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Revue d'histoire de la deuxième guerre mondiale, n· 15-16, juillet-sept. 1954, pp. 3 à 38.

Numéro spécial Le système concentrationnaire allemand (1940-1944).

RÉFLEXIONS SUR L'ÉTUDE DE LA DÉPORTATION

(A PROPOS DE DOCUMENTS ALLEMANDS

CONFRONTÉS AVEC DES TÉMOIGNAGES DE DÉPORTÉS)

par Germaine Tillion


Il est possible de définir une zone de civilisation, tout autant par le mirage qu'elle s'est créé d'une société idéale, que par des comportements précis et réels et pour comprendre la "civilisation" concentrationnaire, il faut ne jamais oublier ses plus monstrueux aspects: elle a été hantée par l'affreuse image de l'extermination méthodique appliquée aux juifs, dont Auschwitz restera le prototype et c'est cette image - bien plus que les ordres imprécis imprécis du gouvernement central qui, à notre avis, a joué un rôle déterminant dans l'extermination des non-Juifs au cours des trois derniers mois de la guerre, car lorsqu'on examine en détail, les groupes humains engloutis dans le gouffre, lorsqu'on essaie de les fixer historiquement, de leur naissance jusqu'à leur dissolution, en additionnant les décès, en confrontant les dates de ceux-ci avec les dates des ordres et des contre-ordres d'extermination, on s'aperçoit que ce n'est pas la longue durée de la misère concentrationnaire qui a tué le plus d'êtres humains, ni la négligence, l'alourdissement d'un système entre les mains de fonctionnaires imbéciles et insuffisamment surveillés, ou au contraire l'obéissance servile à des ordres précis et criminels. C'est l'initiative, le zèle, l'imagination des états-majors -S. S. qui, à partir d'un ordre d'extermination assez vague, impossible à contrôler et qui fut d'ailleurs rapporté 1, ont improvisé l'assassinat en masse des détenus.

Cette hypothèse se dégage des renseignements, d'origines très diverses, qu'il est possible désormais de réunir sur la déportation. En examinant les dates des transferts, on constatera à quel point tous les rouages de ce vaste ensemble étaient solidaires les uns des autres, et lorsque quelques-uns d'entre eux seront hors d'usage, autrement dit: lorsque les camps d'extermination de l'Est, à partir de l'hiver 1944, tomberont aux mains des Russes - nous assisterons à l'engorgement général du système et aux efforts des commandants de camp pour résoudre les problèmes posés par les "déchets humains", jusqu'alors détruits discrètement à l'Est.

En présence de cet engorgement, l'extermination sur place des détenus nous apparaît comme une solution monstrueuse, inimaginable dans un autre pays - mais elle n'était pas la seule possible: l'espace autour des camps était quasi illimité; la main-d'oeuvre gratuite, pour construire des baraques, abondait; les matières premières (le bois des grandes forêts prussiennes) se trouvaient déjà à pied d'oeuvre; quant aux réserves de vivres accumulées, elles pouvaient vraisemblablement suffire à ce surcroît de bouches à nourrir, et, en outre, le ravitaillement général de l'Allemagne, dans cette. dernière phase de la guerre, restait infiniment plus riche que celui de nombreux pays qui, en. présence de problèmes analogues, n'ont pas songé à un tel forfait. D'autre part, Iorsqu'on considère la marche parallèle des événements inilitaixes, le massacre des détenus n'apparaît pas seulement comme un crime, mais comme une sottise fort dangereuse, à la fois pour ceux qui en prirent la responsabilité et pour leur pays, contre lequel il justifiait d'avance de cruelles représailles. D'où vient cependant que ce crime et cette sottise ait été perpétrés, avec un tel ensemble, de l'est à l'ouest de l'Allemagne nazie? On ne doit pas perdre de vue qu'un camp comme Ravensbruck a été une entreprise industrielle très prospère; lui annexer un camp d'invalides ne présentait qu'un seul inconvénient: diminuer légèrement la marge bénéficiaire. Nous pensons que tel est l'argument qui fait fléchir la balance du destin.

 

1. LES TEXTES


 

Le grand intérèt du texte 2 que nous allons étudier est de nous donner intégralement la composition d'un convoi de déportation. Or, sur les 245 trains jusqu'à présent identifiés dans nos archives, pour deux 3 seulement nous avons eu la chance de retrouver un document de ce genre.

Nous nous trouvons en présence d'une liste de 957 femmes, déportées de France le 30 janvier 1944 et arrivées le 3 février, à l'aube, à Ravensbruck où elles furent immatriculées entre les numéros 27030 et 27988. Pour cette raison, elles furent, immédiatement, dans l'argot concentrationnaire, surnommées Les Vingt-Sept-Mille 4.

On sait que, dans les camps allemands, tous les services, y compris les secrétariats, étaient aux mains des détenus. Nous avons donc pu analyser cette liste, non seulement avec un grand nombre de prisonnières dont les noms y figurent, mais encore avec celles qui étaient chargées de la tenir à jour, qui l'ont reconnue et dûment authentifiée. Outre cette authenticité générale, l'enquête que nous avons faite démontre qu'elle n'a subi aucune falsification, contemporaine ou postérieure à sa rédaction, qu'elle ne présente aucune erreur délibérée et qu'elle a été établie à loisir, à Ravensbruck même, pour les besoins du contrôle allemand. C'est dire qu'elle satisfait à toutes les exigences de la critique externe.

Les erreurs contenues dans ce texte sont involontaires et, par conséquent, désordonnées, désintéressées, imprévisibles, donc d'autant plus faciles à déceler. Elles sont nombreuses, quelques-unes sont fort graves, eIles portent sur presque toutes les catégories d'informations qui nous sont données. Cependant, elles ne doivent pas nous faire perdre de vue l'intérêt extrême que ce document a pour nous et l'excellent instrument d'exploration qu'il est susceptible de devenir, après avoir subi le traitement critique indispensable.


LE TITRE.-- C'est une simple date, tapée à la machine (3-2-1944) qui correspond effectivement au jour de l'arrivée du convoi, mais nullement à celui où fut confectionnée la liste (elle doit dater du 10 février environ). A droite, écrit au crayon, le mot Revier - en effet, nous venons de voir que c'est bien au Revier que le document a été récupéré.


PREMIÈRE IMMATRICULATION: DE 27030 A 27988.-- Considérons comme certain le fait que 957 femmes venues de France ont été présentes, le 3 février 1944, dans la Lagerstrasse de Ravensbruck et qu'elles ont reçu des numéros de la série 27000. Ceci est même la seule chose sûre de, tout le document, mais elle est d'un intérêt inestimable. Nous avons dit 957, et non 958, car en face du n·27260, à la suite de l'identité d'une prisonnière, est inscrite une phrase en allemand: Ist nicht zur Einlieferung gelangt 5, ce qui porte à 957, au lieu de 958, le nombre total de celles qui sont arrivées à destination.

SECONDE IMMATRICULATION: DE 1 à 975.-- Un second numéro, pris dans une série partant du chiffre 1 et se poursuivant dans l'ordre numérique semblerait, au premier abord, être, un numéro d'ordre s'il n'enregistrait 975 unités, au lieu de 958, soit une différence portant sur 17 unités.

Jusqu'à la page 3, il y a concordance parfaite entre les deux systèmes mais à la page 3, en face du numéro 89, au lieu d'une identité suivie d'une immatriculation de la série 27000 nous avons une ligne de petits points et le mot gestrichen 6. A la page 4, en face des numéros 105 et 119, les points et le mot mystérieux reparaissent. Et ainsi de suite - il y a, nous l'avons vu, 17 gestrichen en tout.

Nous ne pensons pas qu'un retrait de 17 anonymes opéré avant l'immatriculation, ou que 17 décès qui auraient eu lieu au cours du transfert aient pu passer inaperçus des nombreuses survivantes que nous avons interrogées. Par contre, plusieurs d'entre elles se souviennent avoir répondu, après leur arrivée à Ravensbruck, à un appel nominal prouvant que les gardiens allemands disposaient dejà d'une liste, établie, par conséquent, avant le départ de France du convoi. Cette hypothèse est confirmée par le classement même des prisonnières, assez déconcertant au premier abord, car il comporte cinq séries alphabétiques successives, ce qui ne facilitait pas les recherches. Une première série de 278 noms 7 (27030 à 27309), suivie de 4 autres séries alphabétiques (27310 à 27570: 260 noms; 27571 à 27863: 292 noms; 27864 à 27929: 55 noms; 27930 à 27988: 58 noms).

Or, nous savons, par l'enquête orale, que plusieurs centaines de prisonnières, déportées dans ce train, étaient déjà à Compiègne, un mois environ avant le départ - et toutes. celles que nous avons ainsi identifiées, nous les rencontrons exclusivement dans notre première série alphabétique. Toujours par l'enquête orale, nous avons appris aussi qu'un groupe important a été transféré, dans 3 énormes cars, de Fresnes à Compiègne, quelques jours seulement avant le départ du convoi. Il semble qu'il ait été mélangé avec un autre groupe, arrivé le même jour de Romainville, pour composer la seconde suite alphabétique. Nous reconnaissons des femmes également venues de Fresnes et de Romainville, mais quarante-huit heures plus tard, dans la troisième série, ainsi que celles d'un convoi en provenance de Clermont-Ferrand. Pour la quatrième série notre enquête n'est pas concluante, mais dans la dernière, nous retrouvons des prisonnières amenées de province, en particulier de Poitiers et de Toulouse.

De la même façon, mais avec plus de précision encore, nous savons qu'une vieille dame, Mme Marie-Louise Monnet, qui avait été appelée au moment où s'est constituée la seconde série (transférée de Romainville à Compiègne) a été, à la dernière minute, mise à l'hôpital et rayée, par conséquent, de la liste de départ 8. Effectivement, à la place alphabétique qu'aurait dû occuper Mme Monnet, dans son groupe, nous trouvons une ligne de points suivie du gestrichen.

En conclusion, nous pouvons dire que cette première suite de numéros a été donnée aux prisonnières du convoi avant leur départ de France (nous précisons: très exactement à Compiègne) et que les gestrichen correspondent aux identités de celles qui, à la dernière minute, ont pu éviter de partir.

IDENTITÉ.

C'est celle que les prisonnières ont donnée elles-mêmes, d'abord à la Gestapo, puis aux contrôles des camps. Quelques-unes, qui avaient changé d'état civil, figurent donc dans ce document sous leur faux nom et, lorsqu'elles sont mortes, c'est avec lui. Ces erreurs, qui ne sont évidemment pas imputables aux secrétariats allemands, exigent des vérifications particulièrement minutieuses et longues pour être décelées, sans qu'on puisse jamais posséder la certitude absolue de les avoir toutes dépistées.

L'enquête très approfondie, que nous avons consacrée à un autre convoi, nous a donné 11 faux états civils 9 sur 593 déportées, mais il n'en faut pas déduire des proportions même approximatives, car l'usage de [8] changer d'état civil était presque inconnu aux débuts de la Résistance. (il soulevait d'ailleurs de sérieuses difficultés pour des gens ne disposant que de ressources privées: traitements, gains commerciaux, revenus divers). Il s'est de plus en plus répandu, au fur et à mesure de l'intensification de la guerre secrète. Or, nos chiffres correspondent aux arrestations de la dernière phase de la Résistance (année 1944) et les prisonnières du convoi que nous étudions en ce moment ont toutes été arrêtées au cours de l'année 1943 et quelques-unes même en, 1942, donc dans une période où l'usage du faux état civil n'existait que pour ceux, pas très nombreux, qui avaient échappé à une première arrestation ou étaient de souche juive. Ces derniers eux-mêmes n'étaient pas encore suffisamment pénétrés des effroyables dangers que leurs origines leur faisaient courir pour prendre des précautions réellement efficaces: leur faux état civil, en 1943, ne résistait pas toujours à une enquête policière.

MOTIF D'ARRESTATION. - C'est le même pour tout le transport (Polit. mis pour "Politique"), étiquette sans aucune.espèce de réalité, car elle est appliquée à des femmes arrêtées pour Résistance, ou comme otages ou par erreur, et d'autres pour prostitution, vagabondage ou vol. Le mot polit. semble avoir ici simplement le sens de non racial et c'est une qualification générale du convoi, sans signification individuelle, car nos camarades d'origine israélite, qui furent arrêtées pour Résistance 10, n'ont heureusement pas été séparées de nous. Plusieurs se sont trouvées dans le train dont nous analysons les aventures.

Ici se terminent les indications tapées à la machine, mais elles sont accompagnées d'anno

tations manuscrites qui nous fournissent une série de renseignements plus précieux encore. Ce sont: un nom de lieu (262 cas), une croix (88 cas), le mot entlassen qui signifie sortie, libéréé (74 cas) et une simple lettre, la lettre U (52 cas).

Notre enquête auprès des secrétaires chargées de tenir à jour ce genre de document nous a confirmé ce qui apparaissait d'emblée: les prisonnières, indiquées comme entlassen, ont été effectivement libérées; celles dont le nom est accompagné d'une croix sont bien mortes et, approximativement, à la date qui nous est donnée; quant aux noms de lieux, ils correspondent à des kommandos de travail.

Par conséquent, il semble résulter de ce document que, sur les 957 Françaises déportées le 30 janvier 1944, exactement 485 11 (plus de la moitié) [9] ne sont pas mortes, ne sont pas parties en kommando, n'ont pas été libérées, ni engagées dans la mystérieuse et redoutable aventure que désigne Ia lettre U. Que sont-elles devenues?

En réalité, tous les chiffres qui nous sont ainsi fournis sont faux, ainsi que nous allons le démontrer.

DÉPARTS POUR UN KOMMANDO. le document nous donne les indications suivantes: Bartensleben (23-6-1944 et 7-8-1944); Leipsig (2-9-1944); Neubrandenburg (15-5-1944 et 28-8-1944); Oranienburg (20-9-1944); Wattenstedt (24-8-1944) et Zwodau (2-10-1944), soit en tout, six kommandos, huit transports et 262 prisonnières. (On verra plus loin pourquoi nous ne mentionnons pas, parmi les kommandos, le lieu désigné par la lettre U).

L'enquête orale faite méthodiquement auprès des survivantes du groupe des Vingt-Sept-Mille, nous apprend rapidement que celles-ci subirent bien d'autres dispersions dont nous ne trouvons nulle mention dans notre texte. Sauf erreur, 122 parmi elles furent expédiées à Holleichein, le 13 ou le 14 avril 1944. A cette omission, nulle raison plausible: Holleichen n'était pas un kommando pire que Leipsig ou Zwodau; le départ n'a pas eu lieu dans une période où les livres avaient cessé d'être tenus à jour et les renseignements concernant ce transport ont certainement figuré sur d'autres documehts du même genre que celui que nous possédons mais ces derniers ont été détruits et, sur celui que nous avons, l'information est omise. Pas davantage mention des départs pour Hanover-Limmer (22 juin), Schlieben (22 juillet), Neubrandenburg (9 août), Flossenburg (31 aoùut), Graslitz (31 août), Genthin (15 octobre), Bergen-Belsen (3 et 28 février 1945), Rechlin (14 février), Salzwedel (1er et 5 avril) et bien d'autres encore. Enfin, signalons pour mémoire que les identités en regard desquelles sont inscrits ces dates et ces noms de kommandos (identités dont certaines fictives), ne sont pas toujours celles des femmes qui ont réellement appartenu à ce convoi (tous les déportés connaissent ces substitutions de la dernière minute qui ont envoyé en transport tel prisonnier sous le nom d'un autre).

LIBÉRATIONS . __ Les informations qui les concernent sont exactes mais incomplètes:

il y eut, effectivement 6 prisonnières du convoi Vingt-Sept-Mille qui furent libérées isolément, dans le courant de l'année1944. Et 6 seulement. Il y en eut également 68, exactement 68, qui le 2 avril 1945, prirent place dans les camions de la Croix-Rouge internationale de Genève 12, mais il y en eut, heureusement, d'autres encore, qui, à des dates différentes, en des lieux et par des voies que le document ne nous signale pas, retrouvèrent leur patrie.

[10]

Cette nouvelle série de lacunes nous déconcerte moins que les précédentes (relatives aux départs en convoi) et les suivantes (se rapportant à la mortalité). En effet, l'information la plus tardive, mentionnée dans notre texte, est du 21 avril 1945 13; on peut donc admettre qu'à partir de cette date le document cesse d'être valable et il est normaI, dans ces conditions, de n'y pas trouver trace de la libération, négociée entre le comte Bernadotte et Heinrich Himmler 14, de toutes les Françaises vivantes le 23 avril 1945. On ne s'attend pas davantage, dans un texte tenu à jour au Revier de Ravensbruck, à trouver traces d'événements concernant les prisonnières ayant été envoyées dans des kommandos, souvent fort distants.

Conformément à ces prévisions, nous nous trouvons en présence de deux séries de lacunes: dans le temps, après le 21 avril 1945; dans l'espace, au-delà du périmètre du camp central.

Il n'est pas possible, dans le cadre de cet article, de donner la liste complète des destins 15 qui attendaient les prisonnières dont nous avons déjà énuméré les dispersions à travers l'Allemagne; cependant, un bref aperçu de ceux-ci aidera à comprendre le rôle de plaque tournante que Ravensbruck a joué dans la déportation des femmes de toute l'Europe et dans leur exploitation industrielle. Cet aperçu est intéressant également à un autre point de vue, car il peut nous permettre d'imaginer le gouffre qui a pratiquement séparé ces groupes de destins. Certes, à travers toute la déportation, on retrouve les mêmes coordonnées - épreuves morales de la captivité, de la contrainte, des promiscuités criminelles-- extrême misère physique due à la faim, au manque de sommeil, au froid, au travail excessif - mais ce sont là des éléments communs à tous les systèmes pénitenciers. La triste originalité des camps allemands réside dans Ieurs atrocités, et dans la répartition de celles-ci, qui a été d'une variété inimaginable. Qu'on ne s'y trompe pas, elles n'ont pas seulement frappé les imaginations, mais elles ont tué un nombre incroyablement éIevé de détenus: les trois quarts de nos morts ont succombé dans les trois derniers mois de l'oppression hitlérienne (mars, et avril 1945) et ils ont été délibérément assassinés.

Les Françaises qui avaient été envoyées à Leipzig furent, au moment de la débâcle, en partie évacuées à pied sur les routes où elles s'évadèrent par petits groupes que les armées alliées recueillirent. Celles qui demeurèrent sur place assistèrent à l'arrivée des troupes russes; elles parvinrent à s'expliquer avec un officier qui leur indiqua un point de l'horizon en leur disant: "Odessa, c'est par là ", puis les laissa partir seules; tournant, elles virèrent vers l'Ouest avec l'espoir de parvenir en France par un chemin plus bref et, effectivement, elles rencontrèrent des éléments américains et furent rapatriées assez vite.

Après la fuite des S. S., le 15 avril le directeur de l'usine de Schlieben avait pris la responsabilité du camp. Il offrit, à qui voudrait, d'aller, à pied, rejoindre les Américains, avec deux charettes à chevaux pour les bagages, et une garde de 10 soldats débonnaires. Une trentaine de Françaises et quelques Gitanes partirent ainsi. Les autres eurent la joie de voir un tank russe défoncer le mur du camp, puis elles vécurent "sur l'habitant" et se firent finalement rapatrier par les Alliés de l'Ouest qu'elles parvinrent à rejoindre. Celles d'Holleichen 16, enfermées par leurs gardiens qui avaient pris la fuite, furent libérées par des francs-tireurs polonais et attendirent, sous la protection des prisonniers de guerre français des villages voisins, l'arrivée des Américains. A Zwodau, une première évacuation partielle du camp eut lieu, à pied, un jour d'avril 1945, vers Neurolau (25km), les femmes valides portant les malades (environ 50 Françaises, 800 juives hongroises et quelques Tchèques). Le 1er mai, celles. qui restaient (1.000 femmes, en rangs par 5, partirent en direction de Dachau, à pied, mais la route de Dachau étant coupée par l'avance alliée, les Allemands les ramenèrent à Zwodau, quatre jours plus tard. Là, elles furent libérées, le 7 mai, après un accord entre Russes et Américains, accord qui confiait leur rapatriement aux Américains et l'occupation du camp aux Russes. Les prisonnières de Wattenstedt furent en partie expédiées à Hanovre et subirent le sort de celles qui les y avaient précédées, (ci-dessous). Les autres, après un voyage de six jours et six nuits dans des wagons à bestiaux, se retrouvèrent à Ravensbruck où elles eurent la chance d'arriver après la destruction de la chambre à gaz (1er avril 1945) et avant la libération par la Suède (23 avril) dont elles bénéficièrent.

Ces groupes échappèrent aux assassinats, plus ou moins méthodiques, des dernières semaines du régime, et c'est à cette circonstance exclusivement - et non au fait d'une captivité moins dure qu'ils doivent d'avoir bénéficié d'une moyenne de survie beaucoup plus élevée que les autres.

Le 3 avril, 750 à 800. prisonnières qui travaillaient dans l'usine de masques à gaz, La Continentale, à Hanoover-Limmer (kommando rattaché à Neuengamme), reçurent un petit morceau de pain et durent marcher trois jours avant d'arriver à Bergen-Belsen 17. Pendant le trajet, 80 environ s'évadèrent et d'autres moururent d'épuisement.

A Neubrandenburg, un convoi d'invalides fut envoyé à Ravensbruck, à la fin du mois de mars 1945. Il est infiniment probable que ces malades étaient destinées à l'extermination, mais la baraque où avaient lieu les [12] assassinats par gaz avait été prévue pour 150 personnes et, pour des raisons matérielles d'organisation, il semble que la direction du camp n'ait pu, qu'exceptionnellement, y réaliser deux séries d'exécutions par jour. Faute de place, en attendant la mort, les malheureuses devaient donc être versées dans un des blocks du grand camp. C'est là qu'on les sélectionna quelques jours plus tard (25 mars); pour les diriger ensuite en wagon à bestiaux, vers Neurolau, où elles arrivèrent le 1er avril - quinze jours avant leurs camarades évacuées de Zwodau -(voir ci-dessus). Le 27 avril, Neubrandenburg fut évacué, à l'exception des malades du Revier abandonnées sur place et de quelques femmes qui s'étaient cachées pour ne pas partir. Les autres, formées en colonnes, "prirent la route" - tout au long de laquelle quelques-unes s'évadèrent, et, beaucoup moururent.

Celles qui restèrent échouèrent finalement en Suède.

A Neurolau - où l'on jetait dans d'immenses fosses, pêle-mêle, les mourants et les morts, où l'on entendait à toutes heures, depuis plusieurs jours, des coups de revolver isolés, qui évitaient à certains de ces misérables d'être enterrés vivants - le 19 avril, à la nuit, les femmes (environ 1.600) et les hommes durent partir. Pendant trois semaines, le sinistre convoi erra à travers les Karpathes, semant des cadavres sur tout son parcours et, le 8 mai 1945, il se trouvait près de Prague où la Libération vint sauver ceux qui pouvaient encore l'être.

Le train qui, le 2 mars 1945, quitta Ravensbruck pour Mauthausen, emmenait théoriquement, avec des femmes gitanes et leurs enfants, des prisonnières N. N., en majorité Françaises. En fait, aux Françaises N. N s'étaient jointes un certain nombre de nos compatriotes 18 appartenant à d'autres blocks (dont un groupe des Vingt-Sept-Mille). A plusieurs reprises, on répéta à Ravensbruck, comme venant du commandant-adjoint Schwartzhuber 19, des échos sur l'extermination à laquelle était destiné ce convoi - bruits que la présence des Gitanes rendaient plausibles. Ils n'étaient pas fondés cependant et lorsque la Croix-Rouge internationale de Genève pénétra dans Mauthausen, malgré de grandes épreuves, l'ensemble de ce transport avait été peu décimé.

Il n'en fut pas de même de ceux qui partirent pour Bergen-Belsen: quand les troupes anglaises, quelques jours après avoir investi le camp, osèrent y entrer, le 15 avril, elles se trouvèrent en présence d'un gigantesque charnier où gisaient, au milieu de 33.000 cadavres qui répandaient une effroyable puanteur, 10.000 typhiques moribonds, torturés par la soif. Il y eut pourtant, là comme ailleurs, des survivants.

Les mines de sel de Beendorf, au nord-est d'Helnstedt, figurent dans les registres de Ravensbruck, sous le nom de Bartensleben. Leur évacua[13]tion fut un voyage de cauchemar qui dura douze jours en wagons à bestiaux, dans des conditions tellement inhumaines..que lorsque le train sinistre arriva à Neuengamme (heureusement après la destruction de la chambre à gaz de ce camp), il avait abandonné sur son parcours plus de 1.000 cadavres.

Nous ne pouvons donner ici, à propos d'une critique de texte, le détail de ce que fut le kommando de Rechlin où l'un des sommets de l'horreur a été atteint. Lorsqu'il fut évacué, les plus malades, abandonnées sur place, furent libétrés par les avant-gardes soviétiques, et survécurent; les autres furent ramenées à Ravensbruck en camions, mais plusieurs camions allèrent directement dans l'enceinte du crématoire et on ne sait rien des derniers instants des malheureuses qui s'y trouvaient, car aucune n'échappa au massacre. Les autres camions déversèrent leur chargement de femmes hagardes dans le camp surpeuplé et décimé méthodiquement par les sélections quotidiennes pour les gaz. Elles avaient toutes le même regard de bêtes agonisantes, le corps agité de tremblements et, entre leur arrivée dans le courant de l'après-midi et l'heure où elles gagnèrent un block, il y avait eu 5 ou 6 morts dans leurs rangs. Certaines d'entre elles échouèrent à Uckermarck (la mystérieuse lettre U du document); quelques-unes survivaient encore cependant le 2 avril 1945; nous les avons trouvées dans les contingents sauvés par la Croix-Rouge suisse.

DÉCÈS. - Après ce bref aperçu, résumé et incomplet, de tout ce qui ne peut pas se trouver dans le document du Revier 20, revenons à ce qui devrait y être mais n'y est pas.

Nous avons vu que ce texte a été tenu à jour jusqu'au 21 avril 1945. Nous avons vu également qu'il mentionne 262 prisonnières parties en kommando de travail et 52 envoyées dans le kommando U. (dont 4 mortes). On pourrait en conclure que les 88 mortes (non comprises celles de U) dont il nous donne Ies noms, représentent la mortalité, pendant très exactement quatorze mois et trois semaines, de 643 Françaises. Une première erreur a été élucidée, par nos enquêtes orales sur les départs en kommandos: le nombre des prisonnières qui ne quittèrent jamais Ravensbruck, n'est pas 643, il atteint tout au plus la moitié de ce chiffre. Il nous faut maintenant examiner la seconde conclusion erronée qu'on serait tenté de déduire des renseignements qui nous sont offerts: ce chiffre de 88 mortes.

Tout d'abord, rendons justice sur un point aux secrétaires du Revier: les femmes dont les noms sont accompagnés d'une date et d'une croix sont effectivement décédées, sinon à la date exacte qui nous est indiquée, tout au moins dans la semaine correspondante - mais elles sont loin de représenter la mortalité totale du groupe auquel elles appartenaient. Or, le document était considéré par les autorités du camp comme devant [14] donner cette mortalité totale, et il est intéressant, à ce propos, de citer certains passages des dépositions du médecin S. S., du Revier (Dr Treite), au cours de l'instruction de son procès, car le Dr Treite a non seulement eu en mains le document que nous sommes en train d'analyser, mais il a eu, pour tous les convois arrivés au camp, un document analogue tenu à jour par ses services. Les statistiques de mortalité dont il va nous parler sont très certainement une moyenne faite d'après l'ensemble de ces textes aujourd'hui perdus. Il considérait le tout comme valable et il en fait état au cours de son témoignage: "Le taux de mortalité tomba (après septembre 43) à 2 % par mois. Les statistiques du taux de mortalité au camp, de 1943 à 1945, sont parmi mes papiers. Elles montrent qu'au dernier moment (avril 1945), le taux de mortalité est monté jusqu'à 5 % par mois".

La simple lecture attentive de ce qu'il nous dit ensuite peut permettre de situer (mais non point de mesurer) deux causes d'erreurs graves dans les chiffres qu'il vient de nous donner: "Un grand nombre d'aliénées mentales encombrèrent le camp, car leur transfert était imposible. Environ 5O à 80 de ces prisonnières furent sélectionnées par un psychiatre et envoyées à Linz où elles furent probablement envoyées à la chambre à gaz.

"Au début de 1945, le camp devint extraordinairement encombré et il failut envisager l'évacuation; toutes les prisonnières inaptes au travail durent être retirées. En ma qualité de médecin du camp, j'avais à éliminer ces prisonnières dans le plus court délai possible. Le temps qui était alloué pour ce faire étant insuffisant, je refusais d'effectuer ce choix dont la signification m'était claire 21."

Selon Treite, la mortalité annuelle aurait, donc été de 24 %, en 1943 et au début de 1944, et serait passée progressivement à 60 % en 1945. Ce dernier chiffre, apparemment énorme, est cependant faux, car il ne tient pas compte d'éléments tels que les prisonnières problablement gazées à Linz, ainsi que du nombre imprécis mais considérable dont le même personnage nous dit qu'elles durent être retirées du camp et que la significalion de ce retrait était claire.

Et, tout d'abord, qu'était-ce que cet unique transport pour Linz, [15] composé, d'après le médecin en chef du camp lui-même, de ses propres malades, au sujet desquelles il a été si peu curieux (malgré la fin atroce qu'il prévoyait pour elles) qu'il ignore si elles furent 50 ou 80 ? C'était ce qu'on appelait, dans l'argot du camp, un Transport noir. Or, le Transport noir a constitué l'élément régulateur - normal, essentiel - du système concentrationnaire national-socialiste, partout où les camps n'étaient pas organisés pour exterminer sur place. Dans une exploitation industrielle basée sur une rationalisation monstrueuse de I'esclavage (obtenir, par les coups et la terreur, le rendement maximum au prix d'un entretien vital minimum) il est évident que l'usure humaine est terrible et qu'elle atteint assez vite un degré où coups et terreurs cessent d'être efficaces. A ce stade, l'esclave fourbu doit disparaître, sous peine de ralentir les chaînes de production et cette disparition incombait précisément au Transport noir. Considérer la mortalité de Ravensbruck, en faisant abstraction de ces épurations périodiques, est absurde, d'abord parce qu'elles augmentaient - en fait- le nombre des mortes, mais également et plus encore, parce que dans le groupe que nous considérons, elles faussent gravement le pourcentage de I'usure réelle. Que signifie, en effet, dans un camp de concentration, un chiffre de mortalité qui ne tient pas compte des morts par vieillesse (elle commençait à 50 ans), par maladies incurables (ou supposées telles) par épuisement vital et par désespoir?

Le choix des 50 à 80 prisonnières, probablement envoyées à la chambre à gaz de Linz, incombait naturellement au Dr Treite, ce qui nous explique le ton indécis et réservé avec lequel il en parle. D'après les secrétaires du Revier que nous avons interrogées à ce sujet, il y eut environ soixante transports pour Linz, au cours des années 1943 et 1944, dont. le plus important, en novembre 1944, compte cent vingt personnes. Parmi ces malheureuses se trouvaient, en majorité, des femmes considérées comme aliénées, mais elles étaient choisies, tantôt par Treite lui-même,:tantôt par des gens qui étaient sous ses ordres et dont certains n'avaient aucune qualification médicale. D'autres prisonnières furent mises dans la sinistre chambre des folles, simplement parce qu'elles étaient inflrmes, ou à bout de forces, ou pour refus de travail, ou parce qu'elles avaient déplu à une des autorités du camp, et ce fut le cas, en particulier, d'une jeune Française, fille d'un notaire de Fontainebleau parfaitement saine d'esprit mais désespérée par la mort de sa soeur jumelle 22. Il y eut d'autres Transports noirs que ceux de Linz, et le convoi de 800 femmes envoyées à Lublin, en janvier 1944, ceux de 1945 pour Rechlin, pour-Bergen-Belsen, n'avaient d'autres buts que de débarrasser Ravensbruck de son matériel humain usé.

[16]

Dans la dernière période de l'évolution concentrationnaire (décembre 1944 à avril 1945), la soupape de sûreté que représentait le Transport noir se révéla insuffisante: l'usure humaine s'était acccrue démesurément, tandis que, inversement, l'avance russe en Pologne retirait du circuit des camps ceux d'entre eux qui étaient le mieux organisés pour les assassinats en série. Le ballet si bien orchestré par Ravensbruck se dérégla; les atelirs utilisèrent moins complètement les prisonnières - à la fois parce qu'une partie de celles-ci étaient devenues réellement inutilisables, mais aussi sans doute, parce que les chaînes de production et les arrivées des matières premières ne permettaient pas cet emploi total de la main d'oeuvre qui est le rêve des bons gestionnaires. L'hébergement et le ravitaillement de ces femmes inutiles ne posaient cependant pas de problèmes insolubles, mais tout se passe comme si, parmi les solutions qui s'offraient 23, une seule ait été envisagée par le commandant du camp, l'extermination 24. Et c'est alors que la lettre U apparaît sur notre document.


LA LETTRE "U". Elle signifie Uckermarck, nom d'un petit camp, situé à proximité 25 de Ravensbruck et primitivement réservé aux délinquantes mineures (on le nommait aussi, pour cette raison, Jugendlager, et c'est sous ce dernier nom qu'il a été connu presque exclusivement des prisonnières). En décembre 1944 et janvier 1945, un inventaire des femmes âgées ou malades, donc incapables de travailler, fut fait à Ravensbruck; elles reçurent alors des cartes roses qui les exemptaient de travail, puis, dans les derniers jours de janvier, elles furent acheminées à Uckermarck; arrivées là, tous leurs vêtements chauds et leurs sous-vêtements leur furent retirés et on les entassa dehors, sous leurs yeux. Et elles durent, nues sous une robe de coton, demeurer debout, en rangs, dans les billons de neige glacée de l'hiver prussien, pour un appel qui durait [17] tout le jour. Leur nourriture - qui ne fut pas totalement supprimée était, théoriquement, la moitié de la ration normale de Ravensbruck 26.

Voici ce que nous dit Treite à leur sujet (suite, de la déposition citée):

Le commandant Suhren fut naturellement interrogé à plusieurs reprises au sujet de la chambre à gaz. Il commença par nier son existence puis l'admit, mais hors de son commandement et maintint cette position malgré l'évidence du contraire:

L'étude comparée des diverses dépositions de Suhren nous montre qu'il a - à tout hasard - menti sur tous les points et qu'il n'a introduit des faits exacts dans ses témoignages qu'après des mois d'ergotage et mis en présence, d'évidences. Nous ne mentionnons son chiffre que pour mémoire. Schwartzhuber (dont, au contraire, nous ne contestons pas la sincérité), estime à 150 ou 200 le nombre des prisonniières tuées par armes à feu et à 2.300 ou 2.400 celui des victimes de la chambre à gaz.

Deux prisonnières, toutes deux dignes de foi, et bien placées pour connaître la vérité - du moins partiellement -- ont compté, l'une 3.600 femmes gazées et l'autre 3.660. Elles se sont connues et ont certainement discuté ensemble leurs estimations; la première, secrétaire dans les bureaux de l'Arbeitseinsatz, a normalement fait partie de l'équipe qui tapait les listes dites "de Mittwerda" (voir p. 25); la seconde, blockova à Uckermarck (voir p. 20) a vu les départs pour la chambre à gaz et, sans doute, contribué à relever les listes que tapait ensuite la première.

Nous croyons, cependant, pouvoir affirmer que ni Schwartzhuber, ni les prisonnières en question, n'ont connu le chiffre réel des mortes...

Pendant toute la durée des camps de concentration, la même tragédie burlesque s'est reproduite dans tous les kommandos, chaque jour: compter les détenus. Mais, alors qu'en 1943, après des heures d'injures, de coups, les SS arrivaient au slimmt (juste), en 1944, ils étaient d'accord pour "faire semblant" de compter --et ceci même dans les kommandos de travail ou les blocs normaux. On imagine, par comparaison, la pagaye que pouvaient présenter les blocks d'extermination. Les SS continuaient cependant à compter frénétiquement: recomptant dix fois de suite trente femmes ici, et en oubliant trois cents là, mais ils demeuraient incapables d'en prendre ouvertement leur parti comme l'auraient fait des Latins...

Nous savons que beaucoup de femmes sont parties de Ravensbruck pour l'extermination sans passer par Uckermarck. Des malades, en particulier, furent enlevées directement, de jour, au block 10, et emmenées immédiatement sur le terrain clos de murs élevés, où se trouvaient les fours crématoires et la chambre à gaz, et le fait put être établi, au cours des procès de Hambourg et de Rastadt, par de nombreux témoins qui avaient assisté à ces enlèvements. Les fours crématoires et les terrains d'exécution n'étaient séparés du camp proprement dit que par le haut mur d'enceinte; il était donc facile, pour celles qui se trouvaient près de ce mur, de suivre à l'oreille le trajet des camions. Un peu plus tard, les enlèvements se firent également de nuit, au block 23.

Nous savons également que certains convois ne sont passés ni par Uckermarck, ni par le grand camp et il est certain, par exemple, que plusieurs camions, dans lesquels se trouvaient un certain nombre de Françaises, (dont la Dresse Peretti Della Rocca), sont partis de Rechlin pour le camp de Ravensbruck où ils n'ont pas pénétré. Ils auraient stationné plusieurs heures sur la route, devant l'enceinte où avaient lieu les exécutions, et la Dresse Peretti aurait pu échanger quelques mots avec [20] des prisonnières qui passaient sur cette route. Le seul fait indiscutable est que ces femmes sont toutes mortes ce jour-là. Ont-elles figuré sur les listes Mittwerda? Et, dans ce cas, quand et comment leurs noms et leurs numéros ont-ils été relevés? Si des prisonnières avaient établi cette liste -- forcément à quelques mètres des fours crématoires -- tout le camp l'aurait su une heure après. Y a-t-il eu une liste Mittwerda établie à Rechlin? Ou pas de liste du tout?

Si nous adoptons un autre mode d'estimation (celui de la durée de fonctionnement de la chambre à gaz: du 2 mars au 2 avril 1945 à raison de 150, ou plus probablement 170 femmes gazées par jour), nous arriverons à un minimum de 4500 et un maximum de 5270.

Mais y a-t-il eu "gazage" tous les jours? Et n'y a-t-il pas eu des jours où la chambre à gaz a fonctionné deux fois? Nous en connaissons un: le Vendredi saint, mais il n'est peut-être pas le seul.

Bref, il est impossible, à l'heure actuelle, de choisir entre les différents chiffres qui nous sont proposés: 1450? 2300? 3600? 5270?

Le nombre de celles qui furent exterminées par la faim et le froid aurait été, selon Treite, de 50 par jour, ce qui, en deux mois et demi, nous donne environ 3500 cadavres. Les informations de Treite portent sur la première période du petit camp qui ne semble pas avoir été celle où son peuplement a atteint le maximum de densité, et pas non plus celle où la faim et le froid ont été le plus meurtiers. Admettons cependant ce chiffre comme une moyenne, car il semble qu'Uckermarck, à diverses reprises, fut presque vide. Or, la mortalité par épuisement ne peut pas être régulière comme celle des autres meurtres, car elle dépend d'une part de cet épuisement même --qui s'accroît chaque jour-- et, d'autre part, du nombre des victimes qui le subissent -- qui, lui, diminue.

Il est encore plus difficile d'estimer le nombre total des femmes qui sont passées par Uckermarck, sur celui de celles qui y moururent, mais on mesurera mieux le degré de notre incertitude en parcourant les bribes de renseignements qui ont pu être notés et qui ne représente qu'une part infime des remous de ces dernières semaines.

[21]

Nous avons tenté de savoir ce que sont devenues les cinquante-deux femmes (quarante-huit Françaises, deux Anglaises, une Belge et une Polonaise, toutes arrêtées en France) dont le nom est marsué d'un U sur la liste des Vingt-Sept-Mille. Il y a, en ce qui les concerne, seulement quatre solutions possibles: elles peuvent avoir été libérées par la Suisse (5 avril 1945), par la Suède (23 avril), par l'armée russe au moment où elle a investi Ravensbrück; et celles qui ne figurent dans aucun de ces tros libérations sont mortes. Aucune difficulté de contrôle en ce qui concerne la première libération: nous possédons les noms des trois cents prisonnières qui en firent partie, correctement orthographié et accompagnés de leur date de naissnce -- liste qui est vraisemblablement une copie de celle qui fut dressée à Ravensbruck par les secrétariats du camp, car elle tient compte des moyens [23] d'identification dont disposaient ceux-ci (plusieurs, parmi les femmes qui y figurent, ont connu les horreurs d'Uckermarck, mais cependant aucune de celles-ci n'a son nom accompagné de la lettre U dans le document du Revier).

Les libérations suivantes, faites par les Suédois ou par les Russes, ont été faites sans liste, sans choix. Elles ont compris des femmes dont certaines sont mortes au bout de quelques jours ou de quelques heures -- souvent sans avoir pu dire leur nom-- et la Croix-Rouge suédoise, les services médicaux russes, qui en avaient la responsabilité, ne disposaient plus d'aucun moyen de contrôle. Le très petit nombre des Françaises demeurées au Revier de Ravensbruck lorsque les armées soviétiques l'occupèrent, a cependant permis de les recenser 33. Nous croyons également y être parvenue en ce qui concerne celles qui doivent la vie au comte Bernadotte 34, et nous y avons retrouvé, avec certitude, une des cinquante-deux victimes que nous cherchions -- une seule 35.

Le fait de ne retrouver qu'une seule femme, d'ailleurs morte -- sur cinquante-deux-- dans les trois séries de libération possibles dont nous avons les listes, ne signifiraient pas à nos yeux, avec certitude, que toutes ont péri (car nous admettions une marge d'erreurs pour la série suédoise), si nous n'avions pas eu la contre-enquête que nous devons au Service de l'État-civil du ministère des Anciens Combattants 36; grâce à celle-ci nous pouvons aujourd'hui affirmer: toutes les femmes marquées d'un U dans le document Vingt-Sept-Mille, sont mortes.

[24]

LES QUATRE "U" MARQUÉS D'UNE CROIX. - Les informations que nous donne notre liste sont souvent incomplètes, parfois inexactes, mais jamais fantaisistes: elles sont basées sur un élément de la réalité, et ses erreurs mêmes peuvent nous servir pour saisir cette réalité. Que signifient, dans ces conditions, ces 4 femmes dont le nom est, outre le U, marqué d'une croix? Pourquoi ces croix? Et surtout pourquoi 4? (Elles sont accompagnées des dates suivantes: 18, 23, 25 et 26 février 1945.

Nous avons vu (dans les récits de Treite et de Schwartzhuber) qu'Uckermarck fut d'abord un camp d'extermination par la faim et le froid (à partir du 28 janvier). Puis la faim et le froid ne tuant pas assez vite, une équipe de 9 hommes se mit à abattre chaque soir un certain nombre de victimes (février), et cette méthode paraissant à son tour insuffisamment expéditive, une chambre à gaz fut construite et aménagée à 5 mètres des deux fours crématoires (1er ou 2 mars). Ceci nous donne 3 variétés de meurtres: par froid et faim (impossible, en pratique, à distinguer des morts naturelles), par armes à feu, par gaz.

Ces deux dernières séries d'assassinats - présentés comme un départ vers les camps de repos de Mittwerda.- ne pouvaient évidemment pas. être enregistrées publiquement sur les mêmes listes que les assassinats par épuisement vital qui encombraient Uckermarck de leurs cadavres. Et pas davantage une quatrième série de meurtres dont il nous faut maintenant parler - qui possède, avec l'extermination " naturelle", ce point commun: impossibilité d'escamoter les corps.

Lorsqu'il avait été question de "retirer du camp" les femmes âgées ou malades, un certain nombre de dispositions rassurantes avaient été prises afin qu'elles se présentent d'elles-mêmes aux sélections. C'est sans doute à cet ensemble de mesures qu'il faut rattacher la désignation d'une doctoresse et de plusieurs infirmières qui furent chargées d'organiser un hôpital au Jugendlager. Elles y prirent donc possession (à une date voisine du 28 janvier) d'un bâtiment qui reçut, dès lors, et conserva, le nom de Revier. Elles n'y trouvèrent ni médicaments, ni couvertures et pas même de paillasses, mais elles eurent des malades et des morts, qui figurèrent nominalement dans les effectifs du grand Revier.

Au bout de deux semaines environ, entre le 10 et le 15 février, elles furent rappelées dans le grand camp et remplacées par une nommée Vera Salveguart et deux S..S. (dits Sanitätsdienst) qui, à dater de la seconde quinzaine de février, approximativement, distribuèrent chaque jour un certain nombre de doses de poison. Le poison ne tuait pas à coup sûr et les malades connurent donc assez vite les effets du seul médicament qui leur était donné. Elles refusèrent dès lors de le prendre et il fallait le leur faire avaler de force. Salveguart s'y employa avec les Sanitätsdiensten.

[25]

Les secrétaires, qui faisaient la navette entre les services administratifs des deux camps continuèrent cependant à comptabiliser 37, pour le Revier de Ravensbruck, les morts de l'étrange hôpital d'Uckermarck -- non sans une horreur compréhensible dont elles firent part autour d'elles. Elles s'étonnèrent encore davantage que les autres mortes officielles d'Uckermarck, dont on charriait chaque matin les cadavres sous leurs yeux -- n'y figurent pas.

Faut-il voir, dans ces quatre croix, une trace du bocal de poudre blanche de Salveguart? Nous ne le saurons sans doute jamais avec certitude, et nous pouvons seulement dire aujourd'hui que ce n'est pas en contradiction avec les informations plus générales que nous possédons.

Ici se terminent les renseignements que nous pouvons extraire des vingt-neuf pages dactylographiées du document provenant du Revier de Ravensbruck, mais il nous a semblé intéressant de le confronter avec les rares autres textes qui ont échappé à la destruction, afin de doser dans quelle mesure ils s'infirment ou se confirment.

L'un d'eux, date du 6 avril 1945, est une de ces listes de départ pour le camp mythique de Mittwerda 38, peut-être la dernière. Elle comporte 480 noms.

Lorsque nous y cherchons quelques-unes des 95 identités enregistrées dans la liste des Vingt-Sept-Mille, nous en retrouvons effectivement 9, et d'autant plus facilement qu'elles sont, dans les deux textes, accompagnées de leurs numéros d'immatriculation et classées par ordre numérique. Ces neuf noms de la liste Mittwerda sont tous suivis, sur le Document du Revier, de la mention manuscrite: "U. 4-4-45." A deux jours près, les [26] dates diffèrent 39, on le voit, sans qu'on puisse rien déduire de cette différence, car ces neuf Françaises n'ont pas été emmenées à Uckermarck le 4 avril 1945 (comme nous le dit le document du Revier), étant donné que toutes les Françaises qui s'y trouvaient encore le 1er avril en sont redescendues le 2 et qu'aucune n'y est dès lors remontée. Elles n'ont pas été davantage gazées le 6 avril (ainsi que permet de le supposer le document Mittwerda) car tous les renseignements concordent sur une destruction de la chambre à gaz le 2 avril... Mais nous savons, par d'innombrables témoignages oraux d'une authenticité certaine, que les neuf femmes dont il est question sont mortes assassinées, le vendredi 30 mars 1945.

Sur une autre liste, -- celle-ci copiée clandestinement dans le grand camp, au block 10, block des tuberculeuses (au moment d'une "sélection" de malades envoyées directement à la chambre à gaz, sans passer par Uckermarck), nous trouvons quatre-vingt-seize noms, dont deux seulement appartiennent à la liste des Vingt-Sept-Mille. Lorsque nous nous reportons à celle-ci, nous constatons que ces deux noms y figurent sans aucune mention -- ni lettre, ni croix, ni date. L'enquête orale nous a appris que les deux femmes en question sont mortes, et à l'heure même où était établi secrètement le texte auquel nous nous référons. Or, c'est au Revier même que ces deux femmes ont été prises pour être emmenées directement -- au su et vu de tout le camp -- au four crématoire et nous n'avons pas oublié que c'est de ce même Revier que vient le document que nous étudions.

Les quelques contrôles que nous venons d'énumérer, au sujet du document Vingt-Sept-Mille, montrent suffisamment, nous semble-t-il, combien ce texte -- rigoureusement authentique, d'une exceptionnelle précision, d'une grande richesse d'information-- doit être sujet à caution.

Il nous a cependant rendu d'inestimables services et le fait que nous ne possédions un document de ce genre que pour deux convois seulement (nous avons identifé à ce jour et recueilli des renseignements sur 245 convois partis de France) rend illusoires l'espérance de recenser, un jour, exactement et totalement, la déportation de nos compatriotes. Qu'on ne s'imagine pas, néanmoins, que l'enquête exclusivement orale ne puisse pas nous donner de très riches et très fidèles renseignements.


LES TEMOIGNAGES

 

Les témoignages sont des récits racontés ou écrits, après l'événement, par ceux qui l'ont vécu. Ils sont aussi explicites et abondants que les documents sont secs, incomplets et obscurs, mais ils sont malheureusement, en contre-partie, largement tributaires de tous les genres d'erreurs qui caractérisent le mécanisme humain, depuis l'erreur volontaire jusqu'à l'immense gamme des inexactitudes faites de bonne foi.

Les études scientifiques extrêmement nombreuses qui, depuis environ soixante ans, ont été consacrées au témoignage, l'ont très largement -- mais à notre avis trop inconditionnellement-- discrédité 40 auprès du vaste public qu'elles ont atteint.

Leurs conclusions sont que le témoignage entièrement exact est l'exception, que les erreurs, lorsqu'elles sont faites de bonne foi, sont affirmées avec autant d'assurance que des faits exacts et que les "habitudes mentales" du témoin peuvent se substituer à ses perceptions sans qu'il en ait, le moins du monde, conscience. La concordance de plusieurs témoignages ne sera donc même pas nécessairement un critère de véracité, car il est normal que des images mentales identiques se retrouvent dans les esprits d'individu qui appartiennent au même groupe social. Cette contamination du "réel" par le "probable" sera encore bien plus forte, quand un certain temps se sera écoulé depuis l'événement sur lequel on se renseigne et que les témoins qu'on interroge auront eu le temps de réfléchir et de discuter entre eux 41.

Lorsque, au lieu d'explorer un passé proche, il s'agit d'explorer un passé relativement lointain à l'aide de récits écrits par des personnes que l'enquêteur n'a pas à sa disposition -- tel est le cas normal de l'historien -- on imagine volontiers que l'incertitude des conclusions se trouvera majorée de la façon la plus inquiétante.

La vraisemblance, la confrontation de récits analogues, seront, dans le cas qui nous occupe ici, d'un secours insuffisant, car, dans la même période, dans le même lieu, des conditions de vie atroces ont coexisté avec d'autres que les circonstances peuvent faire qualifier de presque normales; le même jour, à quelques mètres les uns des autres, des êtres, que rien ne distinguait entre eux, ont été inclinés, les uns vers la vie et les autres vers d'affreuses souffrances terminées par la mort; ils ont pu s'ignorer. En tout cas, le récit des uns ne peut en aucune façon confirmer ou infirmer un récit se rapportant aux autres -- sinon par certains détails que les témoins pensent rarement à donner.

Ces détails, nous avons actuellement la ressource de les recueillir systématiquement, en interrogeant directement et longuement sur un [28] grand nombre de points précis, un grand nombre d'informateurs qualifiés. Nous parviendrons ainsi à reconstituer, miette par miette, un vaste ensemble de faits (souvent inconnus de ceux mêmes qui nous ont permis de les établir). Et nous pourrons alors prouver la totale et extraordinaire véracité de certains témoignages -- ou la vérité partielle de certains autres, dont nous circonscrirons la plupart des inexactitudes.

De même que le document authentique mais inexact a pu être pressuré et a rendu la vérité qu'il contient, et que jusque dans ses erreurs, nous avons puisé des informations précieuses, de même le témoin peut nous apprendre tout ce qu'il sait et plus qu'il ne sait, à la condition d'être questionné selon une méthode exactement adaptée à lui. Nous obtiendrons ainsi, par lui, une information plus complète, plus humaine, et quoi qu'on pense, souvent plus exacte que celle du texte -- dont nous avons vu combien il est faillible.

Lorsqu'on examine attentivement les expériences qui ont établi l'incertitude du témoignage, on se rend compte qu'elles ont été composées précisémentr pour établir cette ncertitude. Ce faisant, nous n'oublions pas qu'elles ont rendu grand service à la cause de la vérité en nous mettant sur nos gardes; mais, la chose faite, il nous serait facile de composer maintenant des "contre-expériences"42 qui démontreraient l'inverse, c'est-à-dire qu'on peut atteindre à la vérité par le moyen de certains témoins sélectionnés.

Pour nous, qui cherchons précisément à retrouver des faits désormais inaccessibles, sinon dans les mémoires, une statistique des réponses erronées ne nous intéressera que dans la mesure exacte où elle pourra nous servir de base pour établir et délimiter nos zones de recherches, car notre but n'est pas de recueillir des témoignages mais, par leurs moyens, d'arriver à saisir le passé. Il nous faut pour cela constituer pour chacun d'eux des hiérarchies de probabilité: selon son objet, selon le sujet qui nous le donne, mais surtout selon les rapports existant entre ce sujet et cet objet (rapports professionnels, accidentels, affectifs). Il nous faut ensuite classer chaque information fournie, et adopter pour cela un classement qui épouse de très près la réalité qu'on étudie avec ces dosages, ces classements, et la méhode usuelle du recoupement, nous posséderons des instruments de contrôle presque aussi sûrs et moins faciles à dérégler que les "machines"43.

[29] Lorsque l'objet de l'enquête sera un fait, non pas permanent mais qui a été vécu par un groupe pendant une certaine durée (par exemple, les conditions de la vie quotidienne, tel Kommando; l'organisation et certains détails de la hiérarchie de ceux-ci; la composition approximative de tel transport), une simple comparaison entre les très nombreux témoignages que fait recueillir systématiquement la Sous-Commission de la Déportation du Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale permettra des reconstitutions très valables.

Ce sera lorsque nous aborderons le domaine le plus hasardeux du témoignage -- la relation d'un "événement" que nos inquiétudes devront commencer. Mais même sur ce terrain, nous ne sommes pas sans armes.

Le caractère de l'événement est d'être bref, fortuit, insolite et, par conséquent de faire appel à une mémoire qui n'est plus la mémoire abstraite et intellectuelle -- à la fois la plus durable et la moins sûre-- mais à une mémoire concrète qui est très inégalement répartie entre les individus. On lui demandera compte des perceptions furtives ou distraites et il est normal que les erreurs commises par elle soient beaucoup plus nombreuses que les bonnes observations, au point qu'on a pu affirmer en ce qui la concerné: "La majorité, c'est l'erreur"44 (la majorité, mais non l'universalité).

Particulièrement inexactes sont la plupart des perceptions concernant les mouvements, les couleurs, les formes, les nombres, l'évaluation des durées. Encore y a-t-il, même dans ce dernier domaine, des degrés dans l'inexactitude, et les renseignements sur la forme et la couleur d'un vêtement auront plus de chances d'être exacts s'ils nous sont donnés par une couturière que s'ils proviennent d'un comptable ou d'un facteur. Et lorsque nous nous adressons à la couturière qui a cousu ou réparé ce vêtement, ou à la blanchisseuse qui l'a lavé et repassé, nous diminuons encore notre marge d'incertitude -- les policiers le savent bien. En un mot, les possibilités d'erreur et de fidélité du témoignage ne sont pas un fait de hasard.

La véracité des témoins est extrêmement variable et en grande partie distincte de leur sincérité; néanmoins celle-ci est le premier point à exa[30]miner et nous devrons, cela va de soi, identifier d'abord les menteurs 45.

Il en existe deux types, dont l'un est très difficile à déceler, et l'autre, relativement peu. Contrairement à l'opinion commune, c'est le mensonge intéressé qui pourra nous créer les plus grosses difficultés -- malgré l'intérêt, souvent évident, qui devrait nous le révéler-- car il est généralement réfléchi, donc bien construit et plausible, et il peut avoir la chance de porter sur un détail insignifiant pour le public, mieux connu du menteur que de toute autre personne, et par suite difficile à contrôler. En outre, son auteur peut n'être qu'un menteur occasionnel, ce qui le rend d'autant plus redoutable.

Il est, par contre, relativement facile d'identifier le mensonge gratuit et il a peu de possibilité d'échapper à un contrôle sérieux, car il est rendu vulnérable par trois caractères qui -- nous l'avons contrôlé maintes fois-- l'accompagnent presque invariablement. D'abord, il est toujours sensationnel: il porte donc sur des événements qui peuvent difficilement passer inaperçus et sur lesquels il est par conséquent possible de trouver d'autres renseignements; ensuite, il est rarement isolé mais s'insère au contraire dans une longue série d'affabulations qui trébucheront fatalement sur un point ou sur un autre, dans la moindre contre-enquête; enfin il est toujours le fait de personnes ayant un tempérament particulier et celles-ci ne parviennent pas à le dissimuler longtemps.

Ces personnes sont, à vrai dire, beaucoup plus nombreuses qu'on ne le suppose généralement, et un domaine comme celui du monde concentrationnaire -- bien fait, hélas, pour stimuler les imaginations sado-masoschistes-- leur a offert un champ d'action exceptionnel. Nous avons connu de nombreux tarés mentaux, mi-escrocs, mi-fous, exploitant une déportation imaginaire; nous en avons connu beaucoup d'autres -- déportés authentiques-- dont l'esprit malade s'est efforcé de dépasser encore les monstruosités qu'ils avaient vues ou dont on leur avait parlé -- et qui y sont parvenus. Il y a eu même des éditeurs pour imprimer certaines de ces élucubrations, et des compilations plus ou moins officielles pour les utiliser, mais éditeurs et compilateurs sont absolument inexcusables, car l'enquête la plus élémentaire leur aurait suffi pour éventer l'imposture.

Le mensonge intéressé est infiniment moins facile à déceler et l'on n'y parviendra que si l'on possède ce tamis, constitué par des renseignements innombrables et judicieusement classés, sans lequel nous ne pouvons pas espérer faire sérieusement une enquête sociale quelconque. Autrement dit, le mensonge entrera alors dans la catégorie générale des erreurs matérielles qui -- hâtons-nous de le dire-- sont bien plus souvent faites de [31] bonne foi. Mais avant d'examiner comment nous parviendrons à nous prémunir contre leur ensemble, il nous faut dire un mot du "parti pris" car il est l'argument-massue en matière d'histoire contemporaine.

Il est évident que les témoignages directs sur la déportation excluent la neutralité et l'excluent même au maximum, car un des caractères du régime concentrationnaire fut de n'avoir jamais été vu par un "spectateur"46. Nous ne pourrons donc recueillir que les souvenirs des "acteurs" -- acteurs de l'un ou l'autre bord, mais également engagés, coeur et corps, dans la pire violence.

Le temps, s'il a éteint les curiosités, a généralement durci les positions prises: dans les milieux atteints par la décimation concentrationnaire, la susceptibilité est extrême et tout ce qui contribue à noircir davantage encore les auteurs du crime est admis sans critique, tout réserve provoque l'indignation. Au contraire, dans les milieux compromis, de façon même fort lointaine, avec l'Allemagne de Hitler, la réaction est inversée et l'on y met en doute les faits les moins contestables. Tout ce qui touche, en France, à l'histoire politique 1939-1945, a soulevé des passions si vives que leurs controverses survivront 47 vraisemblablement aux hommes qui les ont vécues.

Mais vivre et agir sans parti pris n'est pas concevable: la vie n'est qu'options, et moins celles-ci seront évidentes, plus elles nous égareront. [32] Nous n'optons pas qu'entre les partis, nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions, entre les explications des êtres et des actions, et nous sommes constamment orientés, fibres par fibres, vis-à-vis de tout cet immense réseau qui tisse l'histoire. Et de même qu'il n'existe pas, moralement, de vrais médiocres -- mais seulement des êtres qui n'ont pas rencontré les événements qui les révéleront-- il n'existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres -- mais seulement des êtres qui n'ont rien compris. L'expérience est un patrimoine secret, très difficilement communicable, mais qui explique cette lucidité aiguë, pénétrante, qui peut se rencontrer entre adversaires ayant partagé le même drame et qui est parfois la soeur d'une amère et clairvoyante pitié.

Nous ne comptons donc pas trouver des témoins sans "parti pris", mais le parti pris, lorsqu'il est de bonne foi, n'est qu'une des innombrables causes d'erreurs involontaires que nous devrons redouter, et les précautions générales que nous prendrons contre l'ensemble de celles-ci nous prémuniront du même coup contre lui, quant au parti pris accompagné de mauvaise foi, il entre dans la catégorie des mensonges -- d'autant plus faciles à isoler que, dans ce cas, ils sont énormes et construits autour d'un système 48.

Pour éliminer les erreurs -- quelles qu'elles soient, involontaires, organisées ou désordonnées - notre premier instrument de contrôle, sera le classement des faits recueillis.

Il est d'une importance capitale, pour qui désire connaître une société, vivante ou morte, car son objet n'est pas seulement de nous permettre la récupération immédiate d'un document mais il est aussi de constituer une sorte de "grille de déchiffrement" pour les réalités qu'on étudie. Il est donc essentiel de ne pas adopter - sinon à titre complémentaire - d'index abstraits (alphabétique, par exemple, ou méthodique), mais de s'efforcer de trouver le classement qui se rapprochera le plus, concrètement, des formes réelles de l'organisme en présence duquel on se trouve.

Il n'est pas question de mentionner, dans le cadre de cet article, les innombrables applications et les grands profits qu'on peut tirer, dans la pratique de l'enquête, des rapprochements qui s'établissent ainsi. Deux fois nous avons eu l'occasion de créer de toutes pièces un système d'investigation sociale, pour deux groupes humains entre lesquels nul lien n'existe. Le problème a été d'adapter, à l'un et à l'autre, des plans d'enregistrement, des tests de contrôle qui ne pouvaient avoir que ce point commun: épouser, exactement des formes si différentes. Le premier groupe était, vivant, présent, lentement et solidement poussé sur de profondes racines, il appartenait au type qu'on peut qualifier sinon de primitif, du moins d'élémentaire; l'autre - la société concentrationnaire - d'une complexité et d'un amorphisme effarants, ayant vécu sans passé et dans [33] l'avenir, et évanouie aujourd'hui depuis neuf ans. En ce qui la concerne, impossible d'utiliser des structures internes pour établir des classements, et nous avons dû adopter pour ceux-ci les critères les plus extérieurs, les plus apparents: c'est-à-dire le "voisinage" et la "durée". Etudiant les prisons, nous l'avons fait cellule par cellule; les trains, wagon par wagon; les camps, blocks par blocks, dortoirs par dortoirs, lits par lits. Cet énorme travail était nécessaire à nos yeux, car il constituait la seule possibilité de nous assurer de l'authenticité de notre enquête et de parvenir à la contrôler, en vérifiant non pas la bonne foi de nos témoins (nous en avions assez d'autres preuves) mais la fidélité de leur mémoire, et au-delà, de la mémoire en général.

Il est clair qu'il ne faut pas demander à celle-ci ce qu'elle ne peut donner, et lorsqu'elle a enregistré une scène brève, un épisode isolé, même remarquable, on doit s'attendre à une large marge d'incertitude. Par contre, lorsqu'il s'agit de reconstituer un état qui s'est prolongé pendant une période plus ou moins longue, nous pouvons, si les témoins sont assez nombreux, parvenir à des résultats surprenants. Ceci nous a amené faire une large place aux statistiques, parce qu'il est possible.d'en établir ainsi de sûres et de les vérifier ensuite.

La fidélité de la mémoire varie d'une façon si constante avec la durée du fait qu'elle a enregistré, qu'il est possible, non seulement de prévoir dans quel cas nous parviendrons à une reconstitution totale et certaine de telle ou telle étape de la déportation, mais même de fixer approximativement d'avance le nombre de témoins qui nous seront nécessaires pour ceIa. Lorsque l'étape que nous cherchons ainsi à reconstituer a été brève, Ie nombre des erreurs augmente nécessairement, mais, avec beaucoup de patience, et en tenant compte des recoupements et de la "spécificité" de chaque témoignage, nous pouvons parvenir à circonscrire ces erreurs. Un. exemple le fera mieux comprendre:

On ne possède, avons-nous dit, que deux listes authentiques de convois de femmes. Pour tous les autres convois, il nous a fallu, à l'aide de fragments de documents 49, et surtout grâce à l'enquête orale, tenter des reconstitutions assez ardues. Pour cela, ainsi que nous l'avons exposé, nous avons dû distinguer toutes les étapes de la captivité parcourues par chaque élément du convoi (la Résistance; les arrestations; prisons de Paris et de province; regroupement à Fresnes, Romainville ou Compiègne; trajet en chemin de fer de France en Allemagne; distribution dans les différents blocks ou cellules de la forteresse ou du camp allemand , départ pour des Kommandos; retour éventuel; nouveau départ, etc.). A chaque étape sont nés des groupes plus ou moins homogènes que nous avons tenté de reconstituer.

[34]

Si nous prenons l'étape la plus brève, celle du trajet Paris-Ravensbruck (qui représente en moyenne de quatre à sept jours), au bout de huit ans, voici les résultats qu'on peut escompter:

Grâce à une douzaine de témoins qui nous ont dicté la longue suite de leurs souvenirs, du début à la fin de leur captivité, nous savons qu'un certain convoi a comporté 5 ou 6 wagons. Dans chacun de ces wagons deux ou trois prisonnières, pour des raisons très diverses, ont frappé l'attention de leurs camarades et nous permettent désormais d'identifier, le groupe avec lequel elles ont voyagé. Dès lors, chaque nouveau témoin que nous interrogeons pourra être replacé par nous dans un des wagons d'étape en étape, jusqu'à la Libération, dans un groupe ou dans un autre.

Dans ce cas d'une période brève (trajet Paris-Ravensbruck), chaque réponse recueillie nous donne au moins 3 noms, souvent une douzaine, rarement (mais quelquefois) plus de 20, et ceci dans une collectivité qui, nous le savons, a compté environ 70 âmes. Il nous faudra encore une douzaine de survivantes du groupe, si nous voulons avoir des recoupements suffisants pour le reconstituer. Nous pourrons alors totaliser les identités obtenues et nous nous apercevrons invariablement qu'elles sont plus nombreuses que le nombre des prisonnières qui se trouvaient, effectivement dans le wagon; nous nous attendions bien à des erreurs, des erreurs par oubli, par manque, et non par excès, par addition.

Cette addition n'est d'ailleurs nullement le fruit d'une invention, mais celui d'une contamination d'images. Tout se passe comme si la mémoire, tel un appareil photographique, avait enregistré des clichés qq'elle superpose ensuite, pour les projeter tous ensemble sur l'écran du souvenir.

Ces prisonnières, appelées à partager pendant cinq à sept jours quelques mètres carrés de leur prison roulante, ne se connaissent pas, en général, au moment du départ. La présence, dans ces conditions, de 2 ou 3 voisines de cellule, de quelques camarades "de leur affaire" prend évidemment pour elles une grande importance. En. outre, elles voient alors, pour la première fois, un certain nombre de nouvelles venues dont la personnalité est frappante - or, lorsque nous analyserons les erreurs de leur témoignage, ce sera toujours à propos de ces dernières qu'elles auront eu lieu. Cela s'explique d'ailleurs parfaitement, car l'impression qu'elles en ont eue est une impression intellectuelle, abstraite non localisée, tandis que le fait d'avoir revu, pour la première fois ce jour-là, telle ou telle relation de Résistance, est circonstancié, personnel, concret.

Comment, dans ce cas, analyser un témoignage et identifier ses erreurs? Rien de plus simple, il n'y faut que du temps et la patience d'écrire sur une colonne tous les noms qui nous ont été donnés par une douzaine de témoins (mettons 85 noms), puis de faire 12 colonnes à côté de première, chacune correspondant à un témoignage. Dans la colonne du premier témoin, en face des identités qu'il nous a données, nous inscrivons une marque quelconque, dans la colonne suivante de même, en face des identités indiquées par le second témoin. Et ainsi de suite.

[35] Prenons un exemple: la première de nos informatrices d'un certain transport, Mme A. Ab..., nous a donné exactement 12 noms (dont celui d'une jeune femme qui a servi d'interprète pendant le trajet et qui, pour cette raison, a pu nous servir pour "identifier" un wagon). Inversement, dans ce wagon, aucun des 11 autres témoins ne Ia nomme -- fait inexplicable car elle a une personnalité forte, a été arrêtée dans un groupe de Résistance nombreux-- et il semble, par ailleurs, qu'aucune femme, même effacée, ne soit passée inaperçue. Nous observons également que, outre la jeune interprète (qui ne se souvient pas d'elle), elle nous a nommé les noms de cinq ou six de ses compagnes de cellule ou de Résistance, qui ont complètement échappé aussi à l'attention des onze autres mémoires que nous consultons. Nous pouvons alors conclure, sans hésitation, à une erreur partielle: notre informatrice a effectivement fait le trajet en compagnie des cinq ou six compagnes qu'elle connaissait antérieurement, mais dans un autre wagon (que nous identifierons facilement), où ne se trouvait pas la jeune interprète. Cette erreur est d'autant plus explicable que le convoi, dès son arrivée à Ravensbruck, a été mis en quarantaine dans un block dont l'entassement reproduisait singulièrement l'atmosphère du voyage: huit jours après cette arrivée Mme A. Ab... partait dans une direction et la jeune interprète dans une autre. Elles ne se sont, à notre connaissance, jamais revues.

Nous pourrions énumérer indéfiniment des erreurs de ce genre, tout aussi motivées lorsqu'on les analyse, et tout aussi faciles à éliminer par le simple mécanisme de recoupement que nous venons de décrire -- mécanisme qui nous permet de voir, en quelque sorte de profil, ce cône de lueur que chaque être, tant qu'il respire, dirige vers le passé. Mais nous pourrions également énumérer des cas tout aussi nombreux où les mémoires fonctionnent sans défaillance et où chaque nouveau témoin nous apporte une confirmation de la véracité des autres 50 -- seulement nous avons désormais la preuve de leur véracité.

En résumé, nous avons donc été amenés à constituer un classement à deux échelles: la plus large, malgré tous nos efforts, ne dépasse que peu l'échelon national, mais sa grille Espace-Temps (qui enregistre des groupes humains identifiés, dans tels lieux, à telles périodes) est suffisante pour nous permettre un contrôle des témoignages et des documents qui peuvent être recueillis en France; la plus fine ne dépasse pas un de ces groupes 51 [36] qui servent d'unité au premier répertoire mais elle nous permet de le suivre de sa formation à sa dissolution, être humain par être humain, et pèse les charges qui ont écrasé chacun d'eux.

Un jour viendra où les documents sur la déportation qui dorment encore, ça et là, à travers le monde, sortiront des caves ou des caisses où ils moisissent paisiblement -- ils en sortiront avec leurs lacunes, leurs erreurs, leur mauvaise-foi, leurs contre-sens. Ce jour-là, -- peut-être proche-- l'histoire française possédera, nous l'espérons, suffisamment de fils entrelacés dans les plus larges cribles de ses contrôles 52 pour retenir les scories. Mais de même qu'il faut tant qu'il en est encore temps, extraire des témoignages vivants tout ce qu'ils peuvent nous donner, on doit également ne rien négliger pour sauver et récupérer les textes qui n'ont pas été détruits, car la résurrection historique la plus riche aura lieu au confluent de l'enquête orale menée avec des méthodes scientifiques positives) et des "documents" ayant subi le traitement critique indispensable. Le "document", en effet, même criblé d'erreurs, est une source de vérité neuve, lorsqu'on est en mesure de le contrôler suffisamment et de le rectifier; lui seul peut nous permettre de combler les hiatus entre la réalité inhumaine des camps (qui ne paraît que dans les témoignages) et les conceptions, les hommes, l'évolution des idées et des événements qui en sont l'origine.

Grâce à notre tamis le plus fin, et par delà ces faits qui peuvent être comptés, discutés, empilés, oubliés, peut-être pourra-t-on saisir les phénomènes, autrement qu'avec des anecdotes. Quels entraînements, quelles déterminations ont-ils subis, ces numéros qui s'alignent dans d'interminables colonnes? Quelle a été sur eux l'influence de leur classe sociale, de leur formation religieuse, de leurs appartenances politiques? Et que sont devenus ces petits bagages dans la tourmente?

Certes d'innombrables récits nous entrouvent ces problèmes -- mais celui qui parle semble toujours exceptionnel. Nous savons pourtant que des familles furent écartelées, des consciences broyées. Que la peine, la haine, la honte, les crimes commis, les crimes subis ont éclaboussé à plein jet les masses humaines qui eurent le malheur d'être là: le bilan des morts est une information bien insuffisante.

On peut concevoir l'histoire comme la somme d'une infinité de destins originaux dont pas un seul n'en reproduit identiquement un autre, mais parmi lesquels cependant, si nous les connaissions tous, il serait possible de choisir plusieurs points qui permettraient d'apparier des séries -- car s'il n'y a pas deux destins identiques, les "types de destin" sont cependant en nombre limité. Plus ils sont tragiques, plus transparaît en eux une double influence: celle du caractère et celle de l'événement. Tantôt se bousculant et se contrariant, tantôt se modelant l'un sur l'autre, événe[37]ment et caractère se disputent longuement ou brièvement l'enjeu -- une vie-- jusqu'à ce que l'un des protagonistes, ou les deux ensemble, lancent enfin la balle au but et terminent à jamais la partie.

Nous avons cherché et trouvé des critères pour définir, dans chaque série de destins étudiés, la part de l'événement; mais la part du caractère -- si perceptible pourtant dans la pratique de la vie que nous povuons presque toujours désigner d'avance, dans un groupe, celui ou celle qui sera frappé -- comment la saisir? Cette donnée, si élémentaire dans l'expérience, nous échappe presque totalement sur les plans scientifiques, de la sociologie et de l'histoire, et le psychiatre est seul encore à pouvoir -- parfois -- illuminer après coup certaines conduites. Et pourtant, elles inclient des comportements collectifs: il n'est, pour s'en assurer, que de voir la même catastrophe s'abattre sur des groupes ethniquement différents.

Ces deux séries de recherches -- à l'échelon du groupe et à l'échelon de l'être-- ouvrent, chacune, des perspectives qui leur sont propres, mais elles ont, en outre, un intérêt en soi qui leur est commun: celui d'essayer d'atteindre la réalité de la déportation -- car elles sont plus sûres que le récit personnel, plus vraies qu'un document, moins décevantes que la confrontation de ces deux traces si différentes d'un même passage.

Certes, les innombrables récits des déportés peuvent permettre d'imaginer l'égarement de celui qui a été jeté dans ce monde inhumain; nous pouvons, grâce à eux, connaître et partager des sentiments -- participer -- et c'est une chose précieuse, précisément celle qui nous manque le plus, lorsque nous nous efforçons de retrouver les siècles morts. Mais, à travers ces récits, il ne nous est pas possible de saisir exactement l'univers monstrueux et démesuré qu'ils nous entrouvrent, ni dans son ensemble ni dans ses détails, ou d'y suivre des causes dans leurs effets, de les comparer, de les apparier, d'en déduire des lois -- en un mot: de comprendre. Certes, ces récits sont, en majorité, d'une sincérité émouvante et, en outre, parfois, d'une parfaite véracité -- celle-ci étant, ne l'oublions pas, toujours fonction de l'expérience intellectuelle de l'auteur et nullement de sa bonne foi -- mais on peut dire d'eux, cependant, à quelques rares exceptions près, que sont inexacts ceux qui sont précis et imprécis ceux qui sont exacts. Et comment pourrait-il en être autrement?

Et le récit le plus passionné, le plus fourmillant d'erreurs, est sans doute encore plus près de la vérité -- moins dangereux pour elle en tout cas -- que des publications d'archives...

La confrontation des unes et des autres (archives et récits), présente ce grand avantage de faire naître l'incertitude -- préférable à l'erreur tranquille -- mais les problèmes posés demeurent insolubles et l'incertitude reste inentamée.

Que savions-nous de l'Univers concentratçionnaire, nous qui l'avons vécu? Sinon que ses mesures dépassaient celles que les moyens physiques de l'homme lui permettent de saisir et que l'appareil administratif, indispensable pour appréhender ces masses, était plein de défaillances; nous savions aussi que ce monde d'horreur était un monde d'incohérence: plus terrifiant que les visions de Dante, plus absurde que le Jeu de l'Oie. Une "moyenne" de la mortalité concentrationnaire, par exemple, présente le même coefficient d'intérêt que l'addition des mortalités du typhus et du rhume de cerveau. Evidemment, lorsqu'on nous donne la mortalité d'une ville, on y comprend, avec les autres étages, celle des soupentes du 6e, avec les Bidonville, Passy et Auteuil -- mais la distance était plus grande entre le Block 12 et le Block 27 qu'entre Bidonville et Auteuil... Evidemment, au départ, les chances étaient à peu près égales pour le déporté -- à peu près seulement -- d'être entraîné dans une voie plutôt que dans une autre mais, passé l'aiguillage du destin, il n'échappe plus à la pente sur laquelle il dévale vers la vie ou vers la mort; dans tel groupe, cinq chances sur cent de survivre; dans tel autre, cinq chances sur cent de mourir. Et nous ne possédons -- au mieux -- que des moyennes.

Dans cet univers d'incertitude et de ténèbres, aussi irréellement atroce qu'un cauchemar, les points de repère, dans l'espace et dans le temps, ont manqué et manquent encore; c'est au péril de leur vie que certains ont noté une date, conservé une montre, consulté une carte, mais ces rares précisions étaient, et demeurent, presque totalement perdues au milieu de l'immensité de la Terra incognita qui s'est abîmée dans la nuit.

Il y a neuf ans que le dernier camp de concentration allemand a ouvert ses portes; depuis neuf ans, cet "Autre Monde" a cessé de découper sa masse dans l'espace réel pour se profiler parmi les fantômes 53 de la "dimension historique" mais il les a rejoints sans armes ni bagages, nu comme ses morts.


Germaine TILLION

Chargée de Recherches sur la Déportation au Centre national de la Recherche scientifique.


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