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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Chapitre trois

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CELUI QUI NE DISCUTE PAS

 

 

 

Il n'y a guère de détails certains en histoire;
les détails cependant ont toujours quelque
signification. Le talent de l'historien consiste
à faire un ensemble vrai avec des traits qui
ne sont vrais qu'à demi.

Ernest Renan, Histoire et paroles, p.358.

 

 

Il est un personnage qui rend service à tout le monde. D'abord aux révisionnistes puisqu'il est celui qui a fait le plus d'efforts pour considérer de manière plus ou moins rationnelle quelques-uns des arguments qu'ils ont avancés. Il a aussi assuré leur promotion médiatique en intervenant lui-même sur tous les fronts pour les dénoncer auprès de gens qui étaient à mille lieues de se poser des questions. Il a relancé la question quand elle menaçait de s'endormir, soulevant, par exemple, le "scandale" de la thèse de Roques, à Nantes. Certains ont donc commencé à se poser des questions. Il a rendu aussi un grand service aux anti-révisionnistes en faisant un travail qu'ils étaient bien en peine de faire. Il sert ainsi de parapluie à une foule de déboussolés en quête d'une autorité rassurante. Cet homme, donc éminemment serviable, a décrété qu'on "discute sur le révisionnisme, mais on ne discute pas avec les révisionnistes". On aura reconnu Pierre Vidal-Naquet, à qui la presse, soulagée de ne plus être gênée par le refus qu'elle opposait, dans presque tous les cas, aux révisionnistes de s'exprimer, a emboîté le pas avec enthousiasme. On a donc partout publié qu'on ne discutait pas avec les révisionnistes.

Cette affirmation est pourtant frauduleuse. J'aurais probablement laissé dormir dans mes archives la correspondance que j'ai eue avec Pierre Vidal-Naquet s'il n'avait pas justement commis la sottise de prétendre qu'il ne discutait pas avec. J'ai déjà formulé les remarques qui s'imposaient sur la charge qu'il a publiée dans Esprit. Je me bornerai à reproduire un échange de correspondance. On verra bien si la presse continue ensuite à croire qu'il est le bon guide des égarés.

 

Lorsque je mis en circulation le "Comment du pourquoi", Paul Thibaud, directeur de la revue Esprit, suggéra une rencontre avec Pierre Vidal-Naquet et lui, que j'acceptai aussitôt et qui se tint chez ce dernier le 2 octobre 1979. Voici les notes que j'ai rédigées le soir même:

 

RESUME DE MON ENTRETIEN AVEC PIERRE Vidal-Naquet ET PAUL THIBAUD, LE 2 OCTOBRE 1979

 

Pierre Vidal-Naquet commence par dire que Faurisson est un nazi. Il était en hypokhâgne quand RF (Robert Faurisson) était en khâgne. A cette époque-là, dit Pierre Vidal-Naquet, RF était tout à fait nazi. Il est également antisémite, il avait écrit au Comité Audin pour dire qu'il était écoeuré par les petites manoeuvres du Comité et ajoutait: "Cachez vos juifs". Je réponds que je ne crois pas RF nazi, d'aucune façon, et qu'à mon avis c'est un homme de droite, qu'il n'est pas plus antisémite que les Français moyens, qu'il ne se livrerait sûrement à aucun acte qui porterait préjudice aux juifs. Pierre Vidal-Naquet répond que "vouloir toucher les juifs dans ce qu'ils ont de plus sacré, c'est de l'antisémitisme". Je dis mon désaccord là-dessus, je ne vois pas en quoi cela pourrait être assimilé à de l'antisémitisme. La question du sacré reviendra par la suite.

Pierre Vidal-Naquet relève ensuite que dans mon texte, j'ai dit que Le Monde avait fait donner la grosse artillerie en faisant appel aux historiens. Il veut rectifier cette impression en disant que c'est un ami à lui, médecin, qui lui a suggéré de faire un texte signé par des historiens. Il l'a donc rédigé, revu avec Poliakov. Certains n'ont pas signé, d'autres, comme Soboul, ont signé trop tard. Au Monde, le texte est resté trois semaines en souffrance. J'en donne acte.

La conversation porte ensuite sur le texte de la pétition. Je n'ai pas bien compris le passage sur "le point de départ obligé de toute enquête historique". Pour Pierre Vidal-Naquet et PT, toutes les recherches sont possibles et souhaitables. Nous avons pris soin, dit Pierre Vidal-Naquet, de dire que toutes les interprétations sont possibles, que chacun est libre. Mais on ne peut mettre en question quelque chose qui est de l'ordre de l'évidence. J'essaie de faire comprendre que c'est précisément là le centre de la discussion, que l'on peut à tout le moins se dire que les choses ne se sont pas passées comme il est dit habituellement et que, pour arriver à savoir, il importe de n'interdire aucune remise en cause. Pierre Vidal-Naquet dit qu'il lui est insupportable de discuter de ça, l'oppression qu'il en ressent se traduit par une terrible quinte de toux.

Je parle du "techniquement possible", des voyages d'Ulysse, placés dans l'Atlantique par Alain Bombard, ou dans la Méditerranée, version Bérard. Pierre Vidal-Naquet m'apprend que je me trompe, que Bombard délire mais que Bérard n'a rien démontré du tout, qu'au surplus les Grecs ont fait le tour de l'Afrique (je pense pourtant que cela est fort douteux). Je préfère que la conversation ne dévie pas et je lui abandonne mon petit exemple.

Nous en revenons à l'hypercritique. Je trouve l'idée un peu étrange et contradictoire. Pierre Vidal-Naquet répond par l'exemple du Christ: après des siècles de croyance, le pendule est parti dans l'autre sens et, à l'époque classique, des exégètes ont nié jusqu'à l'existence physique du personnage. A ces quelques exemples, j'oppose l'observation suivante: comme le faisait remarquer Pierre Vidal-Naquet, ce qui est arrivé aux juifs sous le Troisième Reich a fait l'objet d'une sorte de sacralisation. Je respecte les gens mais je n'accepte pas le sacré pour mon compte. S'il y a eu sacralisation, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait désacralisation Faurisson, dans ce sens, peut être compris comme un symptôme d'une époque, du fait que le temps passe. Un autre mode de connaissance s'impose. J'insiste sur l'étrangeté de certaines des sources sur lesquelles se fonde ce que j'appelle la vulgate.

S'ensuit une discussion un peu confuse sur différents auteurs [que je ne reproduis pas ici]. On parle de l'ouvrage de Butz. Pierre Vidal-Naquet dit à PT, qui ignore de quoi il s'agit: "C'est un livre très impressionnant pour qui ne connaît pas la question". J'en conclus que Pierre Vidal-Naquet lui-même a été très impressionné. Il l'a rejeté parce que, dit-il, l'argument de Butz est que tout ça est une invention des sionistes et que déjà, dit Butz, Flavius Josèphe avait attribué à la résistance des juifs aux Romains un million de morts. Je ne me souviens pas d'un tel passage dans Butz mais je fais remarquer que l'argument central de Butz est qu'il y a eu propagande de guerre, et que je ne vois pas comment on pourrait le nier. Ils en tombent d'accord. [Je reprends Butz, n'y trouve aucune référence à Flavius Josèphe. Pierre Vidal-Naquet se trompe, il mélange la lecture de Butz et sa propre introduction à l'édition de La Guerre des Juifs, récemment parue chez Minuit. Butz parle des chiffres fantaisistes sur l'extermination romaine donnés par le Talmud]. La conversation se poursuit sur les sources, les Soviétiques, Nuremberg, les Polonais, Hoess, etc. Au moment de partir, je lui demande s'il croit que Néron a incendié Rome. "La question est discutée". Bien, dis-je. Faisons un parallèle. Rome a brûlé à cette époque-là, c'est un fait. Transposons: les juifs ont été déportés et beaucoup sont morts, c'est un fait. Néron était empereur et a existé. Transposons: le nazisme et son antisémitisme étaient au pouvoir. Néron a-t-il ordonné l'incendie de Rome?-- "Je n'en sais rien". Bien, dis-je. Les nazis ont-ils ordonné la destruction des juifs?-- "C'est évident, ça ne se discute pas".

La discussion a été fort longue sur les limites de ce qui est discutable et de ce qui ne l'est pas parce que les preuves en seraient parfaitement claires. Pierre Vidal-Naquet reconnaît que la formulation de la pétition des historiens est maladroite et ambigue. PT est d'accord et reconnaît que même si je l'interprète de la façon la plus défavorable, mon interprétation reste à l'intérieur des limites de cette ambiguité. De tout cela je tire surtout l'impression que la discussion touche un point douloureux, au-delà du rationnel, qui est l'image que Pierre Vidal-Naquet s'est faite de la disparition de ses parents, déportés à Auschwitz. Il ne sait rien de leur fin et l'image de cette fin affreuse est devenue constitutive pour lui. Toute cette conversation est ponctuée d'interjections-- Pierre Vidal-Naquet disant qu'il ne peut pas discuter de ça-- de quintes de toux et d'étouffements. Je ressens sa souffrance, je la comprends et je compatis. A sa place, je ferais sans doute de même. C'est un deuil infini, auquel nul ne peut rien. En dehors de la douleur qui est toujours solitaire, enfermée en nous-- les pauvres mots peuvent à peine l'évoquer-- il ne reste à échanger que des arguments de raison. Mais ils sont sans cesse menacés d'être submergés par les émotions, légitimes sûrement, mais rongeuses du droit fil du raisonnement.

 

Dans le Monde du 21 décembre 1979, Pierre Vidal-Naquet publia une lettre sur "L'éventualité d'une visite de M. Arafat en France". Elle contenait une petite phrase qui méritait une intervention. Je lui écrivis le 30 décembre:

 

Tu as publié dans le Monde du 21 décembre une excellente lettre sur "l'éventualité d'une visite de M. Arafat en France". Je souscris des deux mains aux idées que tu y exposes, et en particulier sur les risques du métier d'homme d'Etat, avoir à tuer et à recevoir des tueurs. "Il est même arrivé que le gouvernement français ait compté dans son sein des criminels de guerre", dis-tu. On pense évidemment à Michel Debré, Marcel Bigeard, et d'autres encore. Ceci n'est pas sans poser le problème de ce qui s'est passé à Nuremberg: de deux choses l'une, ou les procès de Nuremberg sont un événement unique dans l'histoire contemporaine et c'est donc une anomalie, ou il faut en faire d'autres pour juger les criminels de guerre de notre époque doivent donc comparaître les gaullistes, l'administration Nixon, les salazaristes, diverses équipes communistes au pouvoir ici et là, etc. Cette deuxième possibilité est beaucoup plus irréaliste que la première, et c'est bien regrettable.

Cette phrase sur les criminels de guerre pourrait d'ailleurs s'écrire au présent puisque l'actuel ministre du budget est le même Maurice Papon sur les ordres de qui des centaines, voire des milliers, d'Algériens ont été assassinés par la police parisienne en 1961. C'était Octobre à Paris [(1)]. Nous étions bien peu alors à nous trouver du mauvais côté du fusil.

Pour le reste, le parallèle entre Begin et Arafat, je suis d'accord aussi. Je le pousserais même un peu plus loin en disant que si Begin, par ses intransigeances et sa politique réactionnaire, est à terme un dangereux ennemi des Israéliens et de leur légitime désir de sécurité, M. Arafat est lui le chef d'une organisation dont la fonction essentielle est de réprimer les aspirations des Palestiniens pour leur imposer un ordre qu'ils n'auront jamais l'occasion de choisir. Ils font l'un comme l'autre un travail de flic, dont les seuls Occidentaux tireront les profits.

Je ne suis pas mécontent de souscrire ainsi à une lettre qui fustige les propagandistes grossiers d'un sionisme aveugle, comme ceux de la LICRA, par exemple, qui n'hésitent pas dans leurs publications à recourir au mensonge pour cacher l'expansionnisme israélien. J'ai le souvenir d'une autocritique retentissante que tu avais publiée dans Le Monde, quelques mois, me semble-t-il, après la guerre des Six jours, où tu disais avoir été trompé par les appels à la défense d'Israel menacé. On a bien vu ensuite que les Arabes étaient tombés dans un piège habilement tendu. Je n'étais pas, pour ma part, dans les 98% de Français (sondage de l'époque) qui étaient favorables à l'action israélienne. J'avais, en 1961, séjourné, un peu par hasard, à Gaza et j'avais là, pour mon compte, découvert l'existence des Palestiniens et leur revendication sur une terre qu'ils estimaient être leur. Inutile de te dire que de 1961 à 1967, il était tout-à-fait impossible d'écrire dans un journal de gauche que les Palestiniens existaient, qu'ils réclamaient quelque chose et cela n'était pas entièrement dépourvu de sens. Nous baignions alors tous dans un sionisme diffus qui rendait proprement scandaleuse toute proposition qui remettait un tant soit peu en cause le caractère sacro-saint de l'existence d'Israel. Comme tu le sais, je n'ai pas un goût particulier pour les tabous intellectuels. Pour le plus grand bien de la vérité historique et politique, nous n'en sommes plus là, et personne ne nie, sauf sans doute M. Begin, que le problème palestinien existe et qu'il faudra bien lui trouver une solution. Je remarque simplement que cette prise de conscience ne doit rien aux efforts de quelques individus dans mon genre, mais aux événements, parfois sanglants, qui l'ont imposée. Quoiqu'il en soit, on peut aujourd'hui parler du problème palestinien normalement, sans se faire traiter de tous les noms, sauf par quelques sionistes attardés qui ne comptent guère à mes yeux.

C'est dans ce contexte que je trouve une phrase de ta lettre particulièrement déplorable. Tu parles d'un "groupe humain qui a souffert des crimes indicibles, dont l'immonde campagne actuelle pour nier l'existence des chambres à gaz ne saurait faire oublier la réalité" (je souligne). Je suis évidemment visé puisque je fais circuler un texte, intitulé le "Comment du pourquoi" qui expose les raisons historiques et politiques pour lesquelles on a, à mon avis, le droit et même le devoir de se poser des questions sur ce qui s'est réellement passé dans les camps, appelés après la guerre "d'extermination", situés en Pologne occupée par les nazis. Nous en avons longuement parlé ensemble, sans d'ailleurs tomber d'accord, en présence de Paul Thibaud, le 2 octobre dernier. Je n'insisterai pas sur ce que ta phrase a de doublement mensonger: il ne s'agit pas d'une "campagne", mais seulement de quelques personnes privées, aussi respectables que toi, qui ont considéré qu'il y avait dans les arguments avancés par R. Faurisson, et avant lui, par P. Rassinier, des éléments sérieux de réflexion et que nombre de questions posées par ces auteurs restaient à ce jour sans réponse. Il n'y a pas de coordination entre ces personnes qui sont parfaitement autonomes, et elles ne disposent d'autres fonds que de leurs revenus personnels. Voilà pour "l'immonde campagne" de ceux qui, dans tous les cas, ont commencé par en parler avec toi. D'autre part, il ne s'agit pas de "faire oublier la réalité" des crimes commis contre les juifs européens, mais seulement de cerner cette réalité pour mieux la comprendre.

Mais surtout, ce qui me désole, c'est l'adjectif "immonde". C'est un mot que tu ne m'as pas dit en face et que tu n'aurais certainement pas pu me dire. S'il y a quelque chose d'immonde dans ce que j'ai écrit, il faut vite en faire état, parce que je ne me contenterai pas de ce samizdat, et j'escompte bien qu'il sera imprimé et publié.

Ce genre d'insulte, on ne l'attend pas de toi, il appartient à des traditions politiques auxquelles ni toi ni moi ne nous identifions. Alors laissons cela aux butors qui ne manqueront sans doute pas de se manifester. Il y a un débat ouvert sur une question historique. Si tu ne désires pas y participer, abstiens-toi. Que nul ne s'y oblige. Mais si tu veux faire entendre ta voix comme tu l'as déjà fait, il faut passer définitivement de l'injure au raisonnement.

 

Réponse de Pierre Vidal-Naquet le 3 janvier 1980:

Je ne puis que te dire ce que j'ai dit à P. Guillaume: je pense qu'il n'y a plus, pour l'instant, de dialogue possible entre nous. Je crois que tu déraisonnes au sens propre du terme. Bien entendu tu n'es pas personnellement "immonde". Mais il y a bel et bien depuis quelques années une campagne immonde représentée en Amérique par Butz, en Angleterre par Harwood (si je me souviens bien), en France par Rassinier tel qu'il était devenu à la fin de sa vie et par Faurisson. Ton texte part bien entendu de considérations toutes différentes, mais tu me fais rire quand tu dis qu'il n'y a pas de coordination entre ces personnes alors que l'activité coordinatrice de P. Guillaume prouve chaque jour le contraire. Mais encore une fois tout ceci ne serait peut-être pas très grave, si la génération qui a connu n'était pas en train de disparaître, si de très fâcheuses habitudes intellectuelles n'étaient pas en train de se répandre en ce qui concerne le traitement des textes, si une campagne, je maintiens le mot, n'était organisée pour banaliser le nazisme et faire d'Hitler un belligérant comme un autre. Faurisson n'a-t-il pas expliqué à Gilbert Comte en présence de P. Guillaume que les juifs avaient déclaré la guerre à Hitler, que la riposte d'Hitler était donc normale, et que le nombre des victimes était de 300.000 à 700.000?

J'ai essayé de t'expliquer pourquoi ton texte était non "immonde" mais absurde. En vain. J'en tire la conclusion, je te le répète, que le dialogue entre nous est impossible.

Je le regrette, et t'adresse mon amical souvenir.

C'est l'époque où je rédige et diffuse "Du bon usage des momies", un samizdat qui porte sur l'affaire Curiel. J'en envoie un exemplaire à Pierre Vidal-Naquet, qui m'écrit le 18 février:

Il m'arrive en effet de me demander si j'ai bien fait de signer ce texte contre Suffert que je n'aurais pas rédigé ainsi [(2)]. Cela dit, je ne vois pas ce qu'il y a de subversif dans un texte et une démarche qui est celle de beaucoup.

Il faut tout de même pas mal d'estomac, je le reconnais, pour écrire que "Curiel risquait assez facilement la vie des autres". Il me semble qu'il risquait un peu la sienne aussi. C'est une étrange confusion que de mettre en parallèle comme atteinte aux libertés, la demande purement morale concernant Suffert et la saisie très effective du livre de Chomé. Si j'écris, par exemple, que pour telle ou telle raison, M. Giscard d'Estaing est indigne d'être président de la République, ou M. Mitterrand leader de la gauche, est-ce que je porte atteinte aux libertés? Tu cites à propos de l'Algérie un manifeste dont je me souviens fort bien et qui est effectivement peu honorable pour ceux qui l'ont signé. Mais crois-tu que ce que tu as écrit sur les Khmers rouges fait absolument honneur à ta lucidité? Je sais, j'ai été un des fondateurs de CVN (Comité Viêt-Nam national); je n'en suis pas très fier.

Je n'ai jamais été "curieliste"; mon jugement sur lui est assez proche de celui de Rodinson. Je ne vois pas, par exemple, dans l'hypothèse "soviétique" qui est la tienne, pourquoi il se serait acharné à faire se rencontrer Israéliens et Palestiniens. Quant à Suffert il raisonne certes "comme un Pandore", mais ce qu'il a fait est tout de même plus grave. Accuser quelqu'un d'être "le Patron des réseaux d'aide aux terroristes" me paraît pour le moins poser un problème moral.

J'étais parti sous les cocotiers. Pendant ce temps, Pierre Vidal-Naquet m'envoie un mot le 25 mars, lecture faite de l'"avis aux lecteurs" d'un hypothétique Jean-Paul Sartre.

Je ne puis que désapprouver au moins une phrase du texte de Sartre: le fait que tu délires au sujet des chambres à gaz et de l'extermination des Juifs ne signifie pas obligatoirement que tu en fasses de même au sujet de l'Indochine. J'ai personnellement lu avec intérêt ton article sur Sihanouk. Je t'envoie cette lettre dactylographiée; cela ne signifie pas que j'en ferai une lettre ouverte, comme tu fais de tes propres textes, et j'attire ton attention sur le fait que tu ne réponds pas, au moins en ce qui me concerne, aux lettres qui te sont adressées.

Le 8 mai, je réponds ainsi:

 

Je suis rentré depuis quelques jours et je reçois ta lettre du 25 mars. Tu dis à juste titre que je n'ai pas répondu à une autre lettre du 18 février, concernant l'affaire Curiel. J'étais en voyage, ce qui n'est nullement une excuse, mais une explication.

A propos de tes commentaires sur Curiel, je suis content de savoir que tu n'as pas trouvé le texte de la pétition tout-à-fait à ton goût. Tu trouves que j'ai "pas mal d'estomac" pour écrire que "Curiel risquait assez facilement la vie des autres". C'est que le difficile, dans cette affaire, est qu'il faut parler allusivement, et sans guère apporter de preuve, faute de quoi on mettrait dans le bain des gens qui ont peut-être toutes les raisons de ne pas vouloir que l'on sache qu'ils ont été mêlés à ce genre d'histoire. Mais j'en sais qui aux pires moments du salazarisme ou du franquisme ont mené des missions très dangereuses (et à mon avis, mal montées) pendant que Curiel et ses satellites restaient au chaud à Paris. Il n'y avait, à l'époque, pas de raison particulière de croire que la sécurité personnelle de Curiel était menacée. Mon très cher ami Breytenbach doit à sa naive confiance en ces gens-là les neuf ans de prison qu'il purge en Afrique du Sud. Il les doit aussi au fait qu'il a accepté à son procès que témoignent contre lui des gens qui étaient venus à Paris suivre une "formation" à la clandestinité chez Curiel, formation bidon, inutile de le dire. Ceux-là se sont sauvés de la perpétuité [(3)].

Tu me dis ensuite que c'est une étrange confusion de mettre en parallèle la pétition et la saisie du livre de Chomé parce que la pétition était une "demande purement morale" [(4)]. Mais elle n'est demeurée telle que parce qu'elle n'a pas été suivie d'effets. Et même ainsi, cette morale n'est pas, je crois, la nôtre, au moins pas la mienne. Ce n'est pas notre rôle, je pense, de réclamer quelque privation de liberté que ce soit, et pour quiconque. Il existe assez de liberticides comme ça, en liberté. Si Suffert, ou tout autre, devait être interdit dans la presse en raison de ses opinions, et si on te proposait une pétition pour protester, j'imagine que tu la signerais pour cette raison de principe que la liberté est indivisible, que nous avons le droit de critiquer et de dénoncer, mais que nous ne pouvons réclamer des limites à la liberté d'expression contre lesquelles nous serions tenus de protester.

Tu rappelles le manifeste algérois suscité par Curiel et le dis "peu honorable". Et par un rapprochement que je trouve extravagant, tu me demandes si ce que j'ai écrit sur les Khmers rouges "fait absolument honneur à (ma) lucidité". Diable, aurais-je écrit de cette prose policière que je réprouve chez Curiel, et chez Suffert? Aurais-je fait l'apologie des Khmers rouges? J'ai le souvenir d'un reportage dans Le Monde, sur les maquis, en 1972, un an avant que ça commence à tourner au vinaigre [(5)]. J'ai décrit ce que j'ai vu mais même aujourd'hui je ne vois pas bien ce que j'aurais pu y trouver comme signe prémonitoire. Je me suis livré en 1970 à une analyse des perspectives du mouvement khmer rouge [(6)]. J'y jugeai l'édification d'un socialisme au Cambodge impossible (et j'avais raison) et je prévoyais que les Khmers rouges constitueraient une sorte de succédané bureaucratique de la bourgeoisie (et j'avais tort). Je n'ai certes pas prévu la tournure atroce qu'allaient prendre les événements. Mais personne d'autre, parmi les bons observateurs, ne l'a fait. Nous avons tous négligé, il est vrai, quelques informations fragmentaires qui nous venaient de la CIA. C'est une erreur d'appréciation. Mais enfin, je ne vois pas très bien ce que j'aurais écrit de déshonorant. Ton reproche est peut-être fondé sur une connaissance trop approximative des quelques textes que j'ai faits sur le Cambodge. Si tu veux, je pourrais t'en faire parvenir une collection exhaustive [(7)].

Enfin, tu me dis que tu ne vois pas, dans une hypothèse soviétique, Curiel acharné à faire se rencontrer Israéliens et Palestiniens. Je vois bien comment une solution politique qui exclurait du jeu entièrement les Américains pourrait satisfaire les Soviétiques. La paix au Moyen Orient sera une pax americana ou une pax sovietica. Les protagonistes, sur place, ont malheureusement perdu depuis longtemps les moyens d'une véritable politique autonome.

Quant à Suffert et ses articles, j'espère en effet qu'ils lui causent quelques problèmes moraux, ou au moins quelques ulcères d'estomac. Mais je crois ce genre de personnage doté d'une morale élastique.

Quant à ta lettre du 25 mars, elle me rassure et me désole en même temps. Que tu désapprouves l'imbécile mise en garde de Lanzmann (caché derrière Sartre) à propos de mes articles sur l'Indochine me paraît rassurant. Et je pourrais en conter sur la désopilante incurie du comité de rédaction.

Mais désapprouver "au moins une phrase" veut-il dire que tu approuves les autres? Crois-tu, par exemple, qu'il faille désormais me ranger parmi les antisémites? (Ce que signifie, d'après Lanzmann, Les Temps Modernes, n° 395, p. 1899, "antisioniste" quand "il s'agit des antisémites de gauche". Tu me parais également visé). Ne trouves-tu pas que coller cette étiquette-là est une intimidation et une bassesse? Aurais-je écrit une ligne, un mot qui le justifierait?

J'attends d'autrui, non pas qu'il soit d'accord avec moi, mais qu'il soit honnête. C'est, parmi d'autres, une qualité que je te connais, et portée à un niveau peu commun. Si je n'attendais pas de toi des critiques honnêtes, "objectives" (pour ce que ce mot veut dire), fondées en raison, de qui d'autre les attendrais-je?

P.S.. J'ai lu les Sagesses barbares de Momigliano. Livre superbe. J'espère que tu nous donneras d'autres ouvrages du même auteur [(8)].

 

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