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LE MENSONGE D'ULYSSE

de Paul Rassinier

*****

CHAPITRE IV

LES PSYCHOLOGUES

DAVID ROUSSET ET L'UNIVERS CONCENTRATIONNAIRE

***

De tous les témoins, aucun n'atteignit à ce savoir-faire, à cette puissance d'évocation et à cette précision dans la reconstitution de l'atmosphère générale des camps, dont il est le grand ténor reconnu, à l'échelle mondiale. Mais aucun non plus n'a, ni plus, ni mieux romancé. L'Histoire retiendra son nom: j'ai peur que ce soit surtout au titre littéraire. Sur le plan historique proprement dit, l'emballage a fait passer le produit. Il l'a d'ailleurs pressenti et il a pris les devants:

"Il m'est arrivé de rapporter certains faits tels qu'ils étaient connus à Buchenwald, et non comme les présentent les documents publiés ultérieurement."
"Des contradictions de détails existent surtout, non seulement entre les témoignages, mais entre les documents. La plupart des textes publiés jusqu'ici ne portent que sur des aspects très extérieurs de la vie des camps, ou sont les apologies qui procèdent par allusions, qui affirment des principes plus qu'elles ne rassemblent des faits. De tels documents sont précieux mais à condition de connaître déjà, intimement ce dont ils parlent; alors, ils permettent souvent de trouver un chaînon encore inaperçu. Je me suis précisément efforcé de rendre les rapports entre les groupes dans leur complexité réelle et dans leur dynamique." (Les Jours de notre Mort, Annexe page 764.)

[page 154]

Ce raisonnement lui a permis de négliger totalement, ou presque, les documents, et, prenant texte du fait que ceux qui concernent les camps de l'Est sont à la fois rares et pauvres, de déclarer que:

"Le recours aux témoignages directs est la seule méthode sérieuse de prospection." (Ibid.)

puis de choisir, entre ces témoignages directs, ceux qui servaient le mieux sa manière de voir du moment,

" Il s'agissait, dans ces conditions, convient-il, d'une tentative hardie - hasardée, dirait-on peut-être - que de vouloir un panorama d'ensemble du monde concentrationnaire." (Ibid.)

On ne saurait mieux le caractériser qu'il ne le fait lui-même. Mais alors, pourquoi avoir présenté les camps dans cette forme qui procède de l'affirmation catégorique?

L'Univers concentrationnaire (Pavois 1946) eut un succès mérité. Dans le concert des témoins mineurs qui hurlaient la vengeance et la mort aux chausses des Allemands vaincus1 il tentait de reporter les responsabilités sur le nazisme et il marquait un tournant, une orientation nouvelle. La France pacifiste fut reconnaissante à David Rousset d'avoir conclu en ces termes:

"L'existence des camps est un avertissement. La société allemande, en raison à la fois de la puissance de sa structure économique et de l'âpreté de la crise qui l'a défaite, a connu une décomposition encore exceptionnelle dans la conjoncture actuelle du monde. Mais il serait facile de montrer que les traits les plus caractéristiques de la mentalité S.S. et des soubassements sociaux, se retrouvent dans bien d'autres secteurs de la société mondiale. Toutefois, moins accusés et, certes, sans commune mesure avec les développements connus dans le Grand Reich. Mais ce n'est qu'une question de circonstances. Ce serait une duperie, et criminel, que de prétendre qu'il est impossible aux autres peuples de faire une expérience semblable pour des raisons [page 155] d'opposition de nature. L'Allemagne a interprété avec l'originalité propre à son histoire, la crise qui l'a conduite à l'univers concentrationnaire. Mais l'existence et le mécanisme de cette crise tiennent aux fondements économiques et sociaux du capitalisme et de l'impérialisme. Sous une figuration nouvelle, des effets analogues peuvent demain encore apparaître2. Il s'agit en conséquence d'une bataille très précise à mener." (Page 187.)

Les Jours de notre Mort (1947), qui reprennent les données de L'Univers concentrationnaire et les poussent dans les derniers retranchements de la spéculation, sont assez éloignés de cette profession de foi que, par ailleurs, Le Pitre ne rit pas (1948) oublie totalement. D'où il faut conclure que David Rousset a évolué sous le couvert de se préciser, ce qui a fait que son oeuvre a fini par prendre un caractère beaucoup plus anti-allemand qu'anti-nazi, aux yeux du public. Cette évolution fut d'autant plus remarquée que nuancée de certaines faiblesses pour le bolchevisme, à son point de départ, elle a trouvé, sur le tard, sa conclusion dans un antibolchevisme dont il serait aventuré de dire qu'il ne muerait point en russophobie pure et simple, si la crise mondiale se précipitait au point de se résoudre dans la guerre.

L'originalité donc, de L'Univers concentrationnaire a été de distinguer entre l'Allemagne et le nazisme dans l'établissement des responsabilités. Elle s'est doublée d'une théorie qui fit sensation en ce qu'elle justifiait le comportement des détenus chargés de la direction des affaires du camp, par la nécessité de conserver, pour l'après-guerre, l'élite des révolutionnaires avant tout3. Martin-Chauffier justifiant le médecin qui veut sauver le plus grand nombre possible de détenus en faisant porter ses efforts sur certains malades d'abord, [page 156] David Rousset justifiant la politique qui veut sauver la qualité et non le nombre, mais une qualité définie en fonction de certains impératifs extra-humanitaires, cela fait beaucoup d'arguments, et non des moindres, qui s'acharnent sur la masse anonyme des concentrationnaires. Et si, à propos de l'un et l'autre cas, on parle un jour d'imposture philosophique, il n'y aura là rien d'étonnant. Les esprits malins pourront même ajouter que David Rousset a probablement été sauvé de la mort par le kapo communiste allemand Emile Künder, qui le considérait comme appartenant à cette élite révolutionnaire, qui lui témoigna une grande amitié à ce titre et qui le renie aujourd'hui.

Ceci dit sans préjudice de quelques autres réserves.


LE POSTULAT DE LA THEORIE.

"Il est normal, lorsque toutes les forces vives d'une classe sont l'enjeu de la bataille la plus totalitaire encore inventée, que les adversaires soient mis dans l'impossibilité de nuire et, si nécessaire, exterminés."(Page 107.)

Il est inattaquable. Sa conclusion, énoncée sans transition, l'est beaucoup moins:

"Le but des camps est bien la destruction physique." (Ibid.)

On ne peut pas ne pas remarquer que, dans le postulat lui-même, la destruction physique est subordonnée à la nécessité et non décrétée par principe: envisagée seulement dans les cas ou la mesure d'internement ne suffirait pas à mettre l'individu hors d'état de nuire.

Après un enjambement ou une déduction cavalière de cette taille, il n'y a pas de raison de s'arrêter, et on peut écrire:

"L'ordre porte la marque du maître. Le commandant du camp ignore tout. Le Block-führer4 ignore tout. Le Lagerältester5 ignore tout. Les exécuteurs ignorent tout. Mais l'ordre indique la mort et le genre de mort et la durée qu'il faut mettre à faire mourir. Et dans ce désert d'ignorance, c'est suffisant." (Page 100.)

[page 157]
ce qui est une façon, à la fois de corser le tableau, de reporter la responsabilité sur le "haut-lieu" de Martin-Chauffier, et de permettre de conclure à un plan pré-établi de systématisation de l'horreur, qui se justifie par une philosophie.

"L'ennemi, dans la philosophie S.S., est la puissance du mal intellectuellement et physiquement exprimée. Le communiste, le socialiste, le libéral allemand, les révolutionnaires, les résistants étrangers sont les figurations actives du mal. Mais l'existence objective de certaines races: les Juifs, les Polonais, les Russes, est l'expression statique du mal. Il n'est pas nécessaire à un Juif, à un Polonais, à un Russe, d'agir contre le national-socialisme: ils sont, de naissance, par prédestination, des hérétiques non assimilables, voués au feu apocalyptique. La mort n'a donc pas de sens complet. L'expiation seule peut être satisfaisante, apaisante pour les seigneurs. Les camps de concentration sont l'étonnante et complexe machine de l'expiation. Ceux qui doivent mourir vont à la mort avec leur lenteur calculée pour que leur déchéance physique et morale, réalisée par degrés, les rende enfin conscients qu'ils sont des maudits, des expressions du mal, et non des hommes. Et le prêtre justicier éprouve une sorte de plaisir secret, de volupté intime, à ruiner les corps." (Pages 108-109.)

Par quoi on voit que, partant des camps de concentration entendus comme moyens de mettre les opposants hors d'état de nuire, on peut aisément en faire des instruments d'extermination par principe et broder à l'infini sur le but de cette extermination. A partir du moment où on en vient là, ce n'est plus qu'une question d'aptitude aux constructions de l'esprit, et de virtuosité. Mais l'effort littéraire qui produit de si heureux effets de sadisme est parfaitement inutile et point n'est besoin d'avoir vécu l'événement pour le dépeindre ainsi: il n'était que de se reporter à Torquemada et de recopier les thèses de l'Inquisition.

Je ne m'arrête pas à la première partie de l'explication qui assimile les Russes et les Polonais aux Juifs dans l'esprit des dirigeants nazis: la fantaisie saute aux yeux.


LE TRAVAIL.

"Le travail est entendu moyen de châtiment. Les [page 158] concentrationnaire-main-d'oeuvre sont d'intérêt second, préoccupation étrangère à la nature intime de l'univers concentrationnaire. Psychologiquement, elle se raccroche par ce sadisme de contraindre les détenus à consolider les instruments de leur asservissement.
"C'est en raison d'accidents historiques que les camps sont devenus aussi des entreprises de travaux publics. L'extension de la guerre à l'échelle mondiale exigeant un emploi total de tout et de tous, des boiteux, des sourds, des aveugles et des P.G., les S.S. embrigadèrent à coups de fouet dans les tâches les plus destructives, la meute aveugle des concentrationnaires Le travail des concentrationnaires n'avait pas pour fin essentielle la réalisation des tâches précises, mais le maintien des "détenus protégés"6 dans la contrainte la plus étroite, la plus avilissante." (Pages 110-111-112.)

Si on a décidé que le but des camps était d'exterminer, il est bien évident que le travail n'entre plus que comme un élément négligeable en lui-même dans la théorie de la mystique exterminatrice. Eugen Kogon, dont il est question au chapitre suivant, partant du même principe quoique avec beaucoup moins de raffinement dans la forme, écrit à ce propos dans l'Enfer organisé:

"On décida que les camps auraient un but secondaire, un peu plus réaliste, un peu plus pratique et plus immédiat: grâce à eux, on allait réunir et utiliser une main-d'oeuvre composée d'esclaves, appartenant à la S.S. et qui, aussi longtemps qu'on leur permettrait de vivre, ne devraient vivre que pour servir leurs maîtres. Mais, ce que l'on a appelé les buts secondaires (effrayer la population, utilisation de la main-d'oeuvre d'esclaves, maintien des camps comme lieu d'entraînement et terrain d'expérimentation pour la S.S.), ces buts étaient venus peu à peu au premier plan, pour ce qui est des véritables raisons d'envoi dans les camps, jusqu'au jour où, la guerre déchaînée par Hitler, envisagée et préparée par lui et la S.S., d'une façon toujours plus systématique, provoqua l'énorme développement des camps." (Pages 27-28.)

De la juxtaposition de ces deux textes, il ressort que, pour le premier, c'est l'accident historique de la guerre, et encore, [page 159] seulement au moment de son extension à l'échelle mondiale, qui a fait passer l'utilisation des détenus comme main-d'oeuvre, au premier plan dans les buts des camps, tandis que pour le second, ce résultat était atteint avant la guerre, celle-ci n'ayant fait que lui donner plus d'importance.

J'opte pour le second: la division des camps en Konzentrationslager7, Arbeitslager8 et Straflager9 était un fait accompli au moment de la déclaration de guerre. L'opération d'internement, avant et pendant la guerre, se faisait en deux temps: on concentrait les impétrants sur un camp prévu ou organisé pour le travail, et qui jouait en sus le rôle de gare de triage; de là, on les dirigeait sur les autres, selon les besoins du travail. Il y avait un troisième temps pour les délinquants en cours d'internement: l'envoi en punitions dans un camp généralement en construction, qui était considéré comme camp de représailles, mais qui, au moment de son achèvement, devenait à son tour un camp ordinaire.
J'ajoute qu'à mon sens le travail a toujours été prévu. Ceci fait partie du code international de répression: dans tous les pays du monde, l'Etat fait gagner leur vie et suer des bénéfices à ceux qu'il emprisonne, à quelques exceptions près (régime politique dans les nations démocratiques, déportés d'honneur dans des régimes de dictature). Le contraire ne se conçoit pas: une société qui prendrait en charge ceux qui enfreignent ses lois et la sapent dans ses fondements, est un non-sens. Seules les conditions du travail varient selon qu'on est en liberté ou interné -- et la marge des bénéfices à réaliser.
Pour l'Allemagne, il s'est produit ce cas particulier qu'il a fallu construire les camps du premier au dernier et que la guerre est survenue par surcroît. Pendant toute la période de construction, on a pu croire qu'ils avaient pour but uniquement de faire mourir: on a continué pendant la guerre et il est bien porté de le croire encore après. L'escroquerie est d'autant moins évidente que la guerre ayant rendu nécessaire un toujours plus grand nombre de camps, la période de construction ne s'est jamais achevée et que les deux circonstances, en se superposant dans leurs effets, ont permis d'entretenir la confusion, à bon escient dans les apparences. [page 160]

LA HAFTLINGSFUHRUNG
10

On sait que les S.S. ont délégué à des détenus la direction et l'administration des camps. Il y a donc des Kapos (chefs des Kommandos), des Blockältester (chefs des Blocks), des Lagerschutz (policiers), des Lagerältester (doyens ou chefs de camps), etc., toute une bureaucratie concentrationnaire qui exerce en fait toute l'autorité dans le camp. C'est encore une règle qui fait partie du code de la répression dans tous les pays du monde. Si les détenus auxquels échoient tous ces postes avaient la moindre notion de solidarité, le moindre esprit de classe, cette disposition interviendrait partout comme un facteur d'allégement de la peine pour l'ensemble. Malheureusement, il n'en est jamais ainsi nulle part: en prenant possession du poste qu'on lui confie, partout, le détenu désigné change de mentalité et de clan. C'est un phénomène trop connu pour qu'on y insiste et trop général pour qu'on l'impute seulement aux Allemands ou aux nazis. L'erreur de David Rousset a été de croire, en tout cas, de faire croire qu'il pouvait en être autrement dans un camp de concentration, et qu'en fait il en avait été autrement - que les détenus politiques étaient d'une essence supérieure au commun des hommes et que les impératifs auxquels ils obéissaient étaient plus nobles que les lois de la lutte individuelle pour la vie.

Ceci l'a conduit à poser en principe que la bureaucratie concentrationnaire ne pouvant sauver le nombre eut le mérite de sauver la qualité au maximum:

" Avec la collaboration étroite d'un Kapo, on pouvait créer des conditions bien meilleures de vie, même dans l'Enfer..." (Page 166, en renvoi.)

Mais il ne dit pas comment on pouvait obtenir la collaboration étroite d'un Kapo. Ni que cette collaboration ne dépassait jamais que par exception, ce Kapo fût-il un politique, le stade des rapports individuels du praticien au client. Ni non plus que, par voie de conséquence, elle ne put bénéficier qu'à un nombre infime de détenus.

Tout s'enchaîne:[page 161]

"La détention de ces postes est donc d'un intérêt capital, et la vie et la mort de bien des hommes en dépend." (Page 134.)

Puis ceux qui les détiennent s'organisent, puis les meilleurs de ceux qui s'organisent sont les communistes, puis ils montent de véritables complots politiques contre les S.S., puis ils dressent des programmes d'action pour après la guerre. Voici, pêle-mêle:

"A Buchenwald, le comité central secret de la fraction communiste groupait des Allemands, des Tchèques, un Russe et un Français." (Page 166.)
"Dès 1944, ils se préoccupaient des conditions qui seraient créées par la liquidation de la guerre. Ils avaient une grosse crainte que les S.S. ne les tuent tous auparavant. Et ce n'était pas une crainte imaginaire." (Page 170.)
"A Buchenwald, en dehors de l'organisation communiste qui atteint là, sans doute, un degré de perfection et d'efficience unique dans les annales des camps, il y eut des réunions plus ou moins régulières entre des éléments politiques allant des socialistes à l'extrême-droite, et qui aboutirent à la mise en forme d'un programme d'action commune pour le retour en France." (Pages 80-81.)

Tout cela est logique: c'est le fait qui sert de point de départ, qui est discutable.

Il y eut, certes, dans tous les camps des rapprochements de détenus, des constitutions discrètes de groupe: par affinités et pour supporter mieux le sort commun (dans la masse) par intérêt, pour conquérir le pouvoir, pour le conserver ou pour mieux l'exercer (dans la Häftlingsführung).
A la libération, corroborés en cela par David Rousset, les communistes ont pu faire croire que le ciment de leur association était leur doctrine à laquelle ils avaient conformé leurs actes. En réalité, ce ciment était le profit matériel qu'en pouvaient retirer ceux qui en faisaient partie, quant à la nourriture et à la sauvegarde de la vie. Dans les deux camps que j'ai connus, I'opinion générale était que, politique ou non, communiste ou pas, tout "Comité" avait d'abord le caractère d'une association de voleurs de nourriture, sous quelque forme que ce soit. Rien ne venait infirmer cette opinion. Tout, au contraire, était à son appui: les groupuscules de communistes ou de politiques s'affrontant; les [page 162] modifications dans la composition de celui d'entre eux qui détenait le pouvoir, et intervenaient toujours à la suite de différends sur la répartition et le partage des pillages; la distribution des postes de commande qui suivait le même processus, etc., etc.

Pendant les quelques semaines que j'ai passées a Buchenwald au Block 48, sur la suggestion du chef de Block ou avec son autorisation, un groupe de détenus nouveaux arrivants, avait décidé de prendre en main le moral de la masse. Peu à peu il avait acquis une certaine autorité et, en particulier, les relations entre le chef de Block et nous avaient fini par ne plus se faire que par son intermédiaire. Il réglementait la vie au Block, organisait des conférences, désignait des corvées, répartissait la nourriture, etc. C'était pitié de voir le concert de flagorneries en tous genres qui montait de ceux qui en faisaient partie, vers le chef de Block omnipotent. Un jour, le principal animateur de ce groupe fut pris par quelqu'un de la masse en train de partager avec un autre des pommes de terre qu'il avait dérobées sur la ration commune.

Eugen Kogon raconte que les Français de Buchenwald, qui étaient seuls à recevoir des colis de la Croix-Rouge, avaient décidé de les partager équitablement avec le camp tout entier:

"Lorsque nos camarades français se déclarèrent prêts à en distribuer une bonne partie au camp tout entier, cet acte de solidarité fut accueilli avec reconnaissance. Mais la répartition fut organisée de façon scandaleuse pendant des semaines: il n'y avait, en effet, qu'un seul paquet par groupe de dix Français, tandis que leurs compatriotes chargés de la distribution, ayant à leur tête le chef du groupe communiste français dans le camp11, réservaient pout eux des monceaux de colis, ou les utilisaient en faveur de leurs amis de marque." (L'Enfer organisé, page 120.)

David Rousset perçoit d'ailleurs un côté malfaisant de cet état de choses, s'il n'en fait pas une cause dirimante ou capitale de l'horreur, lorsqu'il écrit:

"La bureaucratie ne sert pas seulement à la gestion des camps: elle est, par ses sommets, tout embrayée dans les trafics S.S. Berlin envoie des caisses de ciga[page 163]rettes et de tabac pour payer les hommes. Des camions de nourriture arrivent dans les camps. On doit payer toutes les semaines les détenus; on les paiera tous les quinze jours, ou tous les mois; on diminuera le nombre de cigarettes, on établira des listes de mauvais travailleurs qui ne recevront rien. Les hommes crèveront de ne pas fumer. Qu'importe? Les cigarettes passeront au marché noir... De la viande? Du beurre? Du sucre? Du miel? Des conserves? Une plus forte proportion de choux rouges, de betteraves, de rutabagas assaisonnés d'un peu de carottes, cela suffira bien. C'est même de la bonté pure... Du lait? Beaucoup d'eau blanchie, ce sera parfait. Et tout le reste: viande, beurre, sucre, miel, conserves, lait, pommes de terre, sur le marché pour les civils allemands qui paient et sont de corrects citoyens. Les gens de Berlin seront satisfaits d'apprendre que tout est bien arrivé. Il suffit que les registres soient en ordre et la comptabilité vérifiable... De la farine? Mais comment donc, on diminuera les rations de pain. Sans faire semblant. Les parts seront un peu moins bien coupées. Les registres ne s'occupent pas de ces choses. Et les maîtres S.S. seront en excellents termes avec les commerçants de l'endroit.. (Pages 145-146-147.)

Voilà démentie, au moins en ce qui concerne la nourriture, la légende qui veut qu'un plan ait été établi en "haut-lieu" pour affamer les détenus. Berlin envoie tout ce qu'il faut pour nous servir les rations prévues, conformément à ce qu'on écrit aux familles, mais à son insu, on ne nous le distribue pas12. Et qui vole? Les détenus chargés de la [page 164] distribution. David Rousset nous dit que c'est sur ordre des S.S. auxquels ils remettent le produit du vol: non, ils volent pour eux d'abord, se gobergent de tout sous nos yeux et paient tribut aux S.S. pour acheter leur complicité.

Ainsi donc, ces fameux comités révolutionnaires, de défense des intérêts du camp ou de préparation de plans politiques pour l'après-guerre, se réduisent à cela et ont pu néanmoins abuser l'opinion à ce point. Je laisse à d'autres le soin de rechercher les raisons pour lesquelles il en a été ainsi. Je me permettrai cependant d'ajouter encore que ceux qui avaient réussi à les constituer, à en faire partie ou à leur assurer l'autorité qu'ils eurent dans tous les camps, entretenaient l'esprit de flagornerie dont ils se rendaient eux-mêmes coupables vis-à-vis des S.S. A propos des conférences organisées au Block 48 et auxquelles il est fait allusion ci-dessus, David Rousset raconte encore:

"J'organisai donc une première conférence; un Stubendienst russe, de vingt-deux ou vingt-trois ans, ouvrier de l'Usine Marty, à Léningrad, nous exposa longuement la condition ouvrière en U.R.S.S. La discussion qui suivit dura deux après-midi. La seconde conférence fut faite par un kolkhozien, sur l'organisation agricole soviétique. Je fis moi-même, un peu plus tard, une causerie sur l'Union Soviétique, de la Révolution à la Guerre." (Page 77.)

J'ai assisté à cette conférence: c'était un chef-d'oeuvre de bolchevikophilie, assez inattendu si on connaissait les activités trotskystes antérieures de David Rousset. Mais Erich, notre chef de Block, était communiste et il avait un grand crédit auprès du "noyau" qui exerçait l'influence prépondérante dans la Häftlingsführung du moment: il était habile d'attirer son attention et de la prévenir pour le jour où il aurait des faveurs à distribuer.

[page 165]

"Trois mois après, poursuit Rousset, je n'aurais certainement pas recommencé cette tentative. La corde était au bout. Mais, à l'époque, nous étions, tous encore très ignorants. Erich, notre chef de block, grommela mais ne s'opposa pas à l'affaire." (Page 77.)

Bien sûr. Au surplus, trois mois après, c'était du Kapo Emil Künder qu'il fallait faire le siège, le temps des conférences était passé, la parole était aux colis venus de France. Si j'ai bien compris Les Jours de notre Mort, Rousset en usa et je suis loin de le lui reprocher: je ne dois, moi-même, qu'à ceux que j'ai reçus d'être revenu et je n'en ai jamais fait mystère13.

On peut soutenir, et peut-être on le fera, qu'il n'était pas capital d'établir, fût-ce au moyen de textes empruntés à ceux qui tiennent le fait pour négligeable, ou qui le justifient, que la Häftlingsführung nous a fait subir un traitement plus horrible encore que celui qui avait été prévu pour nous dans les sphères dirigeantes du nazisme et que rien ne l'y obligeait. J'observerai alors qu'il m'a paru indispensable de fixer exactement les causes de l'horreur dans tous leurs aspects, ne serait-ce que pour ramener à sa juste valeur l'argument subjectif dont on fit un si abondant usage, et pour orienter un peu plus vers la nature même des choses, les investigations du lecteur dans l'esprit duquel ce problème n'est qu'imparfaitement ou incomplètement résolu.


L'OBJECTIVITE.

"Birkenau, la plus grande cité de la mort. Les sélections à l'arrivée: les décors de la civilisation montés comme des caricatures pour duper et asservir. Les sélections régulières dans le camp, tous les dimanches. La lente attente des destructions inévitables au Block 7. Le Sonderkommando14 totalement isolé du monde, condamné à vivre toutes les secondes de son éternité avec les corps torturés et brûlés. La terreur brise si décisivement les nerfs que les agonies connaissent toutes les humiliations, toutes les trahisons. Et lorsque, inéluctablement, les puissantes portes de la chambre à gaz se ferment, tous se précipitent, s'écrasant dans [page 166] la folie de vivre encore, si bien que, les battants ouverts, les cadavres s'effondrent, inextricablement mêlés en cascades sur les rails." (Page 51.)

Dans un panorama d'ensemble comme Les Jours de notre Mort, romancé et, par surcroît, reconstitué à l'aide de moyens dont l'auteur a lui-même et quoiqu'à son insu, avoué l'ingénuité (cf. ci-dessus, pages 153-154), ce passage ne choquerait pas. Dans L'Univers concentrationnaire qui a, par tant de côtés, le caractère d'un récit vécu, il paraît déplacé. David Rousset n'a, en effet, jamais assisté à ce supplice dont il donne une description à la fois si précise et si saisissante.

Il est encore trop tôt pour prononcer un jugement définitif sur les chambres à gaz: les documents sont rares, et ceux qui existent, imprécis, incomplets ou tronqués, ne sont pas exempts de suspicion. Je suis persuadé, pour ma part, qu'un examen sérieux de la question avec les matériaux qu'on ne manquera pas de découvrir si la bonne foi préside aux recherches, ouvrira des horizons nouveaux en ce qui les concerne. Alors, on sera étonné par le nombre des gens qui en ont parlé et par les termes dans lesquels ils en ont parlé. De tous les témoins, Eugen Kogon est celui qui s'est penché sur l'affaire avec le plus de sérieux et dont le témoignage revêt à mes yeux le plus d'intérêt. Dans L'Enfer organisé (déjà cité), il écrit:

"Un très petit nombre de camps avaient leurs propres chambres à gaz." (Page 154.)

Et, exposant le mécanisme de l'opération, il poursuit:

"En 1941, Berlin envoya dans les camps les premiers ordres15 pour la formation des transports spéciaux d'extermination par les gaz. On choisit en premier lieu les détenus de droit commun, des détenus condamnés pour attentat aux moeurs et certains politiques mal vus de la S.S. Ces transports partaient vers une destination inconnue. Dans le cas de Buchenwald, on voyait revenir, dès le lendemain, les vêtements, y compris le contenu des poches, les dentiers, etc. Par un sous-officier d'escorte16, On apprit que ces transports étaient arrivés à Pirna et à Hohenstein et que les hommes qui les composaient avaient été soumis aux essais d'un nouveau gaz et avaient péri. [page 167]
"Au cours de l'hiver 1942-43, on avait examiné tous les Juifs au point de vue de leur capacité de travail. A la place des transports mentionnés ci-dessus, ce furent alors les Juifs invalides qui, en quatre groupes de 90 hommes, prirent le même chemin, mais aboutirent à Bernburg, près de Kothen. Le médecin-chef de la maison de santé de l'endroit, un certain Docteur Eberl, était l'instrument docile de la S.S. Dans les dossiers de la S.S., cette opération porta la référence "14 F. 13"17 Elle semble avoir été menée simultanément avec l'anéantissement de tous les malades des maisons de santé, qui se généralisait peu à peu en Allemagne sous le National-Socialisme." (Pages 225-226.)

Ayant affirmé le fait sous cette forme qui laisse peser le doute, quant aux ordres d'utilisation des chambres à gaz, en particulier en ce sens qu'elle ne procède que par référence à des documents dont on peut se demander s'ils existent, Eugen Kogon en cite cependant deux autres, sans doute parce qu'ils lui ont paru plus probants:

"Nous avons pu conserver le double des lettres échangées entre le Docteur Hoven (de Buchenwald) et cette étonnante maison de santé:
Weimar-Buchenwald, 2-2-1942.

K. L. Buchenwald
Le médecin du camp.
Objet: Juifs inaptes au travail
Juifs inaptes au travail
dans le camp de concentration de Buchenwald Bernburg a. d. Saale

 

Références:
Conversation personnelle
Pièces jointes: 2

A la Maison de Santé
Bernburg a. d. Saale
Boîte postale 263



Me référant à notre conversation personnelle, je vous remets ci-joint, en double exemplaire et à toutes fins utiles, la liste des Juifs malades et inaptes au travail, se trouvant dans le camp de Buchenwald.
Le Médecin de Buchenwald,
Signé: HOVEN,
S.S. Obersturmsführer d. R.


On remarquera que les deux pièces annoncées comme devant faire partie de l'envoi, ne sont pas publiées.

Voici le second document:[page 168]


Bernburg, le 5 mars 1942.
Maison de Santé
Réf. Z. Be. gs. pt.

Bernburg du camp

Monsieur le Commandant de Concentration
de Buchenwald par Weimar.



Référence: Notre lettre du 3 mars 1942.

Objet: 36 détenus, 12e liste du 2 février 1942.

"Par notre lettre du 3 courant, nous vous demandions de mettre à notre disposition les 36 derniers détenus, à l'occasion du dernier transport, le 18 mars 1942.
"Par suite de l'absence de notre Médecin-chef qui doit procéder à l'examen médical de ces détenus, nous vous demandons de ne pas nous les envoyer le 18 mars 1942, mais de les joindre au transport du 11 mars 1942, avec leurs dossiers qui vous seront retournés le 11 mars 1942.
"Heil Hitler!
Signé: GODENSCHWEIG."

On conviendra qu'il faut singulièrement solliciter les textes pour déduire, de cet échange de correspondance, qu'il était relatif à une opération d'extermination par le moyen des chambres à gaz. Même si on le complète par un rapport que le Docteur Hoven adressait, dans le même temps, à un de ses chefs hiérarchiques, et qui disait ceci, d'après Eugen Kogon:

"Les obligations des médecins contractants et les négociations avec les services d'inhumation, ont souvent amené des difficultés insurmontables. C'est pourquoi je me mets aussitôt en liaison avec le docteur Infried Eberl, médecin-chef de la Maison de Santé de Bernburg-sur-Saale, boîte postale 252, téléphone 3 169. C'est le même médecin qui a exécuté l'opération "14 F. 13". Le docteur Eberl a fait preuve d'une extrême compréhension et d'une grande amabilité. Tous les corps des détenus décédés à Schoneberg-Wernigerode seront transportés chez le docteur Eberl à Bernburg, et seront incinérés, même sans bulletin de décès." (Page 227.)

Eugen Kogon fait aussi état des chambres à gaz de Birkenau (Auschwitz). Il raconte comment on procédait à l'extermination par ce moyen, d'après le témoignage:

"d'un jeune Juif de Brno, Janda Weiss, qui appar[page 169]tenait, en 1944, au Sonderkommando (du crématoire et des chambres à gaz) dont proviennent les détails suivants, d'ailleurs confirmés par d'autres personnes." (Page 155).

A ma connaissance, ce Janda Weiss est le seul personnage de toute la littérature concentrationnaire dont on dise qu'il a assisté au supplice et dont on donne l'adresse exacte. Et il n'y a qu'Eugen Kogon qui ait profité de ses déclarations. Etant donné l'importance historique et morale de l'utilisation des chambres à gaz comme instrument de répression, peut-être aurait-on pu prendre des dispositions18 qui eussent permis au public de connaître sa déposition, autrement que par personnes interposées, tout en l'étendant à des dimensions un peu plus grandes que celles d'un paragraphe amené par incidence, dans un témoignage d'ensemble.

Une opération qui était pratiquée périodiquement dans tous les camps sous le nom de "Selektion" n'a pas peu contribué à répandre dans le public une opinion qui a fini par gagner sa faveur, quant au nombre des chambres à gaz et à celui de leurs victimes.

Un beau jour, les services sanitaires du camp recevaient l'ordre de dresser la liste de tous les malades considérés comme inaptes au travail pour un temps relativement long ou définitivement et de les rassembler dans un Block spécial. Puis, des camions arrivaient - ou une rame de wagons - on les embarquait et ils partaient pour une destination inconnue. La rumeur concentrationnaire voulait qu'ils fussent dirigés tout droit sur des chambres à gaz et, par une sorte de dérision cruelle, on appelait les rassemblements pratiqués dans ces occasions, des Himmelskommandos, ce qui signifiait qu'ils étaient composés de gens en partance pour le ciel. Naturellement, tous les malades cherchaient à y échapper.

J'ai vu pratiquer deux ou trois "Selektion" à Dora: j'ai même échappé de justesse à l'une d'entre elles. Dora était un petit camp. Si le nombre des malades inaptes y fut toujours supérieur aux moyens dont on disposait pour les soigner, il n'atteignit qu'en de très rares occasions des proportions susceptibles de gêner le travail ou d'embouteiller l'administration.

A Birkenau, dont parle David Rousset dans l'extrait qui fait l'objet de cette mise au point, c'était différent. Le camp était très grand: une fourmilière humaine. Le nombre des [page 170]
inaptes était considérable. Les "Selektion", au lieu de se faire par la voie bureaucratique et par le canal des services sanitaires, comme à Dora, se décidaient sur le moment, quand les camions ou la rame de wagons arrivaient. Elles étaient nombreuses au point de se répéter à une cadence voisine d'une par semaine et elles se pratiquaient sur la mine. Entre les S.S. et la bureaucratie concentrationnaire d'une part, et la masse des détenus qui cherchaient à leur échapper de l'autre, on pouvait donc assister à de véritables scènes de chasse à l'homme dans une atmosphère d'affolement général. Après chaque "Selektion", ceux qui restaient avaient le sentiment d'avoir échappé provisoirement à la chambre à gaz.
Mais rien ne prouve irréfutablement que tous les inaptes ou réputés tels, ainsi recrutés, soit par le procédé de Dora, soit par celui de Birkenau, étaient dirigés sur des chambres à gaz. A ce sujet, je veux rapporter un fait personnel. Dans l'opération de "Selektion" à laquelle j'ai échappé à Dora, un de mes camarades n'eut pas la même chance que moi. Je le vis partir, et je le plaignis. En 1946, je croyais encore qu'il était mort asphyxié avec tout le convoi dont il faisait partie. En septembre de la même année, je le vis avec étonnement se présenter chez moi pour m'inviter à je ne sais plus quelle manifestation officielle. Comme je lui disais le sentiment dans lequel j'avais vécu en ce qui le concernait, il me raconta que le convoi en question avait été dirigé, non sur une chambre à gaz, mais sur Bergen-Belsen dont la mission était, paraît-il, plus particulièrement alors, de recevoir en convalescence
19 les déportés de tous les camps. On peut vérifier: il s'agit de M. Mullin, employé à la gare de Besançon. A Buchenwald, d'ailleurs, j'avais déjà rencontré, au Block 48, un Tchèque qui était revenu de Birkenau dans les mêmes conditions.

Mon opinion sur les chambres à gaz? Il y en eut: pas tant qu'on le croit. Des exterminations par ce moyen, il y en eut aussi: pas tant qu'on l'a dit. Le nombre, bien sûr n'enlève rien à la nature de l'horreur, mais le fait qu'il s'agisse d'une mesure édictée par un Etat au nom d'une philosophie ou d'une doctrine, y ajouterait singulièrement. Faut-il admettre qu'il en a été ainsi? C'est possible, mais ce [page 171] n'est pas certain. La relation de cause à effet entre l'existence des chambres à gaz et les exterminations n'est pas établie indiscutablement par les textes que publie Eugen Kogon20 et j'ai peur que ceux auxquels il se réfère sans les citer ne l'établissent que moins encore. Je le répète: l'argument qui joua le plus grand rôle dans cette affaire semble être l'opération "Selektion" dont il n'est pas un déporté qui ne puisse parler en témoin sous une forme ou sous une autre et qui ne le fasse en fonction, principalement, de tout ce qu'il en a redouté sur le moment. Les archives du National-Socialisme ne sont pas encore complètement dépouillées. On ne peut avancer avec certitude qu'on y découvrira des documents de nature à infirmer la thèse admise: ce serait tomber dans l'excès contraire. Mais si, un jour, elles laissaient échapper un ou plusieurs textes ordonnant la construction des chambres à gaz à tout autre dessein que celui d'exterminer -- on ne sait jamais, avec ce terrible génie scientifique des Allemands -- il faudrait bien admettre que l'utilisation qui en a été faite dans certains cas, relève d'un ou deux fous parmi les S.S., et d'une ou deux bureaucraties concentrationnaires pour leur complaire, ou vice-versa, par une ou deux bureaucraties concentrationnaires, avec la complicité, achetée ou non, d'un ou deux S.S. particulièrement sadiques.

Dans l'état actuel de l'archéologie des camps21,rien ne permet d'attendre ou d'espérer semblable découverte, mais rien non plus ne permet de l'exclure. Un fait symptomatique, en tout cas, n'a été que très peu souligné: dans les rares camps où on a retrouvé des chambres à gaz, elles étaient annexées aux blocks sanitaires de la désinfection et des douches qui comportaient des installations d'eau, plutôt qu'aux fours crématoires, et les gaz utilisés étaient des émanations de sels prussiques, produits qui entrent dans la composition des matières colorantes, notamment du bleu, dont l'Allemagne en guerre fit un si abondant usage.

Bien entendu, ceci n'est qu'une supposition. Mais, dans [page 172] l'Histoire comme dans les sciences, la plupart des découvertes n'ont-elles pas pris leur départ, sinon dans la supposition, du moins dans un doute stimulateur?

Si on objecte qu'il n'y a aucun intérêt à procéder de cette manière avec le National-Socialisme dont les méfaits sont par ailleurs solidement établis, on me permettra de prétendre qu'il n'y en a pas davantage à étayer une doctrine ou une interprétation peut-être vraie, sur des faits incertains ou faux. Tous les grands principes de la Démocratie meurent, non pas de leur contenu, mais de trop prêter le flanc par des détails qu'on croit aussi insignifiants dans leur portée que dans leur substance, et les dictatures ne triomphent généralement que dans la mesure où on brandit contre elles des arguments mal étudiés. A ce propos, David Rousset cite un fait qui illustre magistralement cette manière de voir:

"Je parlais avec un médecin allemand Ce n'était visiblement pas un nazi. il était repu de la guerre et ignorait où se trouvaient sa femme et ses quatre enfants. Dresde, qui était sa ville, avait été cruellement bombardée. "Voyons, me dit-il, a-t-on fait la guerre pour Dantzig?" Je lui répondis que non. "Alors, voyez-vous, la politique de Hitler dans les camps de concentration a été affreuse (je saluai); mais, pour tout le reste, il avait raison." (Page 176.)

Ainsi donc, par ce tout petit détail, parce qu'on avait cru malin de déclarer qu'ont partait en guerre pour Dantzig et que cela s'était révélé faux, ce médecin jugeait de toute la politique- de Hitler et l'approuvait. Je me demande avec effroi ce qu'il doit en penser, maintenant qu'il a lu David Rousset.


TRADUTORE, TRADITORE.

Ceci est sans grande importance:

"L'expression Kapo est vraisemblablement d'origine italienne et signifie la tête: deux autres explications possibles: Kapo, abréviation de Kaporal, ou venant de la contraction de l'expression Kamerad Polizei, employée dans les premiers mois de Buchenwald." (Page 131.)

Eugen Kogon est plus affirmatif:


[page 173]

" Kapo: de l'italien Il capo, la tête, le chef " (L'Enfer organisé, page 59.)

Je suggère une autre explication qui fait dériver le mot de l'expression Konzentrationslager Arbeit Polizei, dont elle rassemble les initiales, comme Schupo dérive de Schutz Polizei et Gestapo de Geheim Staat Polizei. L'empressement de David Rousset et d'Eugen Kogon à interpréter plutôt qu'à analyser au fond, ne leur a pas permis d'y penser.

[page 174]

****

APPENDICE AU CHAPITRE IV

DECLARATION SOUS LA FOI DU SERMENT


Je soussigné Wolfgang Grosch, atteste et déclare ce qui suit:
"En ce qui concerne la construction des chambres à gaz et des fours crématoires, elle eut lieu sous la responsabilité du groupe de fonction C, après que le groupe de fonction D en eût fait la commande. La voie hiérarchique était la suivante: le groupe de fonction D se mettait en rapport avec le groupe de fonction C. Le bureau C.I. établissait les plans pour ces installations, dans la mesure où il s'agissait des constructions proprement dites, les transmettait alors au bureau C. III qui s'occupait de l'aspect mécanique de ces constructions, comme par exemple la désaération des chambres à gaz, ou l'appareillage pour le gazage. Le bureau C. III confiait alors ces plans à une entreprise privée, qui devait livrer les machines spéciales ou les fours crématoires. Toujours par la voie hiérarchique, le bureau C. III avisait le bureau C. IV, lequel transmettait la commande par le truchement de l'inspection des constructions Ouest, Nord, Sud et Est, aux directions centrales des constructions. La direction centrale des constructions transmettait alors l'ordre de construction aux directions respectives de constructions des camps de concentration, lesquelles faisaient exécuter les constructions proprement dites par les détenus que le bureau du groupe D. III mettait à leur disposition. Le groupe de fonction D. donnait au groupe de fonction C. les ordres et les instructions concernant les dimensions des constructions et leur but. Au fond, c'était le groupe de fonction D. qui donnait les commandes pour les chambres à gaz et les fours crématoires.

Signé: Wolfgang GROSCH." * (D'après David ROUSSET, Le Pitre ne rit pas.)
 

Cette déposition a été faite au Tribunal de Nuremberg. S'il n'est pas exclusivement de son fait, le charabia dans [page 175] lequel elle est rédigée semble avoir été scrupuleusement respecté par le traducteur, visiblement pour entretenir la confusion.

Il ne peut cependant pas échapper au lecteur:

Pour toutes ces raisons, aucun historien n'acceptera jamais cette déposition dans son intégralité.

****

LE RAPPORT D'UN SOUS-LIEUTENANT
A UN LIEUTENANT



N· du secteur postal: 32.704.501.P.S.
B.N. 40/42
Kiew, le 16 Avril 1942.

(Affaire secrète du Reich)

Au S.S. Oberturmführer Rauff,

Berlin, Prinz Albrechts, 8.



"La révision des voitures des groupes D. et du groupe C. est complètement terminée. Alors que les voitures de la première série peuvent être utilisées, même par mauvais temps (il faut cependant qu'il ne le soit pas trop), les voitures de la deuxième série (Saurer) s'embourbent complètement par temps de pluie
22. Lorsque, par exemple, il a plu, ne fût-ce qu'une demi-heure, la voiture[page 176] est inutilisable, elle glisse tout simplement. Il n'est possible de s'en servir que par temps tout à fait sec. La seule question qui se pose est celle de savoir si l'on peut se servir de la voiture sur le lieu même de l'exécution lorsqu'elle est arrêtée. Il faut, tout d'abord, conduire la voiture jusqu'à l'endroit en question, ce qui n'est possible que s'il fait beau.
"Le lieu de l'exécution se trouve en général éloigné de 10 à 15 km des routes principales, et est déjà choisi, peu accessible. Il l'est complètement lorsque le temps est humide ou pluvieux. Si l'on conduit les personnes à pied ou en voiture sur le lieu de l'exécution, elles se rendent compte aussitôt de ce qui se passe et deviennent inquiètes, chose qu'il convient d'éviter autant que possible. Il ne reste que la seule solution qui consiste à les charger dans des camions sur le lieu du rassemblement et de les mener alors au lieu de l'exécution.
"J'ai fait maquiller la voiture du groupe D en roulotte, et à cette fin, j'ai fait fixer de chaque côté des petites voitures une petite fenêtre, telles qu'on les voit souvent à nos maisons de paysans à la campagne, et deux de ces petites fenêtres de chaque côté des grandes voitures. Ces voitures se sont fait remarquer si vite qu'elles reçurent le surnom de "voitures de la mort". Non seulement les autorités, mais encore la population civile, les désignaient par ce sobriquet dès qu'elles faisaient leur apparition. A mon avis, même ce maquillage ne saurait longtemps les préserver d'être reconnues.
"Les freins de la voiture Saurer que je conduisis de Simféropol à Taganrog, se révélèrent défectueux en route. Le S.K. de Marioupol constata que le manche du frein est combiné à huile et à compression. La persuasion et la corruption du H.K. P. réussirent à elles deux à faire confectionner une forme d'après laquelle on a pu couler deux manches. Lorsque j'arrivai quelques jours plus tard à Stalino et Gerlowka, les conducteurs des voitures se plaignaient de la même défectuosité
23. Après une entrevue avec les commandants de ces kommandos, je me rendis derechef à Marioupol pour faire faire deux autres manches pour chacune de ces voitures. Aux termes de notre accord, deux manches seront coulés pour chaque voiture et six autres resteront en réserve à Marioupol pour le groupe D., et six autres encore[page 177] seront envoyés au S.S. Untersturmführer Ernt pour les voitures du groupe C. Pour les groupes B. et A., les manches pourraient nous parvenir de Berlin, car leur transport de Marioupol vers le Nord est trop compliqué et prendrait trop de temps. De petites défectuosités aux voitures sont réparées par des techniciens des kommandos ou des groupes, dans leur propre atelier.
"Le terrain cahoteux et la condition à peine concevable des chemins et des routes, usent peu à peu les points de suture et les endroits imperméabilisés. On me demanda s'il fallait alors faire effectuer la réparation à Berlin. Mais cette opération coûterait trop cher et demanderait beaucoup trop d'essence. Afin d'éviter ces dépenses, je donnai l'ordre d'effectuer sur place de petites soudures et au cas ou cela s'avérerait impossible, de télégraphier aussitôt à Berlin, en disant que la voiture P.O.L. numéro était hors de service. De plus, j'ordonnai d'éloigner tous les hommes au moment des gazages, afin de ne pas exposer leur santé par les émanations éventuelles de ces gaz. Je voudrais, à cette occasion, faire encore l'observation suivante: plusieurs kommandos font décharger les voitures par leurs propres hommes, après le gazage. J'ai attiré l'attention du S.K. en question sur les dommages, tant moraux que physiques, qu'encourent ces hommes, sinon tout de suite, du moins un peu plus tard. Les hommes se plaignaient à moi de maux de tête après chaque chargement. On ne peut pourtant pas modifier l'ordonnance
24 parce que l'on craint que les détenus25 employés à ce travail ne puissent choisir un moment favorable pour prendre la fuite. Pour protéger les hommes contre cet inconvénient, je vous prie de promulguer des ordonnances en conséquence.
"Le gazage n'est pas effectué comme il se devrait. Afin d'en terminer au plus tôt avec cette action, les chauffeurs appuient toujours à fond sur l'accélérateur
26. Cette mesure étouffe les personnes à exécuter, au lieu de les tuer en les endormant. Mes directives sont d'ouvrir les manettes de telle sorte que la mort[page 178] soit plus rapide et plus paisible pour les intéressés. Ils n'ont plus ces visages défigurés et ne laissent plus d'éliminations, comme on a pu les constater jusqu'ici.
"A ce jour, je me rends sur les lieux de stationnement du groupe B., et des nouvelles éventuelles peuvent m'atteindre là-bas.
Signé: Dr BECKER.
S.S. Untersturmführer.
(D'après David ROUSSET, Le Pitre ne rit pas.)


Ce rapport vient à l'appui d'une affirmation d'Eugen Kogon qui écrit dans son Enfer organisé:
"elle (la S.S.) utilisait aussi les chambres à gaz ambulantes: c'était des autos qui, du dehors, ressemblaient à des voitures cellulaires, et qui, à l'intérieur, avaient reçu l'aménagement adéquat. Dans ces voitures, l'asphyxie par les gaz ne semble pas avoir été très rapide, car elles roulaient d'habitude assez longtemps avant de s'arrêter et de décharger les cadavres. (Page154.)
Eugen Kogon, qui ne dit pas si on a retrouvé de ces voitures de la mort, ne cite pas non plus ce rapport.
Quoi qu'il en soit, il faut féliciter le traducteur qui, s'il n'a pas réussi à combler certaines lacunes et à satisfaire certaines curiosités, a du moins donné à la forme une extraordinaire physionomie latine dans l'expression de la pensée.
Et il faut remarquer:


Extrait du livre de Paul Rassinier, Le Mensonge d'Ulysse, qui est paru d'abord aux Editions bressanes en 1950. Cette première partie était parue auparavant sous le titre Passage de la ligne en 1948. L'ensemble a été plusieurs fois réédité par différents éditeurs, de droite comme de gauche. Nous utilisons l'édition procurée en 1980 par La Vieille Taupe, à Paris. Signalons qu'il existe une traduction anglaise un peu abrégée (il y manque les trois premiers chapitres) parue, avec d'autres textes de Rassinier, sous le titre Debunking the Genocide Myth, parue en 1978 aux Etats-Unis.

| Chapitre 1 | Chapitre 2 | Chapitre 3 | Chapitre 4 | Chapitre 5 | Chapitre 6 |
| Chapitre 1/2 | Chapitre 2/2 | Chapitre3/2 | Chapitre 4/2 | Chapitre 5/2 | Conclusion |
| Avant-propos à la deuxième édition | Préface de Paraz à la 1ère éd. |


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