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LE MENSONGE D'ULYSSE

de Paul Rassinier

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CHAPITRE II

 

LES CERCLES DE L'ENFER

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Le 30 juin 1933, Buchenwald n'était que ce que le mot signifie: une forêt de hêtres, un lieudit perché sur une colline des contreforts du Harz, à neuf kilomètres de Weimar. On y accédait par un sentier rocailleux et tortueux. Un jour, des hommes sont venus en voiture jusqu'au pied de la colline. Ils ont gagné le sommet à pied, comme en excursion. Ils ont gravement inspecté l'endroit. L'un d'eux a désigné un clair-fourré, puis ils s'en sont retournés après avoir fait un bon déjeuner, en repassant à Weimar.

Quelque temps après, d'autres sont venus. Ils étaient enchaînés par cinq les uns aux autres et constituaient un détachement de cent unités, encadrés par une vingtaine de S.S., l'arme au point: il n'y avait plus de place dans les prisons allemandes. Ils ont gravi le sentier sous les injures et les coups, comme ils ont pu. Arrivant au sommet, exténués, ils ont été mis au travail sans transition. Un groupe de cinquante a derechef monté des tentes pour les S.S. pendant que I'autre mettait en place un cercle de barbelés de trois rangs de hauteur et d'environ cent mètres de rayon. Le premier jour, c'est tout ce qui a pu être fait. On a mangé en hâte, et presque sans arrêter le travail, un maigre casse-croûte et, le soir, très tard, on s'est endormi a même le sol, enroulé dans une mince couverture. Le lendemain, le premier groupe de cinquante a déchargé tout le jour des matériaux de construction, des éléments de baraques en bois, que de lourds tracteurs réussissaient à amener jusqu'à mi-pente de la colline, et les a montés à dos d'homme jusqu'au sommet, à l'intérieur des barbelés. Le second groupe lui, a abattu des arbres pour faire place nette. On n'a pas mangé ce jour-là car on n'était parti qu'avec un jour de vivres, mais la nuit on a mieux dormi, à l'abri des branchages et dans les anfractuosités des tas de planches.

A partir du troisième jour, les éléments de baraques se sont mis à arriver à un rythme accéléré et à s'entasser à mi-pente. S'y trouvaient joints un attirail de cuisine, des habits rayés en nombre, des outils et quelques vivres. Les S.S. ont fait valoir dans leur rapport quotidien qu'avec cent hommes ils ne réussissaient pas à décharger au fur et à mesure des arrivées: d'autres leur ont été envoyés. Les vivres sont devenus insuffisants. A la fin de la semaine, une cinquantaine de S.S. se débattaient avec un grand millier de détenus qu'ils ne savaient ou loger la nuit, qu'ils pouvaient à peine nourrir, et au milieu desquels ils étaient débordés dans l'organisation du travail. Ils avaient bien fait plusieurs groupes ou kommandos affectés chacun à une tâche particulière: la cuisine des S.S. d'abord, et l'entretien de leur camp, la cuisine des détenus, le montage des baraques, le transport des matériaux, l'organisation intérieure, la comptabilité. Tout cela s'appelait S.S. Küche, Haftlingküche, Barrackenkommando, BauIeitung, Arbeitstatistik, etc. et, couché sur le papier, dans des rapports, traduisait une organisation claire et méthodique. Mais, en fait, c'était une grande pagaille, un horrible grouillement d'hommes qui mangeaient pour la forme, travaillaient à merci, dormaient, à peine couverts, dans un fatras de planches et de branchages. Comme ils étaient plus faciles a surveiller au travail qu'en sommeil, les journées étaient de douze, quatorze et seize heures. Les gardes-chiourmes en nombre insuffisant avaient été dans l'obligation de choisir sur la mine un complément de co-adjuteurs dans la masse des détenus, et comme ils se sentaient mal à l'aise devant leur conscience, ils faisaient régner la terreur en manière d'excuse et de justification. Les coups pleuvaient et non seulement les injures et la menace.

Les mauvais traitements, la mauvaise et insuffisante nourriture, le travail surhumain, l'absence de médicaments, la pneumonie, firent que ce troupeau se mit à mourir à une cadence effrayante et dangereuse pour la salubrité. Il fallut songer à faire disparaître les cadavres autrement que par l'inhumation qui prenait trop de temps et se serait trop souvent répétée: on eut recours à l'incinération plus rapide et plus conforme aux traditions germaniques. Un nouveau kommando devint à son tour indispensable, le Totenkommando et la construction d'un four crématoire s'inscrivit sur la liste des travaux à effectuer avec l'ordre d'urgence commandé par les circonstances: ainsi se trouva-t-il qu'on construisit l'endroit où ces hommes devaient mourir, avant celui où on se proposait de leur permettre de vivre. Tout s'enchaîne, le mal appelle le mal, et quand on est pris dans l'engrenage des forces mauvaises

Au surplus, le camp n'était pas conçu dans l'esprit de l'Etat-major national-socialiste pour être seulement un camp mais une collectivité devant travailler sous surveillance à l'édification du IIIe Reich, au même titre que les autres détenus de la communauté allemande restés dans la liberté relative que l'on sait: après le crématoire, l'usine, la Guszlow. Par quoi on voit que l'ordre d'urgence de tous les aménagements était déterminé d'abord par le souci de tenir sous bonne garde, ensuite par celui de l'hygiène, en troisième lieu par les besoins du travail rentable. Enfin, et en dernier ressort, par les droits prescriptibles de la personne humaine: le garde-chiourme, le crématoire, l'usine, la cuisine Tout est subordonné à l'intérêt collectif qui piétine l'individu et l'écrase.

Buchenwald fut donc, pendant la période des premiers aménagements, un Straflager2 où n'était envoyée que la population des prisons réputée incorrigible, puis à partir du moment où l'usine, la Guslow, fut en état de fonctionner, un Arbeitslager3 ayant des Straf-kommandos, enfin un Konzentrationslager4, c'est-à-dire ce qu'il était quand nous l'avons connu, un camp organisé avec tous ses services mis en place, où tout le monde était envoyé indistinctement. A partir de ce moment, il y eut des sous-camps ou kommandos extérieurs qui dépendaient de lui et qu'il achalandait en matériel humain ou tout court. Tous les camps ont passé par ces trois étapes successives. Il s'est malheureusement produit que, la guerre étant survenue, les détenus de toutes origines et de toutes conditions, de toutes infractions et de toutes peines disciplinaires, furent au petit bonheur la chance, au gré de l'humeur des chefs ou du désordre des circonstances, indifféremment dirigés sur le Straflager, l'Arbeitslager ou le Konzentrationslager. Il en résulta un effroyable mélange d'humanités diverses qui constitua, sous le signe du gummi, un gigantesque panier de crabes sur lequel le National-Socialisme si maître de lui, si méthodique dans ses manifestations, mais débordé de toutes parts par les événements qui commençaient à le maîtriser, jeta un non moins immense et gigantesque manteau de Noé.

Dora naquit sous le parrainage de Buchenwald et dans les mêmes conditions. Il crût et prospéra en suivant le même processus.

En 1903, des ingénieurs et des chimistes allemands s'étaient aperçus qu'à cet endroit la pierre du Han était riche en ammoniaque. Comme aucune société privée n'avait voulu risquer des capitaux dans son extraction, l'Etat s'en chargea. L'Etat allemand ne possédait pas, comme ses voisins, des colonies susceptibles de mettre à sa disposition des Cayenne ou des Nouméa: ses bagnards, il était obligé de les conserver à l'intérieur et il les parquait dans des endroits déterminés où il les employait à des travaux ingrats. C'est dans ces conditions qu'un bagne semblable à tous les bagnes du monde, à quelques nuances en mieux ou en plus mal près, naquit à Dora. En 1910, on ne sait trop pourquoi, mais probablement parce que le rendement en ammoniaque était bien inférieur à celui qu'on avait escompté, l'extraction de la pierre fut arrêtée. Elle fut reprise pendant la guerre de 1914-1918, sous les espèces d'un camp de représailles pour P. G., en un moment où l'Allemagne pensait déjà à s'enterrer pour limiter les dégâts des bombardements. De nouveau, elle fut interrompue par l'armistice. Pendant l'entre-deux-guerres, on oublia totalement Dora: une végétation désordonnée masqua l'entrée de ce commencement de souterrain, et autour, d'immenses champs de betteraves poussèrent pour alimenter la sucrerie de Nordhausen, à six kilomètres de là.

C'est dans ces champs de betteraves que, le 1"' septembre 1943, Buchenwald dégorgea un premier kommando de deux cents hommes sous bonne escorte: l'Allemagne sentant de nouveau le besoin de s'enterrer, d'enterrer au moins ses industries de guerre, avait repris le projet de 1915. Construction du camp S.S., du Krematorium, aménagement du souterrain en usine, des cuisines, des douches, de l'Arbeitstatistik, le Revier ou infirmerie en dernier lieu. Comme il y avait ce souterrain, on y dormit le plus longtemps possible, repoussant toujours à plus tard le travail non rentable de construction des Blocks pour détenus et lui préférant le forage toujours plus avant de la galerie du tunnel, pour permettre la mise à l'abri d'usines en toujours plus grand nombre menacées à ciel ouvert.

Quand nous sommes arrivés à Dora, le camp était encore au stade du Straflager: nous en fîmes un Arbeitslager. Quand nous l'avons quitté avec ses 170 Blocks, son Revier, son Théâtre, son Bordel, ses services en place, son tunnel achevé, il était sur le point de devenir un Konzentrationslager. Déjà, à l'extrémité du double tunnel, un autre camp, Ellrich, était né sous son parrainage et se trouvait, lui, au stade du Straflager. Car il ne pouvait y avoir de solution de continuité dans l'échelle descendante de la misère humaine.

Mais les Anglo-Américains et les Russes en avaient décidé autrement et, le 11 avril 1945, vinrent nous délivrer.

Depuis, le système pénitentiaire de l'Allemagne est aux mains des Russes qui n'y ont pas changé une virgule. Demain, il sera aux mains des

Car il ne faut pas non plus qu'il y ait solution de continuité dans l'Histoire.

* * * * *

Un camp de concentration, quand il est au point, est une véritable cité isolée du monde extérieur qui l'a conçue par une enceinte de barbelés électrifiés à quintuples rangs de hauteur, au long de laquelle tous les cinquante mètres environ, des miradors abritent une garde spéciale armée jusqu'aux dents. Pour que l'écran entre elle et lui soit plus opaque encore, un camp de S.S. est également interposé et jusqu'à cinq ou six kilomètres alentour, des sentinelles invisibles sont disposées dans la périphérie; celui qui tenterait de s'évader aurait ainsi un certain nombre d'obstacles successifs à surmonter et il vaut mieux dire que toute tentative est matériellement vouée à un échec certain. Cette cité a ses lois propres, ses phénomènes sociaux particuliers. Les idées qui y naissent isolément ou en courants viennent mourir contre les barbelés et restent insoupçonnées du reste du monde. De même tout ce qui se passe à l'extérieur est inconnu à l'intérieur, toute interpénétration est rendue impossible par l'écran dans lequel il n'y a pas une faille5. Des journaux arrivent: ils sont triés sur le volet et ne disent que des vérités spécialement imprimées pour les concentrationnaires. Il s'est trouvé qu'en temps de guerre les vérités pour concentrationnaires étaient les mêmes que celles dont les Allemands devaient faire leur Evangile, et c'est pourquoi les journaux étaient communs aux deux, mais c'est un pur hasard. La T.S.F. est châtiée. Il s'ensuit que la vie du camp, axée sur d'autres principes moraux et sociologiques, prend une orientation tout autre que la vie normale, que ses manifestations revêtent des aspects tels qu'elle ne peut être jugée avec les unités de mesures communes à l'ensemble des hommes. Mais c'est une cité, une cité humaine.

A l'intérieur, -- ou à l'extérieur, -- mais à proximité une usine est la raison de vivre du camp et son moyen d'existence: à Buchenwald, la Guslow, à Dora, le tunnel. Cette usine est la clé de voûte de tout l'édifice et ses besoins qu'il faut satisfaire sont sa loi d'airain. Le camp est fait pour l'usine et non l'usine pour occuper le camp.

Le premier service du camp est l'Arbeitstatistik qui tient une comptabilité rigoureuse de toute la population et qui la suit unité par unité, jour par jour dans son travail; à l'Arbeitstatistik on est capable de dire à n'importe quel moment de la journée à quoi est employé chaque détenu et l'endroit précis où il se trouve. Ce service, comme tous les autres d'ailleurs, est assuré par des détenus et il occupe un personnel nombreux et relativement privilégié.

Vient ensuite le Politische-Abteilung, lequel tient la comptabilité politique du camp et se trouve, lui, à même de donner pour n'importe quel détenu quelque renseignement que ce soit sur sa vie antérieure, sa moralité, les motifs de son arrestation, etc. C'est l'anthropométrie du camp, son Sicherheitsdienst (police de sécurité) et il n'occupe qu'un personnel ayant la confiance des S.S. Encore des privilégiés.

Puis, la Verwaltung ou administration générale qui tient la comptabilité de tout ce qui entre au camp: nourriture, matériel, vêtements, etc. C'est l'intendance du camp, le sergent-major de la compagnie. Le personnel, occupé à un travail de bureau, est toujours privilégié.

Ces trois grands services coiffent le camp. Ils ont à leur tête un Kapo qui en assure le fonctionnement sous la surveillance d'un sous-officier S.S. ou Rapportführer. Il y a un Rapportführer pour tous les services-clés, et chacun d'eux fait chaque soir son rapport au Rapportführer général du camp, qui est un officier, généralement un Oberleutnant. Ce Rapportführer général communique avec le camp des détenus par l'intermédiaire de ses sous-ordres et du LageräItester ou doyen des détenus, qui a la responsabilité générale du camp et qui répond de sa bonne marche jusque et y compris sur sa vie même6.

Parallèlement, les services de seconde zone: le Sanitätsdienst, ou service de santé, qui comprend les médecins, les infirmiers, le service de la désinfection, celui du Revier et celui du Krematorium; la Lagerschutzpolizei, ou police du camp; la Feuerwehr, ou protection contre l'incendie; le Bunker, ou prison pour détenus pris en flagrant délit d'infraction aux règlements du camp; le Kino-Theater, ou cinéma-théâtre, et le bordel, ou Pouf.

Il y a encore la Küche ou cuisine, l'Effektenkammer ou magasin d'habillement, qui est rattaché à la Verwaltung; la Häftlingskantine, ou cantine, qui fournit aux détenus nourriture et boissons complémentaires contre espèces sonnantes, et la Bank, institut d'émission de la monnaie spéciale qui n'a cours qu'à l'intérieur du camp.

La masse des travailleurs, maintenant

Elle est répartie dans des Blocks construits sur le même modèle que le Buchenwald 48, mais en bois et ne comportant qu'un rez-de-chaussée. Elle n'y vit que la nuit. Elle y arrive le soir après l'appel, vers 21 heures, et elle les quitte chaque matin avant l'aube, à quatre heures trente. Elle y est encadrée par les chefs de Block entourés de leurs Schreiber, Friseur, Stubendienst, qui sont de véritables satrapes. Le chef de Block contrôle la vie du Block sous la surveillance d'un soldat S.S. ou Blockführer qui rend compte au Rapport-führer général. Les Blockführer ne se montrent que très rarement: en général, ils se bornent à rendre une visite amicale au chef de Block dans la journée, c'est-à-dire en l'absence des détenus, si bien que celui-ci est en dernier ressort seul juge et que toutes ses exactions sont pratiquement sans appel.

Dans la journée, c'est-à-dire au travail, les détenus sont pris dans les mailles d'un autre encadrement. Tous les matins, pour ceux qui ne travaillent que le jour, ils sont répartis dans des Kommandos ayant à leur tête chacun un Kapo assisté d'un, de deux ou de plusieurs chefs d'équipe ou Vorarbeiter. Chaque jour, a partir de quatre heures trente, les Kapos et les Vorarbeiter se trouvent sur la place de l'Appel, à un endroit déterminé -- toujours le même - et constituent leurs Kommandos respectifs qu'ils conduisent au pas cadencé sur le lieu du travail où un Meister ou contremaître civil leur donne connaissance de la tâche qu'ils doivent faire effectuer à leurs hommes dans la journée. Les Kommandos employés par l'usine font les deux 12 et non les trois 8. Ils sont répartis en deux équipes ou Schicht: il y a le Tagschicht qui se présente à ses Kapos et Vorarbeiter, à 9 heures du matin, et la Nachtschicht, à 9 heures du soir. Les deux Schicht font à tour de rôle une semaine de jour et une semaine de nuit.

Ainsi était le Buchenwald que nous avons connu. La vie y était supportable pour les détenus définitivement affectés au camp, un peu plus dure pour les passagers destinés à n'y séjourner que le temps de la quarantaine. Dans tous les camps, il eût pu en être de même. Le malheur a voulu qu'au moment des déportations massives des étrangers en Allemagne, il y avait peu de camps au point, à part Buchenwald, Dachau et Auschwitz, et que la presque totalité des déportés n'a connu que des camps en période de construction, des Straflager et des Arbeitslager et non des Konzentrationslager. Le malheur a voulu aussi que, même dans les camp au point, toutes les responsabilités fussent confiées à des Allemands d'abord, pour la facilité des rapports entre la gens des Haftling et celle de la Führung, à des rescapés des Straflager et des Arbeitslager ensuite, qui ne concevaient pas le Konzett, comme ils disaient, sans les horreurs qu'ils y avaient eux-mêmes endurées et qui étaient bien plus que les S.S. des obstacles à son humanisation. Le "Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit" est une notion d'un autre monde qui n'a pas cours dans celui-ci. "Faites aux autres ce qu'on vous a fait" est la devise de tous ces Kapos, qui ont passé des années et des années de Straftlager en Arbeitslager, et dans l'esprit desquels les horreurs qu'ils ont vécues ont créé une tradition que, par une déformation bien compréhensible, ils croient avoir pour mission de perpétuer.

Et si par hasard les S.S. oublient de maltraiter, ces détenus, eux se chargent de réparer l'oubli.

* * * * *

La population du camp, sa condition sociale et son origine, sont aussi un élément qui s'insurge contre son humanisation. J'ai déjà noté que le National-Socialisme ne faisait aucune différence entre le délit politique et le délit de droit commun et que, par conséquent, il n'y avait en Allemagne ni droit, ni régime politique différenciés. Comme dans la plupart des nations civilisées, il y a donc de tout dans les camps -- de tout et autre chose encore. Tous les détenus, de quelque catégorie de délit qu'ils relèvent, vivent ensemble et sont soumis au même régime. Il n'y a pour les distinguer les uns des autres que le triangle de couleur qui est l'insigne de leur délit.

Les politiques portent le triangle rouge.

Les droits commun, le triangle vert: nu, pour les Verbrecher ou criminels simples; agrémenté d'un S pour les Schwereverbrecher ou grands criminels, et d'un K pour les Kriegsverbrecher, criminels de guerre. Ainsi sont gradués les délits de droit commun du simple voleur à l'assassin et au pilleur d'intendance ou de magasin d'armement.

Entre les deux, toute une série de délits intermédiaires:

Il y aurait encore à ajouter quelques particularités dans l'écussonnage des détenus: le triangle rouge surmonté d'une barre transversale de ceux qui sont envoyés au Konzett pour la deuxième ou troisième fois, les trois petits points noirs portés en brassard sur fond jaune et blanc pour les aveugles, etc. Enfin, ceux qu'on appelait jadis les Wifo: le même cercle que les Zuchthaus, mais à l'intérieur duquel le "Z" était remplacé par un "W". Ces derniers étaient des travailleurs volontaires, à l'origine. Ils avaient été employés par la firme Wifo qui fut la première à s'évertuer dans la réalisation des Vergeltungsfeuer, les fameuses V1, V2, etc. Un beau jour et sans motif apparent, ils touchèrent des habits rayés et ils furent mis en camp de concentration. Le secret des V1 et V2 sortant de la phase d'essai, entrait dans la voie de la production intensive et il ne fallait pas qu'il circulât librement, même dans la population allemande: les internés par raison d'Etat. Les Wifo constituaient la plus misérable population du camp: ils continuaient à toucher leur salaire, dont la moitié leur était remise au camp même, le reste étant envoyé à leurs familles. Ils avaient le droit de conserver des cheveux longs, d'écrire quand bon leur semblait, à condition de ne rien révéler du sort qui leur était fait et, comme ils étaient les plus fortunés, ils introduisirent le marché noir dans les camps et en firent monter les cours.

Sous le rapport de la population, les camps de concentration sont donc de véritables tours de Babel dans lesquelles les individualités se heurtent par leurs différences de nationalités, par leurs différences d'origine, de condamnation et de conditions sociales antérieures. Les droits communs haïssent les politiques qu'ils ne comprennent pas, et ceux-ci le leur rendent bien. Les intellectuels regardent les ouvriers manuels de haut, et ceux-ci se réjouissent de les voir "enfin travailler". Les Russes enveloppent dans le même mépris de fer tout l'Occident. Les Polonais et les Tchèques ne peuvent pas voir les Français, en raison de Munich, etc. Sur le plan des nationalités, il y a des affinités entre Slaves et Germains, entre Germains et Italiens, entre Hollandais et Belges, ou entre Hollandais et Allemands. Les Français qui arrivèrent les derniers et qui se mirent à recevoir les plus magnifiques colis de victuailles, sont méprisés par tout le monde, sauf par les Belges, doux, francs et bons. On considère la France comme un pays de Cocagne, et ses habitants comme des Sybarites dégénérés, incapables de travailler, mangeant bien et uniquement occupés à faire l'amour. A ces griefs, les Espagnols ajoutent les camps de concentration de Daladier. Je me souviens d'avoir été accueilli au Block 24, à Dora, par un vigoureux:

C'étaient trois Espagnols (il y en avait en tout 26 à Dora) qui avaient été internés à Gurs en 1938, embrigadés dans les compagnies de travail en 1939, et envoyés à Buchenwald au lendemain de Rethel. Ils soutenaient qu'il n'y avait entre les camps français et les camps allemands que le travail comme différence, les autres traitements et la nourriture étant, à peu de chose près, en tous points semblables. Même ils ajoutaient que les camps français étaient plus sales.

O Jircszah!

* * * * *

Les S.S. vivent dans un camp parallèle. En général, ils sont une compagnie. Au début, cette compagnie était une compagnie d'instruction pour jeunes recrues, et seuls les Allemands en faisaient partie. Dans la suite, il y eut aussi de tout dans les S.S.: des Italiens, des Polonais, des Tchèques, des Bulgares, des Roumains, des Grecs, etc. Les nécessités de la guerre ayant fini par imposer l'envoi au front des jeunes recrues, avec une instruction militaire limitée, ou même sans aucune préparation spéciale, les jeunes furent remplacés par des vieux, des gens qui avaient déjà fait la guerre de 14-18, et sur lesquels le national-socialisme n'avait qu'à peine marqué son emprise. Ceux-ci étaient plus doux. Dans les deux dernières années de la guerre, la S.S. devenant insuffisante, les rebuts de la Wehrmacht et de la Luftwaffe, qui ne pouvaient être utilisés à rien d'autre, furent affectés à la garde des camps.

Tous les services du camp ont leur prolongement dans le camp S.S. où tout est centralisé et d'où partent directement sur Berlin, dans les services de Himmler, les rapports quotidiens ou hebdomadaires. Le camp S.S. est donc en fait l'administrateur de l'autre. Dans les débuts des camps, pendant la période de gestation, il administrait directement; dans la suite et dès qu'il le put, il n'administra plus que par la personne interposée des détenus eux-mêmes. On pouvait croire que c'était par sadisme et, après coup, on n'a pas manqué de le dire: c'était par économie de personnel, et pour la même raison, dans toutes les prisons, dans tous les bagnes de toutes les nations, il en est de même. Les S.S. n'ont administré et fait régner l'ordre intérieur directement que tant qu'il leur fut impossible de faire autrement. Nous n'avons, nous, connu que le self-government des camps. Tous les vieux détenus qui ont subi les deux méthodes sont unanimes à reconnaître que l'ancienne était en principe la meilleure et la plus humaine, et que si elle ne le fut pas en fait, ce fut parce que les circonstances, la nécessité de faire vite, la précipitation des événements, ne le permirent pas. Je le crois: il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses Saints.

Les S.S. donc n'assurent que la garde extérieure et on ne les voit pour ainsi dire jamais à l'intérieur du camp où ils se contentent de passer en exigeant le salut des détenus, le fameux "Mützen ab". Ils sont assistés dans cette garde par une véritable compagnie de chiens merveilleusement dressés, toujours prêts à mordre et capables d'aller rechercher un détenu qui se serait évadé, à des dizaines de kilomètres. Tous les matins, les kommandos qui vont travailler à l'extérieur, souvent a cinq, six kilomètres à pied -- quand il fallait aller plus loin, on utilisait le camion ou le train -- sont accompagnés, selon leur importance, par deux ou quatre S.S., l'arme au poing et tenant, chacun, en laisse, un chien muselé. Cette garde particulière, qui complète l'encadrement par les Kapos, se contente de surveiller et n'intervient dans le travail qu'au cas où il faut prêter main-forte, rarement d'elle-même.

Le soir, à l'appel par Block, quand tout le monde est là, un coup de sifflet, tous les Blockführer se dirigent vers le Block dont ils ont la responsabilité, comptent les présents et s'en retournent pour rendre compte. Pendant cette opération, des sous-officiers circulent entre les Blocks et font respecter le silence et l'immobilité. Les Kapos, chefs de Block et Lagerschutz7 leur facilitent grandement la tâche dans ce sens. De temps à autre, un S.S. se distingue des autres par sa brutalité, mais c'est rare, et en tout cas, jamais il ne se montre plus inhumain que les sus-nommés.

Le problème de la Häftlingsführung8, domine des camps de concentration, et la solution qui lui est apportée conditionne leur évolution dans le sens du pire ou de l'humanisation.

Au début de tout camp, il n'y a pas de Häftlingsführung: il y a le premier convoi qui arrive dans la nature, encadré par ses S.S., lesquels assument eux-mêmes toutes les responsabilités, directement et dans le détail. Il en est ainsi jusqu'au deuxième, troisième ou quatrième. Ça peut durer six semaines, deux mois, six mois, un an. Mais, dès que le camp a pris une certaine extension, le nombre des S.S. qui y est affecté n'étant pas extensible à l'infini, ceux-ci sont obligés de prendre parmi les détenus le personnel complémentaire nécessaire à la surveillance et à l'organisation.

Il faut avoir vécu la vie des camps et assimilé leur histoire pour bien comprendre ce phénomène et l'aspect qu'à l'usage il a pris.

Au moment où les camps naissent, en 1933, l'état d'esprit est tel en Allemagne que les adversaires du National-socialisme sont considérés comme les pires bandits. D'où la facilité avec laquelle les nouveaux maîtres ont réussi à faire admettre qu'il n'y avait pas des crimes ou des délits de droit commun et des crimes ou des délits de droit politique, mais seulement des crimes et des délits tout court. Ils étaient si semblables les uns aux autres, même et dans certains cas, il y avait si peu à faire pour rendre les seconds apparemment plus odieux que les premiers, aux yeux d'une jeunesse fanatisée, enrôlée dans les S.S. et à laquelle avait été confiée la réalisation du projet! Mettez-vous maintenant a la place des cinquante S.S. de Buchenwald, le jour où, débordés par un millier de détenus et l'énorme masse du matériel à l'embouteillage, ils ont dû constituer le premier encadrement de leurs victimes et désigner le premier Lagerältester. Entre un Thaelmann ou un Breitscheid, signalés particulièrement à leur attention, et le premier criminel venu qui avait assassiné sa belle-mère ou violé sa soeur, mais qui était docile et plat à souhait, ils n'ont pas hésité, ils ont choisi le second. A son tour, celui-ci a désigné les Kapos et les Blockältester et, forcément, il les a pris dans son monde à lui, c'est-à-dire parmi les droits communs.

Ce n'est que lorsque les camps ont pris un certain développement qu'ils sont devenus de véritables centres ethnographiques et industriels et qu'il a vraiment fallu des hommes d'une certaine qualité morale et intellectuelle pour apporter à la S.S.Führung une aide efficace. Cette dernière s'est aperçue que les droits communs étaient la lie de la population, au camp comme ailleurs, et qu'ils étaient bien au-dessous de l'effort qu'on leur demandait. Alors les S.S. ont eu recours aux politiques. Un jour, il a fallu remplacer un Lagerältester vert par un rouge, lequel a immédiatement commencé à liquider, à tous les postes, les verts au profit des rouges. Ainsi est née la lutte qui prit rapidement un caractère de permanence, entre les verts et les rouges. Ainsi s'explique-t-on aussi que les vieux camps, Buchenwald, Dachau, étaient aux mains des politiques quand nous les avons connus, tandis que les jeunes, encore au stade du Straflager ou de l'Arbeitslager, à moins de hasards miraculeux, étaient toujours aux mains des verts.

On a essayé de dire que cette lutte entre les verts et les rouges, qui ne déborda d'ailleurs que très tard le contingent allemand de la population des camps, était le résultat d'une coordination des efforts des seconds contre les premiers: c'est inexact. Les politiques méfiants les uns vis-à-vis des autres, désemparés, n'avaient entre eux que de très vagues et très ténus liens de solidarité. Mais du côté des verts, par contre, il en était tout autrement: ils formaient un bloc compact, puissamment cimenté par la confiance instinctive qui existe toujours entre gens du milieu, piliers de prisons ou gibier de potence. Le triomphe des rouges ne fut dû qu'au hasard, à l'incapacité des verts et au discernement des S.S.

On a dit aussi que les politiques -- et surtout les politiques allemands -- avaient constitué des comités révolutionnaires, tenant des assemblées dans les camps, y stockant des armes et même correspondant clandestinement avec l'extérieur, ou d'un camp à l'autre: c'est une légende. Il se peut qu'un bienheureux concours de circonstances ait, une fois par hasard, permis à un individu de correspondre avec l'extérieur, ou avec un compagnon d'infortune d'un autre camp, à la barbe de la S.S. Führung: un libéré qui va porter avec beaucoup de précautions des nouvelles d'un détenu à sa famille ou à un ami politique, un nouvel arrivant qui fait l'opération inverse, un transport qui véhicule des nouvelles d'un camp à l'autre. Mais il était extrêmement rare, pendant la guerre du moins, qu'un détenu soit libéré, et quant aux transports, personne dans le camp, même pas le commun des S.S., ne connaissait leur destination avant qu'ils y fussent rendus. On apprenait généralement qu'un transport ayant eu lieu, il y avait quelques semaines ou quelques mois, s'était rendu à Dora, ou Ellrich, par des malades qui, par exception, en revenaient, par les morts le plus souvent, qu'on ramenait au camp pour y être incinérés, et sur la poitrine desquels on pouvait lire le numéro et la provenance. Dire que ces liaisons étaient préméditées, organisées, suivies, relève de la plus haute fantaisie. Passons sur les stockages d'armes: dans les derniers jours de Buchenwald, grâce à la pagaille, des détenus ont pu détourner des pièces disparates d'armes, et même des armes complètes, sur la fabrication courante, mais de là à avancer qu'il s'agissait d'une pratique systématisée, il y a le monde qui sépare le bon sens du ridicule. Passons également sur les comités révolutionnaires et les assemblées qu'ils tenaient; j'ai bien ri quand, à la libération, j'ai entendu parler du comité des intérêts français du camp de Buchenwald. Trois ou quatre braillards communistes: Marcel Paul9 et le fameux colonel Manhès en tête, qui avaient réussi à échapper aux transports d'évacuation, ont fait surgir ce comité du néant après le départ des S.S. et avant l'arrivée des Américains. Ils ont réussi à faire croire aux autres qu'il s'agissait d'un comité né de longue date10, mais c'est une pure galéjade et les Américains ne l'ont pas prise au sérieux. Leur premier travail, à leur entrée au camp, a été de prier les trublions de se tenir cois, la foule qui s'apprêtait à les écouter, de rentrer docilement dans les Blocks, et tout le monde de se plier par avance à une discipline de laquelle ils entendaient rester seuls maîtres. Ensuite de quoi ils se sont occupés des malades, du ravitaillement et de l'organisation des rapatriements, sans même vouloir prendre connaissance des avis et des suggestions que quelques importants de la dernière heure essayèrent en vain de faire monter jusqu'à eux. Ce fut aussi bien d'ailleurs: il n'en a coûté qu'une leçon d'humilité à Marcel Paul et un certain nombre de vies ont pu être sauvées.

Enfin, on a dit que les politiques, quand ils avaient la haute main sur la H-Führung, étaient plus humains que les autres. A l'appui on tire argument de Buchenwald: c'est exact11, Buchenwald était à notre arrivée un camp très supportable pour les indigènes de l'endroit définitivement soustraits à la menace d'un transport. Mais il le devait plus au fait qu'il était arrivé au terme de son évolution, qu'à celui d'avoir une H-Führung politique. Dans les autres camps en retard sur lui, la différence entre les rouges et les verts n'était pas sensible. Il eût pu se produire que le contact des politiques moralisât les droits communs: c'est le contraire qui est arrivé et c'est les droits communs qui ont dévoyé les politiques.


Extrait du livre de Paul Rassinier, Le Mensonge d'Ulysse, qui est paru d'abord aux Editions bressanes en 1950. Cette première partie était parue auparavant sous le titre Passage de la ligne en 1948. L'ensemble a été plusieurs fois réédité par différents éditeurs, de droite comme de gauche. Nous utilisons l'édition procurée en 1980 par La Vieille Taupe, à Paris.

 


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