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De l'exploitation dans les camps à l'exploitation des camps (suite et fin)

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Une mise au point de "La Guerre sociale",

Paris, mai 1981

 

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Qu'allions-nous faire dans cette galère?

Y a-t-il eu des "chambres à gaz" dans certains camps de concentration? L'histoire officielle a renoncé à l'existence de gazages à Dachau. Qu'en est-il d'Auschwitz? Cette question taboue ne le sera plus longtemps, quels que soient les efforts et les manoeuvres qui s'exercent encore pour qu'elle ne soit pas débattue.

Mais qu'est-ce qui, dans cette affaire, nous a amenés à prendre parti? Pour quelles raisons avons-nous lu Paul Rassinier et bien d'autres auteurs du bord opposé tels Eugen Kogon, Olga Wormser-Migot...? Pour quelles raisons nous sommes-nous opposés aux attaques dont Robert Faurisson a été l'objet?

Sans doute avons-nous réagi à l'exploitation de l'horreur tirée des malheurs des déportés, exploitation qui nous a aussi contaminés. Cette horrification infeste toute la pensée contemporaine. Des images nous hantent depuis l'enfance: personnes jetées vivantes dans les crématoires assimilés à des instruments de supplice, cadavres transformés en savon, montagnes de corps déplacés au bulldozer de Nuit et Brouillard, scènes de sadisme divers avec des S.S. au premier plan, etc. Comment distinguer le vrai du faux, l'ordinaire de l'exceptionnel? Ces images paralysantes et la complaisance qui s'y attache ne sont en rien une critique réelle du nazisme - au contraire.

La critique révolutionnaire qui s'était occupée de la guerre de 1914-1918 (et pas seulement théoriquement à Zimmerwald, puisque l'un des moteurs des soulèvements de 1917 et des mouvements insurrectionnels en Allemagne fut l'opposition à la guerre) se révèle beaucoup plus timorée dès qu'il s'agit de celle de 1939-1945 (présentée comme le combat de la démocratie, voire du socialisme, contre la barbarie). Il paraît bien difficile d'établir une mesure commune entre les deux camps, même si la Deuxième Guerre mondiale résulte en grande partie de la situation créée au lendemain de la Première Guerre mondiale et du redécoupage de l'Europe effectué alors. Un élargissement de la scène des combats, des méthodes militaires nouvelles, une mobilisation économique accrue, un contenu moins patriotique et plus idéologique, mais une guerre qui était tout aussi impérialiste.

La Première Guerre mondiale avait marqué l'effondrement des prétentions pacifistes et internationalistes du vieux mouvement ouvrier qui se rallia aux intérêts nationaux. Mais cette guerre fut un échec pour le capital qui s'enlisa dans un combat stationnaire et excessivement meurtrier eu égard aux objectifs du conflit. Le premier résultat de la Première Guerre mondiale fut, ici, la stabilisation de structures politiques dépassées et, là, le désordre et la rébellion ouvrière. La crise économique se développa, puis le fascisme liquida physiquement et idéologiquement les partis ouvriers qui avaient déjà participé à l'anéantissement des forces vives du prolétariat. Rappelons la répression social-démocrate en Allemagne, la répression de l'Etat bolchevique en Russie (contre les grèves de Petrograd, Cronstadt, etc.), le rôle de l'Etat républicain, des partis de gauche et des syndicats en Espagne (particulièrement en mai 1937), etc.

La Deuxième Guerre mondiale marqua un redressement spectaculaire et profita de l'ébranlement social et politique qui suivit la guerre de 1914-1918 pour rétablir, sur des bases supérieures, l'ordre capitaliste. Ce n'est plus le vieux mouvement ouvrier qui se rallie au nationalisme, ce ne sont plus des troupes soumises qui obéissent parce qu'il le fautLe capital intègre complètement le réformisme et les motivations idéologiques de gauche. Le combat militaire intègre l'enthousiasme, l'initiative du soldat; l'esprit du partisan n'est pas réservé aux seuls maquisards. La rébellion d'un de Gaulle devient légitime et la non-rébellion des accusés de Nuremberg contre Hitler, un crime.

C'est cette profonde réussite, cette intégration capitaliste qui explique le consensus quasi général et qui rendit impuissantes les forces qui auraient pu, "du point de vue du prolétariat", faire la critique de la Deuxième Guerre mondiale, mais surtout, qui réussit à rendre cette critique nettement plus difficile. On ne peut plus, en effet, se contenter d'évoquer la trahison du vieux mouvement ouvrier; c'était déjà insuffisant, cela n'a plus de sens.

 

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La guerre mondiale est un tournant dans l'histoire du capitalisme. Pour la première fois, le fauve que l'Europe capitaliste lâchait sur les autres continents fait irruption d'un seul bond en plein milieu de l'Europe. Un cri d'effroi parcourut le monde lorsque la Belgique, ce précieux petit bijou de la civilisation européenne, ainsi que les monuments culturels les plus vénérables du nord de la France furent ravagés par l'impact d'une force de destruction aveugle. Le "monde civilisé" qui avait assisté avec indifférence aux crimes de ce même impérialisme: lorsqu'il voua des milliers de Hereros à la mort la plus épouvantable et remplit le désert de Kalahari des cris déments d'hommes assoiffés et des râles de moribonds, lorsque sur le Putumayo en l'espace de dix ans quarante mille hommes furent torturés à mort par une bande de chevaliers d'industrie venus d'Europe et que le reste d'un peuple fut rendu infirme, lorsqu'en Chine une civilisation très ancienne fut mise à feu et à sang par la soldatesque européenne et livrée à toutes les horreurs de la destruction et de l'anarchie, lorsque la Perse, impuissante, fut étranglée par les lacets toujours plus serrés de la tyrannie étrangère, lorsqu'à Tripoli les Arabes furent soumis par le feu et l'épée au joug du capital et que leurs civilisations et leurs habitations furent rayées de la carte - ce même "monde civilisé" vient seulement de se rendre compte que la morsure du fauve impérialiste est mortelle, que son haleine est scélérate. Il vient de la remarquer, maintenant que le fauve a enfoncé ses griffes acérées dans le sein de sa propre mère, la civilisation bourgeoise européenne. Et cette découverte se propage sous la forme de l'hypocrisie bourgeoise qui veut que chaque peuple ne reconnaisse l'infamie que dans l'uniforme national de son adversaire. "Les barbares allemands! " - comme si chaque peuple qui se prépare au meurtre organisé ne se transformait pas à l'instant même en une horde de barbares; "les horreurs cosaques! " - comme si la guerre n'était pas en soi l'horreur des horreurs et comme si le fait d'exalter la boucherie humaine comme une entreprise héroique dans un journal de jeunesse socialiste n'était pas de la graine d'esprit cosaque!

Rosa Luxembourg, Brochure de Junius,
prison des femmes,Berlin 1915

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Comprendre ce qu'a été la Deuxième Guerre mondiale est nécessaire pour comprendre la période qui lui a succédé et pour lutter contre les préparatifs d'une troisième qui prendrait le relai des guerres périodiques du tiers monde. La Deuxième Guerre mondiale a été la victoire d'un camp capitaliste sur un autre; elle résulte de la défaite du prolétariat et a permis l'unification d'un front contre-révolutionnaire dont la forme est l'antifascisme. La démocratie est réhabilitée; elle a pris un sang neuf mais sans pour autant retrouver aucune de ses vertus originelles, reprenant les méthodes mêmes du fascisme et de la dictature contre lesquels elle se prétend un rempart: développement des pouvoirs de l'Etat, bourrage de crâne permanent...

"Le capitalisme privé " écrivait Otto Ruehle avant guerre "et avec lui la démocratie qui est en train d'essayer de le sauver sont désuets et suivent le chemin de toutes les choses mortelles. Le capitalisme d'Etat et avec lui le fascisme qui lui prépare les voies sont en train de grandir et de s'emparer du pouvoir. Le vieux a disparu pour toujours et aucun exorcisme n'agit contre le nouveau. Quelle que soit l'âpreté des tentatives que nous puissions faire pour ressusciter la démocratie, tous les efforts seront sans effet. Tous les espoirs d'une victoire de la démocratie sur le fascisme sont les illusions les plus grossières, toute croyance dans le retour de la démocratie comme forme de gouvernement capitaliste n'a que la valeur d'une trahison adroite et d'une lâche autoduperie. C'est le malheur du prolétariat que ses organisations périmées basées sur une tactique opportuniste le mettent hors d'état de se défendre contre l'assaut du fascisme. Il a ainsi perdu sa propre position politique dans le corps politique au moment présent. Il a cessé d'être un facteur qui fait l'histoire à l'époque présente. Il a été balayé sur le tas de fumier de l'histoire et pourrira dans le camp de la démocratie aussi bien que dans celui du fascisme, car la démocratie d'aujourd'hui sera le fascisme de demain" (cité par Paul Mattick, "Otto Ruehle et le mouvement ouvrier allemand", in Fascisme brun, Fascisme rouge, éd. Spartacus).

Le national-socialisme était resté le moyen rudimentaire de tenter de sortir l'Allemagne d'une profonde crise économique et sociale; notamment par l'économie de guerre et la propagande de guerre permanente - mais aussi par l'intégration des revendications du vieux mouvement ouvrier: "De même que les revendications de la bourgeoisie allemande ne furent pas satisfaites en 1848 mais après, par la contre-révolution qui suivit, le programme de la social-démocratie a été accompli par Hitler. C'est à Hitler en effet, non à la social-démocratie, que de vieilles aspirations socialistes, telles que l'Anschluss de l'Autriche et le contrôle étatique de l'industrie et des banques, doivent d'être entrées dans les faits" (Paul Mattick, "Karl Kautsky: de Marx à Hitler", 1939, publié in Intégration capitaliste et rupture ouvrière, éd. EDI).

Cette politique d'économie de guerre, de propagande de guerre et d'intégration s'explique d'autant plus que l'Allemagne vaincue en 1918 avait déjà été placée par ses vainqueurs dans une situation catastrophique avec les clauses du traité de Versailles: réparations financières, occupation de la rive gauche du Rhin, possession française sur les mines de charbon de la Sarre, démembrement territorial et perte de ses colonies, mesures pour réduire ses forces économiques. Ce sont les conséquences de ce diktat, aggravées par la crise, qui nourriront la propagande de tous les nationalistes et en particuliers des nazis.

Le capitalisme démocratique d'après la Deuxième Guerre mondiale a su reprendre les méthodes qui avaient provisoirement réussi au national-socialisme, mais en les sophistiquant et en les débarrassant de leurs côtés "archaiques". Mieux, il a réussi à faire du national-socialisme une sorte d'ennemi mythique et absolu dans lequel ce qui fait précisément le mensonge et l'atrocité banale ou tolérée du capitalisme contemporain apparaîtra monstrueux et insupportable. Chacun a dû se trouver, depuis la fin de la dernière guerre, des ennemis plus réels, plus actuels et dénoncer leur perfidie intrinsèque: impérialisme américain, expansionnisme russe, menace chinoise, le nazisme restant, cependant, toujours la référence.

Mais ne sortons-nous pas de cette époque? Le capitalisme se trouve de nouveau en crise - après avoir épuisé les solutions qui lui avaient précédemment réussi - et il doit affronter de nouveaux problèmes. L'horreur nazie conserve-t-elle bien ce caractère d'absolu quand chacun peut recevoir, pour son information et par la télévision, des scènes d'horreur brute ou aller se détendre grâce à quelque film catastrophe? L'indignation, le moralisme, le manichéisme qui accompagnent l'évocation des horreurs nazies ne sont-ils pas déplacés quand on en arrive à enregistrer les crimes qui sont, indifféremment, ceux d'un peu tout le monde? Les spectateurs que fascine ce genre de spectacle ont-ils besoin d'un alibi?

La société doit, aujourd'hui, tenter de sortir de la phase qui suivit et exploita la victoire sur le fascisme puisque les solutions étatiques qui avaient été dégagées alors ont largement perdu de leur efficacité et se trouvent en opposition avec de nouvelles pratiques et sensibilités sociales. Mais justement, aujourd'hui, on n'arrive pas à passer au-delà, à reforger le consensus et à rétablir un ensemble de références politiques sûres. Voilà pourquoi les idéologues se raccrochent et en rajoutent dans l'antifascisme et dans le rappel des crimes nazis, alors que pourtant, malgré le consensus - presque trop large - des organisations politiques, cet antifascisme, constamment réchauffé, a perdu sa force. Il y a bien l'antiterrorisme qui, dernièrement et à la suite des attentats attribués à l'extrême droite, est venu renforcer le vieil antifascisme. Mais cet antiterrorisme qui télémobilise inégalement l'émotion et la haine populaires ne réussit pas à définir de façon stable et sûre l'ennemi proposé aux populations et à lui donner une existence sociale suffisante. L'horrification, surtout si elle se fait à tout propos, n'est pas en elle-même une solution. Il serait faux d'interpréter comme une force, ou une transformation déjà réussie, cette difficulté, ces flottements, quand il s'agit de dessiner le visage d'un ennemi face auquel on puisse souder quelque union sacrée et désamorcer les antagonismes sociaux.

L'antifascisme démocratique et l'antinazisme de sex-shop n'ont pas encore fini leur temps, quoiqu'ils soient plus vulnérables aujourd'hui à la critique. En faire la critique, c'est révéler les mécanismes plus généraux de la propagande de guerre, du mensonge qui fonctionneront - plus ou moins bien et, espérons-le, le moins bien possible - jusqu'à la destruction du capitalisme.

 

Les "chambres à gaz" sont-elles indispensables à la critique du nazisme?

 

L'oeuvre de Rassinier fut d'abord un effort, plus ou moins réussi, pour échapper aux leçons des "vainqueurs incorrigibles". Ses ouvrages, même s'ils n'ont pas tous la qualité du Mensonge d'Ulysse, s'inscrivent à contre-courant du délire officiel et vengeur. Rassinier a tenté de comprendre la déportation et la guerre non du point de vue des vainqueurs ou des vaincus mais d'un point de vue qui les élucide comme oeuvre d'hommes. Il fut le premier à mettre en doute publiquement l'existence de gazages homicides dans les camps nazis.

Les "chambres à gaz" sont utilisées pour établir une distance infranchissable entre les deux fractions capitalistes qui se sont affrontées. Elles jouent le rôle de clé de voûte d'une représentation politico-religieuse où sont occultées et inversées les conditions historiques réelles qui amenèrent le national-socialisme au pouvoir, exacerbèrent l'antisémitisme, provoquèrent la guerre et entraînèrent la déportation et la mort.

De moyen utilisé au service d'une politique national-socialiste, le racisme "aryen" - en premier lieu antisémite -, exprimé entre autres dans Mein Kampf, serait devenu un but en lui-même. De contribution odieuse à l'établissement du Troisième Reich, l'idéologie antisémite se serait transformée en un objet primordial, transcendant en quelque sorte les impératifs des rapports de production capitaliste pour planifier un "crime parfait": l'extermination de six millions de Juifs - la "solution finale" signifierait alors la déportation massive et l'organisation de "camps de la mort" équipés pour réaliser cet objectif. Par l'opération du diable nazi, les intérêts de bourreaux sadiques se seraient substitués à ceux d'un système qui avait besoin de bourreaux mais dans le but de se perpétuer comme système du profit. Mirage des possibilités "autonomes" sans limites attribuées à l'idéologie détachée des rapports de production.

Il y aurait donc, dans l'histoire de l'humanité, avant et après Auschwitz, avant et après le crime inoui, le crime gratuit, le crime immense, le crime incompréhensible. Mais que s'est-il passé réellement? La thèse officielle, universellement admise, souffre de faiblesses étonnantes. Notre sentiment s'est progressivement renforcé qu'elle était le produit d'un mythe né des horreurs de la guerre et utilisé ensuite par les Etats vainqueurs. Rumeur compréhensible dans l'univers concentrationnaire, contre-propagande quand tout était encore invérifiable, la croyance se cristallisant ensuite en une vision mythique protégée par l'ordre établi et le protégeant.

Etablir une conviction assurée sur cette question n'est aujourd'hui effectivement pas facile, et tout le monde n'a pas forcément envie d'examiner et de comparer les arguments, de vérifier la validité des nombreuses "preuves" de gazage qui sont présentées, d'évaluer la bonne foi des uns et des autres et de risquer de se perdre dans cette ténébreuse affaire. Mais il est cependant facile de constater qu'il y a un problème comme, d'ailleurs, le reconnaissent certains historiens pour mieux limiter l'ampleur dudit problème.

 

Abondance de "preuves"

 

Rappelons ce fait, peu connu du grand public parce qu'on ne le lui a pas fait connaître, que, en plusieurs camps où l'existence des "chambres à gaz" a été attestée par des aveux et des "témoignages" et où on continue à les faire visiter, elles sont considérées, depuis 1960, par les historiens officiels, comme imaginaires ou n'ayant pas fonctionné. A Auschwitz même, on fait visiter une "chambre à gaz" qui serait fausse puisque selon le spécialiste Georges Wellers: "Il faut savoir que les chambres à gaz dans les camps où étaient exterminés les Juifs et les Tziganes (Auschwitz, Belzec, Maidanek, Solibor, Treblinka) ont été détruites par les Allemands avant la fin de la guerre, à la seule exception de Maidanek" (Le Monde, 28 déc. 1978). Mais, même pour Maidanek, ce n'est pas simple: les historiens n'ont pas toujours été d'accord pour déterminer quels étaient les bâtiments à qualifier de "chambres à gaz".

Il faut rappeler aussi que les camps nazis comportaient des autoclaves destinées à désinfecter vêtements et objets divers (un ouvrage publié à Berlin en 1943 s'intitulait Blausaeuregaskammern zur Fleckfieberabwehr, "Chambres à gaz à l'acide cyanhydrique pour le défense contre le typhus"). On désinfectait aussi des bâtiments à l'aide du Zyclon B, produit à base de cyanure. Pour peu qu'on entretienne la confusion sur ces chambres à gaz et ce Zyclon, voilà une nouvelle source de "preuves".

Les tenants de la thèse officielle commencent par soutenir que, dans cette affaire, les nazis se montraient ultra-scientifiques et organisés; puis, dès qu'il apparaît que les divers "preuves" et "témoignages" sur lesquels ils fondent leur thèse forment un ensemble incohérent, ils invoquent l'incohérence traditionnelle des administrations et les conflits entre les diverses bureaucraties nazies. Cette incohérence nazie va jusqu'à bouleverser les règles de la logique.

Prenons une illustration récente. Dans Les Nouvelles littéraires du 15 janvier 1981 a été publiée une interview de Fania Fénelon qui fut déportée à Auschwitz et fit partie de l'orchestre féminin du camp de Birkenau. Elle déclare, d'une part: "Les types qui travaillaient dans les chambres à gaz, les commandos des gaz nous avaient tout raconté" et, d'autre part - tournons la page -, elle dit n'avoir "jamais" eu de contacts avec ces Sonderkommandos. Cette interview nous apprend aussi que ces Sonderkommandos étaient gazés "tous les deux ou trois mois"; pourtant, dans le même numéro de ce magazine, il est rendu compte du livre de Filip Muller qui, rescapé d'un de ces fameux Sonderkommandos, serait resté, lui, Trois ans dans une chambre à gaz d'Auschwitz. Qui est le révisionniste de l'autre?

La "preuve" des "preuves", celle que l'on ressort en dernier lieu avec fracas et autour de laquelle tourne actuellement la polémique, c'est le journal intime de Johann Paul Kremer. Ce médecin sous l'uniforme SS fut envoyé pour quelques semaines à Auschwitz, où il passa en tout soixante-seize jours en 1942. Qu'a-t-il écrit, lors de ce séjour et ensuite jusqu'à son arrestation, en août 1945, qui mit fin à la rédaction de son journal? A-t-il assisté ou participé à des gazages homicides? Il ne le dit nulle part, mais comptabilise des "actions spéciales" parfois liées à des scènes atroces, sans en préciser explicitement le contenu. C'est cette incertitude qui permet de faire du journal de Kremer, saisi par les Alliés et sélectionné parmi bien d'autres documents non utilisés, une "preuve".

Le terme d'"action spéciale" fait partie du vocabulaire de routine de l'administration nazie. Il relève du langage réifié, qui tourne rapidement au mensonge de toutes les administrations du monde. Il y avait des "actions spéciales", comme des "détenus spéciaux", des "trains spéciaux", des "traitements spéciaux", des "commissions spéciales", termes dont le sens doit être défini selon le contexte. Ainsi des détenus bénéficiant d'un statut privilégié pouvaient être appelés, selon Hoess (commandant d'Auschwitz), des "détenus spéciaux". A propos d'Auschwitz et pour un événement daté de février 1943, donc dans un contexte relativement proche de celui de Kremer, le SS Pery Broad, "témoin" privilégié de la thèse officielle raconte: "Durant deux ou trois semaines la commission [spéciale] de la Gestapo se livrait à des excès [tortures, meurtres]. Il s'agissait cette fois d'une action spéciale: six cent personnes des deux sexes Polonais et Volksdeutsche furent saisies subitement, accusées d'"activités hostiles au Reich" ou "machinations politiques au désavantage du Reich". Comme la prison militaire de Myslowice était fermée à cause d'une épidémie de typhus, les détenus furent envoyés à Auschwitz." Ici, le terme est manifestement lié à une opération de police, au fait d'être débarqué à Auschwitz. En tout cas, selon P. Broad, ces six cents personnes seront isolées du reste des détenus durant de longues semaines, une partie sera ensuite maintenue en détention préventive et deux cent six, après être passés devant un tribunal à procédure sommaire, seront fusillées. L'"action spéciale" ne désigne donc pas là un gazage, elle ne désigne pas non plus l'exécution d'une partie des gens arrêtés.

Faurisson a rappelé le contexte dans lequel travaillait Kremer: une épidémie de typhus. Cela pourrait expliquer que ce dernier parle d'"Enfer de Dante", de "camp de l'extermination" ("de l'anéantissement") et d'"anus mundi". Pour Faurisson, l'"action spéciale" serait vraissemblablement une prestation supplémentaire, au contenu variable, du médecin et qui probablement lui vaudrait quelque prime.

En ce qui concerne la "preuve" Kremer, Jean-Gabriel Cohn-Bendit, contestant les spéculations de Wellers et Vidal-Naquet ainsi que celles de Faurisson et se fondant sur la grammaire allemande ("même les nazis n'auraient pu la rendre mensongère", dit-il), conclut, quand Kremer parle d'"action spéciale", qu'il s'agit de l'arrivée ou du départ d'un convoi, le terme désignant un transport de déportés. Pour lui, ce terme ne désigne ni le gazage, ni la "sélection" ou des prestations exceptionnelles: "Jamais le texte ne dit: Sonderaktion sur des gens (en provenance de...), mais toujours, quand il y a précision, Sonderaktion en provenance de- (gens) sans lien grammatical. [...] Si cette Sonderaktion avait son origine et sa fin à Auschwitz, il serait impossible d'écrire qu'elle provient de Hollande, et je rappelle que selon la structure grammaticale c'est bien la Sonderaktion qui est en provenance de Hollande. De même, si cette Sonderaktion s'exerçait sur des gens, ceux-ci seraient liés grammaticalement à Sonderaktion et c'est leur origine qui se trouverait indiquée entre parenthèses, pour information, sans plus. Or, jamais dans le texte, Sonderaktion et personnes ne sont justement en relation grammaticale. J'en déduis que la Sonderaktion ne s'exerce pas en priorité sur elles, qu'il ne s'agit pas d'une action exercée directement par des hommes sur d'autres hommes" (Mon analyse du journal de Kremer).

Pour rendre ce journal plus clair, on l'a fait confirmer par des aveux de 1947, ou l'on en publie des versions trafiquées. Mais un esprit attentif et sceptique, surtout s'il connaît un peu la littérature concentrationnaire, peut cependant éprouver quelque étonnement. Kremer, lui, ne parle pas de Sonderkommandos quand il évoque la ration supplémentaire pour l'"action spéciale": "A cause de la ration spéciale distribuée à de telles occasions - consistant en 1/5 litre d'alcool, 5 cigarettes, 100 g de saucisse et pain -, les hommes se bousculent pour participer à de telles actions" (5 sept. 1942). Veut-on sérieusement nous faire croire qu'on recrutait ainsi, à la volée, les quelques personnes (SS ou détenus) chargées de l'abattage ultra-secret et ultra-scientifique de foules humaines?

Relatant une "action spéciale", la dixième, Kremer parle de "Scènes épouvantables devant le dernier bunker!" (12 oct. 1942). Epouvante peut rimer avec "chambre à gaz". Mais comment concilier ce dernier bunker avec l'une ou l'autre fermette (pour certains, il n'y a d'ailleurs qu'une seule ferme)? Et devant le dernier bunker avec un gazage à l'intérieur? Sur ce point, les aveux de 1947 précisent qu'un homme (sur quelques centaines) ne pouvait plus, faute de place, rentrer dans la "chambre à gaz" et qu'il fur tué devant par un SS. Il est vraisemblable que ce dernier bunker est le tristement célèbre block 11 situé au bout du camp qui servait de prison et près duquel avaient lieu des exécutions par armes à feu. D'où les scènes épouvantables.

On a fait, en 1947, avouer à Kremer que l'"action spéciale" était le nom de code du gazage. G. Wellers, pour qui ces aveux constitueraient un point fondamental, est pourtant amené à opérer un glissement de sens à partir de ceux-ci, puisqu'il voit dans l'"action spéciale", en premier lieu, une "sélection" (qui se déroulait sur la rampe à l'arrivée d'un convoi). A propos d'une note de son journal (2 sept. 1942), Kremer dit dans ses aveux de 1947: "Ma participation, en tant que médecin, dans ces mises à mort par le gaz, appelées "Sonderaktion" consistait à me tenir prêt sur place, près du bunker." En 1978, dans Le Monde du 29 décembre, Wellers écrit que Kremer "a participé à la sélection pour les chambres à gaz (Sonderaktion)". Chacun peut faire l'hypothèse que les "mises à mort par le gaz" succédaient à cette opération courante qu'était la "sélection" qui devient ainsi, pour Wellers, "sélection pour les chambres à gaz", mais les deux opérations, "sélection" et "mise à mort par le gaz" ne peuvent être que distinctes et, selon la vulgate officielle, se déroulaient en des lieux bien distincts.

L'"action spéciale" n'était pas ce qu'en dit Kremer en 1947. Certes, on peut répondre que cela n'exclut pas que, à la suite ou à côté de cette "action spéciale", il y eut effectivement des "mises à mort par le gaz". Mais, si, comme nous en sommes pratiquement sûrs, Kremer a fait des aveux de la valeur de ceux des procès de Moscou, cela donne la mesure des procédés par lesquels la thèse officielle s'est fondée et sur lesquels on continue d'assurer son maintien.

 

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Kremer a fait des aveux, a été condamné à mort, puis gracié, enfin libéré au bout de dix ans et renvoyé en Allemagne fédérale.

Si ses aveux lui ont été extorqués, pourquoi rentré en Allemagne n'est-il pas revenu sur ses "aveux"? Cette question m'a intrigué, d'autant plus qu'il a été rejugé en Allemagne.

Or, dans le livre Auschwitz vu par les SS, l'auteur de la préface Jerzy Rawiez nous dit parlant de Kremer la chose suivante: "Dans la prison polonaise, comme d'autres détenus nazis, il était un prisonnier modèle et humble, il change comme par enchantement dès qu'il a franchi la frontière de la BRD [l'Allemagne fédérale]. Il commence à jouer les martyrs de la cause allemande, en essayant d'attirer l'attention sur sa personne. Ce n'était pas très intelligent, Kremer n'a jamais été très malin. Comme résultat de cette autopropagande on le refit passer devant un tribunal qui le condamna à dix ans de prison, en tenant compte de la peine déjà faite en Pologne. Il ne retourna pas en prison, mais ce jugement eut un résultat important en ce qui le concerne: on lui retira son titre de docteur, l'université de Muenster ne pouvant tolérer dans ses rangs un criminel de guerre notoire." Fin de citation.

 

Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Mon analyse du journal de Kremer

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La "preuve" Kremer est en contradiction avec la "preuve" Hoess qui fait aussi partie des "preuves" majeures et qui reprend cette histoire des deux fermettes. Le commandant d'Auschwitz, Rudolf Hoess, a rédigé, avant son arrestation puis dans sa prison polonaise, une autobiographie. Certains passages sont surprenants. Ainsi le passage suivant: "Les boîtes contenant le gaz étaient jetées par terre et les gaz se répandaient immédiatement. A travers le trou de la serrure de la porte on pouvait voir que ceux qui se trouvaient le plus près de la boîte tombaient raides morts" (Le commandant d'Auschwitz parle, éd. Maspero). Comment distinguer quoi que ce soit dans une pièce où l'on nous répète que les victimes étaient entassées autant qu'il était possible et même au-delà; et croit-on que l'on pouvait ouvrir rapidement la "chambre à gaz" et commencer à manipuler, sans dangers graves, des corps imprégnés de cyanure, comme le laisse entendre Hoess? Un certain docteur Bendel rapporte, lui: "Les corps encore chauds passent par les mains du coiffeur qui tond les cheveux et du dentiste qui arrache les dents en or."

Nous n'allons pas passer ici en revue l'ensemble des "témoignages" et aveux qui nous sont présentés et relever aussi les arrangements qu'ils subissent, les coupures. Peut-être nous répondra-t-on qu'il y a beaucoup d'invraisemblances, de contradictions et d'incompatibilités entre les divers "témoignages" mais que, pour qu'il y ait des témoins, il faut bien qu'il se soit passé quelque chose: il n'y a certes pas de fumée sans feu, mais la fumée n'est pas le feu. S'il y a autant de "témoignages", c'est peut-être parce qu'il y a peu de risques d'être poursuivi pénalement pour faux témoignage et aussi parce que personne ne s'occupera sérieusement de contredire les faux témoins. On peut se demander si des gens, même en nombre très limité, qui auraient réellement assisté à des gazages, supporteraient que tant d'inepties flagrantes soient rapportées. Ce seraient eux qui auraient mis les pieds dans le plat. On peut relever telle ou telle faiblesse de telle "preuve", une invraisemblance ici ou là mais c'est le fonctionnement même de l'ensemble qui est délirant.

Face à tant de mystères, d'invraisemblances, d'incohérences, comment ne pas avoir le sentiment de se trouver en présence d'un bluff et que, là où tant ont souffert des souffrances vraies, on a édifié une sorte de Disneyland de l'horreur?

Des détenus, des membres des Sonderkommandos ont dit avoir eu connaissance directe des "chambres à gaz". Les SS accusés et condamnés pour y avoir participé ne nièrent pas, à Francfort au procès des gardiens d'Auschwitz, la présence d'installation de gazages homicide à Auschwitz et, pour certains d'entre eux, reconnurent, parfois après quelques réticences, une participation indirecte à l'action. Il est surprenant que l'on n'ait pas pu mieux définir ce qui se serait exactement et véritablement passé puisqu'on tenait des acteurs supposés. Il y avait parmi ces SS un spécialiste de l'usage du Zyklon B (insecticide utilisé de longue date dans l'armée allemande), un homme nommé Breitwieser, beaucoup plus au fait et certainement plus impliqué que ses collègues dans le fonctionnement des "chambres à gaz". Curieusement, il fut acquitté. N'avait-il pourtant pas quelque chose à voir avec ces "SS diplômés du service de santé manipulant le poison Zyklon B" dont parlait le tribunal de Muenster rejugeant, en 1960, le médecin Kremer?

La déposition de Breitwieser, chef du service de désinfection à Auschwitz, n'était pas dépourvue d'intérêt relativement à la présentation et à l'effet du Zyklon B: "Le Zyklon B se trouvait dans de petites boîtes de fer-blanc qui pesaient environ 1 kg chacune. C'était, au début, des disques de carton qui ressemblaient à des dessous de bock de bière, toujours légèrement humides et grisâtres. Plus tard, il n'y eut plus de disques de carton. Il est difficile d'en donner l'idée, on pourrait peut-être comparer la chose à de l'amidon ou à une matière du même genre d'un blanc bleuté." Il ajoute, et cela concerne particulièrement notre sujet: "Le Zyklon B, il faut bien le dire, agissait avec une rapidité foudroyante. Je me souviens que le sergent Theurer est entré une fois dans une maison qu'on venait de désinsectiser. On avait déjà commencé à aérer le rez-de-chaussée, la veille au soir; le lendemain matin, Theurer voulut aller ouvrir les fenêtres du premier étage. Il avait probablement respiré des vapeurs nocives sur son passage, car il s'effondra soudain, perdit aussitôt connaissance et roula jusqu'en bas de l'escalier où il se retrouva au grand air. S'il était tombé dans une autre direction, il ne serait pas ressorti vivant de la maison" (cité par Wilhelm Staeglich, Der Auschwitz Mythos, qui cite d'après Bernd Naumann, Auschwitz - Bericht ueber die Strafsache Mulka und andere vor dem Schwurgericht Frankfurt).

Nous ne prétendons pas que la question soit close. Nous sommes conscients que l'histoire de la déportation nazie est loin d'être éclaircie. Il reste, notamment, l'importante question démographique tant pour ce qui concerne la répartition et les immatriculations dans les camps que les estimations d'ensemble de la déportation. Là, encore, la thèse officielle n'est pas exempte de contradictions et, à ses dires, il est facile d'opposer nombre de contre-exemples, mais cela n'est pas suffisant.

Notre objectif n'est pas de faire que le plus d'individus possible doutent de l'existence des "chambres à gaz", il est de désacraliser ce qui, de toute façon, fonctionne comme un mythe; il est d'ouvrir cette question à la critique publique pour que soit dégagé tout ce qui n'est pas capable d'y résister. Puisqu'il y a un problème des "chambres à gaz", il importe que cela se sache et que chacun puisse s'enquérir des diverses positions et les confronter. Pour connaître les positions opposées à l'histoire officielle, il faut lire, entre autres livres en français, Le Mensonge d'Ulysse et Ulysse trahi par les siens de Paul Rassinier, Vérité historique ou Vérité politique? de Serge Thion, Mémoire en défense contre ceux qui m'accusent de falsifier l'histoire de Robert Faurisson; tous ces livres étant édités aux éditions de la Vieille Taupe.

A partir de ce point particulier, beaucoup de gens seront sans doute incités à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent; cette question pouvant être un révélateur. Cela ne signifie nullement pour autant qu'il y ait matière à élaborer ou à prêcher une philosophie à partir de là. Il n'y a aucun problème général qui nécessite ou mérite d'être traité au travers de la remise en cause de l'existence des "chambres à gaz". C'est pourtant ce que feront des idéologues: l'existence des "chambres à gaz" était le détail indispensable et à préserver à tout prix dans leur Weltanschauung; eh bien, au crime inoui et incompréhensible du vingtième siècle, ils feront succéder l'illusion inouie, incompréhensible etabsolument nécessaire du vingtième siècle! Ces gens-là chercheront à faire de notre doute sur l'existence des "chambres à gaz", puis de leur incertitude sur cette existence le nouveau détail indispensable à leur conception du monde. Pas moins mystificateurs mais, sans doute, empêtrés un peu plus loin dans la mystification.

 

Un Klarsfeld de papier?

 

Marshall Salhins, cité par Pierre Vidal-Naquet dans "Un Eichmann de papier" (Esprit, sept. 1980), nous explique que "le professeur X émet quelque théorie monstrueuse, par exemple: les Nazis n'ont pas véritablement tué les Juifs; ou encore: la civilisation humaine vient d'une autre planète; ou enfin: le cannibalisme n'existe pas. Comme les faits plaident contre lui, l'argument principal de X consiste à exprimer, sur le ton moral le plus élevé qui soit, son propre mépris pour toutes les preuves qui parlent contre lui [...]. Tout ceci provoque Y ou Z à publier une mise au point telle que celle-ci. X devient désormais le très discuté professeur X [...]". Ainsi une théorie absurde pourrait cependant, à défaut de devenir vraie ou même quelque peu crédible, accéder au succès dans ce que Vidal-Naquet nomme "notre société de spectacle et de représentation".

Conscience, mais conscience particulièrement impuissante et malheureuse puisque Vidal-Naquet vient précisément jouer, face à Faurisson (qui devient ainsi le "professeur X"), le rôle de "Y" ou de "Z". Donc "Y", ou si l'on préfère "Z", ou si l'on préfère encore Vidal-Naquet, à son corps défendant, travaille pour l'ennemi. On admet presque, dans cette situation aussi difficile, que "Y" finisse par assimiler le "professeur X" au mal qui "existe, autour de nous, et en nous".

En vérité, cette conscience malheureuse et impuissante, qui prend la forme d'une critique sociale ou se réfugie dans la théologie, est surtout une fausse conscience. Ce qui vient soudainement au grand jour a été refoulé durant des décennies du fait même de la puissance de "notre société de spectacle et de représentation". Cette société ne fait au mieux que précipiter des effets qu'elle a longtemps empêchés.

Vidal-Naquet nous précise qu'il a été "avec Léon Poliakov l'initiateur et le rédacteur" de la déclaration des historiens (cf. Le Monde, 21 fév. 1979) selon laquelle "il n'y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l'existence des chambres à gaz". Mais l'incantation ne suffit pas; de plus en plus de gens ont décidé de passer outre et d'en discuter. Vidal-Naquet doit donc tenter de répliquer. Et lui-même doit en débattre sans en débattre; il doit combattre une argumentation mais sans l'exposer véritablement et sans la prendre un tant soit peu au sérieux. On peut faire pire que Vidal-Naquet: l'article de Nadine Fresco ("Les redresseurs de morts", Les Temps modernes, juin 1980), inconsistant et rigolard, sur lequel il n'y a pas lieu de s'attarder, est une réussite en son genre.

Vidal-Naquet nous assure que, dans le discours "révisionniste", "la part de l'antisémitisme, de la haine pathologique des Juifs, est énorme". Il ajoute: "Le but de l'opération est parfaitement clair: il s'agit de priver, idéologiquement, une communauté de ce qui représente sa mémoire historique."Sur le premier point, il est exact que l'on peut trouver des tendances antisémites chez certains auteurs "révisionnistes", mais des antisémites croient en l'existence des "chambres à gaz" et n'en sont pas moins antisémites; le second point sera, pour nous, l'occasion d'un hommage à Darwin qui en a fichu un sacré coup à la mémoire du peuple juif et, d'ailleurs, à celle d'à peu près toute l'humanité.

Amorçant une certaine réhabilitation de Rassinier, non sans l'accabler par ailleurs, Vidal-Naquet écrit: "Un livre comme Le Mensonge d'Ulysse de Paul Rassinier doit être mentionné ici: excellent comme témoignage de l'auteur sur ce qu'il a vécu, intéressant quand il critique les autres témoins de Buchenwald et de Dora et met en lumière les responsabilités de l'appareil politique dirigé principalement par les déportés communistes, il devient franchement absurde et haineux, dès qu'il traite de ce qu'il n'a aucunement connu: les camps d'extermination et principalement Auschwitz." Et Vidal-Naquet reconnaît, par ailleurs, que "Le Mensonge d'Ulysse dénonce aussi l'arbitraire français et colonial". Parlant d'une sous-littérature concentrationnaire qui se porte bien et "qui représente une forme proprement immonde d'appel à la consommation et au sadisme", Vidal-Naquet confesse qu'il est "tombé dans le piège tendu par Treblinka de J.F. Steiner". Quelle sérénité que celle de celui qui sait rendre hommage à l'adversaire sur un point précis et refuser l'eau sale qui pourrait alimenter son moulin. C'est sous la pression des alliés actuels de Vidal-Naquet, et sur la base du Mensonge d'Ulysse, que Rassinier a été étiqueté néo-nazi. Tandis que de beaux esprits se reconnaissaient dans ce jugement, Simone de Beauvoir préfaçait Treblinka de Steiner (Fayard/Livre de poche). Comme elle le notait, l'auteur "ne s'est pas interdit une certaine mise en scène".

Le Mensonge d'Ulysse, pour commencer, puis cette littérature qu'on appelle maintenant "révisionniste" ont été une réaction à cet excès de mise en scène qui a une bien autre dimension que les artifices de Steiner. On a beaucoup menti à propos de la déportation; puisqu'on a tant menti, et à tant de niveaux, le doute systématique, le plus poussé, est devenu salubre et légitime. Certes, on pourra reprocher à tel ou tel "révisionniste" de tordre le bâton dans l'autre sens et d'en arriver à sous-estimer gravement le caractère meurtrier de la déportation; chez certains "révisionnistes", cette sous-estimation peut même être liée à la défense d'une idéologie néo-nazie quelconque et au souci de "blanchir" le régime hitlérien; mais il faudrait préalablement s'interroger pour déterminer ce qui, dans l'expérience des déportés eux-mêmes puis dans la nature de la victoire remportée sur les geôliers nazis, a provoqué une telle inflation de mensonges. L'intervention, sous la plume de Vidal-Naquet, des cannibales, des extra-terrestres, de Platon ou Chateaubriand ne pourra rien changer à l'affaire.

Vidal-Naquet tient à assimiler Faurisson à un faussaire tout en admettant qu'un "révisionniste" peut à la limite se passer du mensonge, du faux, de l'appel à une documentation de fantaisie: "Quand un récit fictif est convenablement fait, il ne contient pas en lui-même les moyens de le détruire en tant que tel?" Peut-être, mais pourquoi les historiens autorisés recourent-ils tant à ces divers procédés pour construire du vrai, et pourquoi n'arrivent-ils pas à produire un discours qui soit cohérent?

Donc Faurisson serait un faussaire et un faussaire maladroit. En tout cas, l'oeil exercé de Vidal-Naquet démasquerait la tricherie: "Un faux que l'on a modifié sans prévenir le lecteur demeure bien entendu un faux. Alors que l'"action spéciale" (nom de code du gazage) était (Vérité.., p. 109) "le tri des malades et des bien portants", elle devient en plus (Mémoire, p. 34), le "nettoyage des wagons, soit de 3e classe, soit surtout de marchandises dans lesquels les nouveaux détenus venaient d'arriver"" ("De Faurisson et de Chomsky", Esprit, janvier 1981). En fait, Faurisson écrivait (Vérité..., p. 109-110): "Le tri des malades et des bien portants, c'était la "sélection" ou l'une des formes de l'"action spéciale" du médecin" (c'est nous qui soulignons). Pourtant, Vidal-Naquet lui-même cite entièrement cette phrase dans son premier article.

Vidal-Naquet pose au professeur de lecture face à Faurisson, mais quiconque prendra la peine de se reporter avec un peu d'attention et un minimum de sens critique, des commentaires de Vidal-Naquet à ses lectures (Rassinier, Faurisson, Thion), remarquera à quel point ses commentaires sont non seulement partisans mais déformateurs. Le glissement de sens est fréquent et confine parfois au contresens.

Reconnaissant quelques qualités à Rassinier pour mieux lui faire des crocs-en-jambe, Vidal-Naquet lui reproche un propos antisémite mais il oublie de préciser que Rassinier, dans Le Drame des Juifs européens (éd. Les Sept Couleurs), exploitait les propos d'un sioniste avant d'en rajouter lui-même. Vidal-Naquet, paraphrasant Rassinier, écrit: "Saul, David et Salomon ont fait en leur saison ce que fait Israel aujourd'hui, cet 'Etat-comptoir' qui se trouve 'sur les plus importantes artères commerciales du monde moderne' [...]." La phrase de Rassinier dont sont extraits ces termes était en fait immédiatement suivie d'une autre qui commençait ainsi: "C'est, en tout cas, ce qui ressort de la lecture attentive du petit livre d'un certain Kadmi Cohen, porte-parole du sionisme international qui eut son heure de célébrité entre les deux guerres mondiales: L'Etat d'Israel (Kra, Paris 1930) [...]."

Vidal-Naquet laisse entendre que Rassinier commet une erreur, un lapsus diront d'autres, quand il parle de "Centre mondial de documentation juive", au lieu de Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), alors qu'il s'agit évidemment, de la part de Rassinier, d'un procédé polémique. Là où la "paranoia" fait voir à Rassinier dans cet organisme, "une entreprise de fabrication et de falsification de documents historiques", le sang-froid de Vidal-Naquetlui permet de préciser qu'il s'agit du "lieu fort pacifique d'une bibliothèque et d'archives". Paranoiaques nous-mêmes, nous avions cru comprendre que le CDJC se faisait une gloire de participer au "châtiment des criminels nazis et de leurs acolytes" et de jouer "le rôle d'expert auprès des autorités d'indemnisation" (présentation du CDJC in Georges Wellers, La Solution finale et la Mythomanie néo-nazie, éd. B. et S. Klarsfeld). N'en déplaise à Vidal-Naquet, qui s'en tire par des pirouettes, les invraisemblances et contradictions que l'on trouve chez Hoess ne sont pas du même ordre que l'utilisation par Rassinier des termes de Cracovie et Krakau (Cracovie en allemand). Dans le contexte, il ne s'agissait là, chez Rassinier, ni d'une erreur ni d'une contradiction, à peine d'une étourderie.

Nous avons déjà dit que l'oeuvre de Rassinier "allait dans le sens d'une limitation" (La Guerre sociale, n° 3, juin 1979): plus il élargit son sujet, en passant de la vie à Buchenwald et à Dora pour embrasser l'étude des causes de la Deuxième Guerre mondiale, plus l'"universalité" de sa position s'affaiblit. Nous disions aussi qu'il faisait "la part trop belle aux pressions de la communauté juive internationale dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale". Rassinier ne pouvait pas ne pas aborder la vieille "question juive" vu la nature de son sujet et celle des résistances qu'il rencontra. Il l'a mal fait. Mais ceux qui nous balancent et nous rebalancent l'antisémitisme de Rassinier comme principal argument pour le discréditer et s'éviter de réfléchir sur le problème commencent à nous lasser. Vidal-Naquet écrit: "Alors qu'en Israel elle [l'histoire] apparaît comme expression de l'ambiguité humaine, en Grèce elle joue sur l'opposition du vrai et du faux." Dans la bouche d'un "révisionniste", cela ne ferait-il pas figure d'argument par trop commode et ne le suspecterait-on pas aussitôt d'antisémitisme?

Qu'apporte vraiment ce long article de Vidal-Naquet? Plus qu'une réponse aux "révisionnistes", il se présente comme une réflexion sur le "révisionnisme". Il reprend, avec plus de souplesse et de philosophie historique que d'habitude, la thèse officielle pour nous fournir un digest qui tient à la fois de Wellers et de Hannah Arendt - avec cependant moins de courage et il aura moins d'ennuis que cette dernière. Parfois, il tente une réfutation - à propos du journal de Kremer - mais généralement, il s'en abstient et préfère donner des contres-arguments éculés. Sur le plan "technique", il s'esquive. Face à Vidal-Naquet, faut-il reprendre l'argumentation adverse? Nous nous contenterons de montrer, sur quelques points, la manière dont il ferraille pour la défense de la thèse officielle.

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On peut relever au moins quatre bottes qu'affectionne Vidal-Naquet:

- s'il découvre qu'un adversaire de la thèse officielle n'a pas évoqué telle ou telle pièce de la thèse admise, il en tire la conclusion que cet adversaire est incapable d'y répondre;

- s'il s'aperçoit qu'une "preuve" officielle présente quelque défaut, il s'accorde le privilège de dénoncer ce défaut sans pour autant remettre en cause la validité de la "preuve" elle-même;

- si, dans un "témoignage" favorable à la thèse adverse, il relève un point qui lui paraît invraisemblable, il ne se souciera pas d'aller vérifier si ce point, prétendument invraisemblable, ne figurerait pas dans un "témoignage" défendant la thèse officielle;

- si le "révisionniste" n'est pas en mesure d'expliquer certaines obscurités, Vidal-Naquet en tire automatiquement la conclusion que les "chambres à gaz" ont existé.

 

Première botte:

 

A propos du journal de Kremer, Vidal-Naquet dit que le "révisionniste" américain, Butz, "courageux mais pas téméraire", garde à son sujet le silence le plus complet. Ou encore: "Butz ou Rassinier ignorent entièrement, par exemple, les documents écrits par des membres du Sonderkommando d'Auschwitz, cachés par eux et retrouvés après la guerre, documents donnant une description précise et concordant avec tout ce qu'on sait par ailleurs du fonctionnement des chambres à gaz. Faurisson se contente de dauber (Le Monde du 16 janvier 1979; Vérité..., p. 110) sur "des manuscrits - miraculeusement - retrouvés "dont il ne tente même pas de démontrer l'inauthenticité."

 

Et puis F. Muller, et puis Anus Mundi de Wieslaw Kielar qui vient de paraître, et puis, et puis... Drôle de jeu où tel document, plus ou moins compatible avec les précédents, vient jouer momentanément la vedette avant d'être remplacé par un autre qui prétendra être encore plus probant. On finira bien par nous fournir un beau matin un récit véritablement authentique et vrai qui répondra à toutes les exigences topographiques, techniques, psychologiques...Et si nous, après l'avoir déterré dans le sol d'Auschwitz ou retrouvé au fond de la mémoire d'un ancien déporté, nous le lancions sur le marché! Nous commençons à connaître suffisamment la question pour que le travail soit assez proprement fait et en impose au "profane". Voilà qui pourrait avoir infiniment plus de succès que ce présent texte et nous rapporter au lieu de nous coûter. Chomsky est maintenant grillé mais, sans avoir besoin de ruser beaucoup, nous pourrions peut-être obtenir une préface, et donc la caution, d'une quelconque réputation intellectuelle - Vidal-Naquet peut-être?

Vidal-Naquet répond-il, et dans le détail, à tous les arguments de la thèse adverse? Non, et, pourtant, il exige que Rassinier, Butz, Faurisson passent au crible publiquement toutes les "preuves", tous les trucages, y compris les plus grossiers. Enfin, toujours à propos de Kremer, il se trouve que le téméraire Staglich, dans son livre et sans y être contraint, avait déjà parlé du fameux journal intime et, s'attardant à montrer qu'un de ces documents contient des invraisemblances, il en déduit: "De nouvelles "découvertes" de "manuscrits exhumés" devront, en tout cas, être considérées avec la plus grande circonspection."(op. cit.)

Mais laissons-là ce "révisionniste" "téméraire", et d'autant plus vite que son nationalisme allemand exacerbé doit probablement l'aveugler autant que la "sensibilité juive" d'un autre doit le rendre extra-lucide. Reportons-nous à La Solutionde ce compagnon de route de Vidal-Naquet qu'est Wellers. Plus prudent que Vidal-Naquet , il précise, à propos de ces "missives d'outre-tombe": "concernant notre sujet - les chambres à gaz - leur importance est inégale comme on va le voir".

Les deux premiers de ces écrits attribués à des membres de Sonderkommando, et dont Wellers précise qu'ils ont été retrouvés dès 1945, se révèlent décevants pour la thèse officielle. En effet, d'après ce que l'on peut déduire de Wellers, les auteurs ne prétendent pas avoir assisté ou participé à des gazages, ce qui, du point de vue de Vidal-Naquet , est surprenant. De l'auteur du manuscrit retrouvé en février 1945, Wellers écrit qu'"il se limite seulement à dire qu'à l'arrivée de son convoi 100 personnes ont été sélectionnées pour rester dans le camp et le reste a été envoyé "au gaz et ensuite dans les fours" (...der Rest kam ins Gas und dann in die Ofen"). L'auteur a été affecté au Sonderkommando en tant que porteur de cadavres". Le deuxième manuscrit, retrouvé le 5 mars 1945, "décrit avec précision et détails les conditions éprouvantes du long voyage et la sélection dont la signification échappait complètement aux intéressés. Lui-même fait partie du Sonderkommando et il mentionne les quatre crématoires modernes". Son auteur ne semble pas parler de gazage et encore moins de sa participation, en tant que membre du Sonderkommando, à cette opération.

Ces deux manuscrits, dont les "révisionnistes" auraient peur de parler, ne semblent pas très probants. C'est peut-être pour cela que l'on a jugé bon de les "confirmer" par deux autres qui auraient été retrouvés en été 1952 et en octobre 1962. Des extraits du manuscrit de 1952, suffisants pour qu'on puisse en juger, sont reproduits dans le Mémoire en défense... de Faurisson. A en croire ce récit, avant de mourir gazés, les victimes polonaises auraient été haranguées par une jeune fille nue, auraient prié, auraient chanté l'hymne polonais tandis que les Juifs auraient chanté la Hatikwa. Enfin, selon le spectateur: "Le cruel destin commun dans cet endroit maudit a unifié les tons lyriques de ces divers hymnes. Avec une cordialité profondément émouvante ils ont ainsi exprimé leur dernier sentiment et leur espoir et leur foi en l'avenir de la nation. Ensuite ils ont chanté l'Internationale. Pendant qu'ils chantaient, la voiture de la Croix-Rouge est arrivée, on jeta le gaz dans la chambre, et ils ont tous rendu l'âme dans les chants et l'extase, rêvant de la fraternité et d'un meilleur monde." Des victimes qui auraient la place de s'agenouiller...Réalisme ou seulement "réalisme socialiste"? Une convergence cependant avec le "témoignage" de Nyiszli (Médecin à Auschwitz, Julliard) pour lequel c'était aussi un véhicule de la Croix-Rouge qui amenait les gaz.

Enfin du quatrième manuscrit, retrouvé en 1962 et dont l'auteur serait un certain Salmen Lewental, Wellers dit qu'il comporte "65 feuilles couvertes d'écriture dont une partie plus ou moins endommagées et rendues difficilement lisibles". Ajoutons qu'il a fallu décrypter ce manuscrit, l'améliorer, ce qui semble avoir pris du temps car le texte n'a été publié qu'en 1972 par les Cahiers d'Auschwitz (numéro spécial de 1972). Et cela ne semble pas avoir été facile ou achevé puisque les Cahiers d'Auschwitz se disputent, à propos de ce manuscrit, avec l'Institut historique juif de Varsovie, chaque organisme prétendant être le seul à fournir la version authentique.

Il faut avoir toute la foi d'un Wellers ou d'un Vidal-Naquet pour trouver le manuscrit de 1952, dit de l'"auteur inconnu", vraisemblable et affirmer que ces quatres documents donnent, comme le dit Vidal-Naquet, "une description précise et concordant avec tout ce qu'on sait par ailleurs du fonctionnement des chambres à gaz". Quant à nous, nous en tirons plutôt l'impression que certains spécialistes ne se gènent pas pour présenter de tels "témoignages" de la même façon qu'on a fabriqué des "chambres à gaz" dans certains camps "où on prétend les présenter aux pèlerins et aux touristes (J. Planchais, Le Monde, 21 fév. 1979). Toute cette mythologie a trouvé beaucoup de naifs pour y croire et de fidèles pour la propager; elle ne s'est pas montée d'une façon innocente; plus on l'ausculte, plus on s'en rend compte.

 

Deuxième botte:

 

La thèse officielle aime à rappeler les déclarations de dirigeants nazis proposant d'anéantir les Juifs. Les nazis n'avaient pas le monopole de ce genre de propos ignobles; on oublie certaines déclarations des Alliés, ou d'organismes qui se voulaient représentatifs des Juifs, qui désiraient en finr avec l'Allemagne, et cela parfois des années avant la guerre; on parlait de détruire les allemande par la famine, par les bombes, en les stérilisant, etc. Churchill en personne déclarait à propos de la guerre que son "but est l'anéantissement de l'Allemagne"; pour Lord Vansittart, "les seuls bons Allemands sont les Allemands morts: donc que les bombes pleuvent!" Tout cela relève de la propagande de guerre, aussi bien celle de l'Axe que celle des Alliés, et accompagne des horreurs réelles (la déportation, Dresde, Hiroshima...) mais certaines de ces déclarations bellicistes sont restées du domaine des formules incantatoires. Elles n'ont pas été appliquées ou ne l'ont été que partiellement.

Les historiens officiels ont une prédilection pour les "discours secrets" de Himmler; pourtant, ces discours, tels du moins qu'ils sont rapportés, manquent de cohérence; par ailleurs, on n'y trouve pas mention de "chambre à gaz", mais ces discours reviennent fréquemment sur la liquidation du ghetto de Varsovie ou sur la lutte contre les partisans juifs. Vidal-Naquet ne pouvait pas manquer de ressortir ces"discours secrets "; il cite notamment la phrase:"Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre." Himmler ne fait-il ici que fanfaronner? Evidemment non pour Vidal-Naquet qui ne se gênera pas pour le croire quand cela l'arrange: "[Himmler] essaya de faire croire aux généraux allemands qu'il avait dû affronter au ghetto de Varsovie, non une poignée de combattants, mais "plus de cinq cent mille Juifs" qu'il a fallu liquider "en cinq semaines de combat de rue". Effectivement Himmler - ou ceux qui ont arrangé ses discours - dit et redit qu'il y avait cinq cent mille Juifs dans le ghetto, mais des estimations plus raisonnables, et couramment admises, par exemple celle de l'inspecteur SS Korherr, censé informer Himmler, divisent ce chiffre par dix. Si, pour Vidal-Naquet, Himmler est un fanfaron du crime quand il parle de cinq cent mille, pourquoi ne l'est-il aussi quand il parle d'exterminer tout un peuple?

 

Troisième botte:

Thies Christophersen, qui fut officier dans l'un des sous-camps d'Auschwitz, écrivit en 1973 qu'il n'avait jamais eu connaissance de "chambres à gaz". Il eut des ennuis pour cela; Thion et Faurisson évoquent son cas mais essentiellement pour montrer ce que risquent ceux qui vont à l'encontre de la thèse officielle. Cela permet à Vidal-Naquet d'affirmer abusivement que "[...] Thion et Faurisson (p. 70, 88, 105-106, 156, 212 n.) en ont fait un de leurs témoins [...]". Il en déduit: "Constatons, puisqu'un tel témoin est utilisé, que la "révision", comme autrefois la révolution, est un bloc." Quant à nous, nous n'avons pas besoin de "témoins" "révisionnistes", les "témoins" présentés par les tenants de la thèse officielle nous suffisent largement.

Pour Vidal-Naquet, le "témoignage" de Christophersen ne vaut pas grand-chose puisque, selon les termes de Vidal-Naquet lui-même, il décrit "une colonie de vacances où les femmes se fardaient et prenaient du poids". L'ex-officier n'est probablement pas porté à l'impartialité à cause de son rôle passé ou de ses opinions politiques présentes, mais ce qu'il raconte peut ne pas être forcément délirant. Il existait des situations très diverses à Auschwitz et le sous-camp où il se trouvait était sûrement privilégié.

Dans un autre récit, on peut lire: "En ce printemps 1943, les femmes furent autorisées à porter leurs cheveux plus longs soit cinq centimètres environ, elles furent dotées de foulards qui, enroulés avec goût, leur faisaient une coiffure seyante, elles étaient chaussées, portaient des socquettes, quelques-unes même avaient des bas, elles avaient toutes une jupe, portaient du linge de corps, touchaient du coton pour leur mensualité. Grâce à l'organisation, elles avaient de la poudre, quelques-unes réussissaient à se farder. Sans être grosses, elles n'étaient plus aussi maigres que leurs malheureuses devancières" (Raymond Montégut, 45.892, Arbeit macht frei, éd. du Paroi, 1973).

Celui qui dit cela n'a rien d'un nazi; c'est un déporté politique français qui n'éprouve pas le besoin de se complaire dans l'horreur comme la première Charlotte Delbo venue et qui n'aura pas le même succès. Pour lui, Auschwitz c'est la mort pour beaucoup mais aussi la vie qui continue tant bien que mal. Comme tout le monde, il ne doute pas de l'existence des "chambres à gaz"; il pense même y avoir passé sa première nuit. Il écrit (p. 45): "Après ce fantôme de repas, nous fûmes entassés 600 dans la pièce. Six cent autres camarades furent logés dans la pièce voisine. Ces deux pièces du block 13 étaient les chambres à gaz. Eurent-ils l'intention de nous gazer et y eut-il contre-ordre par la suite? Nul ne le saura jamais..." Mais, parlant toujours du même endroit, il poursuit (p. 47): "Les brutes, repues de sang allèrent se coucher tout en nous disant que si nous ouvrions la fenêtre ou tentions de sortir nous serions tous exterminés." Encore une "chambre à gaz" avec une fenêtre (qui n'était même pas condamnée et pouvait s'ouvrir)...

 

Quatrième botte:

 

On sait que les "sélections" par lesquelles notamment étaient séparés les aptes des inaptes au travail avaient lieu dans les divers camps de concentration, que ce soit dans les camps où maintenant il est couramment admis que leurs "chambres à gaz" étaient imaginaires ou à Auschwitz. La confusion entre "sélection" et "chambre à gaz" existait dans la tête des détenus à Buchenwald - Rassinier le rappelait -, comme à Auschwitz. Cette confusion resta entretenue lors des procès antinazis et dans la litérature concentrationnaire. Vidal-Naquet reprend à sa manière cette confusion. Quand Thion - et c'est un point important - dans Vérité... parle de série de photos d'Auschwitz prises par les Américains en 1944 qui ne révèlent pas d'agitation particulière aux alentours des crématoires, supposés être flanqués de leurs "chambres à gaz", et quand il ne parle que de cela, l'impitoyable Vidal-Naquet rétorque, en parlant des "sélections" ("sélections " dont personne n'a jamais nié l'existence): "Quoi qu'en dise Thion (p. 34-35), il semble bien qu'une photo prise de 25 août 1944 et récemment publiée par la CIA montre le processus en action; cf. Le Monde juif, 97, janvier-mars 1980, p. 11."Et cela nous est servi sous un titre de chapitre qui s'intitule: "De l'art de ne pas lire les textes "...

Mais continuons tout de même à lire Vidal-Naquet pour arriver au point central, celui où le "révisionnisme", enfin, ne pourrait que se démasquer. Il écrit: "Mais personne ne nous a jamais expliqué pourquoi des bébés devaient parvenir jusque-là, et personne ne nous a jamais dit ce que devenaient ces bébés. L'incapacité absolue où se trouvent les "révisionnistes" de nous dire où allaient ceux qui n'étaient pas enregistrés dans le camp et dont le nom figure cependant sur les listes des convois est la preuve du caractère mensonger de leurs affirmations." Celui qui glose sur une prétendue preuve non ontologique de l'inexistence des "chambres à gaz" nous sert là une drôle de preuve de leur existence par l'incapacité des "révisionnistes" à tout expliquer. Nous faudra-t-il croire aux "chambres à gaz" ou à dieu tant que l'on aura pas complètement fait le tour de la question et tout expliqué? Ou les arguments des adversaires de la thèse officielle valent quelque chose ou bien ils ne valent rien. Et s'ils valent quelque chose, y aurait-il un véritable mystère à côté que cela n'y changerait rien. Sinon à expliquer un mystère par un autre mystère, comme la religion expliquait l'inexplicable création par un inexplicable créateur. On voit, par là, l'utilité des "chambres à gaz"; ici, elles viennent combler un vide au niveau de la pure connaissance historique, ailleurs, elles comblent d'autres vides: elles suppléent à la compréhension des mécanismes réels de l'horreur concentrationnaire; elles assouvissent les besoins mythologiques de la société moderne. Au mystère, on ne cesse d'ajouter du mystère pour mieux le faire exister.

Il est patent que tous les inaptes au travail n'allaient pas dans la "chambre à gaz"; Vidal-Naquet ne conteste pas qu'"il y avait de grands malades juifs à l'hôpital". Il lui faudrait donc au moins convenir que tous les enfants n'allaient peut-être pas directement dans la "chambre à gaz". Evoquant deux codétenues à Auschwitz, Myriam David, par exemple, écrit: "Elles ne se quittaient pas, avaient des contacts avec le camp des hommes grâce auxquels l'une d'elles eut la possibilité, privilège inoui qui tenait du miracle, de rencontrer ses deux jeunes enfants, une fille et un garçon de six à huit ans" (Manuscrit inédit, cité in C. Bernadac, Les Manequins nus). Des enfants sont nés à Auschwitz et ils ont survécu; les Polonais ont même établi une étude sur ces enfants. Anne Franck est sans doute passée par la "sélection"; or, bien que probablement inapte au travail, elle n'est pas allée à la "chambre à gaz".

Des enfants ont été déportés, mais il faudrait savoir dans quelles proportions. D'après ce que l'on peut savoir, les Allemands ne cherchaient pas systématiquement à s'emparer des enfants. Wellers, pour réfuter Rassinier, cite (op. cit.) des documents nazis sur la déportation des Juifs de Hongrie et ces documents-là indiquent que ces Juifs étaient "aptes au travail".

Bien qu'il donne de l'importance à la question de savoir "où allaient ceux qui n'étaient pas enregistrés dans le camp et dont le nom figure cependant sur la liste des convois", Vidal-Naquet s'y attarde peu et il donne peu de précisions sur ce hiatus, sur son importance, sur ses causes possibles. Toutefois, il nous signale que les archives du camp sont incomplètes et que les Russes en ont emporté une partie: "Quant à la fraction des archives du camp sur laquelle ils ont mis la main à la Libération, elle n'a pas, si j'en crois mes informations de Pologne, réapparu depuis." L'affaire semble embrouillée et on peut se demander si elle ne l'a pas été volontairement. Le cas de Simone Veil, portée comme gazée et toujours vivante, est-il seulement une exception rectifiable, comme pour Vidal-Naquet, ou signale-t-il un défaut de fond dans la manière de procéder?

Répliquant à Faurisson, Wellers, dans Le Monde du 21 février 1979, invoque une documentation d'Auschwitz qui parle de 1.710 personnes arrivées le 18 octobre 1942 dont 116, uniquement des femmes, ont été, selon les archives, introduites dans le camp." Par contre, précise Wellers, sur le sort des 1 594 autres, les archives sont muettes: elles n'ont pas été introduites dans le camp, elles n'ont pas été réembarquées et renvoyées ailleurs. Elles ont disparu! Là s'arrêtent les certitudes." Mystère - donc "chambre à gaz", devrions-nous conclure selon Wellers. Faurisson fait remarquer que, selon les Cahiers d'Auschwitz, ces personnes ne sont pas déclarées disparues mais gazées. Comment est établie cette documentation invoquée par Wellers et qui ne serait pas les archives? On nous dit habituellement que les gazés n'auraient pas été immatriculés par les nazis soucieux sans doute de ne pas laisser de trace du crime; mais alors comment connaît-on leur nombre avec une telle précision? Est-ce pour éviter cette contradiction trop flagrante que Wellers dit que, sur ces 1 594 personnes, les archives sont muettes? D'après Faurisson, le tribunal de Munster, rejugeant Kremer en 1960, "avoue qu'il est incapable de vérifier ces chiffres et qu'il ignore comment il sont été établis" (cité dans Mémoire en Défense...).

Une partie des archives manque. Les archives restantes ne sont pas forcément toutes exploitées. Des déportés pouvaient arriver à Auschwitz, camp central, et ne pas y être immatriculés parce qu'ils étaient ensuite répartis dans des sous-camps et Kommandos.

La question démographique est la plus difficile à éclaircir. Estimations, recensements, statistiques ne sont pas aisés à établir, surtout pour une époque de migrations intenses; ils sont aussi, par excellence, le domaine de la manipulation.

Les historiens officiels donnent 4,5 à 6 millions de morts juives comme chiffre global sans pour autant se mettre d'accord sur le détail. Prudent, Vidal-Naquet dit qu'il n'affirmera "rien sur le nombre des disparus". Plutôt que de montrer en quoi la statistique de Raul Hilberg n'a pas été pulvérisée par Rassinier, comme le dit Thion, Vidal-Naquet préfère se rabattre sur une source nazie: le rapport Korherr. Selon Vidal-Naquet, ce rapport relate que "à la fin de mars 1943, plus de 2 millions et demi de Juifs avaient déjà été "évacués", ce qui signifie sans le moindre doute dans l'immense majorité des cas: "tués". On a donné - poursuit-il un peu plus loin en note - du rapport Korherr des interprétations lénifiantes (Butz, The Hoax, p. 113). L'objection la plus grave est que le chiffre des hôtes du ghetto de Theresienstadt est couplé avec celui des Juifs soumis au "traitement spécial". Mais toutes les statistiques militaires ne parlent-elles pas des morts et des blessés? Il ne faut tout de même pas oublier que le rapport Korherr conclut que la population juive de l'Europe a, entre 1937 et la fin de mars 1943, diminué de quatre millions et demi d'individus, ce chiffre comprenant l'émigration." Selon Korherr, cette émigration désigne l'émigration vers d'autres continents, sans qu'il en donne une estimation directe. Si l'on procède par déduction, le chiffre devrait avoisiner les deux millions; ce qui ne signifie pas que les deux millions et demi restants soient morts. Pour Korherr - qui donne par ailleurs des chiffres de mortalité très élevés mais très partiels -, il s'agit d'"évacués", et ce terme n'est nullement, dans ce rapport, synonyme de tués; des "évacués" l'ont été vers la France, d'autres vers TheresienstadtLa spéculation sur le vocabulaire porte plus particulièrement sur le terme de "traitement spécial", et d'autant plus que Himmler avait ordonné à Korherr de ne pas utiliser ce terme qui, finalement a subsisté dans le rapport.

A propos de ce rapport, Vidal-Naquet rappelle que le terme "traitement spécial" était parfois utilisé pour désigner la mise à mort. Il ajoute cependant: "Bien entendu "Sonderbehandlung" pouvait aussi avoir un sens parfaitement bénin." Si ce terme a ce sens meurtrier dans le rapport Korherr, il est pour le moins curieux qu'il ne s'applique pas aux Juifs déportés, "évacués", quelle que soit leur origine géographique, qu'ils viennent de France, de Hollande, d'URSS ou d'ailleurs, ou à une fraction de ces Juifs, mais qu'il soit en rapport avec une localisation géographique. Il désigne des Juifs des "provinces de l'Est" qui sont "évacués" mais, paradoxalement, dans les camps de leur propre pays, la Pologne, en vue d'un futur et hypothétique transport dans l'Est russe.

Personne, à notre connaissance, n'a encore contesté l'authenticité ou l'intérêt du rapport Korherr, ni l'existence de son auteur, mais pour plus de sûreté, les époux Klarsfeld l'ont "retrouvé finalement à Braunschweig", fournissant aimablement et sa phot datée de 1978 et son adresse: "Ainsi les néo-nazis ne pourront prétendre que Koherr n'a jamais existé et que les rapports en question que nous publions intégralement sont falsifiés ou inventés" (B. et S. Klarsfeld, préface à Wellers, op. cit.).

Puisque l'on accorde cette importance au rapport Korherr, à l'existence de son auteur et à ce qu'il a reconnu, pourquoi ne pas prêter attention aux protestations qu'il a élevées avant même, sans doute, d'être retrouvé par nos intrépides chasseurs de nazis: "L'affirmation selon laquelle j'aurais pu établir que plus d'un million de Juifs ont pu mourir dans les camps du gouvernement général et des territoires de la Warthe, des suites d'un traitement spécial, est absolument inexacte. Il me faut protester contre l'emploi du verbe mourir dans ce contexte" (Der Spiegel du 25 juillet 1977, cité in Staglich, op. cit.).

Combien y a-t-il eu de déportés "raciaux" ou non "raciaux"? Quel a été le taux de mortalité? Ce n'est pas nous qui allons tirer au clair l'ensemble de la question. Cependant, l'article de Vidal-Naquet nous permet de mettre en lumière le type d'attitudes auxquelles on se heurte en cette affaire. Le Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale n'a toujours pas publié les résultats de sa propre enquête sur la déportation française. Cette enquête a duré des années, elle s'est terminée en 1973; le Comité refuse de rendre publics ses résultats afin, dit-il dans un document interne, de ne pas heurter les déportés. C'est là une attitude obscurantiste. Qu'on publie les résultats de cette enquête et, si les déportés ne sont pas d'accord, qu'ils contestent ces résultats.

Ce sera encore, pour Vidal-Naquet, l'occasion de nous servir un tour de passe-passe. Il écrit: "Faurisson présente (Vérité..., p. 98 et 115) comme inaccessibles les résultats du Comité d'histoire de la seconde guerre mondiale sue le nombre total des déportés non raciaux. On les trouvera tout simplement dans J.P. Azéma, De Munich à la Libération, Seuil, 1979, p. 189: 63.000 déportés dont 41.000 résistants, estimation évidemment inférieure à celles qui avaient cours jadis."

Comment expliquer qu'il ait fallu six années pour publier ces résultats? Faurisson avait tout à fait raison de les présenter comme inaccessibles en novembre 1978, puisque c'est à un texte de cette époque que se réfère Vidal-Naquet, même si en 1979: "On les trouvera tout simplement dans J.P. Azéma. "Si Faurisson n'avait pas mis les pieds dans le plat, les trouverait-on, en 1979, dans Azéma? Ce que Faurison présentait comme inaccessible n'a jamais été, comme la prétend Vidal-Naquet, les résultats sur "le nombre total des déportés non raciaux" mais bien "le résultat d'ensemble de l'enquête" qu'il s'agisse des déportés "raciaux" ou des déportés non"raciaux". Et ce résultat restait inaccessible car le chiffre des "raciaux", lui, n'a toujours pas été publié.

Nous allons donner, après Azéma, l'occasion à Vidal-Naquet de relever le peu de sérieux de Faurisson en donnant, ici, ces chiffres qui semblent fort embarrasser les responsables de l'enquête. Le nombre total des déportés de France serait de 91.247 dont 57% ne seraient pas revenus; ce chiffre comprend 63.085 déportés non "raciaux" dont 41% ne seraient pas rentrés et 28.162 déportés "raciaux" dont 87% ne seraient pas rentrés. Nous pensons qu'il s'agit là d'informations suffisamment sûres pour ne pas les garder pour nous depuis qu'elles sont parvenues en nos mains. Si nous nous trompons, ou que l'on nous a trompés, que l'on nous démente.

Il y aurait eu 28.162 déportés "raciaux" ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu plus de Juifs déportés mais probablement l'ont-ils été à un autre titre que celui de "raciaux", et le chiffre donné par Klarsfeld, 76.000 Juifs déportés, n'est pas infirmé pour autant, bien qu'entretenant la confusion. Le pourcentage de "raciaux" rentrés est beaucoup plus faible que celui de non "raciaux" mais cela ne signifie pas qu'ils soient tous morts. En effet, nombre de Juifs déportés, et les "raciaux"sans doute plus que les autres, étaient d'origine étrangère et n'avaient pas nécessairement envie de revenir dans cette "doulce France" qui, après avoir été une terre d'asile, les avait livrés aux nazis. Si le pourcentage des morts devait se révéler tout de même plus important dans le groupe des déportés "raciaux", il n'y aurait pas lieu de s'en étonner connaissant les conditions d'existence dans les camps où la simple appartenance à une communauté ethnique protégeait moins que l'affiliation à une organisation de droits communs ou à un racket politique et où, en Pologne par exemple, l'antisémitisme n'était pas un monopole des SS mais était partagé par de nombreux détenus.

 

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Quand Faurisson s'en prend à la "confession" du commandant du Struthof, Joseph Kramer, qui dit avoir produit du gaz en ajoutant de l'eau à des "sels cyanhydriques" et quand Faurisson s'en étonne ("Pour la première fois dans l'histoire de la chimie du sel additionné d'eau donnait ainsi un gaz") Pitch Bloch - le chimiste d'Esprit qui accompagne Vidal-Naquet - ne répond pas sur le point litigieux mais fournit un contre-exemple où un sel est décomposé par l'eau pour donner un gaz; il met toutefois son sel entre guillemets car il s'agit d'un corps assimilé à la catégorie des sels. Mais enfin ce que dit Kramer est-il acceptable ou faut-il croire le "témoin" Nyisli pour qui, à Auschwitz, "le gaz cyclon n'agit pas en milieu humide"?

Bloch rassemble à sa manière l'argumentation de Faurisson pour lui opposer l'extrait d'un "témoignage" qui peut, relativement, sembler répondre aux exigences techniques présentées par Faurisson. Mais Bloch a amputé ce "témoignage" de ses parties embarrassantes. Ce "témoignage" est celui du World Refugee Board, publié en novembre 1944; la description qu'il donne des Kremas d'Auschwitz-Birkenau s'est trouvée démentie par l'état des lieux tel qu'on a pu le connaître après la guerre.

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Vidal-Naquet se démarque, quoique timidement, de la façon "dont a été traitée, dans l'Université et hors de l'Université, l'affaire Faurisson". Il se refuse à avoir une attitude qui "supposerait que nous imposions la vérité historique comme la vérité légale". Vidal-Naquet, comme en général les intellectuels de gauche, peut élever des protestations plus ou moins fermes; il n'a certainement pas les moyens d'imposer grand-chose, mais un minimum de lucidité devrait surtout permettre de comprendre que, sur ce point et depuis la dernière guerre, la vérité légale a été imposée comme vérité historique. La mythologie de l'holocauste, même si elle a correspondu à un sentiment populaire et n'a cessé d'en rajouter dans le vécu, s'est forgée et a été maintenue sous l'égide de l'Etat.

A la différence de l'ensemble des commentateurs, Vidal-Naquet voit bien qu'il y a un problème. Mais il ne le saisit qu'à travers la difficulté qu'il aura à convaincre, sous l'angle d'une sorte de psychologie de la contestation. Il écrit: "Aussi bien la véritable question que se posent ceux qui sont troublés par les arguments des "révisionnistes" - et il en est qui sont de bonne foi - n'est-elle pas de savoir ce qu'a valu tel ou tel procès. A la limite, ils les récuseraient tous. Ce qui est pour eux difficile à admettre est qu'une vérité officielle sanctionnée par les arrêts des cours les plus solennelles, par les discours des chefs d'Etat de l'Ouest et de l'Est, soit aussi, par exception, la vérité tout court."

On peut rapprocher procès staliniens et procès antinazis, quoi qu'en pense Vidal-Naquet, même si l'accusation ne recherchait pas dans les deux cas le même type d'aveux. Mais Vidal-Naquet, pour mieux valider les aveux de Hoess ou d'Eichmann, en arrive à minimiser ceux, pourtant célèbres, de Boukharine. La comparaison que nous avons faite dans La Guerre Sociale serait: "Assez malheureuse, parce que Boukharine n'a pratiquement rien reconnu que sa défaite politique [...]." En fait, Boukharine a avoué que son action politique relevait de la conspiration et du banditisme contre-révolutionnaires. Il déclarait: "Je rejette l'accusation d'avoir attenté à la vie de Vladimir Ilitch mais mes complices en contre-révolution, moi à leur tête, nous avons tenté de tuer l'oeuvre de Lénine continuée par Staline avec un succès prodigieux." Quand le procureur affirme: "Bref, vous avez roulé vers le fascisme pur et simple, vers le fascisme déchaîné", l'accusé répond: "Oui, c'est exact, bien que nous n'ayons pa mis tous les points sur les 'i'" (Les citations sont tirées de Pierre Broué, Les Procès de Moscou, Julliard, col. Archives.) Vidal-Naquet éprouve le besoin de confier à son lecteur qu'il connaît assez bien les procès staliniens...Boukharine serait-il, pour lui, un fasciste qui aurait avoué sa défaite?

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on a mis en doute l'authenticité du Journal d'Anne Frank. Mais ceux qui l'ont fait ont récolté quelques ennuis (Heintz Roth, par exemple, a été condamné, en 1979, par un tribunal allemand à 500.000 DM d'amende). Et puis des expertises ont été faites certifiant l'authenticité du texte. Mais voilà que récemment, à la suite d'une étude de Faurisson et d'une analyse des encres, son inauthenticité a été admise. Vidal-Naquet lui-même a été convaincu. Il suit Thion quand celui-ci, "pour une fois lucide", remarque: "Ceci n'enlève évidemment rien au tragique du sort qu'elle [Anne Frank] a connu." Et Vidal-Naquet ajoute: "A l'échelle de l'histoire du génocide hitlérien, cette modification relève de la virgule." Le proverbe dit que faute d'un point Martin perdit son âne. Nous avons ajouté que, pour un "ou" supprimé et un déplacement de parenthèses, Baynac méritait d'être traité de falsificateur. Jusqu'à ces derniers temps, le Journal d'Anne Frank était un symbole intouchable, cautionné par l'empereur Hiro-Hito, le pape Jean XXIII, la reine Juliana..., et maintenant on nous dit que cette "révision" ne signifie pratiquement rien. Cela instruit sur la manière dont on va commencer par minimiser une "révision" d'une autre ampleur quand elle ne pourra plus être évitée.

Avec ou sans "chambres à gaz", la déportation a effectivement été une réalité terrible et parfois littéralement épouvantable. Mais cela rend-il plus acceptable le mensonge ou l'escroquerie qui prospèrent sur le malheur? Le Journal d'Anne Frank a été et continue d'être cela. On a trompé des millions d'adolescents à qui on l'a fait lire et on continue de les tromper car, authentique ou non, le journal, comme la "chambre à gaz" de Dachau,, ne va pas interrompre sa carrière.

 

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Daniel-Rops, préface au Journal d'Anne Frank

Les notes quotidiennes d'Anne Frank sont si justes de ton, si vraies que l'idée ne vient même pas à l'esprit qu'elle ait pu les écrire dans une intention de "littérature", et encore moins qu'aucune "grande personne" ait pu les retoucher. D'un bout à l'autre l'impression qu'on éprouve est celle d'une authenticité indiscutable. Si le mot ne comportait pas je ne sais quoi de poussiéreux et de décoloré on dirait volontiers qu'il s'agit là d'un document.

 

Vidal-Naquet, Regards, n° 2, 7 novembre 1980

Il arrive d'ailleurs à Faurisson d'avoir raison. J'ai dit publiquement et je le répète ici que lorsqu'il montre que le Journal d'Anne Frank est un texte trafiqué, il n'a peut-être pas raison dans tous les détails, il a certainement raison en gros et une expertise du tribunal de Hambourg vient de montrer qu'effectivement, ce texte avait été pour le moins remanié après la guerre, puisqu'utilisant des stylos à bille qui n'ont fait leur apparition qu'en 1951. Ceci est net, clair et précis.

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La présente critique de Vidal-Naquet est établie à partir de son texte paru dans Esprit en septembre 1980; cet article fut republié dans un recueil de préfaces et d'articles intitulé Les Juifs, la Mémoire et le Présent (éd. Maspero, janvier 1981) avec quelques ajouts qui ne changent pas le sens de la première version. Vidal-Naquet a, d'autre part, corrigé un passage relatif à une pétition, signée par Noam Chomsky et quelques autres, en faveur de la liberté d'expression de Faurisson. Là où cette pétition parlait des "conclusions" (findings en anglais) de Faurisson, Vidal-Naquet avait cru voir une approbation des "découvertes" de Faurisson. Ce qui est tout de même amusant, c'est que Vidal-Naquet écrive que "l'erreur en question qui figurait sur mon manuscrit original a été rectifiée avant publication. Le texte paru dans Esprit n'en fait pas état, et si Chomsky peut assez étrangement me le reprocher, c'est qu'il s'appuie sur ma correspondance avec lui" ("De Faurisson et de Chomsky", in Les Juifs...). L'étrange est plutôt que le texte paru dans Esprit en septembre 1980 disait bien que la pétition présentait les "conclusions" [de Faurisson] comme si elles étaient effectivement des découvertes". La rectification n'est opérée, publiquement tout au moins, que dans la version parue chez Maspero, mais datée de juin 1980. Avant de donner des leçons de lecture, Vidal-Naquet ferait bien de se relire lui-même. Peut-être s'apercevrait-il aussi que - quand Faurisson parle de "camp de l'anéantissement" et précise: "Au sens étymologique du mot, le typhus anéantit ceux qu'il frappe" - la question n'est pas de disserter sur les verbes allemands vernichten et darniederliegen pour voir comment Faurisson "s'est laissé duper" mais de songer au grec tuphos qui signifie fumée, torpeur - le typhus pouvant anéantir ceux qu'il frappe. Quand on fait de telles erreurs en série, on ferait peut-être bien de ne pas hurler à la falsification quand Faurisson, se trompant effectivement, prend Chaim Weizmann pour le président du Congrès juif mondial, alors qu'il était président de l'Organisation sioniste et de l'Agence juive. Ne risque-t-on pas alors de passer pour un super-falsificateur?

Il ne plaît pas du tout à Vidal-Naquet que la pétition dise cette évidence que Faurisson a entrepris une enquête indépendante et approfondie sans préjuger la valeur du résultat final de cette enquête. Ce qui serait scandaleux, selon Vidal-Naquet, c'est que cette pétition présentât les conclusions de Faurisson "comme le résultat d'une enquête "historique", c'est-à-dire qui cherche le vrai. Certes, on peut soutenir que chacun a droit au mensonge et au faux, et que la liberté individuelle comporte ce droit, qui est reconnu, dans la tradition libérale française, à l'accusé pour sa défense. Mais le droit que le faussaire peut revendiquer ne doit pas lui être concédé au nom de la vérité" ("Un Eichmann de papier", in Les Juifs...).

Voilà qui est sinon scandaleux du moins proprement faramineux. Nous savions déjà qu'à faire de l'hypercritique, qu'à pousser la critique dans le détail, on ne pouvait arriver, selon ces messieurs, qu'à un contresens sur l'ensemble. Maintenant, nous apprenons qu'une enquête "historique" ne peut être que ce "qui cherche le vrai" et comme Faurisson, selon Vidal-Naquet, est à la recherche du faux, "d'un moyen de détruire un immense ensemble de preuves indestructibles", son travail ne peut prétendre à ce titre. Et ceux qui ne cherchent pas le vrai ne peuvent aboutir qu'au faux. Faurisson ne cherchant qu'à démasquer le faux, il ne pourrait, de ce fait, être dans la vérité. A partir de là, ils concéderont même que les faussaires ont le droit de s'exprimer, à condition certes que ceux qui, de toute éternité, sont dans le vrai et ont les moyens de faire régner la vérité les aient clairement distingués comme faussaires comme faussaires ouchercheurs du faux.

Voilà comment est établi le rapport entre le faux et le vrai, entre le faux chercheur et le vrai chercheur. Quant à nous, nous laissons cette recherche du vrai aux moralistes et aux mystiques et nous préférons nous trouver du côté de ceux qui, pour approcher la vérité, tentent de démasquer le faux dans les représentations successives que les hommes se forgent de la réalité.

 

Pour sortir de la question des "chambres à gaz"

 

Faurisson n'est pas infaillible. Son argumentation présente, ici ou là, des faiblesses; il semble qu'il veut souvent trop prouver ou expliquer à partir de tel ou tel détail, alors que l'on peut avoir un faisceau d'indices dans un sens ou dans l'autre; chez lui, les questions techniques ont tendance à se dissocier d'une compréhension historique d'ensemble. Face à ses adversaires qui s'accrocheraient à une religion, Faurisson se drape dans la science. Cette conception de son travail tient à la nature des mensonges ou des approximations qu'il affronte, mais elle trahit sa propre difficulté à développer une compréhension historique et dialectique qui ne se contenterait pas d'opposer le vrai au faux, la démystification à la mystification, le sens au contresens, mais saisirait aussi en quoi "le faux est un moment du vrai". La méthode de recherche, la démolition d'une mythologie sont d'autant plus efficaces et d'autant mieux comprises qu'elles réussissent à intégrer la compréhension du pourquoi et du comment de cette croyance. Mettre en lumière son histoire, son fonctionnement et sa force qui, notamment, tient à ce jeu de bascule entre la conviction intime des déportés - qui ont moins vu que ce qu'ils racontent - et les garanties et précisions que les organismes étatiques et judiciaires et des témoins professionnels ont fournies.

Avons-nous de nouveau affaire à une religion, et s'agit-il de refaire une fois encore le chemin qui mène de la foi à la raison? Il y a un aspect religieux qui est presque revendiqué dans le terme d'holocauste et qui se dévoile d'autant plus que la croyance est menacée. Mais cette religion-là qui connaît plus le diable que dieu, qui est née, comme meurent les religions, par des procès et des aveux, dont l'authenticité est assurée par les notables de la science historique, dont la promotion en antiracisme et la dégradation en antinazisme de sex-shop passent par les media, est d'une drôle de facture. Plutôt répétition en farce sinistre de la tragédie religieuse. C'est plus vrai qu'une religion parce que l'enracinement historique originel est plus présent, plus massif; c'est beaucoup plus mensonger ne serait-ce que parce que cela ne prétend pas reposer sur la foi mais sur la science.

On connaît la phrase, devenue fameuse, de Faurisson: "Jamais Hitler n'a ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race ou de sa religion." Cette assertion lui semble relever de l'histoire scientifique. Elle a indigné parce qu'elle prend le contre-pied de l'image courante répandue sur la "solution finale" et Hitler. Ce qu'il y aurait eu d'horrible, c'est que Hitler et les nazis voulaient tuer les Juifs, cela de façon systématique.

Un certain nombre de faits militent contre cette idée, mais peut-on et surtout faut-il en prendre le contre-pied? Beaucoup de Juifs et d'autres sont morts du fait des persécutions qu'ils ont subies. Hitler y était pour quelque chose et évidemment plus que le troupier allemand. Cette phrase est de toute façon par trop catégorique - notamment sous la forme de: Hitler n'a pas admis. Susciter la haine raciale, ce n'est pas forcément pousser au génocide (politique de l'apartheid, du ghetto) mais c'est au moins en assumer certaines conséquences meurtrières. Quant aux états d'âme éventuels des chefs d'Etat, nous n'en avons rien à foutre.

Faurisson s'explique de sa phrase et conclut que les personnes qui croient qu'"en matière historique on peut formuler des jugements sur les responsabilités de tel ou tel sont fondées à dire ceci: et Hitler et les Alliés portent, aux yeux de la morale et de l'histoire, l'entière reponsabilité de tous les maux, de toutes les persécutions, de toutes les morts subies par les minorités civiles de tous les pays qui ont été en guerre ouverte de 1939 à 1945". Cela revient à noyer le poisson. Bien sûr, c'est la situation de guerre entre l'Axe et les Alliés qui permet de comprendre telle ou telle destruction; la sortir de ce contexte est absurde. Mais ce n'est pas la guerre ou "Hitler et les Alliés" qui ont organisé la déportation des Juifs ou jeté la bombe atomique sur le Japon. La guerre dans les deux camps, et à différents niveaux, met en jeu des responsabilités et des acteurs précis.

Quand Faurisson dit que la Deuxième Guerre mondiale est le prolongement d'un conflit entre Hitler et les Juifs, cela est faux. Mais les idées sur le fascisme "fauteur de guerre" ou - pourquoi pas? - le "bellicisme congénital des Prussiens" sont aussi fausses bien que beaucoup mieux tolérées. On en veut à Faurisson parce que, à la suite de Rassinier, il trouble la douce quiétude des idéologues en leur rabattant certains faits sur le museau; il n'est nullement un homme insensible aux souffrances des déportés comme le prétendent ceux qui n'en finissent pas d'utiliser cette souffrance. Ceux-là ont-ils une compréhension historique? Ils ne cessent de chercher des coupables, de s'indigner des abus, de s'attacher aux aberrations...

S'indigner du port de l'étoile jaune, de la déportation des Juifs, considérés par les "Aryens" comme dangereux, ou de la mise en camp, par les Américains, durant la guerre, de leurs concitoyens d'origine japonaise et disputer de l'utilité réelle de ces mesures c'est oublier que la paranoia fait partie de la guerre et lui est indispensable. La déportation nazie a été infiniment plus meurtrière que les mesures de mise au travail et de "sécurité" prises par les Alliés, mais les offensives blindées des Allemands l'ont été moins que les bombardements stratégiques anglo-américains. Cela ne relève pas d'une différence d'essence entre les régimes belligérants mais d'une différence de puissance économique et militaire. Les aberrations ne se détachent pas du système économique et militaire qui les produit. Nous n'adhérons pas à une idéologie capitaliste de la "rationalité" économique puisque, tout au contraire, nous pensons que la domination de l'économie s'accompagne de son "irrationalité". La guerre est un de ces moments où l'"irrationalité", toujours présente, surgit au grand jour: la production pour la production s'inverse en destruction massive des hommes et des capitaux.

On n'explique pas fondamentalement la mortalité dans les camps de concentration en évoquant la faim, le froid, le travail forcé, le typhus, la brutalité des Kapos, les exécutions, l'inertie administrative, le blocus ou les bombardements alliés. Toutes ces causes ont joué, mais c'était la fonction même de la guerre et de la déportation de broyer les hommes. On en fait une affaire de volonté, de passion destructrice, de sadisme..., on tente ainsi d'expliquer et de réduire en termes de pulsions psychologiques ce qui, avant tout, est la grande et insupportable indifférence du capital à l'homme. Par ce biais, on essaie, paradoxalement, d'humaniser, d'apprivoiser cette indifférence et l'angoisse qu'elle suscite quand il faudrait retourner la passion destructrice contre la froideur du monstre.

 

La sainte famille

 

Dénonçant notre "infantilisme", le très matérialiste et très paternaliste Le Prolétaire (dans son n° 322), organe du PC international, estime que nous aurions "la même conception antimatérialiste de l'histoire que le démocrate bourgeois vulgaire". Pas moins. Et Le Prolétaire arrive lui-même à concevoir notre "acharnement stupide, inexplicable autrement, à nier à toute force l'existence des chambres à gaz dans les camps d'extermination. Pourquoi y tiennent-ils au point d'en faire presque une question de principe?" ("Anti-antifascisme infantile").

Dans La Guerre Sociale (n° 3), nous écrivions que "notre souci n'est pas de démontrer l'inexistence de "chambres à gaz", mais de voir comment s'est établie une vérité officielle et comment elle s'est maintenue". Nous ne faisions nullement de l'existence des "chambres à gaz" une question de principe. Mais il faut être aveugle pour ne pas voir que c'est la société qui, actuellement, en fait une question de principe. Et elle a certainement ses raisons.

Un ancien déporté dont la lettre est reproduite dans Mémoire en défense... écrit: "L'horreur des chambres à gaz a donc servi:

"1. - à masquer la véritable horreur des camps, je veux parler de l'avilissement moral des déportés.

"2. - à empêcher toute comparaison avec d'autres camps tout aussi inhumains."

 

Pour cette personne, les "chambres à gaz" ont existé, "mais certainement pas à l'échelle ni de la façon dont on les montre aux touristes d'Auschwitz ou du Struthof". Elle voit comment, indépendamment de leur existence ou de leur inexistence, ces "chambres à gaz" sont utilisées.

En 1965, Le Prolétaire (n° 22) écrivait très justement: "Les camps, c'était avant tout l'exploitation, la surexploitation à mort d'une main-d'oeuvre non libre et facilement renouvelable. [...] Or l'Allemagne en guerre avait aussi besoin de main-d'oeuvre industrielle. Et pour empêcher le sabotage, il fallait exercer sur les détenus cette terreur extraordinaire, terreur rendue possible par le fait que, contrairement au propriétaire antique qui tenait à maintenir ses esclaves en vie, le capitalisme ne demandait alors qu'à les décimer. Surexploitation, travail forcé, sous-alimentation, despotisme de fabrique, qu'étaient donc les camps sinon l'image grossie de la société capitaliste, en même temps que la façon bourgeoise de résoudre le problème du chômage" ("Crimes de guerre, crimes du capital ").

 

Les gens du PCI, qui nous accordent que nous sentons où est l'ennemi mais que nous le combattons si maladroitement que nous finissons par le renforcer ("Hé, Charlie, mollo!", Le Prolétaire, n° 324), peuvent avoir l'adresse de refuser de s'interroger sur l'existence des "chambres à gaz". Si tout le monde le dit, c'est bien qu'il y a dû en avoir, et puis cela ne vaut pas la peine de prendre des risques. Mais pourquoi faire intervenir le matérialisme pour justifier ce qui relève du gros bon sens?

Pour Révolution internationale (n° 80), organe du CCI, c'est encore plus simple: il faut être sérieux et s'occuper de choses sérieuses. Cela leur rappelle la discussion sur le sexe des anges. Ils s'exclament alors que précisément cette recherche a quelque peu troublé l'ordre universitaire: "Laissons cette recherche historiographique à nos universitaires" ("Un anti-antifascisme 'primaire'"). Ne discutons pas du sexe des anges, mais ne laissons pas, pour autant, la critique de la religion aux théologiens et pas plus la critique de la politique aux universitaires.

 

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Il y avait tabou. Nous avons pris le parti de nous asseoir dessus, notamment par notre tract "Qui est le Juif?" diffusé à Lyon en 1979. Il fallait réagir contre l'ambiance de chasse aux sorcières et montrer que l'on pouvait apprécier et soutenir le travail de Faurisson sur des bases anticapitalistes et donc radicalement antinazies. Puis, en commun avec quelques groupes et individus (les Amis du potlach, Le Frondeur, le groupe Commune de Cronstadt, le Groupe des travailleurs pour l'autonomie ouvrière, Pour une intervention communiste [Jeune Taupe], des révolutionnaires communistes sans sigle), nous avons diffusé le tract "Notre royaume est une prison". Imprimé à la veille de l'attentat de la rue Copernic, il a été diffusé à 60.000 exemplaires en divers points du territoire français et lors des manifestations antifascistes. Ces deux tracts n'étaient pas centrés sur la Révélation de la Vérité mais décrivaient des mécanismes sociaux et idéologiques. En revanche, les réactions de la presse ont relevé presque exclusivement le point concernant les "chambres à gaz". En règle générale, les journalistes nous associaient au fascisme, mais il y eut quelques ratés. Ces réactions ont illustré ce que nous disions dans ces tracts: l'assimilation aisée des gêneurs au fascisme.

L'enjeu est là: ou bien ils arriveront à nous assimiler au fascisme et au nazisme, ou bien nous arriverons à montrer que le fascisme et le nazisme ne sont que des expressions de l'ordre capitaliste qu'ils défendent.

 

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Ce n'est pas le premier affrontement portant sur le contenu des idées et sur la liberté de les exprimer. Ce qui est significatif des temps que nous vivons et qui est particulièrement frappant cette fois-ci, c'est que l'ensemble de l'intelligentsia s'est retrouvée - par l'indignation qu'elle a manifestée ou par le silence dans lequel elle s'est cantonnée - du côté de l'ordre et de la vérité établis. Les exceptions comme celles de Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Serge Thion, Noam Chomsky ont joué un rôle important, mais aussi en ce que ces exceptions ont confirmé la règle d'un refus épais, bête et massif.

L'intérêt du livre de Thion est de reproduire divers textes de Faurisson et d'exposer l'argumentation des adversaires de l'historiographie officielle. Il montre aussi en action le fonctionnement des média lors de l'"affaire". On y voit comment, malgré les lettres que Faurisson a réussi à faire publier dans Le Monde, les journalistes et les juges contournent cyniquement le droit de réponse, comment est lancée l'image d'un "Faurisson de Pellepoix" par assimilation à l'ancien commissaire aux Questions juives de Vichy. Il fallait un certain courage pour écrire ce livre et prendre, ainsi, la défense de l'infâme gêneur. Cela dit, nous sommes en désaccord profond avec la démarche de Thion; sans chercher à y démêler ce qui relève de la naiveté ou de l'intelligence tactique, nous reprocherons, d'abord à Thion, comme d'ailleurs à Pierre Guillaume et aux autres responsables de l'édition, de n'avoir pas fait à Faurisson un minimum de critiques. Ensuite, plutôt que de montrer en quoi les recherches et le travail de Faurisson ont des conséquences subversives, Thion s'occupe de les rendre présentables. Il joue les entremetteurs entre le diable et les curés de gauche. Sa bonne volonté ne connaît plus de limites. Il va même jusqu'à suggérer "une démarche auprès des autorités gouvernementales pour qu'elles agissent dans leurs négociations avec les Soviétiques afin que l'accès aux archives [archives allemandes saisies par les Russes] devienne une contrepartie des avantages convoités par eux". Un vieux fonds libertaire lui fait cependant préciser que "les pouvoirs publics et politiques, syndicaux et religieux, etc." ne doivent pas se mêler de "ces affaires".

Que nous jugions un livre utile et que nous cherchions à le faire connaître ne signifie évidemment pas que nous approuvons l'ensemble de son contenu. Nous faisons des réserves sur le livre de Thion, nous en faisons aussi sur le livre de Gianfranco Sanguinetti, Du Terrorisme et de l'Etat (il en existe deux traductions françaises: 1. J.F. Labrugère et Philippe Royau, BP 144, 38 002 Grenoble Cedex; 2. Le Fin Mot de l'histoire, BP 274, 75 866, Paris Cedex 18), que nous avons cherché à faire connaître dans "Notre royaume est une prison". Une bonne critique de cet ouvrage a paru dans De la Coupe aux lèvres (n° 3; BP 167, 75 864, Paris Cedex 18).

 

Ceux qui auront voulu s'instruire auront pu en apprendre un peu sur le nazisme et l'univers concentrationnaire, mais aussi sur la triste réalité d'un milieu intellectuel prêt à bazarder ses propres principes dès qu'il s'agit de les appliquer à d'autres qu'à lui-même et dès que les idées redeviennent dangereuses. On a cherché par tous les moyens à discréditer ceux qui osent douter de l'existence de ces abattoirs humains qu'auraient été les "chambres à gaz" hitlériennes. Mais, en fin de compte, ce sera le milieu intellectuel qui, une nouvelle fois, se sera discrédité. Menacé en idée et par des idées, il s'en est remis à la censure, à la déformation, à la calomnie, à l'Etat et, surtout, à l'amalgame de tout ce qui le gène à l'épouvantail nazi.

Paul Thibaud, directeur d'Esprit es-tu-là?, constate: "Si le débat dans la gauche devient parfois si hargneux et si stérile c'est parce que le fonds commun de concepts est en ruine [...]" (septembre 1980). Il y a déjà un bon bout de temps que les débats réels ne passent plus à l'intérieur de la gauche, mais il semble que la ruine de sa pensée devient si patente qu'elle doit recourir pour s'en sortir à ce que l'incroyable Thibaud appelle, pour les minimiser, des "questions de procédures (phrases coupées par-ci, textes refusés par-là, variation de positions de l'un ou de l'autre...)" et que nous, nous appelons notamment des falsifications et des tripatouillages.

Mais la gauche ne se choque plus des falsifications. Mieux: elle prendra le parti des falsificateurs quand ils crient à la falsification pour faire oublier ses propres méthodes. Le Mémoire en défense...de Faurisson est immédiatement et définitivement probant; le falsificateur ce n'est pas lui, mais ceux dont il cite les différentes versions du journal intime de Kremer.

Misère de ces professionnels de la pensée, de ces champions démunis qui sont incapables de considérer leur époque, les forces réelles en présence et les terribles enjeux réels. Ils se félicitent que l'on châtie, avec une vingtaine d'années de retard, Eichmann; ils se réjouissent quand les collègues du nazillon Fredriksen veulent lui faire perdre son emploi; ils s'imaginent pouvoir régler le problème du racisme et sa résurgence en posant des bâillons. Tout cela a pour premier résultat de cacher comment on peut contrer, ici ou là, le racisme et l'oppression. Et surtout se préparer à saper leur base.

L'antiracisme policier des organisations professionnelles, ou celui, idéologique, de la gauche, ne sait s'affronter qu'à l'idéologie raciste: plaintes contre des déclarations ou graffiti, profanations, grandes déclarations d'intention dans la presse, etc. Alors que c'est en partant de l'inhumaine misère et de la dégradation dans lesquelles vivent les populations immigrées que l'on peut critiquer cette misère. De même, c'est en partant de la misère - de la logique - concentrationnaire que l'on peut tenter de comprendre l'ocultation d'une certaine vérité sur le mythe de la vie concentrationnaire - mais aussi sur la réalité de la vie des immigrés. L'horreur de la vie concentrationnaire ne réside pas dans les "chambres à gaz", mais dans sa logique même, dans son être, dans la guerre et dans le discours qui s'est forgé dessus et s'y appuie.

La référence au génocide vise à la fois à faire passer l'antisémitisme comme la pire forme du racisme et à attribuer à l'idéologie raciste une existence autonome. On nous a bien dit: l'humanité qui est capable de cela contient en elle le péché, il faut se méfier de l'homme. S'il y a un racisme originel des hommes, on peut dire, dans un sens, qu'il a été détruit par l'ascension du capitalisme. A la fois, parce que l'humanité est devenue une seule espèce sur la planète et parce que, sous le capitalisme, les liens de sang ont été complètement évincés par les conditions de production comme facteur déterminant de l'histoire.

Le point commun entre l'oppression des Noirs aux USA et celle des Nords-Africains en France n'est pas le racisme mais la condition prolétarienne. Cette oppression est subie, entre autres, comme un racisme mais tout aussi bien comme peur de la délinquance, de la saleté, de la pauvreté, de la différence. On voudrait aussi renvoyer les Noirs en Afrique (comme le proposent certains idéologues noirs extrémistes) ou les Arabes à leur "spécificité culturelle" (antiracistes français de Sans frontière). Avec ce droit à la différence, on est en deçà du mouvement du capital qui fond les couches opprimées dans le prolétariat et pose ainsi les prémices de leur unification. Ceux qui veulent préserver la religion du génocide, après l'échec des autres religions, pour sauvegarder la mémoire du peuple juif, et de ses morts, continuent à essayer d'enfermer chaque individu d'origine juive (qui se reconnaît ou non comme tel) dans une identité religieuse.

 

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Où veux-tu en venir avec les souffrances particulières des Juifs? Pour moi, les malheureuses victimes des plantations d'hévéas dans la région de Putumayo, les nègres d'Afrique dont les Européens se renvoient le corps comme on joue à la balle, me touchent tout autant. Te souviens-tu du récit de la campagne de von Trotha dans le Kalahari, que l'on trouve dans l'ouvrage du grand état-major: "Et le râle des mourants, le cri de ceux que la soif avait rendus fous résonnaient dans le silence sublime de l'immensité"; ce "silence sublime de l'immensité", où tant de cris se perdent, il éclate dans ma poitrine si fort qu'il ne saurait y avoir dans mon coeur un petit recoin spécial pour le ghetto; je me sens chez moi dans le vaste monde, partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes.

 

Rosa Luxembourg, lettre à Mathilde Wurm, prison de Wronke, février 1917

 

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Les antiracistes patentés ont profondément intégré le langage biologique et hygiéniste de leur ennemi: "vermine nazie", "étouffer dans l'oeuf", "la peste brune", "le ventre encore fécond d'où est sortie la bête immonde"ou bien la "gangrène". Franco parlait, lui, de "détruire le communisme jusque dans le ventre des mères". De part et d'autre, les mêmes réflexes pour ne pas saisir que racisme, fascisme, stalinisme sont des phénomènes sociaux. Nous n'avons, quant à nous, pas peur que la destruction de la "dernière barrière inconsciente contre l'antisémitisme" (ainsi Badinter qualifie-t-il le génocide) laisse s'échapper la bête immonde qui couverait au fond de notre inconscient. Nous nous fions à des forces plus historiques et plus pratiques pour combattre le racisme.

Il est plus facile de s'attaquer au racisme extraordinaire, caricatural, qu'au racisme "ordinaire", même s'il faut pour cela gonfler ou fantasmer ce racisme extraordinaire. Pourquoi y-a-t-il des groupements qui ont réclamé la dissolution de l'ex-FANE pour délit d'opinion raciste et qui s'en abstiennent quand il s'agit du PCF dont les militants saccagent un foyer de travailleurs immigrés? Plus facile, évidemment, de combattre ce qui est faible, d'autant que le parti stalinien est une des composantes majeures de l'unité antifasciste traditionnelle. Mais, surtout, parce que le racisme des staliniens, d'autant plus odieux qu'il se déguise en antiracisme, n'est pas un racisme "idéologique" (le devenant pour ce qui concerne les "Boches"), c'est un racisme banal qui se trouve légitimé par les problèmes des "braves gens" qu'il prétend résoudre. Ce serait encore une erreur de croire que ce racisme est typiquement stalinien: il naît directement des conditions d'existence et de concurrence, et tout le monde se renvoie la balle. Personne ne se tiendra pour raciste et personne ne théorise sérieusement l'infériorité ou la perfidie d'une race, simplement, il est plus facile de s'en prendre aux autres hommes qu'au capital qui dresse les hommes et les modes de vies les uns contre les autres. L'antiracisme traditionnel - incapable de saisir ce qui produit le racisme et de se dresser franchement contre un discours de la "rationalité" économique partout accepté - est à la recherche d'un "vrai" fascisme, d'un "vrai" racisme à l'égard desquels il pourra se montrer sans pitié.

 

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Parce que nous nous en prenons à l'image mythique que l'on répand complaisamment du nazisme, parce que nous n'adhérons pas aux procédés à la fois indignes et dérisoires que l'on prétend appliquer à ses chétifs rejetons, nous aboutirions "aux mêmes points d'appui: la défense de l'Occident, toujours" ("Le génocide réel et la générosité envers l'ennemi", Le Matin, 15 déc. 1980). Et Jean-Pierre Faye poursuit sans rire que nous aurions refusé de nous désolidariser publiquement des néo-nazis de l'ex-FANE. Nul doute que si l'on sommait Faye de se démarquer publiquement du diable, il sauterait sur l'occasion pour convoquer une conférence de presse. Dans son article du Matin, Faye continue en prenant de la hauteur pour mieux éprouver le frisson du vertige sans toutefois y céder: "Le signe le plus alarmant n'est-il pas, une fois de plus, cette oscillation du discours, passant soudain de la revendication libertaire à la justification des répressions racistes? Pareille vacillation entre les pôles de l'extrême gauche et de l'extrême droite marque les dernières années de l'Allemagne de Weimar; elle est alors un signal du danger. Elle est à nouveau l'indice d'une perturbation redoutable dans le champ de la société et de ses langages."

L'histoire ne se répète pas et la monstruosité capitaliste sait changer de visage. Mais Faye tient déjà ici le détail qui lui permet de jeter la confusion et d'aller monter la garde là où les Tartares ne repasseront pas.

Il aura suffi que le linguiste américain Chomsky s'engage en prenant simplement le parti de la liberté d'expression à propos de Faurisson pour que se concerte une campagne pour l'en dissuader. Faye y a participé puisqu'il semble que ce qu'il appelle la "générosité" de Chomsky est de trop pour lui. Pour Enthoven du Nouvel Observateur, ce n'est pas la générosité mais du "masochisme et de l'inconscience". Et l'imbécile de s'interroger gravement: "Et sa théorie instrumentaliste du langage, cette "grammaire générative" qui refusa toujours de se donner les moyens de penser l'inimaginable, c'est-à-dire l'Holocauste, avait-elle besoin du biais Faurisson pour s'accorder une bien pauvre légitimité?" ("Chomsky ne le savait pas.", Le Nouvel Observateur, 22 déc. 1980.)

Certains journalistes et écrivains s'accordent une certaine originalité avec leur orientation révolutionnaire. Le revers de la médaille est qu'ils risquaient d'être assimilés, à travers nous, au diable "faurissonien". Pour Jacques Baynac: "Il faut combattre ces éléments qui cachent leur camelote nazie sous les drapeaux de la "lutte communiste des prolétaires, de la destruction du salariat, de la marchandise et des Etats" ("La Gangrène", Libération, 25-26 oct. 1980). Jean-Patrick Manchette, dans son "Alerte aux gaz" (Charlie-Hebdo, 22 oct. 1980), nous traite de "petits cons" et de "misérables imbéciles".

Nous ne citons là que les premiers prix. Il serait trop fastidieux de rendre compte de tous ceux qui, du droitier Figaro à l'anarchiste Basta, ont noirci du papier pour décharger leur haine ou leur bêtise, et surmonter leur angoisse. Rares auront été les intellectuels qui se seront élevés contre la chasse aux sorcières entreprise contre Faurisson et qui se seront interrogés sur le pourquoi de celle-ci. Aujourd'hui, certains commencent timidement à relever le nez au nom de la liberté d'expression. N'est-ce pas simplement parce qu'ils sentent le vent tourner et pour mieux éviter, tant qu'il y aura des risques, d'aborder le contenu en cause?

D'autres prétendent effrontément que la liberté d'expression n'a jamais été menacée en cette affaire. Certes Faurisson a quelque peu été chahuté à l'Université et chassé du CDJC (organisme semi-public) mais il est libre de se faire publier. En réalité, sa liberté d'expression et de recherche a été et reste entravée. La situation s'est détendue mais Faurisson reste interdit dans divers centres de recherches historiques et ses écrits sont boycottés par les diffuseurs et de nombreux libraires. Pour plus de garanties, certains s'en sont pris à quelques-uns des rares libraires qui les vendent et ont détruit des livres. Et ce procès qu'on lui intente pour, apprécions, falsification de l'histoire qu'il aurait pratiquée en deux lettres publiées dans les colonnes du Monde, n'est-il pas un procès contre la liberté d'expression?

Nous-mêmes, ainsi qu'un imprimeur, avons eu affaire à la justice relativement à la distribution et à l'impression du tract "Notre royaume est une prison". En effet, vu le climat qui règne, l'imprimeur a préféré ne pas mentionner son nom sur le tract. La loi l'y oblige mais il existe une large tolérance à ce sujet et notre tract n'avait rien d'anonyme. Mais, après l'interpellation de deux d'entre nous, livrés par les avocats du palais de justice de Paris à la police, les voilà menés en correctionnelle et mis à l'amende. De nombreux tracts, sur de tout autres sujets, avaient été diffusés au même endroit; ils ne portaient pas non plus de mention d'imprimeur, or aucune poursuite n'a été entamée contre ces tracts-là. Il est ainsi aisé de constater que c'est bien le contenu du tract qui était visé.

Nous ne nous étendrons pas sur ces mesures ouvertes et insidieuses par lesquelles, en France et à l'étranger, la thèse officielle est défendue. Mais il faut être naif pour ne pas voir que c'est grâce à toutes ces mesures qu'elle peut maintenir son monopole.

 

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Nos adversaires ont donc été méchants. Mais heureusement, ils sont aussi très bêtes. La démocratie. pour mieux se défendre, n'a pas cessé de se mordre la queue. Pour quel résultat? Toute cette volonté de censure obscurantiste a d'abord réussi à fournir des alliés inattendus à Faurisson. Ensuite, elle lui a fait de la mauvaise publicité mais de la publicité quand même. Nos adversaires ont donc brillamment réussi à étendre le foyer qu'ils prétendaient éteindre. D'où une inquiétude et même un désarroi croissant dans leurs rangs.

Henry Bulawko écrit: "Les mensonges accumulés par les historiens révisionnistes se seraient écroulés depuis longtemps s'il n'y avait des "naifs" pour se laisser abuser -- et des groupes puissants pour les entretenir et les répandre à travers le monde" ("Ceux qui nient le génocide", Le Monde, 24 déc. 1980). On se rassure comme on peut; mais, en vérité, rarement sans doute. aura-t-on provoqué un tel affolement avec des moyens aussi limités. D'ailleurs ce qui peut paraître si menaçant n'est ni dans les arguments des "révisionnistes", ni dans nos moyens d'action, mais dans le fait que nos adversaires ont bâti leur système de défense, politique et caractériel, sur un tabou. Que vaut encore ce tabou quand l'éloignement et les silences sacrés du mythe sont déjà tombés dans la familiarité mensongère du feuilleton? Dans son article, Vidal-Naquet écrit justement que le téléfilm Holocauste est "la dernière étape de la transformation d'Auschwitz en marchandise". Il importait d'intervenir. de ne pas laisser ce mouvement suivre tranquillement son cours: Auschwitz, ses vérités et ses mensonges s'intégrant en douceur dans l'univers de fiction des films d'horreur et de catastrophe.

Parce qu'ils ont été tournés par l'édition autonome de livres et de tracts, parce que les populations sont de plus en plus sceptiques sur les vérités officielles et journalistiques, mais aussi du fait du fonctionnement propre des grands moyens d'information qui sont pourtant à leur service, les historiens officiels parviendront au contraire de ce qu'ils espéraient. Ils sont pris dans un dilemme: soit ne pas répliquer et laisser la Vieille Taupe accomplir doucement mais sûrement son travail. soit répliquer. en nombre, dans le désordre et dans la maladresse, pour répéter que les arguments "révisionnistes" ne valent rien et sentent mauvais. A force de répéter qu'il n'y a pas de problème. ils finiront bien par convaincre tout le monde qu'il y en a bien un. Que les poursuites judiciaires soient couronnées ou non de succès, le résultat sera contraire au but poursuivi. De plus en plus d'individus voudront savoir ce qui provoque de telles tentatives de répression et pourquoi la thèse officielle doit se maintenir par la répression.

Quant à nous, nous continuerons à porter cette antique querelle - la distinction entre le vrai et le faux - sur un terrain plus central en nous attaquant à la principale imposture du vingtième siècle: l'idée selon laquelle le communisme se serait déjà établi quelque part et ne serait pas encore tout à venir.

 

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Extrait d'une brochure intitulée De l'exploitation dans les camps à l'exploitation des camps (suite et fin). Une mise au point de "La Guerre sociale", Paris, mai 1981, p. 9-48. Ce texte collectif ne porte pas de nom d'auteur. Cette brochure était un supplément au numéro 3 d'une revue aujourd'hui disparue, La Guerre sociale. Elle indiquait: "Reproduction libre et conseillée, même sans indication d'origine". Ce texte a été numérisé par DA pour Le Temps irréparable. Il a été placé sur le site AAARGH en mars 1997, pour servir à l'histoire du révisionnisme en France.


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