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L’unique sens d’un procès absurde

par Dominique Eddé (Décembre 2004) 

[suivi d'un témoignage anonyme]


Éric Hazan, directeur des éditions la Fabrique, a été poursuivi en justice par William Goldnadel, Président de l’association « avocats sans frontières », pour avoir traduit et publié le livre de Norman Finkelstein « L’industrie de l’holocauste ». Objet de très vives controverses, cet ouvrage s’en prend notamment à l’instrumentalisation de l’holocauste par un certain nombre de personnes et de groupes juifs ayant surexploité la souffrance de leur peuple, à des fins matérielles ou politiques. Accusé « d’incitation à la haine raciale et de diffamation à caractère racial, » Éric Hazan, ancien chirurgien des hôpitaux de Paris, s’est admirablement défendu lors de son procès qui a eu lieu, vendredi 3 décembre, à la 17e chambre du Tribunal Correctionel de Paris. À la question de savoir s’il avait conscience de l’usage désastreux qui serait fait de ce brûlot par les négationnistes, révisionnistes et antisémites en tous genres [Note de l'AAARGH: : lorsque le livre est paru aux éditions de la Fabrique, en 2001, il y avait beau temps que l'AAARGH l'avait traduit et publié sur son site!], il a demandé à l’assistance des juges de se souvenir combien de fois dans l’histoire, des œuvres nécessaires à l’établissement de la vérité,  avaient été détournées de leur propos et utilisées, sous forme de citations isolées ou tronquées, à des fins abjectes. Non pas que Finkelstein (auteur sans doute  courageux mais tout compte fait médiocre et surtout très sommaire) puisse être aucunement comparé à  de grands penseurs, telle que la philosophe juive allemande Hanna Arendt par exemple, -  elle fut taxée d’antisémitisme au  lendemain de la parution de son livre, «Eichman à Jerusalem» en 1961- mais que le principe de la censure et de l’intimidation est le même, dans les deux cas. « Faudrait-il, par exemple, interdire l’œuvre de Nietzsche, a ajouté Hazan,  - œuvre qui non seulement ne contient aucun relent d’antisémitisme mais qui, plus est, met en garde contre lui-,  sous le pretexte qu’elle a été récupérée et détournée de son sens par les nazis ? ». 
Si je souhaite moi-même témoigner de ce procès, ce n’est pas pour relancer le livre de Norman Finkelstein  – rappelons au passage que l’auteur est lui-même fils de survivants du ghetto de Varsovie et des camps de concentration –, mais parce que je souhaite me faire l’écho des témoins qui se sont succédés à la barre, pour apporter leur soutien à Éric Hazan. L’extrême qualité de leurs interventions mérite notre attention à plus d’un titre. Je pense en particulier à l’attention de tous ceux qui, dans le monde arabe, continuent d’ignorer - ou préfèrent ne pas savoir-, combien  d’intellectuels juifs ou israéliens se battent au quotidien contre l’impunité et la brutalité  de la politique d’apartheid israélienne. Les cinq témoins du procès n’étant pas, loin de là,  des cas isolés dans le paysage intellectuel juif. Or, si ce procès absurde devait avoir un sens ce serait précisément celui-ci: rappeler à chacun de nous que  ni Ariel Sharon ni Elie Wiesel n’ont le monopole de l’identité juive. Un certain nombre d’intellectuels arabes œuvrent certes au rappel et à la diffusion de cette réalité, mais on les souhaiterait plus nombreux. On souhaiterait que la presse et l’édition arabe, dans leur ensemble, secouent leurs vieilles habitudes et se décident à familiariser leurs lecteurs avec un bon nombre d’auteurs juifs, israéliens ou pas, qui seront un jour reconnus par l’histoire comme ayant sauvé l’honneur des leurs, au même titre que les résistants de la seconde guerre mondiale ont été l’honneur sauvé de la France.
Mais revenons aux cinq témoins du procès. Qui étaient-ils?. Amnon Raz-Krakotzkin, israélien, Professeur à l’université Ben Gourion. Gil Anidjar, israélien, Professeur à l’université de Columbia. Rony Brauman, Professeur à Paris de sciences politiques. Michèle Sibony, Professeur de lettres, Présidente de l’UJFP, L’Union Juive Française pour la Paix. Et enfin, Marcel-Francis Kahn, Professeur de médecine, ancien maquisard, rescapé de peu, comme Éric Hazan à la raffle des juifs de France, engagé, comme lui, en faveur du F.L.N durant la guerre d’Algérie, puis aux côtés du peuple palestinien. Ne pouvant rapporter ici les propos qui furent tenus par chacun d’eux à la barre, je me contenterai de livrer, à titre exemplaire, un extrait du témoignage de Michèle Sibony :
« La première fois de ma vie que j’ai pris une position politique « en tant que juive » en signant la pétition du même nom dans Le Monde, c’était après que le représentant officiel du CRIF a associé publiquement tous les juifs de France dans un soutien inconditionnel à Sharon et à la politique israélienne en 2001. D’ailleurs ce même Monsieur Cukierman, pour le nommer par son nom, n’a pas hésité à recommander au premier ministre Sharon lors de sa visite en Israël, - il s’en est vanté le 26 septembre 2001, au quotidien Ha’aretz-, de créer un ministère de la propagande sur le modèle de Goebbels. « Lorsque Sharon est venu en France, a t-il déclaré, je lui ai dit qu’il doit absolument mettre en place un ministère de la propagande comme Goebbels ». Évoquant les prisonniers palestiniens numérotés au bras par des militaires israéliens, Michèle Sibony a ensuite cité B. Michaêl,  éditorialiste du quotidien israélien Yediyot Aharanot : « 1942 - 2002. En soixante courtes années – de marqué à marquant et numérotant. En soixante ans - d’enfermé dans les ghettos à enfermant, de dépossédé à dépossédant, de celui qui défile en colonne les mains en l’air, à celui qui fait défiler en colonnes les mains en l’air, de victime d’une abjecte poltique de transfert au soutien de plus en plus enthousiaste à une politique de transfert… En tout et pour tout, 60 ans, et nous n’avons rien appris, rien intériorisé, nous avons tout oublié ». Après ce constat implacable, Michèle Sibony a encore cité le cri de colère de Shulamit Aloni, ancienne ministre israélienne. «Nous n’avons pas de chambres à gaz, ni de fours crématoires» avait déclaré cette dernière, le 6 mars 2003, mais il n’y a pas qu’une seule méthode établie pour assassiner un peuple».
Le jugement du procès d’Éric Hazan sera rendu le 21 janvier 2005. Je rappelle que l’éditeur inculpé a publié de nombreux ouvrages de dissidents israéliens, parmi lesquels Amira Hass, Ilan Pappe, Michel Warschawski et Tanya Reinhart. Je rappelle aussi qu’en éditant, en 1999, «L’égalité ou rien», d’Edward Said, il contribua à rompre le silence qui pesait en France, depuis la parution d’Orientalisme,  sur les travaux de l’intellectuel palestinien.
La question que je me pose est celle-ci : n’est-il pas temps que nous autres, arabes, soyons plus nombreux à nous inspirer de la posture exemplaire de ces intellectuels juifs auxquels la solitude ne fait pas peur ?  N’est-il pas temps de les traduire et de les publier et, ce faisant, de combattre la tentation sinistre d’assimiler un peuple tout entier aux politiques que l’on mène en son nom ?  N’est-il pas temps de combattre ce courant nauséeux d’antisémitisme qui tient lieu, ici ou là,  d’exutoire commode à notre impuissance, à notre décadence?
(Ce texte est paru dans sa version arabe, dans l'édition du 9 décembre 2004, du quotidien Al Hayat.)
                       


Témoignage anonyme


Sat, 4 Dec 2004 03:24:14 -0800 (PST)

 

Me baladant hier dans les couloirs du palais de la justice, j'ai assisté par hasard à une partie du procès Avocat sans Frontières/Éditions La Fabrique. Ces éditions sont gérées par deux bénévoles, dont Mr Hazan, chirurgien de profession (il réparait des cœurs d'enfants malades, ce qui, selon lui, n'incite pas à éprouver la moindrehaine pour quiconque). Mr Hazan a traduit lui-même l'ouvrage de M. Finkelstein, L'industrie de l'holocauste, essai sur l'exploitation de la souffrance… L'ouvrage s'est vendu à 12.000 exemplaires.

Mr. Goldnadel portait plainte pour diffamation et négation de l'Holocauste contre l'éditeur La Fabrique et contre Serge July pour son compte-rendu du livre dans Libération, Mr. Finkelstein parlant de falsification de l'histoire de l'holocauste.

Mr. Goldnadel tentait de faire dire à M. Hazan qu'il aurait pu s'attendre à faire le jeu des négationnistes. Celui-ci c'est défendu de toute récupération par ces gens qu'il méprise et qui sont ses pires ennemis. C'est selon lui la même fausse récupération qu'a subi Nietsche de la part des nazis. Il admettait cependant que le ton de Finkelstein pouvait offusquer des esprits habitués à "l'exquise politesse" française, mais que cela est courant dans les milieux radicaux états-uniens. Seules des phrases retirées de leur contexte et lues de mauvaise foi, pouvaient prêter à controverse. Il a souligné que M. Finkelstein pratiquait l'ironie, par exemple quand il citait sa mère qui se demandait qui Hitler avait bien pu tuer à voir tous ces descendants de victimes qui demandaient des réparations (en effet, elle était bien placée pour savoir qui Hitler avait tué ayant été déportée elle-même).

Mr. Rony Brauman a plaidé l'utilité d'exprimer des idées tranchantes, et de rapporter la vérité même quand elle est dure à entendre. A la question demandée par M Goldnadel de développer des exemples de falsification de l'holocauste à des fins d'exploitation, il a mentionné une chanson sioniste de la fin des années soixante qui a été insérée à la fin du film de Spielberg la Liste de Schindler.

Les témoins ont dénoncé la stratégie d'intimidation de M. Goldnadel, mais se sont révélés un peu sur la défensive lorsque celui-ci leur a demandé des cas de juifs s'étant inventé un passé pour toucher des réparations. M. Hazan avait toutefois au préalable cité Raul Hilberg, l'"autorité", le "pape" en matière d'histoire de l'extermination qui disait que 240.000 survivants en vie (ou descendants, je ne sais plus) était un chiffre incroyable.

Un témoin israéien de culture française, professeur à Columbia a témoigné du fait que M. Finkelstein n'a pas été poursuivi aux États-Unis, qu'il était dans la lignée de Tom Segev, de Peter Novick (qu'il appelait David Novick parfois!).

Un autre témoin professeur en "Israël", expliquait que l'idée de l'unicité ou non de l'holocauste était débattue dans son pays.

On sentait poindre parfois l'idée que l'assimilation de l'antisionisme à l'antisémitisme alimenterait l'antisémitisme. Ces gens agissent-ils en fin de compte au nom de leur communauté? Il semble que non et que la lutte politique y a sa part car quand on discute avec des proches, ils assimilent leurs adversaires à des fascistes.


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