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Echange de correspondance entre un ancien déporté et P. Guillaume (1979)

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Lettre d'un ancien déporté


Paris, 2 juillet 1979


A Pierre Guillaume,

Je ne me suis pas pressé de te répondre par écrit, d'abord parce que j'ai bien d'autres choses plus sérieuses à faire que de discuter s'il y a eu six millions ou seulement quelques milliers de juifs gazés, et ensuite parce que j'ai pensé utile de prendre l'avis des amis de Rosmer. Nous nous sommes justement réunis samedi 30 juin à Périgny et aucun des vieux auxquels je me suis adressé, et qui étaient au courant des opinions de Rassinier, n'ont apprécié la dédicace à Rosmer placée sur la dernière page de couverture de la dernière réédition du Mensonge d'Ulysse.

Je ne m'étendrai pas sur le fond de la question car notre dernière conversation téléphonique m'a démontré que ton parti était pris et que tu étais engagé dans une mise en doute des crimes nazis, ou tout au moins à leur banalisation.

Je ne peux donc que répéter que la réhabilitation de Rassinier qui a tenté de réhabiliter les SS jusque dans les colonnes de Rivarol équivaut à une réhabilitation du nazisme. Les crimes des impérialismes coloniaux et de la bureaucratie stalinienne ne sauraient servir d'excuse aux crimes nazis et réciproquement. Or l'argument principal avancé par les néo-nazis est que les crimes des SS étaient en quelque sorte normaux comme tout le monde a pu en commettre au long de l'histoire. Cela revient à tirer un signe d'identité entre le nazisme et les régimes de démocratie bourgeoise parlementaire au sein desquels les ouvriers peuvent s'organiser en syndicats et faire au moins obstacle à l'exploitation patronale. Si ces régimes portent en eux les germes du nazisme, on ne saurait les confondre sous peine de faire de graves erreurs d'appréciation d'une situation politique donnée à un certain moment, erreurs qui entraînent à leur tour des fautes catastrophiques dans l'action.

En outre, concernant les camps, les arguments de Rassinier ne présentent aucune rigueur. Sa propre expérience est très limitée et il récuse tous les autres témoins, les uns parce qu'ils sont"communistes"(il n'emploie jamais le terme stalinien) ou parce que ce sont des résistants qui veulent se donner le beau rôle. Certains de ses raisonnements sentent l'inspiration de la pensée nazie? Par exemple page 28 il fait dire à un de ses interlocuteurs dont il approuve le propos:"Les camps sont un phénomène historique et social par lequel passent tous les peuples arrivant à la notion de Nation et d'Etat."Quelques lignes plus loin le même interlocuteur déclare que"les Egyptiens ne trouvaient que ce moyen [ les camps ] pour rendre les juifs inoffensifs à leur prospérité". Là, l'antisémitisme perce si clairement sous l'élégance des termes que c'en est risible.

L'argument selon lequel tout le mal fait aux détenus viendrait des Kapos et des Chefs de Block, c'est encore une affirmation des néo-nazis. Qui avait désigné les Kapos, sinon le SS? Qui leur donnait des ordres, y compris l'ordre de tuer? La seule différence était que les Kapos ne pouvaient utiliser que la schlague ou le bâton tandis que les SS utilisaient les armes.

En ce qui concerne les chambres à gaz il n'y a aucun doute, aussi bien quant à leur existence, que quant à leur destination. Nous le savions dans les autres camps que ceux de l'Est grâce aux nombreux transferts de déportés d'un camp à un autre. Nous savions dans un kommando de Mauthausen par exemple ce qui se passait à Buchenwald, à Dachau ou à Auschwitz. C'est ainsi que j'ai connu au Loebl-Pass -- à propos duquel André Lacaze a écrit Le Tunnel -- un Polonais qui avait travaillé au Kanada d'Auschwitz, et qui nous a raconté tout ce qu'il avait vu, le Kanada étant placé juste en face des crématoires et chambres à gaz 4 et 5.

Il y a maintenant cinq estimations -- à ma connaissance -- du nombre de victimes. Elles se situent entre cinq et six millions.

Les officines d'anciens SS ne peuvent se borner qu'à mettre en doute l'ensemble de ces faits sous prétexte d'inexactitudes dans les témoignages ou dans les chiffres. Ils s'efforcent de créer un climat de doute. Le livre, ou comme disent certains avec emphase"l'oeuvre du professeur Rassinier"va dans le même sens. Rassinier n'a jamais été professeur, et son"oeuvre"est celle d'un journaliste superficiel qui avait seulement un talent de polémiste. René Lefeuvre que j'ai rencontré samedi à Périgny estime qu'il s'est entêté par orgueil et qu'au fond il était un peu dérangé. C'est la seule excuse qu'on pourrait peut-être lui accorder.

Je sais par ailleurs que Faurisson, qui lui est professeur, a compulsé les documents du Centre de documentation juive, à Paris, et qu'il a triomphé lorsqu'il a demandé des photos des chambres à gaz d'Auschwitz et qu'on n'a pu les lui montrer. Bien évidemment elles ont été détruites avant l'arrivée des troupes soviétiques. Le journal de Danuta Czech qui relate les événements du camp d'Auschwitz donne les dates du démantèlement des différents fours. La veille ou l'avant-veille, alors que le camp était déjà évacué et qu'il ne restait plus que des malades, des SS sont venus réquisitionner ces derniers pour transporter des caisses de dynamite dans les fours pour les faire sauter. Les témoignages ne manquent donc pas. Il serait fastidieux de poursuivre. Puisque tu choisis le débat public, il se poursuivra au grand jour. Tu as de grandes chances d'être soutenu par un drôle de camp. Il ne me reste plus que de prendre congé du futur ex-camarade Guillaume.

[JRC]

[Préambule de Pierre Guillaume: Cette lettre fait suite à l'envoi, par mes soins, d'un exemplaire du Mensonge d'Ulysse, accompagné d'une demande de discussion approfondie. Comme on le verra dans ma réponse, j'avais déjà eu, plusieurs années auparavant, avec ce camarade, une discussion amicale sur le sujet. Les remous dans la presse, autour de l'affaire Faurisson, l'ont conduit à une rupture totale avec moi, d'une part, et avec Serge Thion qu'il connaissait de longue date, d'autre part.
Non content de se refuser à répondre à ma lettre alors que je me proposais de publier sa réponse,"pour ne pas servir de faire-valoir à l'entreprise de réhabilitation du nazisme", dans laquelle, d'après lui, je me serais engagé, ce camarade, lui-même engagé depuis quarante ans dans toutes sortes de conflits politiques, prétendit, sous une forme insultante et blessante, m'interdire de rendre publique notre discussion. Or sa lettre constitue une excellente synthèse des arguments qui nous sont généralement opposés. Elle n'a rien de "personnel"et ne contient rien qui puisse lui nuire. Autant le désir de se tenir à l'écart d'une discussion éprouvante après ce qu'il a vécu est légitime -- et c'est pourquoi nous respecterons son anonymat --, autant il était impossible de déférer totalement à ses prétentions injustifiées sans admettre, ipso facto, ce qui les sous-tend implicitement, à savoir que nous serions des monstres, des êtres infra-humains, avec qui il ne serait même pas permis de parler, fût-ce antagoniquement. P.G. avril 1981.]

***

Paris, le 4 novembre 1979


Pierre Guillaume à X...


J'ai lu et relu ta lettre.

Il est heureux que tu aies "bien d'autres choses plus sérieuses à faire que de discuter s'il y a eu six millions ou seulement quelques milliers de juifs gazés". Moi aussi... Mais comme tu le discutes quand même, et avec quelle passion, je ne vois pas en quoi cela te dispense de discuter sérieusement.

Ta phrase est un raccourci polémique. Car qui prétend qu'il y a eu six millions de juifs gazés? Absolument personne en dehors des journalistes. Ce chiffre, lancé par Hoettl au tribunal de Nuremberg, n'a pas été retenu ni même considéré par le tribunal, mais a été retenu par la presse. Poliakov et Hilberg, après une étude très documentée, arrivent au chiffre de six millions de victimes juives du deuxième conflit mondial, toutes causes confondues, donc y compris les juifs tués au combat dans les armées alliées, dans la résistance, les victimes civiles des bombardements, etc. Reitlinger parvient par les mêmes méthodes, en utilisant à peu près les mêmes sources, mais en éliminant les erreurs les plus grossières au chiffre de quatre millions et demi maximum.

Ces études ont été critiquées de façon approfondie par plusieurs auteurs révisionnistes qui avancent un chiffre compris entre un million et un million et demi, toutes causes confondues, je le répète.

A ma connaissance il n'a jamais été répondu à leurs arguments que par des injures, des calomnies et des procès. Ce qui est déplorable, car cela laisse supposer que l'on a pas d'autres arguments à leur opposer.

De même, personne n'a jamais prétendu qu'il y aurait eu "seulement quelques milliers de juifs gazés". Même ceux qui pensent qu'il y a eu zéro gazé savent que les victimes juives résultant des conditions imposées par l'Allemagne en guerre se comptent par centaines de milliers.

Cette discussion est certainement pénible.

Elle est devenue inévitable et incontournable, parce que le mythe des six millions de victimes juives du deuxième conflit mondial est devenu la clef de voûte d'une représentation religieuse universelle dont les juifs sont les premières victimes, et parce qu'un nombre rapidement croissant de personnes ne parviennent plus à y croire, et qu'il est intolérable de prétendre les y contraindre, non par des arguments rationnels, mais par l'anathème, la calomnie et la menace, y compris physique, ou la répression judiciaire (affaires Faurisson, Stäglich, Butz, Irving, Diwald, etc.).

Je dis bien le mythe des six millions. Car ce chiffre fonctionne actuellement comme un mythe et un tabou sacré, même si des travaux à venir le vérifiaient; et il fonctionnera comme un mythe tant que les spécialistes et l'histoire officielle n'auront pas pris en considération et éventuellement réfuté les arguments qui leur ont été opposés.

Parmi ceux qui ne parviennent plus à y croire, il y a évidemment des antisémites, ce qui d'ailleurs n'autorise pas à les réduire au silence si les arguments qu'ils avancent sont rationnels. Il y a aussi des juifs, notamment J.C. Burg (Ginsburg) en Allemagne (1). Il y a surtout beaucoup de personnes d'une absolue bonne foi. Pour ma part d'ailleurs, juif ou non-juif, philosémite ou antisémite, bonne foi ou mauvaise foi (qui est juge?), cela n'a absolument rien à voir. Seuls doivent être pris en compte les arguments qui doivent être analysés avec sérénité.

Toute affirmation dont la critique est rigoureusement interdite sous peine de sanctions diverses dont la moindre n'est pas l'ostracisme a toutes les chances d'être et de rester... unilatérale.

Je ne vois pas ce que l'avis des amis de Rosmer vient faire dans ce débat; il n'en est pas question dans Le Mensonge d'Ulysse de Paul Rassinier, que je t'avais adressé. Par contre j'ai dédié cette réédition à Henri Rollin et à Alfred Rosmer pour des raisons parfaitement explicites:

A Henri Rollin parce qu'il a fait sur la propagande de guerre hitlérienne le travail qu'a fait Rassinier sur la propagande antifasciste, et parce qu'il a mieux que quiconque révélé le rôle du faux dans la propagande politique.

A Alfred Rosmer parce qu'il a fait pour la Première guerre mondiale ce que Rassinier a fait pour la deuxième, et parce que l'union sacrée antifasciste a servi pendant la deuxième à détruire ce qui restait du mouvement ouvrier autonome et a mis le prolétariat à la remorque des divers Etats alliés.

Sur les positions de Rosmer, qui connaissait Rassinier, j'aurais beaucoup à dire, mais je n'ai pas trouvé de correspondance; par contre, j'ai retrouvé des lettres d'approbation chaleureuse de Maurice Dommanget, de Monatte, de Finidori, de Walusenski, de Chambelland. Les seules réserves faites, parfois véhémentes, concernaient la préface de Paraz à la première édition, qui a été supprimée par la suite. J'ajoute que La Révolution Prolétarienne a fait à cet ouvrage une importante publicité.

Je profite de l'occasion pour rappeler que Le Mensonge d'Ulysse a reçu l'appui du Libertaire qui a ouvert ses colonnes à une discussion, qu'il a été diffusé d'abord par la SFIO, qu'il a obtenu un soutient total de Marceau Pivert et que Correspondance socialiste internationale lui a consacré un compte rendu élogieux. Lorsque Rassinier fut exclu de la SFIO, sa section locale et onze fédérations demandèrent sa réintégration. Le comité directeur avait inclus dans sa motion: "En dépit du respect dû à sa personne."

"Notre dernière conversation téléphonique m'a démontré que ton parti était pris et que tu étais engagé dans une mise en doute des crimes nazis, ou tout au moins à leur banalisation."

J'ai des crimes nazis une connaissance approfondie. Je suis engagé avec une totale détermination dans la démolition complète de la mythologie justificatrice construite autour du nazisme et de l'épouvantail à moineaux Hitler. Ce travail ne fait que commencer par la nécessité évidente de séparer le vrai du faux. J'ai le droit absolu de douter des histoires à dormir debout lorsqu'elles ne sont pas prouvées, mais de toute façon les contempteurs de nazis me feront doucement rigoler tant qu'ils n'auront pas obtenu la condamnation d'un seul crime allié. Au cas où tu manquerais de documentation à ce sujet et où tu voudrais t'engager dans cette direction, je suis à ta disposition.

En clair, est-ce que douter que le charnier de Katyn soit à mettre au compte des nazis, en dépit des preuves (?) et témoignages (?) dont celui de Kogon (!), constitue pour toi une mise en doute ou une banalisation des crimes nazis ? (Je te rappelle que l'armée allemande a mis au jour à Katyn 4.600 cadavres identifiables, faisant partie des 16.000 officiers et sous-officiers polonais disparus en URSS. A Nuremberg -- où la démocratie jugeait le nazisme -- le procureur soviétique tenta de mettre ce charnier sur le dos des Allemands.)

"Je ne peux donc que répéter que la réhabilitation [!] de Rassinier qui a tenté de réhabiliter les SS jusque dans les colonnes de Rivarol équivaut à une réhabilitation du nazisme. Les crimes des impérialismes coloniaux et de la bureaucratie stalinienne ne sauraient servir d'excuse aux crimes nazis et réciproquement."

Commençons par la fin.

Je suis entièrement d'accord avec la dernière phrase. C'est d'ailleurs ce que dit et répète Rassinier dans ses livres, dans de multiples articles de revues anarchistes et pacifistes, et au moins à cinq occasions, sous des angles différents, dans Le Mensonge d'Ulysse précisément !

Mais il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que l'horreur nazie portée à des sommets métaphysiques sert de référent permanent et de justification ultime à tous les vainqueurs. Les exemples sont innombrables. Je pourrais citer les massacres de Sétif et du Constantinois, perpétrés du 8 mai au 13 mai 1945 au nom de l'antifascisme explicitement, mais je préfère citer un seul cas plus banal, parce que c'est à partir de cela que j'ai commencé à réfléchir à la fonction pratique du culte de l'horreur nazie.

C'était fin 1962, chez Daniel Mothé (2). Il avait fait venir trois jeunes ouvriers qui bossaient avec lui, chez Renault. Ils avaient fait la guerre d'Algérie. Ils avaient participé à des "corvées de bois"et à des nettoyages de mechtas. Proches du PC au départ, ils commençaient à se poser des questions. Ils avaient donc été témoins et plus ou moins participants de ce qu'il est convenu d'appeler des crimes de guerre. Je n'approuvais pas cette réunion parce que l'esprit dans lequel elle avait été conçue et la présence des étudiants (?) voyeurs que Socialisme ou Barbarie avait recrutés (?) lui donnait un aspect malsain et sans issue. J'ai donc quitté l'assistance aussitôt le comité de rédaction de Pouvoir Ouvrier terminé. Le hasard a fait qu'au moment de sortir j'ai entendu l'un des trois dire :"Oui, mais ça n'était quand même pas comparable avec ce qu'ont fait les nazis."

Le référent nazi fonctionnait exactement à l'inverse de la manière dont les holocausetoujours prétendent le faire fonctionner.

En pratique, la mise en spectacle de l'horreur absolue a pour résultat, sinon pour fonction, de banaliser toutes les horreurs concrètes auxquelles on peut être confronté; elle ne fait que préparer les nouvelles générations a accepter le monde d'horreur qui les attend, quelles que soient les intentions affichées par les metteurs en scène. Quant aux motivations réelles des metteurs en scène, j'irai bêtement les chercher dans les avantages matériels qu'ils en retirent. Il existe pour le spectacle de l'horreur une demande solvable. C'est le marché du siècle (Holocauste, Apocalypse Now, Voyage au bout de l'enfer, etc.). La mise en scène de l'horreur nazie ressortit plus à la demande sociale de notre époque qu'à une réflexion sur la deuxième guerre mondiale. Il y a longtemps que le spectacle a conquis son autonomie par rapport à la réalité.

J'ajoute que je n'ai pas besoin que les crimes nazis atteignent des sommets métaphysiques pour condamner radicalement le nazisme et l'antisémitisme. Je ne supporte pas qu'on me balance les prétendus arguments des prétendus néo-nazis dans les jambes. La renaissance du nazisme est un bobard de journaleux en mal de copie. C'est un fantasme fort utile qui me rappelle une phrase de Debord :"Ils tuent perpétuellement les cadavres qu'ils déterrent."

Ce qui me paraît clair par contre, c'est qu'une grande quantité de directeurs de conscience patentés, dont l'antifascisme sans risque est le seul point d'honneur, traitent de"fasciste"quiconque prétend résister un tant soit peu à leur prétention de régenter la pensée et la morale. Ces gens-là voient le fascisme partout, d'autant plus que leur règne est en train de s'effondrer dans le ridicule, et que le fascisme est l'unique référent par rapport auquel ils peuvent se conserver l'illusion d'exister, bien incapables qu'ils sont d'affronter les problèmes autrement graves qu'affronte l'humanité.

Pour en revenir à Rassinier, je n'ai pas l'intention de le réhabiliter. Il n'en a nul besoin. Il a toujours eu l'estime de ceux dont l'opinion lui importait. Mais il est totalement faux qu'il ait jamais"réhabilité"les SS. Il répète assez souvent que la vérité toute simple suffit largement à condamner le système nazi et l'institution SS.

Venons-en à l'affaire Rivarol. Au fait, as-tu les articles signés Bermont et Rassinier dans Rivarol ? Qu'est-ce qui te permet de dire qu'il y réhabilite les SS? La rumeur...!

C'est certainement plus facile que de réfuter les arguments!

Venons-en aux faits.

Le 13 septembre 1962, dans Rivarol (numéro 609), François Dauture consacre un article élogieux à l'oeuvre de Paul Rassinier à l'occasion de la sortie de son dernier livre : Le véritable Procès Eichmann ou les Vainqueurs incorrigibles. A cette époque Rassinier écrit régulièrement dans La Voie de la pax , revue pacifiste, et Défense de l'homme de Lecoin. Il est aux antipodes de Rivarol puisqu'il est antimilitariste et anticolonialiste radical depuis toujours et qu'il a dénoncé, dès le début, la guerre d'Algérie et ses inévitables séquelles : la torture et les camps.

1963. On annonce le procès des gardiens d'Auschwitz. L'instruction dure depuis trois ans. Richard Baer, successeur de Hoess comme commandant du camp du 1er décembre 1943 au 25 janvier 1945 (évacuation), fait partie des accusés. L'instruction ne semble pas facile. Sans explication le procès est annoncé puis repoussé de six mois en six mois. Il semble que le principal accusé nie farouchement l'existence de chambres à gaz sous son commandement. Il cite des témoins, discute les"preuves"qu'on lui oppose. On annonce le report au printemps 64. Toujours est-il que le 17 juin 1963 Richard Baer meurt en prison quelques jours après que sa femme l'eut trouvé en pleine santé et espérant un non-lieu. Quelques jours après, on fixe la date du procès: décembre 1963.

Rassinier fait immédiatement les démarches nécessaires pour pouvoir assister au procès et cherche partout une tribune. Ancien déporté et auteur d'ouvrages sur le sujet, ce devrait être facile... n'est-ce pas ?

En ce qui concerne une tribune, toutes ses tentatives restent vaines. C'est alors qu'un ami lui annonce que Rivarol accepterait de lui ouvrir ses colonnes. Il hésite puis accepte. Il signera du pseudonyme de Bermont, son village natal. Il espère que les articles de Bermont dans Rivarol ouvriront un débat et une brèche dans le mur épais du conformisme, qui permettra enfin à Rassinier d'intervenir sous son nom dans d'autres organes moins marqués. Cette technique est tellement fréquente chez les journalistes professionnels qu'elle a un nom: l'amorce.

Le 12 décembre 1963 paraît donc dans Rivarol n· 674 un article intitulé:"Avant le procès des gardiens d'Auschwitz", signé J.-P. Bermont, que je te conseille de lire.

Le 20 décembre 1963, Rassinier était déclaré indésirable en Allemagne par le ministère de l'Intérieur de RFA, qui précise: "M. Rassinier appartient à un groupe international de tendance fasciste"(voir Le Monde, 21 décembre 1963).

C'est une abominable calomnie, mais qui portera ses fruits en confirmant l'adage fameux: "Mentez, mentez... Il en restera toujours quelque chose." Or cette calomnie venait de loin. Le ministère allemand de l'Intérieur ne l'avait pas forgé seul. Ce n'était que le coup d'envoi d'une campagne de presse internationale d'une rare perfidie et persévérance.

Bernard Lecache relance immédiatement le ballon dans Le Droit de vivre, organe de la LICA, justifiant largement l'opinion qu'avait de lui Jules Humbert-Droz: "Lecache : connu pour ses campagnes de bluff et de chantage" (rapport confidentiel à l'Internationale communiste adressé le 20 décembre 1922 à Zinoviev, Trotski, Kolatov).

C'est ainsi que la presse va enfoncer le clou et marteler : Rassinier nazi, contre un homme qui a constamment affiché avec une rare continuité des positions pacifistes, antimilitaristes, internationalistes qui lui valurent entre autres choses onze jours de torture par la Gestapo et la déportation.

Cette campagne marque le tournant de l'affaire Rassinier. D'une part, parce que l'intox atteint un niveau tel que le débat honnête, en connaissance de cause, devient impossible; d'autre part, parce que Rassinier, ulcéré, acculé, sera conduit à commettre des "erreurs" qu'évidemment on ne ratera pas. A partir de janvier 1964, les articles signés Bermont dans Rivarol deviennent plus agressifs, et l'un d'entre eux comporte une allusion nettement provocatrice. Finalement, aucune autre tribune ne s'ouvrant à lui, il donne sous son nom, contrairement à son intention première, une interview à Rivarol, et il porte plainte en diffamation contre Bernard Lecache.

C'est l'hallali et la curée.

Bien que la preuve que Rassinier soit nazi, ou qu'il ait eu des contacts avec des néo-nazis "n'ait nullement été rapportée"(dixit le tribunal), Rassinier est débouté de sa plainte et Bernard Lecache relaxé, sous le prétexte que ces imputations calomnieuses étaient faites "de bonne foi". La LICA, puis la presse rendirent compte du jugement comme si Rassinier avait été condamné, et surtout comme si ses oeuvres et ses thèses avaient été condamnées et que la preuve qu'il était un "faussaire"avait été apportée. Cette campagne se poursuivit avec une telle persévérance que même des journalistes qu'on peut estimer consciencieux se laissèrent abuser (ainsi Viansson-Ponté en 1978 dans Le Monde). A ce procès d'ailleurs, un manuscrit de Bermont fut produit par l'avocat de la LICA et permit d'identifier Rassinier comme l'auteur. Les voies par lesquelles la LICA l'avait obtenu restent à ce jour inexpliquées (3). J'ai d'ailleurs d'autres éléments sur le caractère conflictuel des rapports de Rassinier-Bermont avec Rivarol, mais peu importe...

Pour en finir avec cette affaire Rivarol, Rassinier a-t-il eu tort ou raison ? Cela se discute. Il a en tout cas eu raison d'écrire ce qu'il pensait devoir écrire et le vrai scandale, c'est qu'aucune autre tribune ne se soit ouverte à lui. Et au nom de quoi Rivarol serait plus déshonorant que L'Huma par exemple , ou plus couvert de sang que l'humanité ?

"Cela revient à tirer un signe d'identité entre le nazisme et les régimes de démocratie bourgeoise parlementaire au sein desquels les ouvriers peuvent s'organiser en syndicats et faire au moins obstacle à l'exploitation patronale. Si ces régimes portent en eux les germes du nazisme on ne saurait les confondre sous peine de faire de graves erreurs d'appréciation d'une situation politique donnée à un certain moment, erreurs qui entraînent à leur tour des fautes catastrophiques dans l'action."

On ne peut qu'être très globalement d'accord avec ce que tu dis sur la différence entre nazisme et démocratie, et je ne tire pas de signe d'identité entre ce qui est différent, mais je remarque que, dans la grande crise du capitalisme qui commence en 1929, sont restés relativement démocratiques les pays qui possédaient des colonies ou une situation impérialiste dominante. Mais cela nous mènerait trop loin...

Une remarque quand même. Ce n'est pas le camarade Hitler qui a écrasé la révolution prolétarienne allemande, et ce faisant la révolution mondiale, facilitant ainsi l'involution de la révolution russe et rendant inévitable la solution hyper-nationaliste allemande dont l'hitlérisme n'a été que la forme syncrétique, c'est la social-démocratie et le camarade Noske, premier président du premier conseil d'ouvriers et de soldats de Hambourg.

Tout se complique n'est-ce pas ?

Mais au fait, pourquoi, à côté des régimes de démocratie bourgeoise ne cites-tu pas dans ta lettre, dans le valeureux et noble camp de l'antifascisme, le régime socialiste soviétique, du camarade Staline, qui n'a pas peu contribué à éliminer la vermine fasciste !

De ce côté-là, me semble-t-il, les libertés démocratiques, bourgeoises, parlementaires"qui permettent aux ouvriers de s'organiser en syndicats et de faire au moins obstacle à l'exploitation patronale" (suivez le guide!) étaient, si mes informations sont exactes, absentes. Par contre, ces regrettables bavures super-structurelles (suivez l'autre guide!) ne remettaient pas en cause les bases socialistes de l'économie (suivez le troisième guide!) et voilà pourquoi l'URSS doit être soutenue plus ou moins conditionnellement (selon les guides!) sous peine de faire le jeu de la droite!...

Et voilà pourquoi votre fille est muette!...

(Votre fille, c'est-à-dire la génération actuelle.)

"En outre concernant les camps, les arguments de Rassinier ne présentent aucune rigueur."

J'ai souvent entendu cela, mais je ne connais aucun exemple où quelqu'un se soit attaché à prendre le texte de Rassinier, fût-ce quelques lignes, pour faire éclater cette absence de rigueur avec des arguments, des citations, et des références circonstanciées.

Je conserve donc mon opinion, selon laquelle les arguments de Rassinier sont d'une rigueur absolue, inattaquables, ou à tout le moins inattaqués (4).

"Sa propre expérience est très limitée."

Evidemment, c'est d'ailleurs ce qu'il dit et ce sur quoi il insiste lui-même, faisant toujours la différence entre sa propre expérience, la confrontant à celle des autres, et ses travaux d'historien, sur les documents.

"Et il récuse tous les autres témoins, les uns parce qu'ils sont"communistes"(il n'emploie jamais le terme stalinien) ou parce que ce sont des résistants qui veulent se donner le beau rôle."

Passons, je t'en prie, sur le fait que Rassinier dénomme "communistes" des gens qui se dénomment eux-mêmes "communistes" et qui sont quasi universellement dénommés ainsi, bien que je pense, comme Rassinier, que ce sont les pires anticommunistes qui soient. Le terme"stalinien", issu du milieu politique qui nous est commun, ne s'est pas imposé et n'a pas force de loi.

Je en vois pas un seul cas où Rassinier récuse un seul témoin. Il cite longuement et analyse le témoignage de trois déportés, et récuse certains points de ces témoignages lorsqu'il peut démontrer par la critique interne et externe que ces points sont faux, ou que les témoins n'ont pas vu ce qu'ils prétendent avoir vu. Il analyse aussi les ouvrages de David Rousset et d'Eugen Kogon, qu'il cite longuement et sans détournement du contexte. A aucun moment il ne conteste un point de leurs témoignages, bien au contraire, mais il conteste la construction idéologique que ces auteurs ont bâtie autour du fait vécu rapporté. Il cite d'ailleurs à chaque fois l'interprétation de Rousset ou de Kogon, puis il donne la sienne. Il conclut de tout cela que la représentation flatteuse qu'ont prétendu imposer les "communistes" de leur rôle dans les camps n'est pas fondée, ce qui semble maintenant universellement admis. Il précise d'ailleurs que certains "communistes"ont été irréprochables.

A aucun moment je ne relève un cas où il récuserait un témoignage, ou une construction idéologique, a priori, par le seul fait que l'auteur serait ceci ou cela, ce qui serait effectivement fort léger et intellectuellement tout aussi inacceptable que de contester un témoignage ou un argument parce que l'auteur a écrit dans Rivarol, par exemple. Mais si un cas de cette faute caractérisée contre l'esprit m'a échappé, je te remercie de me le signaler en m'indiquant la référence précise.

"Certains de ses raisonnements sentent l'inspiration de la pensée nazie."

Certains raisonnements sentent l'inspiration de l'internationalisme prolétarien. A une époque où plus grand monde ne sait ce que cela veut dire, allez vous y retrouver !

Il me semblerait moins totalement faux de soutenir que certaines tentatives de justification a posteriori de la part d'Allemands vaincus, mais soucieux de rétablir la vérité pour des raisons qui leur sont propres, sentent l'influence de Rassinier, et on approcherait sérieusement de la vérité si on acceptait de se rendre compte de la situation pathétique de ces Allemands, dont beaucoup se soucient du nazisme comme de leur première chemise, à qui il est interdit d'ouvrir la bouche sans être accusés de faire l'apologie du nazisme. Et même les anciens nazis d'ailleurs... Quelle serait la situation d'un criminel qui a tué cinq personnes à qui l'on prétendrait faire avouer qu'il en a tué dix, après leur avoir arraché les yeux pour les manger et récupérer la graisse pour en faire du savon ? (surtout si les juges en ont tué six.)

En fait, ces gens ont souvent découvert à travers Rassinier un aspect des choses qu'ils n'imaginaient pas et beaucoup seraient tout disposés à reconnaître l'inanité de leur aventure, pour peu que l'on acceptât d'admettre cette banalité : qu'ils sont tout simplement des hommes, et que leur aventure n'est pas la seule, en ce siècle, à avoir fait faillite au plan de la morale!

"Par exemple page 28 il fait dire à un de ses interlocuteurs dont il approuve les propos :"Les camps sont un phénomène historique et social par lequel passent tous les peuples parvenant à la notion de Nation ou d'Etat."Quelques lignes plus loin le même interlocuteur déclare que"les Egyptiens ne trouvaient que ce moyen [ les camps ] pour rendre les juifs inoffensifs à leur prospérité". Là, l'antisémitisme perce si clairement sous l'élégance de termes que c'en est risible."

Par exemple ! Ah ça... par exemple ! Oui, par exemple !

Sur un livre de 260 pages, pour exemplifier l'inspiration nazie de Rassinier, tu cites une phrase qu'il rapporte.

Te voilà embarqué dans une affaire difficile, car pour que ton exemplification soit probante eu égard à ton propos, la logique formelle impose qu'un certain nombre de conditions soient simultanément remplies. Il faudrait d'abord que le locuteur ait lui-même pris son inspiration chez les nazis, ce que le contexte textuel n'indique pas précisément. Les phrases précédentes et suivantes sont celles d'un humaniste tolérant, désabusé, sceptique, notamment par rapport aux idéologies nationales et étatiques. Pas la plus infime trace d'idéologie nazie là-dedans. Le contexte matériel n'incline pas non plus en faveur de ton hypothèse: le locuteur est interné au camp de Buchenwald fin 1943. Ceux qu'inspirait, ou avait inspirés la pensée nazie n'ont été internés à Buchenwald qu'après mai 1945 (où ils ont connu les mêmes conditions, à cela près que la ration alimentaire a été diminuée). La filiation nazie de la pensée du locuteur serait-elle prouvée, qu'il faudrait encore s'assurer que l'auteur qui rapporte ce propos parce qu'il l'approuve globalement, l'approuve aussi dans le détail. Il pourrait parfaitement rapporter une analyse qu'il juge importante, et la rapporter dans son intégralité par honnêteté, y compris des passages qu'il n'eût pas assumés intégralement. Mais passons... et admettons que Rassinier assume totalement. Ne voila-t-il pas que cet horrible bonhomme, non content d'avoir énoncé, sous l'inspiration nazie (?), une banale évidence, va jusqu'à déclarer, quelques lignes plus loin: "les Egyptiens ne trouvaient que ce moyen pour rendre les juifs inoffensifs à leur prospérité". Et là, "l'antisémitisme perce si clairement sous l'élégance des termes que c'en est risible". Eh bien, heureusement que l'antisémitisme te fait rire, car s'il te faisait pleurer ta vie ne serait qu'une vallée de larmes.

J'ai beau lire et relire cette phrase, la retourner dans tous les sens, je ne vois pas ce qu'elle contient d'antisémite. Par contre le mécanisme de pensée par lequel tu lui attribues un contenu antisémite me paraît du plus grand intérêt, c'est pourquoi je vais m'y attarder quelques instants.

Les Vietnamiens ne trouvèrent que ce moyen pour rendre les Sino-Vietnamiens inoffensifs à leur prospérité.

L'anti-sino-vietnamienisme (?) qui perce si clairement sous l'élégance (?) des termes a-t-il le don de te faire rire? Cette phrase pourrait tout aussi bien valoir l'accusation d'anti-vietnamienisme. Poursuivons.

Les Russes ne trouvèrent que ce moyen pour rendre les koulaks inoffensifs à leur prospérité.

Cette fois, la prospérité c'est le plan quinquennal, le développement des bases du socialisme (?), etc. La connotation férocement anti-koulaks de cette phrase ne me saute pas aux yeux. De plus, si, pour le locuteur, les camps et pelotons d'exécution sont un moyen intrinsèquement pervers, cette phrase devient immédiatement antirusse, ce que je déplore. Si on remplace Russe par staliniens elle devient plus acceptable, surtout si "leur prospérité" renvoie à l'idée que s'en font les staliniens, et non pas à l'idée que s'en fait le locuteur qui, dans ce cas, s'efface derrière l'idée que s'en fait le sujet du verbe et de l'action.

Je n'ai pas sous la main d'ouvrage de rhétorique pour trouver le nom (latin) de cette figure classique. J'ajoute que c'est précisément l'inélégance du style qui impose cette interprétation. Rassinier n'a pas écrit :"pour rendre les juifs inoffensifs", ce qui pourrait permettre de penser qu'il attribue aux juifs un caractère "offensif" général, ce qui serait absurde. Ce qu'il écrit implique bien: inoffensifs à l'idée que se font les Egyptiens de leur prospérité.

Par exemple : Imagine que nous nous soyons rencontrés dans la rue le lendemain de l'assassinat crapuleux de Pierre Goldman, à une époque donc où étant déjà le futur ex-camarade Guillaume, je n'étais pas encore tout à fait l'ex-camarade Guillaume, et que, après t'avoir salué, je te déclare: "Les salopards n'ont trouvé que ce moyen pour venger l'honneur de la police." Je doute que je te sois immédiatement apparu comme un défenseur acharné de l'honneur de la police, ou que cette phrase te conduise à penser que je tenais pour acquis que la vie de Pierre Goldman constituait une atteinte à cet "honneur".

Il serait au contraire évident, dans le cas, que je rapporte de façon indirecte (et que je m'efface derrière) les motivations affichées par les auteurs de l'acte qui sont aussi les sujets du verbe de la proposition principale.

On peut poursuivre :

Richelieu puis Louis XIV ne trouvèrent que ce moyen (les persécutions et la révocation de l'Edit de Nantes) pour rendre les protestants inoffensifs à leur prospérité (ou prospérité de l'Etat royal français). Dans ce cas, l'essor du protestantisme, lié à l'essor d'une petite bourgeoisie capitaliste, avec des structures démocratiques, représentait effectivement une menace pour l'Etat royal théologique de l'époque. Cette phrase peut prendre une légère connotation antiprotestante si le locuteur a, par ailleurs, manifesté que cet Etat royal constitue pour lui une valeur irréfragable et que les persécutions sauvages lui paraissent constituer un moyen normal et moral de solution des antagonismes politico-théologiques.

En ce qui concerne juifs et Egyptiens, je connais trop peu l'histoire politique économique et sociale des uns et des autres, et pas du tout leurs relations et conflits, pour dire quoi que ce soit sur le sujet. Je sais seulement que les Egyptiens constituaient une population très homogène, organisée politiquement sur une base territoriale, dans un régime de "despotisme oriental" à base hydraulique. J'ignore quel était le statut des juifs dans cette société, leur fonction économique et sociale, leur organisation politique, s'ils en avaient une, ou tout simplement leur "mode d'être ensemble" (Gemeinwesen, dirait Marx), je n'ai donc strictement rien à dire sur le conflit qui a pu surgir et sur les motifs qui leur ont valu de se retrouver en camps. Il faut d'ailleurs savoir que les sources égyptiennes sont muettes. On ne connaît que la tradition juive. Je peux seulement dire, sur un plan général, que le régime qui "ne trouve que ce moyen" révèle par là même qu'il est incapable d'intégrer le négatif qui l'habite; que c'est toujours sous le prétexte de rendre les gens inoffensifs qu'on les enferme; que c'est toujours ceux qui enferment qui définissent l'offense; et qu'un tel régime est condamné à terme. Mais cela ne me conduit pas à ériger le négatif particulier, de cette société particulière, en positif universel. (Petite phrase riche de développements philosophiques potentiels.)

Je conclus donc simplement de la phrase rapportée par Rassinier que son interlocuteur avait peut-être plus de culture que moi sur cette époque et je ne vois toujours pas d'antisémitisme là-dedans.

Tu comprendras plus tard pourquoi j'insiste tant sur cette phrase. J'aurais tout aussi bien pu répondre que Rassinier se trouvait en décembre 1943 à Buchenwald, où il eut l'occasion d'entendre les discours "d'inspiration nazie"(?) d'un autre déporté, parce qu'il avait créé un réseau de résistance très actif et notamment monté un système de production en grand de faux papiers qui permettaient à ceux qui se sentaient menacés de vivre dans la clandestinité, et particulièrement aux juifs, de passer d'où ils rejoignaient les U.S.A. via Genève-Contrain. Entendre parler d'antisémitisme à son égard commence à me pomper l'air. (Voir Candasse ou le Huitième Péché capital, autobiographie de Rassinier.)

Ainsi de la cascade de conditions qu'il aurait fallu simultanément remplir pour que ton exemplification soit probante, non seulement aucune n'est satisfaite, mais encore à chaque fois la logique, la grammaire ou le contexte imposent une conclusion diamétralement opposée.

Venons-en à la "renaissance"actuelle de l'antisémitisme et voyons s'il est moins fantasmatique.

Certes, depuis l'interview bidon de Darquier de Pellepoix, qui ne constituait que l'amorce consciente d'une campagne en faveur de la projection d'Holocauste et depuis cette projection, accompagnée d'une mobilisation sans précédent en temps de paix de tous les directeurs de conscience, on parle beaucoup des juifs, et je conçois qu'ils en soient inquiets, excédés jusqu'à l'insupportable (5).

Mais l'antisémitisme ? Si j'en crois Le Droit de vivre, journal de la LICA, et l'opinion commune médiatisée, les symptômes les plus graves et les plus manifestes sont les suivants: deux incendies de synagogues, un pillage de synagogue, l'attentat de la rue Médicis, l'assassinat de Pierre Goldman, la recrudescence de graffiti.

Cela dit, la plupart des croix gammées que l'on peut voir sont des croix gammées d'infamie, destinées à stigmatiser l'adversaire. Elles ont donc une signification"antifasciste".

Mais que penser des déclarations de Jacques Kupfer, militant sioniste et dirigeant du Bétar: "Eh bien, moi, je souhaite qu'il y ait de plus en plus de croix gammées et de bombes contre les synagogues: comme ça les juifs finiront par se remuer le cul !..." (Harris et Sédouy, Juifs et Français, p. 299)

Que penser aussi de cette affaire du journal antisémite reproduit en pleine page par Spécial Dernière pour illustrer un article de M. Henri Allainmar (membre de la LICA) titré "Mais qu'attend donc la police pour agir?". Au minimum que c'est donner une publicité et monter en épingle un écrit ordurier et sans audience. Le ministère public a porté plainte. M. Marc Domingo, substitut, reprenant les soupçons des services de police spécialisés soupçonne ce duplicata d'être un faux "forgé pour les besoins de la cause" (Le Monde, 24 octobre 1979, p. 20; jugement le 19 novembre 1979).

En conclusion, je ne crois pas à la résurgence d'une vague d'antisémitisme agressif, car il ne faut pas faire ici de confusion avec l'agacement qui se manifeste à l'égard des holocausetoujours ou des prétentions de certains sionistes. On manie trop l'injure ("Antisémite!") comme d'autres naguère encore maniaient l'injure ("Anti-France !") et sous prétexte de lutter contre l'antisémitisme, on ne lutte que contre les moulins à vent qui hantent son esprit... (6)

"L'argument selon lequel tout le mal fait aux détenus viendrait des Kapos et des Chefs de Block, c'est encore une affirmation de néo-nazis."

Entièrement d'accord. C'est effectivement une des "leçons" que tirent certains néo-nazis de faits rapportés par Rassinier. Les mêmes faits ont été rapportés par Gilbert Dreyfus, par Eugen Kogon et par tous les déportés qui ont rapporté la réalité honnêtement, dans son inextricable complexité. De ces faits indiscutables certains voudraient disculper les SS de toute responsabilité dans les atrocités bien réelles. Cette conclusion est évidemment absurde, et Rassinier ne la tire jamais. Bien au contraire, il dénonce explicitement ce raisonnement, et rend responsable des atrocités le système concentrationnaire et plus généralement le système qui "ne trouve pas d'autres moyen...", donc l'Etat capitaliste allemand en guerre et sa forme politique, le nazisme. Mais Rassinier rappelle cette évidence que le système concentrationnaire n'est pas spécifiquement allemand et qu'à divers moments de leur histoire, et au même moment précisément, les Etats capitalistes alliés (dont la Russie) sous des formes politiques diverses "n'avaient pas trouvé mieux". ("Le nationaliste non seulement ne désapprouve pas les atrocités commises par son propre camp, mais il a une capacité remarquable de ne pas même en entendre parler". Georges Orwell, cité par Noam Chomsky.)

La dégradation morale de la Häftlingsführung (7) est un produit du système et non la cause première des atrocités. C'est un leitmotiv chez Rassinier qui ne cherche pas à identifier des"coupables", mais cherche à comprendre -- condition pour lutter -- les mécanismes qui créent les situations dans lesquelles, inéluctablement, certains deviennent des coupables.

Les responsables, ce sont les Etats et la guerre qui condamnent les hommes à devenir des héros ou des monstres. Pour les mêmes raisons de fond, Rassinier ne cherche guère à établir des responsabilités individuelles, non parce qu'il les nie, mais parce qu'elles sont dénuées d'intérêt et de conséquences pratiques efficaces. Il ne cherche donc pas la responsabilité de tel SS, ou des SS, de tel nazi, ou des nazis, pas plus qu'il ne se soucie d'attribuer à tel sous-off de la coloniale les atrocités du colonialisme.

De même, il ne croit pas que le châtiment de tel SS, ou l'élimination du nazisme, et même de tous les nazis ferait disparaître l'institution concentrationnaire. A telle enseigne que les vainqueurs n'ont pas trouvé d'autre moyen pour éliminer les nazis que de les mettre en camp de concentration, où ils ont subi les mêmes atrocités. Mais "le nationaliste non seulement ne désapprouve pas les atrocités commises par son propre camp, mais il a une capacité remarquable de ne pas même en entendre parler".

"Qui avait désigné les Kapos, sinon les SS? Qui leur donnait des ordres, y compris l'ordre de tuer? La seule différence était que les Kapos ne pouvaient utiliser que la schlague ou le bâton, tandis que les SS utilisaient les armes."

Entièrement d'accord. Encore qu'il soit établi, y compris par Kogon ou Lacaze (Le Tunnel), que certains Kapos en ont fait plus qu'il ne leur était demandé, mais cela aussi est un produit du système. Or cette thèse: Kapos nommés par les SS, c'est précisément la thèse de Rassinier, qui lui a valu d'abord la haine que l'on sait. C'est évidemment la vérité. Mais ce n'est pas précisément ce qui ressortait de la lecture de Kogon et de Rousset qui trouvèrent et fournirent à la Häftlingsführung une foule de justifications théoriques. Entendons-nous bien, la Häftlingsführung est un fait; sa collaboration avec les SS également. Que ces faits soient à la fois expliqués et "justifiés"par l'instinct de conservation, la nécessité de survivre, la lutte pour la vie dans des conditions où la naissance d'une communauté sociale humaine est utopique, c'est certain. Que cette survie ait été acquise pour une part certaine aux dépens de la masse des détenus n'est pas moins certain. Mais nul ne peut exiger des hommes dans de telles situations qu'ils soient tous des héros. Tout cela est simplement humain, et si je conserve un petit espoir de changer la société, je n'ai pas le ridicule de vouloir changer l'humanité.

Les détenus de la Häftlingsführung ont collaboré avec les SS pour assurer au mieux leur survie. Que ceux qui, placés dans les mêmes conditions, n'ont jamais péché, leur jettent la première pierre.

C'est très exactement ce que m'ont dit des anarchistes espagnols qui avaient fait Gurs et Mauthausen ou Gurs et Buchenwald. Ces hommes, pour qui j'ai un immense respect, ne paradent pas en costume rayé et n'adhèrent à aucune association de déportés. Ils n'éprouvent pas le besoin de jouer les héros. Il n'ont ni honte, ni vanité. Ils sont restés anarchistes. Ils savent qu'ils ont survécu à l'enfer en appliquant les lois de la jungle, par instinct de conservation. Hélas! cette justification apparaissait trop prosaique en ces temps d'héroisme. Kogon et Rousset prétendirent que la Häftlingsführung avait été une organisation de résistance aux SS, une fois que les rouges eurent remplacé les verts (8) aux leviers de commande.

En fait, la SS utilisait d'abord les services des verts dans la période chaotique de constitution des camps, parce que les"qualités"des verts leur étaient utiles dans cette phase. Au fur et à mesure que les camps s'agrandirent, se diversifièrent, se complexifièrent, les SS eurent besoin de collaborateurs plus compétents, plus cultivés, plus administratifs, plus politiques, c'est-à-dire plus aptes à contrôler la masse. Ils choisirent donc des collaborateurs rouges. C'est ainsi que se constitua dans les camps, aux mains d'une petite minorité rouge, une direction dotée de privilèges énormes, qui défendit ces privilèges du mieux qu'elle put, dans une situation conflictuelle, et comme pour n'importe quelle couche dirigeante privilégiée, dans n'importe quelle société humaine, la meilleure défense de ses privilèges ne consiste pas à la proclamer cyniquement, mais à les envelopper dans l'idéologie.

En fait de résistance, cette couche collabora. Elle résista en collaborant, car la collaboration était sa forme de résistance à elle; ce qui lui permettait de résister à la perte de ses privilèges.

Il lui fallait à la fois défendre ses prérogatives contre la masse, elle le fit; faire preuve vis-à-vis des SS de sa capacité de contrôler la masse, sous peine de perdre sa fonction, elle le fit; résister contre les interventions directes des SS sous peine de perdre également sa fonction, elle le fit aussi. Il lui fallait justifier idéologiquement sa fonction vis-à-vis d'hommes qui subissaient quotidiennement sa brutalité. Il fallait donc que cette brutalité réelle soit présentée comme un pis-aller, un moindre mal par rapport à la brutalité des SS. Et comme les déportés du rang subissaient quotidiennement dans leur chair à peu près tout ce que peut subir un être humain, il était nécessaire, inévitable, que la bestialité SS atteigne, par définition, des sommets métaphysiques. Là encore, rien que de très humain, de très banal. L'Eglise n'a-t-elle pas utilisé pendant des siècles, pour maintenir son emprise sur ses fidèles, la mise en spectacle de l'enfer, de ses fournaises et de ses pals?

Prenons, par exemple Le Tunnel, de Lacaze, dont l'expérience "limitée", comme celle de Rassinier, n'en permet pas moins de tirer des conclusions générales.

Que voit-on ? Les rouges, et les Français, investissent peu à peu toute la Häftlingsführung, sans que les brutalités ou les privilèges, notamment les détournements de nourriture, diminuent, sauf pendant la période où il y a abondance. Encore est-ce un Français rouge qui parle, et un Français nationaliste. Le point de vue des Russes et des Polonais ne manquerait pas d'intérêt. Une direction se constitue (Front national) contrôlée par les "communistes" (Rassinier ne dit pas staliniens, et tu le déplores, mais Lacaze dit cocos, dont la connotation est de droite). Le coulage du travail qui, en ces sortes de choses, est une constante spontanée n'augmente ni ne diminue sensiblement. Par contre, après la guerre cette direction aura tendance à s'attribuer le mérite d'un fait qui tient à la nature même des choses. Cette direction prétend immédiatement contrôler les actes de sabotages et s'oppose aux sabotages individuels, ou trop voyants, qui risqueraient effectivement de compromettre son statut vis-à-vis des SS, et sa tranquillité. Les énergies doivent s'investir dans le "renforcement de l'organisation" (la sienne). Cela ne te rappelle rien ?

Cette direction s'oppose aux évasions individuelles, sources d'ennui avec les SS, puis les accepte, lorsque l'avance des Alliés fait bouillonner le camp, et qu'il devient difficile de s'y opposer, ou que le candidat (Paulo) bénéficie dans le camp d'une certaine autorité morale, donc politique. (J'appelle politique tout ce qui touche aux mécanismes du pouvoir et de l'autorité, sans référence aux idéologies.) En ce qui concerne les Russes, les trois officiers s'évadent, les cent cinquante trouffions morflent héroiquement. Au fait, ces cent cinquante Russes, je doute qu'ils aient été tous massacrés, contrairement à ce que pense Lacaze, mais je sais maintenant, après avoir lu Soljénitsyne, que s'ils ont survécu, à la "libération" ils ont été purement et simplement transférés dans les camps russes.

Lorsque la débâcle allemande se précise, cette direction s'affirme résistante e le prouve en quelques cas (évasion de Paulo), mais je n'ai relevé nulle part mention de la part de Lacaze qu'elle aurait renoncé à ses privilèges, notamment alimentaires. Lorsque la nourriture afflue, que la discipline se relâche, le rendement du travail augmente, la Häftlingsführung devient plus débonnaire, mais elle contre les tentations d'insurrection par des rumeurs sur les risques apocalyptiques que cela impliquerait. Quand soudain la nourriture se raréfie, quand, sentant la menace, les SS serrent de nouveau la vis, la Häftlingsführung rentre dans sa coquille et collabore totalement avec la SS, effaçant ses velléités débonnaires et résistantes. Quand les conditions redeviennent infernales pour la masse, la Häftlingsführung conserve tous ses privilèges, reconstitue son autorité, s'oppose aux évasions et sabotages pour éviter l'extermination hypothétique du camp.

Quant à la libération elle-même et aux quelques jours qui ont précédé, Lacaze n'est pas très clair. D'autres témoins le sont pour d'autres camps. Partout la direction clandestine qui se confondait avec la Häftlingsführung s'est attribué le mérite d'avoir empêché l'extermination complète des déportés, planifiée par les Allemands, alors que l'on sait maintenant que ce n'est qu'un bobard (9) (voir à ce sujet l'admirable bouquin Ceux et celles qui m'ont fait homme de Paul Chitelman président de la LICA-Côte-d'Or, p. 198 et 231).

En fait à chaque changement de situation, cette direction a changé sa ligne en fonction de ses intérêts de caste privilégiée, et à chaque fois, les intentions secrètes des Allemands étaient précisément ce qui permettait de justifier, à leurs propres yeux et aux yeux de la masse, la ligne du moment, ces intentions secrètes pouvant, à quelques jours d'intervalle, conduire les Allemands à être gentils parce qu'ils sentaient la débâcle et préparaient la reconversion, ou les conduire à massacrer tout le monde.

D'ailleurs Lacaze, qui n'analyse pas, montre à plusieurs reprises qu'il n'est pas dupe. Son livre, qui contient pourtant pas mal d'erreurs, est sur le plan humain excellent, et rend dans la littérature concentrationnaire un son nouveau, beaucoup moins manichéen et apologétique.

Sur l'utilisation politique et idéologique de la rumeur et du bobard, les exemples ne manquent pas. Pour être parfaitement clair, je vais citer un exemple que j'ai vécu. En décembre 1960, j'avais été envoyé par le groupe Socialisme ou Barbarie pour suivre la grève générale belge et prendre contact avec les grévistes. Pendant tout le déroulement de la grève, d'une extraordinaire puissance, je n'ai jamais entendu parler du problème flamand-wallon. Bien au contraire les Wallons ne parlaient des Flamands que pour s'émerveiller de leur combativité et de la solidarité qui régnait. Avec les reflux, l'appareil politico-syndical wallon, qui avait haché, usé et finalement brisé un mouvement qu'il ne savait où mener, se mit à réveiller un nationalisme wallon, colportant des mensonges purs et simples et des arguments carrément racistes sur le dos des Flamands. Bien incapables de reconnaître sa responsabilité écrasante dans l'échec, l'appareil politico-syndical "socialiste"wallon devait se trouver, et fournir, une explication, une justification, ou disparaître. Il n'a pas disparu, les coupables c'était les Flamands...

Pris de scrupules, j'ai voulu vérifier dans Socialisme ou Barbarie (numéro 32, p. 27) ce que j'avais écrit à l'époque. J'ai eu la satisfaction de constater que, dix-neuf ans après, mes souvenirs coincidaient avec ce que j'avais écrit, et cela m'a remémoré un fait plus éclairant encore.

Les manifestations quotidiennes commençaient à fatiguer la base, sans parvenir à casser le mouvement. La "direction" politico-syndicale, contrainte de rechercher un débouché ou l'apparence d'un débouché, avait repris à la fin d'une manif d'idée lancée par la base d'une marche sur Bruxelles. Pendant vingt-quatre heures, la base s'était enthousiasmé pour l'idée qu'elle interprétait à sa manière: on converge tous sur Bruxelles, à pied, à cheval ou en voiture, éventuellement en remettant certains trains en marche; les grévistes envahissent Bruxelles. Je ne sais pas si cela aurait ouvert une perspective (pour des raisons plus vastes je ne le crois pas), mais ce qui ne fait pas de doute, c'est que l'idée avait de quoi paniquer les responsables du maintien de l'ordre, et les directions politico-syndicales. La base fut vivement dissuadée de passer aux actes, la marche sur Bruxelles se limiterait à des délégations de grévistes amenés à Bruxelles en car, cars affrétés par les syndicats.

"Mais on commence à parler de nids de mitrailleuses et de barrages de l'armée sur la route de Bruxelles. En réalité, les seuls barrages sont des barrages de grévistes, comme je le verrai le lendemain."

La fonction idéologique et politique de ces providentiels nids de mitrailleuses mythiques est évidente: persuader les têtes chaudes de l'impossibilité matérielle de leur projet.

Qu'a-t-il bien pu se passer en fait? En butte à un début d'organisation autonome de la base, les dirigeants ont craint un "bain de sang". Ils se sont dit que le pouvoir et l'armée ne pouvaient pas ne pas réagir puisque eux-mêmes avaient peur. Se faisant part les uns aux autres de leurs craintes; leur idée ("si on laisse faire, l'armée va réagir pas des barrages"), après trois ou quatre transmissions, ou dans le feu de la discussion avec les agités qu'il leur fallait à tout prix calmer, est devenue: "L'armée a réagi par des barrages".

Peut-être parmi les dirigeants d'alors en est-il qui sont intimement convaincus que leur idée géniale d'organiser des délégations soigneusement limitées et contrôlées a permis d'éviter un bain de sang, ou même -- pourquoi pas? -- a fait reculer le gouvernement: les barrages n'avaient-ils pas disparu le lendemain?

Toujours est-il que, retourné en Belgique avec une délégation de Socialisme ou Barbarie quelques mois après, nous avons rencontré une grande quantité de militants prêts à affirmer, avec la certitude la plus absolue, qu'il y avait eu des barrages militaires, des nids de mitrailleuses, et même des chars, mais nous n'avons trouvé personne qui les ait vus, de ses propres yeux vus.

Si maintenant j'abordais mai 1968 à Censier, dont tu sais que je suis très informé, alors là, j'écrirais un bouquin de cinq cents pages!...

"En ce qui concerne les chambres à gaz, il n'y a aucun doute, aussi bien quant à leur existence, que quant à leur destination."

Cette phrase tient plus de l'incantation que de l'argumentation.

Les seules chambres à gaz dont l'existence et la destination ne fassent aucun doute, ce sont les chambres à gaz destinées à la désinfection des vêtements dont la photo a été publiée, pour la première fois à ma connaissance, par le professeur R. Faurisson en annexe à l'interview qu'il a donnée à Storia illustrata, (août 79, numéro 261). Leur utilisation homicide est impossible.

En ce qui concerne les chambres à gaz homicides, tout se complique. Certes, aucun historien sérieux, aucune personne sérieuse ne conteste leur existence, puisqu'il suffit que quelqu'un commence à se poser la question pour cesser, ipso facto, de passer pour sérieux. Qu'un historien de réputation internationale comme Henry Elmer Barnes émette des doutes et des objections, et son titre de professeur s'orne immédiatement de guillemets dans les articles qui lui sont consacrés. Que Butz réfute point par point la thèse officielle dans un livre publié en 1976 aux USA, et l'on apprend que ses arguments ne tiennent pas debout et qu'ils ont été réfutés... depuis longtemps... bien que par personne..., etc. Autrement dit, les arguments des tenants de la thèse officielle deviennent tellement grossiers dès qu'ils ont affaire à la moindre contradiction que c'est précisément cela qui met la puce à l'oreille, dès que l'on se penche sur la question. Encore faut-il avoir l'oreille fine, et avoir l'habitude des mécanismes de répression et de censure car les média exercent un filtrage presque sans faille.

Seulement depuis quelque temps, les fausses notes se multiplient. Hellmut Diwald, autre historien de très grande réputation, publie en Allemagne une énorme Histoire des Allemands dans laquelle il met en doute la version officielle. Le livre est retiré de la vente et une nouvelle édition est promptement réalisée, dans laquelle ces doutes sont expurgés. Un magistrat allemand, nullement nazi (10), Stäglich, écrit un gros volume : Der Auschwitz Mythos, Legende oder Wirklichkeit?, chez un éditeur sérieux (Grabert Verlag). Son livre est immédiatement interdit dans le cadre de la loi sur les livres susceptibles de nuire à la jeunesse !... etc.

Pendant trente ans, le seul argument vraiment solide opposé aux quelques révisionnistes a été le suivant: "Il n'est pas possible que tant de gens se soient trompés. Le pape, le président de la République, la masse et le curé, papa, maman, y croient..." C'était aussi la première preuve de l'existence de Dieu des manuels d'apologétique quand j'allais au catéchisme. L'argument tient jusqu'à ce qu'on découvre des gens qui n'y croient pas. Nous en sommes là. Il faut donc confronter des arguments et partir des faits, et non pas des croyances.

Si je prends les ouvrages des auteurs officiels (c'est-à-dire de ceux qui attestent d'une politique consciente d'extermination par le moyen de chambres à gaz), première stupéfaction: si les auteurs sont d'accord là-dessus, ils ne sont d'accord que là-dessus.

Ceux qui ont étudié à fond Hitler rejettent la responsabilité de ce programme sur Himmler. D'autres sur Eichmann. Ils ne sont d'accord ni sur le nombre, ni sur la localisation des chambres à gaz. Le nombre des victimes varie pour les différends camps du simple au décuple. Pour les uns il s'agissait d'un secret particulièrement bien gardé, pour les autres tout le monde ou presque était au courant.

Pour Georges Wellers, il y a abondance de preuves. Pour Jean Daniel, il s'agit du type même du crime parfait, donc du crime qui n'a laissé aucune trace. Poliakov semble se rallier à Jean Daniel: dans le Bréviaire de la haine il concède qu'il n'y a pratiquement pas de documents. Pourtant, dans sa réponse à Faurisson, Wellers cite des documents parfaitement authentiques. Poliakov ne proteste pas, ni Jean Daniel. Ne les connaissent-ils pas, ou bien savent-ils que Wellers pousse un peu loin le bouchon? Car si, comme le dit Wellers, il existe une correspondance entre la direction des camps et les industriels constructeurs, voilà des documents que j'estime, quant à moi, parfaitement probants, et qui ruinent les élucubrations philosophiques sur le crime parfait.

Hélas ! ces lettres, qui ne comptent aucune mention de secret, parlent bien de "Bestellung einer Begasungkammer" et de "Bearbettung der Blausäurekammer", mais il s'agit indiscutablement de la chambre de désinfection des vêtements d'Auschwitz. Quant à la "Vergasungskeller" de la lettre à Topf und Söhne, en ce qui concerne les Krémas II et III de Birkenau, Butz l'a expliquée en laissant subsister une erreur de terminologie. Ci-joint une lettre qui fait le point sur la question.

Reste le prétendu "protokoll" de la réelle conférence de Wannsee et les "discours secrets" d'Himmler. Ces deux documents ont été discutés ailleurs.

En dehors des documents, la thèse officielle se fonde sur une multitude de témoignages et sur des aveux. C'est précisément quand on se reporte à ces témoignages et à ces aveux que le vertige vous saisit. La plupart des témoins ne rapportent pas ce qu'ils ont vu, mais citent en toute bonne foi ce qu'ils ont appris par les différents média après leur sortie de camp. On peut suivre d'année en année, et de procès en procès, les variations de ces témoins et de la thèse officielle dont on découvre qu'elle fut lente à se construire et qu'elle tend à se diviser en rameaux incompatibles.

C'est ainsi que des centaines de témoins ont attesté l'existence de chambre à gaz dans des camps où tout le monde reconnaît maintenant qu'il n'y en eut pas.

On découvre aussi que les témoignages sérieux ont été interprétés, tronqués, pour leur faire dire ce qu'ils ne disaient pas. Ainsi le journal du médecin SS Johan Paul Kremer, partiellement tronqué, traduit tendancieusement, est interprété à contresens absolu du texte. Ainsi le témoignage de Pelagia Lewinska (Vingt Mois à Auschwitz, Nagel 1945), qui raconte Auschwitz pendant vingt chapitres en 170 pages, et où la thèse russe apparaît au vingt et unième chapitre intitulé: "Le vrai sens d'Oswiecim", et où, en treize pages qui démentent les 170 précédentes, on découvre tout à la fois les chambres à gaz, le plan allemand, les foyers de plein vent et: "quand nous eûmes appris le criminel assassinat de 16.000 officiers polonais à Katyn, crime que les Allemands, ainsi qu'un groupe de politiciens polonais, avaient essayé d'imputer à l'Union soviétique, nous autres, détenues du camp de concentration d'Oswiecim, nous n'avons pas eu le moindre doute sur le coupable".

Si j'ajoute que la différence d'inspiration idéologique, de style et de structure de phrase transparaît même à travers la traduction française, entre ces treize pages et les cent soixante-dix autres, il me semble que l'hypothèse selon laquelle ce chapitre aurait été imposé à l'auteur en échange de l'imprimatur soviéto-polonais peut être avancée, sous toutes réserves. (Rassure-toi, ces 170 pages sans chambres à gaz, sans Katyn, contiennent assez de faits pour condamner le système concentrationnaire et tous les régimes qui y ont recours.)

Ce genre d'exemple ne manque pas, hélas !

En me limitant aux plus hénaurmes qui me viennent à l'esprit, citons encore la publication partielle (et pourquoi ?) du rapport Kastner, où, dans l'un des passages publiés, le membre de phrase ("qui étaient hors service depuis 1943") a été tronqué. De quoi était-il question ? Je te laisse deviner ! Et aussi le rapport de la Croix-Rouge sur Auschwitz où Marc Hillel fait sauter le membre de phrase: "les détenus eux-mêmes n'en ont pas parlé".

Attention, je ne dis pas que ces membres de phrases prouvent le thèse révisionniste. Le docteur Kastner peut être mal informé et le délégué à la Croix-Rouge avoir été induit en erreur; mais comment travailler si même les documents authentiques, les témoignages publics sont falsifiés !

Si nous passons aux aveux des SS, c'est encore pire !

Nous avons les aveux de Ziereis. Blessé à mort lors d'une tentative d'évasion (?), pressé de questions sur son lit de mort, il a finalement avoué dans un dernier soupir.

Ces aveux ressemblent beaucoup au témoignage de foi profonde que le prêtre, appelé par la famille au chevet du mourant, recueille généralement au moment ultime des lèvres de l'athée militant. Mais peu importe. Sur la chambre à gaz de Ravensbrück, nous avons les aveux et les descriptions partiellement convergentes de Schwarzhuber et du docteur Treite. Que la description qu'ils en firent soulève des problèmes techniques montre simplement qu'ils n'étaient pas très observateurs, qu'ils n'étaient pas des spécialistes et qu'ils étaient émus par la scène. Que leurs interrogateurs ne s'en soient pas formalisés et n'aient pas poussé plus loin leurs investigations, prouve simplement qu'ils n'étaient pas non plus des spécialistes, et peut-être eux-mêmes étaient-ils émus par le récit.

Cela est cependant regrettable, car il fallait reconnaître quelques années plus tard que cette chambre à gaz n'avait pas existé!... Si bien que Ziereis, Schwartzhuber et Treite risquent fort d'être retenus par l'histoire comme des victimes !... alors qu'ils furent indiscutablement des bourreaux.

Si le procureur avait prêté plus d'attention aux multiples témoignages de gardiens et de déportés qui niaient l'existence de cette chambre à gaz, et tout simplement aux dénégations antérieures de Schwarzhuber et de Treite (car ils n'ont pas avoué immédiatement, il a fallu faire le nécessaire), on n'en serait pas là.

L'accumulation de ces faits a conduit Rassinier, aigri pas la persécution judiciaire dont il était l'objet, à parler d'une véritable "usine à faux". Or l'hypothèse d'une falsification consciente et organisée de l'histoire est proprement incroyable, surtout à cette échelle. Cette hypothèse a beaucoup nui à Rassinier. La structure paranoide de cette "explication" saute aux yeux (11). Et l'évidence soudain manifeste du délire de Rassinier fournit immédiatement au lecteur, par ailleurs et jusque-là ébranlé, l'occasion de tout rejeter et de ne pas même vérifier la matérialité des falsifications dénoncées. C'est là que j'aurais"décroché", c'est là que J.-G. Cohn-Bendit aurait décroché, si d'autres éléments ne nous avaient obligés à poursuivre l'étude. C'est en tout cas un point qui mérite une explication détaillée.

Dans toute cette affaire, il y a eu fort peu de véritables faux, c'est-à-dire de faux fabriqués consciemment pour tromper par une officine spécialisée. Seuls les Russes en ont commis quelques-uns. Ils avaient un intérêt évident et spécifique à prouver que les camps allemands étaient qualitativement différents des leurs. Mais surtout, après que l'avance allemande eut révélé le charnier de Katyn et comme ils avaient quelques autres charniers sur la conscience dans la région de Smolensk, ils ont fabriqué quelques documents destinés à rejeter la responsabilité sur les Allemands. C'est pourquoi, tous les documents, même bardés de cachets authentiques, qui concernent la région de Smolensk et les Einsatzgruppen dans cette région, doivent être considérés avec une attention particulière (ce qui ne signifie pas nécessairement rejetés). Mais à cette exception près, les véritables faux sont rares et, partant, les véritables faussaires. Je suis persuadé de l'honnêteté subjective de Wellers ou de Poliakov. J'ajoute que, si ce que je connais de la personnalité de Wellers à travers ces écrits m'est antipathique, la personnalité de Poliakov, que je ne connais que par le même média, m'est au contraire plutôt sympathique. Cela dit, en matière d'histoire, sympathie ou antipathie n'entrent pas en ligne de compte. Ces gens ne fabriquent pas de faux, il fabriquent du vrai.

Je m'explique. Lorsque Marc Hillel découvre dans le rapport de la Croix-Rouge le membre de phrase "les détenus eux-mêmes n'en ont pas parlé", il croit savoir, lui, que les chambre à gaz ont indiscutablement existé. Il croit savoir que le fait a été "prouvé" par le tribunal de Nuremberg, qui a été si minutieux que le compte rendu comporte quarante-deux tomes, que, pour la plupart, il n'a pas lus, et que le lecteur ne lira pas. Il croit savoir que des milliers de témoignages l'attestent, ainsi qu'une masse de documents irréfutables. Il pourrait expliquer que les détenus eux-mêmes l'ignoraient (thèse du secret) ou, le sachant, qu'ils ne pouvaient en parler (thèse de Polichinelle). Mais, malgré tout, ce court membre de phrase pourrait laisser planer un doute pour les personnes mal informées. Pis, les horribles nazis toujours renaissants pourraient en tirer argument. Ainsi, la suppression de ce membre de phrase, qui pourrait apparaître au vulgaire comme une vulgaire falsification, devient un impératif moral... Que précisément l'accumulation de ces petites falsifications finisse par attirer l'attention du chercheur prouve simplement que le monde est mal fait, que la recherche devrait être réservée aux hommes moralement sains, et que la lutte contre le nazisme (toujours renaissant) est une tâche infiniment difficile et méritoire.

Quant à la liste de ces petites falsifications que j'ai personnellement vérifiées, elle est absolument hallucinante. Depuis que j'ai commencé à rédiger ce texte, j'en ai relevé une, extraordinaire, dans le livre de Germaine Tillion, une autre presque équivalente dans le livre de Borkin, et j'ai trouvé une brochure des Editions sociales, sans date (1945 ou début de 1946 d'après le papier et le contexte) d'un certain Constantin Simonov qui oppose le camp de Majdanek, où il y avait des chambres à gaz, à celui d'Auschwitz, où les moyens de tuer se limitaient à la faim, l'excès de travail et les mauvais traitements.

"Nous le savions dans les autres camps que ceux de l'Est grâce aux nombreux transferts de déportés d'un camp à l'autre."

Je constate que tu confirmes la thèse officielle actuelle, les camps d'extermination, avec des chambres à gaz, étaient implantés exclusivement à l'Est. Les transferts de déportés d'un camp à l'autre, donc la circulation des informations, étaient très fréquents. La logique de ce gymkhana permanent n'est pas évidente, car on découvre que, en dehors du flux de main-d'oeuvre vers les nouvelles implantations, beaucoup de transferts se sont faits dans les deux sens. Certains correspondent à la sélection des inaptes et des malades qui sont en général envoyés à Bergen-Belsen, conçu par l'administration centrale comme camp-hôpital et camp de convalescence. En fait, avec la surpopulation, Bergen-Belsen devint rapidement un enfer, sans parler des derniers mois où, dans un chaos indescriptible, les transports de déportés convergeaient de l'Est et de l'Ouest, pour y mourir de faim et d'épidémie.

Tous les déportés ont décrit ces transferts abominables où il fallait plusieurs jours pour faire en train quelques centaines de kilomètres (bien que les transports de déportés eussent priorité, même sur les transports d'armes et de munitions, règle souvent tournée, il est vrai, par les chefs militaires responsables des opérations qui, bien sûr, tentaient en pratique d'imposer la priorité de leurs approvisionnements), où la nourriture prévue aux haltes n'arrivait pas parce qu'elle était partiellement détournée, surtout quand la pénurie puis la famine s'installèrent en Allemagne, et parce que les lieux et les horaires de halte étaient constamment bouleversés.

Pour des organismes affaiblis, qui trouvaient à l'arrivée des conditions très pénibles, l'épreuve du transport pouvait constituer l'épreuve qui leur faisait "passer la ligne".

En tout cas, on peut raisonnablement supposer que, au niveau de l'administration centrale, la part des transports qui ne correspondait pas aux nécessités de gestion de la force de travail résultait, comme dans tout système pénitentiaire, de la volonté de briser les solidarités qui se créaient avec le temps dans chaque camp, objectif d'ailleurs partiellement saboté par la Häftlingsführung qui parvenait, à l'intérieur de chaque camp, à contrôler partiellement les sélections, parfois à les faire elle-même.

Ces transports étaient fuis comme la peste, ou parfois désirés, lorsque la rumeur leur attribuait une destination enviée, qui d'ailleurs pouvait se révéler fausse à l'arrivée, car la plupart du temps, les transportés, comme leurs gardiens SS, ne découvraient la destination du transport qu'à l'arrivée.

En tout cas, aussi bien la masse des témoignages que les archives révèlent que ces transports se faisaient en tous sens, et leur logique ne fait pas apparaître de distinction pratique entre les camps de l'Est et ceux de l'Ouest, ni donc de tentative de l'administration centrale d'empêcher des témoins de divulguer le secret des camps d'extermination, terminologie qui n'apparaît nulle part non plus dans les documents (mais qui apparaît dans la traduction anglaise et française de certains de ces documents).

Aussi est-il normal que les informations comme les rumeurs circulent de camp en camp, y compris en provenance des camps de l'Est. Je te crois volontiers lorsque tu dis avoir rencontré au Loebl-Pass un Polonais ayant travaillé au Kanada d'Auschwitz-Birkenau, qui se trouvait effectivement adossé au Kréma IV-V et séparé du Kréma II-III par la station d'épuration, avec le sauna au nord-ouest, à la limite des cultures maraîchères et des marécages. Mais tu ne dis rien de ce que le Polonais a raconté de ce qu'il a vu. Je suis convaincu qu'il pouvait voir, comme le quasi-totalité des déportés de Birkenau, ce qui se passait autour du Kréma. Et je suis tout à fait prêt à considérer très sérieusement ton témoignage de son témoignage. Il a certainement vu de la fumée sortir des Krémas et des charrois de cadavres. On y incinérait tous les morts du complexe d'Auschwitz (150.000 personnes), y compris d'ailleurs les soldats allemands et les SS, gardiens du camp. On y incinérait aussi les ordures. Qu'il ait pensé, parce qu'on le lui a dit, et que, comme des milliers d'autres, il l'ait cru, qu'on ne se contentait pas d'incinérer les cadavres, mais qu'on fabriquait aussi sur place la matière première, c'est non seulement possible mais probable. Mais qu'a-t-il vu qui lui permette de le penser ? Et que t'a-t-il rapporté qui confirmerait la thèse officielle selon laquelle à certains moments, 10.000 personnes par jour étaient exécutées à cet endroit ?

Si je me réfère au Tunnel de Lacaze, je constate d'ailleurs que lui-même est convaincu de l'existence d'une chambre à gaz à Mauthausen, où l'on sait maintenant qu'il n'y en a point eu.

Mais pourquoi ne te réfères-tu pas à ta propre expérience puisque tu as toi-même été interné à Birkenau, peu de jours il est vrai? Après avoir lu Rassinier, parfaitement convaincu de tout ce qu'il disait et analysait de ce qu'il avait vu, je restais sceptique sur la généralisation qu'il tentait, et je restais convaincu que, en ce qui concernait Birkenau, il se trompait totalement. C'est la raison pour laquelle j'ai, à l'époque, voulu te rencontrer, dès que j'ai su que tu étais passé par Birkenau. Tu as été le premier déporté de Birkenau à qui j'en ai parlé (pas le dernier). Nous avons parlé plus d'une heure en tournant en rond dans le quartier du Panthéon, et quand je t'ai posé une question sur ce que tu pensais de l'existence des chambres à gaz d'Auschwitz, tu m'as répondu (nous traversions la rue Soufflot): La chambre à gaz! J'ai dormi dedans! Tu m'as raconté les conditions dans lesquelles vous étiez arrivés, et comment on vous avait enfermés là, dans un état pitoyable, en attendant les formalités d'inscription. Je t'ai alors demandé si, au moment même où tu étais dans ce local, tu pensais que c'était une chambre à gaz. Tu m'as répondu que non, mais que tu avais compris après, de même que tu n'avais appris qu'après la libération beaucoup d'atrocités. A ce sujet, tu as ajouté qu'on avait raconté "plein de choses dégueulasses" sur les Allemands, et qu'il fallait faire la différence entre Allemands et nazis. Point avec lequel je suis entièrement d'accord, encore que certains semblent croire que cette restriction élémentaire étant posée, on peut raconter n'importe quoi. Elle est donc à double tranchant.

Il ne m'est jamais venu à l'idée de contester ton témoignage, et je ne mets absolument pas en doute ta parfaite bonne foi. Réflexion faite, et comme tu m'avais dit que ce local était carrelé de haut en bas, j'ai pensé qu'il s'agissait du sauna, mais je connaissais trop peu Birkenau à l'époque pour te poser des questions plus précises, notamment topographiques. En tout cas, il ne s'agissait pas des Leichenkeller présentées comme chambres à gaz dans la thèse officielle.

Ainsi, ton témoignage de l'époque, parfaitement véridique et honnête, a besoin d'être interprété, et je suppose que si tu ne m'en reparles plus dans ta lettre, c'est que tu t'es rendu compte qu'il n'était pas probant, parce qu'il mélangeait ce que tu avais vu et vécu, et ce que tu avais construit comme interprétation en fonction d'autres informations ultérieures, qui te sont apparues non-fondées par la suite. Ton témoignage n'est pas moins utile, honnête. Il suffit de le sortir de la gangue de la vérité officielle qui l'a contaminé, puis déformé. Et il faut faire la même chose avec tous les témoignages disponibles, et voir ensuite, seulement ensuite, comment toutes ces vérités profondes, humaines, peuvent permettre de reconstituer ce qui s'est réellement passé.

Il faudra aussi tenir compte de tous les témoignages de déportés qui n'ont pas été pris en considération simplement parce qu'ils n'apportaient pas d'eau au moulin. Pour Birkenau, il y en a beaucoup. En un mot, il suffira de faire ce que Jean Norton Cru a fait avec les témoignages sur la guerre de 14. Supposons que la thèse des chambres à gaz en sorte partiellement ou totalement infirmée. Catastrophe! Pourquoi? Nous aurons beaucoup appris sur les mécanismes qui fabriquent l'opinion et organisent les croyances dans une société relativement libérale et démocratique. Nous aurons beaucoup appris sur l'humanité et les mécanismes sociaux. On peut espérer quelque désarroi chez nos directeurs de conscience habituels, ce qui ne sera pas un mal. Et après? Tu n'as pas vu d'exécution par gaz, David Rousset non plus, Eugen Kogon non plus, Antelme non plus, Jean Puissant non plus, Paul Chitelman non plus, Georges Wellers non plus, André Lacaze non plus, ni aucun déporté survivant d'ailleurs.

En quoi l'hypothèse selon laquelle la majorité des déportés décédés auraient été exécutés par ce moyen augmente-t-elle ou diminue-t-elle leur propre souffrance, la valeur de leur témoignage, la signification humaine de ce qu'ils ont vécu, ressenti? En quoi l'univers concentrationnaire s'en trouve-t-il justifié ? Est-ce que ce que tu as vécu, subi, ressenti, ne te suffit pas à porter un jugement sans appel sur le système et le régime qui l'a fait naître? As-tu absolument besoin des chambres à gaz, qui sont la différence qui permet de désigner les nazis à la vindicte publique, et d'innocenter le système concentrationnaire et les autres régimes qui y ont recours, pourvu qu'ils ne construisent pas de chambres à gaz et que l'extermination qui en résulte ne soit pas volontairement planifiée.

Je suis maintenant convaincu que la thèse officielle a été une véritable chape de plomb qui a recouvert ce qu'avait de riche, de profond, l'expérience des déportés. Les survivants ont appris par les média qu'ils n'avaient rien vu et rien compris, et l'écrasante majorité s'est enfermée dans le silence, même vis-à-vis de leurs proches. Il devenait très vite impossible de s'exprimer si on n'avait pas à dire du sensationnel, du saignant, de la chambre à gaz et des chiffres astronomiques, le tout saupoudré d'une philosophie de l'horreur dont le canon a été donné par Rousset. Beaucoup ont reconstruit leurs souvenirs en fonction de la pression et de la demande sociales. Pour dire quelque chose, il fallait entrer dans le moule, et ainsi, ils sont devenus des gadgets de la consommation idéologique, exactement selon le mécanisme décrit et analysé par Jean Norton Cru au sujet des témoignages de la guerre de 14-18.

L'exemple de David Rousset est d'ailleurs significatif. Il écrit un témoignage honnête et humain dès son retour des camps : L'Univers concentrationnaire (éd. du Pavois). Succès médiocre. Quelques années plus tard, il publie Les Jours de notre mort et Le pitre ne rit pas, expressions de la doctrine officielle : formidable succès.

Le cas le plus caricatural est celui de Louise Alcan qui publie en 1947 son premier témoignage: Sans armes et sans bagages. Il est en contradiction totale avec ses témoignages ultérieurs devant toutes les cours de justice appelées à juger des criminels nazis, dont elle est devenue un témoins professionnel. Ces témoins ne parlent pas de ce qu'ils ont vécu, senti, ils récitent ce qu'ils ont appris. Ils prétendent à l'objectivité. Leur parole humaine, individuelle, est morte; ils sont au sens strict des porte-parole de la vérité officielle. Ils disent souvent parler sans haine, et c'est vrai. Ils sont au service de la haine institutionnalisée, aseptisée, et cette parole qui sort de leur bouche n'est pas la leur. Ils font de la figuration de déportés. Ils ne témoignent pas de ce qu'ils ont été, ils témoignent de ce qu'ils sont devenus.

Au contraire, Paul Chitelman, qui est vraisemblablement convaincu de la vérité de la thèse officielle, puisqu'il est président de la LICA de la Côte-d'Or, a écrit un livre excellent, totalement subjectif, sans aucune prétention historique. Il raconte ce qu'il a vécu et senti. Il ne parle d'ailleurs des chambres à gaz, sans employer le mot, qu'indirectement. Le sixième jour, le Kapo lui dit: "Regarde la fumée du krématoire, c'est celle des femmes et des enfants arrivés ce matin". Il ne dit d'ailleurs pas s'il y ajoute foi, mais ce serait détourner son témoignage que de déduire qu'il n'y croit pas. A de nombreuses reprises, par ailleurs, il fait état de rumeurs non fondées qui circulent. Eh bien, ce livre, qui est peut-être le meilleur témoignage écrit par un juif ayant connu Auschwitz, Monowitz, Dora et Bergen-Belsen, je l'ai découvert il y a une dizaine de jours, par hasard! Il a été édité en 1977 par un minuscule éditeur inconnu.

Ce phénomène est une constante absolument générale pour tous les témoignages, sans exception. Des expériences de psychologie ont montré que même le vue, le simple regard immédiat porté sur une scène quelconque, n'était pas exempte d'une part de "construction". C'est d'autant moins une raison pour les rejeter, que c'est au contraire ce qui en fait l'intérêt et la richesse.

Pour en revenir à l'histoire, je pense que l'on peut parfaitement reconstituer une bonne part de la vérité, et même la part essentielle, à partir des témoignages. Il suffit de savoir les lire et les entendre. Il est relativement aisé d'éliminer les affabulations et les fantasmes. il est plus difficile et plus douloureux d'éliminer les souvenirs hallucinés, les souvenirs-écrans, fréquents chez tous les internés, mais surtout dans les témoignages de bonne foi, et ce sont les plus subjectifs les meilleurs, il faut distinguer ce qu'a vécu, ressenti le témoin, qui comporte toujours une part de vérité fondamentale, de ce qu'il a reconstruit pour rendre un témoignage intelligible, audible, communicable, acceptable et parfois vendable.

"Il y a maintenant cinq estimations -- à ma connaissance -- du nombre des victimes. Elles se situent entre cinq et six millions."

Là aussi, cela tient plus de l'incantation que de l'argumentation. Il existe de nombreuses estimations qui concordent sur la conclusion de six millions de victimes. C'est la condition pour être reconnu comme sérieux et compétent. Mais, ces estimations résultent d'agrégats totalement incompatibles chez les divers spécialistes. Il existe d'autres estimations que je trouve plus sérieuses, mais elles n'ont connu que le sarcasme ou le silence.

"Les officines d'anciens SS ne peuvent se borner qu'à mettre en doute l'ensemble de ces faits sous prétexte d'inexactitudes dans les témoignages et dans les chiffres. [...] Le livre, ou comme disent certains avec emphase "l'oeuvre du professeur Rassinier" va dans le même sens."

Raison de plus pour ne pas leur donner d'arguments en prétendant maintenir, contre toute vraisemblance, des versions et des chiffres manifestement inexacts, et leur offrir le luxe inoui de se battre pour la vérité.

Mais tu peux laisser tomber une fois pour toutes les officines SS et dire en toute simplicité: "Pierre Guillaume se borne, etc." Il te faudra ajouter à Pierre Guillaume, parmi ceux qui étudient la question en ce moment, J. A..., J.-P. C..., J.-G. C.-B..., J. B..., H. D..., A. L..., J.-L. R..., S. T... et quelques autres simplement en France, pays qui accuse un certain retard.

"Rassinier n'a jamais été professeur, et son oeuvre est celle d'un journaliste superficiel qui avait seulement un talent de polémiste."

Rassinier a obtenu avant la guerre son certificat d'aptitude à l'enseignement primaire supérieur. Tous ceux qui étaient dans son cas ont été intégrés au corps professoral des lycées après la suppression de cet enseignement et bénéficient du titre de professeur. Mais tu as tout à fait le droit de considérer qu'il s'agit d'un professeur "au rabais" si cela entre dans ton cadre de pensée et si cela te rassure. Son ami Maurice Dommanget était dans le même cas.

Son talent de polémiste, soit. Sa superficialité, voire.

Après les juges, les psychiatres! Jamais personne n'y avait pensé de son vivant! Sur quoi Lefeuvre, qui l'a croisé une fois au banquet de La Révolution prolétarienne, fonde-t-il cette intéressante opinion, promise à un grand avenir, car il semble que tout argument qui permet d'éviter de considérer les arguments de Rassinier soit promis à un grand avenir?

Le problème est qu'il y a de plus en plus de fous, et c'est une bonne chose. Plus on est de fous, plus on rit!

Merci de lui accorder cette excuse, même conditionnelle. Au fait, quel crime a-t-il commis?

"Je sais par ailleurs que Faurisson, qui lui est professeur, a compulsé les documents du Centre de documentation juive, à Paris, et qu'il a triomphé lorsqu'il a demandé des photos des chambres à gaz d'Auschwitz et qu'on n'a pu les lui montrer."

Faurisson est effectivement professeur, ce qui prouve tout au plus que ta digression précédente sur le professorat de Rassinier était dénuée de signification. Pour ma part, et une fois pour toutes là encore, je suis convaincu que le corps professoral comporte une importante quantité de crétins.

Mais Faurisson n'a pas demandé des photos des chambres à gaz d'Auschwitz. Il a demandé des photos de chambres à gaz, de n'importe quelle chambre à gaz, n'importe où. Nuance qui suffit à retourner le sens de la scène et dont je peux imaginer la version qu'on t'a raconté.

Réfléchis deux minutes. Si tu poses à un quidam la question de l'existence des chambres à gaz, il te regarde avec des yeux ronds, inquiet de ta santé mentale et morale. Il te dit ensuite qu'il y a des masses de documents et conclut généralement: "Il y a même des photos."

Des photos ont effectivement été publiées dans la presse. Le Droit de vivre, organe de la LICA, en a publié une (numéro 440, nov. 1978, p. 6, photo 7). De nombreux ouvrages "sérieux" également. Il semble donc logique d'aller à la source. Or, la plus haute autorité française sur la question, le CDJC, répond qu'il n'existe pas de photo de chambres à gaz. Le CDJC n'a jamais protesté contre la publication des photos précitées, mais il ne juge pas opportun de les proposer à quelqu'un qui connaît la question. Je te laisse le soin de résoudre cette énigme.

C'est ainsi que l'on découvre que la vérité officielle, comme l'initiation cabalistique comporte plusieurs cercles :

-- un premier cercle pour le grand public, peu cultivé, qui aime les choses simples. Pour lui, il existe des photos et toutes sortes de documents. Il faut se mettre à sa portée;

-- un deuxième cercle pour l'élite intellectuelle. Beaucoup moins de documents, mais une argumentation beaucoup plus élaborée, subtile, philosophique;

-- le troisième cercle, le saint du saint, réservé aux initiés. On contemple l'essence de la chose en soi, révélée à elle même.

Pour en revenir aux photos, il existe en état d'origine la Begasungskammer d'Auschwitz II pour la désinfection des vêtements. Photo jamais publiée, sauf par Faurisson dans son interview à Storia Illustrata. Il existe aussi une "chambre à gaz" présentée au visiteur comme étant en état d'origine, celle du Kréma I. Si le CDJC ne possède pas de photo, pourquoi? Si le CDJC en possède, pourquoi ne les divulgue-t-il pas?

Autre sujet d'étonnement. Georges Wellers, déposition du 5 octobre 1964 au procès de Rassinier contre Bernard Lecache, extraits: "Les cinq installations de chambres à gaz en Allemagne se trouvaient à Brandebourg (près de Berlin), à Bernburg-Andershalt, à Gravenech, à Halsten et à Zollenstal (près de Mauthausen). En Pologne, elles se trouvaient à Belzec, à Treblinka, à Chelmno et à Sobibor, fonctionnant soit à l'oxyde de carbone, soit avec des gaz d'échappement des moteurs se répandent dans la chambre."

Puis Wellers passe aux fours crématoires d'Auschwitz auxquels il attribue une capacité de 10.000 personnes en vingt-quatre heures.

Georges Wellers, Le Monde du 29 décembre 1978, p. 8 : "Il faut savoir que les chambres à gaz dans les camps où étaient exterminés les juifs et les Tziganes (Auschwitz, Belzec, Maidanek, Sobibor, Treblinka) ont été détruites par les Allemands avant la fin de la guerre, à la seule exception de Maidanek."

Je te laisse relire deux fois, dix fois si tu veux, ces deux citations, et te poser toutes les questions que tu voudras. J'en pose une seule: "Pourquoi ne publie-t-on pas les photos de la seule chambre à gaz intacte?"

Ainsi Faurisson a eu l'incroyable audace de prétendre remonter à la source de documents largement diffusés par les média. C'est le b a ba du travail de l'historien! Il aurait "triomphé" qu'on n'ait pas pu lui montrer les photos demandées. Cela ne me paraît pas correspondre à ce que je connais du personnage. Mais c'est possible, à moins que ses interlocuteurs n'aient ainsi interprété leur propre désarroi. Gêne et triomphe sont une relation où les deux sont impliqués dans leur subjectivité. Je me borne à constater que les interlocuteurs de Faurisson qui t'ont rapporté la scène ont conclu: "Faurisson a triomphé."

Cela dit, si Faurisson "a triomphé" dans le sens où il se serait montré triomphant, eh bien, je pense qu'il a eu tort! Mais tout homme a ses faiblesses, et avec toutes les avanies qu'il a subies, j'avoue lui trouver quelques excuses.

"Bien évidemment elles ont été détruites avant l'arrivée des troupes soviétiques. Le journal de Danura Czech qui relate les événements du camp d'Auschwitz donne les dates de démantèlement des différents fours. La veille ou l'avant-veille, alors que le camp était déjà évacué et qu'il ne restait plus que des malades, des SS sont venus réquisitionner ces derniers pour transporter des caisses de dynamite dans les fours pour les faire sauter. Les témoignages ne manquent donc pas. Il serait fastidieux de poursuivre."

Je peux constater sur photos que les Leichenkeller (morgues) des Krémas II et III, considérées comme des chambres à gaz par la thèse officielle, sont effectivement détruites. Les ruines permettent de reconnaître immédiatement les plans de la société Topf und Söhne, d'Erfurt, qui les construisit, plans qui comportent le nom des ingénieurs concepteurs : Dejaco et Ertl.

Je ne connais le témoignage de Danuta Czech (12) que par ce que tu m'en dis. Et je suis prêt à le prendre en considération. Mais en ce qui concerne le démantèlement des fours, et leur transport à l'Ouest, ce témoignage n'est pas indispensable. Tous les détails sont connus par les documents. Les SS n'ont donc pas fait sauter les fours, mais tout au plus la maçonnerie de soubassement. Je suppose donc que lorsque tu écris fours, tu y inclus les pièces semi-enterrées considérées comme chambres à gaz.

Je suis persuadé que si le témoin rapporte que les SS ont réquisitionné les non-évacués (il n'y avait pas que des malades) pour transporter dans ces salles des caisses de dynamite il dit la vérité. Mais que dit-il d'autre? Les SS pouvaient vouloir mettre à l'abri un stock dangereux. Ils pouvaient vouloir détruire avant l'arrivée du nouvel occupant ce stock d'explosif, ce qui est beaucoup plus facile dans un lieu fermé. A l'air libre, cette opération est longue et complexe (demande à un artificier). Ils pouvaient vouloir détruire un abri susceptible de servir au futur occupant, ou faire d'une pierre deux coups.

On a supposé que les SS entendaient détruire les traces de leur crime en faisant sauter les chambres à gaz. C'est bien possible, mais cela implique la supposition élémentaire que les SS étaient des imbéciles, car on voit mal en quoi les ruines de ces salles sont moins accusatrices que ces salles intactes. Surtout lorsqu'on vérifie que l'état des ruines permet de reconstituer l'état initial d'un simple coup d'oeil. Et l'état initial était si peu accusateur que les ingénieurs qui l'ont conçu, Ertl et Dejaco, ont été retrouvés, jugés et acquittés !

En tout cas, les Cahiers d'Auschwitz donnent pour cette destruction par les SS des Krémas une date précise. Or les photos aériennes d'Auschwitz, prises par l'aviation américaine plusieurs jours après cette date, montrent très clairement un de ces bâtiments absolument intact. Ce fait n'a d'ailleurs aucune importance pour déterminer l'usage réel de ces pièces: morgues ou chambres à gaz, mais révèle une fois de plus la légèreté avec laquelle on affirme.

"Puisque tu choisis le débat public, il se poursuivra au grand jour."

Certes.

"Tu as de grandes chances d'être soutenu par un drôle de camp."

Je te soupçonne de n'avoir pas lu en entier Le Mensonge d'Ulysse, mais d'avoir profité de la première occasion (la citation de la page 28) pour refermer un livre contre lequel tu étais prévenu par la rumeur, et éviter ainsi de soumettre tes croyances à l'épreuve. Je pense d'autant plus cela qu'aucun déporté qui a réellement lu Le Mensonge d'Ulysse n'a jamais réagi comme toi. Je connais maintenant neuf déportés qui ont une très bonne opinion de ce bouquin. Jusqu'à Edmond Michelet, dont je possède trois lettres à Rassinier, qui avait porté plainte sur la base de la rumeur, et s'est ensuite excusé. Mais cette dernière phrase me choque, parce qu'elle est scandaleuse en soi, dans son principe même, indépendamment du contexte. Le problème est de cerner la vérité, de la dire, un point c'est tout. Et de maintenir les conditions dans lesquelles la recherche soit possible. Ta phrase, c'est tout un état d'esprit. C'est l'amalgame, c'est l'inquisition. C'est ainsi que les staliniens ont voulu réduire au silence tous ceux qui dirent la vérité sur la Russie, les oppositions de gauche parmi d'autres. C'est de ce genre d'insulte que furent abreuvés Victor Serge (ami de Rassinier), Yvon Mattick, Ciliga, Souvarine lorsqu'ils disaient tout simplement la vérité.

Par cette phrase tu révèles naivement la fonction sociale réelle de l'épouvantail nazi: interdire la critique. Le camarade Helmut Schmidt l'a bien montré au débat sur Holocauste précisément, mais la ficelle était un peu grosse, lorsqu'il a assimilé la bande à Baader au nazisme. Alors, pour que ce soit bien clair, sache que si le camarade Adolf renaissait de ses cendres ou surgissait d'Amérique latine pour venir me féliciter et me soutenir, ça ne me ferait ni chaud ni froid, et ça ne changerait ni ma détermination, ni ma conviction que seule la vérité est révolutionnaire.

Je pourrais simplement rétorquer: "Regarde bien ton propre camp." De ton propre point de vue, il n'est pas mal non plus. Et regarde bien le mien, tu iras de surprise en surprise ! Mais précisons. Je ne fais partie d'aucun camp. Je suis prêt à collaborer avec quiconque n'a pas peur de la vérité et de sa recherche.

Mais allons au fond des choses. Kurt Lischka est actuellement jugé à Cologne. Si j'avais la possibilité de le rencontrer, je lui dirais ceci :

"Monsieur, vous avez été policier, et policier au service d'une armée d'occupation. De plus vous avez été chargé des affaires juives, et à ce titre impliqué dans la monstrueuse déportation d'une population dans le cadre des impératifs de guerre de votre nation, définis par elle-même. Nous n'avons à tous ces titres rien de commun, sinon que nous sommes tous deux des hommes, embarqués dans une aventure qui nous dépasse, l'aventure de l'humanité, qui doit, j'en suis sûr, vous inquiéter autant que moi.

"Que vous soyez convaincu, comme moi, que la fraction allemande des atrocités de la guerre ait été considérablement exagérée, ou que vous soyez convaincu, comme la plupart des anciens nazis, par la propagande alliée d'après guerre, importe peu. Mes recherches me portent à croire qu'il est fort possible que, au moment des faits qui vous sont reprochés, vous ignoriez le sort futur des déportés. Je souhaiterais en tout cas écouter attentivement votre version des faits.

"Il n'en reste pas moins que toutes les victimes seraient-elles mortes du typhus malgré les SS (ce que personne ne prétend) que la plupart auraient survécu si elles n'avaient pas été déportées. C'est la soumission à la logique administrative d'un Etat en guerre qui doit être mise en cause, à la racine.

"Rassurez-vous ! Je ne dispose d'aucun pouvoir d'Etat et je n'ai donc ni la possibilité ni le désir de vous juger. En tant que citoyen d'un Etat, je réclame pour vous l'amnistie totale, et pour tous vos semblables.

"Et ce pour plusieurs raisons, et d'abord une raison de forme.

"Ce procès est une mascarade publicitaire destinée à désigner une fois de plus un bouc émissaire, à conforter la bonne conscience et l'idéologie des vainqueurs. C'est pourquoi l'accusation doit nécessairement vous attribuer des crimes inouis qui dépassent manifestement la responsabilité individuelle, sinon elle ne pourrait vous condamner sans condamner tous les policiers de toutes les armées, de toutes les occupations, qui appliquent administrativement la politique de leur Etat.

"Mais pour une raison de fond surtout.

"Je refuse à vos juges le droit de vous juger, parce qu'ils sont au service d'un Etat national fondamentalement identique à l'Etat que vous serviez, à l'idéologie et aux circonstances près.

"Je pourrais pour simplifier rappeler l'affaire de la bande à Baader; l'important n'étant pas que cette bande ait été exterminée par l'Etat. Il était inévitable que, s'étant laissé entraîner sur le terrain du terrorisme, le terrorisme le plus faible soit écrasé par la terrorisme le plus fort. L'important c'est que cet Etat a réussi à persuader l'opinion publique d'une version qui ne tenait même pas debout, révélant ainsi que les mécanismes de conformisme vis-à-vis de l'autorité sont les mêmes que ceux qui régnaient lorsque vous étiez à Paris. Le complot de la bande à Baader ayant simplement remplacé le complot juif mondial dans la vision actuelle étatique, avec ni plus ni moins de vraisemblance.

"Je récuse vos juges parce qu'ils sont au service d'un Etat qui entretient la plus forte armée classique d'Europe occidentale, dotée d'armes par rapport auxquelles celles de la deuxième guerre mondiale semblent dérisoires, et qui ont été accumulées, évidemment sous la justification qu'elles ne serviraient pas, alors que plus personne n'est capable de contrôler les conflits qui habitent cette société. De même, la bombe atomique des vainqueurs qui montre qu'au moment même où l'on met en scène la dénonciation d'un holocauste partiellement mythique, on met au point l'holocauste parfaitement concret et officiel de l'humanité.

"Je récuse vos juges parce que"je suis totalement imperméable à la notion de crime de guerre. S'il y a crime, l'homme pris dans la guerre ne peut, à l'intérieur de la guerre, pas commettre de crime plus grand que la guerre elle-même"(P. Rassinier, La Voie de la paix, numéro 144, juillet 1964). Surtout à une époque où l'unité stratégique de compte des pertes humaines est le Megadeath = 1 million de morts.

"Mais c'est précisément le mouvement par lequel je récuse vos juges qui me conduit à vous demander des explications.

"Je constate, si j'en crois le journal Le Monde, qu'après avoir été extradé en France en 1947, et libéré un an plus tard (preuve que votre cas n'était pas nécessaire au spectacle de l'époque), vous avez été employé par les forces britanniques dans un service qui s'occupait du démontage des usines allemandes. Décidément, le service des armées d'occupation vous convient.

"Vous faites apparemment partie de cette fraction largement majoritaire dans l'humanité qui cherche de façon permanente la reconnaissance de l'autorité du moment, et je serais très curieux de connaître les mutilations que votre personnalité a subies, ou que vous lui faites subir, pour être ainsi apte à servir et j'aimerais connaître, de votre bouche, hors de tout risque de sanctions, ce que vous retenez de votre aventure.

"Sur le plan humain, je comprends parfaitement que vous vous révoltiez contre le fait d'être désigné à la vindicte publique comme un monstre. Je regrette que ce procès vous permette, et permette à vos juges, d'occulter les vrais problèmes par rapport aux déchaînements d'horreurs généralisées de la deuxième guerre mondiale."

Voilà pour Kurt Lischka. Rassure-toi, je suis aussi pour l'amnistie de Begin. Dans cette affaire, tu remarqueras que c'est moi qui apporte mon soutient à Kurt Lischka. Et je souhaite que dans son procès les droits de la défense soient scrupuleusement respectés (13).

Quant au soutien que j'en recevrai en retour, de lui et de ses semblables, j'ai toutes les raisons de penser qu'il restera très limité.

Il devrait commencer à être évident que la remise en cause de la vérité officielle et la déconstruction du délire qui s'est constitué, comme ciment idéologique de la société moderne, ne sont pas possibles sans approfondir les mécanismes les plus profonds de toute société d'exploitation.

Comment comprendre la naissance et le mécanisme de construction du mythe, sans comprendre du même coup les mécanismes de la propagande, et du mythe hitlérien?

Comment croire qu'il soit possible de vous suivre dans cette critique sans mettre en cause toutes les idéologies et toutes les politiques? Mais ça, c'est une autre histoire.

"Il ne me reste plus que de prendre congé du futur ex-camarade Guillaume."

Je crois à l'amitié, je crois à l'estime qui se forge dans des combats communs, je crois à la solidarité. Mais qu'est-ce qu'une camaraderie qui se donne et se reprend selon des critères idéologiques sinon le signe de reconnaissance d'un racket, opposé à tous les autres rackets? Merci.

"L'idéologie c'est elle qui apporte la justification recherchée à la scélératesse, la longue fermeté nécessaire aux scélérats. C'est la théorie sociale qui aide le scélérat à blanchir ses actes à ses propres yeux et à ceux d'autrui pour s'entendre adresser non pas des reproches ni des malédictions, mais des louanges et des témoignages de respect. (Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag, tome I, p. 131).

Que de scélératesse l'antifascisme n'a-t-il pas couverte! Si le fascisme n'avait pas existé il aurait fallu l'inventer. D'ailleurs on continue à l'inventer. Ou, comme disait Bordiga,"de toutes les monstruosités produites par le fascisme, la pire est l'antifascisme".

Conclusion. La représentation officielle de la deuxième guerre mondiale n'a été construite par personne, au sens où des manipulateurs machiavéliques l'auraient consciemment fabriquée. Elle a été fabriquée par une gigantesque et pathétique demande sociale. Après l'immense tragédie, le désarroi moral était profond. Il fallait reconstruire. Toute la société, prolétariat compris, était épuisée, laminée. Il était vital de ne pas penser, de ne pas mettre en cause la société des vainqueurs, dont on pouvait profiter (les classes dominantes) ou qu'on ne pouvait transformer (les classes dominées). Ce fut l'unanimité à tous les niveaux de la société.

Pour feindre de comprendre le plus économiquement possible ce qui s'était passé (quarante millions de morts), une solution simple se présentait, c'était même le seule solution: Hitler, le nazisme, étaient le monstre absolu, le monstre en soi. L'historiographie officielle s'est coulée dans cette demande sociale universelle. (Seules ont résisté d'infimes fractions du mouvement prolétarien: la gauche allemande et italienne que, comme par hasard, Rassinier connaissait bien.) Pour ce faire, l'historiographie a bâti sa représentation, en utilisant les éléments du puzzle qui lui convenaient, et en laissant tomber pour plus tard tous les autres. Comme un enfant impatient, elle a forcé un peu lorsque les pièces s'emboîtaient mal, puis elle a raboté les angles et les a arrondis.

Quiconque a bâti un puzzle sait bien que ça ne peut pas marcher. Les pièces rabotées pour les besoins de la cause manquent ailleurs et au lieu de devenir de plus en plus simple, la construction du puzzle devient impossible. Chaque fois qu'il faut placer une nouvelle pièce, il faut chambouler tout l'ensemble, et cela devient un problème politique. Et puis, avec la renaissance des conflits actuels, la demande sociale se diversifie. Personne n'est plus exactement d'accord avec l'image qu'il faudrait construire. Staliniens, Occidentaux et sionistes s'emmêlent les crayons, source de difficultés supplémentaires. En fait la thèse officielle s'effondre d'abord sous l'effet de ses propres contradictions. Elle s'est déjà complètement effondrée depuis une dizaine d'années et ne tient plus maintenant que par la répression, la censure, la propagande.

Ainsi la recherche scientifique ne se heurte pas à la critique scientifique, elle se heurte à la politique.

C'est pourquoi dès à présent, la recherche scientifique dans ce domaine ne trouvera de soutien que parmi les forces sociales qui n'ont pas "d'intérêts séparés du mouvement réel de l'histoire".

En toute sympathie

Paris, le 11 novembre 1979.

 (Le Temps irréparable croit savoir que la lettre qui a provoqué cet échange a été écrite par l'ancien camarade trotskiste Jean-René Chauvin. La femme de Jean-René, Jenny Plocki, se trouve être la soeur de Maurice Rajsfus, auteur également trotskyste de divers ouvrages qui mettent assez mal à l'aise les censeurs de la communauté. Jenny, dont le passé militant est connu, a néanmoins succombé à l'imbécillité testimoniale en se faisant la co-traductrice du livre du menteur professionnel Rudolf Vrba, Je me suis évadé d'Auschwitz (traduction de "I Cannot Forgive"), chez Ramsay, en 1988. Nous qui avons lu la déposition de Vrba au procès de Toronto en 1985, nous pouvons rire de Rosenberg alias Vrba. Mais on peut se demander quel étrange tour du destin a pu faire d'une ancienne militante impeccablement internationaliste une malheureuse éperdue courant après le faux témoignage pour conforter on ne sait quelle interprétation du passé qui provient de ses ennemis politiques les plus assurés. Le sectarisme trotskyste et ses oeillères de fer y sont aussi pour quelque chose. Dans nos moments d'indulgence nous y voyons une simple résurrection du bundisme. Devant les clichés tabous, les meilleurs esprits critiques s'abolissent et se recroquevillent.)

 

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Extraits d'une brochure intitulée De l'exploitation dans les camps à l'exploitation des camps (suite et fin). Une mise au point de"La guerre sociale", Paris, mai 1981. Cet échange de correspondances occupe les pages 49 à 92. "Reproduction libre et conseillée, même sans indication d'origine". 


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