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Compte rendu d'un biographe

qui travaille dans la platitude



page 229

L'affaire Faurisson
Robert Faurisson, professeur de littérature française à l'université de Lyon, a été relevé de ses fonctions "sous prétexte qu'on ne pouvait assurer sa protection en raison des attaques dirigées contre lui compte tenu de ses opinions, et il a été poursuivi en justice pour avoir nié dans ses écrits la réalité des chambres à gaz dans l'Allemagne nazie et pour avoir remis en question l'Holocauste même " (Herman,"Pol Pot", p. 600). Il a été accusé de falsification de l'histoire lors d'un jugement qui, selon Chomsky, "a des relents de stalinisme et de fascisme, et qu'ont évidemment approuvé les intel

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lectuels français, qui pratiquaient outrageusement le mensonge, comme Dershowitz et tous les autres, la vérité étant trop embarrassante " (31 mars 1995).

A l'automne 1979, Serge Thion, ami de Chomsky, le sollicita, ainsi qu'environ cinq cents autres personnes, pour signer une pétition en faveur de la liberté d'expression. La liste des signataires était précédée du texte suivant:

"Dr. Faurisson has served as a respected professor of twentieth-century French literature and document criticism at the University of Lyon-lI in France. Since 1974 he bas been conducting extensive independent historical research into the "Holocaust" question. Since he began making his findings public, Professor Faurisson hes been subject to a vicious campaign of harassment, intimidation, slander and physical violence in a crude attempt to silence him. Feartul officials have even tried to stop him from further research by denying him access to public libraries and archives."

Il convient de citer le texte anglais qui est celui qu'a signé Chomsky et que Pierre Vidal-Naquet, auteur de Les Assassins de la mémoire a traduit de la façon suivante:

" Le Dr Robert Faurisson a occupé pendant plus de quatre ans, et avec considération, un poste de professeur de littérature française du XXe siècle et de critique documentaire à l'université de Lyon-II en France. Depuis 1974 il a entrepris une recherche historique indépendante et approfondie sur la question de l"'Holocauste". Dès qu'il commença à publier ses conclusions, le professeur Faurisson a été l'objet d'une campagne venimeuse faite de tracasseries, d'intimidations, de calomnies et de violences physiques, avec pour objectif de le réduire purement et simplement au silence. Des responsables timorés ont même essayé de l'empêcher de poursuivre ses recherches en lui refusant l'accès aux bibliothèques et aux archives publiques " (Vidal-Naquet, éd. La Découverte, 1987, p. 98).

Et Chomsky de préciser: "On m'a demandé de signer une pétition qui demandait aux autorités de protéger les droits

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civiques de Faurisson, et je l'ai fait. Je signe d'innombrables pétitions de cette nature, et je ne me souviens pas avoir jamais refusé d'en signer une. Je pensais que l'affaire en resterait là. Mais ce ne fut pas le cas, à cause du tir nourri de mensonges qui se produisit en France visant à dire, entre autres absurdités, qu'en défendant les droits civiques de Faurisson, je défendais ses positions " (p. 41).

La presse française présentait le texte comme étant la "pétition Chomsky", et bien que les thèses de Faurisson ne fussent pas mentionnées dans le document qu'il avait signé, Chomsky fut accusé de les partager. Il rédigea alors un "court mémoire sur les aspects de l'affaire concernant les libertés civiles [...] pour bien faire la distinction entre le fait de défendre les idées de quelqu'un et celui de défendre son droit à la liberté d'expression" (Herman, "Pol Pot", p. 601). Il le fit parvenir à Serge Thion, autorisant tacitement ce dernier à en faire l'usage qu'il estimerait être le meilleur. Le texte allait paraître comme préface à l'ouvrage de Faurisson intitulé Mémoire en défense contre ceux qui m'accusent de falsifier l'histoire: la question des chambres à gaz (1980) sous le titre "Quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d'expression".

Dans ses Réponses inédites, Chomsky récapitule les faits: "Peut-être devrais-je préciser, une fois encore, que je n'ai pas écrit ce texte pour qu'il serve de préface au livre dont j'ignorais l'existence; que j'ai ensuite demandé qu'on l'en retire, mais trop tard pour arrêter la publication quelques semaines après; il s'agit là de faits qui ont provoqué un grand nombre de commentaires absurdes et malveillants dans la presse française et que je ne passerai pas en revue" (p. 40). Vidal-Naquet donne sa version des faits: "[...] par une lettre du 6 décembre adressée à Jean-Pierre Faye, Chomsky désavouait, en quelque sorte, non son texte, mais l'utilisation qui en avait été faite avec son accord comme préface au livre de Robert Faurisson. Ce livre n'en avait pas moins été imprimé avec la préface en

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question qui est datée du 11 octobre 1980. Toujours le 6 décembre, il écrivait à Serge Thion à propos de ce même texte: "Si la publication n'est pas en cours, je suggère fermement que vous ne la mettiez pas dans un livre de Faurisson...", ce qui ne l'empêchait pas de maintenir son attitude de principe" (p. 102).

Formellement, cette préface n'est rien d'autre qu'un "avis", une lettre contenant "quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d'expression". Chomsky commence par dire que ce document contient des remarques "qui sont tellement banales que je crois devoir demander aux gens raisonnables qui viendraient à les lire de bien vouloir m'en excuser". Il précise bien d'emblée que le sujet est moins Faurisson que la vie intellectuelle française: "Je ne traite ici qu'un sujet précis et particulier, à savoir le droit à la libre expression des idées, des conclusions et des croyances. Je ne dirai rien ici des travaux de Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand-chose, ou sur les sujets qu'il traite, sur lesquels je n'ai pas de lumières particulières" (préface, p. ix).

Selon Vidal-Naquet: "Voilà donc ce qui le qualifie remarquablement. Mais comme il faut cependant savoir affirmer à la fois une chose et son contraire, Chomsky n'en proclame pas moins quelques pages plus loin, sa compétence " (p. 95). Aussi explique-t-il, "Chomsky-le-double a donc lu Faurisson et il ne l'a pas lu, il a lu ses critiques et il ne les a pas lues" (p. 95). Ce à quoi Chomsky répond: "Je ne revendique nulle part ma "compétence". Je proclame plutôt, clairement et simplement, mon incompétence" (9 septembre 1997).

Le paragraphe final de la "préface" a été abondamment cité. Chomsky parle de la question du "prétendu antisémitisme de Faurisson" en suggérant d'abord que même s'il était antisémite, il devrait être protégé contre ceux qui voudraient lui retirer son droit au travail et à la recherche. Il articule ensuite des propositions qui ne sont pas vraiment dans le fil

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de l'argument central, ni dans celui de ses déclarations antérieures sur son absence totale d'intérêt pour le travail de Faurisson: "On peut se demander si Faurisson est vraiment un antisémite ou un nazi. Comme je l'ai dit, je ne connais pas très bien ses travaux. Mais d'après ce que j'ai lu, en grande partie à cause de la nature des attaques portées contre lui, je ne vois aucune preuve qui étayerait de telles conclusions. Je ne trouve pas non plus de preuves crédibles dans les documents que j'ai lus le concernant, que ce soit dans des textes publiés ou dans des correspondances privées. Pour autant que je puisse en juger, Faurisson est une sorte de libéral relativement apolitique " (préface, p. xiv-xv). Ces propos ont évidemment suscité l'exaspération de Vidal-Naquet; en se reportant aux remarques liminaires du texte de Chosmky, il écrit en effet: "La préface en question relève d'un genre assez nouveau dans la république des lettres. En effet, Noam Chomsky n'a lu ni le livre qu'il préface, ni les critiques qui en ont été faites, et il est incompétent dans le domaine qu'il traite" (p. 94). Dans sa réponse, Chomsky précise que "livrer quelques remarques élémentaires sur le droit à la liberté d'expression n'est pas "d'un genre nouveau dans la république des lettres" et que si je n'ai pas lu le livre que j'ai "préfacé" c'est justement que je ne l'ai pas "préfacé", que j'ignorais jusqu'à son existence, ce que Vidal-Naquet sait fort bien" (9 septembre 1997).

Concernant l'antisémitisme de Faurisson la position de Chomsky reste la même; pour lui, Vidal-Naquet, principal critique de Faurisson, n'en a pas fourni une preuve suffisante: "Si la plus sévère et la plus savante critique de Faurisson ne peut produire aucune preuve à charge d'antisémitisme, alors l'accusation doit être bien faiblement fondée. C'est absolument exact, quoi qu'on ait pu découvrir plus tard" (9 septembre 1997.) Et contre-argumentant l'accusation de Vidal-Naquet, Chomsky fait les remarques suivantes: "Il faut que de telles accusations soient sérieuses, étayées par des preuves que, dans le cas présent, les accusateurs ne peuvent à

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l'évidence pas fournir. J'aurais pu -- et peut-être aurais-je dû -- travailler sur le peu que j'ai entrevu des écrits de Faurisson. Ils consistaient en fait en quelques lettres (non publiées) à des journaux dans lesquelles il rendait hommage à ceux qui luttèrent pour "la bonne cause" contre les nazis ainsi qu'à l'héroïsme des résistants du ghetto de Varsovie " (9 septembre 1997).

L'Holocauste a eu lieu. C'est une des plus grandes atrocités jamais commises. Chomsky le sait et souligne qu'il en a parlé "en des termes beaucoup plus durs que ceux employés par Vidal-Naquet ou Dershowitz, dans ses tout premiers écrits politiques: l'introduction à American Power, l'article de Liberation sur le Moyen-Orient, [...] et sans relâche depuis lors, indépendamment de cette affaire stupide" (13 février 1996). Mais pour avoir défendu obstinément la liberté d'expression et sa position dans l'affaire Faurisson, il fut rendu responsable du contenu "fallacieux et mensonger" des travaux de Faurisson. Une fois de plus le "principe moral élémentaire" était malmené et Chomsky en souffrait.

Aux Etats-Unis les accusations furent proférées par Dershowitz et Werner Cohn. Dans sa version de l'affaire Faurisson, Dershowitz présente Chomsky comme un "antisioniste fanatique" qui "était ravi d'avoir l'occasion" de protester contre la suspension de Faurisson "parce que les écrits et les propos de Faurisson sont violemment antisionistes et antisémites. En fait, le professeur Chomsky a lui-même déclaré que les sionistes avaient tiré parti de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, propos qui, de mon point de vue, ne sont pas très éloignés de ceux de Faurisson" (p. 174). Le livre de Cohn: Partners in Hate: Noam Chomsky and the Holocaust Deniers, fut publié avec une autorisation de paraître signée de Nathan Glazer:

"Lorsque Noam Chomsly prit la défense de Robert Faurisson, le Français qui niait la réalité de l'Holocauste, il provoqua l'étonnement tant de ses amis que de ses ennemis.

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Chomsly a défendu sa position avec force, prétendant qu'il ne s'agissait que de la préservation d'un droit civique, et que cela n'avait rien à voir avec le contenu des écrits et des propos tenus par un individu donné. Dans son ouvrage très bien documenté, Werner Cohn montre que la défense de Faurisson par Chomsky va bien au-delà et qu'elle est conforme aux véritables orientations politiques de ce dernier, en particulier à sa constante hostilité envers les Etats-Unis et Israël. Cohn apporte ainsi un éclairage nouveau sur les travaux politiques de Chomsly "

 

J'ai assisté à une conférence que donna Cohn sur cette question et il s'y révéla à mon avis, confus dans le meilleur des cas et au pire incohérent. Ses propos sur les travaux de Chomsky étaient truffés d'erreurs, par exemple, il prétendit qu'aucune grande maison d'édition ne l'avait publié, qu'Avukah c'était la même chose qu'Hashomer Hatzair, que Thion avait écrit un ouvrage sur le Viêt-nam en collaboration avec Chomsly et que dans le domaine de la linguistique, les travaux de Chomsly étaient totalement sans valeur. Par ailleurs, il fut tout à fait incapable de faire état de ces nombreux détails contenus dans "son ouvrage très bien documenté", me portant ainsi à croire que le livre avait été écrit par quelqu'un d'autre.

Cohn a en outre déclaré, en particulier dans The Hidden Alliances of Noam Chomsky (1988) que le rapprochement entre Chomsly et Faurisson repose sur les tendances antisémite et antisioniste de Chomsly. Pour tenter de le prouver, Cohn énumère une série de connexions très ténues existant entre Chomsky et Faurisson, en insistant lourdement sur la manière dont le premier défendit le second.

Tous les faits relatifs à l'affaire Faurisson mettent en évidence un des traits de caractère de Chomsky, plus précisément son refus de jouer l'apaisement quand il s'agit de résoudre le conflit avec ceux qui l'attaquent. Cette affaire est également exemplaire sous un autre angle, on s'aperçoit que les détracteurs de Chomsky s'en sont servis pour occulter les

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véritables propos de ce dernier. Beaucoup d'énergie a été dépensée en ergotage sur l'emploi de certains mots ou sur l'utilisation de certains arguments. Certains critiques sont plus mesurés et modérés: Vidal-Naquet, tout en déclarant que "Chomsky est, comme beaucoup d'intellectuels, peu sensible aux blessures qu'il inflige, mais très attentif aux égratignures qu'il lui faut supporter " (p. 97), a l'honnêteté de reconnaître "certes, il n'est pas vrai que les thèses de Chomsky soient à rapprocher de celle des néonazis" (p. 103). Mais d'autres critiques sont capables de négliger les dizaines de livres et les centaines d'articles écrits par Chomsky -- ainsi que les innombrables débats et lettres -- dans lesquels il prend systématiquement parti pour les défavorisés et les opprimés. Ces critiques l'accusent de collusion avec les néonazis ou avec le Parti national socialiste allemand, dont le véritable objectif était le totalitarisme et le génocide. En raison de la nature des causes qu'il défend, Chomsky n'adopte pas toujours la bonne tactique, mais les valeurs et le message qu'il transmet dans ses travaux sont, dans une large mesure, en accord avec les positions libertaires.

Les réactions des Français, quant au rôle de Chomsky dans l'affaire Faurisson, sont tout aussi virulentes, particulièrement dans les médias engagés. En 1981, un journaliste du Nouvel Observateur modifia les réponses de Chomsky aux questions qu'il lui avait adressées, afin, comme le dit Chomsky, "d'être en accord avec les orientations idéologiques du journal" (31 mars 1995). Les tentatives faites pour publier l'interview avec les véritables réponses de Chomsky n'aboutirent pas. Chomsky rédigea des réponses aux articles parus dans le Matin de Paris (1979), Le Monde (1981), et Les Nouvelles littéraires (1982) qui l'impliquaient dans l'affaire Faurisson, mais ses lettres ne furent jamais publiées et Libération, selon Chomsky, "me demanda de supprimer les passages où je critique la France et le marxisme, j'ai refusé et ils n'ont rien publié" (31 mars 1995). Plus généralement Chomsky constate

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"qu'il est frappant que la presse française soit la seule en Europe, à m'avoir systématiquement refusé le droit de répondre aux mensonges et aux calomnies, alors qu'on prétend que le débat y est ouvert" (Language and Politics, p. 316). En résumé, ses contacts avec la presse française et ses rapports avec l'intelligentsia furent mémorables, mais il ne fut pas surpris de la manière dont on le traita. Dans un article du Boston Magazine de décembre 1982, il précise que "d'une part, la France n'a pas de tradition libertaire à la manière anglo-saxonne, d'autre part, une grande partie de l'intelligentsia française est tout simplement prédisposée au totalitarisme. Le marxisme-léninisme et le stalinisme, par exemple, ont eut beaucoup plus d'écho et de poids en France qu'aux Etats-Unis et en Angleterre. Ce qu'on appelle la gauche, tout particulièrement en France, compte une fraction importante profondément marquée par le totalitarisme" (Language and Politics, p. 309). Ces propos peuvent sembler simplistes et amers, mais C. M. Woodhouse arrive aux mêmes conclusions, dans une critique de l'ouvrage de Chomsky: Towards a New Cold War: Essays on the Current Crisis and How we Got There, parue dans le Times Literary Supplement de juillet 1982:

"Les Américains ont l'art de l'autocritique, hérité sans doute des Anglais. Le dernier ouvrage de Noam Chomsky en est un exemple frappant. Une telle diatribe, directe et nourrie, contre la politique nationale, écrite par un éminent universitaire, serait pour ainsi dire impensable dans tout autre pays. Un professeur français n'aurait jamais écrit un tel livre sur la politique étrangère de son gouvernement; et pour un Russe cela signifierait l'exil forcé ou l'internement dans un hôpital psychiatrique."

L'affaire Faurisson a été pénible pour Chomsky et l'a marqué de façon durable. Beaucoup de personnes ne le connaissent qu'au travers de cette polémique. Le fait qu'il ait écrit que, pour ce qu'il en savait, Faurisson était une sorte de "libéral apolitique", continue de le poursuivre. Les critiques

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s'en sont servis pour prouver que Chomsky avait des sympathies pour Faurisson. Tout en ayant, pendant des années, réitéré sa condamnation du nazisme dans des dizaines de livres, des centaines de déclarations publiques et des milliers de lettres, Chomsky restait marqué: quand il est invité par divers organismes ou institutions, pour parler, recevoir un doctorat pro causa [=honoris causa ] ou qu'il est appelé à participer à une quelconque haute fonction [=cérémonie] , on évoque très souvent l'affaire Faurisson (et/ou ses prises de position sur Israël ou sur le régime de Pol Pot). Chomsky a toujours refusé de faire marche arrière sur cette affaire, refusant même de reconnaître qu'il ait pu, un temps, manquer de discernement. Comme le remarque Jay Parini: " Lorsqu'il a l'opportunité de calmer le jeu, il choisit de faire monter la tension. Il persiste à dire qu'il n'a jamais rien lu de Faurisson qui lui permette de dire que ce dernier était pronazi. "S'il est quelque chose, précise Chomsky, il est antinazi" " (p. 41). Chomsky souligne que le seul fait d'entrer dans un débat de ce type équivaut à légitimer de façon inacceptable la position de ses adversaires. Il écrit:

" Mes propos, sur le dégoût que m'inspire le fait de débattre avec les défenseurs du nazisme et les négationnistes de l'holocauste, ont été abondamment reproduits... Mais uniquement pour montrer que j'étais contre la liberté de parole! (En refusant de débattre avec vous, je nie votre droit à la liberté d'expression!) Et, évidemment, ils ont systématiquement occulté le fait que je parlais des nazis et des négationnistes de l'Holocauste. C'est insensé. Il faut plonger au fin fond des archives du stalinisme pour trouver quelque chose d'identique, et se rappeler que tous ces gens connaissent tout cela parfaitement bien" (14 août 1995).

Signer une pétition en faveur de Faurisson, était-ce par conséquent une erreur? Au nom du principe invoqué, Chomsky répondrait que ce n'en était pas une. Qu'est-ce que cela signifie de signer une pétition? Chomsky remarque que de nombreuses pétitions en faveur de Salman Rushdie,

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vantaient les mérites des Versets Sataniques: " C'était sans rapport avec la défense de la liberté d'expression et abusif, car bon nombre de signataires (moi y compris) n'avaient pas lu le livre." Alors pourquoi signer?

" Parce que si on ne signait que les textes formulés de la manière que l'on estime être juste, on ne signerait rien, à moins d'en être l'auteur. Il est clair que signer c'est approuver le sens profond d'une déclaration au-delà de sa formulation spécifique. Je suis certain que les mollahs de Qom et les extrémistes staliniens, ont ragé en lisant les pétitions, analysant chaque mot pour y débusquer d'éventuelles connexions, à la manière dont ont agi Vidal-Naquet, Dershowitz et les autres clones de commissaires et de mollahs" (14 août 1995).

En 1969, Chomsky décrivait l'Holocauste en ces termes: "La plus incroyable explosion de folie collective dans l'histoire de l'humanité " (Peace, p. 57-58). Il précisait également qu'à partir du moment où on entre "dans un débat technique avec l'intelligentsia nazie", cela revient à prendre en considération les questions suivantes "Est-il vrai que les Juifs sont un cancer qui pompe la vitalité du peuple allemand?", "Qu'est-ce qui prouve que les Slaves sont des êtres inférieurs?" et à plonger dans "ce fatras de propos déments". Il formulait alors ainsi son argument le moins passionné et le plus décisif: "En entrant dans le jeu des arguments et des contre-arguments, dans le débat sur la faisabilité technique et les stratégies, dans la valse des notes de bas de pages et des citations, en admettant la légitimité du débat sur certains points, on n'est déjà plus un humain" (American Power, p. 9.) Et malgré cela, c'est une pétition, et non pas l'ensemble de son oeuvre, qui a été utilisée pour apprécier la position de Chomsky. Si les critiques pouvaient convenir avec Chomsky que la liberté d'expression est un droit inaliénable, qui ne souffre donc pas d'exception, et par conséquent qu'on ne peut pas lui reprocher d'avoir signé la pétition pour défendre la liberté d'expression de Faurisson, ils n'ont pas apprécié

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la désinvolture avec laquelle il déclarait ne rien avoir lu de Faurisson ni même s'y intéresser.

En effet, selon eux, défendre la liberté d'expression sur des sujets qui ne vous concernent pas, ou qui ne vous intéressent pas, est à la portée de tout le monde, c'est d'ailleurs une position de principe largement partagée mais qui n'engage à rien. Cela devient une position politique lorsqu'on est directement concerné, selon la formule de Voltaire: "Je ne suis d'accord avec rien de ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la fin de mes jours pour que vous puissiez le dire." Défendre la liberté d'expression de ses propres adversaires tient alors du sublime et engage bien, en effet, toute l'organisation de nos sociétés.

Que Chomsky ne se sente pas concerné ni même intéressé par ce qu'écrit Faurisson a de quoi surprendre. En niant l'existence des chambres à gaz, et donc de l'Holocauste, Faurisson met en doute un événement clé de ce XXe siècle. Trois peuples ont été menacés d'extermination pendant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs, les Tziganes et les Japonais. Or Chomsky a pris vigoureusement parti en argumentant contre les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, on l'a vu, et contre l'extermination des Tziganes. On peut donc s'étonner et regretter qu'il n'ait pas saisi l'affaire Faurisson comme l'occasion de se prononcer sur l'Holocauste du peuple juif, au lieu de se contenter de déclarations convenues sur la "folie humaine".


L'affaire Pol Pot
Fruit d'une nouvelle collaboration entre Chomsky et Edward S. Herman, The Political Economy of Human Rights fut publié en 1979. Dans le second tome, intitulé After the Cataclysm: Postwar Indochina and the Reconstruction of Imperial Ideology, les deux auteurs comparaient deux Etats où se déroulent des atrocités: le Cambodge et le Timor, et analy

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saient la façon dont les médias en rendaient compte. C'est ainsi que Chomsky allait se trouver mêlé à une nouvelle polémique.

Dans un article intitulé "Les trahisons de Chomsky" paru le 7 novembre 1980 au sein du supplément Education du Times, Steven Lukes accuse Chomsky d'irresponsabilité intellectuelle. Selon Lukes, Chomsky contribuait à "donner une image fausse du régime de Pol Pot au Cambodge en déformant les faits", parce qu'il "est toujours obsédé par le rôle joué par les Etats-Unis en Indochine", il était donc incapable "de considérer les faits dans leur contexte" (p. 31). Lukes concluait "qu'il fallait en déduire" que Chomsky avait trahi ses principes anarcho-libertaires. "C'est triste de voir Chomsky écrire de telles choses. C'est paradoxal, étant donné la manière dont le gouvernement des Etats-Unis entend jouer son rôle sur la scène mondiale en défendant la représentation de Pol Pot aux Nations unies. Et c'est bizarre étant donné les principes anarcho-libertaires défendus par Chomsky. Chomsky, par ses écrits sur le régime de Pol Pot, est non seulement traître par rapport à la responsabilité des intellectuels mais également traître par rapport à lui-même" (p. 31).

Lukes ne mentionne pas le sujet du livre, qui est clairement énoncé dans l'introduction du volume 1, intitulé Cambodia: Why the Media Find it More Newsworthy than Indonesia and East Timor. La comparaison entre le Cambodge et le Timor y est explicite -- le Timor ayant été le théâtre des pires atrocités, relativement à sa population, depuis l'Holocauste. Si les atrocités commises au Timor étaient comparables à celles perpétrées par Pol Pot au Cambodge (et pour Chomsky elles l'étaient) alors, comparer les actions de Pol Pot avec ce qui a été commis au Timor ne pourrait pas être considéré comme étant une défense du régime de Pol Pot. Mais pour Lukes c'était le cas. Si de telles comparaisons ne peuvent être faites sans que la communauté intellectuelle ne proteste, alors le débat sur les crimes à l'instigation des Etats est appelé

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à être noyé dans la polémique qui consiste à déterminer quelle est l'équipe de meurtriers la moins diabolique.

Que Lukes puisse ignorer le fait que Chomsky et Herman comparaient Pol Pot et le Timor oriental "en dit long sur lui" de l'avis même de Chomsky:

" En ne faisant pas mention de la comparaison claire, sans ambiguïté, et explicite entre Pol Pot et le Timor oriental, il se place dans la situation de défenseur des crimes commis au Timor. C'est de la logique élémentaire: si comparer Pol Pot et le Timor équivaut à défendre Pol Pot comme le prétend Lukes (en omettant le contexte qu'il ne pouvait pas ne pas connaître) alors cela veut dire que les crimes au Timor étaient sans importance. Lukes est donc un défenseur du plus grand des massacres commis, relativement à la population totale, depuis l'Holocauste. Pire, c'est un crime dont Lukes est responsable; le soutien du Royaume-Uni a été décisif et c'est un crime que lui, Lukes, aurait pu dénoncer, s'il n'avait pas été favorable à de telles atrocités; à l'inverse, ni lui, ni personne d'autre n'avait idée de ce qu'il fallait faire au sujet de Pol Pot" (13 février 1996).

La vigueur de la réaction de Chomsky est révélatrice du mépris qu'il nourrit pour ce genre de procédé, qu'il connaît bien. Les convenances ne doivent pas l'emporter sur la dénonciation des crimes et des tromperies, Chomsky est contraint de le démontrer: "Imaginons que quelqu'un aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni [...] ait nié les atrocités commises par Pol Pot. Cette personne serait un saint comparé à Lukes, qui nie des atrocités similaires dont il est partiellement responsable car il sait comment y mettre un terme, à condition de le vouloir. C'est élémentaire. Essayez donc de trouver un intellectuel susceptible de comprendre cela. Cela nous en dit long [...] sur ce qu'est la culture intellectuelle" (13 février 1996). Le problème ne se limite pas à Lukes mais concerne toute la communauté intellectuelle, qui est elle-même, d'après Chomsky, " incapable d'appréhender cette forme triviale et

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simple de raisonnement et ses implications. C'est cela qui est intéressant. C'est la preuve d'un niveau d'endoctrinement bien supérieur à celui existant dans les états totalitaires, qui sont en fait rarement capables d'endoctriner les intellectuels au point où ces derniers deviennent inaptes à comprendre les réalités triviales" (14 août 1995).

Au cours des semaines suivantes, deux longues réponses, tout à fait sensées, furent adressées au supplément Education du Times, accusant Lukes de s'être livré à une lecture sélective, d'être passé à côté de l'essentiel du contenu des deux volumes de Political Economy, d'avoir ignoré le premier volume, d'avoir banalisé le potentiel moral de la thèse de Chomsky, d'avoir froidement falsifié la vérité et d'avoir dénaturé le travail de Chomsky et d'Herman et enfin l'accusant d'irrespect. Aucune réponse ne fut adressée par Chomsky, ces deux lettres étaient l'une de Laura J. Summers et l'autre de Robin Woodsworth Carlsen.

Tout en étant sensible au soutien que lui témoignaient ceux qui comprenaient sa position et plus largement ses objectifs, Chomsky savait qu'une véritable campagne de diffamation était beaucoup plus efficace et aurait un plus large écho qu'une argumentation rationnelle. Selon Herman,

" les débats sur le Cambodge et l'affaire Faurisson lui coûtèrent beaucoup sur le plan personnel. Il organisa méthodiquement sa défense, contre les attaques et les charges portées contre lui, répondant pratiquement à chaque lettre et à chaque écrit critique porté à sa connaissance. Il écrivit des centaines de lettres à de simples correspondants ou à des publications traitant de ces questions, il rédigea de nombreux articles, répondit à des questions par téléphone et à des interviews. C'était épuisant, intellectuellement et moralement. Sa capacité à surmonter la tourmente était surprenante et il faisait preuve d'une énergie, d'un sens moral, d'un humour, d'une vigueur et d'une intégrité pratiquement intactes" ("Pol Pot", p. 609).


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Comme toujours, Chomsky ne manque pas de préciser que le fait de subir de tels traitements ne fait pas de lui un être d'exception. Mais la férocité des attaques dirigées contre lui est révélatrice de la puissance des grands médias, elle montre jusqu'où peuvent aller les élites, lorsqu'elles se sentent menacées, pour éliminer la dissidence, et dévoile la véritable nature de ce qui passe pour être un comportement professionnel correct. Dans une lettre qu'il adressa au supplément littéraire du Times en janvier 1982 -- en réponse à un article de Paul Johnson paru dans la même publication et dans lequel ce dernier, tout comme Lukes, accusait Chomsky et Herman de sympathie envers les Khmers rouges -- Chomsky analysait l'une des tactiques utilisées contre lui: "L'un des moyens les plus fréquemment employés par les intellectuels conformistes de l'Est comme de l'Ouest pour attaquer les dissidents qui les irritent, consiste à les accabler en déversant un flot de mensonges. Paul Johnson illustre parfaitement cette méthode en faisait allusion à "ma formidable défense... des Khmers rouges" (25 décembre). J'ai déjà rétabli les faits dans ce journal, et je le ferai encore, sans aucune illusion sur ce qu'en penseront les gardiens de l'orthodoxie." Chomsky affirmait que la campagne de diffamation était secondaire; l'essentiel, c'était évidemment la facilité avec laquelle les intellectuels renonçaient à toute analyse rationnelle quand leur propre gouvernement était en cause:

"Il s'agissait plus généralement des preuves montrant comment l'intelligentsia en place occultait ou justifiait les crimes commis par son propre Etat durant la même période. C'est considéré comme un outrage par tous ceux qui estiment qu'ils devraient être autorisés à mentir comme ils l'entendent à propos des crimes commis par l'ennemi officiel, tout en occultant ou justifiant les crimes de leur propre gouvernement -- phénomène qui est, incidemment, beaucoup plus révélateur et répandu que les erreurs des prétendus Etats "socialistes" dont parle Johnson et qui est généralement éludé. Voilà la clé

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de cette méthode si courante, adoptée par Johnson et les autres" ("Political Pilgrims").

Otero va plus loin encore, il décrit (dans une note additionnelle à Language and Politics) les réactions suscitées par les prises de position de Chomsky sur le Cambodge et l'affaire Faurisson, les considérant comme une tentative bien orchestrée pour saper sa crédibilité et, par ricochet, pour saboter ses critiques contre la politique menée en Indochine:

"La campagne internationale orchestrée contre Chomsky, sous de faux prétextes, n'était qu'un aspect -- peut-être un aspect essentiel -- de la campagne lancée à la fin des années 1970 pour restaurer l'idéologie dominante qui avait été malmenée durant la guerre du Viêt-nam. L'ampleur des attaques insensées menées contre Chomsky, destinées à le faire taire, à ruiner sa stature morale, son prestige et son influence, est de toute évidence et une fois de plus, le tribut qu'il doit payer pour ses écrits et ses actions -- ce n'est pas pour rien qu'il était le seul à en faire les frais " (p. 310).

De tels propos laissent entendre que l'élite au pouvoir parle d'une seule voix car elle partage les mêmes valeurs. La preuve en est donnée par la couverture médiatique dont bénéficia le camp des partisans de Lukes et par les difficultés que rencontra Chomsky pour faire publier ses réponses (particulièrement en France).

[...]
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L'ère postmoderne
Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, le postmodernisme, venu de France, connut un succès foudroyant dans le milieu américain des sciences humaines et sociales. Chomsky avait, sur cette école de pensée, un avis très tranché, en rapport étroit avec sa conception du rôle des intellectuels: ce qu'ils font à l'université est pour l'essentiel trivial, et/ou destiné à servir leurs propres intérêts. Il peut sembler curieux, dans ces conditions, que son travail ait servi aux intellectuels intéressés par une approche structurelle des textes et que ses travaux continuent d'être utilisés par des théoriciens, y compris des théoriciens du postmodernisme dans leur traitement des problèmes relatifs à l'étude du structuralisme, du poststructuralisme, de la poétique, à l'approche linguistique de la littérature et à l'argumentation linguistique.

En Amérique du Nord, l'étude des langues (à l'exception de la linguistique) a été profondément influencée, depuis Saussure, par les théoriciens français, et au début des années 1980, la théorie française a connu un franc succès. Baudrillard, Bourdieu, Derrida, Deleuze, Foucault, Guattari, Lacan et Lyotard avaient de plus en plus d'adeptes (même si Barthes, Todorov et Kristeva restaient des candidats sérieux dans la bataille des bibliographies). C'étaient les nouvelles vedettes sur la scène théorique, et si d'autres maîtres étaient reconnus dans le domaine de l'étude du langage et de la littérature, les postmodernistes étaient les plus en vue.

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Sur la définition du postmodernisme les théoriciens ne sont pas vraiment d'accord et le problème se complique lorsqu'on passe d'une discipline à l'autre (de l'architecture postmoderne à la poésie postmoderne, par exemple). La définition qu'en donne Chomsky ne correspond pas à celle généralement admise par la majorité des universitaires, ce qui fut d'ailleurs une source de conflit. Lorsqu'il évoque le postmodernisme et ses théoriciens, Chomsky fait essentiellement référence à Christopher Norris. Norris a critiqué de façon précise tout ce courant de pensée, et en particulier les travaux de Baudrillard, de Man, Derrida, Lyotard, et c'est à partir de ce travail méticuleux et parfaitement raisonné que Chomsky a échafaudé son propre jugement qui prit une forme assez spectaculaire. La critique de Norris du postmodernisme de Jean Baudrillard est la toile de fond de la position de Chomsky. Dans son Uncritical Theory: Postmodernism, Intellectuals and the Gulf War (1992), Norris répond à l'article de Baudrillard "La guerre du Golfe n'a pas eu lieu" et étend la polémique aux excès et aux erreurs du postmodernisme. Il commence par résumer la position de Baudrillard:

" Selon Baudrillard, nous habitons dans un royaume de pure fiction ou d'illusoires apparences; la vérité s'en est allée avec la raison des Lumières et autres voies obsolètes; la "réalité" est désormais définie au travers d'un jeu de multiples simulacres; il n'y a donc pas lieu de critiquer les "fausses" apparences (sur une base épistémologique ou sociopolitique) dans la mesure où, que nous le voulions ou non, ces apparences sont tout ce que nous avons; et que, partant, il valait mieux faire la paix avec cette prétendue "condition postmoderne" plutôt que de se cramponner à un paradigme hors d'usage dont la prétention à la vérité n'est plus du tout opérationnelle (c'est-à-dire persuasive ou rhétorique) " (p.14-15).

On imagine aisément ce que Chomsky aurait pu dire sur le postmodernisme de Baudrillard, en raison de son cartésianisme, de sa conception des responsabilités individuelles et

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sociales et de son engagement pour la cause des opprimés (comme ces habitants de Bagdad sur lesquels sont tombées les bombes durant la soi-disant guerre du Golfe).

Tout en qualifiant les idées de Baudrillard "d'absurdités" fondées sur des "thèses ridicules" (p. 17), Norris précise toutefois que, selon lui, Baudrillard n'est pas représentatif de la pensée postmoderne dans son ensemble. Plaçant Baudrillard dans la catégorie des extrémistes, il présente Derrida comme un modèle de lucidité postmoderne. Norris réfute l'idée que Derrida ait pu "suivre ce courant facile de la rhétorique postmoderne qui annonce joyeusement la fin de la réalité, de la vérité et de la critique rationnelle", estimant au contraire que son oeuvre "soulève des questions de responsabilité morale (allant de pair avec des questions épistémologiques) qui sont occultées par son recours intempestif aux références, aux intentions, à l'autorité des textes, à la lecture rigoureuse et au renom de l'auteur et ainsi de suite , Derrida "développe son argumentation par la seule force du raisonnement et l'attention méticuleuse accordée aux points aveugles du discours de ses adversaires, mais impose également son argument par une habileté assez extraordinaire à retourner les accusations contre ses adversaires, en un tour de force polémique sur le mode du "toi aussi" ". Par ailleurs, Norris admet que le rejet du postmodernisme est le fait de "ceux qui n'ont pas pris le temps ou qui n'ont pas souhaité analyser les textes mêmes, ou les lire avec quelque chose comme le juste sens de leur préhistoire philosophique complexe, leur axiomatique implicite et de leur mode technique d'argumentation, etc.". Il ajoute: "Une autre source d'incompréhension est le fait que ces textes ont enthousiasmé les supporters de la grammaire interprétative -- les théoriciens de la littérature, américains et anglais -- qui les abordent avec des motivations et des priorités tout à fait différentes" (p. 18).

Pour sa part, Chomsky considère Baudrillard comme la pierre de touche du postmodernisme, et n'est donc pas d'accord avec Norris lorsque ce dernier prétend que le postmodernisme a une valeur, pourtant ils se sont souvent retrouvés sur les mêmes positions: Chomsky estime qu'ils sont "du même bord", et ce qu'il sait de Baudrillard, il le tient de "la critique de Chris Norris" (31 mars 1995); dans Uncritical Theory, Norris écrit: "Il me semble que la force très supérieure de l'argumentation de Chomsky devrait être évidente à tous les lecteurs dont l'esprit reste perméable à l'argumentation rationnelle" (p. 110). Il est certain que Chomsky ne prétend pas être un spécialiste du postmodernisme; il aurait en fait très bien pu ignorer complètement ce mouvement, dans la mesure où ni le courant dominant de la linguistique, ni la dissidence politique n'étaient directement concernés, alors que les études littéraires l'étaient. Mais ce que dit le postmodernisme, dans sa propre terminologie obscure, est contraire à la sensibilité de Chomsky. Il s'accorde pourtant pour dire qu'on "peut lire Derrida et Lacan; en fait j'ai fait référence aux premiers travaux de Lacan dans des essais écrits à partir de discussions avec des psychanalystes, et qui furent repris dans Rules and Representations ". Mais "les autres je ne les mentionne même pas parce que je ne prends pas du tout leur travail au sérieux (dans la mesure où je le connais; mais en fait je ne l'ai que peu approché)" (31 mars 1995).

Chomsky a eu toutefois des relations intéressantes avec un des penseurs postmodernes, Michel Foucault. Jusqu'à sa mort, Foucault a été l'une des figures marquantes du postmodernisme. Chomsky l'a rencontré, a débattu avec lui et a commenté favorablement certains de ses travaux. En 1971, ils ont participé ensemble à une émission de télévision aux Pays-Bas. Foucault est sorti indemne de ses rencontres avec Chomsky, en dépit du mépris affiché par ce dernier pour le relativisme historique, la complaisance, le langage autodes

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tructeur des postmodernes. En fait, Chomsky et Foucault sont souvent sur la même longueur d'onde, sauf lorsqu'il est question de savoir si la justice et la nature humaine sont historiquement contingentes. Norris écrit:

"Dans une certaine mesure, les positions de Foucault et Chomsky s'accordent... Ainsi, Chomsky admet que notre conception de la vérité est essentiellement le produit de "préconceptions intériorisées"; que le sujet peut en réalité être conditionné à accepter certains faits comme "évidents par eux-mêmes" tout simplement parce qu'ils correspondent à des grilles de croyances bien établies, consensuelles ou éprouvées; que la censure s'impose, non pas tant d'en haut que sous la forme de l'autodiscipline et de la contrainte, qui n'impliquent pas l'utilisation de pouvoirs coercitifs; qu'il peut exister des individus "honnêtes", "bien pensants" (comme Chomsky les décrit volontiers) qui ne sont pas les derniers à participer aux campagnes mensongères servant la propagande sur "la vérité politique et économique"; et que par ailleurs la résistance à ces mensonges ou abus de pouvoir, doit toujours, jusqu'à un certain point, s'appuyer sur les "discours" -- les sources d'information disponibles -- qui sont en vigueur à un moment donné" (p. 113-114).

Tout en soulignant, une nouvelle fois, le coté trivial et complaisant de la plus grande partie de la théorie scientificopolitique, Chomsky fait état de la contribution de Foucault aux études historiques:

"On apprend beaucoup de l'histoire, comme de la vie, dans la mesure où elle échappe aux âneries prétentieuses des intellectuels en quête de puissance et de réussite personnelle. Prenez Foucault, dont vous mentionnez le nom. En faisant un effort, on peut trouver dans ses écrits des points de vue et des observations intéressants, à condition de faire abstraction de cette complexité que les intellectuels, dans leur monde étrange, estiment nécessaire pour se faire respecter, et qui a atteint ses formes les plus extrêmes dans la drôle de culture en vigueur dans le Paris de l'après-guerre. Foucault dénote

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parmi les intellectuels parisiens parce que lorsqu'on a dépouillé ses écrits de leur gangue obscure, il en reste quelque chose " (15 décembre 1992).



Chomsky et la tradition intellectuelle française
Noam Chomsky partage les préjugés de certains Américains concernant la France, qui les conduisent à définir un type d'intellectuel parisien. Il éprouve pour elle une irritation qui peut paraître exagérée: "En France, on parle tout le temps de mes travaux politiques ou universitaires. Et pourtant, personne ou presque n'en connaît le contenu. C'est une caractéristique de la vie intellectuelle française qui dénote son infantilisme." Tout en appréciant la valeur scientifique de la France, y compris en linguistique, il est navré par l'"hexagonalisme" culturel. Pour cette raison, "durant les années 1960 et 1970, je n'ai pour ainsi dire jamais participé à des débats politiques en France [...] le poids de l'idéologie et ses effets déformants étaient tels que c'était une perte de temps" (30 mai 1994). Chomsky ne mentionne pas les noms d'Althusser, Bachelard, de Beauvoir, Camus, Levinas, Lévi-Strauss, Sartre ou Serres, tous très respectés dans les milieux intellectuels, mais il remet en cause le vedettariat de certains théoriciens français et la soumission au dogme qui est entretenue par les écoles de pensée qu'ils ont créées (dans Language and Politics, par exemple, il mentionne l'existentialisme, le structuralisme, le lacanisme et le déconstructivisme [p. 310-11]). Incidemment, les Américains semblent également coupables d'entretenir cette forme d'adoration que déplore Chomsky. Il n'est pas rare que les universités américaines s'attachent les services des représentants de ces tendances, avec des salaires exorbitants, et prolongent ainsi la durée de vie de mouvements particuliers en recrutant des disciples convaincus.

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Bon nombre d'intellectuels français (ou d'esprit français) estiment que Chomsky utilise dans ses travaux de vieilles méthodes qui ne peuvent rendre compte des subtilités des mouvements politiques. A cela Chomsky répond que les Français ne sont pas disposés à prendre en compte ce qui est clairement exposé et devraient apprendre "à dire la vérité, regarder les faits et rechercher les critères d'une rationalité minimale" (31 mars 1995). Il reproche également aux intellectuels français leur refus de toute collaboration avec l'extérieur. Ses reproches se résument ainsi: le positivisme viennois, que l'on étudie partout dans le monde depuis les années 1930, est pratiquement inconnu en France (ce n'est que dans les années 1980 que furent traduites et publiées en France les oeuvres majeures de ce courant de pensée); dans les années 1970, la plupart des biologistes français étaient toujours prédarwiniens; la plupart des philosophes allemands sont toujours inconnus en France. Il existe en France, d'après Chomsky, un esprit de clocher, une forme de refus qui est pratiquement sans équivalent et qui touche à tous les domaines. "Quand des études américaines ont révélé ce qui se passait en France sous le nazisme, cela causa un grand trouble en France parce que les faits avaient été presque totalement occultés -- et le sont toujours en grande partie" (31 mars 1995). Il n'est pas étonnant que les Français se sentent mal compris de Chomsky!

Chomsky récuse les études linguistiques menées en France et de façon plus générale le postmodernisme. Les observations faites par ceux qui s'y réfèrent sont formulées selon une terminologie vague élevée au rang de "théorie". Les remarques de Chomsky sur la théorie postmoderne, qui passe pour une réussite dans les milieux universitaires, sont sans appel. Faisant référence à Bourdieu et Lyotard il écrit:

"Il existe une structure de pouvoir dans chaque situation de discours; c'est certain et c'est un truisme que seul un intellectuel pourrait trouver surprenant et chercher à maquiller

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avec les mots polysyllabiques appropriés. En tant que personnes honnêtes, notre effort devait consister à démasquer et réduire dans la mesure du possible cette structure de pouvoir, et le faire en association avec d'autres, que nous pouvons aider et qui peuvent nous aider dans cette tâche. Arriverons-nous à nous en débarrasser? Je crois que non. Pour Lyotard et la période postmoderne, j'attends de trouver un signe m'indiquant qu'il y a quelque chose derrière ces trivialités ou ces propos absurdes et complaisants. Je crois entrevoir quelques parcelles de vérité cachées dans cette vaste structure de verbiage, en fait celles qui sont simples. A nouveau, peut-être que je passe à côté de quelque chose, peut-être de beaucoup de choses. Si c'est le cas, je demande qu'on excuse ma stupidité. Peut-être me manque-t-il un gène? Je m'estime apte à comprendre d'autres choses difficiles, mais dans ce cas pratiquement rien. Par ailleurs, dans d'autres domaines ardus (par exemple la physique quantique), des amis et des collègues peuvent m'expliquer ce que je veux savoir (et faire de la vraie vulgarisation) en se mettant à mon niveau et je sais comment faire si je souhaite en savoir plus. Dans le cadre du postmodernisme, personne ne peut rien m'expliquer et je ne sais pas comment procéder. Il s'agit peut-être d'une toute nouvelle forme d'intelligence, au-delà de celles que nous connaissons et ceux qui ne possèdent pas le gène correspondant ne peuvent rien comprendre (moi bien sûr). Peut-être. Comme je l'ai déjà dit, j'ai l'esprit ouvert. S'il y a une autre explication, j'aimerais bien la connaître " (31 mars 1995).

Lorsqu'on a bien compris les objections de Chomsky et saisi quels étaient ses critères d'appréciation quant à la valeur des travaux universitaires, il devient difficile de ne pas se méfier, au moins quelque peu, de ce qui se présente sous forme d'études sérieuses en sciences sociales et humaines. Pour éviter tout cynisme, et ne pas rejeter tous les travaux universitaires qui ne correspondent pas à la catégorie des sciences dures, il faut aiguiser sa capacité intellectuelle

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à distinguer ce qui est utile de ce qui est tout simplement complaisant, rétrograde ou dangereux.

Nanti de cet esprit caustique et laconique, Chomsky s'emploie à faire cette distinction. Lorsqu'il parle des personnalités du gouvernement ou des stars de l'intelligentsia, l'emploi de termes comme "fasciste", "sans loi", "corrompu" et "frauduleux" provoque des froncements de sourcils, et des rires nerveux parmi son auditoire, auquel il réussit à faire admettre l'absurdité de positions ou d'actions que tout le monde considère comme normales, et ses propos suscitent l'animosité de tous ceux qui estiment que ses généralisations hâtives sont abusives ou mal argumentées. La station de radio marginale de David Barsamian diffuse les enregistrements des entretiens avec Chomsky (ainsi que d'autres penseurs comme Samir Amin, Alex Cockburn, Edward Herman, Christopher Hitchens et Howard Zinn) permettant ainsi aux auditeurs d'apprécier l'éloquence de Chomsky. La verve de la prose de Chomsky est accentuée par une expression très puissante, convaincante, par des moyens rhétoriques provocants et par un enthousiasme communicatif pour le combat intellectuel. Il a utilisé ces moyens pour amener ses lecteurs à appréhender leur propre humanité en s'appuyant sur le potentiel créatif des êtres humains et sur ce qui devrait être l'environnement le plus favorable à l'épanouissement de ce potentiel.


Extrait de Robert F. Barsky, Noam Chomsky, une voix discordante, Paris, Editions Odile Jacob, 1998, traduction de Geneviève Joublin (la traduction est archi-nulle: ainsi un article paraît "au sein" d'un journal... p. 241. On n'est pas regardant chez Odile Jacob!) ISBN 2-7381-0547-5 Voir aussi les extraits de la bibliographie de Chomsky procurée dans ce livre par Barsky. Nous affichons aussi la version originale du passage cité ici.

 



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