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LA VIEILLE TAUPE

Organe de critique et d'orientation postmessianique

 

B.P. 98, 75224 PARIS cedex 05

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Paris, le 23 août 1998

Monsieur le Directeur,
Le Monde Diplomatique,
21, rue Claude Bernard
75242 PARIS cedex 05


Monsieur le Directeur,

Le Professeur Edward W. Said a certainement de très bonnes raisons de ne pas prendre pour argent comptant la vague d'indignation qui soulève nombre d'intellectuels arabes, à l'occasion de la condamnation par la justice française de Roger Garaudy et de son livre: "Les Mythes fondateurs de la politique israélienne".

Ces raisons, il les expose dans un article du Monde Diplomatique (août 1998 - p. 9) intitulé "Israel-Palestine, une troisième voie", sous le surtitre probablement conçu par la rédaction du Monde Diplomatique: "Réponse aux intellectuels arabes fascinés par Roger Garaudy".

Le Professeur Edward W. Said connaît certainement beaucoup mieux que moi la situation idéologique parmi ces intellectuels arabes et l'arrière-plan politique des prises de position de chacun. De plus, ce que je connais de ses propres orientations me conduit à accorder à sa parole attention et considération..., même et surtout lorsque se manifeste un désaccord... Alors que ce n'est plus du tout le cas à l'égard de la plupart de ceux qui dénoncent encore le "révisionnisme" et le "négationnisme", et dont je ne prends généralement plus la peine de lire la prose, tant ils n'ont manifestement plus rien à dire...

Comment ne pas donner raison à Edward Said lorsqu'il relève l'ambiguité de l'attitude de certains intellectuels arabes. Et comment ne pas trouver suspect leur intérêt subit pour la défense de la liberté d'expression et la liberté de la recherche historique, valeurs dont,en d'autres circonstances, ils se soucient comme d'une guigne.

Mais ces ambiguités des intellectuels, désespérantes pour l'Esprit, ne sont pas propre au monde arabe. N'est-il pas plus désespérant encore de voir la quasi totalité des défenseurs patentés de ces valeurs, en France et en Europe, détourner hypocritement les yeux de la répression et de la censure qui s'y exercent, tout en condamnant la loi Gayssot du bout des lèvres et pour la forme, mais en laissant s'accomplir la sale besogne de la censure, quand ils n'y participent pas eux-mêmes directement.

Et n'est-il pas particulièrement grave qu'une telle loi, qui impose une Vérité historique d'Etat, ait été votée et promulguée en France? Pays où, indépendamment du ton "donneur de leçon" adopté actuellement par ceux qui lui tiennent lieu de "penseurs", la liberté de pensée, la liberté d'expression, et le rejet du dogmatisme relève, avec des hauts et des bas, d'une réelle et profonde tradition nationale.

N'assistons-nous pas à "la définition d'un dogme historique, avec l'agressivité que le dogmatisme a coutume de déployer" comme le relevait déjà Jean Beaufret, en 1978. Et le véritable scandale ne tient-il pas au fait que, réduits à leurs seules forces, les défenseurs de la liberté d'expression en France auraient été écrasés par la collusion de l'agressivité sioniste et de la tartuferie des "intellectuels" de cour et de basse-cour.

Nous sommes donc profondément reconnaissant envers tous ceux dont l'intervention a empêchée que cet étouffement de la liberté de l'Esprit ne s'accomplisse. Dans le silence...

Il faut bien se rendre compte que l'affaire Garaudy n'aura été que la pointe émergée de l'iceberg. Du fait de la complicité générale des médias respectueuses avec les censeurs, la répression contre les révisionnistes s'effectuait en France, depuis des années, dans l'indifférence et l'ignorance quasi générale, lorsque la notoriété de Roger Garaudy et l'irruption inattendue du monde arabe dans ce débat est venue brouiller les cartes et perturber le scénario mis au point par les censeurs.

Si donc nous sommes sensibles à l'inquiétude d'Edward Said qui voit s'insinuer "à l'heure actuelle, dans le discours et la pensée politique d'un certain nombre d'intellectuels arabes une mauvaise vague d'antisémitisme rampant et d'hypocrite vertu", nous constatons quand même que la mobilisation en faveur de Garaudy aura au moins eu l'avantage de contribuer à faire éclater les mensonges et les apories de la mauvaise vague d'"antifacisme" hystérique et d'hypocrite vertu dans laquelle se complaisent les intellectuels français et européens depuis des années, pour se donner l'illusion de continuer à exister.

Nous partageons les voeux d'Edward Said pour que s'instaure en Palestine un dialogue véritable entre Juifs et Arabes, et pour récuser le vent mauvais de l'antisémitisme et du nationalisme. Si nous sommes particulièrement sensibles aux injustices du sort que le sionisme impose aux Palestiniens, nous ne souhaitons pas, tout comme lui, "combattre les injustices du sionisme pour les remplacer par un nationalisme odieux (religieux ou civil) qui décréterait les Arabes de Palestine plus égaux que d'autre."

Nous sommes donc profondément convaincus, au moment où les menaces s'accumulent, et où précisément, Bill Clinton vient de tirer ses coups au Soudan et en Afghanistan, que la guerre (ou le terrorisme) est une impasse.

Nous sommes convaincus, avec Paul Rassinier, que la guerre (ou le terrorisme) véhicule en elle même plus d'atrocités et une oppression plus généralisées que la situation contre laquelle cette guerre a été déclenchée, et ce ... quelque oppressive et atroce que soit cette situation!

La guerre (ou le terrorisme) fait bon marché de la vie et de la tranquillité des civils, du peuple, des gens ordinaires, dont nous sommes. Elle ne peut donc en aucun cas conduire à l'émancipation du peuple et des gens ordinaires. La guerre conduit toujours inéluctablement à l'exacerbation des passions et au renforcement des structures constitutives de chacun des belligérants. La guerre, une fois déclenchée, par ses nécessités impérieuses, conduit au surplus à une assimilation structurelle entre les deux belligérants, aucun ne pouvant vaincre, au fil du temps, sans "ressembler" dans une large mesure à son adversaire.

... Et d'ailleurs aucun des belligérants actuellement potentiels n'exprime une réalité, ni ne défend une perspective dans laquelle la Vieille Taupe puisse se reconnaître. Les structures essentielles des uns et des autres camps nous sont profondément antagoniques. Nous ne sommes liés, ni alliés, à aucun Etat ni aucun régime existant sur cette planète, même si nous avons des alliés, à divers niveaux, dans divers Etats.

La Vieille Taupe n'a donc pas pour perspective, en cas de guerre entre deux belligérants, d'appuyer un belligérant contre un autre belligérant. Elle a pour programme minimum de les écraser1 tous les trois.

... Et cela nonobstant le fait que nous comprenons mille fois les raisons qui poussent les uns et les autres à la guerre, et dans le cas d'espèce, bien que nous donnions dix mille fois raison au camp "arabo-islamique2".

C'est dire encore une fois à quel point nous sommes convaincus que "le véritable enjeu se pose ici en terme de clarté et de courage intellectuel, un enjeu qui consiste à combattre toute discrimination raciale, d'où qu'elle vienne", et combien nous souhaitons peu renforcer dans ce camp "arabo-islamiques" le courant qui pousse à la guerre et à la violence pour sortir de l'impasse actuelle, car nous savons, de science certaine, que cela ne conduit qu'à une nouvelle impasse3.

Mais nous savons, de science tout aussi certaine, que c'est inéluctablement ce qui se produira si la vieille taupe ne parvient pas à ouvrir une autre perspective. Aussi est-il également nécessaire que tout ceux qui sont susceptibles de contribuer à l'émergence d'une telle perspective ne puissent en aucun cas être suspectés, ni de la moindre complaisance, ni de la moindre tolérance, envers l'état de fait actuel, et ses bénéficiaires.

Le professeur Said a perçu le soutien à Roger Garaudy dans les pays arabes comme un courant venant renforcer les tendances au repli sur soi, les tendances exclusivistes, dont le renforcement nous inquiète également. Mais cela surprend la Vieille Taupe.

Nous avons certes perçu cette tendance qu'on peut qualifier de grégaire à soutenir Garaudy parce qu'il s'est proclamé musulman, et parce qu'il a puissamment contribué à faire reconnaître en Europe la profondeur, la diversité et la valeur de la spiritualité de l'Islam. Mais Garaudy s'est clairement engagé, avec détermination et constance, en faveur d'un Islam ouvert et tolérant. Il a critiqué et stigmatisé avec force la tendance à l'intégrisme et à l'exclusivisme; il a dénoncé les impasses des tentations au repli sur soi, et les illusions passéistes et régressives qui menacent l'Islam tout entier. Il a plaidé avec force en faveur des nécessités de la modernisation, au point de provoquer des tempêtes sous les turbans et d'agiter bien des barbes vénérables.

Garaudy avait suscité à l'intérieur de l'Islam des résistances et des critiques acerbes. Il avait clairement récusé les facilités de l'antisémitisme. La fondation qu'il a créée à Cordoue en faveur du dialogue entre les cultures témoigne de l'ancienneté et de la constance de sa conviction que "Le génie de la civilisation arabe trouve son apogée dans l'Andalousie pluriculturelle, plurireligieuse et pluriethnique..." N'y aurait-il pas lieu de se réjouir que ces orientations que représente Garaudy aient ainsi acquis droit de citée au coeur de l'Islam.

Que certains se soient ralliés aux thèses défendues dans Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, au simple spectacle de la fureur que ce livre déclenchait chez les sionistes et chez leurs habituels épigones, c'est plus que probable...; qu'ils se soient soudain découverts "révisionnistes" et "négationnistes", en découvrant que ces thèses-là semblaient susciter une fureur d'une qualité et d'une intensité toute spécifique, c'est encore très probable.

Beaucoup ne connaissaient du "révisionnisme" et du "négationnisme" que ce que les médias avaient bien voulu en dire. Même ceux qui avaient pris la peine de lire attentivement Les Mythes fondateurs... dont ce n'est pas le thème principal, ne pouvaient en avoir, à travers cette lecture qu'une vision partielle et sommaire. On conçoit que les réponses que ces nouveaux "négationnistes" ont apportées aux anathèmes lancés contre le livre dans les médias par des journalistes... qui ne l'avaient pas lu nom plus!4

n'aient guère été susceptibles d'apporter beaucoup de clarté dans un débat historiographique concernant le sort des Juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Que dans ces conditions beaucoup de sottises aient pu être proférée, et que ces sottises aient été attribuées au "négationnisme", qui s'en étonnerait?

Mais c'est bien ce mouvement-là, avec toutes ses scories et ses impuretés, et rien d'autre, qui est parvenu à faire que l'étranglement de la liberté qui était en train de s'accomplir, sorte de ses rails et fournisse aujourd'hui l'occasion de débattre plus sérieusement.

D'ailleurs, lorsque Zola est intervenu dans le débat judiciaire à l'origine de l'affaire Dreyfus, par son célèbre "J'accuse", son intervention, aujourd'hui auréolée de la victoire, et qui constitue l'acte de naissance du "parti intellectuel", véhiculait également beaucoup de scories et d'impuretés5.

Pour notre part en tout cas, si nous avons perçu l'existence de ces scories et de ces impuretés qui semblent être à l'origine des inquiétudes d'Edward Said, les Arabes, les Africains que nous avons rencontrés à l'occasion du procès Garaudy n'étaient justement pas ce que l'on peut appeler des "extrémistes", ni des "antisémites". C'était tout au contraire des "modernistes", des "modérés", des hommes de dialogue et de bonne volonté, et ils étaient, à juste titre me semble-t-il, terriblement inquiets des conséquences que ne manquerait pas d'avoir, dans leur propre pays, une condamnation de Roger Garaudy en France.

Quel barrage opposer à la montée des passions, face aux tentations extrémistes, à la montée de l'irrationalisme religieux, si les principes fondateurs de la Renaissance, puis du XVIIIe siècle Français, si la liberté d'expression, la liberté de pensée, et tout simplement un minimum élémentaire d'honnêteté dans les débats et le respect du sens des mots, sont bafoués en France, et dans toute l'Europe.

C'est tout le mouvement qui se rattache aux Lumières, qui sombre dans le même ridicule que les recommandations de l'ONU... qui, comme chacun a pu s'en apercevoir, sont applicables sauf quand elles concernent Israel.

Quel avenir peut bien avoir dans les pays musulmans, la lutte pour les principes démocratiques, pour plus de liberté, pour les droits de l'homme, la lutte même du professeur Said, dès lors que la preuve est apportée que l'efficace de ces principes se volatilise dès l'instant où paraît Israel.

Tel est exactement ce qu'énonce la loi Gayssot.

Car cette loi ne constitue pas une simple limitation ou restriction de la liberté d'expression, telle qu'il en existe partout, et qui sont probablement inévitables. Cette loi anéantit cette liberté en ce qui concerne un point de l'histoire de l'humanité, considéré par les Juifs comme sacré.

Il est des points d'histoire considérés par les musulmans comme sacrés (Allah' est Grand, et Mohamed est son prophète!); il est des points d'histoire considérés par les chrétiens comme sacrés (la Passion du Christ).

Avec la loi Gayssot, le Génocide-Holocauste-Shoah-Judéocide-..., est devenu un dogme républicain! qui s'impose à tous les citoyens, qu'ils soient chrétiens, musulmans, paiens, ou athées! Au surplus le contenu de ce dogme est largement ésotérique et élastique, et soumis dans la pratique des tribunaux aux interprétations de la LICRA, organisation prétendument antiraciste mais surtout agressivement sioniste!

Avec la promulgation de cette loi, et plus généralement du Nouveau Code Pénal, la République française a cessé d'être une république démocratique et laique. L'Holocauste est devenu sa religion officielle.

Cette situation est inacceptable, indépendamment du contenu même du livre de Roger Garaudy. Et il n'est absolument pas nécessaire d'avoir lu ce livre pour considérer cette loi comme absolument intolérable.

C'est au contraire la surprenante tolérance à cette loi des intellectuels français et de la société française dans son ensemble qui constitue un signe de décomposition radicale, décomposition qui atteint d'ailleurs les Juifs français eux-mêmes, pour n'avoir pas aperçu en quoi cette loi était extravagante, et combien le fait d'en avoir ressenti la nécessité était plus extravagant encore, et révélateur...

... Mais les Juifs, dans l'ensemble, demeurent obstinément aveugles à la Révélation.

Edward Said semble penser que la liberté d'expression étant dans l'ensemble mieux assurée en France que dans les pays arabes, l'exception regrettable que constituerait la loi Gayssot ne serait pas une priorité de ses préoccupations. Bien d'autres combats seraient plus importants.

A notre avis cette attitude constitue une erreur.

Nous pensons au contraire que le combat pour la liberté et pour l'honnêteté intellectuelle est un tout indivisible, et qu'il doit être mené sur tous les fronts. Un recul et un abandon quelque part, une victoire de l'obscurantisme en quelque point du Globe, ont toujours des conséquences et des répercussions négatives en d'autres points du Globe. De quel droit les Palestiniens réclameraient-ils que les Français se soucient du sort injuste qui leur est fait, si les Palestiniens ne se soucient pas du sort des Français? Pourquoi cette loi "lamentable", à laquelle "bien sûr que je m'oppose" devrait-elle néanmoins continuer à permettre la chasse aux sorcières négationnistes ?

"Pourquoi ne combattons-nous pas plus durement en faveur de la liberté d'expression dans nos propres sociétés, une liberté dont le monde sait qu'elle existe à peine? Les mesures d'oppression et de censure de la presse et de l'opinion publique sont tout de même autrement plus inquiétantes dans le monde arabe qu'en France! " Certes!

Bien qu'Edward Said, comme d'ailleurs la plus grande partie du public français, ignore les mesures d'oppression et de censure de la presse et de l'opinion publique qui se pratiquent en France, ce n'est pas cela qui fait problème.

Le véritable problème est celui-ci: Dès lors que vous vous désintéressez du sort de la liberté d'expression parce que vous ne partagez pas les vues de celui qui est censuré, vous déconsidérez, vous dénaturez, et donc vous affaiblissez le sens, la portée et la force de votre propre lutte.

Combattre pour exprimer des idées et des thèses que l'on partage est une chose. Le combat pour la liberté d'expression commence par la défense du droit d'exprimer des idées que l'on ne partage pas, faute de quoi il n'a aucun sens.

Et ce "combat" ne gaspille ni ne détourne d'un autre front aucune force puisqu'il ne demande, sur ce front là, que de produire un discours cohérent.

Comme l'avait parfaitement signifié Noam Chomsky par ses Quelques remarques élémentaires sur le droit à la liberté d'expression, publié en tête du Mémoire en Défense... de Robert Faurisson, seule la défense intransigeante de ce droit serait susceptible de dispenser un esprit libre qui entend le rester de prendre lui-même position dans une controverse en cours.

On regrettera bientôt de n'avoir pas voulu le comprendre. Mais il s'agit là d'une autre histoire...

En souhaitant que ces quelques considérations auront retenu votre attention, et en vous priant de vouloir bien communiquer au Professeur Said, pour information, le double, ci-joint, de cette lettre, qui le concerne au premier chef.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de mes salutations distinguées.

P. Guillaume

 

 

 


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