Afrique du Nord) et avec l'Allemagne en raison de sa politique européenne; l'Allemagne enfin, avec la Pologne. Dans sa forme : deux de ces cinq États n'appartenaient plus à la S. D. N., ce qui, par là même qu'il eût signifié le règlement de tous ces litiges en dehors d'elles, l'excluait dans le cadre de cette organisation. Il ne restait donc qu'un règlement par des contacts entre ces cinq États. Pourquoi pas la Russie, a demandé M. Saül Friedländer, en suggérant que [138] c'était par une « aversion personnelle à l'égard du communisme, qui date de ses contacts avec les Soviets en Bavière en 1919 47 ». La réponse est, en réalité, bien plus simple : parce que la Russie n'est concernée par aucun des litiges en question, et c'était déjà pour cette raison qu'elle avait été écartée de la conférence de Munich. Que Pie XII ait été hostile au communisme ne fait pas de doute, l'encyclique Divini Redemptoris de Pie XI le dit clairement, qui était sa loi. Mais, eût-elle été impliquée dans les problèmes européens en litige, que prétendre qu'il ne l'eût pas incluse dans son projet n'est qu'une hypothèse toute gratuite; pour la même raison, il n'avait pas non plus pensé aux États-Unis.

Avant de soumettre son projet aux intéressés, pour bien s'assurer qu'il ne heurterait personne, Pie XII fit procéder à des sondages par ses services diplomatiques. Voici donc, maintenant, comment les choses se passèrent :

1. Le 1er mai, Mussolini recevait le R. P. Tacchi Venturi, de la Compagnie de Jésus, qui était son ami personnel et qui venait lui demander son avis au nom du pape. Le Duce demanda un jour de réflexion. Le 2 mai, comme promis, il répondait à la question qui lui avait été posée par une approbation sans réserve. L'envoyé du pape lui ayant alors demandé comment, selon lui, réagirait Hitler : « J'incline à croire, répondit-il, que le Führer ne repoussera pas la proposition. » Il ajouta seulement, ce qui était de bon conseil, « qu'il serait bon de préciser [dans la formule d'invitation] qu'on se propose de résoudre [139] pacifiquement les points de litige entre les cinq pays et les divers problèmes annexes 48 ».

2. Muni de ce viatique, le lendemain 3 mai, le secrétaire d'État, Mgr Maglione, soumettait la proposition du pape aux nonces de Berlin, de Paris, de Varsovie et de Londres. Le 5 mai, Mgr Orsenigo est reçu en compagnie de Ribbentrop par Hitler à Berchtesgaden. Du compte rendu de l'entrevue qu'il adresse le lendemain à la secrétairerie d'État 49 comme du memorandum allemand qui la résume 50, il résulte que Hitler « ne croyait pas qu'il y eût un danger de guerre, vu que la tension était due davantage à la propagande qu'aux faits » et qu'avant de donner sa réponse définitive, il devait « d'abord se mettre en rapport avec Mussolini car il ne ferait rien sans l'accord de celui-ci... Le Duce et lui agiraient toujours à l'unisson ».

Pour qui connaît la réponse du Duce, c'était encourageant 51.

[140]

3. Le nonce à Paris, Mgr Valerio Valéri, est reçu le 6 mai par M. Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères, qui lui dit d'abord qu'avant de lui donner une réponse définitive, il lui faudrait consulter le président du Conseil et M. Alexis Léger, secrétaire général du Quai d'Orsay, puis, après lui avoir dit cela, le rappelle au téléphone et le fait venir chez lui le soir même, pour lui dire que « le gouvernement français jugeait la démarche inopportune » et lui demander « de prier le cardinal secrétaire d'État de suspendre jusqu'à nouvel ordre, la publication du message 52 ».

Son opinion sur la démarche qu'il vient de faire, Mgr Valerio Valeri la communique à la secrétairerie d'État le 12 mai après l'échec de la tentative du pape :

Le 7 mai, M. Alexis Léger lui avait dit son opposition au principe d'une conférence en des termes à peu près semblables.

4. Le nonce à Londres, Mgr Godfrey est reçu le 5 mai par Lord Halifax qui lui fait connaître la position du gouvernement anglais : « que Sa Sainteté offrît ses bons offices successivement et séparément à la Pologne et à l'Allemagne, à la France et à l'Italie 55. »

L'offre de médiation, ici aussi, était déclinée.

5. Les réponses de Paris et de Londres qui sont entre les mains du Saint-Siège dès le 7 mai, anéantissent tous les espoirs que celles de l'Italie et de l'Allemagne avaient fait naître dans l'esprit du Secrétaire d'État et du pape. Le 8 mai arrive celle de la Pologne : elle est, évidemment, alignée sur celles de la France et de l'Angleterre. La réponse officielle et définitive des puissances de l'Axe était commune. Elle arriva la dernière : le 9 mai. En toute connaissance de celles de la France, de l'Angleterre et de la Pologne et tirant les conclusions de leur caractère négatif, elle postulait « qu'une conférence des cinq puissances, destinée à redresser la situation interna[142]tionale, semblait prématurée et, pour le moment, inutile, ne fût-ce que pour ne pas mettre en cause la haute autorité du Souverain Pontife 56 ».

Placés devant le fait accompli, Hitler et Mussolini ne pouvaient rien dire d'autre.

M. Saül Friedländer ne pouvait pas ne pas connaître - ne serait-ce que par le livre de Mgr Giovanetti qu'il cite souvent - l'évolution chronologique de la tentative de médiation de Pie XII vers l'échec : il n'en souffle mot. Question : pour n'en pas désigner les responsables que cette chronologie désigne impitoyablement ?

Le texte du message que Pie XII se proposait d'envoyer à chacun des cinq chefs d'États pour les inviter à se rencontrer en une conférence n'a pas été, à ma connaissance, rendu officiellement public. On n'en a su le contenu que par des indiscrétions de la presse diplomatique, dont la première a été commise le 9 mai par le News Chronicle de Londres et reprise par la presse parisienne dans les jours qui suivirent et par le discours, qui était une exhortation publique à la paix par des discussions internationales que, le 2 juin suivant, le pape prononça devant le Sacré Collège 57. On l'a connu aussi par l'accueil chaleureux que la presse du monde entier, notamment celle des pays neutres, fit à ce discours du 2 juin.

A partir de là, les efforts de Pie XII en faveur de la paix s'exercèrent dans le sens où Lord Halifax, en déclinant la conférence des cinq États, avait [143] souhaité qu'ils s'exerçent : le rétablissement des relations correctes entre la Pologne et l'Allemagne d'une part, la France et l'Italie de l'autre.

Il ne réussit pas davantage.

De ces efforts, M. Saül Friedländer ne retient que ceux qu'il fit en direction de l'Allemagne et de la Pologne, lesquels ont été caractérisés surtout par les conseils de modération et de prudence qu'à plusieurs reprises le pape donna instruction à Mgr Cortesi, son nonce à Varsovie, de réitérer au gouvernement polonais. Les 30 et 31 août, il alla même jusqu'à conseiller des concessions : retour de Dantzig au Reich, aménagement du Corridor, garanties de certains droits aux minorités polonaises d'origine allemande 58.

Et M. Saül Friedländer interprète tout cela dans le sens suivant :

« ... le Saint-Siège accordera son appui à la diplomatie du Reich au cours des dernières semaines de la crise 59 ».

Autrement dit, c'est par souci d'appuyer la diplomatie allemande, non de promouvoir entre l'Allemagne et la Pologne un aménagement territorial et un règlement du sort de la minorité allemande en Pologne, plus rationnel que celui qui avait été prévu à Versailles et qui était la source du conflit germano-polonais, que le pape agissait. 

Par sympathie pour l'Allemagne nazie.

[144]

Toujours le même système.

Bref. La période qui va de l'échec de sa tentative de médiation du début de mai au 1er septembre 1939 fut dominée, le 24 août, par une exhortation publique « aux gouvernements et aux peuples » en faveur de la paix, dans laquelle on peut lire : « Rien ne sera perdu avec la paix, tout le sera par la guerre 60. »

Le lendemain 25 août, les souverains de Belgique et de Hollande tentent une suprême médiation : il s'y associe en soulignant « l'heureuse coïncidence avec la radiodiffusion de son propre message de paix 61 ».

Le dernier geste de Pie XII fut, au terme de cette période, le 31 août,1939, une note remise par le cardinal secrétaire d'État, Mgr Maglione, aux ambassadeurs d'Allemagne, de Pologne, d'Angleterre, de France et d'Italie comportant deux points :

1. relativement à l'Allemagne et à la Pologne, proposition d'une trêve de dix à quatorze jours pendant laquelle les deux pays s'engageraient à s'abstenir de toute mesure et de tout incident qui pourraient aggraver la tension;

2. relativement à tous les destinataires, une requête en faveur d'une conférence internationale qui aurait pour but de régler le conflit germano-polonais et de réviser le Traite de Versailles 62.

Dans l'après-midi de ce même 31 août 1939, Mussolini avait proposé à la France et à la Grande-Bretagne une conférence à quatre pour laquelle il [145] suggérait le 5 septembre, après avoir chargé le comte Ciano de dire à Mgr Maglione que « l'Italie appuyait l'initiative pontificale de tout son pouvoir 63».

Ces deux initiatives étaient motivées par le fait que, le 19 août, Hitler s'était déclaré prêt à négocier si, avant le 31 août au soir les Polonais lui envoyaient un plénipotentiaire avec pleins pouvoirs de traiter, en précisant que, sinon, ce serait la guerre (en substance) et tout indiquait que, forts de l'appui de l'Angleterre et de la France, les Polonais n'enverraient pas ce plénipotentiaire.

Mais, commentant un télégramme de Weizsäcker envoyé à Berlin de Rome, le 30 août 1939 et qui disait : « ... qu'au cas où un plénipotentiaire polonais ne se présenterait pas à Berlin, on pourrait peut-être compter sur une nouvelle initiative du pape », M . Saül Friedländer conclut : « Aucune initiative pontificale n'eut finalement lieu dans ce sens 64. »

Professeur d'histoire contemporaine à l'Institut universitaire des Hautes Études internationales à Genève (!!...). Une seule question : nommé sur titres ou sur simple présentation de son certificat de baptême ?


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