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LE PROFESSEUR DE MEDECINE JOHANN PAUL KREMER DEVANT LES HORREURS DU TYPHUS A AUSCHWITZ EN SEPTEMBRE-OCTOBRE 1942

par Robert Faurisson

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[13]

 

Je n'ai pas étudié l'histoire des épidémies de typhus dans l'Europe en guerre. Je crois savoir que le typhus a existé à l'état endémique en Union soviétique depuis la Première Guerre mondiale, pendant les années de guerre civile, et même avant que n'éclate la Seconde Guerre mondiale. Il paraît probable que le typhus a exercé ses ravages en Europe centrale pendant la Seconde Guerre mondiale avec l'afflux considérable des prisonniers soviétiques. En tout cas, de très fortes concentrations d'hommes sont toujours sujettes à des épidémies et, en particulier, à des épidémies de typhus. En 1943, en Italie du Sud, les Américains ont eu beaucoup de peine à juguler de telles épidémies. En 1945, au camp de Bergen-Belsen une épidémie a éclaté dans les derniers mois de la guerre. Les Allemands se sont révélés impuissants à l'enrayer. Il faut dire que la situation générale de l'Allemagne était alors chaotique et tragique. Ni vivres, ni médicaments ne [14] parvenaient plus au camp. L'aviation alliée pilonnait, depuis des mois, les routes et les voies ferrées. Le spectacle d'horreur trouvé par les Britanniques à leur arrivée dans ce camp fut celui des horreurs du typhus. Les cadavres si complaisamment photographiés par les Alliés étaient des cadavres de gens morts de consomption et non pas massacrés. Les Anglais eux-mêmes eurent le plus grand mal à enrayer l'épidémie. Beaucoup d'internés continuèrent à mourir. Ce n'était pas la faute des Anglais. Ce ne sont ni les Allemands, ni les Anglais qui ont tué à Bergen-Belsen; c'est le typhus qui a tué: le typhus principalement mais aussi sans doute d'autres épidémies connexes et puis la sous-alimentation. Il n'y a là aucun "crime de guerre" de la part d'une nation en particulier mais, si l'on tient à ce mot de "crime" (qui est toujours étrange quand on parle de la guerre), il vaudrait mieux dire, à mon avis, que ces horreurs sont "un crime de la guerre", un "crime" dû à la folie des hommes. Comme dans la célèbre gravure de Durer, la peste accompagne la guerre.

 

Le plus grave des typhus est le typhus exanthématique. Son agent pathogène est un parasite transmis par le pou du corps. Les Allemands, on le sait, placardaient dans les camps l'affiche suivante: "un pou, ta mort!" (les internés capables de rapporter le cadavre d'un pou recevaient l'ordre de passer à la visite médicale ou à la désinfection, ce qui leur épargnait une journée de travail; les cadavres de poux devenaient ainsi un objet éventuel de troc. Je tiens cela d'un témoignage de seconde main et je ne le donne que comme un fait à vérifier).

Le mot de "typhus" vient du grec. En grec tuphos signifie, au sens propre: fumée, et, au sens figuré: torpeur, stupeur, sorte de léthargie. Il désigne un état de consomption, de marche vers un anéantissement progressif. Voici ce que le dictionnaire Larousse en trois volumes (1966) dit de cette maladie:

 

"Le début de la maladie est extraordinairement brutal (température élevée, maux de reins et de tête, angine, conjonctivite, épistaxis, agitation). La période d'état est marquée surtout par la stupeur (tuphos ) et par un exanthème généralisé. La guérison apparaît aussi brusquement vers le quinzième jour. C'est une affection grave. Le vaccin donne d'excellents résultats à titre préventif."

[15]

L'"exanthème" est une éruption cutanée de la forme de l'érythème (congestion qui donne lieu en général à une rougeur).

 

Le "typhus abdominalis" (en allemand: Bauchtyphus) donne lieu, comme son nom l'indique, à des troubles intestinaux, à la diarrhée par exemple. On se doute que cette forme de typhus, quand elle s'attaque à de fortes concentrations humaines, donne lieu à des spectacles particulièrement répugnants.

Quand le Dr Johann Paul Kremer arrive à Auschwitz le 30 août 1942, en plein été, pour un séjour qui durera, en fin de compte, seulement 81 jours, dont 76 effectifs, il y a déjà plus de quatre mois que les Allemands essayent d'y enrayer une épidémie de typhus. Nous le savons par une source polonaise: le numéro 3 (1960) des Cahiers d'Auschwitz. publié par l'office du musée d'Etat d'Oswiecim (nom polonais d'Auschwitz). Les publications de ce musée d'Etat sont à employer avec la plus grande circonspection. Les auteurs ne font pas mystère de l'esprit vengeur dans lequel ils écrivent l'histoire. Si le mot de "vengeur" paraissait excessif, je dirais qu'à tout le moins les auteurs sont constamment soucieux de dénoncer la turpitude intrinsèque de l'ennemi (les nazis) et d'exalter la noblesse de leur propre cause (celle des communistes). Dans les Cahiers d'Auschwitz. (en réalité: Hefe von Auschwitz), ce qui concerne les "gazages" d'êtres humains ou les "chambres à gaz" homicides est remarquablement vague et péremptoire. C'est ainsi que, dans le "Calendrier des événements", on voit revenir, en un lancinant leitmotiv, le mot "vergast", c'est-à-dire gazé [s], sans qu'une seule fois on donne une source précise qui permette au lecteur d'aller voir comment on peut ainsi affirmer que tel convoi a été "entièrement gazé", ou "partiellement gazé", et cela à l'unité près. Les chiffres de "gazes" sont d'une stupéfiante précision. Par exemple, le 2 septembre 1942, on a, paraît-il, gazé 918 personnes d'un convoi de Drancy; deux jours après, un autre convoi de Drancy a eu 864 gazés; le lendemain, on a gazé 661 Hollandais venus du camp de Westerbork! Le pot aux roses de ces comptes mirifiques devait nous être --involontairement?-- révélé par Serge Klarsfeld aux 10e, 11e et 12e pages de son Mémorial de la dé[16]ortation des Juifs de France. Je reviendrai sur ce sujet en un autre lieu qu'ici.

 

Cet étonnant calendrier des Cahiers d'Auschwitz. se révèle cependant une mine de renseignements précieux pour celui qui apprend à le manier avec les précautions d'usage. Pour le sujet qui nous intéresse ici, c'est-à-dire pour ce qui est de l'épidémie de typhus, voici les renseignements qu'on y trouve:

 

"25 mai 1942. - A l'hôpital des détenus, de nombreux cas de typhus exanthématique ont été repérés.

"13 juillet 1942. - Dans le registre de l'hôpital, de nombreux cas de typhus exanthématique ont été signalés. Des détenus sont venus en masse à l'hôpital des détenus pour y mourir.

"23 juillet 1942. - Le Commandant Rudolf Hoess a décrété par ordre de l'état-major de la place Nr 19/42 --comme suite de l'épidémie de typhus régnant dans le camp-- un blocus complet du camp (fermeture du camp aux soldats SS). Aux soldats demeurant à l'intérieur du grand cordon de sentinelles il était fait défense de franchir ce cordon. En revanche, ceux qui demeuraient au dehors devaient signer un engagement de se rendre à leur travail par le chemin le plus court. En outre, l'ordre était donné d'une désinfection complémentaire et d'un bain complémentaire pour les soldats SS, et les permissions étaient supprimées. "25 juillet 1942. - Dans le registre des effectifs est portée la mort de 203 détenus. Une aussi haute mortalité était causée par l'expansion qu'était en train de prendre l'épidémie de typhus exanthématique.

"29 août 1942. - Sous prétexte de lutter contre l'épidémie de typhus, la direction du camp a décidé que les porteurs de la maladie du typhus exanthématique, c'est-à-dire les poux, sont à exterminer avec les malades. On a choisi 746 malades et convalescents du bloc des infectieux n. 20 de l'hôpital des détenus dans le Stalag, on les a embarqués dans des camions et amenés à Birkenau où ils ont été gazés dans les bunkers. Quelques détenus ont pu se cacher dans le canal près de la cour du bloc de l'hôpital. Cette action était menée par le médecin du camp SSObersturmfuhrer Dr Friedrich Entress, assisté de l'infirmier diplômé Joseph Klehr. [Note Faurisson: Aprè [17]l'avant-dernière phrase, une note du calendrier dit que la source de ce renseignement se trouve dans le "Matériel du Mouvement de la Résistance dans le camp" - passage reproduit du 1er tome, p. 6, des actes du procès que les Polonais ont fait à R. Hoess. Ce "Mouvement de la Résistance" est prodigue de "renseignements" de ce genre!]

" 7 septembre 1942. - [Note Faurisson: Le Dr Kremer est au camp depuis une semaine.] Le chef de camp Aumeier a, par ordre extraordinaire, interdit aux SS de se rendre en ville à cause de l'épidémie de typhus. En même temps, il a déclaré tout le territoire du camp zone interdite avec défense stricte d'en franchir la limite."

 

Le Dr Kremer arrive donc au camp d'Auschwitz au plus fort d'une épidémie de typhus. Comme il le dit à la date du 29 août 1942, il vient même y remplacer un médecin qui est tombé malade. Rien ne dit que ce collègue a contracté le typhus mais ce n'est pas exclu. La vaccination préalable n'est pas une garantie absolue et, comme on va le voir, le Dr Kremer va mentionner dans son journal une mort allemande, due au typhus.

Je veux maintenant démontrer la place qu'occupe dans le texte --et dans l'esprit-- du Dr Kremer cette présence d'une épidémie affreuse à la fois par l'horreur du spectacle des malades et par l'atmosphère de crainte qu'elle fait peser sur tous. Encore un médecin s'endurcit-il plus vite qu'un autre au spectacle de la maladie. Le Dr Kremer a beau être dégoûté ou bouleversé par certains spectacles, cela ne lui coupe pas l'appétit. Nous sommes en temps de guerre et, si la nourriture vient à être bonne, elle fait oublier beaucoup de choses. On a reproché au Dr Kremer sa préoccupation de la nourriture et ses relevés de menues emplettes. Il n'y a pourtant là qu'un souci qui était très répandu dans l'Europe en guerre et menacée de famine. Plus on avance dans la lecture du journal et plus ce souci s'affirme; il devient même lancinant dans l'Allemagne de 1944/1945. Je ne relèverai pas les mentions que le professeur fait de ce qu'on lui donne à manger. Je ne parlerai ici que de ce qui, de près ou de loin, intéresse l'épidémie qu'il est venu combattre. On voudra bien me pardonner le caractère sèchement énumératif des mots, des phrases ou des passages.

 

[18]

"30 août 1942. - Quarantaine au camp à cause de nombreuses maladies infectieuses (typhus exanthématique, malaria, dysenterie).

"31 août. - Climat tropical avec 28 degrés à l'ombre! Poussière et mouches innombrables! [...] L'eau étant infectée [...]. Première vaccination contre le typhus exanthématique. [Note Faurisson: "28 degrés" est une faute de l'édition polonaise pour "38 degrés".]

"1er septembre. - Dans l'après-midi, j'ai assisté à la désinfection d'un bloc, pour le débarrasser des poux, avec du Zyklon B."

[Note Faurisson: Je saute ici le texte du 2 septembre ("Enfer de Dante"/" Vernichtung"). Pour moi, il est en rapport éclatant avec le typhus, mais, pour G. Wellers, il y serait question de "sélection pour les chambres à gaz". Aussi discuterai-je ailleurs de ce point. Voy., ci-dessous, p.21.]

"3 septembre. - Je suis tombé malade pour la première fois, victime des crises de diarrhée qui affectent tous ceux du camp et qui sont caractérisées par des vomissements et des accès douloureux d'une espèce de colique. Comme je n'ai pas bu la moindre goutte d'eau, la cause est ailleurs. Le pain non plus ne peut être responsable car ceux qui ne consomment que du pain blanc (régime) sont atteints de la même façon. Cela tient très probablement au climat malsain qui est à la fois continental et tropical très sec avec ses quantités de poussière et de vermine (mouches).

"4 septembre. - Contre les diarrhées; pendant 1 jour, bouillies et tisanes de menthe, ensuite régime d'une semaine. Entre-temps, charbon et Tannalbine. Amélioration déjà sensible."

[Note Faurisson: Je saute ici le texte du 5 septembre ("anus mundi") et celui du 6 septembre.]

"7 septembre. - Deuxième vaccination contre le typhus exanthématique. Aujourd'hui temps pluvieux et plus frais. [...]

"14 septembre. - Pour la 2e fois [je suis atteint par] la maladie d'Auschwitz; température 37,8. Aujourd'hui, reçu la 3e et donc la dernière piqûre contre le typhus exanthématique." [...]

[19]

"25 septembre. - Le Gruppenfuehrer Grawitz [Note Faurisson: président de la Croix-Rouge allemande] à l'infirmerie de quartier et au camp. Lors de sa visite il veut savoir de moi ce que le médecin ordonne avant tout dans tous les cas d'apparition de maladies infectieuses [...] sans parler du typhus abdominal.

[...]

"3 octobre. - J'ai procédé aujourd'hui à la conservation de matériel vivant provenant de foie et de rate d'homme ainsi que de pancréas. J'y ai ajouté des poux conservés dans de l'alcool absolu, des poux prélevés sur des malades du typhus. A Auschwitz des rues entières sont anéanties par le typhus. Aussi me suis-je fait administrer ce matin la première piqûre de sérum contre le typhus abdominal. L'Obersturmfuhrer Schwarz est atteint de typhus exanthématique!

[...]

"10 octobre. - [...] Toujours des cas de typhus exanthématique et de typhus abdominalis. Entrées et sorties du camp restent interdites [Note éd. polonaise: A cause de l'épidémie du typhus exanthématique, le camp tout entier dut subir une quarantaine. Donc, pour empêcher l'épidémie de s'étendre, les autorités n'acceptaient plus de convois d'internés.]

[...]

"12 octobre. - 2e piqûre préventive contre le typhus; puis, dans la soirée, forte réaction générale (fièvre). Malgré cela [...]. [Note Faurisson: Je saute la suite ("Scènes atroces devant le dernier bunker"); j'y reviendrai p. 35.]

"13 octobre. - [...] Le Sturmbannfuhrer Casar également atteint par le typhus, alors que sa femme en est morte il y a quelques jours [...]."

Après le 13 octobre, le Dr Kremer ne fera plus aucune mention du typhus. Le 1er novembre, il prend le rapide qui d'Auschwitz, le mènera à Prague. Ses collègues Thilo et Meyer sont partis en permission pour l'Allemagne. Lui-même, il passera cinq jours de permission à Prague. Il est de retour à son poste le 6 novembre. Douze jours plus tard, il quitte définitivement Auschwitz pour Prague. Le 20 novembre, il est de retour dans sa ville de Munster (Westphalie).

[20]

Il semblerait donc que la terrible épidémie de typhus qui s'est abattue sur Auschwitz (aussi bien sur la ville que sur le camp qui, comme on le sait, se trouvait à la lisière de la ville, dans la banlieue de l'agglomération) ait pu être jugulée au début de l'automne, avec le retour du froid. Cette épidémie avait commencé vraisemblablement au mois d'avril. Avant l'arrivée du Dr Kremer à Auschwitz, son collègue le Dr Popiersch, médecin-chef de la garnison et du camp, était mort du typhus; voy. Anthologie, t. 17 2e partie, p. 196, Varsovie, 1969: "Né le 26 mai 1893, SS-Hauptsturmfuhrer, Standortarzt et Lagerartz à Auschwitz 1, décédé du typhus exanthématique le 24 avril 1942." Les médecins recrutés parmi les prisonniers payaient, eux aussi, leur tribut à la maladie. Le médecin polonais Dr Marian Ciepielowski, de Varsovie, s'occupait en particulier des prisonniers de guerre soviétiques. Il devait lui aussi mourir du typhus exanthématique; voy. Anthologie, t. II, 1re partie, Varsovie, 1969, p. 129 et note 14 de la page 209. Pour nous résumer, il y a eu typhus exanthématique et typhus abdominal (on a administré au Dr Kremer des séries de piqûres contre ces deux types de typhus); il y a eu malaria, dysenterie, diarrhée, "espèce de colique"; des milliers de gens ont été atteints; les Allemands eux-mêmes n'ont pas été épargnés par la maladie ou la mort, de très sévères mesures de quarantaine ont été prises; dans la ville même d'Auschwitz, "des rues entières ont été anéanties" par ce qui s'est appelé "la maladie d'Auschwitz". "Anéanties" est la traduction donnée par l'édition en français de Auschwitz vu par les SS (éd. du musée d'Etat d'Oswiecim, 1974, p. 235), mais le texte original allemand dit: "liegen [...] darnieder", ce qui signifie: "étaient couchées, malades". Il y a eu vermine, poux, nuées de mouches, poussière, chaleur tropicale: bref, un enfer. Qu'on se représente là-dedans des centaines ou des milliers de gens pris de fièvre ou d'une étrange torpeur! Qu'on se représente le spectacle et l'odeur, en pleine canicule, des déjections et des vomissements! Et qu'on veuille bien maintenant relire, dans le journal du Dr Kremer, la note du 2 septembre 1942 ("Enfer de Dante"/"Vernichtung") où M. G. Wellers prétend que le Dr Kremer fait allusion aux horreurs d'une extermination massive et industrielle dans des "chambres à gaz" et où je prétends, pour ma part, qu'il est fait allusion aux horreurs du typhus.

[21]

Capital: La note du 2 septembre 1942

En un premier temps, je vais reproduire cette note du 2 septembre 1942 telle que nous la livre M. G. Wellers dans Le Monde du 29 décembre 1978, p.8. En un deuxième temps, je reproduirai d'abord en allemand, puis en traduction française, le texte original de la note et on constatera alors que M. G. Wellers s'est livré à de très graves manipulations. En un troisième temps, je montrerai quel est le sens de la note du Dr Kremer si, après avoir bien dégagé le contexte (comme je viens d'essayer de le faire ci-dessus), on en respecte et la lettre et l'esprit.


1. - Cette note du 2 septembre, dans le texte qu'en présente M. G. Wellers


Dans cette note va figurer le mot allemand de "Sonderaktion". Curieusement, M. G. Wellers va laisser ce mot sous sa forme allemande mais non sans en donner au préalable la traduction suivante: "sélection pour les chambres à gaz". A aucun moment, il ne nous fournit le moindre élément pour justifier une pareille traduction d'un mot allemand qui, en réalité, signifie: "action spéciale". Bien entendu, on peut considérer que les Allemands cherchaient à camoufler sous ce terme bénin et courant dans la langue militaire (comme "mission exceptionnelle", "permission spéciale" , "opération spéciale" , "traitement spécial") d'horribles abominations. Cependant, nul n'a le droit de poser comme un fait établi ce qui n'est d'abord qu'une hypothèse à vérifier. Ou, alors, on tombe dans la pure spéculation. Ici, la spéculation est d'autant moins admissible qu'elle porte précisément sur un point qui, loin d'être acquis, est au centre d'un débat. A ceux qui doutent de l'existence des "chambres à gaz" homicides il est malvenu de répondre en posant d'emblée comme un fait acquis cette existence-là. A ceux qui doutent de l'existence des "soucoupes volantes" il ne faudrait pas répondre que ces "soucoupes" existent bel et bien parce que, dans tel rapport de gendarmerie, il est écrit: "J'ai vu dans le ciel quelque chose de sp[22]ial" ou bien: "J'ai noté dans le ciel un phénomène particulier."

Mais suivons M. G. Wellers sur son propre terrain et reproduisons le texte du Dr Kremer en faisant suivre "Sonderaktion" de la traduction que nous en impose M. G. Wellers, sans qu'il nous en fournisse la moindre explication. Voici ce texte:

 

"2-9-1942. - Ce matin, à 3 heures, j'ai assisté pour la première fois à une Sonderaktion [sélection pour les chambres à gaz]. Comparé à cela, L'enfer de Dante paraît une comédie. Ce n'est pas sans raison qu'Auschwitz est appelé camp d'extermination."

 

2. - Cette note du 2 septembre, telle qu'elle se présente dans le texte original

 

Si l'on se reporte au manuscrit original (voy. pièce annexe n. 8), voici le texte que l'on découvre, à la même date du journal:

 

"Zum 1. Male draussen um 3 Uhr fruh bei einer Sonderaktion zugegen. Im Vergleich hierzu erscheint mir das Dante'sche Inferno fast wie eine Komoedie. Umsonst wird Auschwitz nicht das Lager der Vernichtung genannt!"


Essayons de traduire ce texte en reprenant les mots et l'ordre des mots de la traduction de M. G. Wellers aussi souvent que cela nous est permis par le texte. Conservons provisoirement dans sa langue d'origine le dernier mot: celui de "Vernichtung", car ce mot peut signifier, selon le contexte, soit "extermination" (ou, plutôt, d'ailleurs: "destruction"), soit "anéantissement". Dans le premier cas "Vernichtung" désigne une action ou le résultat d'une action et, dans le second cas, il désigne un état, soit dans son développement, soit au terme de son développement. Une traduction qui retiendrait les deux sens serait peut-être "annihilation". Voici cette traduction où l'on trouvera entre parenthèses les omissions de M. G. Wellers:

 

"Ce matin, à 3 heures, j'ai assisté (dehors) pour la pre[23]mière fois à une action spéciale. Comparé à cela, L'enfer de Dante (me) paraît (presque) (comme) une comédie. Ce n'est pas sans raison qu'Auschwitz est appelé (le) camp de (la) Vernichtung (!) "


Passons sur l'omission de (comme), encore qu'il y ait une nuance entre "paraître comme", où se sent une atténuation, et "paraître" qui est plus affirmatif. Notons que, dans la deuxième phrase du Dr Kremer, M. G. Wellers a, au prix de deux omissions, transformé une impression personnelle du témoin (et donnée comme telle) en une impression commune à un groupe humain, et relevons de quelle façon le trait a été forcé. En effet, le Dr Kremer n'a pas dit: "L'Enfer de Dante paraît ici à tout le monde autour de moi une comédie". S'il avait dit cela, on pourrait supposer qu'il a assisté à un spectacle absolument fantastique. En réalité, il a dit: "L'Enfer de Dante me paraît ici, à moi-même [impression qui m'est personnelle encore que d'autres peuvent la partager peut-être] presque comme une comédie". Cela signifie que le spectacle est certainement horrible, pour lui, mais tout de même pas au point de décréter que l'Enfer de Dante est manifestement pour tous une comédie en comparaison de ce spectacle.


Dans la première phrase, l'omission de (dehors) constitue une énormité. Pourquoi M. G. Wellers a-t-il omis cet adverbe qui, à côté de l'indication de temps (3 heures du matin), donne une indication de lieu? Ainsi donc, l'action spéciale se déroulait... à l'extérieur! C'est-à-dire probablement à l'extérieur du camp, là où les déportés débarquaient du train en 1942.


M. G. Wellers a voulu entretenir son lecteur dans une incertitude propice à sa thèse. Juste avant cette citation --tronquée-- du journal du Dr Kremer, M. G. Wellers a parlé de "sélection pour les chambres à gaz". Si le lecteur, qui garde à l'esprit les mots de "chambres à gaz", rencontrait soudain ensuite le mot de (dehors), il risquerait d'en être troublé. Il penserait que, si l'action spéciale se passe dans une "chambre", elle ne peut se passer en dehors de cette "chambre". En revanche, si ce mot de (dehors) est supprimé du texte, le lecteur n'en a que plus de facilité à imaginer que la "chambre à gaz" est là, ou dans les environs. Je sais bien que M. G. Wellers a dit que l'action spéciale était une "sélection pour les cham[24]bres à gaz" mais, à examiner de plus près tout son article, on voit bien qu'il désigne en fait sous le même terme de "Sonderaktion" (qu'il a tenu à garder sous sa forme germanique) deux moments inséparables: la sélection et l'assassinat dans les "chambres à gaz". Son article du Monde n'aurait pas grand sens s'il en allait autrement. Dans son article, M. G. Wellers cherche à démontrer non pas l'existence de sélections mais la réalité des "chambres à gaz". Il fait du Dr Kremer un témoin de l'existence des "chambres à gaz". Il lui fera dire: "J'ai... assisté à une Sonderaktion dans la nuit (mille six cents personnes de Hollande). Scènes terrifiantes devant le dernier bunker" ou encore: "J'étais présent à la onzième Sonderaktion sur les Hollandais par un temps froid et humide. Scènes atroces avec trois femmes qui suppliaient qu'on leur laisse la vie." Et M. G. Wellers, après ces citations, dont je montrerai plus loin qu'elles constituent autant de manipulations du texte original, conclut ironiquement: "S'agit-il des poux ou d'êtres humains?" Autrement dit, pour lui, ces "actions spéciales" sont et ne peuvent être que des assassinats. (Ainsi qu'on le verra ci-dessous, p. 31, ces actions spéciales ne sont que des prestations complémentaires que dans l'armée française on appelle, je pense, des missions exceptionnelles.) Nul doute que, pour le lecteur, mis en condition par M. G. Wellers, les Allemands ont assassiné ici "mille six cents personnes de Hollande", et là, un nombre indéterminé de Hollandais parmi lesquels "trois femmes". M. G. Wellers a traité son lecteur comme Me Serge Klarsfeld a traité le sien. Ce dernier, à la 245e page de son Mémorial déjà cité, a également sauté le mot de (dehors) et, sans vergogne, il a fait dire au Dr Kremer:

"A 3 heures du matin j'ai assisté pour la première fois à une "action spéciale" (on nommait ainsi la sélection et l'assassinat dans les chambres à gaz). En comparaison avec l'Enfer de Dante cela m'a semblé une quasi-comédie. Ce n'est pas sans raison qu'on appelle Auschwitz un camp d'extermination (extrait du journal du médecin SS Johann Kremer)." [Voy. la pièce annexe n. 9, cinquième exemple de dénaturation.]


Pour ma part, je ne m'attarderai pas sur l'étourderie qui a fait commettre à Me Serge Klarsfeld un contresens dans la deuxième phrase, mais je soulignerai seulement que le lecteur [25] du Mémorial est conduit à penser que c'est le Dr Kremer qui a écrit: "(on nommait ainsi la sélection et l'assassinat dans les chambres à gaz)" alors qu'en réalité cette phrase est de Me Klarsfeld. Aucun signe typographique ne signale ce "détail".

Pour en terminer avec ce mot de (dehors), il a paru si encombrant à beaucoup qu'il a été supprimé non seulement par M. G. Wellers, maître de recherches au C.N.R.S. (Centre national de la recherche scientifique, à Paris) , et par M' Klarsfeld, avocat au barreau de Paris, mais aussi, comme on pourra le constater par la lecture de la pièce annexe n.9 par Jan Sehn, le fameux juge d'instruction polonais qui instruisit notamment le procès de Rudolf Hoess et qui "surveilla" la rédaction par ce dernier de son Journal rédigé dans la prison de Cracovie. Ce mot a également été supprimé par M. Léon Poliakov, actuellement ancien directeur de recherches au C.N.R.S. et "spécialiste" de l'étonnant "document Gerstein", qui est une "confession" véritablement protéiforme. Ce mot a encore été supprimé --et ce point est d'une particulière gravité-- par les magistrats allemands qui ont eu à juger le Dr Kremer au procès de Munster (Westphalie) 1 (voy. la pièce n. 9, quatrième exemple de dénaturation).

J'en viens maintenant au mot de "Vernichtung". M. G. Wellers le traduit par "extermination". Pour ma part, je dis qu'une lecture tant soit peu attentive du texte et du contexte impose le sens d'"anéantissement".

 

Si, comme le prétend M. G. Wellers, le Dr Kremer avait écrit qu'Auschwitz était "appelé camp d'extermination", la phrase allemande se terminerait par "Vernichtungslager genannt". Or la phrase en question se termine par: "das Lager der Vernichtung genannt".

Ce point est si évident, même pour qui n'a pas la pratique de l'allemand, que toute personne qui s'est intéressée à l'his[26]toire des camps de concentration allemands sait que les historiens officiels distinguent deux catégories principales de camps: les "Konzentrationslager" et les "Vernichtungslager", c'est-à-dire les "camps de concentration" (non dotés de "chambres à gaz") et les "camps d'extermination" (dotés, d'après eux, de "chambres à gaz"). Je dois d'ailleurs signaler ici une malhonnêteté courante qui consiste à laisser entendre que cette distinction était faite officiellement par les nazis eux-mêmes. En même temps qu'on affirme que les nazis cachaient soigneusement leur oeuvre d'"extermination" on essaie de nous faire croire qu'ils avaient officiellement institué des "camps d'extermination". Il y a mieux: une historienne française, Olga Wormser-Migot, qui a consacré sa thèse au système concentrationnaire nazi, a osé traduire, de façon quasi exclusive, la directive de "mise au travail des détenus" ("Arbeiteinsatz der Haftlinge"), c'est-à-dire la décision d'insérer les camps dans la production industrielle allemande à partir du 29 septembre 1941, par: "loi d'extermination par le travail" (Le Système..., p. 347); le chapitre concernant cette directive est intitulé par l'auteur: "Difficultés d'application de la loi d'extermination par le travail"; à la page précédente de son ouvrage, l'auteur va jusqu'à présenter entre guillemets une directive de Sauckel du 26 novembre 1942 en la traduisant ainsi: "Transfert des éléments antisociaux, des prisons au ReichsSuhrer-SS pour l'extermination par le travail."

 

Pour justifier sa traduction et susciter dans l'esprit du lecteur informé le cliché de "Vernichtungslager" ou "camp d'extermination", M. G. Wellers a mutilé le texte original en l'amputant de deux mots: les articles (le) et (la). En donnant à "Vernichtung" le sens de "extermination" on aurait, en effet, obtenu: "Ce n'est pas sans raison qu'Auschwitz est appelé le camp de l'extermination", ce qui, en français comme en allemand, aurait sonné bizarrement.

 

3. - Cette note du 2 septembre, replacée dans son contexte exact

 

Rappelons-nous bien le contexte général (arrivée à Auschwitz, typhus, etc.). Puis, déterminons le contexte exact (date [27] précise de la rédaction). Insérons cette note à sa juste place entre celle de la veille (1er septembre) et celle du lendemain (3 septembre) M G. Wellers s'est bien gardé de respecter cette élémentaire précaution. Au lieu de citer le texte du 1er septembre avant celui du 2 septembre, il a repoussé, le plus loin qu'il lui était possible à l'intérieur du développement consacré au Dr Kremer, la note suivante:

"(1-9-42): ... J'ai assisté l'après-midi à la désinfection d'un bloc avec Zyklon B, afin de détruire les poux."

Tant et si bien qu'au moment de lire la note du 2 septembre, dont M. G. Wellers fait si grand cas mais dont il donne un texte gravement altéré, le lecteur n'a encore reçu aucune information sur les mesures prises par les Allemands pour combattre le typhus, transmis par les poux et anéantissant les hommes du camp. Il y a mieux: M. G. Wellers prend soin, si l'on peut dire, de "contreinformer" son lecteur avant de lui citer un extrait du journal. Il écrit, en effet, au préalable qu'"il n'existe aucune indication positive" que les Allemands se soient servis des gaz pour tuer les poux! La réalité est que nous possédons des milliers de preuves du contraire, à commencer par tous les documents qui, rassemblés par les Allies sous la cote NI (Nuremberg-Industrialists), sont afférents aux huit gaz de la Cie D.E.G.E.S.C.H., aux fabrications, livraisons et emplois de ces gaz, aux stages de formation pour les utilisateurs du service de santé, tout cela depuis... 1922, date de la licence du Zyklon B. Tous ces renseignements, on les trouve dans les archives du Centre de documentation juive contemporaine de Paris dont G. Wellers est l'un des principaux responsables. Mais M. G. Wellers ne s'inflige-t-il pas un démenti à lui-même lorsqu'il finit par citer la note du 1er septembre où le Dr Kremer parle de "désinfection d'un bloc avec Zyklon B, pour détruire les poux"? N'est-ce pas là une "indication positive" de l'emploi des gaz pour tuer les poux?

 

Le caractère humain du Dr Kremer

 

Personne ne conteste la liberté de ton du journal. On en tire même argument pour dire que ce journal contient [28] d'extraordinaires révélations. Si donc le Dr Kremer avait assisté à des exécutions de véritables foules humaines, par les gaz, on ne voit pas pourquoi il n'en aurait pas fait mention comme d'une invention qui, du simple point de vue scientifique ou technique, aurait été un prodige. Lui qui emploie les mots de "terrible" ou d'"atroce" et qui montre donc, au moins en paroles, de la sensibilité, il aurait été bouleversé par ce fantastique spectacle. Il faut lire tout ce que les Polonais ont bien voulu nous livrer de ce journal pour se rendre compte que le Dr Kremer n'a rien d'une brute ou d'un fanatique. Il est un esprit libre apparemment, mais sans grand courage peut-être. Il confie à son journal des réflexions qu'il n'a probablement pas confiées à son entourage, sinon sa carrière et sa tranquillité personnelle en auraient été compromises. Par exemple, le 13 janvier 1943, il écrit ceci:

"Il n'existe pas de science aryenne, négroide, mongoloide ou juive, mais seulement une science vraie et une science fausse."

A la même date, il écrit encore:

"[...] Jamais je n'aurais imaginé qu'il pût y avoir quelque chose comme une "science bâillonnée". De ce fait, on a asséné le coup de grâce à la science et on l'a bannie hors du pays! La situation de l'Allemagne n'est donc pas meilleure qu'au temps où Galilée dut se rétracter et où l'on musela la science par la torture et le bûcher. Où cela nous mènera-t-il au XXe siècle?!! J'ai presque honte d'être Allemand. Je finirai donc mes jours comme une victime de la science et un fanatique de la vérité."

Cette dernière phrase prend une saveur particulière quand on découvre que le Dr Kremer, dont la clairvoyance ici se fonde en partie sur des déceptions rencontrées dans un avancement auquel il tient beaucoup, sera après la guerre la victime d'un sort tragique. Emprisonné par les Polonais dans quinze prisons successives, il sera condamné à mort, puis gracié. Après de longues années de prison, il sera libéré et regagnera Munster en Westphalie. Là, il aura affaire aux tribunaux allemands: procès de Munster, puis procès de Francfort. Son court passage à Auschwitz lui vaudra de perdre le titre et la fonction, à laquelle il tenait tant, de professeur de médecine.

[29]

Ses "aveux" aux Polonais seront sa tunique de Nessus: aveux absurdes mais dont tout le monde se contentera et qui, dans le cas de telles poursuites judiciaires acharnées, constituent, il faut bien le dire, une sorte de garantie de "bonne vie et moeurs": un Allemand qui a avoué l'existence de "gazages" homicides devient un homme précieux pour les exterminationnistes à court d'arguments.


A la date du 1er mars 1943, on lit dans son journal:

 

"Etant allé me faire enregistrer chez le cordonnier Grevsmuhl, j'y ai vu un tract du Parti socialiste d'Allemagne qui lui avait été adressé et dont il ressortait que nous avions déjà liquidé 2 millions de Juifs par balles ou par gaz."

J P. Kremer ne fait aucun commentaire. S'il a pu avoir communication de ce tract, c'est qu'apparemment son cordonnier ne tenait pas le professeur pour un farouche partisan du nazisme2. A la date du 2 novembre 1942, son journal relate avec sympathie une plaisanterie anti-hitlérienne et proanglaise. A la date du 29 novembre 1942, le Dr Kremer rappelle qu'il a été "le premier chargé de cours de l'université de Munster à être devenu membre du Parti" et il a été nommé président du tribunal disciplinaire régional des médecins (1er décembre 1942). Mais, d'un autre côté, il évoque les ennuis que lui aurait valus, de la part de la hiérarchie et de la part de la Gestapo elle-même, son étude sur "le problème de la transmission héréditaire des mutilations traumatiques" (3 décembre 1942, 13 janvier 1943, 27 janvier 1943). Le 6 août 1945, il notera: "j'ai porté un coup très dur au Parti, du point de vue idéologique, en publiant mon étude sur la transmission héréditaire des caractères acquis". Mais cette remarque est postérieure à la défaite. Le professeur n'est pas très courageux et il a un certain sens de l'opportunisme. Pour ma part, je n'ai rien noté de "nazi" dans le journal intime de ce vieux garçon prolongé.

D'autres passages du journal prouvent que le Dr Kremer [30] est capable d'exprimer sa sensibilité devant la détresse humaine (voy. au 13 septembre 1944, par exemple). Parfois même il emploie, pour parler des souffrances des réfugiés allemands, des termes identiques à ceux qu'il employait pour décrire les gens d'Auschwitz. Le 26 juillet 1945, il écrit:

"Le temps continue à être très chaud et sec. Les céréales sont déjà trop mûres et les mouches sont une véritable plaie. Russes, Polonais et Italiens continuent à inquiéter très sérieusement la pauvre population affamée et sans toit. Dans des trains de marchandises bondés, on déplace les gens comme du bétail. Ils passent la nuit dans la puanteur, les déjections et la vermine d'un abri anti-aérien. Le sort de ces pauvres réfugiés que la mort, la faim et le désespoir poussent dans l'inconnu est totalement indescriptible."

 

Que le Dr Kremer parle tout de suite après de cueillette d'airelles ne signifie pas le moins du monde qu'il soit insensible aux souffrances de ses compatriotes. Dans un journal, c'est la loi du genre que de passer sans transition du grave au futile. Après la mort d'un être cher, Goethe notait: "Mort de Christiane!! J'ai bien dormi. Je me sens mieux." Et ce "mieux" était celui d'une santé --la sienne propre-- qui lui donnait jusqu'ici des inquiétudes. Quant à Kafka, je crois me rappeler que le jour où il apprend la mort d'un proche, il écrit simplement ce jour-là qu'il s'est rendu à la piscine.


Confirmation: la note du 2 septembre 1942 concernait bien les horreurs du typhus


Résumons-nous. Tout nous confirme que la note du 2 septembre fait allusion aux horreurs du typhus. Cette maladie, au sens propre du mot, anéantit ceux qu'elle frappe. Ce n'est pas sans raison qu'en cet été torride de 1942 le camp d'Auschwitz s'est acquis la réputation dont parle le Dr Kremer. Ce n'est pas pour rien qu'il est appelé "le camp de l'anéantissement". Je dis bien: "le camp de l'anéantissement". Je respecte l'emploi par le Dr Kremer de deux articles défi[31]nis que M. G. Wellers, lui, a retranchés parce qu'il devait pour les besoins de sa thèse, les retrancher.

Le Dr Kremer a été envoyé à Auschwitz à cause du typhus et à cause d'autres maladies. Le jour de son arrivée il note tout de suite: "Quarantaine au camp à cause de nombreuses maladies infectieuses (typhus exanthématique, malaria dysenterie)". Le médecin de la garnison lui remet des instructions à caractère très secret. Nous ne connaissons pas ces instructions mais il n'y a pas lieu de spéculer sur des instructions "très secrètes" dans quelque armée que ce soit et surtout à Auschwitz dont toutes les activités devaient être en principe tenues secrètes à cause, notamment, de son importance pour l'industrie de guerre allemande et pour la recherche scientifique. Le lendemain de son arrivée, le Dr Kremer note que le climat de l'endroit est tropical, qu'il y a une poussière considérable et des mouches innombrables; il dit que l'eau est infectée et qu'il a reçu sa première vaccination contre le typhus exanthématique. Le surlendemain, il assiste à la désinfection d'un bloc pour le débarrasser des poux au moyen du Zyklon B. Le jour d'après, nous voici parvenus à la note du 2 septembre. Or, cette note s'inscrit d'une façon à la fois frappante et au fond, bien normale dans la ligne esquissée par les notes précédentes. Le cadre reste le même. Pour la première fois le Dr Kremer assiste à une action spéciale. Ces deux mots, il les écrit sans guillemets. Et pour cause! Ils appartiennent au vocabulaire de routine de l'armée allemande. Le vrai travail du professeur de médecine Johann Paul Kremer à Auschwitz est de se livrer à des recherches de laboratoire sur toutes sortes de maladies et, notamment, le typhus. Mais parfois aussi, il sera requis pour des actions spéciales: assister à la prise en charge d'un convoi, à l'exécution d'une peine, au tri des malades dans les salles de l'hôpital, etc. Je crois savoir que, dans l'armée française, tout type de prestation supplémentaire, non strictement prévu dans l'emploi du temps, porte le nom pompeux de "mission exceptionnelle", le mot de "mission" signifiant "charge" sans idée, obligatoirement, de déplacement. A trois heures du matin, le Dr Kremer est requis pour une action spéciale qui a lieu "dehors" (draussen), ce qui implique que des actions spéciales pourraient avoir lieu "dedans" (drinnen). Rien malheureusement ne nous permet de préciser[32] ici de quelle action au juste il peut s'agir, mais le spectacle est horrible, du moins à ses yeux. Car il est possible que des médecins qui sont sur place depuis plus longtemps que lui et qui n'en sont pas à leur "première fois" aient pris l'habitude de cette horreur. Et, à ce moment-là, le Dr Kremer se rappelle ce qu'on lui avait déjà dit de ce camp. On lui avait dit, soit quand il avait reçu son affectation (ordre de mission F. L. USSZ 2150 du 28 août 1942/1833 N. 1565), soit quand il était arrivé, soit quand le médecin de la garnison (Dr Uhlenbrock) lui avait remis ses instructions, qu'Auschwitz était appelé "le camp de l'anéantissement". Si on lui avait dit cela, c'était probablement à la fois pour le prévenir de la tâche qui l'attendait et pour le mettre personnellement en garde contre les dangers qu'y courrait sa propre santé. On dit parfois que cette action spéciale concernait l'arrivée d'un convoi de Drancy. Ce n'est pas impossible. Un convoi est, en effet, arrivé de Drancy à Auschwitz le 2 septembre 1942. Il faudrait vérifier l'heure d'arrivée. On n'a pas de peine à imaginer cette arrivée de gens non atteints d'épidémie dans un camp en proie au typhus. La tâche du médecin n'est pas seulement de trier les aptes et les inaptes au travail. Elle est aussi de réceptionner les "sanitaires" des wagons dits "sanitaires". Il va falloir loger tous ces arrivants dans les différents blocs du camp. Or, partout ou presque partout, il y a sur place des malades ou des mourants. Il faut imaginer la promiscuité. Assister à cela pendant des heures, soit en pleine nuit, soit à l'aube, soit en plein jour, cela doit être dantesque. On imagine l'angoisse affreuse des déportés arrivant dans cet enfer. Il est criminel de la part des Allemands d'avoir attendu le 10 octobre 1942 pour suspendre dans le camp l'arrivée des convois de prisonniers. On a bien là un exemple de l'inhumanité des machines administratives qui, une fois mises en marche, ne peuvent s'arrêter que si le scandale prend d'énormes proportions. Après la guerre, de la même façon, les populations allemandes déportées de l'Est et pudiquement qualifiées de "personnes déplacées" allaient être entassées dans des camps surpeuplés et ravagés par les épidémies.

[33]


La note du 5 septembre 1942 (les "Musulmanes" et l'anus mundi)

 

M. G. Wellers ne cite pas cette note du 5 septembre 1942. La voici:

"Aujourd'hui, à midi, [je participe] à une action spéciale sur des personnes du F. K. L. [camp de concentration des femmes] ("Musulmans"): le comble de l'horreur. Le Hauptscharfuhrer Thilo a raison quand il me disait aujourd'hui que nous nous trouvions ici à l'anus mundi (au fondement du monde3). Le soir, vers 8 heures j'assiste de nouveau à une action spéciale sur des gens en provenance de Hollande. A cause de la ration spéciale qui échoit à de telles occasions --consistant en 1/5 de litre d'alcool, 5 cigarettes, 100 g de saucisse et pain-- les hommes se bousculent pour participer à de telles actions. Aujourd'hui et demain (dimanche) [je suis] de service."

 

Cette note est claire. Le Dr Kremer a ici affaire à des femmes dites "musulmanes". Dans l'argot du camp on désignait ainsi des personnes qui, atteintes par la maladie, offraient le spectacle d'êtres humains frappés de torpeur et qui, enveloppés de vêtements disparates jusque par-dessus la tête, ressemblaient à des musulmans soumis à la fatalité de leur sort. Le typhus est passé par là. Il doit y avoir des mortes et des mourantes. Le spectacle de ces corps émaciés et de ces cadavres dénudés baignant dans les vomissements et les excréments (dysenterie, diarrhées) justifie la réflexion du sergent Thilo, médecin militaire: on est au fondement du monde. L'action spéciale du soir, en revan[34]che, ne fait l'objet d'aucun commentaire. On apprend que toute action spéciale vaut une ration spéciale. Ce point est d'une grande importance. Il nous confirme d'abord que le mot de spécial est d'un emploi tout à fait courant. Il suggère, d'autre part, que ces actions spéciales n'avaient rien du caractère formidablement confidentiel et criminel que certains parfois leur prêtent. Les rations, qui ne sont pas excessives, ont certainement fait l'objet d'une circulaire officielle et connue de tous. Elles attirent des volontaires. Il n'est pas question d'un commando spécialement entraîné et choisi parmi des monstres capables de procéder à d'incessantes tueries selon des moyens industriels et dans des proportions industrielles qui passent l'imagination. Je suis d'ailleurs en mesure de préciser quel était le travail de ces hommes: il s'agissait du nettoyage des wagons, soit de 3e classe, soit surtout de marchandises dans lesquels les nouveaux détenus venaient d'arriver. Ce nettoyage se faisait en collaboration avec les déportés désignés, avant le départ, pour cette tâche précise. Je me souviens d'avoir découvert ce point au cours de mes années de recherches. Je suis pour l'instant incapable de fournir une référence. C'est au CDJC de Paris que j'ai fait cette découverte qui, sur le moment, ne m'était pas apparue comme un grand intérêt. Si M. G. Wellers, qui m'a exclu de la salle de travail du CDJC, me permettait d'y revenir travailler comme je l'ai fait durant de longues années, je pense que je retrouverais ce document.


Notes entre le 6 septembre et le 11 octobre 1942

 

Le 6 septembre, le Dr Kremer assiste vers 8 heures du soir, de nouveau, à une action spéciale. Le 9 septembre, il assiste en qualité de médecin à l'administration de coups de bâton à huit détenus et à une exécution par arme de petit calibre. Le soir, nouvelle action spéciale. Dans la nuit du 23: deux actions spéciales. Dans la nuit du 30: une action spéciale. Le 7 octobre: une action spéciale ("gens de l'extérieur et femmes musulmanes"). Le Dr Kremer ne fait aucun commentaire, sur aucune de ces actions.

[35]

La note du 12 octobre 1942, dans le texte qu'en présente M. G. Wellers


Dans Le Monde du 29 décembre 1978, p. 8, cette note apparaît ainsi:


"12-10-1942: J'ai... assisté à une Sonderaktion (sélection pour les chambres à gaz) dans la nuit (mille six cents personnes de Hollande). Scènes terrifiantes devant le dernier bunker."


Cette traduction donne clairement à entendre que mille six cents personnes auraient été gazées. Voyons ce qu'il en est en réalité.

 

La note du 12 octobre 1942, telle qu'elle se présente dans le texte original

 

Si l'on se reporte au texte imprimé --nous le devons encore une fois au musée d'Etat d'Oswiecim-- on constate que M. G. Wellers a, une fois de plus, manipulé le texte. Voici le texte allemand:


"2. Schutzimpfung gegen Typhus; danach abends starke Allgemeinreaktion (Fieber). Trotzdem in der Nacht noch bei einer Sonderaktion aus Holland (1600 Personen) zugegen. Schauerliche Szene vor dem letzten Bunker! Das war die l0. Sonderaktion."

 

Essayons de traduire ce texte en reprenant les mots et l'ordre des mots de la traduction de M. G. Wellers:

 

"2' vaccination préventive contre le typhus; après cela dans la soirée, forte réaction générale (fièvre). J'ai malgré cela dans la nuit assisté encore une fois à une action spéciale sur des gens en provenance de Hollande (1.600 personnes). Scènes terrifiantes devant le dernier bunker! C'était ma dixième action spéciale."

[36]

On ne fera certainement pas grief à M. G. Wellers d'avoir laissé de côté la dernière phrase. On peut admettre aussi la suppression de la première phrase encore que cette suppression présente deux inconvénients: 1. Elle nous cache une fois de plus la présence d'une réalité obsédante: celle du typhus; 2. Elle nous cache qu'un homme en mauvaise santé et fiévreux se rend tout de même à la "corvée" d'une mission extraordinaire dont il aurait sans doute pu se dispenser; il est probable que cette mission a tout de même un caractère de routine humaine (la prise en charge d'un convoi et ses suites, si dures soient-elles parfois) plutôt que le caractère démentiel d'une gigantesque mise à mort dans des sortes d'abattoirs.


M. G. Wellers a omis la traduction de (noch), c'est-à-dire de (encore une fois). Là encore, le caractère de routine est effacé.

Mais il est surtout grave d'avoir écrit:

"Sonderaktion (sélection pour les chambres à gaz) dans la nuit (mille six cents personnes de Hollande)."

 

Le texte allemand ne dit pas en effet:

 

"Sonderaktion in der Nacht (1.600 Personen aus Holland)",

mais bien:

"[...] Sonderaktion aus Holland (1.600 Personen)".

 

Dans leur traduction en langue française, les autorités polonaises du musée d'Etat ont eu l'honnêteté de traduire aus comme il convenait de le faire ici. Dans Auschwitz vu par les SS (1974, p. 229), elles parlent, en effet, d'une action spéciale "sur des gens en provenance de Hollande". Elles ont ainsi rendu compte de l'idée d'un choix, ou d'un tri, ou d'un examen, exercé sur tout un groupe humain venu de Hollande. Elles n'ont pas osé affirmer ou insinuer que 1 600 personnes avaient été "gazées" cette nuit-là. En allemand, sélection se dit "Selektion" mais aussi Auswahl ou Auslese. "Faire son choix sur" se dit "auswahlen" ou bien "auslesen". "En choisir un parmi cent" se dit "aus Hunderten einen wahlen". La traduction de M. G. Wellers n'a été rendue possible que par une habile transposition de deux mots: il a retiré deux [37] mots (aus Holland) de la phrase elle-même pour les transférer dans la parenthèse. C'est à ce prix qu'une simple sélection médicale (séparer aptes et inaptes au travail; ou encore, dans telle circonstance, séparer malades et non-malades; ou contagieux et non-contagieux) portant sur un ensemble de 1.600 personnes est devenue, grâce à une discrète manipulation de M. G. Wellers, une sélection de 1 600 personnes... pour les "chambres à gaz".

 

Quant aux "scènes atroces devant le dernier bunker", il est très facile, pour qui connaît la topographie du camp d'Auschwitz, de les imaginer. Le "dernier bunker" ne peut être que le bunker du bout du camp, le fameux bunker n. 11 où se trouvait la prison du camp, très loin du point où débarquaient les déportés (rampes de chemin de fer où avaient lieu les sélections). C'est devant ce bunker (exactement entre les bunkers 10 et 11) qu'avaient lieu des exécutions. C'est là que se trouvait ce qu'on a appelé le "mur noir" le mur des fusillés. Il pouvait arriver qu'un convoi de déportés comprenne des condamnés à mort. Ceux-ci étaient livrés aux autorités du camp pour être fusillés. Il ne peut, en tout cas, s'agir de gazage car les "scènes atroces" ont lieu devant le dernier bunker et non pas dans le bunker transformé en "chambre à gaz". On pourrait peut-être m'objecter que le Dr Kremer a vu devant le bunker des gens terrifiés à l'idée d'entrer dans ce bunker pour y être gazés. A quoi je répondrais qu'au dire des Polonais eux-mêmes le bunker n. 11 n'a été utilisé "qu'une fois comme chambre à gaz provisoire le 3 septembre 1941" et que nous sommes ici le 12 octobre 1942 (voy. pièce annexe n. 11). (Je précise qu'il s'agit dans ce cas d'un "gazage" --comme dans tous les autres cas de "gazages"-- attribuable à l'imagination et, en réalité, totalement impraticable.)


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