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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Chapitre trois

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Quelques jours plus tard, l'éditeur procède à l'expédition du "service de presse" du bouquin sur l'affaire Faurisson. Un exemplaire est envoyé à Pierre Vidal-Naquet. Il répond par ce mot, expédié à l'adresse de la Vieille Taupe, en date du 6 mai:

J'ai reçu, Serge Thion, ton ouvrage. Cette publication met un terme à nos relations. Je reconnais cependant à ton livre un mérite. Dans son interview à Storia illustrata, Faurisson se démasque si bien, il montre si bien à quel point c'est la haine des Juifs qui l'anime, que cette publication sera utile. Quant à la façon dont il trafique l'histoire, je n'en donnerai qu'un exemple, amèrement cocasse. Page 190, on lit ceci: "...les Allemands redoutaient ce qui allait d'ailleurs se passer dans le ghetto de Varsovie où, soudain, juste à l'arrière du front, en avril 1943, une insurrection s'est produite." Juste à l'arrière du front... Celui-ci était, en vérité, à beaucoup plus de mille kilomètres. Et voilà un homme qui exige que les témoins soient d'une précision implacable. C'est là un exemple entre dix autres qui en disent long sur l'insigne mauvaise foi de ce personnage. Au fait, puisqu'il n'y a eu à Auschwitz que 50.000 morts (p. 197), ce qui représente en moyenne 30 morts par jour, à quoi donc servaient ces crématoires et ces chambres froides pour cadavres qui avaient tout de même une belle taille selon les dires de Faurisson lui-même?

Mais je n'insiste pas en te précisant cependant, pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, que, sur la question du Journal d'Anne Frank, question qui n'a du reste aucune importance, je considère, en effet, que la preuve est apportée, qu'il s'agit d'un texte trafiqué.

Peut-être nous retrouverons-nous un jour?

Le 14 mai 1980, je réponds ainsi:

 

Nos lettres ont dû se croiser. Tu as le bouquin en main, et Thibaud m'a dit au téléphone qu'il t'avait demandé d'en faire la critique. Voilà qui est bien. Nous aurons l'occasion de voir une critique qui portera, je l'espère, sur le fond de la question, et non sur les détails que tu mentionnes dans ta lettre du 6 mai, à laquelle je réponds ceci: je ne crois pas, et je n'ai pas cru, que Faurisson soit mû, dans cette affaire, par la haine des juifs. Si je l'avais pensé une seconde, je ne me serais pas même mis en rapport avec lui. Ton sentiment là-dessus était déjà fait avant que j'écrive une ligne, mais je crois que tu te méprends. Comme beaucoup d'autres, à l'occasion, il peut écrire "les" Juifs, ou "les" Allemands, ou "les" Espagnols. Je crois que ce genre de propension à ces facilités d'écriture est dangereux. Mais c'est un mal, hélas, trop répandu, et je ne suis pas sûr d'y avoir toujours échappé moi-même.

L'exemple que tu donnes sur la "façon dont il trafique l'histoire" me paraît si mince que j'ai du mal à croire que tu ne puisses en trouver de plus probant. Après tout, Faurisson ne prétend pas au titre d'historien. Quant à la taille des chambres froides d'Auschwitz (Leichenkeller), je n'y vois rien de très étonnant si l'on veut bien considérer qu'elles ont été faites pour servir effectivement de morgue normale; c'est-à-dire pas d'entassement, de l'espace pour la circulation des chariots, etc.

J'aimerais, à l'occasion de cette critique, que tu te prononces aussi sur le curieux livre de Filip Muller, si élégamment préfacé par Lanzmann. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que ce témoin s'exprime.

Nous nous retrouverons un jour, certes. Je crains même qu'il soit proche le moment où à nouveau quelques poignées de gens auront à faire face aux hystéries guerrières qui montent de toutes parts. Nous n'avons pas gagné grand-chose depuis vingt ans...

 

Le 20 mai 1980, Pierre Vidal-Naquet m'écrit ceci:

J'ai reçu, Serge Thion, tes deux dernières lettres, et, en dépit du fait que j'avais l'intention de ne plus t'écrire, ces lettres m'obligent à une ultime mise au point.

1° J'admets volontiers que tu n'es pas personnellement antisémite. A plusieurs reprises, toi-même (p. 39) ou Gabriel Cohn-Bendit (p. 132-133) expliquez que supprimer un crime majeur de la liste des crimes hitlériens, n'est pas banaliser le régime du IIIe Reich. Je vous donne acte de cette bonne intention; ce n'est aucunement celle de Faurisson et il suffit de lire celui-ci pour s'en rendre compte, et sa fameuse petite phrase te paraît tout de même "ambiguë". Merci du peu.

2° Je ne sais pas ce que t'a dit Thibaud, mais je ne suis nullement décidé à faire un compte-rendu de ce livre. Si j'écris à ce sujet, cela dépendra de multiples circonstances. Je m'explique: on parle d'un film pornographique quand ce film devient un phénomène social. Il ne relève pas d'une critique normale. Je n'ai pas plus à discuter avec Monsieur Faurisson qu'avec Goebbels. Si j'excepte la question du Journal d'Anne Frank, son travail ne relève absolument pas de la critique historique. Il est d'un bout à l'autre grotesque, mensonger et falsificateur. Il peut être nécessaire d'informer le public de quelques-unes de ces falsifications, et peut-être aurais-je à le faire, mais l'idée de deux écoles historiques est simplement ridicule.

3° Tu écris que mon siège était fait sur l'antisémitisme de Faurisson avant même que tu n'écrives une ligne. En effet, et pour d'excellentes raisons que je te rappelle: Faurisson était en khâgne au lycée Henri IV en même temps que moi. Il se disait antisémite et nazi, ce qui, en 1948-49, témoignait d'un beau goût pour la provocation. Charles Malamoud pourrait te donner à ce sujet des précisions. Péché de jeunesse? Soit, mais en 1961 Faurisson écrit au Comité Audin pour demander qu'on ne lui envoie plus notre ignoble littérature. S'il nous a envoyé un jour 20 Francs, c'est, dit-il, par pitié pour Madame Audin et il ajoute ceci que j'ai de bonnes raisons de savoir par coeur et sur lequel je te prie de te prononcer: "Et puis, un bon conseil, cachez vos Juifs. Je comprends qu'un Vidal-Naquet vibrionne à plaisir dans cette malodorante affaire, mais..." [(9)]

4° L'accusation qui est lancée dans ce livre est une des plus graves qui ait jamais été lancée contre une communauté réelle ou imaginaire. On l'accuse de s'être menti à elle-même et d'avoir menti aux autres, au point d'avoir fait de ces mensonges une vérité historique, sur les souffrances qu'elle a subies. L'accusation vise tout le monde. Elle frappe Rodinson aussi bien que Ménahem Begin. Naturellement, rien ne doit faire obstacle à la vérité. Mais si c'est vraiment la vérité qui te préoccupe, je t'invite simplement à te poser les deux petites questions que voici:

a) Dans le dossier des chambres à gaz, il y a une question qui n'est jamais abordée sérieusement ni par Faurisson, ni par Butz, c'est celle de l'élimination des malades mentaux en 1939-1941. Il existe sur ce sujet toute une liasse de documents qui sont aisément consultables. De deux choses l'une, ou ces documents disent la vérité et les arguments "techniques" invoqués par Faurisson s'effondrent dans le ridicule. Ou ils sont mensongers et j'aimerais alors savoir quelle est l'organisation internationale qui, pour des raisons politiques s'est emparée de ce mensonge.

b) Voudrais-tu avoir la bonté de faire une enquête sur ce que sont devenues certaines communautés. Je te laisse le choix. Mais, par exemple, tu pourrais chercher ce que sont devenus les Juifs de Salonique. Combien en reste-t-il en 1945? Et comment expliquer, hors de l'"hypothèse" exterminationiste, leur disparition éventuelle?

Pose-toi honnêtement ces deux questions et peut-être auras-tu une chance de sortir du délire dans lequel tes amis et toi vous vous enfermez.

J'arrête là cette lettre en espérant que tu pourras un jour la comprendre.

Entre-temps se tient, sous la présidence de Pierre Vidal-Naquet une grande réunion houleuse à la Maison des Sciences de l'Homme. Je réponds à Pierre Vidal-Naquet le 29 mai:

 

Je ne sais comment tu juges du procédé qui consiste à tenir une réunion à la Maison des Sciences de l'Homme sur le sujet de mon livre sans que l'un quelconque des nombreux participants se soucie de savoir si je voudrais venir m'en expliquer. J'étais au courant de la tenue de cette réunion, et je ne suis pas venu pour qu'il ne soit pas dit que je cherchais à créer des incidents ou des situations désagréables. Mais tu comprendras sans doute que je ne pourrais pas toujours rester sur cette réserve.

Je te remercie de ta lettre du 20. Je ne vois pas, pour reprendre ton deuxième point, ce qu'il y aurait d'anormal à rendre compte d'un travail que l'on jugerait, comme tu dis, "grotesque, mensonger et falsificateur". C'est par exemple très exactement ce que je pense du livre de Filip Muller et il me semble tout-à-fait normal de prévenir les lecteurs contre le risque qu'ils courent à se laisser abuser par ce qu'on appelle en anglais une forgerie. C'est, par exemple, le sentiment que j'éprouve à l'égard d'un livre sur le Cambodge, intitulé La Massue de l'Angkar (auteur Boun Sokha), sur lequel un publiciste danois vient de me consulter. Je ne puis, évidemment, lui cacher mon sentiment.

Pour le troisième point, concernant Faurisson, je suis disposé, si cela t'intéresse, à te donner mon sentiment sur l'homme et ses positions, puisque je le connais maintenant un peu (et sans doute plus que toi). Mais je ne suis pas assuré que cette discussion-là t'intéresse. Il y a là autre chose qui relève des principes, en tout cas des principes qui sont les miens, mais, je dois le dire, qui n'ont pas toujours été les miens: j'appellerais ça la dissociation de l'étiquette et de la pensée. Certaines pensées nous sont acceptables ou inacceptables en fonction de l'étiquette que porte celui qui les émet. Voilà ce qui, je crois, a amené beaucoup de nos contemporains aux pires errements. J'ai appris, au sortir d'une adolescence qui ne me portait pas à la tolérance politique, que la plus grande radicalité consistait à prendre les pensées pour elles-mêmes, et les faits, accessoirement, pour plus importants que les théories qui les englobent. J'ai appris qu'en certaines occasions ceux que je considère comme mes ennemis politiques peuvent aussi dire des choses vraies, et qu'ils restent mes ennemis politiques parce qu'ils n'en tirent pas les mêmes conclusions que moi. Il se peut (je n'ai pas cherché) que sur certains points Staline ait dit des choses que je tiens pour vraies. Il se peut que Mao, ou Hitler, ou Pol Pot aient dit des choses que je puisse tenir pour vraies, pour acceptables comme rapport entre un discours et une réalité ou un fragment de réalité. Je ne m'attends pas à ce que ceci soit fréquent, mais si je le constate, je ne m'en effraie pas, même si des imbéciles vont criant que je soutiens Mao, Hitler ou Pol Pot. Il en va de même pour Faurisson, que je ne soutiens pas. Je constate que les objections qu'il présente à la représentation que j'avais en tête soulèvent en moi des doutes sur la valeur de cette représentation. Puis-je, sur un tel sujet, taire mes doutes? Et si je suis Faurisson dans certains de ses raisonnements, parce que je les trouve corrects, cela ne rend pas la totalité de ma pensée semblable à la sienne.

Pour en venir au quatrième point, je dirai d'abord ceci: qu'une communauté quelconque, réelle, se mente à elle-même, qu'elle mente donc aux autres (le moyen de faire autrement si elle se ment à elle-même?), me paraît la situation la plus banale qui soit. Je ne vois même pas de cas où l'on ne pourrait pas trouver, et sans doute prouver, que le discours qu'elle tient sur elle-même, sur ses origines, sur l'histoire de ses rapports avec les autres, est au moins en partie imaginaire, partial, déformateur, oublieux et je dirais mensonger, si on retire à ce mot sa valeur d'intention. C'est ce qu'on appelle communément, selon le genre de ces communautés, leur taille, etc., les mythes, les religions, les idéologies, etc. Je ne vois pas d'inconvénient à dire qu'une communauté qui se dit avoir passé une alliance avec Dieu se ment au moins autant qu'une autre qui se dit être en train de construire l'homme nouveau. Pour ma part, dans cette affaire, je ne parle pas de mensonge, sinon pour en faire porter le soupçon sur les staliniens de l'époque. Je n'appelle pas mensonge le fait que des gens, fort nombreux, répètent ce qu'ils ont entendu dire. Sur l'origine du bruit qui court (en l'occurrence, il court depuis 1942), je crois qu'il n'est pas inutile de s'interroger. Mais quand les Soviétiques veulent faire passer Katyn pour un crime nazi, le mensonge me semble caractérisé.

Et j'en viens à tes deux questions:

a) La question dite de l'"euthanasie" des malades mentaux n'apparaît pas, c'est le moins qu'on puisse dire, dans une clarté parfaite. L'un de ses multiples aspects est l'affirmation qu'une partie des meurtres se faisait par gazage. Sans entrer dans la discussion normale sur la valeur des sources, je remarque que d'après elles il s'agissait de très petites groupes d'individus, que ces exécutions avaient lieu de temps en temps, et qu'elles se faisaient au monoxyde de carbone produit par des moteurs. Il ne s'agit donc pas de Zyklon B, ni de procédés d'allure industrielle. Je n'ai pas étudié cette question d'assez près pour conclure (au moins provisoirement) sur cette question de l'euthanasie. Mais il apparaît nettement sur le plan matériel qu'elle n'est pas susceptible de nous renseigner efficacement sur ce qu'ont été ou ce qu'auraient été les méthodes d'extermination dans les territoires polonais.

b) Il s'agit là, effectivement, de la question la plus importante. La façon dont tu proposes de poser le problème ne peut apporter que des renseignements assez marginaux pour la raison suivante: chercher ce qu'il est advenu de petites communautés (on connaît assez bien ce qu'elles étaient avant la guerre, justement parce qu'elles étaient petites) ne résoud pas le problème de savoir ce que sont devenues de grandes quantités d'individus qui étaient loin de former des "communautés" au sens organisé, paroissial, du terme. Celle de Salonique, d'ailleurs, entre plutôt dans la deuxième catégorie. Avant la déportation, elle était [enfermée dans un camp près de la ville], ravagée par la sous-nutrition et surtout le typhus exanthématique. Il semble bien qu'elle soit à l'origine de l'effroyable explosion de typhus à Auschwitz et l'on sait, par ailleurs, que dans la plupart des cas, les convois en provenance de Salonique n'ont pas été acheminés directement sur les chambres à gaz, comme il est dit pour d'autres convois en provenance d'ailleurs. Il me semble que si l'on a gazé des gens venant de Salonique, ce ne pouvait être qu'une petite partie d'entre eux, parce que le ravage était déjà fait. C'est à mon avis là qu'est l'horreur la plus profonde, dans ces interminables transports en train, dans la sous-alimentation et surtout l'effondrement de la situation sanitaire. C'est précisément la violence du typhus qui a entraîné la construction des vastes crématoires que l'on connaît à Auschwitz. (Il est d'ailleurs pour le moins curieux que, personne, dans l'administration allemande, n'ait songé à faire construire de tels crématoires à Treblinka et dans tels autres petits camps d'"extermination" si l'on avait réellement prévu de les faire servir à cet usage). Pour d'autres petites communautés juives de Grèce (Athènes, Corfou, Rhodes), la déportation s'est faite beaucoup plus tard, vers l'été 44, à un moment où les conditions matérielles de transport et de survie s'étaient considérablement dégradées.

A mes yeux, le crime est là: c'est le principe même de la déportation: aussitôt que l'on arrache les gens à leur foyer, qu'on les concentre, qu'on les brutalise, ils commencent à mourir, et d'autant plus que leur alimentation n'était pas parfaite au départ. C'est je crois, ce qui est arrivé au Cambodge. Lorsqu'on examine les témoignages-- il suffit de prendre le livre de Pin Yathai [(10)]-- il est clair que l'immense majorité des décès est due à la fatigue provoquée par la sous-nutrition et le travail excessif. Les exécutions, les meurtres dont les témoins parlent pour les avoir vus de leurs yeux sont assez rares. Les témoins citent cependant souvent des cas de gens "convoqués par l'Angkar" (c'est-à-dire les instances supérieures du PCK), sans prendre garde qu'eux-mêmes ont été ainsi convoqués, souvent à plusieurs reprises, et déplacés d'une région à l'autre, pour des raisons qui n'apparaissent pas clairement. Par rapport aux gens qui sont restés sur place, ces témoins ont été ainsi "convoqués" et ont ensuite disparu. On devait donc, sur place, les tenir pour morts. Il me semble qu'il y a aussi de cela dans le monde concentrationnaire allemand.

Ponctuellement, il doit être possible dans certains cas de mesurer les pertes que cette période a occasionnées dans certaines communautés. Mais pour la Pologne, pour l'URSS, ce que l'on sait est malheureusement beaucoup plus vague. Dans tous les cas, je ne suis pas persuadé que savoir exactement combien de personnes sont mortes nous indiquerait ipso facto quand, comment et où elles ont péri [(11)]

Suis-je en train de délirer?

Ai-je compris un peu ta lettre?

Comprends-tu la mienne?

 

P.S. Je viens de jeter un coup d'oeil dans Reitlinger [(12)]: j'y vois que les Allemands ont offert à plusieurs reprises au régime de Franco d'accueillir les juifs de Salonique. Les Espagnols, depuis 1924, se disaient disposés à leur reconnaître la nationalité espagnole (en tant que descendants des juifs expulsés d'Espagne en 1492). Le 22 décembre 1943, après les grandes déportations, les Espagnols ont accepté de rapatrier tous les juifs de Salonique. Trop tard. Comment peut-on concilier cette offre allemande à Madrid, tout à fait dans la ligne de la "solution finale" d'avant-guerre (c'est-à-dire l'expulsion) avec la volonté d'extermination? Et les tractations de Joel Brand? [(13)]

 

Le 7 juin, Pierre Vidal-Naquet m'écrit, à nouveau chez moi, et à la main:

Je t'écris cette lettre personnelle, dont je ne garde pas copie et dont je ne parle rigoureusement à personne pour des raisons que tu comprendras un jour. Ta dernière lettre montre au moins que tu considères toujours les nazis comme d'épouvantables criminels, même si à mes yeux tu ne comprends absolument pas la nature de leur crime. Il n'est plus question pour moi de discuter avec toi sur le fond. J'ai la conviction absolue (au sens juridique du terme) que Faurisson est un faussaire et je le prouverai. Quant à Rassinier qui n'a pas toujours été un malhonnête homme, il était tombé dans une telle paranoia antisémite que ce qui me stupéfie c'est qu'en lisant Le Drame des Juifs européens et autres textes tu ne t'en sois pas aperçu et que tu aies pris de pareilles calembredaines pour un livre sérieux. J'ai entre les mains les actes du premier congrès "révisionniste". Si tu ne comprends pas qu'il s'agit là de pure idéologie, je ne puis rien faire pour te le faire comprendre. Car la véritable question: c'est ceci. Je ne pense pas que tu puisses comprendre cette lettre pour l'instant, mais peut-être auras-tu intérêt à la relire dans quelques semaines ou dans quelques années?

Tu risques en effet de te trouver, par la logique de la polémique, en route sur un chemin qui n'est pas le tien, celui d'un engagement sans recul sur la voie de l'antisémitisme. Car la question n'est pas de savoir si un antisémite dit la vérité, il est évident qu'il peut parfois la dire, de même que les tenants de n'importe quelle idéologie. Je cite souvent le mot de mon maître Marrou [(14)]: "L'historien utilise tout, même l'ordure". Mais une chose est d'extraire d'un document ou d'un texte quelconque le noyau de vérité qu'il peut contenir. Autre chose est d'entrer dans une bataille idéologique en alliance avec ses propres ennemis. C'est ce qui est arrivé à Rassinier. C'est, je te le dis, loyalement et franchement, mais je ne crois pas que tu puisses m'entendre, ce qui te menace. Mais peut-être comprendras-tu un jour qu'il est toujours temps de revenir à ce qui doit être le pain de l'intellectuel: la vérité?

Cette lettre me touchait et me touche encore. Avant d'y revenir, je voudrais verser au dossier au moins le brouillon de réponse que je retrouve, daté du 29 juin:

 

Je réponds à ta lettre du 7 que je n'ai, pour répondre à ton voeu, montrée à personne. Cette réponse est de même strictement privée.

Je comprends ton inquiétude. Si la vie de Rassinier devait apprendre quelque chose, c'est que l'isolement politique entraîne parfois la paranoia. Il y a des textes de lui auxquels je ne souscris pas. Mais je ne crois pas qu'à aucun moment il soit passé à l'extrême-droite.

Tu me dis qu'il y a le risque "d'un engagement sans recul sur la voie de l'antisémitisme". Tu n'es pas, tu t'en doutes, le premier à me le dire ainsi, et tu ne croiras pas que je n'y ai pas pensé. J'accepterai bien volontiers de me placer sous ta censure permanente [(15)], ou celle d'autres esprits indépendants, je veux dire, par exemple, indépendants du sionisme puisque nombreux sont ceux qui font équivaloir antisémitisme et antisionisme. J'ai compris depuis très longtemps que le sionisme était une des formes du colonialisme européen, qu'il devait donc pour cette raison être combattu mais que le problème palestinien devait se résoudre politiquement. Je l'ai toujours dit, à l'occasion, à mes interlocuteurs palestiniens, en tâchant de leur démontrer que la primauté du militaire aboutit toujours à liquider ce qu'il y a d'aspirations à la justice dans les situations et les mouvements révolutionnaires. Ceci m'a valu chez eux, parfois, plus d'une suspicion [(16)].

Il faudrait, si l'on veut se pencher sur tous ces problèmes, que la suspicion ne soit pas toujours présente. Mais qu'y faire? Si l'on dit qu'en telle ou telle circonstance, l'Agence juive ou tel groupe sioniste a fait une propagande mensongère, il se trouvera des gens, tu le sais bien, pour crier à l'antisémitisme. Maxime Rodinson [(17)] lui-même n'a-t-il pas été à maintes reprises traîné dans la boue? De qui peut-on prendre au sérieux cette imputation, si d'aventure elle survient? Tu as vu ce qu'a écrit Lanzmann dans Les Temps Modernes, sous la signature de Sartre. Vais-je le prendre au sérieux, ou le considérer-- et j'aurais plutôt tendance à le faire-- comme une sorte de malade mental dont la paranoia se cristallise sur sa judéité?

Chercher la vérité, écarter de sa route les tabous qui l'encombrent, c'est sûrement parfois s'exposer à des imputations de ce genre, formulées par des imbéciles. Bordiga disait que la pire chose qu'avait créée le fascisme, c'était l'antifascisme [(18)]. Je ne serais pas loin de le paraphraser en remplaçant fascisme par racisme. Que ce soit le journal de la LICRA, que j'ai découvert dans ces circonstances, ou les gens du MRAP, que j'ai un temps un peu vus à propos de l'Afrique du Sud, ils me font tous l'effet de solides crétins.

Quelle sera la bonne pierre de touche? De par ma vie, la judéité est une partie composante de moi-même, parmi d'autres, sans que cela m'ait jamais paru poser de problème [(19)]. Je ne me crois pas capable de sentiment raciste, et si peu que je n'hésiterai pas devant un individu qui se définit comme juif et qui dit des conneries (Lanzmann, par exemple) à lui dire qu'il est un juif con et que sa connerie est juive. Comme je le ferais avec un Turc ou un Fijien.

Quant aux batailles politiques, elles se mènent sans "alliances", qui peuvent être aussi déshonorantes à gauche qu'à droite. Y entre qui veut, en suivant sa propre ligne. Je ne suis responsable que de moi-même.

 

Le lendemain, 30 juin, je faisais cette autre lettre:

 

Paul Thibaud m'a dit que tu avais fait un texte sur ce qui nous occupe depuis plusieurs mois. Serait-il possible d'en prendre connaissance, soit que tu me l'envoies, soit que tu dises à Thibaud de me laisser en prendre connaissance? J'ai, pour ma part, essayé de faire circuler les textes pour que le débat soit plus facile. J'ai même été jusqu'à procurer à Wellers un document qu'il n'avait pas, ce dont il ne m'a pas remercié. J'espère que dans ce texte tu t'es prononcé sur l'ouvrage de Filip Muller puisqu'il est présenté comme une "réponse" aux propos de Faurisson.

Je vois que tu interviens sur tous les fronts, les juifs de gauche, la défense d'Edmond Maire, l'affaire de l'anthropologue allemande. J'avoue que sur ce dernier point, j'attends encore que votre dénonciation s'accompagne d'éléments un peu probants. Pour le moment, on a à nouveau l'impression (comme pour l'affaire Curiel) de gens qui ont signé les yeux fermés. Et d'ailleurs certains disent maintenant dans Libération qu'il ne s'agit pas d'attaquer une personne, mais une certaine conception de l'anthropologie. Pour moi, cette affaire n'est pas claire. J'ai le souvenir de m'être dérobé à l'enseignement qui était dispensé au Musée de l'Homme sur l'anthropologie physique, parce que je trouvais débile de mesurer des crânes et des angles faciaux. Mais la chose existe depuis plus d'un siècle, et si on ne l'avait peu ou prou remplacée par des méthodes nettement plus scientifiques (les marqueurs sanguins), il me semble que l'anthropologie physique resterait une méthode assez idiote pour saisir pourtant quelque chose qui existe. Il faut dire que les races existent (c'est donc un objet de savoir scientifique) mais que ce fait n'a aucune signification particulière. De la mauvaise science, il y en a toujours. Pourquoi s'attaquer à cette femme-là?

 

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