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AVANT-PROPOS
ASSORTI DE QUELQUES MATÉRIAUX ET RÉFLEXIONS
POUR UNE ÉTUDE SOCIO-MÉDIOLOGIQUE DE L'"AFFAIRE CAMUS"
Par Claude Durand

Je faisais subitement cette découverte affligeante : il y a des vérités puissantes, révoltantes, mais qui ne peuvent malheureusement produire d'effet sur le public car, l'exposé en étant trop touffu, l'abondance d'arguments leur ôte tout pouvoir de persuasion...
ISMAIL KADARÉ, Clair de lune


Le boom moral nous permet la culbute : l'opposition au nom de l'ordre établi ; [...] la persécution de nos ennemis intimes, mais pour le compte officiel des persécutés.
RÉGIS DEBRAY, L'Emprise


 
 

Ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'"affaire Camus", dont, malgré les efforts démesurés de quelques-uns, les échos n'ont pas ébranlé beaucoup plus que quelques arrondissements parisiens et un ou deux campus américains, méritera sans doute une étude de cas par les spécialistes de cette nouvelle discipline qu'est la médiologie - ou d'une de ses annexes, la sociologie des moyens de communication, science de l'air du temps s'il en est -, puisque le point de départ de l'affaire et son point d'arrivée concernent à tous égards les médias. Point de départ : à tort ou à raison, un écrivain déclare " un peu exagéré " certain manquement à la neutralité et au pluralisme par surreprésentation d'un point de vue dans une émission donnée, remontant à six ans, d'une radio de service public, sur des thèmes qui eussent requis par définition, à son avis, des approches multiples et divergentes. Plusieurs semaines après la publication de l'ouvrage, la nouvelle responsable de ladite station de radio, qui, à l'occasion d'une réforme de la grille des programmes, a supprimé un an auparavant l'émission en question, prend la défense de journalistes qu'elle a congédiés et de l'honneur de la station dont elle a la charge en dénonçant sans autre forme de procès le caractère xénophobe, raciste et antisémite du livre de Renaud Camus, La Campagne de France, en menaçant de poursuites l'auteur et l'éditeur et en appelant le ban et l'arrière-ban de ses relations nombreuses à se joindre à son action. Le médiologue étudiera à partir de là les connexions de réseaux qui se sont opérées pour faire d'un événement somme toute minuscule (visant quelques pages d'un ouvrage qui en compte cinq cents, d'un auteur dont la diffusion habituelle oscille entre mille et trois mille exemplaires) une "affaire" couvrant des dizaines de pages de quotidiens et magazines nationaux (une part notable des grands périodiques ont su en l'occurrence, quant à eux, raison et sens des proportions garder).
 

Il ne m'appartient pas de mener à bien cette enquête approfondie. Je me permettrai seulement, en revanche, dans les paragraphes qui suivent, chaque fois qu'il sera question d'un protagoniste permanent ou épisodique de l'affaire, de lui accoler un "badge", comme on fait dans les colloques, forums et congrès, spécifiant les médias avec qui il entretient des relations permanentes ou irrégulières (salarié ou auteur de telle maison d'édition, responsable, collaborateur régulier ou intermittent d'un journal, d'une station de radio, d'un périodique, etc.). Non que ce type d'"appartenance" détermine forcément une position individuelle dans une affaire de ce genre, mais la fréquence de certains badges  intéressera le spécialiste des réseaux d'influence dont la sociologie et la politologie modernes commencent à mieux jauger l'importance et l'efficacité dans l'économie de la communication.
Alors que "l'incendie est encore loin d'être éteint" - comme le pronostique Le Monde du 1er juin qui, en l'occurrence, semble mieux informé que ses confrères sur l'identité et les projets des pyromanes ou des souffleurs de braises -, il est impossible d'écrire à froid, c'est le cas de le dire, sur les conditions de la suspension de commercialisation puis de la remise en vente du livre de Renaud Camus. S'agissant d'un "journal" d'écrivain, on me permettra d'en reprendre à mon compte la forme, non comme une chronique quotidienne - je suppose que Renaud Camus, fidèle à son projet d'ensemble, l'a tenue et la publiera, avec ses points de vue partiels et partiaux, ses visions pénétrantes et ses angles morts, les obsessions et les déformations que peuvent susciter chez l'individu le plus équilibré et résistant les pressions directes ou anonymes, les lâchetés, les coups bas, les questions biaisées et réitératives, le sentiment d'abandon et les griefs injustes qu'il sécrète, la tentation vertigineuse de coller à l'image que l'on forge de lui et qu'on lui renvoie... -, mais plutôt comme une série non exhaustive de commentaires et de messages personnels que j'ai eu envie, à un moment ou à un autre, d'adresser à tel ou tel participant ou témoin de l'affaire, et que je fourre ici en vrac dans l'enveloppe de cet avant-propos afin que - pour l'édification du lecteur : c'est le but de toutes pages liminaires - le moins de questions possible restent sans réponse, mais que quelques autres, trop souvent tues jusqu'ici, viennent à être posées.

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 Edwy Plenel [Le Monde, Stock] anime sur LCI une émission du type "pour et contre". Il me convie sur l'affaire Camus à un face-à-face avec Philippe Sollers [Gallimard, Le Monde, Le Journal du dimanche, etc.] ; sans illusions sur mon acceptation - je lui explique que, dans ce genre d'affaire dont la presse écrite a déjà tant de mal à donner une vision objective et équitable, l'outil qu'est la télévision me paraît le moins propre à en traiter, sauf à se complaire dans des matches verbaux stériles où la pose des uns le dispute à la gesticulation des autres -, il m'indique qu'il va me chercher un remplaçant parmi les pétitionnaires favorables à la remise en vente de La Campagne de France. Après défections, je suppose, son choix se porte sur Bernard-Henri Lévy [Grasset, Le Point, etc.], qui n'est pas pétitionnaire mais, à l'instar de Laure Adler [ex-Grasset, France-Culture] dans le magazine Elle (insolite tribune pour ce type de déclaration), se déclare favorable à la publication intégrale de l'ouvrage parce qu'antisémite (selon ce qu'il postule) et parce qu'il faut ainsi le juger (et si possible le faire juger) et condamner (faire condamner) sur pièces . En somme, dans l'émission "pour et contre" d'Edwy Plenel, l'arbitre est de ceux qui ont l'intuition que (ou qui sont bien placés pour savoir que) l'"incendie n'est pas près de s'éteindre" (curieux comme on a ici tendance à  parler de feu quand il est question de livres), le procureur (Sollers) est pour la décapitation (l'interdiction pure et simple) et le défenseur pour la lapidation (on livre à la vindicte publique et, en nommant le "crime", on en appelle aux tribunaux, sans oublier les diverses ligues dont c'est la raison d'être de recevoir ces dénonciations et de leur donner une suite).
Au cours de cette émission "équilibrée" (passé Brest-Litovsk et le Bug, on désignait par le mot troïka, jadis, ce type de tribunaux expéditifs), présidée par un des princes du journalisme d'investigation, BHL insiste pour que, précisément, il soit enquêté sur les conditions dans lesquelles un éditeur comme Fayard a pu publier ce livre condamné à l'unanimité par la troïka . Camus étant déjà exécuté, ou tout comme, l'écrivain éditeur exhorte les limiers de la presse écrite, qui n'ont sans doute rien de mieux à faire, à aller débusquer chez un voisin confrère des secrets probablement inavouables et qui devraient peut-être faire l'objet, eux aussi, un jour, d'une mise en procès devant la troïka.
 

Certains êtres sont ainsi faits que lorsqu'on leur promet de donner spontanément quelque chose, c'est alors qu'ils se mettent à l'exiger. J'ai toujours annoncé qu'à l'occasion de la réédition de La Campagne de France, je m'expliquerais dans un avant-propos sur les circonstances de sa publication. Ce que je fais ci-après en m'excusant par avance d'épargner ainsi leur peine aux traqueurs de mystères et à leurs commanditaires.

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Renaud Camus vient, à l'automne 1999, me faire lire le manuscrit de son Répertoire des délicatesses du français contemporain, puis me proposer La Campagne de France et la suite de son journal. Il ne fait pas mystère que son éditeur habituel, Paul Otchakovsky-Laurens, a refusé de publier le second ouvrage. Ou plutôt, me précise-t-il, un assistant de POL aurait protesté que jamais il ne prêterait la main à la mise en fabrication de ce livre, et Paul, mû par une sorte de lassitude, aurait renoncé. Et Camus me signale que, dans les cinq cents pages de ce volume, quelques passages peuvent faire question si on les isole de leur contexte, mais qu'il est tout disposé à revoir certaines formulations (ce qu'il fera à sa guise entre la préparation du manuscrit et le bon à tirer).
 

Ici une parenthèse comique (avec le recul) : parce que mon plus proche collaborateur déclare à la presse qu'il n'a personnellement pas lu l'ouvrage avant parution (ce qui est absolument vrai), on a çà et là écrit  en ricanant que, chez Fayard, on publie sans lire. Or, s'il est une maison réputée pour le soin apporté à la lecture et à la mise au point des manuscrits, c'est bien la nôtre, et tout le monde le sait. Alors, pourquoi cette question lancinante? La réponse est simple : pour m'amener à parler avant que j'aie décidé de le faire (silence, réserve et retrait : vieille tactique pour voir tous les loups sortir du bois), et à reconnaître (à "avouer") que j'ai pris personnellement la décision de publier La Campagne de France, ce que j'ai fait fort naturellement dans une lettre adressée au Monde le 18 mai et publiée le samedi après-midi 21 en bas de page 24 (mais c'est souvent dans les parages des informations météo ou des mots croisés que l'attention des lecteurs se reconcentre):

« 1. Un dirigeant de maison d'édition se doit à mon avis d'assumer la responsabilité de tout ce qu'il publie, qu'il en ait le contrôlé lui-même le contenu ou qu'il s'agisse d'un ouvrage suivi par un de ses collaborateurs, qu'il épouse les vues de tel ou tel auteur ou qu'elles soient diamétralement opposées à ses propres convictions. J'assume donc pleinement la publication du livre de Renaud Camus, La Campagne de France, y compris dans mon désaccord complet avec certaines de ses formulations.
Je n'ai demandé à personne, chez Fayard, de partager cette responsabilité, et toute déclaration ou indication tendant à souligner la non-implication d'un de mes collaborateurs ne constitue donc pas une information. Les vrais professionnels de l'imprimé savent que c'est un métier où il ne convient pas de se soucier en permanence de faire valoir la blancheur de ses paumes ou la délicatesse de son odorat, sauf à ne s'occuper que de bonne presse (il en est de toutes paroisses) ou de romans à l'eau de rose.
« 2. La décision prise par la direction de Fayard à la suite de la campagne déclenchée par Laure Adler contre La Campagne de France a été celle d'une suspension de commercialisation. Elle n'a pas résulté, comme vous l'écrivez, du "ralliement" d'un dirigeant aux arguments d'un autre, mais du fait que des arguments différents et à certains égards divergents ont débouché sur cette décision commune et provisoire. Dès qu'elle a été prise, j'en ai avisé Renaud Camus et nous sommes convenus d'étudier dès son retour des Etats-Unis, soit dans les prochains jours, les conditions d'une réédition éventuelle, telles que suggérées par lui, comportant notamment les quelque 500 pages non controversées de l'ouvrage, ainsi que ses explications - par exemple celles rejetées récemment par Le Monde - ou tous autres éléments permettant aux lecteurs d'exercer leur liberté de jugement hors du climat qui a prévalu jusqu'ici.
 
« 3. Il est commode et généralement flatteur pour sa propre image de se battre pour la liberté d'expression de celui qui pense comme soi. Qui ne voudrait plus de liberté de la presse en Tunisie (mais en Libye aussi), de liberté d'édition au Maroc (mais en Algérie aussi), et qui n'est pas scandalisé par la création d'un délit d'"abus de la liberté de parole" dans la Russie de M. Poutine (délit jamais jugé ni réprimé en France, dirait-on). Mais combien plus rares, y compris parmi les intéressés, gens de presse ou du livre, sont ceux qui s'obstinent à réclamer cette liberté pour leurs adversaires, et plus généralement à accorder le bénéfice de la bonne foi, voire l'hospitalité aux mal-pensants, aux mal-parlants et autres "déviants" de l'écrit. C'est encore pour quelque temps, j'espère, une singularité de l'édition par rapport à d'autres médias qui ont la prétention, les moyens et la pratique plus ou moins débonnaire, justicière ou policière de tout pouvoir, et, par leurs excès, la violence qu'ils exercent involontairement ou sciemment, donnent raison à Eschyle pour qui "un abus de justice finit par mettre le droit du côté du coupable". »

J'ai donc lu en son entier le manuscrit de La Campagne de France et me suis tenu le langage suivant : Voilà l'auteur d'une quarantaine de livres qui divorce partiellement d'avec son éditeur de toujours. Il vend peu, est endetté jusqu'au cou, a donc des besoins d'argent, et POL lui garde assez d'estime pour souhaiter publier le reste de son oeuvre (hors le Journal) : par conséquent, rien d'assimilable à ces "bons coups", ces "rapts" d'auteurs à succès que des éditeurs avides, cupides et paresseux fauchent à leurs confrères en échange d'engagements mirobolants, de promesse de chèques, d'articles, d'émissions, de lauriers, etc. (Une attachée de presse expérimentée résume : «C'est chez nous qu'on tapine le mieux. ») BHL et les autres membres de la troïka connaissent d'assez près le milieu où ces pratiques ont cours pour ne pas se méprendre à ce sujet .
 

Je me dis encore : Voilà un auteur confidentiel mais reconnu. Il fut même une époque où il était de très bon ton de dire le plus grand bien de Renaud Camus ; mais il en est de certains critiques comme de la folle avoine qui dodeline au vent des engouements, des craintes et des influences. Personnellement, cette prose de haute-contre ne me laisse pas impassible. Il y a chez ce type d'auteurs hautains, puristes, affrontés plus qu'effrontés, une flamme qui me séduit plus encore qu'elle ne m'exaspère, et que je préfère de beaucoup au cynique à tout crin, au "prenez-moi comme je suis", au "revenu de tout", y compris le revenu au sens culinaire, avec ses ingrédients mi-cuits mi-crus dans une huile bon marché et qui fricassent en crachotant sur tout ce qui n'est pas leur auteur. Ce qui peut défriser, exaspérer, passer pour la gourme d'une noblesse désargentée ou un autisme d'esthète, je le préfère aux réflexions roublardes et à la satisfaction repue de certains parvenus dans leur prétendue ouverture au monde et aux autres qui n'est le plus souvent qu'un sentiment de mise à disposition. M'impressionne aussi chez Camus l'effort imposé pour faire coïncider vie et littérature à chaque heure de chacune de ses journées, donc sans aucune place pour ce qui constitue chez d'autres l'essentiel : l'image, la promotion, l'après-vente, la carrière (sauf pour une candidature malheureuse à l'Académie française , mais par amour de la langue et haine des indélicatesses qu'on lui fait subir). Bref, un écrivain dont je ne sache pas que la critique patentée l'ait jusqu'ici trouvé "moyen", "très moyen" ou "moins que moyen" (appréciations portéeslors de l'émission de LCI évoquée ci-dessus ).
 

A propos de critique "patentée", il faudrait peut-être oser dire "patenteuse" puisque, en définitive, par ses avis et surtout par ses silences, elle contribue notablement à la délivrance des permis d'exercer (non d'écrire, certes, mais de publier). A la lecture de son manuscrit, je suis frappé par l'absence de précautions, la hauteur, voire l'insolence, en tout cas la liberté de ton de Renaud Camus à son endroit : «Les critiques littéraires ont la peau sensible [...]. Le moindre petit reproche à leur égard, ils en parlent encore dix ans après. Eux sont moins délicats quand il s'agit de porter des coups [...].» Ou encore , p. 236 : «Comment peut-on ne pas haïr les journalistes, quand on est confronté jour après jour à leur morgue, à leur mépris, à leur parole hideusement dévaluée, cette immonde pistrouille ("J'vous passe un papier jeudi, promis juré" (reste à savoir quel jeudi ...) ? Et quand on doit s'accommoder, par force, de cette hideuse façon qu'ils ont de vous faire sentir à chacun de leurs mots la vérité, à savoir que sans eux vous n'êtes rien, ni ne pouvez rien faire ?» Je me remémore des lignes du Répertoire des délicatesses du français contemporain épinglant les fautes de syntaxe ou les impropriétés commises sur les ondes de France-Culture et dans les colonnes du Monde. J'ai beau me dire que Camus en relèverait moins s'il n'écoutait pas cette radio et ne lisait pas ce journal, et qu'il y a là de ces menus châtiments réservés à ceux qu'on aime bien, je doute qu'on le lui pardonne de sitôt, mais cette liberté et ce courage-là ne sont pas pour me déplaire. En voilà un, me dis-je, qui, en tout cas, ne sera jamais édité par ceux - probablement minoritaires dans notre métier, Dieu merci! - qui pensent que même la critique s'achète, que ce soit par flagorneries, renvois d'ascenseurs, abonnements à déjeuner, placement dans des rédactions amies ou des jurys, commandes de livres jamais écrits ou de préfaces surpayées, etc. (J'y reviendrai, mais sans doute plus tard : la place ici me ferait défaut et les membres de la troïka connaissent cela aussi bien que moi.) De la part de la quasi-totalité des autres éditeurs, il y a gros à parier que la prudence ou le rejet sincère l'emporteront .
En ce qui concerne les passages controversés (oui, j'y viens !), j'éprouve, je l'avoue, des sentiments mêlés : j'y relève des accents que l'on trouve dans pas mal de classiques français du XXe siècle en vente libre, et non des moindres (de Barrès à Bernanos, de Gide à Montherlant, de Chardonne à Morand, etc.) ; du côté des vivants, y compris dans la tradition opposée à celle d'un Jacques Laurent [Grasset], d'un Michel Déon [Gallimard, La Table ronde], d'un Félicien Marceau [Gallimard], d'un Michel Mohrt [Gallimard], on en trouverait  beaucoup pour acquiescer à l'esprit, voire à la lettre de tel ou tel passage ; l'expression d'un respect (et même d'un amour) de la différence chez l'étranger, par opposition aux cantilènes sur la "culture métisse" dont on a sans doute exagéré les sortilèges depuis les années 80, m'intéresse comme peut être à la fois piqué et révulsé un lecteur qui sent sa propre sensibilité prise à rebrousse-poil. En particulier, l'enseignant que j'ai été s'insurge par-dessus tout de lire que les "Français de souche" seraient nécessairement les mieux placés pour assimiler, évoquer, restituer la culture française, alors que ce qui frappe n'importe quel pédagogue, c'est l'exceptionnelle célérité avec laquelle certains enfants d'immigrés récents (le cas est particulièrement fréquent parmi les réfugiés du Sud-Est asiatique) en viennent à s'imprégner de nos "classiques" et de nos traditions ; mais à peine ai-je le temps d'entrer en fureur que Camus la fait retomber en s'offrant à la partager : non, décidément, les profondeurs de ce qu'on appelle la "France profonde" préparent encore moins bien à se pénétrer de cette culture-là, et ce ne sont assurément pas les troupes de Jean-Marie Le Pen qui défileront demain dans le faubourg Saint-Germain en scandant : "Lisez Proust ! Lisez Bergson !" Dans l'apostrophe visant l'émission de France-Culture d'il y a six ans, je note que ce que Camus lui reproche, à tort ou à raison, et sous une forme que l'on peut certes critiquer, c'est de manquer à la neutralité ou au pluralisme de rigueur dans un service public : si l'on tient à ce que les convictions personnelles se donnent libre cours, il faut que les "plateaux" et les programmes  soient tant soit peu équilibrés. Rien de plus difficile, assurément. Mais, au terme de quatre décennies d'observation, je sens et je sais qu'une sourde indignation, qui risque un jour de se transformer en exaspération, gronde et se lève à entendre et voir, sur les plus puissants médias, par l'effet de jeux de connivences, X... ou Y... , auteurs et penseurs pour la galerie, monopoliser cent fois plus l'attention des rédactions qu'un Gracq [Corti], un Michon [Verdier], un Ricoeur [Seuil] ou un Derrida [Galilée]  (pour ne pas parler d'un petit peuple d'excellents écrivains qui jugent déontologiquement incompatible le cumul des places d'auteur et de critique, et, du coup, se voient souvent réduire par les médias à la condition d'intouchables de la littérature).


Lisant ces passages en une période donnée, dans un climat donné, ils me heurtent, mais si j'y vois de quoi fouetter un chat, je n'y vois pas de quoi mobiliser des juridictions. Ou il faudrait alors demander l'interdiction d'un nombre substantiel d'oeuvres en circulation - et il faudrait avoir le courage de la réclamer ici et maintenant, dans la foulée de l'affaire, et par conséquent de multiplier les troïkas et de dresser des listes.


Je me dis in fine : au bout de quelque quarante ans de bons et loyaux services dans l'édition, me voilà en vue de la ligne d'arrivée (en fait, du départ) ; depuis la publication des dissidents russes jusqu'à celle du petit traité de guérilla urbaine du révolutionnaire brésilien Carlos Marighela (interdit par le ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin par application d'une loi de la fin des années 30 destinée à empêcher l'importation de la propagande nazie, et réédité alors par 23 éditeurs : quelle époque ! Mais le même livre eût-il été publié et réédité après les campagnes terroristes dont la France fut victime au début des années 80 ? J'en doute), des mémoires de Walesa exfiltrés de la Pologne en état d'exception aux archives de Kadaré exfiltrées du bunker stalinien d'Albanie, j'ai eu la chance de pouvoir combiner les bonnes actions avec la belle image. Sur la question des droits de l'homme, sur celle du devoir de mémoire, j'ai délibérément édité une part notable des livres de référence, de Raul Hilberg à Claude Lanzmann, de Robert Badinter à Serge Klarsfeld, etc. (Sur certains, très gros et très chers à éditer, mes confrères très réservés sur le livre de Camus ne se ruaient pas non plus.) Mais publier conformément à ses convictions profondes, est-ce témoigner d'un si grand courage? On dit trop vite, à cet âge et avec ce bilan, qu'on n'a plus rien à prouver. Et si c'était justement le contraire?
Je me suis senti dans la situation d'un avocat ayant pignon sur rue, à la tête d'un cabinet réputé, à qui le plus mauvais innocent qui soit (n'a-t-il pas, par défi et amertume, annoncé littéralement ce qui l'attendait, tout en en sous-estimant grandement l'ampleur et la virulence ?) vient demander d'assurer sa défense.
Douteux, le cas Camus? Toujours la liberté d'expression doit pouvoir être défendue à l'excès et au bénéfice du doute .
En quelques secondes ou une nuit - mais je crois bien que ce fut en quelques secondes -, j'ai accepté d'aider Renaud Camus à bénéficier de cette liberté-là, dont beaucoup de gens - journalistes, écrivains, avocats... - font singulièrement litière, ces temps-ci.


Malgré ces explications sincères, peut-être désarmantes et en tout cas désarmées, je suis sûr et certain de ne pas être compris par les procureurs - et par les investigateurs enquêtant sur commission rogatoire délivrée par eux -, car, aux yeux de certaines de nos nouvelles élites, fascinées par la notoriété, l'influence, l'argent et les commodités du pouvoir, la simple générosité est une faute, la gratuité une marque d'imbécillité, la défense d'un ennemi une trahison plus grave encore que ce qui peut être reproché directement à ce dernier.

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Dans l'affaire, un certain nombre d'articles (y compris dans Le Monde, qui a rectifié) ont prétendu que Denis Roche [Seuil], directeur littéraire, jadis admirable  traducteur du poète fasciste et antisémite Ezra Pound, avait refusé avec dégoût La Campagne de France. Vérification faite, il s'agissait d'un autre ouvrage, il y a  plusieurs années, rejeté toujours avec dégoût, mais une nausée que le temps ne paraît pas avoir dissipée, ou bien qui s'est réveillée plus forte que jamais pour donner à l'affaire des antécédents (précieux, ça, pour les troïkas !). Mais, à cette occasion, les mêmes plumes se sont étonnées d'un ton désapprobateur : pourquoi donc Claude Durand n'a-t-il pas imité Denis Roche, n'a-t-il pas appelé Paul Otchakovsky-Laurens pour s'enquérir des raisons qui l'avaient conduit, lui, à refuser ce Journal?


La première réponse est simple : parce que Renaud Camus m'avait franchement exposé ces raisons-là.


La seconde est tout aussi évidente : parce qu'ayant lu le manuscrit, j'étais parfaitement édifié sur les difficultés posées par cette publication, surtout pour un éditeur moins protégé que moi par l'"immunité" de l'âge.


La troisième est plus délicate à exposer, et, ici encore, je crains qu'elle ne soit pas comprise de nos nouveaux barbares à visage humaniste. Paul, excellent éditeur, digne d'admiration pour sa fidélité à sa "ligne" et celle qu'il a su susciter chez "ses" auteurs (il a fondé sa maison, l'a transportée sur son dos comme un vaillant gastéropode de groupe en groupe, jusqu'à acquérir au mérite autonomie et prospérité relatives), a lui-même déclaré, après coup, s'être trompé - avoir éprouvé, à un certain degré, cette sorte d'hallucination qui fait parfois prendre ce qu'on redoute de lire (ou, au contraire, espère bien lire) pour ce qui est donné à lire. (Le phénomène, chez les procureurs de parti pris, revêt une autre dimension : pour être assurés qu'on lira ce qu'ils ont l'intention de dénoncer, ils créent de toutes pièces l'hallucination en tronquant ou déformant.) C'est d'ailleurs bien ce que j'avais cru comprendre : le refus de Paul, intervenant après tant et tant d'années de relations confiantes et persévérantes, n'était pas forcément ou uniquement un refus "de conviction", mais un mouvement de lassitude à la perspective de devoir assurer une défense peut-être difficile, coûteuse, y compris en termes d'"image de marque" (toutes remarques que je me suis faites et que seul un certain sentiment d'impunité - au sens non juridique du terme ! - qui vient avec l'âge, sans doute, m'a fait écarter, car pour prendre de tels risques il ne faut pas être à mi-parcours, mais débuter ou être un pré-préretraité comme moi).


Devinant et ressentant tout cela, l'attitude la plus confraternelle et la plus délicate devait-elle consister à appeler Paul pour lui dire qu'on osait faire ce pas que lui-même, tout en le regrettant, n'avait pas cru devoir franchir, puis peut-être à faxer un communiqué à l'AFP, ou à tenir une conférence de presse?


Non, décidément, dans le monde du tout-image et du tout-pour-soi, le silence, la discrétion, la politesse du coeur ne sont plus même des défauts, mais des causes de stupéfaction.

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Deux questions n'ont pas été posées, et j'y réponds donc un peu plus succinctement :

1) Pourquoi, s'il n'y avait pas lieu, à mes yeux, de prendre des précautions spéciales au moment de l'acceptation du manuscrit, avoir suspendu la commercialisation dès les premières attaques?

Réponse : Si le petit bois de l'incendie a été fourni par Renaud Camus, l'allumette a été craquée par Marc Weitzmann [Stock, Les Inrockuptibles], le premier à dénoncer l'ouvrage, et le feu mis par Laure Adler . Dans les vingt-quatre heures, on affirme qu'un référé du MRAP (ou de la Licra, ou des deux) est en cours de rédaction. Dans le même temps, alors que Laure Adler annonce qu'une plainte sera déposée , une ministre en exercice, ancienne présidente de la Commission des Lois à l'Assemblée, prononce une sentence habituellement du ressort d'un autre pouvoir que l'exécutif, en fondant par surcroît ce rejet d'appel en ces termes qui resteront dans les annales : affirmer qu'on n'est pas antisémite, c'est faire «comme bien des propagateurs de thèses racistes» ; en somme, ce sont les antisémites qui se défendent d'être antisémites . Je crois que j'ai toutes les raisons de me défendre d'être antisémite, et je sais que si un ministre en déduisait que je l'étais malgré tout, je me verrais contraint de le déférer devant la Cour de Justice.

Abasourdi par la virulence de la double réaction de Mmes Adler et Tasca, voici que, par-dessus le marché, en cette journée fertile en coups de théâtre, Renaud Camus m'annonce qu'il doit s'envoler le lendemain pour trois semaines à destination des Etats-Unis où l'appelle un cycle de conférences et de débats autour de son oeuvre, depuis longtemps programmé et qu'il lui est absolument impossible d'annuler. Encourir un référé sur un livre dont l'auteur est à huit mille kilomètres du Palais de Justice ? Impossible. La décision de retrait est inévitable.

2) Pourquoi avoir attendu si longtemps pour envisager la réédition avec quelques coupures?

Réponse : Durant les trois semaines au cours desquelles Renaud Camus est allé d'un campus à l'autre, les communications ont été rares et difficiles. Nous sommes convenus qu'il nous ferait part de ses suggestions de coupes à son retour et que nous consulterions alors notre conseil. Mais, dès la suspension de commercialisation, ainsi que Le Monde daté du 21 avril l'annonçait, «Fayard [était] prêt à republier le Journal sans ces extraits ». La question de la réédition a donc toujours été à l'ordre du jour.


J'ai mis à profit ce laps de temps de trois semaines pour parler le moins possible. D'abord afin de tenter de dissuader les protagonistes visibles ou invisibles de continuer à amplifier une affaire aussi disproportionnée par rapport à son prétexte, sachant trop bien à quels retournements d'opinion ce harcèlement médiatique risquait de conduire. (Mais on se demande parfois si ce n'est pas le but recherché : faire en sorte que le débat se dégrade, dégénère, qu'il entraîne ainsi des conséquences qu'on fera passer, grâce à un astucieux brouillage chronologique, pour ce qui a motivé dès l'origine l'attitude de ceux qui, en créant l'événement de toutes pièces, ont vu loin !) Je me suis tu aussi, je l'avoue, afin de mieux entendre les cris des uns, les messes basses des autres, les silences de toutes nuances - amicaux, respectueux, hostiles, indifférents... Jusqu'à ce que, la mesure ayant été comble, les bouches aient commencé à s'ouvrir, comme on disait autrefois au "Parti"...

Gageons qu'à partir de cette " affaire ", il va devenir difficile de les refermer, notamment sur d'autres sujets connexes touchant à l'édition et aux médias.

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A la mi-mai, une pétition intitulée "Un livre a disparu", signée de plus d'une centaine d'écrivains et d'artistes, soutient l'auteur de La Campagne de France et constate qu'il «est aujourd'hui dans l'impossibilité de se défendre alors même que le retrait de son livre des librairies prive les lecteurs de la liberté de juger par eux-mêmes». C'est que, durant cette première phrase, les rectificatifs ou les ripostes adressées par Renaud Camus à la presse sont rejetées sous prétexte qu'il y reproduit ses "thèses" (pour avoir le droit de se défendre, il faudrait donc commencer par acquiescer au réquisitoire des procureurs). A la rigueur accepte-t-on de publier des plaidoyers plus amicaux et effusifs qu'argumentés, qui ne font évidemment pas le poids face à la canonnade adverse. Un tournant se dessine cependant du jour où paraît une contre-pétition s'opposant à toute "expression publique" de la "pensée criminelle" de Renaud Camus, texte si représentatif des "terreurs intellectuelles" du passé qu'il se retourne contre ses instigateurs et sert plutôt la cause de celui qu'il visait à liquider. A partir de là, en effet, les articles de condamnation ne sont plus que dans un rapport de trois à un avec les textes de soutien direct ou indirect.


C'est entre ces deux phases que je rédige une réplique aux signataires de la contre-pétition réclamant l'interdiction complète et définitive de La Campagne de France. Sauf à l'agrémenter de quelques notes, je n'ai rien à changer à ces lignes obligeamment publiées par Libération daté du 30 mai 2000 et que voici :

«Une contre-pétition publiée par le journal Le Monde dans son numéro daté du 25 mai et partiellement reproduite dans le numéro de Libération du même jour en appelle véhémentement à l'interdiction définitive de l'ouvrage de Renaud Camus, y compris dans une version "expurgée".


Ce texte appelle de l'éditeur concerné les quelques commentaires suivants :


1) En France, jusqu'à plus ample informé, ni les pétitions, ni les contre-pétitions, ni plus généralement les campagnes ouvertes ou feutrées contre ou pour un ouvrage ne déterminent les décisions d'un éditeur indépendant de l'Etat comme de tout groupe de pression.


2) Le lecteur désinformé doit savoir que toutes les citations contenues dans la contre-pétition sont tronquées de manière à leur faire dire sinon l'exact opposé, du moins autre chose que ce qu'elles disent. En voici un exemple, dans lequel les passages en italiques et entre crochets ont été délibérément amputés pour ne laisser subsister qu'un concentré de xénophobie :

«[Les lois que personnellement j'aurais voulu voir appliquer aux groupes et surtout aux] individus d'autres cultures et d'autres races qui se présentaient chez nous [ce sont les lois de l'hospitalité. Il est trop tard désormais. Elles impliquaient que l'on sût de part et d'autre qui était l'hôte, et qui l'hôte. A chacun ses devoirs, ses responsabilités, ses privilèges. Mais] les hôtes furent trop nombreux dans la maison. Peut-être aussi restèrent-ils trop longtemps. Ils cessèrent de se considérer comme des hôtes, et, encouragés sans doute par la curieuse amphibologie qui affecte le mot dans notre langue, ils commencèrent à se considérer eux-mêmes comme des hôtes, c'est-à-dire comme étant chez eux. [L'idéologie dominante antiraciste leur a donné raison. Il n'est plus temps de réagir, sauf à céder à des violences qui ne sont pas dans notre nature, et en tout cas pas dans la mienne. Je n'oublie pas notre ancien rôle d'amphitryons, toutefois, même si nous ne l'avons pas toujours très bien tenu, et si] nous ne sommes plus désormais que des commensaux ordinaires parmi nos anciens invités...»

Cette position est grosso modo celle de la Suisse actuelle : hospitalité mesurée sans intégration, sauf pour les plus fortunés . J'imagine que ce peut être celle de l'Europe de Schengen aux yeux d'un jeune Marocain ou Congolais désireux d'émigrer et refoulé à nos frontières.
 

On peut ne pas partager du tout cette approche du problème des immigrations successives, et c'est mon cas, même si je le dis avec une certaine humilité, n'étant pas, comme la plupart des signataires de la contre-pétition, je suppose, un habitant des cités de banlieue où les problèmes d'intégration peuvent poser plus de difficultés que dans les arrondissements du centre de Paris. Mais il faut reconnaître que le paragraphe complet tel qu'il figure dans le livre de Renaud Camus ne dit pas la même chose que le "montage" soumis à la signature des contre-pétitionnaires.
On ne peut donc qu'être étonné que de grands universitaires aient été conduits à avaliser de telles manipulations.


3) Le signataire de bonne foi doit savoir en outre qu'entre la date où la contre-pétition a été mise en circulation et sa publication dans Le Monde, des membres de phrases y ont été ajoutés, qui figurent ci-dessous en italique :

«... Défendre, publier, republier son livre [celui de Renaud Camus] au nom de la liberté d'expression ou pour toute autre raison, c'est, qu'on le veuille ou non, défendre et publier des opinions criminelles  et condamnables. Il faut le savoir. Cela ne s'expurge pas.»


Même les censeurs les plus endurcis des totalitarismes du XXe siècle n'avaient pas inventé la formule qui vient ici d'éclore à l'aube du siècle nouveau : dans un texte donné, l'interdiction des blancs.

Dans un magazine, il est vrai, un intellectuel toujours en vue souhaite la rediffusion de l'ouvrage dans son texte intégral, tout en le décrétant lui aussi antisémite à cent pour cent : compte tenu de l'existence de la loi Gayssot, il s'en remet donc aux tribunaux de transformer ses attendus succincts en verdict tranchant.
Dans l'économie de la censure, ces deux attitudes composent ensemble ce qu'on appelle un effet de ciseaux.


4) Puisque la contre-pétition a ramassé une forte proportion de signatures lacaniennes, on se permettra de rappeler qu'à l'âge de Renaud Camus, si l'on en croit la biographie de référence (mais non autorisée) qui lui fut consacrée, Jacques Lacan, durant les années noires, "continua à mener une vie intellectuelle et mondaine qui prolongeait celle de son univers parisien de l'avant-guerre" ; en somme, bien qu'il n'ait pas publié une ligne à cette époque, il fit montre d'une certaine expectative ou, à tout le moins, comme le dit l'expression consacrée, il se voua principalement à ses travaux.

5) Enfin, et pour clore ces considérations sur un sourire affligé, je ferai remarquer aux contre-pétitionnaires que l'un d'eux, responsable d'une publication, a publié par le passé, sans ciller et de manière plutôt louangeuse, un auteur appelé Marc-Edouard Nabe, plus excessivement célinien que modérément barrésien, il est vrai, ce qui constitue sans doute à ses yeux une circonstance atténuante. Je suggérerais néanmoins que, pour la peine, ses cosignataires interdisent le coupable de pétition publique pour au moins quinze jours .

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Dans L'Effacement de l'avenir [Galilée], Pierre-André Taguieff décrit lumineusement la dérive du débat public qui se profile (après avoir caractérisé depuis trois décennies la vague de political correctness au sein de la gauche culturelle américaine):

«En France, la dérive du débat public a été, depuis le début des années 1980, favorisée à la fois par l'extension illimitée de la "démocratie médiatique" (facteur d'élargissement du consensus et d'accélération du conformisme), par la délégitimation du communisme (les orphelins de la Révolution pouvant se reconvertir dans le néo-antifascisme) et par la banalisation de l'esprit d'inquisition qu'a provoquée l'impuissance des élites du militantisme de gauche et d'extrême gauche face au Front national. Une légitime inquiétude a ainsi débouché, mue par un insupportable sentiment d'impuissance, sur la chasse aux sorcières, dans un climat de suspicion généralisée. [...]
L'argument sophistique de la "pente glissante" ou "savonneuse" est au centre de cette rhétorique de la délation : on dénonce des problématiques, des analyses ou des recherches en cours pour ce qu'elles "feraient le jeu de", "prépareraient le terrain à", "conduiraient insensiblement à", "ouvriraient la porte à" (au "fascisme" ou à l'"extrême droite", dit-on ordinairement), ou encore, plus explicitement, "rendraient acceptable" le programme du Front national, ou rendraient "pensables les thèmes de l'extrême droite". [...]
«Des règlements de comptes fondés sur la logique de la concurrence, mus par l'esprit de revanche, de vengeance ou d'épuration, s'habillent d'invocations de sublimes idéaux. L'esprit de croisade persiste dans notre civilisation chrétienne et déchristianisée.
«La machine à fabriquer des suspects et des coupables imaginaires est ainsi remise en route. La nécessaire vigilance des citoyens face aux menaces pesant sur la démocratie pluraliste, cette vigilance est trop souvent détournée de ses usages légitimes, elle est instrumentalisée, désimpliquée de toute prudence, mise au service de fins tout autres que la défense du pluralisme démocratique et de l'Etat de droit. La vigilance de tradition "antifasciste" change dès lors de sens : elle se transforme en méthode de persécution.
[...] Le moralisme de gauche, pratiqué surtout par la nouvelle extrême gauche ("radicale"), est un maximalisme : il exige toujours plus de marques et de preuves de conformité idéologique, de pureté antifasciste, de radicalité antiraciste. D'où son style propre : celui d'un moralisme d'accusation et de dénonciation, voire de délation. La haine manichéenne est insatiable. Son axiome pourrait être ainsi formulé : "Tout antifasciste apparent est un fasciste qui s'ignore et qu'on ignore." Cette dernière vague de dénonciation pseudo-antifasciste a pour effet d'interdire la discussion publique sur de multiples thèmes, par une "purification" préalable de l'espace public. Les "suspects" sont tenus à distance par une activité permanente de délation à laquelle se prêtent tout particulièrement - outre les publications spécialisées - certains organes de presse .»

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Fin mai, on peut d'ores et déjà porter sur la campagne le diagnostic suivant :

1) On essaie de faire passer un crime de lèse-journalisme pour l'oeuvre d'un antisémite, raciste et xénophobe invétéré. On escompte que l'ensemble de la profession sera mobilisée. L'offensive n'est qu'un demi-succès : ses proportions démesurées suscitent bien des interrogations parmi ceux-là mêmes qu'elle était censée rameuter et dont la rigueur professionnelle a tôt fait de reprendre le dessus;

2) L'éditeur n'ayant pas cédé aux pressions, c'est lui qui va peu à peu devenir la cible d'une campagne de déstabilisation rarement vue dans l'histoire récente de la profession et si bien orchestrée qu'on en vient à se demander si elle n'a été qu'une conséquence de l'"affaire Camus", ou si celle-ci n'a pas simplement été la "bonne occasion" depuis longtemps attendue pour la déclencher.

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Au moment où la presse quotidienne ne retentit que de l'"affaire", Jean Daniel [Grasset, Le Nouvel Observateur], dans son éditorial hebdomadaire, évoque, comme il lui arrive souvent, Albert Camus. La semaine suivante, se rendant compte qu'il a eu l'esprit de l'escalier, et comme dans une manière de rectificatif - mais qui aurait songé à se méprendre? -, il avalise à son tour le diagnostic d'infamie frappant La Campagne de France et, pour que nul ne se trompe sur le mépris dont il l'accable, il appelle "M. Renaud" celui qui, puni par où il est censé avoir péché, se retrouve en patriotard xénophobe privé de patronyme.


Contre l'idée que la pensée ou l'opinion serait "originée" de quelque manière, comme le prétend (avec des nuances) "M. Renaud", il brandit l'exemple du seul à pouvoir prétendre à ses yeux au patronyme Camus... et ne pouvait pas plus mal tomber ! Car s'il est un intellectuel lucide, engagé, républicain, qui, à un moment crucial de sa vie et du destin de sa terre natale, a fait prévaloir "sa mère" - l'Algérie - sur sa raison et ses engagements habituels, n'a-t-il pas nom Albert Camus? La position du jeune prix Nobel sur le drame de sa patrie n'a-t-elle pas été déterminée ici, dans ce cas précis, par ses origines (et on se garde bien de lui reprocher ce choix bouleversant  !)?


Pour l'information de Jean Daniel, son "M. Renaud" a écrit par exemple (lettre au périodique suisse Le Temps du 2 mai) sur ce thème :

«Rien n'est plus éloigné de ma pensée que de vouloir "réduire les êtres à leur origine". Je crois que l'origine est un élément important d'une personnalité et de l'élaboration du sens ; et qu'il y a de l'obscurantisme à vouloir l'écarter, comme à éliminer quoi que ce soit qui puisse aider à la compréhension du monde, des groupes et des individus ; mais qu'elle n'est qu'un élément parmi de nombreux autres, bien entendu.
«J'ajouterai que l'origine, pour moi, toute origine sans exception, est toujours une raison d'aimer. Si un monde désoriginé m'inspire peu d'envie, c'est parce que l'origine est à mes yeux l'une des plus précieuses saveurs des êtres, et des pensées, et des phrases, dont j'aime qu'elles charrient un peu de leur terre, et de leurs ciels, et de leur histoire... Que l'origine des êtres et des idées soit perceptible, c'est un motif pour les aimer davantage, jamais pour les aimer moins.»

Mais comme ce débat, comme ces notions doivent paraître surannés à certaines nouvelles élites à l'heure où les seules valeurs qui comptent sont celles cotées en Bourse et où la seule spéculation qui vaille requiert un nomadisme sans entraves des capitaux! Dès lors, dans ce monde-là, si une opinion ou une absence d'opinion est "enracinée", c'est bien souvent pour cause de villégiature ou de résidence secondaire, quand ce n'est pas avant tout pour la clémence d'un climat fiscal : l'être campe sur ses positions et ses avoirs dorment ailleurs.

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Bien entendu, Antoine Spire, dans son article de L'Arche (mai 2000) d'une fermeté extrême, sans complaisance vis-à-vis de Laure Adler et de la manière dont elle mit fin au "Panorama" de France-Culture, s'en prend à l'éditeur qui, ayant laissé paraître l'ouvrage de Renaud Camus, laisse "réhabiliter la ségrégation", tout en évitant de rappeler que cet éditeur, diabolisé par omission, est celui de Nelson Mandela, entre vingt autres champions de la fraternité entre les hommes. A aucun moment ne l'effleure la moindre remise en cause : peu importe, selon lui, que des "plateaux" d'émissions aient été composés de manière presque homogène, puisque les participants ne pensaient pas à l'identique, répond-il, que «l'émission était contradictoire, animée, souvent polémique», qu'«aucune convergence d'intérêt ou de discours ne s'établissait entre les participants». Ne sent-il pas qu'une certaine absence de diversité dans les thèmes de débats pourrait être mal ressentie par certains auditeurs, que ceux-ci pourraient y voir à tort ou à raison comme une manière de ségrégation à rebours dont ils seraient les victimes?

Je le demande sans détours à Spire, que j'estime : l'impression ne l'a-t-elle jamais effleuré, en regardant hier certaines émissions, en lisant encore aujourd'hui certains périodiques, que des animateurs(trices) ou des critiques inclinent à exercer une préférence communautaire indépendante de la qualité des oeuvres ou du talent des personnes? Si c'est un défaut, pourquoi ne pas autoriser les autres à en parler, et, si ce n'en est pas un, pourquoi le nier?


Dans son article, Antoine Spire accuse Renaud Camus de réveiller l'idée qu'il y aurait un "lobby juif". Or Camus n'a jamais rien dit de tel. En revanche, Spire et les ligues de vigilance devraient, à l'approche des élections présidentielles américaines, redoubler d'attention vis-à-vis des analystes politiques, des éditorialistes de tous les médias qui, rituellement, parlent de "vote juif" aux Etats-Unis (mais aussi de "vote noir" et de "vote gay"), des efforts des candidats pour se concilier ce vote en infléchissant leur attitude vis-à-vis d'Israël ou en annonçant des aides financières à l'Etat hébreu. Est-il besoin de faire des recherches approfondies en bibliothèques pour retrouver ce genre de citations, y compris même en ce qui concerne la France et dans les journaux les plus "corrects", quand, après des événements aussi dramatiques que l'attentat de la rue Copernic (automne 1980) et les réactions respectives de Raymond Barre et de François Mitterrand, la presse épilogua sur le "vote juif" à quelques mois des présidentielles de 1981?


A moins que l'idée (fallacieuse) qu'une communauté tende à s'homogénéiser pour penser et voter presque "comme un seul homme" devienne licite lorsqu'il s'agit pour elle de peser politiquement, lorsqu'on veut faire accroire qu'une minorité pourrait décider d'un vote à la majorité?

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Alain Salles est l'investigateur sagace et opiniâtre à qui sa direction a donné mission de suivre l'"affaire Camus" pour Le Monde. Quand il vous interroge d'une voix monocorde, placide et insistante à la fois, il ne vous demande pas tant de répondre que d'illustrer son propre raisonnement en comblant par vos mots les réponses qu'il vous a préparées, un peu comme ces "exercices à trous" qu'on nous faisait faire jadis à l'école. Toutes ses questions (sauf, bien sûr, la première) commencent par "Oui, mais...", comme s'il tenait en permanence à vous ramener dans le droit chemin, celui dont vous vous écartez en suivant votre propre pensée, celui de la vérité a priori telle qu'il pense la livrer (ou telle qu'on lui a demandé de la livrer) à ses lecteurs et que vos paroles ne sauraient vraiment infléchir (en revanche, elles l'accréditeront). Voilà peut-être le prototype brillant du "nouveau journaliste" : il sait mieux que vous ce que vous avez dans le ventre et sur le bout de la langue. Il ne vous demande que d'authentifier par un brin de causette ce qu'il pense de vous et de ce que vous faites. Quand vous l'interrompez par une question déplacée, il ne se laisse pas démonter. Par exemple :

MOI : Vous avez lu le Journal de Nabe ? Ça ne vous paraît pas singulier, ce raffut autour de Camus et le silence radio (si je puis dire) autour de l'antisémitisme déclaré de Nabe?

LUI : Nabe, c'est tellement excessif que ça a moins d'importance.

MOI (un peu interloqué) : Ah?

LUI : Oui. Ce qui est dangereux chez Camus, c'est son antisémitisme insidieux.

Je me suis laissé dire que quelqu'un d'autre avait formulé à propos de l'auteur de La Campagne de France le grief d'antisémitisme inconscient!


Le lecteur attentif du Monde que je suis n'aura pas été sans remarquer (ce n'est pas étranger au petit dialogue ci-dessus) que ce journal a fait la manchette d'un de ses numéros de la fin mai sur une enquête d'une brûlante actualité, à moins qu'elle n'ait paru d'une singulière opportunité, tendant à démontrer que si l'extrême droite tendait à s'effondrer en France sur le plan électoral, c'était malgré le fait que (ou parce que - fallait-il sous-entendre) les Français, dans leur grande majorité, banalisaient certaines idées xénophobes (trop d'immigrés) et se déculpabilisaient ("se décomplexaient", dit Le Monde en langage jeune) d'y adhérer . Pain bénit que cette enquête glissée entre deux rebondissements de l'affaire Camus comme pour justifier a posteriori une "émotion légitime" vérifiée par sondage!


Dommage que, lors du lancement de la contre-pétition réclamant l'interdiction totale de La Campagne de France, Le Monde n'ait pas fait procéder à une enquête d'opinion sur le thème suivant : «Pensez-vous, plus de dix ans après la chute du Mur de Berlin, que, dans l'intelligentsia prise au sens large, les ex-stalinistes, ex-maoïstes et même ex-trotskistes n'aient pas gardé dans leur cerveau repeint un peu de leurs anciennes manières de voir et de faire? Après les cent millions de morts des goulags russes et chinois, s'agit-il à votre avis d'une attitude licite ou criminelle? Pensez-vous qu'il faille leur reconnaître le droit d'expression publique de ces opinions?»


Mais revenons au très remarquable investigateur qu'est Alain Salles. Ce garçon affable -- il s'excuse toujours de vous déranger chez vous le soir, ce qui n'est pas rien, même si l'on préférerait ne pas être dérangé du tout et si l'on n'est pas soi-même du genre à déranger les journalistes chez eux -- a fait ses débuts au "littéraire", puis il semble qu'il ait reçu mission de se consacrer dans les pages "Culture" à l'"Affaire" dont l'ampleur et le retentissement (non pas un bruit sui generis, mais un de ces tapages qui faisaient dire jadis aux vieux patrons de presse : «Allez, faites-moi monter la mayonnaise  ! ») débordait manifestement la place réservée aux "échos de l'édition" dans le supplément hebdomadaire consacré aux livres.


C'est cet éloignement du supplément littéraire et de ses compétences qui explique probablement que, parmi les passages du livre de Renaud Camus considérés comme "racistes", Le Monde ait retenu quelques lignes sur des dragues homosexuelles en Tunisie, lignes dans lesquelles l'auteur, tournant en dérision sa distance "culturelle" avec la société arabe, ironise sur la façon dont cette distance s'est trouvée comblée, si l'on peut dire, "sur le terrain". Il est certain que cette bégueulerie de chaisière n'aurait pas trouvé à se manifester dans les colonnes du "supplément" où l'on a lu Gide, Genet, Burroughs, Guyotat, Goytisolo, etc., et où l'on n'a jamais songé à réclamer l'interdiction de la littérature des grands "touristes" des médinas et plages maghrébines.

J'ignore si Alain Salles est l'auteur de ce relevé, mais, si c'est le cas, il faudra qu'il s'y fasse : la littérature est souvent très choquante, mal élevée, peu présentable pour des garçons comme lui. A moins que ces mines scandalisées -- de même que la métamorphose d'une polémique visant moins d'un pour cent d'un livre en scandale national atteignant les proportions d'un gros rebondissement de l'affaire Elf -- ne préfigurent un autre défi : accélérer une mise au pas "politiquement correcte" de la critique et, par suite, de son objet même, la littérature?

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Même les lecteurs de la presse people sont supposés entendre parler de l'"affaire Camus" ! Pour inaugurer bien explicitement le nouveau feuilleton littéraire qu'Alain Genestar [Grasset, Paris-Match] lui a accordé, Gilles Martin-Chauffier [Grasset, Paris-Match] a choisi de parler d'un roman publié par son propre éditeur, ce qui ne surprend plus personne, mais aussi, fait bien plus remarquable, de revenir à deux reprises, sur le ton du sarcasme, sur la "chasse aux Juifs" de France-Culture à laquelle se serait livré d'après lui (ou d'après les on-dit qu'il a captés dans certains couloirs) Renaud Camus. L'observateur superficiel aurait volontiers prêté à Gilles Martin-Chauffier certains traits que Hugo Marsan [Le Rocher, Verdier, Mercure de France, Zulma, Maren Sell, Le Monde] attribue à Renaud Camus (plutôt réactionnaire, plutôt «nostalgique de l'élite qu'incarnait la bourgeoisie cultivée») ; de fait, on ne lui connaissait pas cette vigilance, et rien ne laissait naguère imaginer qu'il fût si proche des préoccupations de SOS Racisme ou de la Licra. Si la publication du livre de Renaud Camus a eu le mérite de susciter chez lui un pareil engagement, on ne peut que s'en féliciter : Gilles Martin-Chauffier renouera ainsi avec le journalisme engagé d'un autre Martin-Chauffier, grand résistant et patriote progressiste. [Note de l'AAARGH: il suffit de lire les premiers écrits de Rassinier pour voir que Martin-Chauffier était une fieffée crapule.]
Nul doute, ce faisant, qu'il veillera à éviter les bigarrures de l'esprit : chez les jeunes, elles passent pour ce qu'elles sont : passagères ; avec l'âge, les grands écarts sont moins commodes et c'est vous, dans l'écossais de vos opinions, qui risquez de passer pour un beauf-mode.

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A la question que pose en substance Camus (y a-t-il parmi les composantes d'une société des groupes qui, en raison des attaques ou des abominations qu'ils ont subis par le passé, ne sauraient en aucun cas faire l'objet de la moindre critique ou d'un mouvement d'humeur, fût-ce sans généralisation, sur des cas très particuliers et des sujets très secondaires -- ainsi "exagérer un peu" de par la composition monothématique de programmes radiophoniques), et à celle que je lui pose (mais les valeurs républicaines, la neutralité, la pluralité, l'égalité devant la loi, la tolérance ?), cette amie -- intelligence splendide, affection et confiance qui m'émeuvent -- me répond :

-- Ne cherchez pas à raisonner,  tout là-dedans est irrationnel. Vous n'y pouvez rien.


Un autre, l'un de nos plus grands universitaires :


-- Vous avez raison, mais laissez tomber. Vous avez affaire à trop forte partie.


Ce que Régis Debray, après ses propres mécomptes, résume bien en concluant à la fin de L'Emprise :

«En son for intérieur, chacun a loisir de connaître un culte sans le reconnaître, ou de reconnaître la religion en place sans la pratiquer. C'est un peu lâche et égoïste, mais évite les ennuis. Montaigne avait fait de cette prudence une règle de vie : "Il me semble [...] que le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse et la tenir en liberté et puissance de juger librement les choses ; mais quant au-dehors, qu'il doit suivre entièrement les façons et formes reçues." [ Essais, I, XXIII.]


« Refuser sa créance, mais acquiescer poliment. Tenir les saintes feuilles en révérence, mais à l'écart de son privé ; entrouvrir ses lucarnes ; endurer sans broncher ; décliner la querelle. Et passer son chemin, en souriant.»

Je ne suis pas sûr que Régis tienne bien longtemps ces "sages" résolutions.


Quant à moi, je crains qu'il ne soit trop tard. Les cerveaux républicains ne sont pas spécialement souples ni accommodants. Ça ne s'arrange pas avec les années. Leur cas semble à tous égards désespéré, même si cela n'a jamais été une raison pour abdiquer.

D'autant que des voix rappellent opportunément l'essentiel. Sylviane Agacinski, dans Le Monde du 10 juin : «Vers quelle oppression culturelle irait-on, vers quelle société moralisante ou politiquement correcte, si l'on remplaçait la critique par la censure ? De quels sentiments "condamnables" faudra-t-il demain interdire l'expression ? [...] Police du style ou police des opinions? De grâce, ni l'une ni l'autre !» Et Dominique Jamet, dans Marianne du 12 au 18 juin, de terminer un article odieusement titré ("L'homme qui n'aimait pas les Juifs") par une impeccable conclusion :

«Peut-on empêcher quelqu'un de penser ce qu'il pense? Même par contrainte, on ne le peut pas. Faut-il, pour être publié, écrire ce que l'on ne pense pas, ou cacher une partie de ce que l'on pense? Peut-on empêcher quelqu'un de dire, ou d'écrire, ou de publier ce qu'il pense? On  le peut, mais seulement par la contrainte. Qu'en résultera-t-il? On n'aura pas supprimé la pensée, on n'aura empêché que son expression. Oui, dira-t-on, mais cette pensée, ou cette opinion, est un délit. La loi peut qualifier une pensée ou une opinion de "délit" ou de "crime", ces crimes ou ces délits n'en resteront pas moins des opinions, et la démocratie cesse d'être là où s'arrête la liberté d'exprimer son opinion. Même si c'est au nom de la liberté que l'on bâillonne la parole, comme ailleurs on le fait au nom de Dieu, du communisme ou de la force, même si l'on ne tue pas celui qui s'est rendu coupable de délit ou de crime d'opinion, une fatwa reste une fatwa. La force des lois qui répriment la libre expression exprime aussi, toujours et partout, un rapport de forces. La liberté navigue toujours entre deux écueils : l'excès de faiblesse, par où elle périt, et l'abus de la force, où il arrive qu'elle se fracasse.

«Si ce qu'écrit Renaud Camus est insignifiant et sans conséquences, il fallait le négliger. Si ce qu'il écrit est condamnable et dangereux, est-il au-delà des forces de ses censeurs de le réfuter? Comme le disait déjà, interdit de publication mais encore en sursis pour quelques semaines, Camille Desmoulins à l'Incorruptible ( et Dieu sait si ce temps voit proliférer, au nom de la liberté et même de la tolérance, les Robespierre de micro et les Saint-Just de papier), "brûler n'est pas répondre". »

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Au terme de cet avant-propos, j'ai envie de remercier de leur soutien silencieux ou explicite tous les amis, auteurs et membres du personnel des éditions Fayard, alors même qu'ils ne disposaient pas de tous les éléments permettant de se faire un jugement complet sur les événements en cours. Je les remercie d'avoir, même en désaccord, pensé que si l'on s'en prenait avec une insistance aussi virulente à notre maison et à celui qui l'a conduite depuis deux décennies, il y avait de fortes présomptions que ce ne fût pas pour le seul motif (ou prétexte) allégué.

Je crois bien qu'en donnant l'hospitalité à un hôte indésirable partout ailleurs, j'ai attiré sur lui plus d'ennuis qu'il n'en eût essuyés autre part. Que Renaud Camus ne m'en veuille pas trop.

D'aucuns (et c'est un témoignage auquel je suis sensible) s'identifient parfois à une maison au point d'attendre d'elle qu'elle épouse toutes leurs préférences et toutes leurs r épugnances ; les réactions passionnelles demandent alors à être refroidies par quelques rappels de principes : ce que j'ai tenté de faire çà et là dans ces lignes.


Il est probable que si le livre de Renaud Camus avait été publié par exemple à L'Age d'Homme (autrement dit "chez les Serbes", diraient d'aucuns) ou aux éditions du Rocher (l'éditeur actuel de Marc-Edouard Nabe), on n'aurait sans doute pas assisté au même tohu-bohu ni à la même curée . C'est la preuve que ce qu'est devenue la Librairie Arthème Fayard suscite des flambées de passion. Beaucoup d'autres maisons ne sont pas dans ce cas, et nous n'en envions aucune. Si, par surcroît, l'agitation extérieure débouche parfois sur l'intérieur, mieux vaut y voir une preuve de vitalité, et en sourire plutôt qu'en gémir : là où les contradictions n'ont plus cours, c'est le repos éternel. "L'ennui, dit Maine de Biran, est la preuve que nous sommes faits pour un autre monde." A cette aune, comme nous sommes faits pour celui-ci!

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Les coupes et quelques corrections apportées au texte de La Campagne de France, représentant une petite dizaine de pages sur cinq cents, ont été opérées par Renaud Camus d'après ses propres suggestions et certaines recommandations de notre conseil.
Ces quelques passages ayant été abondamment cités par la presse, tantôt de façon tronquée et déformée, tantôt intégralement mais hors de leur contexte, beaucoup plus rarement avec scrupule et probité, il eût été envisageable de les laisser subsister. Mais d'aucuns étant allés jusqu'à réclamer, sur le ton des tricoteuses de 93, l'interdiction des blancs («Cela ne s'expurge pas»), on les conservera comme les cicatrices des blessures infligées à la liberté d'expression par une étrange coalition d'intolérances, inspirées chez les uns par une indignation de bonne foi, chez d'autres par des rancurs sédimentées, chez les troisièmes par des réflexes conditionnés et le souci de garder le monopole de l'invective ou la préséance dans la protestation, chez d'autres enfin, hélas, par le souci criminel d'allumer des feux qui justifient qu'on entende leurs clameurs et appelle leurs secours une fois leurs prédictions vérifiées par les phénomènes pervers qu'ils ont eux-mêmes suscités.

Claude Durand
Juin 2000.

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Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


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