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Roger Garaudy

L'AVENIR: MODE D'EMPLOI

***

Il est remarquable que le Tribunal de Nuremberg, ait cité à plusieurs reprises les paroles de même teneur d'Hitler: "La race supérieure... a soumis une race inférieure... en raison du droit du plus fort tel qu'il existe dans la nature car il est le seul droit concevable, parce qu'il est fondé sur la raison."

En 1945, après le bombardement de Tokyo qui fit cent mille morts civils ("écorchez-les, ébouillantez-les, rotissez-les" disait à ses troupes le chef de l'opération, le major -général Curtis le May), il n'y eut pas de protestation profonde dans l'opinion américaine, Elliot Roosevelt, fils du président, ajoutait qu'il faut bombarder le Japon "jusqu'à ce que nous ayons détruit à peu près la moitié de la population civile."

Lors d'un sondage de la revue Fortune, en décembre 1945, un quart des sondés souhaitait que les Etats-Unis fassent usage de beaucoup plus de bombes atomiques avant la reddition du Japon. (Dower, War without mercy. p. 30, 40-41, 53-55)

Hiroshima et Nagasaki ne suffisaient pas à ces défenseurs des droits de l'homme.

Pas plus que le lynchage de trois mille Noirs entre 1880 et 1930, que les oreilles coupées de prisonniers japonais en 1945 ou de leurs crânes servant d'ornements aux véhicules militaires et même d'éléments décoratifs pour telle jeune femme dans les photos publiées par la revue Life (Ibidem p. 65).

Cet état d'esprit continue d'inspirer les Goldstein et les Netanyahou (formés l'un et l'autre aux Etats-Unis) comme le rappelait un journaliste israélien Ari Shavit au lendemain du crime contre l'humanité commis à Cana "Nous avons tué cent soixante-dix personnes... nombre d'entre eux étaient des femmes et des vieillards... dont une enfant de deux ans... Nous avons veillé à donner la mort de loin... Nous les avons tués parce que le fossé entre la caractére sacro-saint de plus en plus étendu que nous attribuons à nos propres vies et celui, de plus en plus restreint, que nous reconnaissons à celle des autres, nous a permis de les tuer." (Journal israélien Haaretz, NewYork Times Syndication, traduit dans Libération , 21 mai 1996.)

La philosophie de cette vision du monde est l'oeuvre d'Elie Wiesel, qui se donne pour le témoin absolu: "celui qui refuse de me croire... conduit à cautionner ceux qui nient l'Holocauste."

Condamnant ceux qui ont protesté contre les bombardements du Liban et qui ont ainsi semé la confusion, il écrit: "n'eût-il pas mieux valu apporter à Israël un soutien inconditionnel sans égard pour les souffrances endurées par la population de Beyrouth." (Againt Silence. N.Y. 1984. Vol.II. 213-216)

Depuis la guerre des six jours, écrit Norman Podoretz dans Breaking Ranks (New York 1.979, p.: "L'Etat d'Israël est maintenant la religion des juifs américains."

Cette distorsion de l'histoire, avec les conséquences sanglantes qui en découlent tient à l'extraordinaire symbiose américano-israélienne qui s'est réalisée, depuis ces cinquante dernières années, qui, en inversant le rapport des forces a fait aujourd'hui des Etats-Unis une colonie d'Israël. (23)

* * *

L'exemple aujourd'hui le plus éclatant des manipulations de l'histoire et de leur utilisation pour justifier les pires exactions, est l'usage que firent les sionistes, devenus dirigeants de l'Etat d'Israël, de cette manipulation et de cette utilisation.

Cela explique leur fureur lorsque mon livre: Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, fit la synthèse de cinquante années de leurs mensonges sanglants. Cela explique aussi, le retentissement mondial de ce livre qui fut traduit en trente pays dans quatre continents.

Je n'étais ni le premier ni le seul à avoir entrepris ce travail critique pour distinguer la mythologie de l'histoire et je ne m'en attribue pas le mérite, mais le scandale fut plus grand que lors des mises en cause antérieures pour deux raisons fondamentales:

-- ma synthèse suivait de peu le moment où le mensonge était non plus seulement sacralisé mais légalisé par une loi -- hélas française ! -- la loi dite Gayssot. Elle condamnait d'avance toute histoire critique du jugement porté par les vainqueurs sur les crimes commis par les vaincus lors de la dernière guerre mondiale et consacrés par le Tribunal de Nuremberg. Le président (le juge américain Jackson) le définit lui même comme le dernier acte de la guerre, justifiant le Tribunal, d'exception défini par ses Statuts (il n'était pas "tenu aux règles juridiques de l'administration de la preuve"); par là même il ne pouvait instituer une jurisprudence et, moins encore, constituer un critère de la vérité historique.

-- la deuxième raison de l'acharnement juridique et plus encore médiatique contre mon livre tenait au fait qu'il rejoignait les études critiques et les thèses des nouveaux historiens israéliens qui dénonçaient les mêmes mythes et sapaient ainsi les prétentions hégémoniques et colonialistes des dirigeants israéliens. Ils brisaient même ce qui était, jusque là, un consensus sur la mythologie fondatrice.

Mon livre, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne qui déchaîna l'orage, paraît en 1996, et voici qu'en 1997, Ze'ev Sternell, Professeur de sciences politiques à l'université hébraïque de Jérusalem écrit son livre, The Founding Myths of Israeli Nationalism, édité par la très académique Princeton University Press. Le Monde diplomatique de mai 1998 publie, avant la traduction française de l'ouvrage, un article de l'auteur qui déclare: "Jamais la remise en cause de nos mythes fondateurs n'avait été aussi répandue."

Cette critique historique permet de dévoiler la malfaisance politique de l'exploitation du mythe: "le nationalisme juif, écrit-il, ne diffère guère du nationalisme d'Europe centrale et orientale: "volkisch" (c'est-à-dire fondé sur la communauté du sang) culture et religion, immergées dans le culte du passé historique.. Il n'éprouve aucune difficulté à refuser à autrui les mêmes droits élémentaires ... la mystique terrienne qui dictait à nos gouvernements successifs -- travaillistes et de droite -- leur décision politique territoriale ramenait toujours au continuum histoire-religion, fondement premier du sionisme ... Un monde sépare les écrivains et artistes d'aujourd'hui des grands noms de la génération précédente, souvent associés à la fondation, après les six jours, du mouvement pour le Grand Israël."

Le livre de Sternell n'est pas isolé: il n'est que l'une des révisions dont les nouveaux historiens montrent, en Israël, la nécessité.

L'un d'eux, Benny Morris, dénonce même l'appellation de nouveaux historiens: il s'agit d'historiens tout court, car, dit-il, dans le Journal Haaretz jusqu'ici il n'y avait "que de la mythologie". Et voici que s'écroulent., un à un, tous les mythes.

Tout d'abord celui de la "terres sans peuple pour un peuple sans terre", vieux d'un siècle, et repris encore officiellement par Mme Golda Meir, qui niait même l'existence d'un peuple palestinien. Pour accréditer le mythe les dirigeants sionistes avaient déraciné au bulldozer 81% des villages palestiniens pour convaincre les visiteurs qu'ils avaient fait refleurir un désert. Dès l975, le Professeur Israël Shahak, de l'université hébraïque de Jérusalem, dans son livre: Le Racisme de l'Etat d'Israël, avait établi la liste de 383 villages palestiniens délibérément détruits. Aujourd'hui, l'ouverture des archives officielles, ce péché originel d'Israël selon le titre du livre de Dominique Vidal, qui résume les travaux des historiens israéliens (Benny Morris, Avi Schlaïm, Ilan Pappe, et de leur précurseur Simha Flapan) détruit radicalement le mythe officiel: les Palestiniens ne sont pas partis d'eux mêmes à l'appel des radios arabes: ils ont été expulsés par la force militaire. (les ordres écrits donnés aux officiers chargés de l'exaction ont été retrouvés.)

La découverte de ces archives sanglantes devint si notoire qu'elle donna lieu à l'émission d'une série télévisée en Israël même: Tekuma, révélant au grand public comment 700.000 Palestiniens ont été déracinés, 418 de leurs villages rasés (plus même que ne l'avait révélé Israël Shahak) et "150.000 Arabes restés en Israël comme citoyens de seconde classe." (Article du Monde du 4 avril 1998, sous le titre "De la mythologie à l'histoire".) (24)

Ceci est le résultat de recherches faites par les historiens courageux qui ont (selon l'expression du même article), entamé un travail de déconstruction des mythes.

Des chercheurs au CNRS de France, comme Jean-Christophe Attis et Esther Benbassa, à la différence de "certaines franges de communautés juives de la Diaspora, ne tolérant pas la plus petite critique d'Israël "trouvent ce "ferment critique" éminemment salutaire" (Le Monde du 29 avril l998).

Il s'agit bien de franges, car, sur les millions de juifs français, 51.000 seulement font partie des organisations sionistes (LICRA, CRIF, et autres) tout comme au temps de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, 5% seulement des juifs organisés appartenaient au mouvement sioniste (avec lesquels Hitler fit alliance car ils préconisaient, selon son voeu, le départ pour la Palestine, alors que l'Association des Allemands de religion juive (95% de la communauté) demandaient d'être des Allemands à part entière, dans le respect légitime de leur religion). C'est contre eux que les nazis s'acharneront..

Cette révision radicale du rôle de l'Etat dans la propagande de mythes ruine évidemment le crédit du sionisme. Dans leur culte de la Shoah, sous prétexte de "défendre la mémoire", cet événement tragique est traditionnellement présenté comme la justification ultime du sionisme et de la formation d'Israël.... Les post-sionistes exigent que l'on sépare l'examen historiographique de la Shoah de celui du conflit israélo-arabe. Les arabes n'ayant aucune responsabilité dans les massacres des juifs perpétrés par les Européens. La Shoah ne peut donc servir de prétexte au colonialisme sioniste.

Attias et Esther Benbassa concluent que la critique des mythes officiels est incontestablement vivifiante, non seulement parce qu'elle dénonce les mensonges justificateurs du colonialisme actuel des dirigeants israéliens, mais parce qu'elle ouvre la voie à une recherche authentique de l'histoire entière des juifs "qui a été repensée et réécrite, au XXe siècle, à travers le prisme idéologique sioniste." (Article cité du 20 avril 1988)

Cette distinction radicale de la politique sioniste et de la religion juive rejoint la grande tradition de Bernard Lazare et d'Hannah Arendt, définissant ainsi le sionisme: "une doctrine selon laquelle un antisémitisme éternel domine les relations entre les juifs et les non-juifs" (The Jew as pariah , New York 1980, p.10)

Hannah Arendt rappelant que "pour les sionistes tous les non-juifs sont antisémites.... selon Herzl, le monde peut être divisé entre ceux qui sont antisémites ouvertement et ceux qui cachent leur antisémitisme."

Elle conclut: "Evidemment cette attitude est pur chauvinisme raciste et cette division entre les juifs et les autres peuples ne diffère pas des autres théories sur les races supérieures." ("Pour sauver la patrie juive", dans Commentary mai 1948. p. 401)

Je suis fier, pour ma part, d'avoir contribué à ce vaste débat sur l'histoire et les mythes dont le professeur Sternell dénonce les utilisations politiques, nationalistes: "l'histoire, dit-il (article cité), est toujours un outil de construction nationale... Il nous a fallu cinquante ans pour voir le sionisme autrement et nous regarder dans la glace de manière plus objective."

Il ne s'agit plus, aujourd'hui, de travaux isolés de quelques historiens, mais d'un large mouvement prenant conscience du danger de la politique israélienne de provocation et de colonialisme qui peut être le détonateur d'une troisième guerre mondiale. Un indice de cette prise de conscience est "L'Appel à la Diaspora et aux amis d'Israël pour sauver la paix", qui dénonce la dérive actuelle du gouvernement israélien faite de mépris, de mensonges, de provocations. Ce gouvernement "ne peut éternellement tourner le dos au monde entier... ni continuer à infliger aux palestiniens une occupation militaire doublée d'une asphyxie économique et à bafouer leur aspiration nationale en réduisant leurs territoires à une série de bantoustans."

Cet appel est signé par sept prix Nobel, trois membres de l'Institut, quatre membres du Collège de France, de professeurs et de chercheurs académiques parmi lesquels Robert Badinter, Jacques Derrida, Pierre Nora, Pierre Vidal-Naquet, et de nombreux savants et artistes comme Yehudi Menuhin, Ariane Mouchkine, Susan Sontag, Pierre Soulages ...

Pour ne retenir que deux exemples: les derniers manuels d'histoire israéliens ne mentionnent même pas l'existence des palestiniens, et perpétuent la légende dorée de la création d'un nouveau monde par l'oeuvre des pionniers, des Kibboutz, effectivement idéalistes, messianiques à leur origine, mais qui ne représentèrent jamais plus de 3 % de la population, et dont l'esprit initial est aujourd'hui perverti par l'américanisation de leurs villes, par la coca-colonisation comme l'écrit le sociologue israélien Oz Amos: "Le Kibboutz, regrette Ian Huber, est devenu un musée." "Personne ne nous écoute plus .... les subventions vont aux colons. Sur les 258 kibboutz d'Israël, ceux qui ont refusé de s'adapter aux règles du capitalisme sont au bord de la faillite." (Le Monde du 21 avril 1998).

Le désarroi de la jeunesse est grand. Oz Amos, nostalgiquement, écrit: "Autrefois, la vie était dure, mais elle avait un sens. Aujourd'hui, c'est le chaos." (Le Monde 29 avril 1998). Et la célèbre chanteuse israélienne Noa, résume ainsi, dans la même page, ce désenchantement: "Cinquante ans sont passés et nous ne savons toujours pas ce que nous voulons: un Etat juif, un Etat pour les juifs ou une démocratie imprégnée de culture juive... Même s'il faut modifier les frontières ici ou là, un Etat palestinien doit exister et existera." Situant le blocage, elle ajoute: "La société se bloque quand les religieux prennent position sur tous les aspects de votre vie sans que vous l'ayiez choisie. C'est un cancer et il nous tuera."

Le deuxième exemple de la violation délibérée de la critique historique et du mépris des sources au delà du mythe, est la défense désespérée du mythe des six millions, qui demeure le dogme central de l'hérésie sioniste, alors que personne ne peut le justifier.

La méthode démographique se heurte à ce fait têtu: lors de l'expansion maxima du nazisme, jusqu'en Russie, en 1942, il y avait en Europe à la merci d'Hitler trois millions cent dix mille juifs (The American Jewish Yearbook no 5 702, du 11 septembre 1942, publié à Philadelphie par The Jewish Publication Society of America. Vol. 43, p. 666.) Les statistiques les plus fiables, comme celles de Ruppin avant la guerre et celles du Congrès juif mondial après la guerre, quelles que soient les hypothèses d'extrapolation, fondées sur la mortalité et la natalité des communautés juives, sur les vingt années où elles sont possibles en fonction de données les plus certaines, aboutissent à des résultats très proches. A supposer que les nazis aient exterminé tous ceux qu'ils détenaient ainsi, (ce qui est exclu puisqu'en 1944 ils proposaient encore l'échange d'un million de juifs contre dix mille camions), comment auraient-ils pu en tuer 6 millions? Le chiffre ne repose que sur le témoignage de deux nazis à Nuremberg affirmant qu'Eichman lui avait dit qu'on lui avait dit...

1. -- Selon les informations officielles juives le nombre de juifs qui vivaient en Europe lors de l'accès au pouvoir du national-socialisme était de 5, 6 millions (lors du procès d'Eichman le procureur dit: 5,7 millions), La Croix Rouge suisse (Basler Nachrichten du 13-4-1966) et le journal yiddish de New York du 13-8-1948 s'accordent sur le nombre d'émigrants juifs entre 1933 et 1945: 1,440 million et 413 mille vivant en pays neutres ou en Angleterre. Selon Reitlinger (La Solution finale p. 34) le nombre d'émigrés en URSS fut d'1,550 million, ce qui ramène à 2,2 million le nombre de juifs qui pouvaient tomber aux mains des nazis.

Autre méthode de recoupement: en 1938 il y avait 15.700.000 juifs dans le monde. (World almanach 1947. Ce chiffre fut communiqué par Le Comité juif américain et par l'Office statistique des synagogues d'Amérique).

Dix ans après (1948) il y avait dans le monde 18.700.000 juifs (New York Times du 22 février 1948) selon l'expert démographe Hanson William Baldwin. Quel que soit le taux de natalité juive (selon toute vraisemblance assez faible en cette période de persécution), il est exclu que six millions aient été tués. La revue Die Tat de Zurich (19 janvier 1955), reproduisant des évaluations de la Croix Rouge Internationale (Basler Nachrichten) moururent 300.000 juifs, non pas exterminés mais frappés de maladie, les épidémies de typhus, la faim, l'épuisement, et les bombardements.

Tous ces chiffres doivent être soumis à discussion et exigent de profondes recherches historiques. Ce qui est exclu c'est de faire un dogme intouchable à aucun d'eux, en particulier celui des six millions qui est invraisemblable dans toutes les hypothèses.

La deuxième méthode plus directe, recommandée par Poliakov, consiste à additionner les victimes de chaque camp de concentration. Mais, là encore, il est impossible de parvenir à six millions: à commencer par le plus horrible contingent de morts, celui d'Auschwitz, le rapport soviétique, après la libération, a conduit à inscrire au fronton du camp: quatre millions de morts, chiffre officiellement accepté à Nuremberg, en vertu de l'article 21 des statuts du Tribunal stipulant: "Les documents et rapports officiels des commissions d'enquête des gouvernements alliés ont valeur de preuves authentiques."

Il a fallu, quarante ans après, changer l'inscription: l'ensemble de la Communauté scientifique, selon l'expression de M. Bédarida, alors directeur de l'Institut d'histoire du temps présent au CNRS, considère que "le chiffre de quatre millions ne reposant sur aucune base sérieuse ne pouvait être retenu."

"Si, l'on s'en rapporte aux travaux plus récents et aux statistiques les plus fiables -- c'est le cas de l'ouvrage de Raoul Hilberg: La Destruction des juifs d'Europe (Fayard 1988), on aboutit à environ un million de morts à Auschwitz."

L'inscription commémorative a été changée en conséquence.

Le plus étrange c'est que dans le total de l'addition recommandée par Poliakov on arrive toujours à 6 millions, même après avoir retranché les 3 millions des quatre millions, morts dans les camps de concentration.

L'on pourrait constater, sans changer le chiffre total les mêmes révisions en baisse pour les autres camps.

Par exemple, combien y eut-il de morts à Majdanek?:

-- un million cinq cent mille, selon Lucy Dawidowicz dans The War against the Jews. Penguin books, 1987 p. 191.

-- trois cent mille selon Lea Rosch et Eberhard Jaeckel dans Der Tod ist ein Meister im Dritten Reich. Ed. Hoffmann und Campe, 1991, p. 217.

-- cinquante mille selon Raul Hilberg (op.cit.)

Alors la question se pose: n'est-ce pas servir la propagande des néo-nazis allemands (ou, en France, tel parti d'extrême droite) que de fournir cet argument: "Si tous avez menti sur ce problème du nombre des victimes juives, pourquoi n'auriez-vous pas exagéré les crimes de Hitler?"

On ne combat pas la minimisation criminelle de l'horreur nazie par de pieux mensonges, mais par la vérité, qui est la meilleure accusatrice de la barbarie.

En vérité, le chiffre, par lui-même, importe peu. Comme je l'ai dit à deux reprises dans mon livre (p. 159 et 247): n'y aurait-il qu'un juif (ou un non-juif) massacré en raison de sa religion ou de son appartenance ethnique, ce serait quand même un crime contre l'humanité.

Mais ce qui est criminel, c'est l'exploitation du chiffre et sa sacralisation (il figure dans les manuels scolaires et les encyclopédies et il est périodiquement invoqué dans la presse et la télévision) pour masquer les crimes plus récents.

Il s'agit bien d'une sacralisation, d'un dogme et d'un tabou, car nul historien n'est inquiété s'il évalue de façon différente le nombre des Indiens morts lors de l'invasion de l'Amérique par les Conquistadores: certains ont avancé quatre-vingts millions, d'autres vingt, et il semble qu'un consensus scientifique se fait autour de cinquante-sept millions.

Tout historien a le droit de calculer différemment le nombre des morts découlant de la traite des noirs. Le Président Senghor, qui collecta pourtant toutes les recherches historiques sur ce problème, aboutit à cette fourchette: il y eut environ de 10 à 20 millions de noirs déportés aux Amériques; il semble qu'il fallut dix tués pour une capture, sans compter les pertes horribles pendant le transport. On peut donc évaluer que la traite a coûté la vie à cent ou deux cents millions d'Africains. L'on peut donc, sur ce qui fut le plus grand génocide de l'histoire accepter une variation du chiffre total du simple au double, mais lorsqu'il s'agit des six millions, quel que soit le mode de calcul, et les successives découvertes il est interdit, sous peine d'ostracisme, de menaces de mort, de poursuites judiciaires, et de lynchage médiatique, d'en changer une unité.

Le dernier mot du livre de Pressac: Les Crématoires d'Auschwitz (1995) c'est que le bilan, pour Auschwitz, est de 800.000 (p. 149), après avoir reconnu qu'à la conférence de Wannsee avait été décidé non l'extermination des juifs, mais leur refoulement (p. 114) et anéanti le témoignage de Hoess commandant d'Auschwitz (p.102).

Philosophie de l'être ou philosophie de l'acte?

Nous avons dit déjà en quel sens Auguste Comte avait signé l'acte de décès de la philosophie.

La grandiose synthèse de la pensée occidentale, réalisée par Hegel, marque, en effet, la fin de la philosophie.

Après lui les maîtres de la pensée, en Occident, devaient sortir du cercle enchanté. Les uns, comme Kierkegaard, donnèrent un nouveau départ à la théologie en montrant que la foi était du domaine d'une question et non d'une réponse.

D'autres, comme Marx, firent descendre la philosophie sur la terre et, passant d'une philosophie de l'être, à une philosophie de l'acte, ouvrirent de nouvelles voie à une pensée concrète qui, en effet, mobilisa les enthousiasmes ou les haines de millions d'hommes et de femmes pour ou contre sa méthodologie de l'initiative historique.

Nietzche enfin renversa brutalement les idoles traditionnelles du dualisme occidental: par delà le bien et le mal, l'être et le non être, le vrai et le faux, ce poète prophète, délivra la vie, "l'acte de créer et de se disposer à surmonter" (Notes et aphorismes).

Renversant toutes les idoles du judaïsme ou de l'hellénisme il "reconnaît en Socrate et Platon des symptômes de la décadence" (Le gai savoir, I, 1) et ose proclamer, à propos du judaïsme réformé de saint Paul régnant depuis vingt siècles: "Le nouveau Testament ne serait que le vieux geai judaïque paré de plumes du paon grec." (René Girard)

Tel fut le christianisme de Paul. "Le christianisme, écrit Nietzsche, c'est ce que Jésus a condamné" (Note et aphorisme 24), Jésus qu'il appelle "le joyeux messager de la Bonne Nouvelle qui mourut pour montrer comment vivre" (L'Antéchrist. p. 35)

Pour inaugurer ce renouveau il dut remonter au delà de la philosophie occidentale: "J'ai pour précurseurs le Vedanta et Héraclite." (Notes et aphorismes)

Que fut, en dehors de ces géants, la Philosophie occidentale?

-- La bouillie pour les chats de Victor Cousin est le symbole qui la résume. Puis ce furent les modes intellectuelles qui ne dépassèrent pas le Quartier Latin, avec la philosophie de l'esprit d'Hamelin, de Brunschwicg, de Lavelle, de Le Senne. La pensée s'est séparée de la vie, du monde des mangeurs de pain, comme disait Homère, pour devenir " l'histoire des soumissions de l'homme" (Gilles Deleuze), ou des révoltes impuissantes "Vous êtes une abstraction de révolté" dira Sartre à Camus. Mais lui-même fut-il autre chose?

La philosophie, dans le monde actuel, est un jeu de société pour des spécialistes distingués de l'acrobatie langagière, aussi éloignée des problèmes vitaux et des mouvements de la vie des peuples que la haute couture ou le monopoly.

Un exemple typique de son rôle, chez les plus médiatisés de ces prestidigitateurs, escamoteurs du réel: en 1943, au coeur du sanglant orage nazi, Sartre joue au ping pong de l'être et du néant, si inoffensif que la Kommandatur, laisse passer sa thèse sans s'en s'émouvoir (25), car une fois de plus, l'auteur, s'étant enfermé dans l'être, ne conçoit la liberté que comme une fissure dans l'être, aussi arbitraire que le Clinamen d'Epicure, la déviation des atomes de leur chute dans le vide.

Une liberté ainsi fondée ne pouvait être que négative "le pouvoir de dire non, sans pouvoir créateur." La conclusion était claire: "La vie est une passion inutile", écrit-il aux dernières pages de L'Etre et le néant.

C'est l'époque où, dans les prisons de la Gestapo, pour participation au complot contre Hitler, le pasteur Bonhoeffer pensant la vie vivante et militante, opposait non pas les concepts morts de l'Etre et du Néant ou de l'Etre et du temps, mais Résistance et soumission avant d'être assassiné par les nazis.

Il m'arriva de fâcher beaucoup Sartre lorsqu'au cours d'une conversation amicale je lui dis: "Je n'ai rien trouvé de positif dans votre philosophie que je n'aie lu d'abord dans Fichte." La différence c'est que Fichte avait rompu avec l'Etre et inauguré une philosophie de l'Acte en reconnaissant à la fois la nécessité de ses postulats et l'impossibilité de les démontrer.

L'on pourrait en dire autant de Heidegger, en Allemagne, à la même époque, se faisant le berger de l'Etre et continuant à tricoter l'Etre et le temps, dans un paisible rectorat de province, pour les emmailloter à l'abri de l'Etre réel, qui était alors hitlérien, et du temps réel, celui de la Blietzkrieg et des camps de la mort.

A peine vaut-il la peine d'évoquer quelques autres, sinon de montrer leur aboutissement commun: ils confondent la fin de leur philosophie avec celle de l'homme; le cas le plus typique est celui d'Althusser car il aborde le marxisme, la pensée la plus vivante au coeur des masses, sans parvenir à s'y enraciner, et ne dépasse pas la rue d'Ulm et le cercle de ses dévots au Quartier Latin, non point par manque de talent personnel et professionnel, mais parce qu'il reflète l'esprit désespéré du temps: appliquant un structuralisme desséché, il conduit ses disciples à penser que " l'homme est une marionnette manipulée par les structures."

Michel Foucault aboutira aux mêmes conclusions: celles de la mort de l'homme.

Nos professeurs de philosophie à la mode continuent la tradition prestigieuse de ces Sages (au sens où l'on dit: enfant sage, c'est-à-dire obéissant).

Dans les classes et les amphithéâtres où ces messieurs voudraient isoler leurs étudiants des tumultes de la rue, et du tremblement de terre des peuples, la pensée unique (c'est-à-dire l'absence de pensée du politiquement correct) semble ignorer les théories chargées de maintenir le statu quo universel: les idéologues du Pentagone, comme Fukuyama, voyant la Fin de l'histoire dans le triomphe universel de cette religion qui n'ose pas dire son nom mais qui sous-tend toutes les relations sociales: le monothéisme du marché.

Un autre, d'un optimisme moins triomphaliste, Huntington, veut, lui aussi, figer cette histoire dans un affrontement éternel entre une civilisation judéo-chrétienne et une collusion islamo-confucéenne.

Ce sont là d'autres variantes de la mort de l'homme mais de celles-là non plus on ne fait pas la critique car elles sont trop près de la terre des hommes et de leurs combats réels pour que la philosophie universitaire risque de s'y brûler les doigts.

Il est plus sûr de disserter sur Merleau-Ponty, comme, pour les snobs, il est de bon ton de placer bien en vue, sur les étagères de sa bibliothèque, les Ecrits de Lacan que l'on n'a pas lus, et sur qui polémiquèrent les psychanalystes à la mode (c'est-à-dire ceux qui cherchent à intégrer les déviants à un monde difforme et déformant), plutôt que de travailler, (comme s'y essaya l'un d'eux, Erich Fromm) à transformer ce monde pour qu'on y puisse vivre de façon normale, c'est-à-dire, pour un homme, créatrice.

D'autres y juxtaposent La nécessité et le hasard de Jacques Monod, non point pour s'y instruire sur les enzymes allostériques ou les applications de la cybernétique aux phénomènes cellulaires sur lesquelles Jacques Monod apporta une contribution éminente, mais sur les quelques pages finales où il voue aux gémonies, pèle-mêle, Karl Marx et le père Teilhard De Chardin, qu'il n'a -- semble-t-il -- jamais lus sérieusement.

Je dois ajouter, pour être juste, que cette dégénérescence de la philosophie n'est pas l'apanage exclusif de l'Ouest de l'Europe. A l'époque où j'étais, en Union soviétique, persona grata, à la fois comme dirigeant communiste français responsable de la traduction en français des oeuvres complètes de Lénine, et comme docteur de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., l'on tint, à quatre reprises au moins, compte, à l'Académie des Sciences, de mon avis: la première fois en rendant plus fidèle à la pensée philosophique de Lénine, la traduction de ses opinions laudatives sur Hegel. La deuxième fois en obtenant l'édition, avec une longue préface de ma main, du Phénomène humain du père Teilhard de Chardin (je devins ainsi le parrain du premier jésuite édité en russe depuis la Révolution.) Une troisième fois en obtenant que soit intégrée à la nouvelle édition russe des oeuvres de Marx Les Manuscrits de 1844, qui contiennent l'essentiel de sa philosophie et de sa théorie de l'aliénation. Une quatrième fois en apprenant avec surprise l'édition, en langue russe, de mon Réalisme sans rivages qui attaquait de front la doctrine officielle du réalisme socialiste. Il est vrai qu'Aragon, qui fit à Moscou l'éloge de mon livre en ajoutant qu'il "n'avait été lu en URSS que par les docteurs ", me fit remarquer en m'en rapportant un exemplaire, que sa couverture portait la mention: "Pour les bibliothèques scientifiques seulement". (Une sorte de mise en garde semblable à celle des films de chez nous interdits au moins de dix-huit ans). La philosophie proprement dite, c'est à dire la réflexion sur les fins et le sens de la vie, et la participation à l'action pour réaliser ces fins et ce sens, a ainsi, en Occident, à l'Est comme à l'Ouest, trahi sa mission.
Sa mission qui fut autrefois celle de grands théologiens dépassant leur époque comme Joachim de Flore, Ramon Lull ou le cardinal de Cues, dont la pensée avait été revivifiée au contact de l'Orient chinois, islamique, africain par Alexandrie.

Au XXe siècle, pourtant, il y eut un commencement de réveil de la philosophie de l'acte, d'abord avec le catholique Maurice Blondel (1861-1949), qui dans sa thèse de 1893 au titre significatif: L'action, essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique, pose la question fondamentale: Que devons-nous vouloir pour devenir plus humain?

Sa méthode consiste à montrer comment aucune ambition ou aucun projet partiel ne peut satisfaire notre exigence fondamentale.

Gaston Berger (1896-1960) prolonge l'oeuvre de Maurice Blondel (dont il fut l'un des proches): pour lui la prospective, dont il fut l'initiateur, n'est pas la prévision d'un avenir préexistant. L'avenir n'est pas à découvrir (comme dans la futurologie américaine, où il n'est qu'une extrapolation quantitative du présent, donc une colonisation du futur par le passé) mais à inventer. L'avenir n'est pas se qui sera mais ce que nous ferons. Son problème n'est pas: Comment sera le monde dans cinquante ans? mais: qu'est-ce qui va découler, dans cinquante ans, des décisions que nous prenons aujourd'hui?

Enfin Gaston Bachelard (1884-1962) a eu le mérite, à partir d'une réflexion profonde sur la science du XXe siècle et son histoire, et, parallèlement, d'une méditation sur l'imagination poétique, de concevoir une épistémologie non-cartésienne tendant à faire de la recherche scientifique et de ses hypothèses fondatrices, un cas particulier (vérification expérimentale) de la création poétique.

Mais de ces trois penseurs, les plus novateurs du siècle pour continuer la vocation première de la sagesse, la philosophie universitaire (à l'exception de Bachelard), fait peu de cas, et, de toute manière, demeure étrangère à leur visée vitale.

Chez ceux qui font profession de philosophie, la tendance est à l'éloignement du monde réel, quotidien, pour spéculer au niveau de l'Etre abstrait.

La pensée s'est détachée de la vie. La philosophie s'est fabriquée un monde à part: le monde de l'Etre, sans rapport avec le mouvement de l'existence réelle et sans prise sur elle. Cette philosophie de l'Etre est ainsi devenue une philosophie de la domination et non une philosophie de la libération.

Inoffensive pour l'ordre établi, elle fait partie de ses ornements et de ses instruments.

La philosophie allemande, la plus riche de toute l'Europe, présente une particularité: du fait du retard politique de l'Allemagne et de son émiettement en petites principautés de type féodal, les penseurs allemands ne pouvaient partir d'une expérience historique directe. Ils durent donc chercher ce socle en d'autres pays et d'autres civilisations.

* * *

Notre philosophie n'a pas été élaborée seulement à partir d'une méditation solitaire sur les doctrines antérieures, mais à partir d'une expérimentation de l'histoire entière du XXe siècle, de ses bouleversements politiques, de ses mutations scientifiques, comme de ses remises en cause religieuses, des recherches de ses arts. Toutes ces métamorphoses exigent, pour ceux qui ont eu, comme moi, la chance de vivre, pendant presque tout ce siècle, un renouvellement profond de notre manière de penser et de ses fondements.

Cette réflexion épistémologique se trouve ainsi étroitement liée à la biographie de l'auteur comme participant actif, militant, à ces métamorphoses des sciences et des arts, de l'économie politique et de la religion. (26)

4 -- Par une mutation de la foi

Les problèmes de la foi et de l'éducation sont intimement liés car les uns et les autres posent le problème des fins dernières de l'homme. Et ceci dans toutes les civilisations du monde.

Pour poser ces problèmes dans leur ampleur humaine il est d'abord nécessaire, pour nous, occidentaux, de nous dépouiller de ce préjugé selon lequel l'Europe, cette petite péninsule de l'Asie, joue le rôle central, sinon unique, dans l'histoire de l'humanité.

Et d'abord, qu'est-ce que l'Europe qui se situe au sommet d'une évolution linéaire allant du pithécanthrope au marcheur sur la Lune?

Cette Europe revendique le privilège d'être l'oeuvre d'une religion qui serait l'unique et la véritable, la seule à permettre l'approche du vrai Dieu les autres n'étant qu'idolâtrie et mécréance. Mais qu'est-ce que cette religion a fait de cette Europe? L'Europe du IVe siècle, celle de Constantin, héritier de la domination romaine, fondateur du constantinisme, c'est-à-dire de l'union de l'Eglise et des pouvoirs, usant du pouvoir temporel pour persécuter comme hérétique quiconque faisait un autre choix?

Celle qui n'abolit jamais l'esclavage, et qui même lui donna une forme nouvelle avec l'esclavage des Indiens puis des noirs?

Celle des Croisades, où celui qui la prêcha, saint Bernard, proclamait: "celui qui tue un musulman n'est pas un homicide mais un malécide" (C'est à dire un destructeur du mal)? De ses croisés massacrant sur leur passage les juifs d'Europe et les chrétiens de Byzance dont ils pillaient les splendeurs? En attendant de massacrer les musulmans, puis les Cathares.

Celle qui déchira le continent par ses guerres de religion, depuis l'Inquisition, jusqu'à la Saint-Barthélémy et les dragonnades?

Celle du pape qui, à Tordesillas, partagea l'Amérique entre l'Espagne et le Portugal, et bénit le massacre des Indiens comme une évangélisation, et dans le monde entier, tous les colonialismes?

Celle qui, dans la deuxième guerre, à la Conférence épiscopale de Fulda approuvait Hitler dans son grand combat contre le communisme et, en France appelait le peuple français à une collaboration sans réserve avec le chef que Dieu nous a donné?

De celle d'aujourd'hui qui, au lendemain d'une guerre où sa hiérarchie suprême était restée inactive, dénonçait le communisme comme intrinsèquement pervers et le capitalisme seulement dans ses abus?

De celle enfin qui se tut devant Hiroshima et, avec des paroles melliflues sur l'injustice en général, n'en condamna aucune en particulier, félicitant Pinochet au moment même où elle condamnait les théologies de la libération en Amérique Latine, excommuniant l'asiatique le père Balasurya pour dénoncer trop fort la misère du sud-est du Pacifique et reconnaître les valeurs du bouddhisme? Celle qui publia, en 1992, un catéchisme ne condamnant pas la peine de mort ni le principe de la guerre? C'était au temps de l'écrasement de l'Irak et de la reprise de la colonisation de la Palestine, qui ne suscitaient aucune réprobation vaticane.

De quelle Europe et de quelle chrétienté parle-t-on?

L'on évoque volontiers celle qui construisait les cathédrales, pour aboutir, par la collaboration de trois célèbres démocrates chrétiens: Adenauer, Gasperi et Schumann, à une Communauté charbon-acier, pour conduire à l'Euro, réalisation dont la spiritualité ne peut être contestée !

Cet Occident et son christianisme, ne peuvent guère, à en juger par leur histoire, être définis que par un projet de domination mondiale, indivisiblement matérielle et spirituelle.

Où est Jésus dans tout cela? Et tous ceux qui ont choisi, malgré toutes les trahisons de l'institution, sa voie?

Sur le podium des Woodstocks pontificaux, où se trouve Jésus?

-- Sur le trône du souverain pontife (le Pontifex maximus de l'Empire romain dont il hérita) ou sous le peplum écarlate de ses dignitaires?

La levée de Jésus fut pourtant le moment où s'ouvrit une formidable brèche dans l' histoire des hommes et des dieux: celui où des hommes ont considéré comme exprimant le mieux la perfection divine de l'homme, le plus faible et le plus démuni d'entre eux. Rien, dans le passé juif ou grec, ne faisait prévoir une inversion radicale de l'idée que les hommes se faisaient jusque là des Dieux: Jésus n'est le Fils ni de Zeus ni de Yahvé, ni d'aucun dieu puissant. (27)

Avec Lui la transcendance divine ne s'exprimait plus en termes d'extériorité ou de puissance. La rupture était radicale avec le Dieu des armées comme avec Zeus brandissant la foudre. La transcendance, le dépassement de l'homme n'était plus imaginés comme la domination de souverains puissants, jugeant, du haut des cieux ou de l'Olympe, les actions des hommes pour leur donner la victoire ou leur infliger la défaite, pour les manipuler du dehors ou même les juger. Jésus avait vécu la vie du plus humble des hommes, sans pouvoir et sans propriété. Il meurt de la mort la plus humble, celle des esclaves rebelles que seuls on clouait sur la croix.

Depuis saint Paul jusqu'au Catéchisme de 1992, le charpentier de Nazareth a été couronné Seigneur et Roi. Et quel roi! descendant et héritier de ce David que les livres de Samuel et des Rois (seules sources dont on puisse disposer sur la biographie de David) nous présentent comme un condottiere, vivant, avec sa bande, de pillages et de meurtres, et servant tour à tour, sans scrupule de conscience, les Hébreux comme leurs ennemis, poussant même l'infamie jusqu'à faire tuer dans un traquenard son plus pieux et fidèle général, pour s'emparer de sa femme, et faire d'elle la mère de son fils Salomon. De ce personnage odieux, dont la vie est le contraire exact de celle de Jésus, depuis saint Paul jusqu'au Catéchisme de 1992 , Jésus serait le successeur.

Comme son légendaire ancêtre David, il mettra à ses pieds tous les princes de la terre. (I Cor. XV , 25)

Car le Christ de Paul revient à la loi du talion: il est le Messie d'un Dieu qui tire vengeance et trouve juste de "rendre détresse pour détresse." (IITh . I, 6)

Paul donne comme preuve historique de la puissance (II Thess. I, 6) de Dieu le fait: "qu'après avoir exterminé sept nations du pays de Canaan, il a distribué leurs terres en héritage." (Actes XIII , 19)

C'est le seul passage du Nouveau Testament évoquant ces massacres comme signes de la protection de Dieu. Depuis lors cette théologie paulinienne a fondé, sous le nom de christianisme, une théologie de la domination.

Jésus devenu Jésus-Christ, est rentré dans le droit commun des dieux de la puissance, à la manière des dieux anciens. Une nouvelle biographie lui a été constituée à partir de l'Ancien Testament: il n'est plus qu'un acteur obéissant d'un scénario écrit par les Anciens. "Il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de Moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes" (Luc XXIV , 44). "Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver, et je ne dis rien de plus." (Actes XXVI, 22). La vie propre de Jésus ne nous aurait donc rien révélé de nouveau!

Sur cette base doctrinale se construisit, pour dix-sept siècles, ce judaïsme réformé, repensé à travers la philosophie grecque, tantôt celle de Platon avec saint Augustin, tantôt à partir d'Aristote avec saint Thomas d'Aquin, ce que l'on appelle la civilisation judéo-chrétienne et l'église romaine, héritière en effet, par ses structures et ses hiérarchies, de la monarchie de l'Empire romain et de sa volonté de puissance.

Saint Paul fut aussi le précurseur de ce double langage qui lui faisait, par exemple, proclamer magnifiquement: "Il n'y a plus ni Grecs ni juifs, ni esclaves ni hommes libres, ni homme ni femme." (Ga 3,28; cf. Rm 10,12) cette formule sublime étant contredite par son enseignement pratique.

S'agit-il de l'affirmation: il n'y a plus ni Grec ni juif? Voici sa négation la plus radicale, la priorité du juif: Dieu accueille les "juifs d'abord, le Grec ensuite" (Rm 1,16) à condition qu'il accepte la conception juive de Dieu et qu'il accepte la réforme de Paul, qui, faisant de Jésus la conclusion de l'histoire juive, constitue le véritable Israël, son vrai "reste" (Rm 11,5).

S'agit-il d'émancipation des esclaves?

"Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Etais-tu esclave quand tu as été appelé? Ne t'en soucie pas ! au contraire alors que tu pourrais te libérer, mets plutôt à profit ta condition d'esclave" (1 Co 7,20-28). "Esclaves, obéissez à vos maîtres d'ici-bas avec crainte et tremblement d'un coeur simple, comme au Christ" (Ep 6,5). " Que les esclaves soient soumis à leurs maîtres en toutes choses. Ainsi feront-ils honneur en tout à la doctrine de Dieu Notre Seigneur" (Tt 2,9).

En ce qui concerne les femmes, la même soumission est exigée et de manière plus répétitive encore. "Ce n'est pas l'homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme. Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme." (1 Co 11,8-9).

De cette inégalité théologique découle une pratique: "Femmes soyez soumises à vos maris" (Ep! 5,22; Col 3,18). "Je ne permets pas à la femme d'enseigner ni de dominer l'homme. Qu'elle se tienne donc en silence" (1 Tm 2,12), "en toute soumission" (1 Tm 2,11). "Que les femmes se taisent dans les assemblées" (1 Co 14,34; 1 Tm 2,12). "Si la femme ne porte pas le voile, qu'elle soit tondue" (1 Co 11,6).

C'est ainsi que son Eglise parlera souvent le langage de Jésus, sur "le choix préférentiel des pauvres" en condamnant, en même temps que la CIA américaine, ceux qui pratiquaient ce choix et l'exprimaient dans les théologies de la libération. Elle fera l'éloge de la pauvreté dans les fastes coûteux de ses pontificats, de Léon X à Jean Paul II, et exaltera de façon obsessionnelle la sainteté de la vie en acceptant, dans son catéchisme, la peine de mort et les guerres justes, comme si la vie humaine n'était sacrée qu'à l'état embryonnaire, voire spermatique, mais cessait de l'être à partir de la conscription, et s'accommodait du sadisme spectaculaire des condamnations à mort qui ne soulèvent en Amérique que la joie hystérique de pauvres gens conditionnés et moralement anesthésiés par le spectacle de violence de leur cinéma et de leur télévision.

Ce double langage permettait à l'institution de collaborer, dans les faits, avec le pouvoir, alors que des millions d'hommes de foi vivaient selon la parole et la vie sainte de Jésus, de saint François d'Assise à dom Helder Camara, sans ébranler les pouvoirs établis auxquels l'Eglise donnait sa caution, tantôt officielle et tantôt silencieuse.

* * *

Un ami, prêtre missionnaire au Cameroun pendant des années, me disait un jour: "Le malheur de notre Eglise chrétienne en Afrique, c'est qu'elle a donné l'impression que Dieu ne s'est pas fait homme, mais occidental. Si bien qu'un noir à le sentiment que, pour devenir chrétien, il doit devenir blanc."

Ce drame, n'est pas seulement celui de l'Afrique mais de tous les pays qui connurent la civilisation occidentale sous le triple visage du militaire, du marchand et du missionnaire, le premier lui imposant ses armes, le second son modèle économique, le troisième sa religion.

Une religion qui se disait, par exemple, catholique, c'est à dire universelle, mais qui était en réalité romaine, ne considérant comme histoire sainte que celle des hébreux puis de leurs vainqueurs chrétiens affichant à leur tour leur prétention d'être le peuple élu destiné à dominer tous les autres.

En 1977, en Côte d'Ivoire, sous la présidence de l'archevêque d'Abidjan, Mgr Yago, s'est tenue une conférence des théologiens chrétiens d'Afrique noire: Civilisation noire et Eglise catholique.

Le père Jean-Marc Ela, au nom de l'universalisme chrétien rappelle que "la culture judéo-méditerranéenne qui a jusqu'ici véhiculé le christianisme n'est qu'une culture parmi d'autres... Catholique n'est pas synonyme de romain.."

Cette volonté de décoloniser la foi et de relativiser la culture occidentale pour sauver les valeurs universelles du christianisme s'exprime avec force dans le livre d'un jésuite du Cameroun, le père Hegba: Emancipation d'Eglises sous tutelle: "Le christianisme n'est pas une religion occidentale, mais une religion orientale monopolisée par l'Occident qui lui a imprimé la marque indélébile de sa philosophie, de son droit, de sa culture, et qui se présente désormais ainsi aux autres peuples du monde. Il nous revient d'imprimer notre marque indélébile sur la même religion, en n'élevant plus au rang de révélation divine la philosophie aristotélico-thomiste, la pensée protestante germanique ou anglo-saxonne, ou les formes de pensée et les coutumes gauloises, gréco-romaines, lusitaniennes, espagnoles, ou allemandes, qui ont été christianisées sinon sacralisées par l'Europe."

Le père Osana tire les conclusions des déclarations de Mgr Zoa, évêque de Yaoundé: "Nous sommes les héritiers légitimes des religions africaines traditionnelles qui ont préparé l'homme africain, autant qu'aucune autre, à l'avènement de Jésus-Christ. Elles ont un rôle comparable à celui de l'Ancien Testament."

C'était la tendance fondamentale des théologies de la libération qui, à partir de l'expérience des communautés de base de l'Amérique du Sud, à la fois les plus pauvres et les plus décidées à vivre leur christianisme, refusaient une Eglise romaine qui considérait les Eglises du Tiers Monde comme des appendices de l'histoire des missions, et s'étaient déjà rendues complices des conquérants et du colonialisme, puis de tous les successifs pouvoirs établis.

Le propre des théologies de la libération était d'inverser la méthode occidentale de la théologie: au lieu de déduire de quelques versets de l'Evangile une doctrine sociale (dont les maîtres finissent toujours par s'accommoder) pour justifier le désordre établi, comme dans la Politique tirée de l'Ecriture Sainte de Bossuet, donnant l'onction divine à l'absolutisme de Louis XIV, jusqu'aux encycliques sociales du XIXe et du XXe siècle, dénonçant en paroles les abus de l'exploitation capitaliste sans en mettre en cause le principe.

Les théologiens de la libération procèdent au contraire non par déduction mais par induction: ils partent de la réalité de la misère de leur peuple et la déchiffrent à la lumière de l'Evangile de Jésus.

C'est contre quoi, invoquant une fois de plus les textes de saint Paul, le cardinal Ratzinger se dressa au nom de la Congrégation de la doctrine pour la défense de la foi (Ancien Saint Office et Inquisition) pour dénoncer les analyses sociales des théologies de la libération comme pénétrées de marxisme, et expliqua, doctrinalement, qu'il ne fallait pas confondre la libération du péché de la libération des servitudes sociales qui n'acceptaient plus les traditionnelles résignations du peuple, si indispensables aux tyrans. Ce n'est point un hasard si les directives du cardinal Ratzinger coïncidaient avec la déclaration de guerre de la CIA américaine aux théologies de la libération qui constituaient un danger pour la sécurité nationale des Etats-Unis et pour les dictateurs qu'ils avaient implantés dans l'Amérique du Sud et en Amérique centrale.

Avec l'Amérique du Sud et l'Afrique, l'Asie fut gagnée par cette révolte contre l'ethnocentrisme et le conservatisme de la Curie romaine.

Déjà une déclaration commune des évêques du Tiers-Monde avait formulé des réserves. L'affaire prit une forme aiguë lorsque, le 2 janvier 1997, un théologien du Sri Lanka, le père Tissa Balasuriya fut frappé d'excommunication majeure, comme toujours par la congrégation inquisitoriale du cardinal Ratzinger et avec l'accord du pape (ce qui la rendait sans appel et irréversible) pour avoir montré combien le christianisme restait occidental et pour avoir essayé de vivre sa foi dans le contexte du Sri Lanka et de l'Inde, en reconnaissant le rôle éminent qu'y prenait la spiritualité bouddhique.

Dans son livre: Marie ou la libération humaine s'opposaient indubitablement deux théologies: celle de Rome selon laquelle toute réflexion théologique doit passer par le magistère, c'est à dire la hiérarchie romaine, détentrice exclusive de la vérité, et l'autre, partant prioritairement de l'attention portée aux pauvres et à leur combat pour la justice sociale, tenant compte aussi de la valeur de foi des spiritualités autochtones.

Déjà, en mai 1996, la Congrégation romaine le sommait de reconnaître solennellement l'infaillibilité pontificale, la virginité de Marie, Dieu comme l'auteur de l'ensemble des livres de la Bible, et l'origine divine de l'interdiction du sacerdoce des femmes. Le père Balasurya refusa au nom des "pratiques de l'Eglise depuis le Concile de Vatican II, de la liberté et de la responsabilité des chrétiens et des théologiens, établis par le droit canon."

Le fond de l'affaire c'est que le père Balasurya, comme les théologiens de la libération de l'Amérique du Sud ne se contentait pas de condamner les abus du capitalisme, mais sa logique même, génératrice d'inégalités et d'exclusion. Il écrivait: "Une approche mariale du Tiers-Monde devrait s'inspirer de la sensibilité du projet incarné par le Magnificat: nourrir les affamés et élever les humbles."

La condamnation souleva l'indignation en Asie et même dans le monde entier. La congrégation à laquelle appartenait le père: les oblats de Marie Immaculée, l'Association oecuménique des théologiens d'Asie, l'Association internationale des théologiens du tiers-monde, le mouvement des étudiants catholiques d'Asie et du Pacifique, ont proclamé leur solidarité avec l'excommunié.

Mais, au delà, il y eut des manifestations de bouddhistes et d'hindous, de théologiens notoires comme le jésuite indien Samuel Rayan, ou le dominicain australien Philip Kennedy. Du monde entier plus de dix mille lettres furent adressées au prêtre hérétique. Au début de 1997 les évêques japonais ont vivement critiqué le document préparatoire au synode des Eglises asiatiques prévu pour avril 1998 -- à Rome, comme le précédent pour les évêques d'Afrique. Ce texte, disent les évêques japonais, fait preuve "d'un manque de compréhension de la culture asiatique."

Devant un aussi vaste et universel tollé, la monarchie infaillible de Rome dut céder, et, le 15 janvier 1998, le Vatican leva la sentence d'excommunication prononcée un an avant par Ratzinger et son pape.

Le même ethnocentrisme occidental et juif de la Curie romaine s'est manifesté à Paris lors de la cérémonie de réception à l'Académie française du cardinal-archevêque de Paris, Mgr Lustiger.

Aaron Lustiger est en effet d'origine juive et n'abandonna sa religion qu'au moment où l'antisémitisme féroce d'Hitler persécutait sa communauté (sa mère mourut au camp d'Auschwitz). Lustiger (et sa soeur) ayant dépassé l'âge de raison, celui du courage et du choix, se firent alors, malgré l'avis de leur père, chrétiens, en ce moment redoutable pour les juifs.

Lors de sa réception à l'Académie française, Mme Carrère d'Encausse, dans son discours d'accueil, lui dit: "En devenant chrétien, vous n'avez jamais cessé d'être juif... Le Christ, rappelez-vous, est né à Bethléem, en Judée... Le Christ n'est pas né là par hasard, dites-vous; il ne pouvait être né ni chinois ni enfant d'Afrique. Le Messie n'est le Messie que parce qu'il vient du peuple élu par Dieu."

Ce racisme ne souleva aucune indignation de la part du cardinal acceptant de désavouer, au nom de ses origines, cet enseignement fondamental sur l'universalité de Jésus que résumait ainsi l'un des plus célèbres Pères de l'Eglise, Clément d'Alexandrie:

"Le Christ, n'est ni barbare, ni juif, ni grec, ni homme, ni femme, c'est l'homme nouveau, l'homme de Dieu transformé par l'Esprit saint." (Clément d'Alexandrie. Protreptique XI, 112).

Ni juif, ni noir d'Afrique, ni chinois, il s'appelle lui-même du nom le plus beau: le Fils de l'homme.

C'est dire combien nous sommes encore loin d'une Eglise reconnaissant la présence de Dieu, avant même sa révélation, en toutes les formes de recherche, en l'homme, de son dépassement en amour du Tout et de l'Un, et dans la reconnaissance de ce qui n'existe pas encore.

Ce mouvement intérieur n'est-il pas présent chez le noir, le chinois, ou l'indien, même si le rituel de son adoration est différent, et différente l'histoire sainte de son émergence de l'animalité, par l'amour de ce qui le dépasse et le fait Un avec le Tout. La formule même de ce qui est le coeur de toute foi vivante: être UN avec le Tout, est précisément celle d'un spirituel taoïste chinois: Tchouang -Tseu, six siècles avant notre ère.

Il ne s'agit point ici de syncrétisme ou d'éclectisme boueux, mais de fécondation réciproque, d'ouverture et d'approfondissement de notre propre foi.

Il est plusieurs chemins vers la maison de mon Père. Pourquoi donc ne pas connaître et respecter d'avance ceux qui, par d'autres voies, s'essayent à gravir la même cime?

Remarquable est d'ailleurs la ressemblance de ces voies.

D'abord le silence de nos raisons, de nos désirs, de nos partielles ambitions.

Parfois même l'humilité du refus de donner un nom au terme de notre ascension. Les hébreux interdisaient de prononcer le nom de Dieu, tout comme Lao Tseu disait déjà du principe (Tao): "Le nom qui peut le nommer n'est pas le nom, car il n'a pas de nom."

Dieu n'a pas de nom. Ceux que nous pouvons lui donner ne sont que les symboles de notre inachèvement, de notre certitude aussi que notre vie à un sens et que nous sommes responsables de le chercher et de l'accomplir.

Car lui donner un nom comme nous le donnons aux êtres, c'est déjà une idolâtrie, comme si Dieu était un Etre parmi les êtres. Il nous faudrait alors chercher un Etre avant cet Etre, et nous aurions l'illusion de parvenir, au bout de la chaîne de nos raisons, de nos concepts, à démontrer son existence comme celle de tous les êtres, alors qu'il est, au delà de l'être, l'acte qui fait être, qui nous fait être toujours au delà de ce qui Est déjà.

L'essence de l'idolâtrie n'est pas dans le caractère matériel de l'objet d'adoration qui serait fait de mains d'hommes, ni même dans le caractère conceptuel, verbal ou métaphysique, de dieux créés par l'imagination des hommes pour combler le vide que laisse la raison lorsqu'on approche de la question des origines premières, des fins dernières ou du sens pleinier de la vie. Etre idolâtre c'est déjà le fait de conférer à Dieu des attributs qui sont ceux de la créature.

L'idole, ce n'est pas seulement l'effigie de bois ou d'argile par laquelle telle tribu du Pacifique ou de l'Afrique noire essaye de combler cette béance de l'infini qui nous échappe au delà de notre être quotidien. C'est, la réponse au même besoin, au même manque que nous éprouvons en prenant conscience que nous sommes des êtres finis non au sens d'achevés, mais au contraire de partiels, avides d'un infini qui nous est mystérieux comme un abîme, la proclamation d'un Etre suprême.

L'idole, est toujours ce bouche trou, provisoire et dérisoire, par lequel nous cherchons en vain à assouvir notre besoin de plénitude.

Ce peut être une image ou un concept, une métaphore, comme celle de la création d'un potier, ou des pouvoirs d'un roi.

Mais dans tous les cas c'est l'acte vaniteux, de nos mains ou de notre pensée, de conférer à ce que nous appelons Dieu, les attributs qui sont ceux des êtres créés: de croire à un Dieu qui commande comme un souverain, qui punit ou pardonne comme un juge, qui adjuge la victoire ou inflige la défaite, à l'individu ou au peuple que cet être, (fût-il abusivement appelé suprême parce que notre esprit ne peut le feindre plus grand) aurait, dans sa partialité ,choisi ou élu, comme le totem de la tribu jalousant d'autres dieux comme on hait un rival et cherche à le détruire.

L'idolâtrie demeure, que l'on chante, hébreu ou chrétien, les mêmes psaumes d'imploration à la puissance, appelant les mêmes promesses.

Après des louanges courtisanes comme on en peut faire à un suzerain, les suppliques de la vengeance: "l'ennemi est achevé.... tu as rasé des villes" (Ps. IX), de David.

Un dieu qui rend de menus ou de grands services, comme les lares des romains, ou celui de la pauvre bigote qui prie saint Antoine pour retrouver les clés de sa maison, parce que depuis des siècles on lui a enseigné, comme religion, cette idolâtrie, (comme aux enfants de la forêt vierge les pouvoirs d'un grigri ), ces appels au secours adressés à un Dieu de vengeance: "qu'il fasse pleuvoir des charbons de feu, soufre et tourmente." (Ps. de David XI, 6)

Les mêmes psaumes figurent dans la même Bible que les Evangiles et sont chantés dans les églises chrétiennes. Jésus, après saint Paul, est devenu fils de roi (et du pire, le Seigneur de la guerre chef de bande de mercenaires, David) et réintroduit dans le droit commun des dieux de puissance, comme s'il était le Fils de Yavhé Dieu des armées et de la vengeance ou de Zeus qui brandit la foudre, crée et détruit les mondes, en un mot affublé de tous les insignes traditionnels des dieux tribaux de la puissance. Et ce furent quinze siècles de constantinisme, c'est à dire d'un judéo-christianisme, se donnant pour successeur du peuple élu, pour Israël de Dieu et, comme tel, investi du privilège exclusif de domination colonialiste du monde par alliance avec tous les pouvoirs temporels successifs.

Tout ceci côte à côte avec le pardon de Jésus, de son amour, révélateur du coeur de Dieu battant pour toutes les misères du monde.

C'est pourquoi, tous les actes d'adoration commencent par l'expérience du silence de Dieu. Et d'abord de tout ce qui, en nous, n'est pas Dieu: le silence de nos désirs partiels, de l'argent, du pouvoir, de la sexualité sans amour, l'évasion dans la drogue, et toutes les formes de désintégration de la personne.

Lao Tseu écrivait: "Quand l'esprit humain... est complètement vide et calme, il est un miroir pur et net, capable de mirer l'essence ineffable du Principe lui-même" (Tao Te King, 2)

A travers les siècles, ce répons de Maître Eckhart, se réclamant d'Avicenne: "Etre vide de toute les créatures, c'est être rempli de Dieu, et être rempli de toutes les créatures, c'est être vide de Dieu..." (Traité du détachement IV, 1)

Partout et toujours la Kénose, le vide radical fait en nous, est l'acte premier de l'approche de Dieu.

Le Tao, exige le non-avoir, le non-savoir, le non-être et le vide en soi tout comme les Upanishads de l'Inde lorsque l'atman devient le brahman, le soi s'identifiant au principe des choses. "Pars de ton pays, de ta famille, de la maison de ton père", commande Dieu à Abraham (Gn. XII, 1).

Jésus demande un dépouillement de tout ce qui nous est propre et que résume la propriété. Au jeune homme riche qui a respecté tous les commandements de la Loi, Jésus dit: "Une seule chose encore te manque: tout ce que tu as... distribue-le aux pauvres... puis viens et suis-moi." (Lc. 18, 22). Tout. Il en est ainsi de Simon, de Jacques et de Jean: "laissant tout, ils le suivirent" (Lc 5. 11). "Quittant tout, il se leva et se mit à le suivre" (Lc.5.28). "Quiconque, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple." (Lc 14. 33).

Il ne s'agit plus ici de malédictions contre les riches et leur comportement, comme les prophètes déjà en avaient proférées, mais d'une exigence absolue, mettant en cause la richesse et la propriété, non pas dans leur excès ou leurs abus, mais en soi, en leur principe même.

Ce dépouillement du petit moi est la condition de l'éveil, de la prise de conscience.

Le Royaume est déjà là où un homme réalise une totale dépossession. S'il n'est pas encore, c'est que ce rapport au monde n'est pas encore réalisé en tous. Cette tension entre le déjà là de l'éveil personnel à la vie du tout, et le pas encore de l'éveil de tous à la vie du tout, est la tragédie optimiste de l'éveil, car, de l'éveil de tous, chacun de nous est responsable.

Tout au plus, sur le chemin que nous ont ouvert les mystiques de la foi de tous les peuples, pouvons-nous essayer d'en évoquer la présence par voie négative, c'est-à-dire en refusant tout ce qu'il n'est pas, ou par voie poétique par des métaphores empruntées à notre vie quotidienne pour désigner ce qui est au delà, comme les Prophètes de Dieu nous ont transmis par paraboles les messages de Dieu, qui ne pouvaient être ni des informations ni des lois, mais des appels, et la force d'y répondre.

Il faut n'avoir pas conscience de cette vérité première pour oser interpeller Dieu: devant le mal du monde et de tant d'innocents sacrifiés, que fais-tu? Simple est la divine réponse: "Je t'ai fait !"

Oui, avec notre totale responsabilité pour combattre l'anti-Royaume actuel du monothéisme du marché, ennemi principal de Dieu et de l'homme. Voudrions-nous qu'un Dieu informaticien ait créée un monde de robots programmés pour l'avènement d'un Royaume réalisé sans leur liberté ni leur responsabilité?

Avant même la naissance d'une philosophie de l'acte par laquelle Dieu est, en toute chose et en tout homme, l'acte qui le fait être, l'acte par excellence, celui de la création, Dieu fut vécu comme une force animatrice de toute vie. Par exemple dans les spiritualités de l'Afrique, de l'Océanie ou de l'Amérindie, comme dans les paraboles de Jésus annonçant le Royaume à travers les images des semailles, de la germination des blés, de la naissance et de l'épanouissement de la vie.

L'on peut regretter que le mot Dieu soit un substantif, nous invitant insidieusement à chercher sous le substantif une substance. Dieu est un verbe, que l'on pourrait ainsi conjuguer:

Je ne me suis pas créé,

Tu n'es pas à toi même ta lumière,

Nous ne suffisons pas à notre suffisance.

Conjugaison du Verbe Dieu.

 

Dieu est toujours de l'ordre de ce qui n'est pas mais qui appelle le mouvement et la vie. Comme un horizon incessamment poursuivi et incessamment fuyant: d'autres mers après cette mer, d'autres montagnes après ces montagnes.

Un Dieu, toujours en naissance, toujours créateur, et toujours appelant à de nouvelles transhumances de la vie.

De telles expériences, et leur traduction en paraboles, nous révèlent l'unité du monde, et de l'au delà des mondes. De ces deux notions, apparemment contradictoires, de la totalité et de l'infini, la physique la plus moderne nous suggère la réalité comme une image de cette unité et de cette infinitude du monde. Lorsque le physicien du XXe siècle parle d'une particule, il ne songe nullement à cette solitude de l'atome, de cette parcelle de matière à l'intérieur de laquelle il ne se passe rien et séparée de toutes les autres par un vide.

La particule, dans la physique moderne, est au contraire considérée comme un noeud de relations, un point singulier à l'image d'une vague, onde passagère sur un océan sans rivage. En elle vivent toutes les poussées de l'Océan, et même, au delà, l'attraction de la Lune dans ses marées, la Lune elle-même étant liée aux mouvances de sa planète-mère: la Terre, et celle-ci dans sa dépendance, en ses mouvements et sa vie, du Soleil, n'ayant lui-même dynamisme et existence qu'au sein d'une galaxie parmi des milliards possibles de galaxies. Chaque particule a ainsi ses racines aux confins de l'univers.

Il n'est plus parfaite image de la condition humaine: la vie, dans sa plénitude joyeuse, n'est pas une collection d'individus solitaires, mais une communauté de vivants dont chacun est personnellement responsable du destin de tous les autres. Cela s'appelle l'amour, responsable de l'épanouissement de tous, de tous les peuples de la terre, et des équilibres de la nature.

Cette recherche de Dieu est d'abord prise de conscience de notre limitation: je ne puis ni remonter jusqu'à mon origine première, ni m'élever non plus à la connaissance de ma fin dernière.

L'animiste africain nous apprend que la présence divine n'est pas celle d'un Etre mais d'une Force.

L'hindouisme nous enseigne aussi la réalité trinitaire de toute vie, qui est à la fois existence, conscience et joie.

Le musulman Ruzbehan de Chiraz, nous donne cette limpide définition de la Trinité, délivrée de son carcan hellénique: "Dieu est l'unité de l'amour, de l'amant et de l'aimé."

La présence de Dieu se révèle aussi comme la Shakti énergie créatrice des hindous. C'était là l'enseignement majeur des Pères d'Orient:

"Dieu s'est fait homme pour que l'homme puisse devenir Dieu". Comme le Coran évoque la parole de Dieu à Adam: "J'ai insufflé en toi de mon Esprit (ar-Rùh)" (XV, 29). Et qui définit ainsi cet Esprit "comme portant en lui un message et un Ordre (Al Amr) de Dieu." (XVII, 84).

Le monde n'est qu'une seule totalité, c'est à dire un seul jaillissement de la vie, dont l'homme est, sur terre, la plus proche image, comme l'enseignent saint Grégoire de Nysse et saint Grégoire Palamas: "L'homme est un résumé de tout ce qui existe." Comme dans le Coran il est supérieur aux anges car il a la liberté de choisir.

La création artistique véritable est ce qui nous aide le mieux à comprendre ce passage de l'être au sens, à la théophanie dont il est porteur: un rouleau chinois de l'époque Song n'est pas une photographie de la montagne, mais un révélateur de la présence du Tao, comme une icône de Byzance ne nous donne pas un portrait de Jésus ou de la Madone, mais nous appelle, au delà de l'image, à une réalité d'un autre ordre.

Plus près de nous il suffit de comparer l'Eglise d'Auvers telle qu'elle est (et qu'elle est encore) avec la désintégration d'une vie et d'une époque, ses angoisses et ses espoirs désespérés, dans le tableau visionnaire de Van Gogh.

Quelle peut donc être le rôle de la foi dans la construction d'un XXIe siècle à visage humain et divin?

Nous avons évoqué déjà ce qui, au delà des sagesses et des religions, c'est à dire à travers les formes culturelles sous lesquelles s'exprime la foi, est commun à toutes: l'expérience vécue de la transcendance, à travers celle du dépouillement de soi, de l'accueil à l'autre, du sentiment de la présence en soi du jaillissement de la vie dont nous ne connaissons ni l'origine, ni le terme.

Ces trois expériences se résument en une seule: l'expérience de la transcendance. Le mot est redoutable tant sa signification est difficile à saisir. C'est pourtant l'expérience la plus commune et la plus directement coextensive à la vie.

1 -- La transcendance, c'est le contraire du fatalisme, (c'est ainsi et ce sera toujours ainsi). C'est la certitude sans preuve, le postulat, le pari, (disait PASCAL), qu'on peut vivre autrement, qu'une rupture radicale est possible. C'est d'ailleurs la racine du mot transcender, qui est: aller au delà, dépasser. Il peut exister autre chose que ce qui est.

2 -- La transcendance, c'est le contraire de l'individualisme. L'homme n'est pas atome. L'homme, ni comme individu, ni comme nation, n'est pas le centre et la mesure de toute chose. Il est citoyen d'une communauté où chacun à conscience d'être responsable de l'avenir de tous les autres.

3 -- La transcendance, c'est le contraire de la suffisance. L'homme est trop grand pour se suffire à lui-même. Le Pasteur Bonhoeffer disait que la sortie de soi, la rencontre de l'autre, est la première expérience de la transcendance. Et cela s'appelle l'amour: "Celui qui n'aime pas n'a pas découvert Dieu" disait saint Jean (I, Ju. IV, 8)

La même expérience faisait écrire à un soufi persan, Ruzbehan de Chiraz: "C'est dans le livre de l'amour humain qu'on apprend à déchiffrer l'amour divin."

Ainsi seulement, en termes d'amour, la transcendance peut n'être pas pensée en termes d'extériorité (comme celle du maître et de l'esclave). Car l'homme et Dieu ne sont ni un ni deux. L'advaïta védantin (c'est à dire la non-dualité) nous aide à penser cette unité duelle de l'homme habité par Dieu: "Tous les êtres sont en moi et moi je ne suis contenu en aucun d'eux... Je suis l'acte qui les fait être." (Baghavad Gita. IX, 45).

Ce triple aspect de la spiritualité, cette conscience vécue de la transcendance nous met en garde contre l'illusion que notre univers est clos, que la réalité se réduit à ce qui existe déjà, que l'avenir n'est peuplé que des possibilités du présent.

Telle est l'âme de toute foi.

Les chrétiens l'appellent la Trinité, les hindous Sat cit ananda (être, conscience, béatitude).

Telles sont en effet les trois dimensions de toute réalité, naturelle, humaine, divine.

Mon expérience de marxiste m'a appris que le déterminisme selon lequel l'avenir n'est que le prolongement nécessaire du passé, ne pouvait fonder qu'une doctrine conservatrice, à la manière de l'empirisme organisateur de Charles Maurras. Une révolution a plus besoin de transcendance que de déterminisme.

Le méconnaître conduit à l'implosion, dont une histoire récente nous a donné l'exemple.

Mon expérience de musulman m'a appris les exigences, ou plutôt les sacrifices, qu'implique la communauté. Tout individualisme, même codifié dans des déclarations des droits de l'homme, ne conduit qu'à la jungle d'égoïsmes affrontés où chacun est le concurrent et le rival de tous sur tous les marchés, c'est-à-dire sur toutes les enceintes (fussent-elles mondiales) où se heurtent les intérêts de chacun, faisant de l'homme un loup pour l'homme.

Mon expérience de chrétien m'a enseigné que Jésus n'est pas ce Christ tout puissant que l'on déduit de ce que l'on croit savoir de Dieu pour en faire le Fils de Yahvé, Dieu des armées et de la vengeance, ou de Zeus qui brandit la foudre. Il nous a au contraire montré, par ses actes, ses paroles et sa mort, que la transcendance peut émerger de l'impuissance même et de l'amour: chaque être aimé devient une théophanie, une apparition vivante du Dieu qu'il porte en lui: "Ce que vous avez fait au plus petit d'entre vous, c'est à moi que vous l'avez fait." (Math. XXV, 40)

C'est cette triple et indivisible expérience du transcendant que je voudrais transmettre, car elle est le germe de toute foi et de toute action créatrice.

Paul Ricoeur écrivait un jour: "La religion est une aliénation de la foi.", car chaque religion est la foi exprimée dans le langage d'une culture. Ce que nous appelons une crise de la religion est, en réalité, la crise de la culture dans laquelle elle s'exprime: la culture occidentale de la puissance et de la domination.

Quelle place, dès lors, peut avoir cette foi, coeur de toute religion, dans la vie sociale et politique?

Jésus, pas plus que Bouddha n'est venu apporter une religion nouvelle: ils ont même été les plus irréligieux des hommes en violant les Lois des religions de la puissance qui n'enseignaient à l'homme que ce qui était interdit ou intouchable, qu'il s'agisse de la Loi des sadducéens ou des pharisiens, ou du régime des castes en Inde, l'une et l'autre impliquant, au nom du Sacré, la domination d'une oligarchie et les résignations des multitudes.

 


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Ce texte est extrait du livre de Roger Garaudy intitulé L'Avenir: mode d'emploi, divisé ici en sept parties. Il est édité en 1998 par les éditions Vent du Large et se trouve en librairie (ISBN: 2-912341-15-9). On peut s'adresser, au choix, à l'éditeur, 1 av. Alphand, 75116, Paris, à la Librairie de l'Orient, 18 rue des Fossés Saint Bernard, 75005, Tel.: 01 40 51 85 33, Fax: 01 40 46 06 46 ou à l'Association Roger Garaudy pour le dialogue des civilisations, 69 rue de Sucy, 94430 Chennevières sur Marne.


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